‹ La chasse au lion Jules GerardChapitre 4 sur 20 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

LA CIIASKE AU UrtN CHEZ LES ARABES

Les Arabes, ayant beaucoup à souffrir des ravages que las lions font dans leurs troupeaux, ont dû prendre des mesures pour les protéger.

Depuis que l’expérience leur a démontré que le fusil seul était un moyen de destruction plus dangereux pour l’homme que pour le lion, ils opposent la ruse à l’audace de cet animal, qu’une trop grande confiance en sa force fait souvent tomber dans les pièges qui lui sont tendus.

Il est vrai que le fusil vient toujours au secours du piège; mais ce n’est que lorsque le lion ne peut plus atteindre ses ennemis qu’ils l’accablent de baillas et d’injures. «

:: Avant de parler des tribus qui, de loin en loin, tuent un lion à leur corps défendant, et de la manière dont elles s’y prennent, je crois devoir faire

connaître les moyens de destruction qui ne font courir aucun danger à l’homme.

Je mettrai la fosse [zoubia chez les Arabes) en première ligne, parce que le plus grand nombre des dépouilles que les indigènes apportent sur nos marchés ont été dérobées ainsi.

Comme j’ai commencé cet ouvrage par un chapitre sur les mœurs et coutumes du lion, je n’en, parlerai ici que brièvement, pour l’intelligence de ce qui va suivre.

Afin d’éviter le voisinage des lions, qui habitent en tous temps les montagnes les plus boisées, les Arabes ont soin de s’en écarter avec leurs tentes et leurs troupeaux pendant les saisons du printemps, de l’été et de l’automne.

Le lion ne se levant qu’au crépuscule du soir pour chercher sa nourriture, il s’ensuit que, pendant ces trois saisons où les nuits sont courtes, les douars établis à huit ou dix lieues des montagnes n’ont rien à craindre de cet animal, qui a l’habitude de rentrer dans son repaire à la pointe du jour.

11 est vrai que, chaque tribu a^ant son territoire limité, il en est peu qui puissent s’éloigner autant; alors les pertes sont subies par une seule fraction, tandis que ses voisines dorment en paix.

LA CHASSE AU I.Ul.N . 43

Au commencement de l’hiver, il faut que les populations se rapprochent des montagnes, tant pour abriter leurs troupeaux que pour faire provision de bois.

C'est à cette époque que les lions, dont l’appétit est aiguisé par le froid, font bombance aux dépens de tous.

Dans les contrées où cet animal nuisible se trouve ordinairement, les Arabes, trop paresseux pour travailler eux-mêmes, font venir, des Kabyles, qui, pour une somme assez modique, creusent une fosse de dix mètres de profondeur sur une largeur de quatre à cinq mètres, en forme de puits et plus étroite à l’orifice qu’à la base.

Cette fosse est toujours creusée sur l’emplacement que le douar 1 doit occuper pendant la saison d’hi- .ver. Les tentes sont dressées en rond-point autour de la fosse, de manière qu elle se trouve en amont par rapport au centre du douar.

L’enceinte ayant été entourée extérieurement d’une haie de deux à trois mètres, formée avec des arbres coupés à cet effet, la fosse se trouve cachée à qui regarde du dehors.

Afin que les troupeaux ne tombent point dans la fosse pendant la* nuit, on a soin de l’entourer en aval d’une seconde haie intérieure qui se relie aux

‘ Réunion de tentes, qui varie entre dix et trente.

tentes. Le soir venu, les troupeaux sont parqués tlans l’enceinte, et les gardiens veillent à ce qu’ils se tiennent en amont le plus près possible de la fosse.

Le lion, qui a l’habitude de franchir la haie d’amont en aval pour sa plus grande commodité, arrive près du douar, entend les cris, sent les émanations du troupeau dont il n’est séparé que par quelques mètres, il bondit et tombe en rugissant de colère dans la fosse, où il sera insulté et mutilé, lui, l’emblème du courage et de la force, lui, dont la voix imposante faisait trembler la plaine et la montagne, il mourra misérablement assassiné par des lâches, des femmes et des enfants.

Au moment où il a franchi la haie et où le troupeau épouvanté a foulé aux pieds les gardiens endormis, tout le douar s’est levé en masse.

Les femmes poussent des cris de joie, les hommes brûlent de la poudre pour prévenir les douars voisins; les enfants, les chiens, font un vacarme infernal; c’est une joie qui approche du délire et à laquelle chacun prend une part égale, parce que chacun a des pertes particulières à venger

Quelle que soit l’heure de la nuit, on ne dormira plus.

Des feux sont allumés, les hommes égorgent des moutons, les femmes préparent le couscoussou, on fera ripaille jusqu’au jour.

Pendant ce temps, le. lion, qui a fait d’abord quel-

LA CHASSE Al -LION.

ques bonds immenses pour sortir de la fosse, le lion, dis-je, s’est résigné.

Il entend tout ce bruit, toutes ces voix; il a compris qu’il est perdu, qu’il mourra là d’une mort honteuse et sans défense; mais il recevra les injures et les balles sans se plaindre et sans sourciller.

Avant la pointe du jour, les Arabes voisins, prévenus par les coups de fusil, sont arrivés en foule, de peur de perdre quelque chose du spectacle auquel ils sont conviés.

Ceux-là aussi amènent leurs femmes, leurs enfants et leurs chiens.

Il est si bon de voir souffrir un ennemi dont on n’a plus rien à craindre et qu’on peut insulter et frapper impunément 1

Ce qu’il y a de remarquable dans ces circonstances, c'est que les femmes et les enfants, mais surtout les femlnes, sont toujours les plus acharnés et les plus cruels.

Est-ce chez les femmes arabes le propre de la sauvagerie ou le sentiment de leur faiblesse? c’est ce que je ne saurais dire. Mais j’aime à croire qu’il n’en serait point ainsi des dames françaises, et j’espère qu’il s’en trouverait parmi elles qui demanderaient la grâce du lion, ne serait-ce que pour le voir attaquer à sa sortie de la fosse, mais alors franchement, loyalement et en face.

Cependant le jour si impatiemment attendu vient

de solaire, et les plus hardis enlèvent la haie qui entoure la fosse, pour voir le lion de plus près et juger de son sexe et de sa force.

Comme le mal qu’il a fait est en raison de sa puissance, il doit être traité conséquemment.

Si c’est une lionne ou un jeune lion, les premiers qui l’ont vu se retirent en faisant la moue, pour faire place aux curieux dont l’enthousiasme est déjà calmé en voyant la déception de ceux qui les ont précédés.

Mais, si c’est un lion mâle, adulte et à tous crins, alors ce sont des gestes frénétiques, des cris à l’avenant; la nouvelle court de bouche en bouche, et les spectateurs qui sont sur le bord de la fosse n’ont qu’à bien se tenir pour ne pas y être précipités par la foule impatiente de voir à son tour.

Après que la curiosité générale a été satisfaite et que chacun a jeté sa pierre et ses imprécations au noble animal, les hommes arrivent armés de fusils et tirent sur lui jusqu’à ce qu’il ne donne plus signe de vie.

C’est ordinairement après qu’il a reçu une dizaine de balles sans bouger, sans se plaindre, que le lion lève majestueusement sa belle tête pour jeter un regard de mépris sur les Arabes qui lui ont envoyé leurs dernières balles, et qu’il se couche pour mourir. .

Longtemps après et lorsqu’on est bien sûr que

l’animal est mort, quelques hommes descendent dans la fosse au moyen de cordes, et l’entourent d’un filet assez solide pour supporter le poids du lion, qui, lorsqu’il est mâle et adulte, ne pèse pas moins de six cents livres.

Des cordes sont fixées à un tour en bois consacré à cet usage et planté en terre en dehors de la fosse, auquel s’attellent les hommes les plus vigoureux de l’assemblée, afin de hisser le cadavre du lion et les hommes qui sont descendus dans la fosse.

Après que cette opération, toujours très-longue, est terminée, les mères de famille reçoivent chacune un petit morceau du cœur de l’animal, qu elles font manger à leurs enfants mâles pour les rendre forts et courageux.

Elles arrachent tout ce qu’elles peuvent de sa crinière pour en faire des amulettes qui ont la même propriété; puis, lorsque la dépouille a été enlevée et la chair partagée, chaque famille rentre dans son douar respectif, où, le soir, sous la tente, l’événement de cette journée sera longtemps encore l’histoire favorite de tous.

Après la fosse vient l'affût ou melbeda , dont la véritable signification est le mot cachette.

11 y eu a (le deux sortes : l'affût sous terre et l’affût sur un arbre.

Pour le premier, on creuse un trou d’un mètre de profondeur sur trois ou quatre de largeur; après l’avoir recouvert de troncs d’arbres chargés de grosses pierres, on jette par-dessus toute la terre dcblaj ée, et on ménage d’un côté quatre ou cinq créneaux pour les tireurs, et de l’autre une ouverture qui sert de porte et que l’on ferme en dedans par un bloc de rocher.

Ces sortes d’affûts sont construits sur le bord d’un sentier habituellement fréquenté par le lion.

Comme il serait difficile d’ajuster l’animal quand il ne fait que passer, les Arabes ont l’habitude de placer un sanglier, tué à cet effet, sur le sentier et en face des créneaux. C'est lorsque le lion s’arrête pour flairer l’appât que les hommes cachés dans l’affût font feu tous à la fois.

11 est rare que l’animal reste sur place; le plus souvent, après avoir reçu plusieurs balles, il bondit dans la direction de l’affût,' sur lequel il passe sans se douter que l’ennemi qu’il cherche est là, sous ses pieds; puis, après avoir épuisé ses forces en bonds furieux dans tous les sens, il gagne le premier bois qui se trouve dans les environs.

Quelquefois les Arabes qui ont affûté le lion font appel à la tribu pour le suivre aux rougeurs et le tuer; mais, comme dans ce cas il y a toujours

mort d’homme, le plus souvent ils renoncen! à le suivre et le laissent se guérir des blessures qu'il a reçues, ou mourir tranquillement dans son Ibrt .

L'affût sur un arbre est construit de la même manière que le précédent, à l'exception des pierres cl de la terre, qui sont remplacées par des branches pour cacher les lireurs.

On choisit un arbre assez élevé, placé près d’un chemin, et on s’établit dans le milieu.

Ces deux sortes d’affûts sont ordinairement fixes et servent à plusieurs générations. 11 arrive cependant quelquefois «pie, lorsqu’un lion a ravi soit un bfieuf, soit un cheval, dans le voisinage d’un douar, h‘3 Arabes construisent à la lui te un melbeda pour tuer l’animal s'il revient pendant la nuit suivante.

Le plus souvent ils en sont pour leurs frais ; car le, lion, friand de la chair des animaux qu'il vient d’égorger, se mot en quête sur un autre point, laissant ses restes, en grand seigneur qu’il est, aux hyènes, aux chacals et aux vautours.

DES TRIBUS QUI CHASSENT I h I.10N

11 y a dans la province de Constanline trois fractions de tribus qui tuent, à leur corps défendant.

quelques-uns des lions qui viennent s'établir chez

LA CHASSE Aï' LION.

elles, sans que pour cela elles répondent aux prières des autres fractions leurs voisines, lorsqu’elles sont à leur tour décimées par un de ces animaux.

Ces fractions sont les Ouled-Meloul, établis chez les Haractah; les Ouled-Cessr, de la tribu des Sef)nia, et les Che/jatma , frac! ion étrangère, établie depuis environ quarante ans dans le cercle d’Aï/?- Beïda .

Comme l’action de tuer le lion n’est méritoire qu’autant que celui qui l’attaque est exposé aux dents et aux griffes de l'animal, et qu’à mes yeux la manière dont les Ouled-Meloul et les Onled-Cessi se comportent leur donne une grande supériorité sur les Chegatma, je ne parlerai de ces derniers qu’en seconde ligne.

Les Ouled-Meloul comptent environ quatre-vingts fusils, et sont établis au pied du Sid-Reghis et sur le versant sud du Chepka; les Ouled-Cessi, qui ont à peu près le même nombre de combattants, habitent en été la plaine de Kercha et les crêtes du Gnerioun, une des plus hautes montagnes du cercle de Constant ine, dont elle est. distante d’environ douze lieues; en hiver, ils se rapprochent d’une autre montagne qui a nom Zerazrr'v t se trouve à deux lieues au sud du Guerioun.

Excepté quelque' lion voyageur qui prend la première de ces montagnes comme un gîte d’étape pour continuer, la nuit suivante, sa route à travers les

plaines, le Guerioun n’en recèle. que de loin en loin.

Il n’en est pas de même du Zerazer, qui, tous les ans, alors que YAurès, le Bouarif et le Fedjouj sont couverts de neige, sert de refuge tantôt à un vieux lion devenu frileux, tantôt à une lionne qui cherche un bon quartier d’hiver pour ses lionceaux, et quelquefois à une famille entière.

Le Zerazer est une montagne peu boisée; mais ses flancs et ses crêtes sont couverts d’énormes rochers dans les anfractuosités desquels les lions trouvent de bons repaires à l’abri de tous les vents.

Au pied de la montagne sont les douars des Ouled-Cessi et des troupeaux nombreux. Comme on le voit, il y a là toutes les conditions d'existence que peuvent désirer les émigrants; aussi ceux qui y viennent n’ont-ils garde de s’en aller tant qu'ils aperçoivent. de la neige sur les montagnes qu’ils ont abandonnées.

Quand l’arrivée d'un lion a été signalée soit par l’enlèvement de quelque bétail, soit par ses rugissements, la nouvelle en est portée de douar en douar, ce qui n’empêche pas qu’on se laisse manger la laine sur le dos pendant huit ou dix jours.

Ce n’est qu’aprèsque le lion a fait éprouver des .pertes sensibles, et qu’il ne paraît pas disposé à quitter le pays, que l’on prend rendez-vous pour le chasser.

Ces sortes d’assemblées, auxquelles j’ai assiste

LA CHASSE AL LION

plusieurs fois, sont pleines d’intérêt pour celui qui comprend la langue des indigènes et la gravité des motifs qui en font l’objet.

Au lieu d’un beau carrefour ombragé de chênes séculaires ou d’un pavillon de chasse, qui sont les rendez-vous habituels de nos veneurs et chasseurs de France, ici on se rallie sur un feu allumé au pied de la montagne.

Au lieu des beaux équipages, des uniformes brillants qui attirent les curieux et les importuns, on voit arriver modestement à pied une cinquantaine d’hommes, dont les défroques réunies ne valent pas la livrée d’un valet de limier.

(Ihacun d’eux porte un fusil sur l’épaule, un pistolet et un yatagaïf à la ceinture, et vient prendre place autour du feu.

Une douzaine de chiens, au poil long et rude, à la physionomie rébarbative, rôdent autour des -chasseurs, et passent le temps à s’entre-déchirer sans que leurs maîtres fassent rien pour les empêcher.

J’ai vu, dans une de ces réunions, un chien étranglé et dévoré par les autres, sans qu’un seul des Arabes présents ait daigné quitter la place qu’il occupait à l’assemblée; il est vrai que c’était au moment du rapport et que les quêteurs avaient connaissance de deux lions mâles et adultes.

L’arrivée des hommes qui ont été chargés de faire le bois est d’un intérêt saisissant.

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