‹ La chasse au chastreChapitre 2 sur 11 · TT · texte numérisé non relu

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silence ; il s^enfenne dans son poste, charge son fusil, regarde les étoiles, médite, se promène pour secouer le froid, mâche des feuilles de pin, respire les parfums de la colline, assiste au lever de Taube, de Taurore, du soleil et du vent; contemple la mer, maudit les nuages, soupire après la bise du Nord, fait un croquis de paysage, et à dix heures il rentre en ville, heureux et riant : il a chassé.

On recommence le lendemain.

Le chasseur se met en frais énormes pour se donner ce plaisir; c'est incroyable tout ce qu'il faut dépenser pour avoir un joo^^e bien établi. Aussi, quand ime fatalité phénoménale a condamné une grive à être mise à mort par un chasseur marseillais, cette grive coûte quelquefois cinq cents francs au chasseur. Un de mes amis, M. Blanc de Radas, ma servi un rôti qu'il évaluait mille écus ; il y avait six ortolans sur un plat.

C'était donc à ime de ces chasses que se livrait M. Chay, avec toute l'ardeur d'un artiste du Midi.

n regardait les cieux et ne voyait rien venir, selon l'usage, lorsque son étoile, qui justement luisait à l'horizon en ce moment, lui envoya un oiseau dans le petit bois de pins.

L*obscurité protégeait Tinfortuné volatile. M. Chay furetait de Tœil, dans le massif, à la lueur de la constellation de la Grande-Ourse, qui se couchait sur la colline du nord ; il voyait ou croyait voir quelque chose

^ d opaque qui s'agitait dans la verdure diaphane; il tenait son fusil dans la direction de cette forme équivoque, la couchait en joue et n'osait tirer, de peur de faire feu sur une illusion.

Un chasseur du Midi a tant d'intérêt de ménager un oiseau; ce^ rencoTvtres sont rares ^ comme dit La Fontaine, et les phénomènes sont précieux.

Le jour s'obstinait à ne pas se montrer ; M. Chay comptait les étoiles; il n'en restait plus que treize, mauvais nombre : sept du Chariot et six d'Orion, plus une planète égarée qui avait l'air d'attendre le soleil»

Enfin l'aube fit tomber à l'Orient un pli de sa robe d'opale; le météore se glissa en longues trîonées phosphoriques, de pins en pins, jusqu'au bois de M. Chay.

Une éclaircie lumineuse trahit subitement l'oiseau réfugié ; le chasseur le vit dans une auréole crépusculaire ; il fallut céder à l'irritation du désir. Le fusil, mal dirigé, fit feu, après avoir averti l'oiseau par im long feu d'artifice tiré sur l'amorce ; les pistons n'étaient pas inventés.

10 ' hA CHASSE

•^ Il est tombé I dit le chausseur en imitant par un cri sourd le bruit que fait lui oiseau en tombant.

Et il courut sous Tarbve qui avait servi de perchoir à Toiseau ; il ramassa plusieurs pierres mousseuses et des lambeaux d'écorce^ mais il ne trouva point d'oiseau, Une plume seule était restée dans les aiguilles résif neuses de l'arbre; M. Chay s'empara vivement de cette plume, comme pièce justificative 4'une maladresse et d'une évasion, et la regarda d'un qeil mélancolique, avec le sourire de la douleur.

L'aurore aux doigts de rosQ tombait d'aplomb, en ce moment» sur J^ plume que M. Cbay venait d'insérer à sa boutonnière comme vme décoration ûniithologique.

~ Ciel I s'écria M, Chay, c'était un chiatrel c'est une plume de chéstre!

Perte irréparable ! Ce n'était point ici un malheur ordinaire. Le phénomène était double,:

Le châstre est un oiseau d'augure, et qui n'apparaît qu'à de bien rares intervalles. Heureux le chasseur qui rentre en ville avec un pareil trophée ! Il est grand devant les autres chasseurs, comme Nemrod devant Dieu.

M. Chay répéta C était un châstre 1 sur tous les tons^

pt il se serait accompagné de son violoncelle s'^ l'avait tenu sous ses doigts.

L'infortuné jeta ses regards sur la campagne, 4éj^ inondée des rayons d'iui soleil moqueur. L'^p étiut vide et silencieux; pas un oiseau sous l'azur. B|. Chay rechargeait son fusil en douze temps, et marchait dans le bois, secouant du pied toutes les feuilles mortes et amoncelées qui pouvaient receler im châstre ; regardant aux branches supérieures, écoutant le bourdxm-^ nement des moucherons, prenant une guêpe au vol pour un oiseau, et maudissant, de douze pas en dou^ pas, le crépuscule, les fusils à pierre et les PODStellar tions qui donnent un jour faux.

— Le voilà !

Nouveau cri de M. Chay : c'était en efFetle châstre ; il s'était levé d'une touffe d'herbes aux pieds du chasseur. Le fusil était parti d'inspiration, mais sans but, et avait abattu deux pommes de pin. L'oiseau agitaij; triomphalement ses ailes augurâtes, et quittait le bois pour la colline, la colline pour la plaine, la plaine pour le rivage de la mer. M. Chay s'élança courageuse^ ment sur les traces aériennes du châstre. Il était alors huit heures du matin.

L'ardeur de la poursuite fut admirable %mk priera

élans ; M. Chay s'acharna contre Toiseau, qui prenait du repos de mille en mille pas, comme s'il les eût comptéSi et s'envolait toujours au moment où le fusil s'abattait dans sa direction. Le chasseur et l'oiseau franchirent ainsi plusieurs plaines et quelques montagnes : le chasseur étanchait sa soif avec des pampres de vignes, plus altérées que lui.

Déjà la haute chaîne qui commence à la tête de Pvryet et finit au cap de Montredon s'était abaissée sous les pas de M. Chay et sous les ailes du châstre ; les deux voyageurs avaient laissé à leur droite Cassis et La Ciotat, et suivaient la longue et large plaine qui s'étend de Signe à Saint-Cyr ; ils étaient fatigués l'un et l'autre ; la nuit tombait ; le joli village deSaint-Cyr allumait les vitres de ses maisons. M. Chay, mourant de faim, de soif, de fatigue, de tout, déposa son fusil à la porte de l'auberge de l'Aigle noir, où on loge à pied et à cheval.

Le châstre trouva un ^te je ne sais où.

Pour le voyageur piéton, l'auberge du soir est faite à l'image du paradis. M. Chay se fit servir un bon souper qui lui tint lieu de déjeuner, se fit donner un excellent lit, et se coucha, repu et joyeux. Dans lanuit, il rêva qu'il prenait des châstres avec la main.

A laube, il était debout, selon son usage : le chasseur adore Taube. Avant de reprendre le chemin de Marseille, il jeta un coup d*œil et un soupir vers les heureuses campagnes du Castellet, où il présumait que l'oiseau insaisissable avait fait son gîte de nuit.

M. Chay longeait en ce moment un mur à demi éboulé, qui était recouvert d'une large tenture de feuilles de câprier : du bout de son fusil il agita ces feuilles avec ce bruit de lèvres inarticulé qu'exhale le chasseur en alignant une fiisée d'R. Un battement précipité d'ailes et un petit cri annoncèrent la présence de l'oiseau. Le châstre s'était envolé, M. Chay avait lâché son coup de fusil encore au hasard, et courait, par dessus les vignes, à la suite de sa fumée, de son plomb et de l'oiseau.

Le chemin de Marseille avait été oublié. De remise en remise, de vallons en vallons, M. Chay, atteignit, le soir, la jolie ville d'Hyères, qui embaume l'horizon de ses orangers.

M. Chay n'était jamais venu à Hyères ; il aimait les oranges à la folie. Avant de se coucher, il eut la fantaisie de se promener dans le beau jardin des Hespérides, qui appartient à M. Filhe. Le fusil sous le

bras, il cheminait avec cette graeieiise oscillation d'épaules quaffectionne le chasseur provençal. La faine était dans son plein, et sa hunière éclatait aussi vive sur les cimes des palmiers que la lumière du soleil de Paris sur les ormeaux du boulevard Montmartre au mois d'août. L artiste chasseur avait, à son insu, comme tous les Méridionaux, un grand fdmds de poésie dans Tiime. H s'abandonnait nonchalamment à une douce contemplation, et respirait, avec une mélancolie sensuelle, les parfoms du thj^m et de lorange, volup<tueuses émanations que secouait sur sa tète le soiïffle nocturne de la mer.

— Ah ! dit M. Chay, si j'avais mon viobncelle, j'exécuterais volontiers ici : Champs paternels de Jo-sepk en Egypte.

Puis il recula d'un pas, et courba son corps en point d'interrogation sur une plante pariétaire que la lune argentait mollement : c'était un câprier. La plante répondit par un léger frôlement de feuilles ; le chasseur se releva en point d'admiration, et prép^a son fioisil.

A cinq pas, sur une branche sèche, ef&uiUée et saillante, apparut un oiseau qui secouait ses plumes et tressaillait d'aise à la fraîcheur de la nuit. C'était le châstre.

AU GHASTBE « 16

Deipc ^lotifs enclouèrent la détente du fusil sous l'index du chasseur : c'était conscience de tirer un pauvre oiseau à cinq pas ; M. Chay avait trop de délicatesse pour abuser de sa position. A cette distance, d'ailleurs, le cbâstre aurait disparu, comme Romulus, dans une tempête ; le volcan l'aurait brûlé vif. Autre considération : il était défendu à Hyërea, comme partout, de tirer des coups de fusil à onze heures du soir. M. Chay, retenu par ce double mptif , demeura braqué contre l'oiseau, lequel ne tarda pas de s'endormir, le bec sous l'aile, avec l'insouciance d'un écolier au bord d'un puits.

En attendant le jour, M. Chay contempla le sommeil de l'innocence, et de temps en temps il faisait une répétition générale du drame sanglant qu'il se disposait à jouer aux premières lueurs de l'aube. Il couchait en joue Toiseau endormi sous la foi de la lune ; il le rôtissait en imagination, lui composait une sauce aux câpres, le dévorait des yeux.

M. Chay était à jeun, et il .prenait ses repas comme il pouvait.

A force de tirer sa montre pour faire avancer Taube, il la vit enfin poindre sur les coteaux d'Hyères. Alors

il recula dix pas en fredonnant mentalement l'air en vogue de Berton :

Quand on fut toujours vertueux, Qu'on aime à voir lever Taurore !

n visa tranquillement le châstre, Tencadra dans le canon du fusil, et pressa la détente.

Le chien s'abattit avec nonchalance sur la platine, et l'écho du matin resta muet. Hélas ! la poudre du bassinet s'était Uquéfiée à l'humidité de la nuit.

Un énergique jurement de chasseur réveilla le châstre en sursaut ; il déploya ses ailes et s'envola vers l'hoiizon du midi. M. Chay attesta les orangers voisins qu'il aurait le châstre mort ou vif, oiseau ou chasseur ; et il s'élança sur la route du Var. Cette fois sa passion de chasseur tenait du délire. Il déchirait tous les câpriers de la route, mangeait les câpres, tirait le châstre à cinq cents pas, buvait l'eau du torrent dans sa course, comme le roi David, n'écoutant ni son estomac appauvri, ni ses entrailles insurgées, ni ses pieds endoloris.

La lèvre convulsive, l'œil vitré, les mains bleues du gonflement des veines, les cheveux rebelles sous le

feutre, le front tatoué de larges plaques de [sueur et de sang, le lendemain il entrait à Nice, et se plongeait, agonisant, dans un lit de lauberge de TAigle- Noir.

La bienfaisante nature lui donna un sommeil réparateur de dix-huit heures. A son réveil, il sonna pour demander à déjeuner. Un garçon d'hôtel monta, s'inclina devant M. Chay, et lui dit :

— Ch^ domanda la sua eccellenzaî

— Pour le coup, s'écria le chasseur en provençal, je suis^en Italie ! Je vais mourir de faim ; je ne sais pas l'italien. Au diable le châstre !

En cette extrémité, il eut recours à la langue universelle, et il fit signe au garçon qu'il mourait de faim.

— BrodOj manzo, viiello! dit le garçon.

— Brodo, Tnavzo, vitelh, répondit M. Chay aux abois.

Et il s^habiUa. En prenant son gilet, une idée terrible vint Tassaillir : sa dernière pièce de cinq francs était restée àHyères. Sa bourse s'allongeait à sec sur le martyre de la cheminée ; des larmes mouillèrent ses yeux.

Il fit un monologue, seule chose qu'il pût faire gratis en ce moment.

— Quoi ! s'écria-t-il, je serai donc réduit à figurer tristement devant la carte à payer lorsqu'on me la présentera, et je ne sais pas la langue du pays pour me justifier ! Mourons de faim, s'il le faut, mais soyons honnête, et ne touchons pas à cet insolvable déjeuner jusqu'à ce que j'aie acquis la certitude de pouvoir payer le maître d'hôtel.

Comme il venait de prendre cette détermination héroïque, le garçon entra, en parfumant la chambre des mets exquis étalés sur un plateau. M. Ohay fit un no^le geste de refus, et montra au garçon la porte pour lui et pour ses plats.

— Je veux un violoncelle, dit M. Ghay.

— No capisco, répondit le garçon en agitant la tête négativement.

— Un gran violino^ una cosa oie fa cosi.

Et il faisait un signe expressif en raclant le dos d'une chaise avec la baguette de son fusil.

AU OHASTRE 19

•y»- Ah! dit le garçon, tma bossa caniante / un violonceliof ee ne uno nelïosteria

Le garçon deseendlt et remonta bien^t, avec un violoncelle qu'il déposa aux pieds de M. Ohay.

Un myon de joie courut sur les joues de l'infortuné chasseur. M. Chay embrassa tendrement le violoncelle, comme un ami qu'on rencontre en pays étranger.

^ Ah ! dit-il avec une mélancolique expression, oublions les horreurs de la faim et de la misère dans le culte sacré des arts I — Déjeimons avec un air de Méhul.

n accorda Tinstniment, lui reconnut une belle qualité de sons, et préluda par le solo qui accompagne le tisonnement de l'autel, au deuxième acte de la,Fe«tah.

—rt C'est la clarinette qui fait ce solo, dit-il ; puisque je suis en Italie, si je rencontre Spontini, je lui cour seillerai de remplacer la clarinette par le violoncelle. Quelle différence d'effet ! Voyons, un peu de Méhul, divin Méhul ! Le grand air. . . . Vainement Pharaon, . .

Le violoncelle chantait, en versant ses notes suaves sur l'escalier sonore de l'hôtellerie. Les naturels du pays idolâtraient la musique friE^çaiefCi ilai accoururent

de toutes parts ; ils écoutèrent bouche béante ; ils applaudirent à briser leurs mains. On publia, dans Nice, qu'Apollon avait passé le Var : le soir, circulaient en ville trente sonnets qui commençaient tous par : 0 Febo fraricese, dio délia musica. Cependant, Apollon était encore à jeun.

Le maître de l'hôtel entra respectueusement dans la chambre de M. Chay, et lui demanda, dans une sorte de langage formé de tous les idiomes de la Méditerranée, s'il ne donnerait pas volontiers un concert dans la grande salle de l'auberge, à deux francs le billet.

Ce fut un trait de lumière pour M. Chay.

— Je suis tout disposé à cela, répondit-il ; vous n'avez qu à me faire annoncer et préparer la salle ; croyez-vous que je ferai de l'argent?

— Je réponds de cinquante écus, dit l'aubergiste.

— C'est bien, dit M. Chay, annoncez-moi pour demain, et faites-moi servir à déjeuner.

M. Chay fit son programme :

« Sérénade de Montano et Stéphanie.

« La chasse du Jeune Henri.

M Le Châstre, nocturne avec variations.

" Quand on fut toujours vertueux^ etc.

M Vainement Pharaon.

« Nice, mia Nice, adio, Dédié aux amateurs de Nice, par M. Chay. »

— Ferez-vous un long séjour à Nice ? demanda Taubergîste en prenemt le programme.

— Oh I non ; je voudrais partir tout de suite après le concert.

— Vous avez donc terminé vos affaires ?

— Oui : quel est le plus court chemin pour retourner à Marseille î

— Ah ! vous avez une bonne occasion : après-demain matin, la Vierge des sept douleurs, un beau brick, part pour Toulon ; c'est une promenade.

— Ma foi, vous avez raison. Eh bien ! faites-moi la grâce de me retenir mon passage à bord de ce brick. Quand arriverons-nous à Toulon \

— Mais le soir, avant la nuit ; dans cette saison, il y a toujours bon vent.

— C'est charmant ! d'autant mieux que je ne connais pas Toulon. Je suis arrivé à Hyères sans .entrer à Toulon. J'étais pressé. Je poursuivais un oiseau. Ah !

Le concert fut un peu froid, mais il rapporta deux cents francs à M. Chay.

— Avec cette somme, dit-il, j'en ai la moitié trop pour retourner au pays.

Et il distribua cent fmncs aux g&rçans de l'hôtel.

Cette munificence d'artiste excita des transporta d'admiration,

Au jour dit, le brick qui portait le chasseur fiât à k voile pour Toulon,

Le temps était superbe, comme il arrive toujours lorsqu'on quitte un port. La Méditerranée se papillotait de joyeuses petites vaguas d'écume* et roulait une paillette de soleil à chaque goutte d'eâu. Les voiles se tendaient mollement; la proue de ©uivre divisait k vague avec un doux bruit de monologué italien. L'algue, la roche vive, les coquillages, le goudron^ embaumaient le navire, et ces parfums marchaient avec lui.

M. Chay se promenait sur le pont, dans Tattitede d'un homme heufeux. « Quel beau spectacle I » disait-il, et il était fier de lui, il souriait à k mer, il serrait fortement ses bras autour de sa poitrine, il remercifdt le chastre et son ange gardien.

Le capitaine s'était assis au pied d'un mât et déjeunait.

-r-Nous avons un bien beau temps, n'est-ce pas, capitaine?

— Vent de terre, dit le marin.

AU CHÀSTBE 23

— Ah!... etalorsl...

— Eh bien! alors...

— Oui, dit M. Chay.

Et il regarda l'horizon et fredonna un air. Le capitaine continua son déjeuner ihtérîiompu sans paraître désirer reprendre là conversation. M. Chay s'approcha du tinlonier et dit :

— Vent de terre, eh !

Le timonier ne répondit pas. M. Càiay se replaça auprès du capitaine.

— Ce soir, dit-il en se frottant les rtiains, nous prendrons un bol de punch avec le capitaine, à Toulon.

Le capitaine secoua la tête.

— Capitaine, n'est-ce pas le cap Sicié, ce que nous voyons là-bas î

— Sacré tonnerre d'Anglais ! dit tout à coup le capitaine ; encore eux ! Les voilà !

Et il jeta son déjeuner dans la mer.

M. Chay recula trois pas.

— Les Anglais ! s'écria-t-il, il y a des Anglais ! où sont-ils î

— Quatre, cinq, six, sept frégates, dit le capitaine en frappant du pied.

— Et vous croyez qu'ils nous prendront 1 demanda le pâle artiste.

— Non, oh ! sûrement non.

— Ah!

— Je vais allumer ma pipe, et avec mon baril de poudre, je fais sauter le brick.

— Écoutez, écoutez, dit M. Chay avec ce ton d'assurance factice que donne l'extrême frayeur, écoutez. . .

— Eh bien! j'écoute, voyons: Pilotin, où est ma pipet

— Bon ! songez que vous avez à bord des pères de famille, moi, par exemple, qid donne du pain à une femme et à sept enfants... Songez à madame... à votre épouse...

— Je suis garçon. . ,

— A la bonne heure ! Songez. . .

^Songez, songez ; je songe, monsieur le comédien, que je ne veux pas aller ramer sur les pontons de ces coquins d'Anglais. M'entendez-vous 1

— Parfaitement, capitaine, ne nous fâchons pas...

— Ah çà ! monsieur le comédien, laissez-nous manœuvrer tranquilles ; passez à l'arrière, et priez Dieu.

Les brumes du matin avaient disparu, et la flotte d'HudsonLowe se montrait tout à découvert. Les frégates et les embarcations formaient une barre de croisière qu'il était impossible au plus fin voilier de percer sans être pris.

— Pour un châstre ! disait M. Chay, le coude appuyé sur la dunette et les larmes aux yeux.

Le capitaine ordonnait de formidables manœuvres. Tout le navire était en mouvement. Une embarcation anglaise s'avançait à fleur d'eau comme un caïman sur sa proie.

— Au nom de Dieu ! s'écria M. Chay les mains jointes, retournons à Nice, capitaine.

— Sacredieu! monsieur le comédien, si vous dites encore un mot, je vous fais fusiller.

En ce moment la cloche sonna et disparut.

— Qui donc a sonné î dît le capitaine. — Personne, répondit l'équipage.

— Ah ! je comprends.

— Qui a sonné? dit M. Chay au timonier, à voix basse.

— C'est un boulet de trente-six qui nous a passé sur la tête, répondit le timonier en riant.

M. Chay se couvrit la tête de ses larges mains, et s'assit sur le pont.

— Tenez, Monsieur, dit le timonier, en voilà encore im de trente-six, je l'ai entendu siffler. Un pied plus à gauche, nous étions coulés. Et trois... quatre... cinq.., maladroits ! A Trafalgar, nous en avons avalé dix mille sur le Pluton,

— Et pour un châstre ! dit M. Chay.

— Que dit le monsieur ?

— Rien.

— Enfants ! enfants ! à vos pièces ! s'écria le capitaine d'une voix de mistral.

C'était un vieux loup de mer qui avait passé sa vie avec les boulets ; l'odeur de la poudre lui donnait des spasmes de joie ; son cœur était goudronné comme son chapeau.

M. Chay se leva timidement pour regarder par dessus le bord ; ce qu'il vit insurgea ses cheveux. L'embarcation à cent pas, une boitfée de fumée blanche et un éclair.

AU CHASTRE â>

Cette fois on entendit éclater le bois de la poupe. ' — Bien tiré ! dit le timonier.

— - Allons l que faites-vous là, monsieur le passageri s'écria le capitaine ; et votre fusil donc ! Allez chercher votre fusil. J*espëre que vous ne l'avez pas pris pour chasser aux gabions.

M. Chay tressaillit ; il se glissa, en se pelotonnant, vers Técoutille, et son pied tremblait sur l'échelle de l'entrepont.

Son infortuné fusil, incliné mélancoliquement contre un angle de la cabine, rendit plus vifs encore à l'esprit de M. Chay tous ses souvenirs de malheur. — Le voilà !

n y avait toute une histoire dans ces deux mots, que le chasseur prononça sourdement.

Et comme ses jambes lui flageolaient, il se laissa tomber de côté sur un hamac et recommanda son âme à Dieu.

Les artistes ont le système nerveux trfes-prononoé ; mais il arrive toujours qu'après une exécution violente la réaction s'opère, les xïqtÎb se détendent, le marasme s'infiltre dans les os, le cerveau s'engourdit, et le sommeil maîtrise les sens. C'est d'après cette théorie physiologique que M. Chay s'endormit à son insu.

Le hamac balançait ses rêves ; il en fit d'afiGreox et d'étranges à cause de leur osdllation. H vit des Anglais portant des chapeanx ombragés de plnmes de châstre ; ces Anglais lui disaient goddam, goàdam^ et l'emprisonnaient dans un violoncelle. H vit des boulets de trente-six qui servaient de balancier à des cloches errantes. Il vit une embarcation entrer à pleines voiles dans la salle de concert à Nice, et Pharaon et Joseph, perchés sur les palmiers d'Hyères, qui lui criaient bravo en égyptien. D vit aussi le divin Méhul, habillé en capitaine marin, et composant un canon à trois sabords.

Ces rêves prolongèrent infiniment le sommeil du chasseur. A son réveil, il se trouva environné de la plus épaisse nuit. Il prêta Toreille, et il entendit un long et subtil sifflement, comme si im vol d'âmes passait à ses oreilles. Voilà tout ce qu'il entendit.

— Je croîs que je suis dans le néant, se dit-il tout bas avec un frisson.

Cette conviction prenait à chaque instant une nouvelle force. Le silence était toujours profond, les ténèbres intenses.

— Oh ! il n'y a plus de douter je suis dans le néant, répéta-t-il dans une oraison mentale ; mainte-

nant, que puis-je faire pour vivre dans cette position 1 Ce cas étant posé, M. Chay résolut de ne rien faire du tout, et il s'applaudit de cet expédient.

Il était depuis quelques heures dans cet état d'immobilité sépulcrale, lorsqu'il entendit un pas pesant non loin de lui.

— Qui va là î dit-il d'une voix de fantôme.

— Oh ! oh ! cria une voix, vous êtes encore couché, monsieur le comédien ! allons, allons, sur pied. Nous sonomes arrivés, nous voilà dans le port.

M. Chay bondit dans son hamac.

— Dans le port ! dit-il.

Et il marcha à tâtons, guidé par une faible lueur. H heurta ime échelle, monta, regardant les étoiles qui brillaient sur sa tête, et ne tarda pas de voir devant lui les lumières d'une ville, et de respirer ces odeurs fortes qui s'élèvent des chantiers maritimes.

— Oui, nous voici à Toulon ! dit-il.

Et son cœur fut inondé de joie,

— Savez-vous qiie nous l'avons échappé belle 1 dit M. Chay à l'oreille du timonier.

— La sainte Vierge a fait un miracle : elle nous a envoyé une bonne tempête juste au moment où nous

allions être pris. Comment avez-yous trouvé potre manoeuvre î

— Oh ! superbe majipeuvre !

— Avec une tempête qui nous ferait filer dix nçeuds.

— Nous avons eu une tempête ! s'écrie^ M» Oifty avec un effroi rétrospectif,

-•i* Et comment ! Vous ne lavez pas vue î

— Si, si. Ah ! c'est une tempête ! . . . sainte Vierge !

Et il se retira à l'écart pour réciter le Salve Begina et prendre son fusil.

Ensuite, léger de tout bagage, il se coula dans un de ces bateaux qui viennent s'offrir aux navires en arrivée, et en trois coups de rames il tenait sous ses pieds le quai solide d'un port.

— * Béni soit Dieu ! me voilà à Toulon, à dix lieues de Marseille, dit-il avec une joie concentrée. A présent, une bonne auberge et couchons-nous.

AU OHASTRE 31

Il Entra dans une rue large et tirée au cordeau, où quelques boutiques étaient encore ouvertes. A la clarté d'uçe lanterne d'auberge, il aperçut un aigle noir peint sur renseigne.

— Encore un aigle noir, dit-il ; allons à la première venue.

Et il entra.

— Garçon, une chambre et un bon lit ! s'écria-t-il dès le vestibule.

Un garçon taciturne, endormi sous son bonnet blanc et dans un état visible de somnambulisme, l'introduisit dans une chambre, déposa un flambeau sur la table et sortit.

'— Et voilà, dit M. Chay, comment on reçoit les voyageurs lorsqu'ils n'ont pas un train de grand seigneur ; et moi, je n'ai pas un paquet I

Ayant fietit cette réflexion mélancolique, il se désha^ billa voluptueusement et se plongea dans un lit comme dans un bain frais.

Ce sommeil, léger comme le bagage de Tartiste, paya l'arriéré de toutes les insomnies ; il fut calme, riant, et brodé de songes d'ivoire.

Le soleil et M. Chay se levèrent en même temps,

comme deux amis endormis sur la même couche.

M. Qiay sonna; le garçon monta et vit tomber sur la table un écu de cinq francs avec cette phrase :

— Voilà pour la chambre et pour vous.

Et le chasseur descendit lestement l'escalier, le fusil sous le bras dans son fourreau.

— Peste ! dit M. Chay, il y a de belles rues à Toulon. Si j'avais le temps, j'irais volontiers visiter l'arsenal. Mais l'essentiel, c'est de partir pour MarseDle et d'y arriver avant la nuit.

Il s'approcha d'un groupe de cochers stationnés, avec leurs voitures, sur une grande place, et leur demanda s'ils faisaient la route de Marseille.

Un de ces cochers répondit affirmativement par un signe de tête et montra sa voiture, dans laquelle trois voyageurs déjà placés attendaient le quatrième.

^— On peut partir à l'instant \ demanda M. Chay.

Le cocher monta sur son siège en répondant affirmativement une seconde fois.

— Ah ! dit M. Chay en s'incnistant dans son coin

n« 4, voici la veine de bonheur qui me revient ! tout me réussit depuis hier. Il était temps !

Et il salua poliment ses trois compagnons de voyage, lesquels étaient fort silencieux. La voiture était partie au grand galop.

M. Chay se désespérait fort de ce silence morne qui attristait la voiture. H avait déjà fait quelques tentatives pour ouvrir une conversation. H disait : « Nous marchons bon train; » ou bien : » La journée est superbe , » ou : « Il vaut mieux être ici que sur mer. »

Toutes ces exclamations tombaient dans le vide. Il fallait procéder plus directement.

S'adressant à son voisin, M. Chay lui dit : .

— Savez-vous, Monsieur, si nous arriverons de bonne heure ?

— AUe venti tre, répondit le voisin.

— AUe venti trel... Monsieur est Italien I signor italiano t

— Signor, si.

— DeNiceî

— Di Firenze. . . Florence.

— De Florence ! diable, vous êtes bien éloigné de votre pays ! ... Et vous, Monsieur î pardon, il me sem-

ble que je vons ai vu quelque part... n'êtes*voas pas de Marseille ?

— Signor, no... di lÀvorvo.,

— Ah ! vous êtes de livoume. Je ne connais pas livoume...

Le quatrième voyageur pxit la parole et dit :

— lo 8071O di Pùa.

— < Ah I s'écria M. Chay en riant, voilà qui est sin<gulier I trois Italiens et un Français !

— Je parle im peu le français, dit le voyageur de Pise.

— Tant mieux I répondit M. Chay. Je comprends l'italien, moi, mais je ne le parle pas. Monsieur, si je puis vous être de quelque utilité à Marseille, vous pouvez disposer de moi.

— Vous êtes bien honnête.

— C'est que je me. mets à votre place; en pays étranger on est souvent bien embarrassé. Vous ne connaissez pas Marseille î

— Non, Monsieur..

— Ah ! vous verrez une belle ville ! Oh ! c'est beaucoup mieux que Toulon!.;. Vous allez à Marseille pour affaires de commerce î

— A Marseille, non. . . Je vais à Florence.

AU OHASTRË 85

— J'entends, vous allez vous embarquer à Marseille pour Florence l

— Non, non, je vafe àlPlorence.

— Par voie de mer ?

— î^r terre.

— Vous craignez la mer ?

— Non.

— A cause des Anglais peut-être ? . . .

— Des Anglais, je ne vous comprends pas bien. . . je vous dis que je vais àFlorence a.vec ces deux messieurs.. • — Ah ! ces deux messieurs vont à Florence aussi.; Il vous faudra bien dix jours de route. . .

— Oh! le Français aime toujours à rire... Dix jours ! nous espérons bien arriver ce soir.:

— A Fk«*enceî

— Mais oui.

— Avec cette voiture î dit M. Chay ébahi.

— Oui, avec cette voiture.

— En passant par Marseille?

— E che diavolo! Marsiglial

— Mais d où venez-vous à présent î

— De livoume, comme vous...

— Moi, j'arrive de Livoume ! s'écria M. Ghay avec un accent inouï.

— Eh ! diavolo l comment appelez-vous la ville que nous avons quittée ce matin î

— Toulon! c'est [bien à Toulon que j'ai débarqué hier soir.

Le Pisan et ses deux compatriotes poussèrent un prodigieux éclat de rire : M. Chay les regardait avec des yeux vitrés.

— Un instant ! un instant ! cria M. Chay ; dites, eh ! eh! cocher! conducteur!... est-ce que j'aurais pris une voiture pour une autre î . . . conducteur !

Le conducteur arrêta les chevaux, descendit du siège, et parut à la portière.

— Où me menez-vous 1 lui dit M. Chay ; dove aniadeî dcyve cçLminateî mounte anaî

— Eh ! à Firenze, répondit le conducteur.

— A Florence ! vous moquez-vous de moi I descendez-moi ici, là, à ce village... Je crois que c'est le Bausset... Tenez, voilà cinq francs... J'irai à Marseille à pied.

— Je l'ai encore échappé belle ! dit le chasseur en ouvrant la porte d'un cabaret ; garçon, de la bière et de l'eau !

Une jeune et fraîche fille arriva, le sourire à la bouche, en disant :

AU CHASTBE 37

— N(m ce bierra,

— Mais ils sont tous Italiens ici! dit M. Chay. Comment appelez-vous ce village 1 R nome di quel vilagio.

— Ponto dEra,

— Ce n'est pas le Bausset^

— Pordo dEra,

— Je n*ai jamais entendu parler de ce village-là. . . et après Ponto dEra^ che si trova ?.,.'Le Bausset!

— Doppo Ponto dEra, Empoli.

— E doppo Empoli y le Bausset?

— Firenze.

M. Chay laissa tomber ses deux mains à plat sur la table, et sa langue fut paralysée. H lui fallut un quart d'heure pour reprendre ses sens ; un verre d*eau-de-vie lui rendit quelque peu de force ; il sortit pour examiner la localité.

Quelques soldats d'un régiment français se promenaient sur la place du village ; M. Chay crut devoir s'adresser à ses compatriotes pour éclaircir ses doutes, car il lui en coûtait tant de se croire si loin de son pays, qu'il lui fallait la démonstration la plus claire, la plus précise, la plus évidente, pour se livrer au désespoir.

— Camarades, dit-il aux militaires, vous voyez un pauvre Français égaré dans sa route *, quel est le nom de là ville la plus voisine?

— livoume, répondit un sergent.

— Ah ! mon Dieu, je m'en doutais ! Et, dites-moi, maintenant, quelle estTautre ville qui se trouve au bout de ce chemin?

— Florence.

Ce nom arrêta court les questions sur les lèvres de Tartiste. Le militaire attendit un instant. Puis, voyant qu'on ne lui parlait plus : Voilà tout ce que vous voulez ? dit-U.

— Oui, sergent.

La statue de sel, sur la grande route de Sodome, n'était pas plus immobile que M. Chay sur le grand xhemin toscan.

A l'éclair qui jaillit longtemps après de ses yeux

d'artiste, on aurait deviné qu'une détermination éner-

gique venait d'être prise et qu'elle allait s'exécuter.

— Oui, oui, disait M. Chay en marchant vers la porte du village, oui, il faut en finir avec la vie ! Châstre infernal !

AU CfiASTRE t»

Et quand il fut dans les champs, sur la route de Florence, il dépouilla son fusil de son fourreau de serge grise, fit coxder une cartouche à balle dans le canon, et, demandant pardon à Dieu du crime qu'il allait commettre, il appuya son front sur l'orifice du fusil. Son acte de contrition prononcé en latin se termina par cette exclamation, et pour un châstte!

Il cherchait la détente du bout de l'orteil) lorsqu'un bruit de pas sur la chaussée suspendit l'exécution. Deux jeimes gens passaient, et l'un d'eux, remarquant M. Chay arrêté, un fusil à la main, sur les rives fleuries de TEra, s'approcha de lui, et lui dit avec un acc^t français :

— DùDB sono le rot)ine del tetnpio etruscoî

M. Chay lui répondit brusquement en provençal :

— Ana vo demanda aï pastre d'aqui (allez le demander aux bergers de là-bas).

Le jeune voyageur traduisit fièrement ainsi la réponse à son compagnon :

— En avanty à main droite^ à trois pas dici.

Et il écrivit sur son album cette observation judicieuse :

Le paysan de la Toscane aime passionnément la chasse ; il parle un italien rude et guttural^ et il affecte une certaine brusquerie envers les étrangers, soit que la domination française lui soit onéreuse, soit que son caractè9'e agreste soit dépouillé de cette urbanité tos'caTw si renommée dans V univers.

Pendant que le jeune Français écrivait ces lignes, M. Chay entendait un léger bruit d'ailes dans les roseaux et les plantes aquatiques du rivage. Un instant après, il visait une poule d'eau et faisait feu. L'oiseau tomba dans un courant latéral de la petite rivière ; le chasseur bondit sur les touiBFes de jonc et saisit sa proie flottante.

— A la balle ! à la balle ! criaii>-il.

Et son front rayonnait d'orgueil. En rechargeant son fusU, il s'adressa une réflexion excitante :

— Ces pays, dit-il, sont des nids de poules d'eau ; en avant, mon garçon !

Et on le vit allonger ses pas dans ces belles allées routières où l'oimeau se marie à la vigne d'après le procédé virgilien.

Bientôt il entra dans cette riante vallée si chère aux rêveries d*Alfieri, la vallée de TAmo, agreste et voluptueuse dans ses contours de collines, si gaie avec ses villas aux persiennes vertes, si fraîche avec son fleuve aux ondes bleues et lascives. Notre chasseur, porté par son naturel à la contemplation, tomba dans une douce extase ; il embrassa la vallée dans la personne du premier arbre qu'il rencontra et rougit de Son suicide avorté.

Et il s'abandonnait à la contemplation du beau paysage avec cette étourderie d'artiste qui passe du désespoir à la gaieté; il fredonnait les airs d'opéra de l'époque, tirait un coup de fusil tous les quarts d'heure, tuant ou manquant l'oiseau avec un égal plaisir, ravi enfin d'être dans un monde nouveau, et bénissant le châstre qui lui avait fait cette douce félicité.

A la nuit close, il arrivait à Florence, et entrait à l'hôtel de l'Aigle noir, Borg'ogni santi. H appela le cameriere, et lui donna généreusement quinze pièces de gibier qu'il avait abattues dans le val d'Amo.

Ce garçon de l'Aigle noir était un ancien soldat français mis hors de combat.

— D paraît, dit-il à M. Chay, que vous êtes un habile chasseur !

4t LA CHASSE

-^ Je m'en vante, répondit l'artiste.

r-^ EK bien I vous êtes dans un bon pays de chasse ; si rom ne craignez pas la &tîgae, comme je le crois, voms deyriez! faire quelques promenades dans les mon* tagnes, là^bas, du coté de Poggi^Boiud et de Si^tme : cm y tae ce qu'on vent.

^ Ah ! fit M. Chay.

*^ Oui, Monsieur, répondit Taubergiste ; il y a des cailles, des grives, des râles, des perdreaux.

«— Peste ï bon paya*

-^ J y ai inême tué des châstrea, moi.

-^ Vous y avea tué des ohâatres \

•rm Cent fois,

-^ Demain matin je pars pour... 0(»nment avez-? vpusditî

— Poggi'Bonzi,

f^ Oui, vQus m'écrirez ce nom sur du papier, et vous viendrez me mettre sur le chemin n'est-ce pas ?

-^ Volontiers.

A Fauba, M. Ohay, debout et armé, demanda la carte à payer ; le cameriere lui répondit, au nom de l'aubergiste, qu'il n'y avait rien à payer, et qu^on le remerciait beaucoup de son cadeau.

— Tiens ! dit M. Chay à part, je peux aller au

AU CHASTBE 4S

bout à\\ monde ainm, pourvu que J6 trouve du gibier à donner aux aubergistes. Bien imaginé I allons I

Le yoilà sur la route de Poggi-Bona et des Apennins.

n arriva le soir, fort tard, à Sienne, chargé de gi** bier, et s'arrêta au milieu de la grande rue qui travers» la ville, à lauberge de T Aigle Noir. L*artisteofl&it'eii-i core libéralement son trophée de chasse au cetmetierêt qui lui servit en retour un excellent souper, lui donna une superbe ehambre ornée du portrait de sainte Ca^ therîne de Sienne, et l'accompagna le lendemain sur la route de Torrinieri.

Cette méthode économique de voyage eentupk Tardeur de Tartiste. Il sillonna d'une longue traînée de sang les plaines tristes de Torrinieri, les vallons mare* cageux de Eiccorci, les crêtes volcaniques de Radicoflfani, les rives torrentielles de la Paglia, les antiques domaines de Porsenna devant PonterCentmo, les bruyères d'Aqua-rPendente, les grevés du lae de Bolsena, les vignoble^ de Monte^Fiasoone, le désert immense qui mène à Vîterbe, la forêt assassine qui part de Viterbe, monte aux nues, et descend au lac de - Vico ; les pinèdes de Ronciglione , la prairie circulaire de Baccano et4es landes monotones de la Storta. En cinq

jours, il avait lestement parcouru cette chaîne des Apennins.

Un soir, vers les neuf heures, il entra dans une ville inconnue et sans réverbères. Il étaitfatigué, l'infatigable chasseur. A Tangle d'une place, il avisa un café, et entra pour se reposer un instant. On parlait français à coté de lui, dans un groupe d'habitués qui buvaient des verres d'eau.

— Écoutez-moi, dit M. Chay au plus avenant des causeurs, pouvez-vous avoir la bonté de me dire le nom de cette ville ?

— Quelle ville 1 dit le causeur.

— Celle où je suis arrivé, celle-ci.

— Voulez-vous rire. Monsieur?

— Non, du tout , sérieusement.

— Eh bien ! vous êtes à Rome.

— Sainte Vierge ! je suis à Rome ! Indiquez-moi une auberge, là, tout près.

— Traversez le mont Citorio, demandez la place Saint-Augustin et l'auberge de la Torretta^ vous serez bien.

— Mille remerciments. Monsieur.

M. Chays'instafla dans ime petite chambre de la Torretta^ se fit servir un brodo saupoudré de fromage parmesan qui n'était pas né à Parme, et dormit de ce sommeil que la légende' attribue aux Sept-Dormants, ces patrons du sommeil.

Pendant qu'il dormait, une certaine agitation se manifestait dans le quartier Transtéverin. La police française redoutait un mouvement populaire semblable à celui qui avait éclaté , quelques années auparavant, contre nos autorités républicaines à Rome. Des conspirateurs avaient été vus, dans les hautes herbes de Tare de Janus, aiguisant des poignards sur une pierre du temple de Vesta. Le Capitole menaçait le Vatican du haut de sa tour, et le Vatican menaçait le consul de Napoléon.

Ignorant de ce qui se passait dans la ville et toujours debout avec l'aube, M. Chay prit son fusil, et demanda le chemin de la campagne au cameriere de la Torretta. On lui répondit par un quadruple geste qui désignait les quatre points cardinaux.

4i LÀ CHASSE

Notre chasseur entra dans la rue des Coronari, traversa le pont Saint- Ange, le fusil sous le bras, et s'arrêta, d'un air inquiet, devant la citadelle qui fut le tombeau d'Adrien, et qui était gardée en ce moment par un bataillon du 117* léger.

Quoiqu'il ne fût pas encore dans la campagne, M. Chay s'en allait l'oreille au vent, conmie s'il eût espéré trouver du gibier dans la ville même.

Dans ime touffe de saxifrages, de câpriers et de marguerites qui flottait à la corniche du sépulcre impérial, M. Chay vit ou crut voir les joyeux ébats de deux châstres étourdis et provocateurs. Au moment où il inclinait sa joue droite sur son poignet droit, en étendant l'index, pour parodier la position de l'arme, un commissaire de police, nommé Gobet, le saisit par le collet de son habit, et lui dit :

— ' Je vous arrête au nom de l'Empereur I

-^ Siafouèl ! s'écria M. Chay en provençal. (Êtesvousfou !)

Gobet désarma le chasseur, et le conduisit brutalement au corps-de-garde de l'empereur Adrien.

Ce fut l'affaire d'un instant. Dans son saisissement, M. Chay oublia le peu de français que, comme tout bon Marseillais de cette époque, il ne sfKvaitpas.

AU OHASTJIE 4f

Un cpmipissqjre de police italien lui &i f ubir uq piv»» mier interrogatoire :

T-^ Tuopo/f^aporta, birbante î

•^AM siès un arleri Damagas I répondit M- Chay en provençal : V^ de h, Bastido : èi ffè dèpapiè.

— Forestière senza ptissaporto ! e un capa di banda,

— Ti dioUf faday qitè siou un cassaîre, que mi irufi de tu t

— Sei un Catilina t Ti ccmosco^ alla prigiçme^ subito !

— Marrias de ba^chin! Se mi toques maJi, ti garci unbasseoUy que tifa veirè touti lei lumè!

M. Chay éleva sa main pardessus la tête pour mettre cette menace en action.

Quatre soldats le saisirent et le plongèrent dans un cachot, où durent déposées, le 15 juillet 138, les urnes lacrymatoires qui renfermaient les larmes versées par les Romains à la nouvelle de la mort d'Adrien.

En entrant en prison, M. Chay soutint énergiquement, tçujours en provençal, ses droits de citoyen français ; mais le chef du poste, sous-lieutenant au 117^ léger, et natif du Calvados, attesta sur rhotmevif

que ce bandit parlait une langue barbare inconnue dans FEmpire français.

Le tribunal permanent de Borgo-Niw^o, institué pour faire fusiller les conspirateurs dans les vingt-quatre heures, se fit amener M. Chay: on le menaça de la torture s'il ne nommait pas ses complices et s'il ne parlait pas une langue humaine, comprise des juges ou des interprètes jurés.

' M. Chay allongea son poing vers les magistrats en s'écriant :

— Mai lou houn Diou mi tirarapa dèipaios cCa^ quéli brégan !

On aurait bien volontiers fusillé M. Chay derrière le cirque de Néron ; mais Tespoir de découvrir des complices ne permit pas de brusquer le jugement, et il eut les honneurs d'une séance régulière. En vertu de son pouvoir discrétionnaire, le président fit donc intervenir dans la cause le savant Mezzofanti, qui causait toutes les langues de l'univers, et qui a personnifié en lui la Tour de Babel.

Le linguiste universel interrogea M. Chay en dnquante-deux langues et quarante-sept idiomes ; mais tous ses efforts furent vains. Alors, se retournant vers

les juges, il leur dit, avec un accent de mélancolie profonde :

— Cet homme est incompréhensible pour moi.

— C est une tactique de conspirateur rusé ! s'écria le grand-prévôt impérial ; nous la déjouerons.

M. Chay, au milieu de ces perplexités du tribunal, croisa ses bras, secoua la tête et dit :

— Se n'en trouva de plu bestiari, va vaous dire a Roume,

Le savant Mezzofanti, qui n avait pas quitté des yeux le malheureux artiste, demanda la permission de soumettre au tribimal une remarque qui l'avait frappé :

— Illustrissimes seigneurs , dit-il, ce conspirateur, sans patrie et sans langue, porte à sa boutonnière une plume de cet oiseau d'augure, que Pline appelle Y oiseau des camps, castrorum avis, en français chAstre. Cette découverte sera peut-être aux yeux de la justice d'une grande utilité.

Le grand-prévôt, remplissant les fonctions de procureur impérial, accueillit l'idée du savant romain par un sourire de triomphateur.

La plume augurale devenait ime nouvelle pièce de conviction.

La parole fat donnée à l'accusateur public.

50 hA CHASSE

O magistrat se leva, et, lançant sur M. Ç3mj w regard superbe d'indignation, il commença par oat exorde ;

** Jusques à quand enfin abimerez-vous de notre patience, ô conspirateurs ! Quoi ! les sentinelles du 117^ léger qui reillent sur le Campidoglio et dans la ville ne vous épouvanteront jamais dans vos coupables des-* seins! »

Passant ensuite aux détails de l'accusation, il dit ^vec un accent terrible :

** Ce conspirateur appartient à cette armée de scé-^ lérats qui ont établi leur camp dans les gorges da rÉtnirie, in faucibus Etruriœ; leur signe de ralliement est une plume de châMre, Toiseau d'augure de Caïus Duilius ; et, en cela, les conjurés d'aujourd'hui imitent les conjurés de Catilina, qui adoraient un aigle d'argent, aquilam argentearriy et portaient à leur boutonnière une plume de cet oiseau.

« Ici, mes illustrissimes seigneurs, ajouta l'accusateur à sa péroraison, ici le crime est évident, pal^ pable, clair comme la lumière du jour. L'accusé a été pris en flagrant délit. Il marchait, les armes à la main, à la tête d'une bande souterraine, pour enlever la citadelle et égorger les soldat» du 117* léger.

AU OHASTRE 51

« Fit via vi, rumpunt aditus, primosqae trucidant.

« Oh ! tant de forfaits méritent enfin un terrible châtiment , et nous appelons sur la tête du coupable, comme dit Ciçéron, les foucjras de Jupiter Stator et la colèrQ des dieux mkvmn^, »

Après un semblable réquisitoire et en l'absence de tout OTOcat pour plaider la cause du m^eureux chasseur provençal, le tribunal se retira dans la chambra du conseil.

La di^libération ne fut pas longue. Après quelques minutes, le tribunal rentra en séance. M. Chay était condamné à mort à l'unanimité,

On le ramena au cacjiot d'Adrien': l'infortuné chasseur était dans un état physique et moral digne de pitié.

vn.

Ces choses se passaient à Rome sous le consulat de M. de Norvins (1) , le câèbre historien de Napoléon. Quand la sentence de mort lui fut communiquée, M. de Norvins voulut, avant l'exécution, faire subir un dernier interrogatoire au condamné.

On amena donc M. Chay au préfet impérial.

M. de Norvins écrit non-seulement fort bien les langues française et italienne, mais il comprend aussi les divers idiomes de nos provinces méridionales. Il entendit parfaitement ce que lui disait le malheureux artiste. La bonne foi, la candeur, Tinnocence du chasseur provençal, éclatèrent bientôt dans ce nouveau tribunal.

n y eut sursis et instruction nouvelle, basée sur l'itinéraire de chasse fourni par le voyageur ; et, au bout de ces longueurs nécessaires, arriva un inévitable acquittement.

(1) Quand cette nonveUe a été écrite, M. de Norvins, quoique fort âgé, était encore plein de force et de santé. U est mort quelques années après.

M. de Norvins, que cette odyssée d'un artiste marseillais à la poursuite de Toiseau augurai avait fait sourire d'abord et puis yêver, s'intéressa vivement à M. Chay et lui fit donner une bonne place dans l'administration.

L'artiste chasseur est tranquillement resté à Rome jusqu'en 1814.

A la paix, il vint reprendre son poste à Marseille ; ' et depuis, campagnard sédentaire, célibataire de plus en plus joyeux, il laisse couler sa vie entre le violoncelle et le fusil à deux coups.

le;

Ce titre ressemble à celui d'une fable, et c*est une histoire vraie que je vais conter.

La ville de Belfast, en Irlande, est peuplée de savants: la science y court les rues, comme Tesprit chez nous.

En arrivant à Belfast, je fus frappé de la physionoxme générale des passants ; tous les visages ressemblent à des figures de géométrie , de naême qu'à Paris tout le monde promer^ur ressemble à un vaudeville du Gymnase, des Variétés ou du Palais-Royal, orné de pointes de couplets.

M. Adamson, un de ces innombrables savants qui gardent la droite sur les trottoirs de Belfast, était fort riche, quoique savant; et pourtant le bonheur lui

manquait. Tous les matins, à son lever, il s'adressait cette question : Pourquoi le voyageur Bruce n a-t-il pas découvert la presqu'île de Méroë t

Tous les honunes font consister le malheur dans une spécialité quelconque.

J'ai connu un honorable citoyen qui s'est laissé dépérir de langueur, parce qu'il avait été exclu, en 1830, des cadres de la garde nationale, pour cause de stupidité militaire. H ne pouvait tenir son fusil que de la main droite, et ses mains étaient gauches toutes les deux. Vice radical.

M. Adamson étudiait la carte de Bruce, depuis les montagnes de la Lune jusqu'à Hermopolis, et il n'y trouvait pas cette presqu'île que le véridique Hérodote a vue de ses propres yeux, conmie je vous vois.

Ce souci minait profondément le grave Irlandais.

Un jour, il se mtinit d'une paire de bas de Dublin, et s'embarqua pour l'Egypte en passant par le canal Saint-Georges, la Manche, la France et la Méditerranée.

Dans sa route, il ne daigna rien voir. La presqu'île de Bruce l'absorbait.

n rencontra le Nil, ne salua pas les Pyramides, impolitesse inouïe, mais qui ne produisit aucune sen-

sation sur ces stoïques monuments ; et, après un séjour de quelques heures au Caire , il poursuivit son voyage jusqu'aux ruines de Kamak.

D effleura d un coup d'œil négligent, les augustes colosses de Memnon, les cryptes d'Osimandias, les hjrpogéesdeSésostris, les pylônes d'Isis, les obélisques de Luxor, et toutes les merveilles de la Thébaïde.

Toujours remontantle Nil, il vit Latopolis, Elethya, Apollinopolis, Ombos et Syène, aujourd'hui flétrie du nom barbare d'Assouan. Les ruines de ces villes antiques ne furent pas honorées d'un seul point d'admiration; c'était humiliant pour l'Egypte de Sésostris.

Un jour, la chaleur était si forte à midi, chose trèsnaturelle sous le tropique, que le savant Adamson se laissa séduire par la fraîcheur du Nil, et se décida, pour la première fois de sa vie scientifique, à prendre un bain dans le fleuve sacré.

Il regarda aux environs avec une attention minutieuse et ne découvrit aucun être vivant.

Le désert méritait son nom.

n n y avait pas même une statue d'Isis, d'Ibis, d'Anubis ou de Sérapis. Le Nil coulait dans un silence religieux et baignait sur sa rive gauche des ruiues

98 LK SÂ.VAKî

superbes et anonymes^ qui remontent, par des diaî*^ nons de rochers, à la vieille Éléphantine.

Adamson, rassuré par la solitude et Tabséttce des policemen, se plongea dans les eaux vites du Nil, après avoir arrangé' avec soin ses vêtements et ses bottes sur le rivage nu.

Le savant remerciait la nature, bonne mère, qui plaçait ainsi un fleuve si frais auprès d'un sable si brûlant.

Il savourait cette Volupté du bain, inconnue de la science, et se souvenait tout à coup de ses premiers exercices de nageur enfant, sur les grèves de Kingstown ; il quitta la station de la baignoire fluviale, et nagea, comme un ignorant, en pleine eau.

Comme il se livrait aux doux ébats d un triton d'eau douce» il entendit un souffle menaçant, et vit à peu de distance à la fleur du Nil, une gueule verte, ornée de dents léonines et de deux yeux enflammés.

Le savant se rappela aussitôt, mais trop tard, Une fable qui commence ainsi : Les chiens d Egypte boivent toujours en courant, le long du Nil, de peur des crocodile^.

-i-0 sagesse des chiens! s'écria-t-il, et il fit, de ses mains et de ses pieds, les plus grands efibrts pour

atteindre une petitô île sablonnetLse, écueil ded barques, salut des nageurs.

C'était, en effet, un croœdile dé la plus belle espèce i tin lëâiard colossal et amphibie, plus féroce que le tigre du Bengale ou le lion de l'Atlas.

Il nageait sur le savant, qui, quoique maigre pour cause d'étude, offrait encore un mets satisfaisant à la gloutonnerie d'un crocodile à jeun.

Adamson gagna heureusement les bords de la petite île, ayant le crocodile sur ses talons ; il croyait même souvent sentir passer une haleine chaude à la plante de ses pieds, température effrayante dans un bain froid.

Ce souffle l'avait aiguillonné.

Il toucha la terre ; mais, au moment où il allait se livrer à la joie, il se souvint que le crocodile est amphibie'; et, apercevant un palmier frêle, ifeolé sur l'écueil, il embrassa la tige et grimpa au sommet^ avec l'agilité d'un écureuil.

Si Adamson eût appartenu à l'espèce des faux savants, celle qui est douée d'un ventre en relief, il était perdu sans ressource ; par bonheur, il avait résolu, à vingt ans, quinze propositions d'Euclide, exercice méditatif qui l'avait maigri à vue d'œil et l'avait rendu apte à l'escalade des palmiers.

Adamson se logea de son mieux sur la partie de Farbre où les rameaux et les feuilles s'étendent, montent, retombent, se croisent, selon les caprices de leur végétation indépendante, et ayant assuré sous ses pieds une base solide, il regarda le Nil.

Ses yeux se fermèrent d'effroi un moment : le cro»codile sortait de l'eau, en secouant sa carapace d'écailles luisantes, et il marchait, comme un poisson devenu quadrupède, vers la racine du palmier.

Le savant chercha aussitôt dans sa mémoire tout ce qui avait été écrit sur les crocodiles, par Pline et Saavers, et il crut trouver, dans ces naturalistes que ces animaux escaladaient les palmiers.

— Oh ! dit-il, faites, mon Dieu ! que mes confrères les savants, qui se trompent à chaque page, se soient encore trompés à celle-ci !

Tout à coup, il éprouva un nouveau frisson de terreur, en se rappelant une notice qu'il avait insérée dans Belfast'HèvieWy et dans laquelle il annonçait luimême que les crocodiles grimpaient sur les arbres comme des chats.

D aurait voulu jeter sa notice au feu; mais il n'était plus temps, tout Belfast avait lu la notice, elle avait été traduite en arabe, et aucun auteur ne

Tavait réfutée en Orient, p£is même à Crocodipolis.

Le féroce amphibie arriva au pied de l'arbre, et témoigna une joie vive en découvrant le nageur à tmvers les éclaircies des feuilles ; il fit quelques tours et détours, regarda encore, puis s'arrêta, comme pour convertir le siège en blocus, dans Timpossibilité absolue de prendre la place d'assaut.

Ici, rendons hommage à la vraie science.

Adamson, malgré les préoccupations du moment, éprouva un vif accès de juste douleur ; il reconnut que sa notice conmaettait ime erreur d'histoire naturelle, mais il se promit bien de ne jamais la corriger, s'il échappait par miracle au péril.

La notice avait été écrite avec conviction ; elle démontrait que les crocodiles grimpaient sur les palmiers : fait acquis à la science. Impossible de revenir là-dessus , même en échappant à un crocodile qui n'avait pu escalader un palmier du Nil.

Un savant doit être inébranlable dans ses convictions.

La pose du crocodile prit un caractère alarmant.

Le blocus existait dans toute son évidence stratégique .

La science pouvait ainsi acquérir un nouveau fait : les crocodiles ne grimpent pas, ils bloquent.

Sujet d^une nouvelle notice qui, sans déinentir la première, donnait une nouvelle ruse de guerre à Tintdligençe de ces animaux.

Étendu dans sa longueur démesurée, le crocodile bravait le soleil comme ^n lézard, et ne témoignait plus aucune impatience, il attendait la descente du savant, et le frétillement de sa queue annonçait toute la joie que faisait ngître en lui la seuje pensée de cet inévitable festin.

De son côté , le savant étudiait les mœurs du jnonstre , et, la part de la science une fois faite, il recommençait à frissonner comme un agonisant suspendu aux lèvres d'un lion.

ÎLiCs heures de blocus ont deux cent quarante minutes , mais elles passent comme les autres ; le temps rapide marche souvent avec des béquilles, mais il marche tou-

jours et ne s'arrête jamais.

Le soleil se coucha, comme la veille ; la nuit tomba, avec un crépuscule très-court, et son dernier rayon montra au dernier regard du savant bloqué le crocodile dans son horizontale et désespérante immobilité.

En cherchant dans ses souvenirs pour trouver une similitude , une consolation ou un espoir, Adamson rencontra son compatriote Robinson Crusoé, natif

ET LE tlROCdOlLE 63

d'Yoi-k, lequel {)àssa uiie iitdt sur lin arbre, ètprès son naufrage, par mesuré de précaution.

L'arbre de cet illustre solitaire était jprdbâblemènt un paliniér ; lé domicile était donc possible, tjùoiquef dur.

Rbbinsott avoue itiême qu'il ddrihit.

Au reste, on trouve souvent, dans les auberge^ aiiglaîsès, des lits aussi durs qu'titi soriirtiet de Jlèillriiei' : réflexions salutaires qui offrirent quelque douceur aux angoisses du malheureux savant de Belfast.

Addriison dormit peu dans cette longue niiit ; il eut plusieurs rêvés cotlrts, mais émôUvâiits ; il têvà qii*il étdit assise devant lès académiciens de Belfast, lëilr lisant une notîôe pour leur démontrer que les crocodiles li'éxistàient pas, comme les fephiiix, et qUô les Égyptiens avaient découvert cet aiiitoâl fabtdëuX.

A là flti de ce rêve, il crut recevoir sur Ses joûèg une i-bàée de lâttiies de Crocodiles ; îl se réveilla ëti slltsaut, et faillit tomber du haut du palmier sur la Ijttetlô de son gàtdien endormi.

Cela le rendit plus circonspect; il flttiblence âU sommeil, et retint ses paupières aveô sôti doigt poiit les empêcher de se feîinéi'.

Que ne fait-otl pas pour cônservei* sa Vie !

Au lever du soleil, Adamson vit avec désespoir que rien n'était changé dans l'état du blocus.

Le croçpdile seulement ne couvrait plus le terrain occupé la veiUe ; pendant la nuit, le monstre aifemé avait tendu d'heureux pièges à d'innocents poissons descendus du Nil Blanc, et il s'était réconforté avec un médiavjoche, comme un gourmand de l'ancienne Chartreuse de Villeneuve-lès- Avignon, où la cuisine maigre et icthyophïle a obtenu de si merveilleux progrès.

Le bord de la petite île était couvert de débris d'arêtes encore saignantes, et ce fut im bien triste spectacle pour le savant; car, se dit-il, si ce monstre trouve à se rassasier ainsi toutes les nuits, le blocus ne finira pas, et je tomberai d'inanition dans la gueule de ce vorace ennemi.

Ce raisonnement ne manquait pas de justesse, et provoquait xme insurrection de cheveux sur la tête du savant.

L'estomac, machine indépendante de l'esprit, et qui a des exigences inexorables, réclamait deux repas au pauvre Adamson, celui de la veille et celui du matin.

Le murmure de la faim arrivait aux oreilles d' Adamson, et il paraissait difficile de l'apaiser.

Deux savants qui se trouveraient en pareil cas de famine, auraient des souvenirs tout prêts dans les histoires des sièges ou des naufrages ; le plus fort dévorerait le plus faible, pour lui conserver un confrère cher à la science.

Mais Adamson était seul, et il voyait, avec une juste épouvante, la famine se combinant avec le blocus, comme cela s'est rencontré à Gênes, sous Masséna.

Entre autres choses qu'il ignorait, ce savant ne savait pas que les palmiers produisent des fruits savoureux, exquis, charnus, dont les Arabes vivent trèsbien, depuis Adam, premier colon de l'Arabie.

Or, un rayon du soleil levant, glissé entre les feuilles massives, révéla de larges grappes de dattes au regard affamé du savant.

A Belfast, Adamson déjeunait avec une tranche de bœuf et deux livraisons de jambon d'York, assaisonnées de Porto ; il fallut faire trêve à ces douces habitudes gastronomiques, et se contenter des végétaux providentiels, manne du désert.

Une étrange pensée vint l'assaillir après déjeuner ; il se rappela un commentaire du livre égyptien Séthos, dans lequel un autre savant a prouvé que les croco-

dîies sont les vengeurs naturels de toits les butirages cbmriiis en Egypte par les Barbares.

Cela paraît faisdnnablè, pensa-t-il ; car, si les crocodiles rie servent pas à venger dëô outragés, à quoi servent cfes horribles animaux?

Sa conscience lui reprochait toutes les irrévérences dorit il s'était rendu coupable, en traversant l'Egypte sans saluer lés ombres pyramidales des Pharaons et les colosses du divin Osimandias.

n lui restait la ressource des grands criminels agonisants ; il se repentit, et fit vœu, s'il échappait au crocodile vengeur, de baiser les orteils du Memnon ténor, qui chanté une feavàtine au lever du soleil.

lin tœu fait donne quelque tranquillité à l'esprit. Il regarda le monstre cerbère, pour s'assurer si le vœu avait produit quelque effet sur ses écailles.

Le môiîstre veillait toujours et ne paraissait pas avoir entendu le vœu.

Une soif ardente dévorait la poitrine du savant, autre malheur du blocus ! Les dattes altèrent beaucoup.

Comment boire? L'infortuné Tantale voyait sous ses pieds un large fleuve, et il mourait de soif. Le Nil avait des mummres ironiques ; il se contentait de ra-

fraîchir Vhiv, et il ne donnait jias une gotxtte d'ebu à la lèvre aride du malheureux bloqué.

En se comparant â son coihpdtriôté Rôbinsôtl Cmsoé, il conclut (jue tbiit 1 availtàge de la position ëtaii à ce dëfniei*.

En effet, Robinsdh passai ilhe nuit sur uti arbtë, mëds il descendit le lendemain ; il tua dés perroquets, en fit des fricassées de poulet ; il but dé l'ë^ blairé fet du rhum ; il se promena sdtïs lin parasol ; il se bâtit un gîte ; il ne rencontra aucun ctt)codile, et découvrit Un Vendredi.

Heureux Robinson ! disait à vôix bafese le savant ; hetireUx îiisùMre ! Roi et sujet à la fois ! et cet ingrat osait se plaindre ! . . . Je voudrais bien le voit* à nia plètcè èiir ce palriiier !

On est forcé de cbnvenit que les doléances de Robinson sont des insultes envers laProvidenbe.

Voilà bien Thomme ! îl se plaint toujours de son riialhettr ! Mais Adamson est-il plus raisonnable quand il accuse son compatriote d'York t Hëlas ! non. Cet homme perché sur palmier ne savait pas que ce même jbui-, à la même heure, l'infortuné savant français, Adolphe Petit, était dévoré pût un crocodile , devant les ruines d'Ombos !

Les hommes devraient bien cesser de se plaindre de leur sort.

En ce moment de légères vapeurs couvrirent le soleil, et Adamson- éprouva un mouvement de joie ; il comptait sur une bonne pluie, et il préparait déjà les deux creux de ses mains pour faire une orgie hydraulique avec la rosée du ciel.

Sa joie fut courte;

n se rappela cette désespérante inscription : Limite délie pioggie^ limites des pluies, que le courageux voyageur italien. Rossignol, l'ami de Belzoni, a gravée sur sa carte du Nil.

Le palmier d' Adamson était fatalement placé dans la latitude qui plombe le ciel et ne le mouille jamais.

n récita, pour se désaltérer l'imagination , un passage de la Jérusalem y où le Tasse décrit les croisés buvant, à pleins casques , une pluie miraculeuse après les longues rigueurs d'im ciel d'airain.

Ces vers lui firent venir l'eau à la bouche, quoique prononcés en italien-anglais.

Le crocodile semblait deviner la souffrance du Tantale de Belfast ; il avalait, au passage, des carafes de Nil, en décochant au palmier des regards obliques et narquois.

Les plaisanteries des monstres sont intolérables.

Adamson fut révolté, ce qui donna à sa soif une nouvelle irritation.

Il promenait ses yeux sur le Nil, dans Tespoir de découvrir une djerme à la voile ou à la rame, et de lancer un cri de détresse aux navigateurs ; mais cet espoir est illusoire dans ces 'parages dangereux, situés en^ amont des rapides y comme dit Bruce.

La solitude gardait son silence de mort ; on n'apercevait que des ruines noirâtres, où perchaient quelques ibis, immobiles comme des points d'admiration.

Involontairement la pensée du savant se reporta sur Robinson Crusoé.

— Cet insulaire, se disait-il, a eu grand tort de tant murmurer contre un malheur qui me paraît si heureux ; mais mon compatriote avait du bon. Il était né inventeur. Il s'est fait du pain, un parasol, un costume et même une pipe. La privation le rendait ingénieux.

Sur ce palmier, Robinson aurait trouvé de l'eau. Voyons, comment s'y serait-il pris?

n réfléchit longtemps pour inventer quelque chose d'après le procédé Robinson, et le feu intérieur de la pensée acheva de brûler sa lahgue ; il avait des tisons dans la bouche ; il était arrivé à ce délire qui fait de-

riiàndèr au damné de l'enfer tinè sîtïiple goutte d'eàu.

Et le Nil roulait toujours devant Itii ses flots dbtix et majestueux.

O nécessité, mère de l'industrie ! tu n'gLbaridoiinas jamais les disciples de Robiiisbiï !

Le savant battit des mains, bommè s'il se fut applaudi lui-même ; il avait découvert lin procédé hydrau- Kfc[uè: Qu'il faut peu de chose pour doniier de la joie à te fiativre humanité !

Voilà tm homme perché sur uîl palmier, uii agônisafit voué à là gueule d'un crocodile, et qui trouve le secret de se réjouir, parce qu'il a inventé xm moyert équivoqtte dé donner à ses lèvres quelques gouttes d'eau sâuntiâtre du Nil !

Adàmson ; fier de lutter avec son compatriote d'Ydrk, se tnît tout dé suite à l'œuvre : il arracha plûéiéufs branches fort longues, et lés lia par chaque bout, au môyèri de filaments détachés de la tige, et roulés entre les dents et les lèvres.

Cela fait, il attendit le moment où le crocodile faisait uiie petite promenade' entre deux eaux, pour remplir seâ devoirs d'amphibie, et il laissa doucement tomber sa poihpe aspiràiîté stlr îès bords du fleuve, où

elle but beaucoup d'eau par les feuilles ^ppjjgieiijses, flottantes à Textrémité.

Cette corde végétale fut retirée ensuite avec une grande précaution, et deux lèvres calcinées se précipitèrent sur les dernières feuilles imbibées d'eau douce, et deux fois douce.

Jamais gastronome assis à un festin parisien ne savoura plus voluptueusement une coupe remplie par la uaïade écarlate qui coule devant Bordeaux.

Nôtre savant riait de bopheur, comme un écolier ; et, n'ayant rien de mieux à faire, il recommença l'expérience, et se livra, sans mesure, à tous les excès de l'intempérance, pour payer à ses poumons un long arriéré de soif.

Tantale n'avait pas inventé cela.

Adanason riait surtout à l'idée de mystifier son crocodile, qui d'ailleurs méritait bien un pareil tour.

Rassuré sur les deux premiers besoins de la vie, Adamson se souvint qu'il avait subi quelques accès de fraîcheur perfide, dans les heures humides de la dernière nuit ; l'absence de tout costume qu'il portait, comme nageur, lui paraissait favorable pendant les ardeurs tropicales du jour, mais il fallait songer à se vêtir pour minuit.

Un autre motif excitait le savant à découvrir, connine Robinson, un costume décent.

De quel front oserais-je me présenter en public, si une barque providentielle de sauvetage passait devant moi ! disait ïe judicieux savant.

Cela dit ou pensé, Adamson cueillit dans son alcôve aérienne une certaine quantité de feuilles énormes, et, s'asseyant comme un tailleur, il confectionna un paletot végétal qui, sans appartenir à la dernière mode, avait un caractère primitif assez pittoresque.

Deux feuilles suffirent pour le bonnet noptume, qui ne manquait pas d'ime certaine élégance et ne faisait pas regretter nos horribles chapeaux de jour.

L'auteur de toutes ces ingénieuses trpuvailles se témoigna sa satisfaction en se serrant entre ses bras ; il était logé, vêtu, nourri, désaltéré aux frais de la nature.

Tout bonheur est relatif. Adamson s'estimait trèsheureux, et, eh fait d'expédients, il regardait Robinson Cnisoé avec dédain, d§ toute la hauteur de son palmier.

Comme il réfléchissait mollement sur son bonheur, il aperçut le crocodile au pied de l'arbre, et le monstre lui parut agité d'une pensée mauvaise.

Le savant ne se trompait pas.

De son côté, le crocodile avait réfléchi.

Ne pouvant prendre le palmier ni par Tassaut» ni par le blocus, il avait recours à la mine et à la sape. Les énormes dents du monstre se mirent à l'oeuvre, et elles rongeaient la base de l'arbre avec un acharnement féroce.

Le crocodile avait l'air de penser cette phrase :

« Il est temps que cela finisse. "

Et Adamson entendait, en frissonnant, les craquements d'une monstrueuse mâchoire sur la base de son habitation.

Il eut l'heureuse idée de se recommander à saint Siméon Stylite, l'anachorète du chapiteau.

La disposition des dents molaires et incisives est faite, chez les crocodiles, de telle sorte qu'elle ne peut nuire à la base d'un palmier ; ces monstres ne rongent que de côté ; ils effleurent et ne creusent pas.

La sa^e Nature a ainsi voulu donner l'asile des palmiers aux malheureux poursuivis par les crocodiles.

Le savant ignorait aussi cette particularité organique de l'impuissance maxillaire di sapeur écaillé. Phne et Saavers mentionnent ce fait ra^ surant ; mais

ces deux naturalistes ne pouvaient être consultés en ce

moment au chapitre Crocodile.

Adamson plongeait de Toeil sur la base des opérations; mais, placé trop haut et trop mal pour en apprécier le danger, il s'attendait à voir s'écrouler Tarbre sauveur à chaque instant, et ses cheveux frissonnaient sous son turban de feuilles, à Tidée d'être lancé à la gueule du monstre, et d'entrer chez lui par sanglantes livraisons, comme dans un tombeau écaillé et sans épitaphe qid annonçât les vertus du défunt à la postérité de Belfast.

Le crocodile travailla ainsi plusieurs heures à la sape, et im certain découragement se manifesta dans sa mâchoire ; il eut alors recours à un expédient, celui de battre en brèche le palmier avec sa queue de bronze.

L'arbre tenait bon, mais ses secousses n'étaient pas rassurantes pour le savant ; il subissait comme im long tremblement de terre, et son toit de feuilles s'agitait avec des ondulations convulsives.

Par intervalles, une grappe de dattes se détachait d'une branche et tombait sur les écailles du crocodile, et le monstre redoublait de fureur, comme un assiégeant qui reçoit un projectile lancé des remparts,

Cette chute de dattes offrait aussi à Adamson un autre sujet d effroi : qu*allai1ril devenir si toute sa provision de comestibles s^écrbulait ainsi en détail !

Jamais homme n'éprouva pareilles angoises ; aussi notre savant, après s'être convaincu que la vie ne vaut pas la peine d'être défendue à ce prix, résolut de se précipiter du haut de son toit pour trouver le repos dans la mort.

Plein de cette idée de désespoir, il se leva debout sur le sommet du tronc, écarta les branches qui pouvaient le retenir au bord du précipice, et, avançant un pied, il retint Vautre fortement et il ne se précipita pas.

Une pensée honorable le retenait sur l'abîme; Adamson n'avait point de famille, point de femme, point d'enfg^nts, point de neveux ; il devait donc se conserver avec soin sur la terre comme le seul représentant des Adamson.

L'homme est toujours ingénieux, lorsqu'il s'agit de transiger avec le désespoir.

S'il a une famille et des enfants, il veut vivre pour eux; s'il est isolé sur la terre, il veut vivre pour se rendre service à lui-même et ne pas mourir tout entier. Non omnis mxyriar^ dit le poëte latin.

Adamscm se témoigna beaucoup de reconnaissance après avoir pris cette héroïque résolution ; même il se traita de lâche pour avoir entretenu un instant la pensée de se servir lui-même en pâture àja voracité d'un monstre amphibie; ce devoir rempli, il s'assit encore sur son fauteuil végétal, et prit les précautions les plus minutieuses pour se garantir d!une chute.

Oh! qui sondera jamais le cœur humain, et surtout le cœur des savants !

Le croirait-on î Notre 'solitaire du palmier, revenu de ses premières terreurs, trouva un amusement assez curieux dans le spectacle de ce crocodile acharné contre une tige d'arbre très-fortement incrustée sur le roc d'un écueil.

Les ondulations, si alarmantes d'abord, lui donnaient le plaisir de l'escarpolette ; il souriait d'un air paterne aux efforts du monstre, lui adressait des épigranunes anglaises, et le traitait même de goose^ de rascal et de Tiaughty boy.

L'accent anguleux qui accompagnait ces insultes irritait le monstre, qui répondait par un cliquetis d'écailles assez harmonieux pour l'oreille d'un savant de Belfast.

Décidément, le palmier était inébranlable. Adamson triomphait.

H se raCppela le chapitre que Sénèque a écrit sm' la naanière de bâtir Tédifice de son bonheur dans toutes les situations de la vie, et il résolut de bâtir le sien.

Il entrevit un avenir heureux.

Que lui manquait-il î H aurait un beau climat, une nourriture frugale, mais saine, une solitude charmante, de Teau douce à profusion ; il espérait même un jour arrêter au passage des pigegns d'Ethiopie et les faire rôtir au soleil.

Surcroît de comestibles.

Quant à ses plaisirs, il aurait à ses pieds *un fleuve merveilleux, des ruines mystérieuses, im crocodile amusant, tout ce qu'il faut enfin pour passer des heures agréables.

De plus, il pouvait, dans ses loisirs, préparer sérieusement des manuscrits sur Tétude antique des pays qui se déroulaient devant lui jusqu'aux monts des Emeraudes et les monts d'Ajas, solitudes immenses où s'élèvent les ruines des temples de Jupiter et d'Apollon, entre Bérénice et Nediesia,

Réjoui par ces nouvelles idées, il songea sérieuse-

ment à établir son logis d'une manière plus confortable.

n le divisa en trois roams distinctes et séparées par des cloisons de leuilles ; il passait ainsi d'une room à une autre pour faire im exercice hygiénique et savourer les plaisirs du propriétaire. Son cabinet de travail contenait plusieurs rames de feuilles de palmier sur lesquelles il pouvait écrire, comme sur vélin, à l'aide d'un stylet d'écorce.

Sa salle à manger, dinning-roomt abondait en dattes fraîches et sèches, qui pleuvaient dans sa bouche.

La pompe hydraulique, encore perfectionnée, avait aussi son coin spécial. Il ne regrettait qu'une chose : une paire de gants.

Le bonheur n'est jamais complet.

Tous les jours se levaient purs et sereins ; à chaque aurore, Adamson prêtait l'oreille au désert, et il entendait la cavatine du colosse de Menmon : il avait donc tous les matins sa soirée d'Opéra.

Ensuite, il s'amusait à voir le crocodile, et, quand il était content de lui, il lui envoyait quelques dattes pourries, que le monstre avalait gloutonnement, ce qui faisait rire aux éclats le grave Adamson.

Entre ses deux repas, il se livrait à Tétude et à la méditation ; il ouvrait la bibliothèque de sa mémoire, et, lisant Hérodote, il visitait avec lui le Labyrinthe ou les rives du lac Mœris, ou Arsinoé, la province des roses.

Une autre fois, il suivait l'empereur Adrien sur les bords du Nil jusqu'à la ville d'Antinous.

Quand une pensée profonde illuminait son cerveau, il la gravait sur papyrus et prenait un extrême plaisir à la relire vingt fois.

Dans ses petites promenades sur ime branche horizontale, il aimait à contempler le lointain vallon de Cambyse, et doimait une larme à ces sages et malheureux Égyptiens si cruellement ravagés par des Perses imbéciles et cruels.

Avant le sommeil, il se professait un cours d'astronomie, sous ces splendides constellations, chères aux IChaldéens et aux sculpteurs du zodiaque du Tentyris.

Jamais un voisin jaloux n'épiait sa conduite et ne dif&mait ses actes; jamais un journal ne s'occupait de lui ; jamais Mnpoliceman ne l'arrêtait avec sa baguette; jamais un percepteur ne lui réclamait des impositions directes.

Il était libre comme T^r de sa chambre, et riait amèrement de tous les sarcasmes que le misanthrope Alceste lance contre les huixmins.

— Pourquoi Alceste, disait-il, ne se réfugie-t-il pas sur un chapiteau ou sur un palmier, comme Siméon ou comme moi t II s'épargnerait bien des fièvres et des soucis.

Laissons un instant notre heureux anachorète sur son palmier, et descendons sur la rive gauche du Nil, où un nouvel incident de cette histdre va se révéler par le malheur d'Adamson.

M. Darlingle, savant botaniste anglais, cherchait des lotus jaunes sur les rives désertes du Nil.

Hérodote a vu des lotus jaunes; mais Hérodote avait le privilège de voir des choses absentes, et, entre autres, deux pyramides de six cents pieds de hauteur au milieu du lac Mœris. Il pouvait donc bien avoir vu des lotus jaunes.

Il est vrai que, depuis son époque, ils ont disparu ; ce qui oblige les botanistes consciencieux à les chercher toujours.

Donc, M. Darlingle ch^ninait à travers la chaîne lybique, furetant toutes les crevasses soupçonnées de receler ses lotus.

Deux Arabes, armés de carabines, accompagnaient le savant.

Il y a des choses qtd boideversent l'imagination quand on les rencontre au désert.

Le voyageur Caillaud raconte qu'il fut saisi comine d'épouvante en découvrant les quarante Pyramides de la presqu'île de Méroë. Caillaud a eu tort de s'étonifer en cette occasion.

On serait saisi d'dfroi, et avec juste raison, si, su milieu du désert de Sahara, on trouvait une jolie boutique isolée, avec cette enseigne : Cabinet de lecture.

Or, Darlingle était dans son droit, lorsqu'il poussa un cri d'épouvante sur la rive gauche du Nil.

D venait de voir deux 1)ottes, l'une debout et fière, l'autre mollement inclinée sur sa tige comme fatiguée d'un long repos.

Rien n'est stupide à voir comme deux bottes qui attendent le portier sur le carré d'un hôtel garni ; maïs le sentiment qu'elles peuvent inspirer sur la rive déserte du Nil est inexprimable. On pousse un cri et on recule d'horreur.

Les deux serpents de Mercure inspireraient moins d'effroi.

Il faut dire aussi que les vêtements laissés en bloc

sur le rivage du Nil avaient disparu, soit que le cou* rant du fleuve les eût emportés, soit qu'un crocodile omnivore les eût avalés en passant.

Les bottes seules restaient debout et un peu à Yécartt sur un piédestal de rochers.

Vous comprenez» maintenant, l'épouvante légitime du botaniste anglais.

Il crut d'abord que ces deux formes de chaussure étaient \m jeu naturel et une double aspérité de la roche lybiqueî mais, en' se rapprochant,, il reconnut l'authenticité du cuir et recula de peur, comme il eût fait devant un spectre qui n'aurait laissé voir que ses bottes.

Les deux fidèles Arabes, natifs d'Ombos, n'avaient jamais vu de bottes de leur vie ; ils s'effrayèrent de la frayeur du botaniste, et firent feu bravement sur les deux tiges de cuir, qui tombèrent percées de quatre balles.

Cette exécution ne pouvait rassurer l'esprit de Darlingle ; cependant, il sut gré aux Arabes de leur dévouement, et les remercia par un geste expressif.

Le botaniste se remit à contempler les deux bottes étendues, et, dans cette nouvelle position, elles parais^ salent encore plus étranges'au milieu d'un déserté

Sur la cime de son palmier, Adamson entendit les coups de feu des Arabes et tressaillit ; un bruit d arme» annonce toujours, chez les sauvages, la présence d'un homme civilisé.

n sortit de sa chambre à coucher, entra au vestibule, écarta quelques feuilles qui voilaient la direction de l'Est, et vit trois hommes aftrêtés sur la rive du Nil.

Sa première pensée fut une courte malédiction lancée contre les importuns qui venaient le troubler dans sa solitude et sa méditation ; mais, ensuite, la faiblesse humaine remporta; il résolut de faire des signaux de détresse à ces trois êtres humains.

n coupa une longue branche depahnier» la dépouilla de ses feuilles jusqu a l'extrémité exclusivement, et l'agita au-dessus de l'arbre comme l'instrument chinois, tandis que de l'autre main il lançait au Nil des grappes de dattes, seuls projectiles qu'il eût à sa disposition.

Le botaniste, environné de ce silence connu des aéronautes seuls, se retourna au léger bruit du fleuve, Causé par une grêle de dattes, et, cette fois, il éprouva encore une surprise plus grande que la première.

L'apparition des bottes fut oubliée : il vit un palmier agitant un énorme plumet en Tabience de toute briie»

et cette découverte lui causa une joie infinie après le premier moment de surprise.

n aurait donné tous les lotus jaunes pour ce palmier phénoménal.

Ouvrant son album de voyage , Darlingle s'empressa d'enregistrer cette découverte, et il écrivit ceci :

On iroucCf dans la Haute-^Égypte, une espèce de palmier qui a les propriétés de Valoès; avec cette dif-» Jérence pourtant que Valoès, après avoir Umci sa tige à vingt pieds au-^ssus du sol^ la maintient immobile, tandis que le palmier de la Haute-Egypte agite verti-calemeni sa tige supérieure avec une régulariié de mouvemeni prodigieuse»

Nous avons donné à cet arbre le nom de palmier^ Darlingle.

Cela écrit, le botaniste dessina son palmier et le montra aux deux Arabes, n ayant pas d'auti^ public pour le moment.

Ces enfants du désert, avec leurs yeux de lynx, venaient de découvrir une forme humaine sous 1 epaie feuillage du palmier de l'âe, et leurs gestes la désignaient au botaniste, qui, absorbé par le bonheur de sa découverte et la beauté de son dessin, ne comprenait rien aux gestes des Arabes et ne pensait qu'à la

sensation produite parle palmier^Darlingle dans le monde savant.

Les deux Arabes insistaient toujours*; atissi, Darlingle, malgré le désir qu'il avait de ne s'occuper que de lui, fut enfin bien forcé à suivre la direction de leurs doigts indicateurs.

La pantomime des Arabes était claire comme la parole.

*— Regardez donc, disaient-ils ; regardfez cette petite âe; vous verrez une créature humaine sur le palmier ; elle est en péril; elle fait des signaux, et nous devons la secourir tout de suite.

Darlingle allongea sa petite lunette d'approdie, en haussant les épaules de lair d'un homme qui fait une concession polie, et il regarda nonchalamment le palmier-Darlingle...

Troisième surprise dans la même heure, la dernière absorbant les autres. ,

Il avait vu distinctement un visage, et même im visage anglais, s'arrondir entre deux feuilles , et une main qui secouait une branche dépouillée et surmontée d'un panache.

Il serm sa lunette avec tristesse, relut son article, revit son dessin et, après avoir réfléchi, comme Bru-

tus, pour savoir s'il détruirait ses deux enfants ou s*il les laisserait vivre, il se décida pour ce dernier parti.

— Oh ! bm 1 tant pis ! dit-il ; ce qui est écrit est écrit; je n'en retrancherai pas un mot. D'ailleurs, puisque l'aloès existe, le palmier-Darlingle aurait bien pu exister, si la nature l'avait reconnu utile ; je le reconnais utile, moi, et je le maintiens.

Cette résolution prise, les trois hommes tinrent conseil ; il s'agissait de trouver une barque et de secourir ce voyageur en détresse ; l'un des Arabes proposa un avis, qui fut adopté.

On se mit en mai'che pour Assouan, éloigné de plu* sieurs milles dans lé désert ; et, après deux heures brûlantes et une course rapide à travers des monceaux de sable, on atteignit ce village, qui fut une ville au temps d'Hérodote.

M. Darlingle montra au premier pêcheur une pièce d'or et une barque, pantomime toujours comprise.

On mit la barque à flot ; et le botaniste, désignant au marinier la direction fluviale, lui dit fièrement, comme s'il eût été compris :

— L'île du palmier-Darlingle !

Le doigt indicateur aurait suffi. On descendit lo NU.

L'île du palmier-Darlingle fut bientôt signalée à rhorizon, et, à mesure qu'on approchait» les Arabes aux yeux de lynx témoignaient quelque inquiétude et échangeaient des signes d'intelligence.

Après un quart d'heure» le doute n'était plus permis : ils avaient réellement vu un énorme crocodile qui rôdait autour du pahnier<

Ds firent part de leur découverte au botaniste, qui atteignit sa quatrième surprise du jour et tremUa de froid sous quarante degrés Béaumur.

Toutefois, avouons à sa louange qu'il ne voulut point, par une peur trop visible, compromettre la dignité fluviale de l'Angleterre aux yeux de l'Arabie déserte ; il dissimula son effroi, d'ailleurs trè&*naturel chez un botaniste, habitué à chasser aux fleurs et n'ayant rien à démêler avec les monstres amphibies du Nil.

Les Arabes causaient entre eux tranquillement, comme des gens habitués à chasser aux crocodiles ; ils renouvelaient aux amorces les capeules anglaises, toujours infaillibles eipateni-'Safetyj ils cherchaient pour leurs pieds des appuis solides et recommandaient au rameur les plus grandes précautions dans ses mouve* monts*

Le crocodile voyait arriver la petite barque comme une proie ou comme un péril ; il s'apprêtait à la défense ou à la fuite, selon Timportance ou le nombre des agresseurs.

Couché au bord du fleuve, immobile comme im crocodile empaillé, il tenait sa gueule béante, pour en- ' gloutir au passage le premier ennemi descendu.

Les deux Arabes, grands connai^eurs des mœurs de ces monstres, se tenaient debout à Tavant de la barque ; ils ajustèrent, ils prononcèrent une syllabe à Tunisson, et leurs deux coups de feu n'en firent quun.

Les balles entrèrent par le seul côté vulnérable, la gueule ouverte, et parcoururent toute la longueur istérieure de Tanimal .

Le monstre secoua la tête avec des contorsions comiques, qui provoquèrent une gaité franche aux premières loges du palmier; et,vomissaiit des flots de sang noir sur le sable, il ferma ses yeux baignés de larmes et ne remua plus.

Adamson rajusta le désordre de sa toilette végétale, chercha des gants par habitude, et, n'en trouvant point, il descendit avec les plus délicates précautions, pour ne pas déchirer son paietot et épargner une ex-

clamation à&,s}u>king au compatriote, qu'ii avait trèsbien reconnu deloin à ses cheveux et à ses gants.

Les Arabes sont graves, mais leur sérieux disparut dans un rire fou, lorsqu'ils aperçurent le costume d'Adamson.

Le botaniste lui-même, rassuré par la mort du crocodile, se mordît les lèvres pour épargner à son compatriote le spectacle d'une hilarité anglaise > fort déplacée en pareille occasion.

Le botaniste et le savant se serrèrent les mains, à la mpde de leur pays^ et se racontèrent leurs histoires. Adamson pria Darlingle de vouloir bien éteindre, par ttQ ordre, ks rires immodérés des trois Arabes, car il était décidé à porter plainte à sonconsul.

Alors Darlingle eut une idée plus complète que celle de saint Martin, il ôta son paletot de coutil gris, et le dimna^ généreusement à son compatriote.

Adamson se retira à Técart, ût sa petite toilette et se boutonna étroitement.

On mit le crocodile en travers, à Tarrière de la barque, comme pièce de ccmviction, et, provisoirement, Adamson voulut descendre sur le rivage pour se chausser.

Le moment du départ fut solennel.

Depuis lord Bjrron, les Anglais ont pris rhabitade de saluer les îles ou les continents qu'ils abandonnent sans espoir de retour. Adamson salua son palmier, et, en lembrassant, il déposa quelques larmes sur son écorce ; il fit ensuite une collection de toutes les feuilles qui avaient servi à son ameublement et à ses autres usages domestiques.

Ces précieuses reliques étaient destinées à la galerie nationale de Charing-Cro^s. Au nom de la ville de Londres, M. Darlingle remercia le savant, et ne perdit pas Toccasion de prononcer un speech d'une heure, sur le lieu même où ce don était fait si généreusement.

De son côté, Adamson se montra généreux envers le botaniste ; il le remercia, au nom de la science, pour cette précieuse découverte du palmier-Darlingle, qui ajoutait un individu de plus à la grande famille des palmiers ; il promit même'd'éerire, dans la Revue de Belfast, une notice qui prouverait que ce palmier, nouvellement découvert par le zèle infatigable de Darlingue, apportenait à l'espèce, dite improvisatrice, des aloès de Ceylan.

Les Arabes écoutaient et regardaient, avec des yeux ébahis, ces deux Anglais qui parlaient si long-

temps en plein désert, sous un soleil qui rôtit le front et le fait fumer, comme une chair sur le gril.

On se rendit ensuite, par voie de terre, au village d'Assouan, où Adamson trouva un costume arabe complet et ime hospitalité digne des siècles d'Abraham et de Jacob.

Un homme qui entrerait dans une ville d'Europe avec le costume que portait Adamson, serait emprisonné pour cause de vagabondage, et jugé — trois mois après.

Le savant et le botaniste s'unirent, dès ce moment, d'une étroite amitié.

Ils renoncèrent l'un à la presqu'île de Méroë, l'autre aux lotus jaunes, et songèrent à se faire nommer consuls dans quelque résidence de l'Inde ; ils avaient des titres évidents et jamais méconnus par le gouvernement anglais.

Us profitèrent donc du départ de la première caravane pour traverser le désert et gagner le Caire.

Adamson se souvint de son vœu après le péril passé, chose rare ! Il baisa les saints orteils du colosse d'Ojsimandias et, en apercevant les Pyramides, il daigna leur faire le plus gracieux salut.

Les deux amis trouvèrent le paquebot de Malte au

port d'Alexandrie, et ils débarquèrent bientôt dans cette île anglaise, ^ei^r du monde, fiât' del mondo, comme disent les Maltais.

Là, Darlingle et Adamson se partagèrent la besogne ; Adamson écrivit, dans le journal Malta^Times^ un article admirable sur l'intrépide voyageur botaniste Darlingle, qui avait découvert le palmier-Darlingle au péril de ses jours, en tuant deux reptiles noirs, de l'espèce du Cobra-Capel,

L'article était illustré d'un dessin sur bois représentant le nouvel arbre agitant son panache dans l'air. Darlingle, à son tour, annonça au monde l'expédition aventureuse de M. Adamson, qui s'était hasardé audessus de la troisième cataracte, avait relevé les écarts de la carte de Bruce, et tué deux crpcodiles au moyen de l'électricité.

Ces deux relations précédèrent à Londres les deux voyageurs.

Le First Clerk les manda de suite à White Hall, et les félicita sur leurs découvertes.

On ne s'en tint pas là.

Us reçurent une rent de cinq cents livres, et ime commission de consul dans deux des meilleures résidences de l'Inde.

Le palinier-Darlmgle fut ajouté, en ef&gie, à la collection du ZoohgicalrGarden, et le cadavre du crocodile tué par l'électricité fut suspendu au plafond d'une salle, à la galerie de Charing-Croès,

Tontes les choses de ce monde se passent ^si, oy\ à peu près.

Ceux qui ont médité sur l'homme ne seront point étonnés de lire la fin de cette histoire vraie.

Adamson représente aujourd'hui l'Angleterre ^ Chandemagor ; il possède une superbe habitation sur le Gange ; il compte six éléphants dans ses étables ; il commande à dix serviteurs ; il a épousé une créole charmante ; il affiche le luxe d'im Nabab ; eh bien ! très-souvent, dans ses jours d'oisiveté consulaire, il regrette la douce vie qu'il menait dans son appartement aérien du palmier de l'île ; mieux encore ! il regrette le spectacle émouvant que lui donnait le monstre amphibie ; il regrette sa soif de flamme, si délicieusement étanchée avec des gouttes d'eau !

L'ennui, cette soif de l'âme, le saisit quelquefois si violemment, qu'il se trouve prêt à quitter ses éléphants, son habitation, sa femme, pour revoir son palmier et y passer une quinzaine, foniight.

94 LE SAVANTx ET LE CROCODILE

Si le gouverneur donne un congé à Adamson, ce projet se réalisera.

Est-ce que, par hasard , Tinfortune serait le bonheur? Cela expliquerait pourquoi on ne le rencontre jamais en ce monde.

Méditons !

Les livres d'histoire naturelle ne font pas vivre les animaux, ils les empaillent dans des feuillets taxidermiques. L'histoire naturelle pittoresque et anecdotique n'est pas encore faite, et probablement on ne la fera jamais.

Cet immense travail est au-dessus des forces d'un seul homme; il faudrait, «pour le mener à bien, une société d'observateurs spéciaux, se partageant chacun leur travail, selon leurs goûts et leurs études.

Tel qui a passé sa vie à observer l'éléphant aura probablement dédaigné la fourmi, et pourtant ces deux animaux offrent un intérêt égal, et sont de même taille dans l'infini de la création.

Un jour, j'ouvris un livre d'histoire naturelle, et je lus ceci, à l'article Rat :

« Cet animal immonde habite les lieux obscurs et souterrains; il commet de grands ravages; il est trèsglouton j et sa voracité est cause presque toujours de sa perte. On le prend aisément, au moyen dun appât quelconque^ et à Vaide de pièges nommés souricières.

« Le chat est V ennemi acharné du rat. n

Le naturaliste qui a écrit ce portrait a enseigné à tout le monde ce que tout le monde savait ; seulement, on pourrait écrire un volume sur ce qu'il tï\ pas dit.

Le rat est peut-être le plus intelligent, le plus rusé, le plus raisonneur de tous les animaux ; c'est ce que démontre l'observation.

Un fait généralement admis depuis des siècles est celui-ci : quand une vieille maison menace ruine, les rats déménagent et vont chercher un asile poij-r vivre en sûreté; car le rat tient à la vie comme un épicurien; il connaît la mort de réputation et la regarde conuae un malheur.

J'ai observé ce fait après mille autres, et je le trouve effrayant.

Les rats vivent en république, mais ils reconnaissent l'autorité d'un chef, comme les abeilles.

Ordinairement ce chef se nomme lui-même, parce qu'il se juge supérieur à tous les autres.

Tout absolu qu'il est, il appelle toutefois à ses conseils un certain nombre de vétérans, qui ont droit de remontrance, ^

Ainsi, lorsqu'une vieille masure fait entendre les craquements suprêmes, le chef prête l'-oreille, ce recueille, et, par un cri aigu de détresse, il appelle son conseil des Dix.

On délibère, on discute, on reconnaît qu'il y a péril à demeurer et qu'il faut partir sans attendre le lendemain.

Il doit donc être admis que ces animaux se sont ainsi parlé dans une langue inconnue :

— Voilà une maison qui va s'écrouler; ses ruines vont écraser nos femmes et nos enfants, Émigrons.

Simonide fut préservé par les dieux de la chute d'une vieille maison : les rats sont plus intelligents que cet illustre Grec.

Il n'ont pas besoin d'être avertis par les dieux : ils s'avertissent eux-mêmes, et ne se trompent jamais.

La nuit venue, le chef pousse un cri lugubre; c'est le tocsin.

Toutes les familles se lesserrent avec effroi. Pei-

sonne ne fait la moindre observation; aucun esprit fort n'intervient.

Le chef a dit : Partons !

Cela suffit ; le chef est infaillible.

Des éclaireurs sont envoyés pour voir s'il n y a pas trop de chats sur la route. . .

L'armée ai«ince avec précaution.

Les grands veillent sur les petits.

Il est défendu de butiner ; tout maraudeur est puni de mort.

On suit les bas-fonds humides, abhorrés des chats ; enfin, les éclaireurs découvrent un soupirail de cave, et flairent aux environs l'odeur d'une grasse cuisine, d'une grange, d'une brasserie, d'une caserne ou d'un pensionnat.

Le chef arrive, ouvre ses oreilles et ses narines, et dit:

— L'endroit est bon.

Aussitôt, la caravane se glisse sans bruit dans ce nouveau domicile souterrain, et les ravages commencent tout de suite, mais avec précaution.

Les premiers jours, il faut se méfier de l'inconnu : tel est le précepte du rat.

Il est bien entendu que je parle ici du rat géant, et

non de ce petit animal qui rôde souvent dans les chambres à coucher, en Tabsence des chats.

Le rat de cette grande espèce est un animal terrible ; il craint les chats pour ses enfants, jamais pour lui.

De son côté, le chat, dans sa perspicacité féline, respecte ce rat et semble ne pas se douter de son existence ; il lui en coûterait trop de s'avouer qu*il le craint.

Cette retenue des deux parts , amène quelquefois de singuliers résultats dans les localités où abondent ces deux espèces ennemies.

Les rats et les chats, reconnaissant qu'il y aurait folie à se livrer bataille sous prétexte d'hostilité traditionnelle, abjurent leurs instincts et s'accordent une trêve perpétuelle.

On les voit manger au même charnier et boire au même ruisseau ; mais ils n'échangent entre eux aucun regard ; ils sont censés ne pas se voir : de cette manière, ils ne violent pas les lois de la nature, qui les obligent à se battre à la première rencontre.

Sage leçon qu'ils donnent aux hommes batail-^ leurs I

— Que gagnerions-nous à ces combats stupidesî

pensent ces animaux ennemis; des coups de dents, des coups de griffes ! et pourquoi 1 Nous ne pouvons pas nous manger après notre mort; à quoi bon alors s*entre-tuer ou s'écorcher la peaul Notre instinct est absurde, notre raison vaut mieux.

Cependant, lorsqu'il s'agit de détruire un chat dangereux et peu raisonnable, ou accusé d'avoir levé une griffe perfide sur l'innocence, les rats ne balancent jamais.

On forme alors une coalition de cave ; les plus braves sont choisis ; des espions exercés^obs^rvent les habâtodes de l'ennemi; un rapport est adressé au chef.

Le chat criminel rôde d'habitude dans un endroit désigné. L'embuscade est à son poste.

On attend avec cette patience sage qui caractérise les animaux ; on ne brusque rien, on ne remue pas. . Le chat vient, sans défiance, foire sa maraude accoutumée ; vingt museaux, armés de dents fines, se précipitent sur lui comme vingt poignards vivants ; un miaulement court et hurlé retentit dans le souterrain : k ohat bondit^ escalade le mur,, .feit.grineer ses griffes suiî'la voûte, pour s'y crainponn^r, retqmbe lourde*ment au milieu de ses ennemis; et, n'espérant plus. î^

satrsrèr par la fuite, et voyant la seule étroite issue du souterrain gardée par de féroces sentinelles, il engage, seul cùntre tous, un combat héroïque, digne d'une épopée égjrptienne.

Les rats, qui ont une tactique merveilleuse en toute chose, ont divisé leur petite armée en deux corps : Tiin se bat pendant que l'autre feprend haleine à Técart ; de sorte que le chat est toujours assailli par des troupes fraîches ; et, après une ardente lutte de plusieiu's heures, ayant épuisé ses forces et sa respiration, mordu aux quatre pattes, ravagé dans sa fourrure, raccourci dans sa queue, borgne, boiteux, découragé, il s'affaisse un instant, comme pour prendre une pose de sphinx.

Et cet instant est décisif.

La troupe des rats donne à la fois et exécuté une charge complète ; le chat disparaît sous une masse cbfiipaete et ondoyante, comme un canot sous unfe vague sombre : il ne reparaîtra plus vivant à la surface ; et, au lever du jour, quand le sommelier descendra dans le souterrain, il ne trouvera que le cadavre du vaincu, égorgé par des meurtriers invisibles, qui ont pris la fuite après le crime, pour se soustraire à la vindicte des lois.

La légende allemande de la Tour des rats célèbre une bataille bien autrement formidable.

Il ne s agit plus ici d'un chat, mais d'un malheureux voyageur, tombé par une nuit sombre dans une embuscade de rats.

L armée des assaillants , il faut le dire avant tout, était innombrable ; depuis l'invasion de Xerxès on n'avait rien vu de pareil.

Le voyageur étourdiment tombé au milieu de ces vagues vivantes, sentit ses cheveux se hérisser, et, secouant avec vigueur d'horribles grappes de rats déjà collées à ses jambes, il prit la fuite, et l'effroi lui donna une terrible agilité.

Mais les rats courent comme les lièvres, et plus vite encore quand la colère les anime.

Le voyageur remercia le hasard qui lui montra le Rhin et une petite île très-voisine du rivage : c'était une chance inespérée de salut ; il se jeta bravement à la nage, croyant sans doute que les rats ont horreur de l'eau comme les chats.

Bien au contraire, ces deux espèces ont des organisations opposées, et c'est précisément ce qui les met dans un antagonisme perpétuel et proverbial.

Le voyageur n'en crut pas ses oreilles, lorsqu*il en*

tendit résonner l'eau du fleuve sous une masse effrayante d'immondes nageurs ; il sentait leurs souffleâ à ses talons, et se voyait menacé d être dévoré en pleine eau.

La petite île du Rhin n'était plus éloignée que d'une largeur de trois bras ; il fit un suprême effort, et atteignit la grève.

Une vieille tour s'élevait au bord de l'île, et ses ruines servaient d'escalier pour arriver au sommet ; ce refuge offrait une dernière chance de salut.

Le voyageur escalada cette pyramide de pierres vermoulues, et, parvenu à une certaine hauteur, il s'arrêta pour respirer, ne croyant plus être poursuivi, et regarda du côté du fleuve.

Ce qu'il vit était affreux. '

Une pâle éclaircie tombée des étoiles donnait à ce tableau quelque chose de plus sinistre encore : cela ressemblait à une lugubre plaisanterie de l'enfer.

Le sable blanc du rivage avait disparu sous une couche noire et mouvante, et à chaque instant une nouvelle compagnie de nageurs sortait du Rhin et se mêlait au gros de l'armée.

On entendait, par intervalles, de petits cris aigus,

comme si des chefs subalternes eussent répété un ordre du général.

Le pauvre voyageur écoutait et regardait, avec des arefflés glacées et des yeux vitrés par la terreur.

Tout à coup, l'immense colonne fait un mouvement d attaque, escalade la tour et la couvre de spirales énormes : il était donc évident que les terribles animaux n'avaient pas perdu la piste de leur victime, et qu'ils allaient la prendre dans un assaut général.

L'infortuné voyageur continua de monter jusqu'au sommet de la tousr, n'ayant pas d'autre ressource^ et il se percha, en stylite, sur la dernière pierre, dans l'espoir, sans doute, d'être pris pour une statue qui c(mromie un monument, comme on en voit à la cathé-^ drate de Strasbourg.

Les rats ne commettent pas de ces erreurs, même à minuit.

Ils s'élevaient toujours, comme ime marée montante, et ces vagues noires, remuées par une intelligence, avaient quelque chose d'intolérable, même au regard du plus intrépide.

Il y a des objets si antipathiques à l'œil qu'ils sont effrayants et glacent les veines du cœur, même en

labsence du péril ; et il y ayaît ici les deux choses réunies, antipathie révoltante et péril affreux.

Alors,, le courage est nul, la lutte impossible; rhomme menacé ressent une langueur mortel|e, comme dans un rêve étouffant, et ses pied* roidis ne lui servent plus de soutien, le froid les a pétrifiés.

Bi^itôt la tour en ruines disparut tout à fait sous une épaisse enveloppe d'assiégeants immondes ; les étoiles écMraiait une pyramide de rats, surmontée par un homme.

Le malheureux vit Tépouyantable marée vivante arriver à ses peds, avec des ondulations sinistres ; il se donna vainement un reste d'énergie pour repousser la première vague ; des milliers de morsures le saignèrent à la fois et le firent chanceler sur son pédestal ; puis il tomba, plutôt terrassé par la peur que par Uennemi, et son corps roula dans une large crevasse de ruines, où il ne laissa, dit-on, que son squelette, tant elle était nombreuse et dévorante Tarmée qui avait envahi la vieille tour du Rhin.

Ces exemples sont rares dans l'histoire des rats, car ces animaux ne se coalisent pas contre l'homme ; il fa\i4 qu'ils éprouvent un besoin raisonné de vengeance pour «e porter à ces extrémités terriUes.

Ils ont cela de commun avec les éléphants, animaux pacifiques et inoffensifs, mais si redoutables quand leur justice est provoquée.

La colonie d'éléphants qui, depuis Adam, habite les bois et les vallons de Wiliakarma, en Afrique, avait toujours vécu en bonne intelligence avec la tribu sauvage qui habite l'île du lac des Makidas.

Un jour, la soif de l'or ayant pénétré dans cette île vierge, un sauvage se fit chasseur d'ivoire, pour commencer un commerce avec les Eluropéens d'Agoa.

Un éléphant fut tué et dépouillé de ses défenses.

Aussitôt, tous les colosses africains, justement révoltés de cette action atroce, marchèrent sur la colonie, traversèrent le lac, et fauchèrent, à coups de trompes, toutes les huttes des Makidas.

La légende allemande de la Tour des rats a omis sans doute un chapitre important ; le voyageur dévoré sur les ruines était coupable de quelque méfait commis envers toute une peuplade inoffensive.

Le sentiment de la justice est écrit dans le cœur des animaux intelligents, et il y reste toujours gravé; l'homme se l'effece quelquefois.

De ces hauteurs épiques, nous descendrons aux ac-

LJE RAT 107

cidents ordinaires de la vie des rats ; c*est là que leur intelligence brille et confond Tobservateur.

Un de nos amis, naturaliste amateur, m'a fait assister à des expériences fort curieuses.

Nous étions favorisés par le voisinage d^une brasserie, dont les caves étaient le quartier général d'une armée de rats.

Ces animaux, malgré leur bon sens rare, ont des passions excessives de convoitise, et ne ressemblent plus à Tantique rat d'Horace, toujours content de peu, contentus parvo; les rats se sont civilisés en vivant sous Thomme.

Or, ceux que je viens de mettre en scène, ne se contentant point du large festin offert par une brasserie hospitalière, tournaient leur ahibitîon vers le mur d une cuisine contiguë, remplie de provoquantes exhalaisons.

Il s'agissait de faire une brèche ; le rat est ingénieur de naissance; îl percerait un bastion d'Anvers, si la Hollande y avait entassé tous ses fromages.

Voici comment procèdent ces animaux pour s'introduire dans une place forte ou une cuisine.

Us se rangent sur une ligne ; le premier, ou le chef, attaque l'épidermô du mur avec ses dents, comme

nous ferions avec un vilebrequin, et, après avoir enlevé sa portion de plâtre, de brique ou de moellons, il cède la place au second, qui la cède au troisième, ainsi de suite jusqu'au dernier.

Chacun fait son œuvre, à tâche égale ; les vieillards seuls ne participent qu'au bénéfice de la curée ; ils se tiennent à l'écart pendant les opérations du siège, et donnent des conseils si des obstacles surviennent.

La brèche faite, le chef se dévoue pour explorer la localité envahie et s'assurer si aucun péril ne menace son peuple ; il examine chaque chose en détail, et les reliefs de comestibles surtout. Plusieurs observateurs pensent, et je suis du nombre, que le chef choisit des auxiliaires de confiance, et nomme quelquefois une commission de notables pour l'aider dans cette inspection délicate, qui engage si fortement sa responsabilité.

Le signal de l'invasion est ensuite donné par un petit cri joyeux, semblable à celui que fait entendre un magister lorsqu'il lance ses élèves dans l'enclos de la récréation.

A ce signal, toute l'armée entre en bon ordre, et commence une orgie gastronomique, dont le festin de Trinialcion donne une faible idée.

Le festin dure toute la nuit et dans les plus profondes ténèbres.

La subtilité des odorats fonctionne comme une seconde vue.

Les hommes seuls ont besoin du jour pour y voir clair.

Dans cette cuisine, voisine de la brasserie, mon ami le naturaliste aligna, sur la corniche du manteau de la cheminée, douze tomates, dont six très-habilement empoisonnées ; les bonnes alternaient avec les mauvaises.

Le lendemain, nous trouvâmes six tomates, les mauvaises.

Orfila n'aurait pas mieux fait.

Ce résultat nous démontra clairement que les tomates avaient été soumises à un examen de toxicologie ; les experts avaient dit :

Voilà douze tomates suspectes dafis leur alignement trop régulier ; les hommes sont souvent bêtes quand ils dressent des pièges ; ces tomates n'étaient pas là hier soir : il y a un mystère là-dessous. Sondons ce mystère dans l'intérêt de l'hygiène publique.

Ayant sondé le mystère, les experts ont indubitablement ajouté ceci dans leur rapport :

110 LE RÂT

Six de ces tomates sont pures; les six autres renferment du poison. Le poison est une substance qui glace le sang et tue. Que personne ne tou^e à ces fruits ; ils renferment la mort !

Et personne n'a touché aux six tomates perfides.

Ce résultat est effrayant; les réflexions qu'il fait naître en foule confondent l'esprit.

Si c'est l'instinct, et non l'intelligence raisonnée, qui éloigne les rats des nourritures vénéneuses, il faut convenir que la nature a, pour ces êtres hideux et malfaisants, des complaisances bien singulières. Elle a refusé cet instinct conservateur à ces innombrables familles de pauvres paysans qui, tous les ans, en automne, s'empoisonnent avec de faux oronges cueillis dans les bois.

Décidément, comme dit Jean-Baptiste Rousseau, l'instinct qui conduit les animaux serait-il supérieur à la raison qui égare les hommes ?

Ce serait désolant !

TJne expérience d'un autre genre a été faîte en ma présence, et celle-ci prouve que les rats ont le génie de la logique et de l'invention.

Le castor du Canada, qui bâtit en se servant de sa queue comme d'une truelle, n'est pas étonnant, parce

qu'il fait et refait toujours la même chose, comme le premier castor.

L'anjfial étonnant est celui qui, un beau jour, dans une circonstance imprévue, s'éloigne de ses instincts de race et de ses traditions de famille, et invente quelque procédé ingénieux pour se tirer d'un mauvais pas.

L'oiseau qui jette des pierres pour boire dans un vase dont l'eau est trop profonde, fait une chose qui n'est pas dans les habitudes de sa race, et il étonne l'observateur.

L'abeille qui découvre un colimaçon dans sa ruche de verre, le tue et l'ensevelit sous une couche de cire pour prévenir la putréfaction, fait une chose exceptionnelle qui nous étonne beaucoup aussi.

L'invention n'est pas donnée par l'instinct, mais par le raisonnement logique.

On entendait, depuis quelques heures, un petit bruit continu qui venait du pied d'une cloison, dans une cuisine de salle basse.

Il était impossible de se méprendre sur la nature de ce bruit; une dent fine et rongeuse ouvrait une brèche. Le soir venu, le bruit était si rapproché, si distinct, qu'une invasion paraissait imminente.

Un très-mince épidenne de plâtre séparait à peine en ce moment la cave de la cuisine, et mi ébranlement imperceptible indiquait déjà le point précis où Tissue de commmiication allait s'arrondir.

Devant ce point on plaça mie énorme souricière avec ses appâts provocateurs; sa large ouverture devait encadrer la brèche, à la chute des derniers grains de maçonnerie. Cela fait, on sortit ; on ferma la cuisine pour laisser les événements s'accomplir dans le silence et l'obscurité.

Le lendemain, la cuisine offrait en diminutif l'image d'une ville prise d'assaut.

Tout avait été bouleversé, ravagé, mis au pillage.

La souricière était toujours placée devant le mur ; on l'examina, elle était vide.

La brèche avait été largement ouverte, mais fermée ensuite avec beaucoup de soin. A un mètre plus loin, une autre brèche avait été pratiquée la nuit ; c'est par celle-là que l'invasion avait eu lieu.

Il y avait tout un mystère inexplicable au fond d'une chose si simple en apparence.

On comprenait très-bien que les rats, apercevant une énorme souricière devant leur brèche, avaient renoncé de pénétrer dans la cuisine par un côté si

dangereux, et que leurs efforts de mineurs s'étaient tout de suite tournés sur un autre point, pour ne pas renvoyer leur orgie à la nuit suivante ; mais pourquoi, dans leur empressement qui devait absorber toutes leurs pensées d'invasion, avaient- ils cru devoir perdre un temps précieux et infini à fermer hermétiquement la première brèche ouverte devant la souricière î

Un hasard heureux servit à expliquer ce mystère, au moment où noiis désespérions de trouver quelque chose de satisfaisant.

Cette cuisine de salle basse, abandonnée depuis longtemps, recevait par son soupirail la poussière que le vent soulevait sur la route où s'élevait la brasserie.

Les rats avaient laissé sur cette nappe unie une multitude de vestiges de pattes, croisés et mêlés confusément; mais, en un certain endroit plus éloigné du centre de Torgie, les vestiges, étant plus rares, devenaient plus distincts, et attestaient que la jeune et innocente progéniture des rats avait suivi les grands parents dans cette expédition nocturne.

D y avait donc une foule d'enfants inexpérimentés au milieu de tant de pères instruits aux choses de la vie.

Or, voici ce qui était arrivé :

La brèche ouverte, les vétérans aperçurent la souricière perfide, et ils sourirent de pitié, en se faisant une triste idée de l'intelligence humaine.

Comment, pensèrent ces vieux rats narquois, comment notre ennemi l'homme peut-il s'imaginer que nous allons tomber étourdiment dans un piège aussi stupidet... une souricière I Ah I il y a bien longtemps que nous connaissons ces grossières machines et leur morceau de lard ! Nous ne mettrons pas le pied sur cette trappe, et l'homme en sera pour ses frais de préparatifs maladroits.

Après avoir ainsi déploré la stérilité d'invention qui règne dans le cerveau de l'homme, les rats, ne voyant plus dans cette énorme souricière qu'un obstacle au passg,ge, et non un piège dangereux, résolurent de percer le mur et de faire brèche sur un autre point, car ils pensaient bien que l'homme n'avait pas aligné des souricières sur toute la longueur du mur.

Les dents rongeuses se mirent donc avec ardeur à l'œuvre, et l'autre trou fut fait entre deux soleils, comme disent les ingénieurs d'un siège.

Tout à coup les vétérans se ravisèrent, et les mères émues se dirent avec im juste effroi :

— Oui, nous connaissons très-bien les souricières,

nous, et nous nous en moquons comme d'un chat em* paillé ; mais nos pauvres petits, mais Alfred, Arthur, Anatole, Charles, ne les connaissent pas comme nous ; ils font Técole buissonnière à la queue de l'armée ; ce sont des traînards étourdis, et quand ils arriveront devant la première brèche ouverte, ils s'y jetteront sottement, et la souricière les dévorera ! Evitons une catastrophe qui plongerait dans le deuil tant de familles.

Inventons.

Ce cri maternel fut entendu, et c*est alors que les vétérans eurent l'admirable idée de fermer avec soin la première brèche, sans avoir égard au temps perdu, le salut des pauvres petits l'emportant sur toute autre ' considération.

S'il n'y avait eu, dans l'armée d'expédition, que de vieux routiers, on aurait jugé inutile de barricader le premier trou.

Quand cette sage précaution eut été prise, il n'y avait plus de danger pour l'innocence ; on pouvait se livrer à toute la joie de la satumale nocturne, sans la troubler par un souci.

Le fait est là, dans toute son évidence, et justifie le raisonnement que nous mettons dans la pensée, dans

les signes, et peut-être dans la parole de ces animaux.

Maintenant, de ces petits détails d'observation, passons à une chose effrayante, qui donneiia une terreur rétrospective à tous les Parisiens nerveux.

Paris, cette capitale de la dvilisation, du luxe et des arts, a échappé parmiracle à une invasion générale des rats.

Si la police eût prolongé son sonuneil quelques années encore, c'en était fait de cette capitale, qui a triomphé de l'invasion des Huns, des Normands et des Cosaques du Don.

Entre la barrière du faubourg Saint-Martin et BelleviUe, aux portes mêmes de Paris, on trouvait l'ignoble charnier de Montfaucon.

Attila campait à nos portes ! Des millions de rats énormes, dont les aïeux florissaient sous Louis XI, avaient établi leur quartier général à Montfaucon, et aucune force humaine ne semblait pouvoir chasser ces innombrables assiégeants d'un repaire dont ils étaient les légitimes possesseurs, grâce à la loi de la prescription emphytéotique, ce bail naturel consacré par le temps.

Sous Louis-Philippe, le mal était arrivé à son comble, et la légalité constitutionnelle balançait.

Les nouvelles devenaient chaque jour plus alarmantes.

Le faubourg Saint-Martin se mettait sous la protection des chats, comme un faubourg égyptien de Memphis ; Belleville craignait de devenir la Ratopolis de la fable.

Ces deux localités faisaient des pétitions à la Chambre des députés, le samedi ; la Chambre répondait, comme la fable :

Prend-on cette assemblée Pour conseil tenu par les chats ?

Et on passait à Tordre du jour. Bien plus, les rapports de police annonçaient qu'une horrible et formidable alliancefvenait d'être contractée entre les armées (le Montfaucon et des fossés de Vincenhes, autre quartier général d'innombrables rats des champs.

On avait surpris des émissaires sur la chaussée de Saint-Mandé.

Enfin, une troisième armée, campée dans les canaux souterrains de Paris, entretenait aussi des intelligences avec Vincennes et Montfaucon.

Pas un jour de plus ne devait être perdu.

Nous allions devenir tons, non pas cosaques, mais rats, ce qui eût été le comble de la décadence et de Thumiliation!

Heureusement, la Chambre ne fut pas consultée ; la police assuma sur sa tête toute la responsabilité de Facte, et en paya les frais.

Une nuit, des escouades libératrices partirent de la rue de Jérusalem, et marchèrent sur Mont* faucon.

On cerna le quartier général ; on bourra de poudre à canon toutes les issues; on établit toutes sortes de machines incendiaires sur la vaste étendue du charnier, et, au signal donné, on mit la mèche allumée sur le volcan.

La suprême nuit d'Ilium n*a rien vu de pareil !

Homère, qui a chanté le combat des rats et des grenouilles, pourrait seul décrire cette immense destruction. Tout périt; tout fut brûlé, asphyxié.

Le quartier général fut changé en sépulcre, çt Paris respira. . .

Aujourd'hui, lorsque, par une belle soirée de printemps, le rentier du faubourg Saint-Martin va cueillir deslilas à Romainville, il traverse une plaine désolée, inculte, sauvage, comme le désert de Ninive et de Ba-

bylone ; c'est le champ où fut Monfaucon ; et le rentier se réjouit dans son cœur.

Cependant la leçon ne doit pas être perdue pour lavenir.

La nature a voulu que ces animaux eussent l'exorbitant privDége de se multiplier à l'infini, et de réparer ainsi leurs pertes en peu de temps.

A cette heure, Monfaucon peut-être n'est que déplacé, il n'est pas détruit. La sagesse des Egyptiens doit nous instruire : ils voyaient dans les rats la huitième plaie de leur pays, après les sauterelles, et pour entretenir chez les peuples cette crainte salutaire, ils avaient élevé les chats au rang des dieux.

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