CHAPITRE Vlll
LE l'ORC-ÉHC ET LE ME MJ GIlilEli
LK l'OHC-ISl'lC
11 y a à Constynline plusieurs clubs un sociétés de chasseurs de porc-épic, que les Arabes appellent hatcheichia , parce qu’ils fument le hatchich en guise de tabac. Les membres de ces différents clubs sont d’origine kabyle.
Leur qualité de hutcheichi , c’est-à-dire d’homme qui perd la raison en fumant , leur a valu le mépris de tous les indigènes. Afin de se consoler de cette réprobation générale, ils se réunissent, tous les soirs, pour fumer au son du tam-tam et hurler comme des bêtes jusqu’à ce qu’ils tombent sous le poids du sommeil et du hatchich.
11 existe entre les différents clubs une rivalité telle, qu’avant la prise de Constantine et le jour de
la fcte du printemps ceux de la porte d’El-Kantara
cl ctîiix de la porte Jebia sc livraient des batailles sanglantes dans lesquelles l’arme offensive et défensive était pour tous la massue.
L’autorité française a mis un terme à ces rencontres dans les murs de la ville; mais ces messieurs sc dédommagent quand ils se trouvent en présence sur le théâtre de leurs opérations cynégétiques.
Les hatcheichia aiment la chasse au porc-épic avec une passion difficile à comprendre quand on ne sait pas toutes les difficultés qu’ils sont obligés de vaincre pour prendre un de ces animaux. C est ce que je vais faire en sorte d’expliquer de mon mieux.
Le porc-épic a les mœurs et les habitudes du blaireau, duquel il ne diffère que par la cuirasse dont l’a doué la nature afin de le préserver des hyènes et des chacals, qui souvent habitent le même terrier que lui. Il se creuse des demeures à une grande profondeur et toujours au pied d’un rocher.
Dans les environs de Bougie et de Ghelma, nos soldats en ont pris des quantités fabuleuses avec des lacets en laiton ; il est probable qu il s en trouvait autrefois aux environs de Constantine, qui sont trèsrocailleux et remplis de terriers où les chacals pullulent ; mais les hatcheichia ont du les exterminer , puisqu’il n’en reste plus.
C'est ordinairement à la fin de l hiver que les chasseurs de porc-épic se mettent en campagne. Comme ils sont obligés de marcher plusieurs jours
avant de pouvoir chasser, comme chaque déplacement dure au moins un mois et qu’ils savent par expérience que leurs habitudes 11e leur donnent aucun droit à l’hospitalité arabe, ils font des préparatifs eu conséquence.
La veille du jour fixé pour le départ, on se réunit dans la salle du club et on y fait ripaille jusqu’à l’ouverture des portes. Ceux qui n’ont pas le bonheur de faire partie de l’expédition font* la conduite à leurs confrères, qu’ils embrassent en les quittant comme s’ils ne devaient plus les revoir.
Les chasseurs, d’ordinaire au nombre de huit ou dix, promettent monts et merveilles pour l’honneur du club, et partent, précédés d’un ou deux baudets qui portent les outils et les jnunitions de bouche, et suivis de quelques couples de chiens griffons presque toujours galeux. Chacun d’eux est armé d’un bâton de cinq pieds de long, à l’extrémité duquel est adapté un morceau de fer eu forme de lance avec des dents comme celles d’une scie.
C’est l’instrument desliné à pourfendre l’ennemi et à le tirer hors du trou. Des marteaux en fer de toutes les formes et de toutes les dimensions ornent la ceinture des plus robustes, dont la mission est d’élargir les voies pour livrer passage à un enfant de dix à douze ans, le plus petit, le plus malingre, le plus allongé de la création, qui, s’il marchait sur les mains, ressemblerait à un basset.
Cot avorton est couvert des pieds à la tète d’un vêtement de peau qui lui donne un faux air d’araignée, et qui est sa cuirasse, à lui. C'est pourtant là le héros, l’Hercule de la bande, car c’est toujours lui qui attaque l’animal.
Après avoir marché plusieurs jours à travers les montagnes et les plaines, couchant à la belle étoile, sous la protection des douars, qui leur permettent à peine de camper à portée de fusil, ils arrivent à un terrier dont ils ont connaissance, ou qui leur a été signalé.
Le porc-épic a laissé tomber quelques plumes qui accusent sa présence; des traces nombreuses et de bon temps indiquent sa sortie et sa rentrée habituelles. 11 ne saurait y avoir doute : cette demeure est habitée.
Les chiens, découplés, disparaissent dans les bouches du terrier, et, aux premiers coups de voix qui se font entendre, les chasseurs répondent par un hourrah joyeux, et disposent les outils qui doivent servir au siège de la place.
Lorsque tout est prêt pour ouvrir la tranchée, on cherche le bipède qui remplit les fonctions de basset, pour l’envoyer en reconnaissance ; mais c’est en vain, il a disparu avec sa lance, et l’on a beau le demander aux échos d’alentour, en l’appelant par les noms les plus tendres, celui sur qui repose l’orgueil du club et l’espoir de l’expédition est invisible.
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Pendant que les chasseurs se désolent et le croient perdu, les chiens sortent du terrier, le poil hérissé; puis, derrière les chiens, apparaît bientôt un pied, ensuite une jambe sortant à reculons, et, peu après,
# le corps et la tète de l’enfant, qui jette au milieu de ses compagnons un porc-épic presque aussi grand que lui, et plein de vie, quoique transpercé par le fer de la lance, qu’il mord à belles dents, comme s’il voulait l’arracher.
L’animal ayant été tué d’un coup de couteau sous la gorge, on lui ouvre le ventre, afin de le vider, et on remplace les intestins par des plantes aromatiques mêlées à quelques poignées de sel. Cette opération a pour objet de conserver le porc-épic jusqu’à la fin de la campagne, et de le taire figurer sur la table du club à Constantine.
11 est bon de dire que les choses ne se passent pas toujours ainsi, et que, le plus souvent, ce n’est qu’après plusieurs jours de siège et de travaux pénibles que l’animal est pris, quand toutefois il est pris ; car il arrive quelquefois que les voies sont si étroites et les parois du rocher si dures, que, malgré les pinces, les marteaux et la passion des travailleurs, l’enfant, quelque fluet qu’il soit, ne peut arriver jusqu’ati dernier réduit du porc-épic, et qu’il faut renoncer à la prise.
Ces chasseurs parcourent ainsi les cercles de Constantine, de Ghelma et de Bône. J’en ai ren-
contré môme dans le cercle de la Calle, à soixante lieues de leur point de départ. Leurs expéditions sont plus ou moins heureuses, et, s’il arrive qu’ils rentrent avec une douzaine d’animaux, qui leur servent à faire ripaille pendant plusieurs jours, quelquefois aussi, après un mois de marches, de fatigues et de privations, ils n’apportent qu’un seul porc-épic.
Lorsque ce cas se présente, les membres du club se réunissent comme d’habitude, pour fêter la rentrée de leurs frères, et l’animal rôti est servi sur un plat de bois, et placé au milieu de l’assemblée, qui forme le cercle autour de lui et le contemple avec bonheur.
Le président du club invite son voisin de droite à se servir ; celui-ci touche le bord du plat du bout des doigts de la main droite, qu’il porte à ses lèvres, en disant : J’en ai assez. Tous les convives imitent son exemple, et se rejettent sur le couscoussou et les dattes qui entourent le plat d’honneur. Puis on chante à lue-tête, en s’accompagnant des mains et du tam-tam, les* exploits passés, présents et avenir, et la pipe fait le reste.
Le club se réunit le lendemain, le surlendemain et tous les jours de même, jusqu’à ce que les voisins se plaignent du tapage que font les hatchcichia pendant la nuit, de l’infection insupportable qu’exhale le porc-épic passé à l’état de putréfaction complète, usqu’à ce qu’en lin la police intervienne pour met-
LA CHASSE AC LION
tre à la porte la chasse et les chasseurs, qui s’en von! ouvrir ailleurs leurs séances.
A propos du porc-épic, je suis bien aise de rappeler ici un fait dont j’ai été témoin et qui vient à l’appui de ce que j’ai dit au chapitre de l’hyène. Ayant rencontré un jour une troupe d’hatcheichia assiégeant un terrier, je mis pied à terre pour assister au dénoûment.
Après plusieurs heures d’un travail acharné, une hyène fut prise et tirée dehors par un enfant de douze ans, qui avait logé deux pieds de sa lance dans le corps de l’animal.
Des chasseurs européens eussent été tiers de ce résultat; les hatcheichia en furent mécontent s et humiliés : mécontents, parce qu’à leurs yeux c’était un mauvais augure* et humiliés, parce que les Arabes des environs qui étaient venus assister à leurs travaux les accablèrent de toutes sortes de mauvaises plaisanteries.
11 va sans dire que l’animal fut laissé sur le terrain pour servir de pâture à ses pareils, et que les chasseurs quittèrent le pays pour se soustraire aux invectives des Arabes et chercher ailleurs des réduits mieux fréquentés.
Coqgme ils ne font que deux ou trois campagnes par an , afin de se tenireux et leurs chions en haleine, les hatcheichia chassent les hérissons. Quand le ciel est serein et la lune bonne, ils partent de Constan-
lino dans l’après-midi avec quelques couples de griffons, et ils vont battre la plaine toute la nuit. Dès qu’un chien rencontre la voie du hérisson, il se récrie et est rallié par les autres, qui chassent de concert. comme s’il s’agissait d’un cerf ou d’un sanglier.
Dès qu’il se voit pris, l'animal se roule comme un manchon, opposant les pointes dont il est couvert aux dents de la meule. Un des chasseurs le prend avec le pan de son burnous, le met dans son capuchon, et la chasse continue ainsi jusqu’au matin.