‹ La chasse au bonheurChapitre 5 sur 8 · Dans les trois · texte numérisé non relu

Dans les trois

Je n'ai pas écrit depuis quatre jours, parce que d'écrire le bonheur diminue. Je dois cependant dire pour être vrai que je ne sens pas l'ivresse de 1811 (l). Ma santé qui se remet a été trop languissante, et dix ans d'absence manquent. Mais j'en suis, ce me semble, à cette seconde période o floue (d'amour) où il y a plus d'intimité, de confiance, de naturel.

Ce soir, devant être quatre jours sans la voir, j'ai vu qu'il ne manquait à mon bonheur qu'un peu de travail.

Je me suis occupé à en chercher un.

D'un voyage en Angleterre.

.... Nos jeunes filles habitaient un quartier perdu. — Westminster Road, — admirablement disposé pour que quatre matelots souteneurs puissent rosser des Français. Quand nous en parlâmes à un ami anglais :

1. Il écrit cela en 1813. Entre la première et la seconde période de ses amours avec la Piétragrua, il prend part aux campagnes de Russie et d'Allemagne.

— Gardez-vous bien de ce guet-apens! nous dit-il.

Le fat (sorte d'homme à tout faire qui guidait Beyle et ses amis à Londres) ajoutait qu'il avait longuement marchandé pour nous faire donner du thé lematin en nous levant. Les filles ne voulaient pas accorder leurs bonnes grâces et leur thé pour vingt et un shillings; mais enfin elles avaient consenti. Deux ou trois Anglais nous dirent :

— Jamais un Anglais ne donnerait dans un tel piège. Savez-vous qu'on vous mènera à une lieue de Londres?

Il fut bien convenu entre nous que nous n'irions pas. Le soir venu, Barot me regarda. Je le compris.

— Nous sommes forts, lui dis-je, nous avons des armes.

Lussinge(1)n,osa jamais venir. Nous prîmes un fiacre. Barot et moi, nous passâmes le pont de Westminster. Ensuite le fiacre nous engagea dans des rues sans maisons, entre des jardins.

1. Baron Adolphe deMareste, officier, puis secrétaire général de la Préfecture du Doubs, enfin attaché à la Préfecture de police.

Barot riait.

J'avais un dégoût profond ; sans l'ennui de l'après-dîner à Londres quand il n'y a pas de spectacle, comme c'était le cas ce jour-là, et sans la petite pointe de danger, jamais Westminster Road ne m'aurait vu. Enfin, après avoir été deux ou trois fois sur le point de verser dans de prétendues rues sans pavé, ce me semble, le fiacre, jurant, nous arrêta devant une maison à trois étages qui, tout entière, pouvait avoir vingtcinq pieds de haut. De la vie, je n'ai vu quelque chose de si petit.

Certainement, sans l'idée du danger, je ne serais pas entré ; je m'attendais à voir trois infâmes salopes. Elles étaient trois petites filles,avec de beaux cheveux châtains, un peu timides, très empressées, fort pâles.

Les meubles étaient de la petitesse la plus ridicule. Barot est gros et grand ; nous ne trouvions pas à nous asseoir, exactement parlant : les meubles avaient l'air faits pour des poupées.

Nous avions peur de les écraser. Nos petites filles virent notre embarras, le leur s'accrut. Nous ne savions que dire absolument. Heureusement Barot eut l'idée de parler jardin.

— Oh ! nous avons un jardin, dirent-elles, avec non pas de l'orgueil, mais enfin un peu de joie d'avoir quelque objet de luxe à montrer. Nous descendîmes au jardin avec des chandelles pour le voir: il avait vingt-cinq pieds de long et dix de large. Barot, et moi, partîmes d'un éclat de rire. Là, étaient tous les instruments d'économie domestique de ces pauvres filles, le petit cuvier pour faire la lessive, avec un appareil elliptique pour brasser elles-mêmes leur bière.

Je fus touché et Barot dégoûté. Il me dit en français : payons-les et décampons.

— Elles vont être si humiliées,lui dis-je.

— Bah! vous les connaissez bien! elles enverront chercher d'autres pratiques, s'il n'est pas trop tard, ou leurs amants, si les choses se passent comme en France.

Ces vérités ne firent aucune impression sur moi. Leur misère, tous ces petits meubles bien propres et bien vieux m'avaient touché. Nous n'avions pas fini de prendre le thé que j'étais intime avec elles au point de leur confier en mauvais anglais notre crainte d'être assassinés. Cela les déconcerta beaucoup.

— Mais enfin, ajoutai-je, la preuve que nous

vous rendons justice, c'est que je vous raconte tout cela.

Nous renvoyâmes le fat. Alors je fus comme avec des amis tendres que je reverrais après un voyage d'un an.

Ce qu'il y a de déplaisant, c'est que pendant mon séjour en Angleterre, j'étais malheureux quand je ne pouvais pas finir mes soirées dans cette maison.

Aucune porte ne fermait, autre sujet de soupçons quand nous allâmes nous coucher. Mais à quoi eussent servi des portes et de bonnes serrures! Partout avec un coup de poing on eût enfoncé les petites séparations en briques. Tout s'entendait dans cette maison. Barot, qui était monté au second dans la chambre au-dessus de la mienne, me cria :

— Si l'on vous assassine, appelez-moi I

Je voulus garder de la lumière; la pudeur de ma nouvelle amie, d'ailleurs si soumise et si bonne, n'y voulut jamais consentir. Elle eut un mouvement de peur bien marqué, quand elle me vit étaler mes pistolets et mon poignard sur la table de nuit placée du côté du lit, apposé à la porte. Elle était charmante, petite, bien faite, pâle.

Personne ne nous assassina. Le lendemain, nous les tînmes quittes de leur thé, nous envoyâmes chercher Lussinge par le valet de place en lui recommandant d'arriver avec des viandes froides, du vin. Il parut bien vite, escorté d'un excellentdéjeuner,ettoutétonnéde notre enthousiasme.

Les deux sœurs envoyèrent chercher une de leurs amies. Nous laissâmes du vin et des viandes froides dont la beauté avait l'air de surprendre ces pauvres filles.

Elles crurent que nous nous moquions d'elles, quand nous leur dîmes que nous reviendrons. Miss..., mon amie, me dit à part :

— Je ne sortirais pas, si je pouvais espérer que vous reviendrez ce soir. Mais notre maison est trop pauvre pour des gens comme vous.

Je ne pensai, toute la journée, qu'à la soirée bonne, douce, tranquille {full of mugness), qui m'attendait. Le spectacle me parut long. Barot et Lussinge voulurent voir toutes les demoiselles effrontées qui remplissaient le foyer de Covent- Garden. Enfin, Barot et moi, nous arrivâmes dans notre petite maison. Quand ces demoiselles virent déballer des bouteilles de claret et de champa-

gne, les pauvres filles ouvrirent de grands yeux. Jecroiraisassezqu'elles ne s'étaient jamais trouvées vis-à-vis une bouteille non déjà entamée de real champaign, Champagne véritable.

Heureusement lebouchondu nôtre sauta; elles furent parfaitement heureuses, mais leurs transports étaient tranquilles et décents. Rien déplus décent que toute leur conduite. Nous savions déjà cela.

Bonheur de société

A sa soeur Pauline.

L'homme qui se jette dans le monde renonce à vivre par lui ; il ne peut plus exister que par les autres, mais aussi les autres n'existent que pour lui.

Par exemple, un homme à la mode aujourd'hui (prairial, an XII) se lève à dix heures, passe une redingote, va au bain, de là déjeuner. Il revient, prend des bottes et un habit mi-usé, va passer son temps jusqu'à trois heures et demie à faire des visites, non pour affaires, mais pour parler avec ceux qu'il rencontre : de quoi ? il n'en sait rien lui-même en sortant. Il jase de ce dont on jase. A quatre heures, il rentre, va dîner, revient, s'habille, va au spectacle de sept heures à neuf heures et demie, sort après la première pièce, met des culottes de peau, des bas de soie, un tri-

pie jabot et va aux thésjusqu'à minuit, une heure, restant où il s'amuse, filant dès que ce qui l'environne l'ennuie.

Mais il ménage toujours la vanité, passion universelle; même en filant par ennui, il a l'air de se faire violence. Quand ses soirées l'ennuient, il va à onze heures à Frascati, jardin où l'on prend des glaces et où il ne se trouve pas que des gens du bon ton. Il y a peut-être, dans ce grand Paris, mille jeunes gens élégants; ils se connaissent tous de vue, et encore plus à la tournure : le sot peut, avec vingt-cinq louis, se bien vêtir ; mais, en le voyant à cinquante pas devant moi et par derrière, je dirai :« Cet homme-là n'est pas du monde. »

Il y aurait cinquante pages à dire là-dessus.

— Comment reconnaître la bonne compagnie? me diras-tu, toutes se nomment ainsi.

— A Part avec lequel on ménage la vanité: plus une société a l'air d'être composée d'amis qui se chérissent à l'adoration, qui sont très spirituels et qui sont les gens les plus modestes du monde, plus elle est du bon ton.

Au fond, ils ne s'aiment ni ne se haïssent ; pour

la plupart, ils sont assez bonnes gens et ont une vanité poussée à l'extrême, c'est-à-dire qui s'offense et se réjouit des plus petites choses du monde; mais ils ne laissent jamais paraître aucun sentiment affligeant. Celui qui s'afflige en public (aux yeux du monde) est un sot, ou un homme plein d'orgueil.

S'il croit qu'on prend part à ses chagrins, c'est un sot; s'il se croit assez important pour vous en affliger, c'est un orgueilleux.

On ne peut pas décrire dans une lettre ce que c'est qu'un homme aimable: il faut les voir plusieurs ensemble pour les juger ; car, un homme aimable seul se laisse entraîner à vouloir primer, et ainsi tombe dans la plus grande faute possible; il offense la vanité de tous ceux qui sont présents, d'abord de tous les hommes qu'il efface, ensuite de toutes les femmes auxquelles il ne s'adresse pas. On peut dire plus facilement ce que ne doit pas être l'homme aimable.

La société se perfectionne chaque jour, parce qu'on apprend à l'amuser davantage: un homme aimable de Louis XIV, Lauzun, Matha, le chevalier de Grammont, etc., qui ont laissé une si grande réputation, seraient des gens du dernier

pesant aujourd'hui, avec leurs compliments longs d'une aune.

Les gens aimables d'aujourd'hui auraient sans doute le même défaut dans cent ans s'ils se réveillaient comme... (Déchiré.)

La science du monde est si difficile ! Par cette raison, on n'en peut rien apprendre dans les livres ; au contraire, plus on lit, plus on se gâte. Il faut raisonner juste, et alors six mois d'usage et de bons conseils forment. Il y a cependant un livre qui est utile parce qu'il est un modèle de conversation, La Bruyère.

Une fois qu'on a déraciné de son cœur les mauvaises passions, ce qui, je crois, est aisé en le voulant fermement (pour cela, il faut se démontrer qu'elles rendent malheureux dans tous les cas possibles), il est clair qu'il faut chercher à satisfaire le plus celles qui restent. Le degré de bonheur dont on est susceptible se mesure alors sur le degré de force des passions. Il faut considérer que ce sont les hommes avec qui vous êtes destiné à vivre qui vous rendront heureux et malheureux. IcijComme nous faisons la même étude,

nous pourrons nous être utiles, et bien plus que deux amis du même sexe, en ce que, avec une âme sensible, le bonheur dépend toujours beaucoup de l'autre, et que tu m'aideras à connaître les femmes, tandis que je pourrai te dire ce que je sais des hommes. Regarde, ma bonne amie, que tout nous unit, et que, quand nous ne nous aimerions pas, le froid intérêt nous rassemblerait encore, et nous pouvons nous croire malheureux !

Les hommes que nous rencontrerons, dans le voyage de la vie que nous commençons, seront ou, comme nous, âmes ardentes, ou entièrement froids et secs, ou entre deux. Le nombre des âmes ardentes est infiniment petit, et il est très aisé de s'y méprendre. Nous sommes les amis nés de ces grandes âmes, nous sommes dépositaires de leur bonheur, comme elles du nôtre. Il suffît de se connaître pour s'aimer à jamais ; nous pourrons avoir les plus grands torts avec elles, elles avec nous, nous finirons toujours par être rejetés dans les bras l'un de l'autre, les secs nous sont trop insupportables.

Pour les secs, nous ne pouvons espérer de les faire contribuer à notre bonheur qu'en leur mon-

irant le leur dans les mêmes objets. Pour cela, il faut acquérir delà séduction dans l'es prit ycyz&\, là où (siècle de François I") les femmes brillent. Car tu trouveras des secs si sots, que tu auras toutes les peines du monde à leur faire faire les choses qui leur sont avantageuses et à toi aussi : tu sens que, pour ces secs, la tristesse d'une grande âme, quand même elle leur serait intelligible, est d'un ennui mortel (elle ne leur est pas intelligible), parce que, pour avoir pitié, il faut se mettre à la place et ils ne se reconnaissent pas dans nous. On voit tuer une mouche sans peine, on frémit de voir mater un bœuf; ce serait bien pis si on voyait tuer un orang-outang. Il faut donc se faire un système de gaieté avec ce vulgaire, étudier ce qui les fait rire, sans nouspeindre à leurs yeux d'une manière supérieure, et par conséquent offensante. Quand nous aurons cette bonne habitude, nous n'aurons plus qu'à acquérir de la fortune pour être maîtres de notre destin autant qu'un homme peut l'être.

Je suis bien loin de mettre tout cela en pratique ; peut-être se passera-til bien des années avant que je puisse acquérir ces bonnes habitudes ; mais il me semble que voilà la route du

bonheur ; d'ailleurs, en avançant, nous corrigerons.

N'être content d'une démarche qu'à proportion qu'elle est utile à nos intérêts, et non à proportion qu'elle nous fait plaisir.

Bientôt on ne retire plus de plaisir d'une action qu'à proportion de ce qu'elle est utile. Le comble de l'art serait de persuader à chaque homme que vous avez tous ses goûts, toutes ses manières de voir... (déchiré) de noblesse, de chevalerie, d'honneur, dans la tête, qui vous empêcherait d'être jamais son rival, mais en même temps un juste orgueil qui vous fait bien apprécier les autres et vous-même et qui fait qu'après lui, qui est évidemment supérieur, ce que vous estimez le plus c'est vous-même. L'habitude de cette manière est pénible à prendre pour un caractère généreux, mais il faut y venir peu à peu. Commencer par s'interdire absolument tous ces beaux développements de vérité dans lesquels notre vanité est contente de l'éloquence que nous montrons. Ce point-là est presque tout. Comme il faut dire quelque chose, on devient bientôt aima-

ble. Pour l'être, il faut d'abord acquérir l'extrême assurance sans laquelle on n'est rien que gauche. Toute cette canaille de froids n'est bonne qu'à nous fournir le matériel du bonheur (l'argent) et à ne pas nous troubler dans notre vrai bonheur. Tout homme qui lui demande plus, réputation, reconnaissance, amitié, est un archisot de ne pas avoir vu que rien ne ressemble tant à un sot qu'un sot lui-même, et que jamais un homme d'esprit ne peut être longtemps sot à leurs yeux, et le caractère du sot est Y extrême vanité sur des choses infiniment puériles. Tôt ou tard, vous excitez l'envie; la terreur commencée, vous devenez sublime et il n'y a plus de convenance possible. Il faut donc n'estimer le public que ce qu'il vaut, mais en même temps l'estimer ce qu'il vaut. Pour être aimable, il faut se dessiner dans l'âme de chaque sot qui vous entoure, un caractère qui ne soit pas terrible pour lui, et ensuite conter agréablement de jolies petites anecdotes, savoir contrefaire agréablement, faire de petits calembours qu'on se permet lorsqu'ils visent finement ce qu'on n'oserait pas dire ouvertement; en général, flatter la vanité, faire de jolis compliments; on ne les croit pas,

mais on estime la peine qu'on a eue à les faire par leur gentillesse, et cette peine est une marque de considération. — Tous les philosophes chagrins: J.-J. Rousseau, Mme de Staël, le sont pour n'avoir pas pris le monde du bon côté. C'est un homme qui, fendant une racine de noyer au milieu de la cour, s'efforcerait tout le matin de faire entrer son coin par le gros bout, ne parviendrait qu'à casser sa masse et, sur les midi, dégoûté de ses efforts, irait pleurer dans un coin de la cour; bientôt il s'exalterait la tête, se mettrait à croire qu'il y a de l'honneur à être malheureux et, de suite, qu'il est excessivement malheureux. En général, les malheureux de ce genre, dans le monde, ne sont que sots, les trois quarts de ces mélancolies ne sont que des sottises. C'est malheureusement la maladie des jeunes gens du siècle et des jeunes femmes, mais les femmes, cédant aux fréquentes occasions de démentir ce lamentable système, n'osent bientôt plus le soutenir et, n'y pouvant plus, ne sont plus malheureuses. Pour les autres, on dirait à les entendre, le monde composé d'une infinité de petites solitudes qui se touchent, où chaque malheureux attend la mort avec impatience. Ils

i 1 4 LA CHASSE AU BONHEUR

partent de là pour se faire croire de bonnes gens et ils sont tout simplement des ennuyés ennuyeux, avec le caractère que l'éducation leur a donné.

Il n'y a qu'une très petite partie de Fart d'être heureux qui soit une science exacte, une sorte d'échelle sur laquelle on soit assuré de monter sur un échelon chaque siècle : c'est celle qui dépend du gouvernement (encore ceci n'est-il qu'une théorie, je vois les Vénitiens de 1770 plus heureux que les gens de Philadelphie d'aujourd'hui).

Du reste, l'art d'être heureux est comme la poésie, malgré le perfectionnement de toutes choses, Homère, il y a deux mille sept cents ans, avait plu3 de talent que lord Byron.

En lisant attentivement Plutarque, je crois m'apercevoir qu'on était plus heureux au siècle du temps de Dion quoiqu'on n'eût ni imprimerie ni punch à la glace, que nous ne savons l'être aujourd'hui.

J'aimerais mieux être un Arabe du V siècle qu'un Français du xix\

i?4 novembre 1820.

Nous n'avons jamais mieux compris le bonheur dont nous jouissons en France qu'en voyant combien les étrangers nous portent envie. Ce soir chez M. R...,le prince napolitain Santapiro a parlé pendant une heure de la vie heureuse que les étrangers peuvent trouver à Paris. Le prince ne tarissait pas en éloges de notre gouvernement.

Il a fini par dire : « Le climat est affreux dans ce Paris : souvent trois fois en un jour le froid succède à la chaleur ; j'ai soixante mille francs de rente à Naples, si quelqu'un veut me donner de tous mes biens vingt mille francs payables chaque année à Paris, jamais je ne reverrai ma triste patrie. »

Le prince abhorre la tristesse des Anglais : « Leurs rues sont arrangées plus proprement, dit-il; mais cette tristesse de tout le monde finit par être contagieuse, et c'est payer trop cher un peu de propreté. »

Dans un pays d'affectations et de prétentions il ne faut croire qu'à ce qui est juridiquement prouvé. Les gazettes des tribunaux nous racontent chaque année l'histoire de cinq ou six Othello.

Heureusement ces crimes ne se rencontrent pas dans les classes élevées.

C'est comme le suicide ordinaire. La France présente peut être autant de suicides que l'Angleterre ; mais jamais vous n'avez vu un ministre puissant comme lord Cas Sebreagh, un avocat célèbre comme sir Samuel Romilly, se donner la mort.

A Paris la vie est fatiguée, il n'y a plus de naturel ni de laisser-aller. A chaque instant il faut regarder le modèle à imiter, qui, tel que l'épée de Damoclès, apparaît menaçant sur votre tête. A la fin de l'hiver l'huile manque à la lampe.

Paris est-il sur la route de la civilisation véritable, Vienne, Londres, Milan, Rome, en perfectionnant leurs façons de vivre, arriveront-elles à la même délicatesse, à la même élégance, à la même absence d'énergie ?

Tandis que les hautes classes de la société parisienne semblent perdre la faculté de sentir

avec force et constance, les passions déploient une énergie effrayante dans la petite bourgeoisie, parmi ces jeunes gens qui, comme M. Laffargue, ont reçu une bonne éducation, mais que l'absence de fortune oblige au travail et met en lutte avec les vrais besoins.

Soustraits, par la nécessité de travailler, aux mille petites obligations imposées par la bonne compagnie, à ses manières de voir et de sentir qui étiolent la vie, ils conservent la force de vouloir, parce qu'ils sentent avec force. Probablement tous les grands hommes sortiront désormais de la classe à laquelle appartient M. Laffargue. Napoléon réunit autrefois les mêmes circonstances : bonne éducation, imagination ardente et pauvreté extrême.

Je ne vois qu'une exception : à cause de la nécessité du charlatanisme dans les beaux-arts, et par l'effet de la fatale tentation des titres et des croix, pour exceller dans la statuaire ou la peinture il faudra désormais naître riche et noble. Plus de nécessité alors de faire la cour au journalisme, plus de nécessité de faire la cour à un directeur des beaux-arts afin d'obtenir la commission d'un tableau de saint Antoine.

Mais, si Ton naît riche et noble, comment se soustraire à l'élégance, à la délicatesse, etc., et garder cette surabondance d'énergie qui fait les artistes et qui rend si ridicule ?

Je désire de tout mon cœur me tromper complètement.

Nous voyons des hommes riches, nobles, parfaitement honnêtes, qui ne trouvent de plaisir qu'à se fâcher. Le plus mauvais tour qu'on puisse leur jouer, c'est de leur ôter toute occasion de se mettre en colère...

Les hommes de cette race ne sentent la vie que lorsqu'ils se mettent en colère. Comme ils ont beaucoup de prudence, de sang-froid et de résolution, leurs accès de colère sont presque toujours suivis d'une petite victoire; mais ils n'y sont guère sensibles. C'est avoir un obstacle à surmonter qu'il leur faut. Ils ne peuvent conserver de liberté d'esprit pendant le combat qu'ils livrent à l'obstacle; on les voit entièrement absorbés, et ils réunissent toutes leurs forces. Ils ne savent rien faire en riant. Les met-on en présence d'une chose charmante, ils se disent : « Je ne jouis pas

de ce plaisir, et cependant combien je serai malheureux lorsque je serai hors d'état de le goûter ! Quels regrets atroces troubleront mon âme ! » Ce sont des gens incapables de sentir la joie, et dont la morosité redouble lorsqu'ils voient les autres avoir du plaisir sans leur en demander la permission. Alors ils deviennent hautains et distants. Si on laisse sa liberté à un Anglais qui est dans cette disposition, et qu'on ne s'occupe pas de lui, son chagrin redouble, et le soir il est capable de faire une scène à sa femme. Par de douces paroles et des attentions pleines de grâce et d'amitié, cherchez-vous à venir au secours de cette mauvaise disposition, vous la voyez s'augmenter et voici pourquoi : c'est le brio qui éclate dans votre conduite, c'est V animation que vous mettez à lui parler qui double le chagrin de l'Anglais, en lui montrant clairement que son âme manque de ce feu qu'il voit dans la vôtre et dont il est jaloux. Nous sommes parvenus à égayer un de nos Anglais, ou du moins à le tirer de son humeur massacrante, en lui donnant un mulet rétif qui, trois fois, Ta jeté par terre. Nous l'en avions prévenu ; mais il ne Ta monté qu'avec plus d'empressement: il trouvait une difficulté à corn-

battre. Au fond, c'est là le seul plaisir de cette nation morose, etce qui l'appelle aux plus grands succès. Ils seront les derniers en Europe à croire à l'enfer.

A Rome, on songe à être heureux en satisfaisant ses passions ; chacun suit l'impulsion de son âme, et cette âme ne prend nullement la couleur du métier dont l'homme se sert pour gagner sa vie. Il n'y a rien d'étroit et de bas dans la façon d'agir du cordonnier ; et, si demain le hasard lui envoyait une grande fortune, il ne serait point trop déplacé dans la haute société. Tout au plus y marquerait-il par son énergie, car ici comme partout l'éducation française a étiolé les hautes classes.

La vérité triste et crue sur beaucoup de choses ne se rencontre à Paris que dans la conversation de quelque vieil avoué d'humeur acariâtre. Tout le reste de la société se plaît à jeter un voile sur le vilain côté de la vie. L'excès de déguisement devient quelquefois ridicule parmi

les gens qui ont eu le malheur de naître très nobles et très riches ; mais en général cette manière de représenter la vie fait le charme de la société française.

Un homme d'esprit dit aux femmes : Soyez jolies si vous pouvez, soyez considérées, il le faut ; on dit, il est trop vrai, que la considération est l'opinion du plus grand nombre; le plus grand nombre est un sot; il faut donc faire des sottises ? Non, mais souvent s'abstenir des choses raisonnables.

Si vous avez voyagé, suivez de bonne foi les suppositions que voici : prenez au hasard cent Français bien vêtus passant sur le pont Royal, cent Anglais passant sur le pont de Londres, cent Romains passant dans le Corso ; choisissez dans chacune de ces troupes les cinq hommes les plus remarquables par le courage et l'esprit. Cherchez à avoir des souvenirs exacts ; je prétends que les cinq Romains l'emporteront sur les Français et les Anglais ; et cela, soit que

vous les placiez dans une île déserte, comme Robinson Crusoë,ou à la cour du roi Louis XIV, chargés de suivre une intrigue, ou au milieu d'une chambre des communes orageuse. Le Français, mais celui de 1780, et non pas le triste raisonneur de 1829, remportera dans un salon où passer agréablement la soirée est la première affaire.

L'Anglais qu'une supposition arrête sur le pont de Londres sera beaucoup plus raisonnable et beaucoup mieux vêtu que le Romain ; il aura des habitudes profondément sociales. Le jury et l'esprit d'association, la machine à vapeur, les dangers de la navigation, les ressources dans lepéril,luiserontfamilières;mais comme homme il sera inférieur au Romain. C'est précisément parce qu'il est mené par un gouvernement à peu près juste (à Fomnipotence près de Faristocratie), que l'Anglais n'est pas obligé, dix fois par mois, de se décider dans de petits cas hasardeux qui peuvent fort bien par la suite le mener à sa ruine, ou même en prison et à la mort.

Le Français aura de la bonté et une bravoure brillante; rien ne le rendra triste, rien ne Fabattra ; il ira au bout du monde et en reviendra,

comme Figaro, faisant la barbe à tout le monde. Peut-être il vous amusera par le brillant et l'imprévu de son esprit (je parle toujours du Français de 1780) ; mais, comme homme, c'est un être moins énergique, moins remarquable, plus vite lassé par les obstacles que le Romain. Amusé toute la journée par quelque chose, le Français ne jouira pas du bonheur avec la même énergie que le Romain, qui, le soir, arrive chez sa maîtresse avec une âme vierge d'émotions ; donc il ne fera pas de si grands sacrifices pour l'obtenir, que si vous dirigez autrement votre choix, et que, dans ces troupes de cent hommes appartenant aux trois peuples, vous choisissiez les plus dépourvus d'éducation et de culture, la supériorité de la race romaine sera plus frappante encore. C'est que l'éducation, loin de rien faire pour le Romain, agit en sens inverse; c'est que le gouvernement et la civilisation agissent contre la vertu et le travail, et lui enseignent sans le vouloir le crime et la fraude... Si vous me répondez par de l'emphase et de la philosophie allemande, nous parlerons d'autre chose ; mais, si vous m'estimez assez pour être de bonne foi, vous verrez par ces pourquoi, rapidement

esquissés, comment il se fait que la plante homme est plus robuste et plus grande à Rome que partout ailleurs. Sous un bon gouvernement, elle ferait déplus grandes choses, mais aurait besoin, pour vivre, de moins d'énergie, et par conséquent serait moins belle.

Chez une nation où la vanité est la passion dominante, un mot spirituel pare à tout.

L'homme du meilleur esprit est inégal, il entre en verve, mais il en sort ; alors il est sage, il parle peu, il n'écrit point, il ne cherche point à imaginer, ses plus grands efforts ne seraient que des réminiscences, ni à plaire par des traits brillants, il serait gauche. 11 doit alors conformer sa parure, son maintien, ses propos à l'état où il se sent. Ce jour-là, il doit aller voir les hommes ou les femmes de sa connaissance qu'il sait aimer la tranquillité et le genre uni. Qu'il évite surtout ses rivaux qui lui feraient oublier ses résolutions et qui auraient ensuite beau jeupour le couvrir de ridicule.

A sa SŒun Pauline.

Il faut chercher à se rendre habile dans l'art du bonheur. J'ai vu tous les hommes se croyant plus ou moins très malheureux. Hier, trois personnes, dont (coupé) m'ont dit en confidence qu'elles étaient les plus malheureuses du monde. Ce sont leurs termes, et ce qu'il y a de bon, c'est qu'elles ne mentent pas : se croyant malheureuses, elles repoussent tous les petits plaisirs qui remplissent la vie et le deviennent bientôt; elles sont tristes, ennuyeuses, le monde les laisse là. Rappelle-toi bien d'employer tout ce que tu as d'esprit à être aimable, tête-à-tête, ce qui est l'art de consoler; n'arrête pas ta pensée sur la bassesse d'âme que prouve souvent cette douleur (une douleur de jalousie par exemple) ni sur le peu d'esprit qu'elle suppose; ne vois qu'un être souffrant. Songe qu'il est impossible de changer son âme dans ce moment, ni de lui donner un esprit plus relevé. Songe que la plus belle chose que tu puisses faire est de le consoler... Voilà le précepte de l'usage du monde le plus doux à apprendre et à suivre. Songe au vif bonheur qu'on

éprouve à voir un heureux, et un heureux que l'on a fait. C'est le secret du bonheur. Les plaisirs égoïstes ne sontjamais enivrants, ce qui rest,c'est de voir un être qu'on aime aussi heureux qu'on peut le rendre. C'est ce qui a fait inventer la vertu. Ainsi, quand tu verras G (coupé) ou telle autre excessivement malheureuse de ce que sa sœur a un fichu neuf, ne te fais pas illusion sur le ridicule, mais emploie tout ton esprit à la consoler. C'est à la pratique de cette maxime que tu devras des amis dans le monde. Tu devras des moments brillants et peut-être le bonheur à l'habitude de produire la gaieté dans ceux qui t'entourent, par une recherche soigneuse du comique. Il faut seulement que ce comique soit excessivement fin : le comique chargé, assez bon chez un homme, est détestable chez une femme. Le comique franc n'est pas permis à une femme: on ne lui pardonne guère de montrer un ridicule réel, cela lui ôte toute grâce en la rendant puissante ;i\ faut qu'elle se borne à la plaisanterie, qui consiste à se moquer d'un comique qui n'existe pas. Je sens bien que les personnes qui t'entourent ne sont pas capables de saisir le comique, mais il n'en fautpas moins prendre l'habitude avec elles,

pour te la trouver en entrant dans le monde. Tu dois tendre à faire un mariage riche avec un cœur vertueux: la richesse est presque toujours le chemin du bonheur. Pour parvenir à cet état, il faut prendre l'habitude d'une profonde dissimulation. Ouvre l'histoire: nulle femme n'y a fait fortune sans cette qualité.

Je crains sans cesse de mourir avant de t'avoir donné mon expérience. Je crains sans cesse de te dire des choses que tu ne saisisses pas bien. Écris-moi un peu sur ce que je te dis et ne le prends pas pour un oracle. Tu me semblés cependant assez avancée pour commencer la véritable étude, la plus utile du moins celle de toi-même, la véritable sagesse. Lorsque tu connaîtras ton instrument, tu pourras dire : Tel archet, jouant dessus produit malheur ; tel autre, bonheur ; mais voilà les archets que je suis destinée à rencontrer dans le monde : des indifférents sensibles seulement au plaisir que je leur ferai, et comme dans une heure de temps, dans un salon, la grandeur d'âme n'a pas l'occasion de faire du bien, uniquement sensibles au comique et à la

grâce de mon esprit. Ces qualités jouent sur leur vanité, la seule passion éveillée dans un salon. Ces archets donnés, il faut donc modifier la caisse de mon violon de manière à ce qu'ils produisent ce son si rare nommé bonheur.

Il est une seule chose que je ne puis pas former de loin : c'est l'esprit d'agrément, celui qui rend aimable, qui apprend à offrir sans cesse des idées douces ou comiques à ceux qui nous écoutent, à distinguer toujours quand ils sont las de Tune ou de Pautre espèce, ou même des deux ; à empêcher que le tout n'ait un vernis de pédanterie ; à savoir être frivole, souvent on offense en ne disant rien, en paraissant sérieux ; votre sérieux blâme la joie des autres. Il faut savoir de bonne heure considérer tout du côté heureux. Tu vois arriver ton amie désolée de la mort de son serin, que le chat vient de prendre, désolé de ce qu'elle vient de voir passer Mlle Tournadre mieux parée qu'elle. // faut savoir la consoler sans l'offenser, sans mépriser sa douleur, ni la cause. En un mot, sois une source de plaisirs pour ta société, et cette société en sera une pour

toi. Souvent ta gaieté sera feinte le premier quart d'heure, réelle ensuite, et tu jouiras de l'effort que tu auras fait sur toi. — J'ai donc quelque pouvoir sur mes affections, je puis donc me soustraire au malheur. — Médite profondément ce sujet : ou vivre à la Chartreuse, ou ainsi dans le monde ; en se persuadant qu'il faut en venir là, que c'est ainsi qu'on doit être, peu à peu on acquiert ces habitudes. Je suis étonné d'habitudes que j'ai ainsi contractées sans m'en douter et uniquement parce que je m'étais persuadé qu'il était vertueux et avantageux de les avoir.

Apprends à être hypocrite. Persuade à chacun que tu es charmée d'être avec lui, que tu le comptes pour beaucoup, que son blâme ferait ton malheur ; rappelle-toi Rousseau : faute de cela, il est mort enragé. Personne ne peut supporter la haine et le mépris public.

Souviens-toi qu'il faut toujours chercher à ne pas déplaire avant d'essayer de plaire ; autre-

ment, c'est vouloir courir avant de savoir marcher, et tu sais ce qu'il arrive alors.

Répète-toi bien que qui veut vivre avec les hommes doit contribuer à leur plaisir, et que celui qui ne rit pas, là où Ton rit, n'y est pas admis une seconde fois ; d'ailleurs, ordinairement, à force de feindre de s'amuser, on finit par s'amuser réellement.

Il faut, dans le monde, dire tout avec simplicité et aisance, bien se dire à soi-même et ne jamais dire à d'autres qu'on se réunit pour se donner du plaisir, et supprimer tout ce qui diminue celui que vous pouvez donner. Pour plaire aux gens, il faut les occuper d'eux et, par conséquent, parler très peu de soi ; il faut que vos traits soient vifs, et il y a une marque bien claire du plaisir que vous procurez. On n'a presque jamais affaire qu'à la vanité des gens. Un homme vain cherche à découvrir à chaque instant quelque nouvel avantage en lui; dès qu'il en découvre un, vous en avez une marque évidente, il

rit. Le rire n'est que cela : la vue soudaine d'un avantage que nous ne nous connaissions pas, ou que nous avions perdu de vue.

Pour faire rire quelqu'un, tu n'as donc qu'à lui découvrir finement en peude mots quelqu'un des avantages qu'il possède.

Amasse maintenant des matériaux pour un autre temps; songe que, dans le monde, plus on a d'esprit, mieux on sait ménager la vanité des autres, plus ils vous chérissent; et que plus vous en êtes chérie, plus vous êtes heureuse. Or tu te donneras de l'esprit par de pareilles analyses.

Ma grande division du centre de sentiment et du centre de l'adresse :

Je suppose qu'un cordonnier et moi nous soyons également épris de M1U de F. Certainement nous emploierons des moyens fort différents pour réussir à lui plaire.

La différence entre nous ne sera que dans le deuxième appareil.

Supposons que le maximum de sentiment soit

exprimé par 12, le maximum d'adresse aussi par 12.

L'homme où le sentiment serait 0 et dont l'adresse serait 12, serait le héros de la société.

L'homme chez qui l'adresse serait 0 et le sentiment 12, serait mis aux Petites-Maisons.

Avoir toujours devant les yeux cette grande vérité, que le succès est pour qui fait rire.

Si je veux réussir dans la société, il faut analyser tout ce qui s'y fait. Je trouverai alors que l'art de conter et de ne parler jamais de soi forme presque tout l'homme aimable.

Il faut absolument se rendre amusant ; rien n'est si aisé, il ne faut presque que parler.

Il faut, pour plaire, que les choses flattent ce qui est bas et ennuyeux; les femmes n'ont besoin que de leurs grâces, qu'on appelle naturelles,

parce que, toutes en sentant la nécessité, toutes en ont.

La connaissance de Vesprit des lois delasociété dans un salon est bien plus intéressante et bien plus utile que celle de l'espritdes lois de la société au Forum de Rome. Il faut autant d'esprit pour les connaître ; elles sont toutes un corollaire de l'esprit d'Helvétius.

Dès que je suis avec quelqu'un, songer qu'en ménageant sa vanité je m'en ferai adorer.

Se faire chaque soir cette question: « Ai-je assez ménagé la vanité de ceux avec qui j'ai vécu aujourd'hui? »

Rends tes visites plus longues et parle d'ellemême à la personne visitée.

11 faut être très défiant, le commun des hommes le mérite, mais bien se garder de laisser apercevoir sa méfiance.

On ne sympathise pas avec les niais, ni avec le sourire à tout venant; de là, dans le monde, la nécessité d'un vernis de rouerie; c'est la noblesse des manières.

11 faut de la solitude pour jouir de son cœur et pour aimer, mais il faut être répandu dans le monde pour réussir.

Je fais plusieurs réflexions sur le bonheur, aujourd'hui dimanche, 19 messidor.

1° Dans ma conversation, plaisanter habituellement ; il faut me former à cela.

2° Chez une nation où la vanité est la passion régnante, un mot spirituel pare à tout, gagne tout. Prendre donc l'habitude de ne jamais agir par passion, mais être toujours de sang-froid.

3° Prendre cette habitude-là dans les petites choses. Marcher dans la rue, entrer au café, faire une visite de sang-froid. Ce qui ne veut pas dire d'un air froid; au contraire, avoir un air dans le genre de Fleury('). Pour parvenir à cela, m'arrê-

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