COURTE ET NÉCESSAIRE
tJn jour, Alexandre Dumas se promenait au grand feoleîl sur \me de ces collînes marseillaises qui ont horïeur de la végétation. H marchait d'un pas très-rapide ; je le suivais de loin, comme s'A eût écrit : tout à coup le géant littéraire et physique s'arrêta, saisi de stupéfaction ; il faut beaucoup pour étonner Dumas.
C'était beaucoup, en effet. Au sommet de cette colline chauve s'élevait un cimeau.
— Qu'est-ce que celai me dit Alexandre.
— C'est un cimeau, lui dis-je.
— Me voilà bien avancé ! Tradnisez-moi ce grec provençal en français.
— Intraduisible, comme un vers d*Homère.
— Mais à quoi sert cette chose intraduisible?
— Devinez.
— C'est le Sphinx sur le mont Cythéron. Je n'ai pas le temps d'être Œdipe. Donnez-moi le mot.
— Je vous te vends.
— Votre prixî
— Restez un jour de plus à Marseille.
— Payé double ; Je reste deux jours.
•-- Quel bon marché vous faites ! Voyez dans quel embarras je pouvais vous laisser I Ce soir, vous partiez, sur la Mmia^Antonietta, pour l'Italie ; ce cimem, vous poursuivait comme un fantôme, il se dressait devant vous, tout le long de la crête chauve des Apemiins, il...; \
— Voulez-vous donc me dire le. mot ! interrompit Dumas avec vivacité ; je vous ai payé comptant.
— Un cinieaUf lui dis-je alors, est Un mât de
soixante pieds de hauteur, planté pour attirer Iqs oiseaux de passage en septembre et octobre. Il j a cinquante ndUe cimeaux et cinquante mille chasseurs sur le territoire de Marseille.
— Et combien d'oiseaux? me demanda Alexandre.
— H n'y en a point.
— Et que font les cinquante mille chasseurs, en présence de ces oiseaux absents î
— Ils causent dans de petites cabanes nommées postes^ et ils chantent des airs de Guillaume Tell, , . Vous ne connaissez pas Thistoire du châstre?
Dmnas, qui (xmaît tous les mots de toutes les lan^ gués, et qui les inro^terait tous si, par bonheur, ils n'existaient pas, recula devant ce mot et décrivit avec son torse un superbe point majuscule d'interrogation.
— Uii châstre^ lui dis-je, est un oiseau rare, l'a^ vis Tara des anciens , un oiseau d'augure ; Vatis castrorum^ conmie disaient les Romains marseillais. On a supprimé ofcis, on a dénaturé cadrorum^ et, par cor* ruption progressive, châstre est resté : l^s étymologies
n'en font pas d'autres. D'Aquœ Sextûe on est arrivé à AiXf de Massilia à Marseille ^ de Civitas à la dotai ^ de Segoregium à Arles ^ ce qui est beaucoup plus fort. Les générations ont la manie de mettre en pièces les origines des mots. Témoin cette épîgramme :
Alphana vient d'e^titw, sans doute ; Avec moi, convenez aussi, Qu'en venant de là jusqu'ici, n a bien changé sur la route.
Or, im musicien marseillais aperçut un jour un de ces châstres sur son cimeau; il fit feu et le manqua. Dans des pays de chasse, ce malheur aurait fait sourire le musicien ; mais ici, manquer un oiseau, c*est manquer un phénomène ; aussi notre chasseur se mit à poursuivre son châstre de remise en remise^ et cette poursuite fiévreuse le conduisit jusqu'à Rome, sous le consulat de M. de Norvins.
Alors, je contai toute l'histoire du chasseur musicien à Dumas, et je l'engageai à l'écrire s'il la trouvait digne de son pi^lic, c'est-à-dire de l'univers.'
Dumas partit pour lltalie, où il fit un très-long séjour.
Me trouvant à Vienne, en Dauphiné, bloqué par les neiges dans un hiver très-rigoureux, et ne pouvant continuer ma route, je m'installai à Tauberge des Trois Rois, et, pour attendre le dégel, je me mis à écrire ma chronique de Ponce^Pilate à Vienne. Ia neige tombait toujours sur la route de Paris. Un souvenir méridional ramena ma pensée vers les tièdes collines où la chasse manque, mais où le soleil ne manque pas, et de rêveries en rêveries je songeai à Thistoire du châstre. Croyant que Dumas avait oublié cet oiseau à travers les monuments de lltalie, j'écrivis ma CAo^^^, et je la publiai dans la Revue de Paris, Dumas, de son côté, écrivait un délicieux roman sur le même sujet, et lui donnait de larges proportions avec cette prodigalité d'esprit, de grâce, de charme, que deux naille volimies n'ont pas encore épuisée, et que deux mille autres n'épuiseront pas. .
Dumas ne connaissait pas ma Chasse au châstre de
la Hevue de Paris; si j'avais cru qu'il écrirait un jour la sienne, la mienne n aurait jamais paru. Quelques lettrés ont daigné souvent s'occuper de cette double chasse, et c'est pour eux que je donne cette explication.
LA
CHASSE AU CÏÏASTRE
Au moî^ 4*octobre 1811 ou 12, AI. Gbay, joyeux célibataire, un des artistes les plus disti^gué^di^Midi, chassait sur sa colline, non loin de la m^r, au3f: portes dp Marseille : il était cinq heures du matin,
La chasse du Midi est bien dififérente de celle du îford. Dans nos contrées, ce n'est pas le chasseur qui manque, p'est le gibier. Il n'y a point de gibier. Tout Marseillais en état de porter les armes est'chasseur dp droit : il a un fusil et un camie%\
Voici comment la chasse se fait.,
• I^e chasseur se lèv^ à trois heures du m^tin, fait
ime ou deux lieues, et arrive avec une cargaison de
cages à sa cabane, mommée poste. Il e|,ccroche aux ^r*
bres ses cages pleines d'oiseaux, qui ont fait vœu de
; U s enA