‹ La chasse au lion Jules GerardChapitre 16 sur 20 · LA GAZELLE · texte numérisé non relu

LA GAZELLE

On trouve en Algérie deux espèces de gazelles. Celle du Sahara, qui habile la région des sables, el celle du Tell, que l’on rencontre sur les hauts plateaux et dans les montagnes qui bordent le désert au nord.

La première, beaucoup plus petite el d’un pelage plus fauve, est nomade comme l’antilope, c’est-àdire qu elle change de quartiers suivant les saisons.

La seconde ne sort guère d’un rayon de deux ou trois lieues autour de sa demeure habituelle. J’ai connaissance de plusieurs troupeaux de gazelles établis dans diverses montagnes situées au sud et à l’est de Constantine, que j’y ai toujours rencontrés depuis cinq ou six ans.

J’ai remarqué une habitude chez la gazelle du nord, qui non-seulement la distingue des autres ruminants, mais encore de tous les quadrupèdes vivant comme elle à l étal sauvage.

Chacun sait que les animaux en. état de nature, bêles noires, fauves ou nuisibles, font du jour la nuit, et vice verni .

La gazelle fait exception à cette règle générale, en se couchant, le soir, avec le soleil, pour aller au gagnage à la pointe du jour.

Voici comment je suis arrivé à connaître cette particularité, qui, selon moi, prouve que la gazelle est le plus timide et le plus craintif des animaux de la création.

En parcourant les crêtes d'une montagne connue dans le cercle de Constanline sous le nom de Zemzer, je rencontrai sur un point culminant et découvert une quantité considérable de fumées et un grand nombre de chambres de gazelles.

Cjpmmc celte demeure me parut fréquentée depuis longtemps et vidée depuis peu, je pensai que ces dames avaient été dérangées par une bête ou un bruit quelconque; ayant trouvé, à trois ou quatre cents mètres de là, un rocher qui dominait le pays, je m’y installai pour y passer la nuit et suivre les rugissements du lion qui m’avait été signalé.

Le soir, au moment où le soleil allait disparaître à b horizon, j'aperçus un troupeau de gazelles marchant à la file et se dirigeant vers la demeure que j’avais reconnue.

Je les comptai, elles étaient six, dont un seul mâle, qui tenait la tête. Le chef de ce petit sérail arriva droit aux charrfbres dont j’ai parlé, gratta le sol deux ou trois fois, puis se mit à genoux et se coucha. Un moment après tout le troupeau était couché autour de son chef.

Je les observai jusqu à la nuit sans qu elles quittassent leurs demeures, et, quand les premières

lueurs me permirent de voir jusque-là, elles y étaient encore.

Ce ne fut qu'au moment où je me levai pour rentrer sous ma tente que le mâle donna l’éveil en frappant du pied, et que les gazelles quittèrent leurs reposées en s’étirant comme des paresseuses trop lot éveillées..

Ne voulant' point troubler ces pauvres bêtes, je m’éloignai en suivant une direction opposée et pus les voir longtemps immobiles à la même place.

Celte observation, que j’ai pu renouveler depuis, m’a donné la certitude que la gazelle dormait la nuit, de peur de rencontrer des animaux nuisibles sur son chemin; et ce qui prouve qu’il n’v a pas d’autre raison à cette habitude, c’est que ses demeures, au lieu d’être cachées comme celles des autres animaux, se trouvent toujours soit, sur un plateau, soit sur un versant parfaitement découvert, afin d’éviter toute surprise.

Sans rien affirmer sur la gazelle du désert, je crois qu’elle doit se garder de la même manière; car, dans les premiers jours du siège de Z nicha, en 1849, j’en ai vu qui venaient, tous les matins à la pointe du jour, et tous les soirs un peu avant le coucher du soleil, s'abreuver en aval d’une source gardée par un de nos postes. Le bruit de la fusillade et du canon finit par les éloigner et les obliger à chercher des parages plus tranquilles.

LA CHASSE AU LION. H5

La gazelle et le lion sont les deux extrêmes pour le moral et le physique.

Elle est timide autant qu’il est audacieux, faible autant qu’il est fort, belle par la linesse, la distinction, la délicatesse de ses formes et la douceur de son regard, comme il est beau par sa prestance de roi tenant son trône du ciel, par les proportions de son corps pétri de force, de souplesse et d’élégance, et la fierté placide de son regard, qui impose le respect et magnétise.

Si l’espèce humaine n’avait pas dégénéré, on pourrait comparer la gazelle à la femme et le lion à l'homme; mais,, s’il reste quelques femmes qui méritent celte comparaison, et il en reste, le plus bel homme de notre siècle paraîtrait bien laid à côté du roi des animaux. Les Arabes rendent justice au mérite personnel de la gazelle, et surtout à la beauté de ses yeux, ce qui ne les empêche pas de lui faire une guerre à outrance.

Dans le Sud, ils la chassent comme l’antilope et avec des lévriers.

A moins qu’un troupeau ne soit cerné par un grand nombre de cava]jrrs et qu’il ne perde la tête, les jeunes et les femelles restent seuls au pouvoir des chasseurs; les adultes se tirent toujours d’affaire; car leur vitesse et leur fond sont supérieurs à ceux «les meilleurs lévriers.

Dans le Tell, les Arabes font des battues qui oui

pour objet de chasser les gazelles d’une montagne, à une autre.

Des hommes cachés sous bois ou derrière un rocher occupent les accourres, tenant des lévriers en laisse, et, lorsque le troupeau passe à proximité, ils les lâchent sans bruit, de sorte que souvent plusieurs gazelles sont portées bas d’effroi ou par surprise, sans avoir été courues.

Les fumées de la gazelle, séchées au soleil et réduites en poudre, donnent un goût et une odeur très-agréables au tabac que l’on fume en Algérie. L’est, selon moi, ce qu’il y a de meilleur dans cet animal, qu’il vaut mieux voir et avoir vivant que mort, tant il est intéressant et joli.

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