‹ La chasse au lion Jules GerardChapitre 5 sur 20 · I.A CHASSE AC LION · texte numérisé non relu

I.A CHASSE AC LION

En effet, il ne s’agit pas ici d’un loup, d’un cerf ou d’un sanglier, pauvres bètes dont on a raison avec une balle depuis que les veneurs ont l’ait place aux sportsmen et le couteau de cliassc à la carabine.

On aura affaire à un animal qui porte en lui la force de quarante hommes, armé de grilles et de dents dont tous les membres de rassemblée ont pu voir les effets et dont plusieurs ont senti les étreintes, alors que, criblé de balles et mourant, il s'acharnait, malgré leurs efforts, sur le cadavre d’un parent ou d’un ami.

Quoique les Arabes soient peu impressionnables, • il est facile en ce moment dé juger la valeur de chacun d’eux et la manière dont il se comportera pendant l’action.

Je dois leur rendre celle justice, que, même parmi les plus jeunes, et il y en a d’imberbes, on ne rencontre pas de fanfarons.

Cela tient, sans doute, tà ce que chacun doit payer de sa personne et que ceux qui en sont reconnus incapables sont exclus de l’assemblée et restent au douar en butte aux plaisanteries des femmes, eu attendant leurs malédictions, si, comme de coutume, le lion ne succombe pas sans faire quelques victimes.

Dès que les hommes qui ont détourné l’animal ont fait rapport des connaissances qu’ils ont pu avoir sur son sexe, son âge et son repaire, en le jugeant par le pied, on prend des mesures pour procéder à l’attaque.

À cet effet, les quêteurs se retirent à l’écart de l’assemblée, avec quelques vieillards à barbe blanche qui plient sous le poids des années, et retrouvent, pour ce jour-là, toute l’énergie de leur jeunesse.

Après un long conseil, dans lequel chacun dénué son avis sur le mode d’attaque qui lui paraît le meilleur, on prend, à l’unanimité, une décision dont l’assemblée’ reçoit communication et qu’elle exécute sans commentaires.

Les armes avant été llambées et chargées avec le

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plus grand soin, cinq ou six chasseurs, choisis parmi les plus jeunes, sont envoyés sur les crêtes de la montagne avec mission de suivre toutes les manœuvres du lion, depuis l’attaque jusqu’à la mort, et de correspondre avec leurs frères au moyen de signes de convention, fort simples pour les indigènes et curieux autant qu’incompréhensibles pour l’ Européen qui n’en a point la clef.

Lorsque les guetteurs ont atteint les postes d'observation qu’ils doivent occuper, le reste de la troupe se met en mouvement, précédé des quêteurs, et gravit les pentes qui doivent le rapprocher du repaire du lion.

Comme les lionnes, accompagnées de leurs lionceaux et les jeunes lions ne se comportent pas de la même manière que les lions adultes, et comme, pour l’intelligence de ces chasses, il faudrait un récit

spécial de chacune d’elles, je supposerai qu’il a été lait rapport d’uu lion mâle et adulte, parce qu’il est plus dangereux et plus difficile à tuer que les lions plus jeunes et même que les lionnes suivies de leurs lionceaux.

S’il est vrai qu’en vénerie un animal bien attaqué est presque toujours pris, il est également vrai que le succès de la journée dépend ici beaucoup de l’attaque.

Lorsque le valet de limier manœuvre pour raccourcir sou eneeinle, il n’a qu’une crainte, c’est celle de la l’aire vider à l’animal qui a pris vent du trait.

L’homme qui travaille pour détourner un lion a, comme on le pense bien, mille raisons péremptoires pour éviter le rocher ou l’arbre sous lequel sa bcle est sur le ventre; aussi est-il bien rare qu’il puisse le rembucher d’une manière certaine.

Les chasseurs, étant arrivés à une portée de lusil du repaire supposé, le tournent en amont en observant le plus grand silence et s’arrêtant lorsqu’ils croient le dominer.

Comme le sens de 1 ouïe est très-subtil chez le lion, il arrive quelquefois qu’il entend les pas des chasseurs ou une pierre qui a roulé, et alors il se lève et marche dans la direction du bruit.

Si l’un des guetteurs l’aperçoit, il prend le pan de son burnous dans la main droite et le fait tourner devant lui, ce qui signilie : Je le vois.

LA CHASSK AU LION

Un (les chasseurs sort du groupe, se inet aussitôt en rapport avec cet homme en agitant son burnous de droite à gauche, ce qui veut dire : Ou est-il? et Que fait-il?

Si le lion est immobile, le guetteur ramasse les deux pans de son burnous dans la main, il les élève à la hauteur de sa tète, puis il les laisse tomber et marche quelques pas devant lui en répétant le môme signe, qui se traduit par : Il est immobile devant vous et à quelque distance.

Si le lion marche adroite ou à gauche, il marche lui-même dans la direction du lion en agitant son burnous, soit de gauche à droite, soit de droite à gauche.

Si enfin l’animal se dirige vers les chasseurs, le guetteur leur fait face et agite violemment son burnous de bas en haut en criant de toutes ses forces : Aon likoum! « Prenez garde à vous! »

A ce signal, les chasseurs se forment en bataille sur un rang, et, s’ils le peuvent, ils s’adossent à un rocher de manière à ne pas être tournés.

Malheur à celui qui n’aura pas entendu à tempsle cri du guetteur et sera resté à quelque distance de ses camarades.

Dès que le lion l’aperçoit, il bondit veis lui, et, quelle que soit la contenance de cet homme en se voyant chargé, soit qu’il tourne les talons pour gagner un arbre ou un rocher, soit qu'il attende de pied ferme et fasse feu à bout portant, de

toule façon c’cst un homme mort, à moins que, par un hasard providentiel, l’animal ne soit tué roide.

Commeon le voit, la tactique est on ne peut plus simple : il s’agit seulement d’opposer au lion autant de fusils qu’il a de dents et de griffes; mais, pour que la partie soit égale, il faut que ces fusils se protègent mutuellement, qu’ils ne se désunissent jamais, et que chaque combattant soit inaccessible à la crainte et d’avance prêt à faire le sacrifice de sa vie pour protéger celle de son voisin.

Quand les chasseurs ont pu se réunir avant l atlaque et s’adosser à un rocher, le lion passe majestueusement devant eux , espérant que sa présence portera le trouble dans les rangs, et, dans ce cas, il fond bravement sur la troupe ébranlée, qui est mise en déroute, laissant un ou deux des siens au pouvoir de l’ennemi.

Si personne ne bouge et si le lion ne voit point d’hésitation parmi les chasseurs, il passe en murmurant de sourdes menaces à vingt ou trente pas des fusils braqués sur lui. C’est là le moment décisif : au commandement de l’un des anciens de la troupe, chacun fait feu de son mieux et jette son fusil pour s’armer du pistolet ou du yatagan.

Pour les chasseurs européens, il paraîtra étonnant que trente coups de feu tirés à vingt pas sur un animal qui présente le liane ne suûsent pas

toujours pour le tuer sur place. C’est pourtant eu qui arrive six lois sur dix.

La vie est si Jillicile à arracher du corps du lion, que, quel que soit le nombre de balles qui l’auront louché, il ne mourra pas encore si le cœur ou lu cerveau n’ont pas été atteints.

Cependant, s’il a été renversé par cette grêle du balles, avant qu'il ail pu se relever, tous les chasseurs sont sur lui, les uns armés de pistolets, les autres d’aruies blanches, tirant, frappant à l’envi les uns des autres, et Unissant presque toujours à laisser quelques lambeaux de chair dans les griffes de l’animal expirant.

Ce qu il y a de remarquable chez le lion, c’est que, plus il est près de mourir, plus il est dangereux.

Ainsi, lorsque pendant l’action, mais avant qu’il soit blessé, il peut atteindre un des chasseurs, il su contente de lé renverser comme un obstacle, et l'homme, s il est couvert de bons burnous, en est souvent quitte pour quelques coups de griffes sans gravité.

A-t-il déjà reyu une ou plusieurs balles, il lue ou déchire celui qu’il a pu saisir, souvent même il le prend dans sa gueule et le porte en le secouant jusqu’au moment où il aperçoit d’autres chasseurs sur lesquels il se jette à leur tour.

Mais lorsque; grièvement atteint, blessé à mort,

par exemple, il peut s'emparer d’un homme, il l’attire sous lui en l'étreignant de ses griffes puissantes, et, après avoir placé sous ses yeux la ligure du chasseur malheureux, il semble, comme le chat avec la souris, se réjouir de son agonie.

Tandis que ses ongles déchirent doucement les chairs de la victime, ses yeux flamboyants sont lixés sur ceux de l’homme, qui, fasciné par ce regard, n’ose ni crier ni se plaindre. De temps en temps le lion promène son énorme et rude langue sur la lace du moribond, puis il fronce ses lèvres à la manière du chat, et lui montre ainsi toutes ses dents.

Cependant les parents ou les amis de l'infortuné chasseur ont fait appel aux plus courageux de la troupe, et ils s’avancent coude à coude, le fusil à l’épaule et le doigt sur la détente, vers le lion, qui les regarde venir et les attend.

Comme les balles dirigées contre le lion pourraient atteindre l’homme, il faut l’approcher asse^ près pour le tirer à bout portant. C’est ordinairement un parent de la victime qui se dévoue en ce cas, et toujours seul, laissant les autres chasseurs à une vingtaine de pas en arrière.

Si le lion est à bout de forces, il broie la tète de l’homme qu’il tient sous lui au moment où il voit le canon du fusil s’abaisser vers son oreille, puis il ferme les yeux pour attendre la mort.

Si, au contraire, l’animal peut encore agir, il

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s’empresse de tuer le chasseur en son pouvoir pour bondir sur le téméraire qui ose venir à son secours.

Comme on le voit, le rôle de celui qui s’avance pour donner le coup de grâce est des plus périlleux; car, le lion se tenant couché sur le corps du chasseur dans une immobilité complète, il est impossible dé juger de son état et de ses intentions; de sorte que, de même qu’on peut l’approcher impunément et lui mettre le bout du canon dans l’oreille, de même on peut, avant d’avoir le temps de faire feu, être terrassé et mis en pièces, malgré le renfort des fusils qui sont à quelques pas de là.

Les Arabes ont l’habitude de détacher un seul tireur en cette circonstance, parce que, lorsqu’ils ont fait autrement, il y a eu trouble, confusion, et, par suite, il çst arrivé que des balles dirigées contre le lion ont atteint l’homme placé sous lui.

Quoique cet homme soit à l’état de cadavre quand

on arrive, il est “toujours pénible de constater qu’il a été atteint par les siens, et souvent on est tenté de croire qu’il aurait pu être sauvé s’il n’avait été frappé par ces balles égarées.

Delà bien des regrets, et la décision sage et prudente de charger un seul chasseur de cette hono rablc mission.

Je dis honorable, parce que celui qui l'accomplit jusqu’au bout avec le courage et le sang-froid qu’elle

réclame est à mes yeux un homme capable de lnire les plus grandes choses sans faiblir.

Ce qui précède est pour le cas assez rare où les chasseurs réunis, ont été prévenus de l’arrivée du lion par un des hommes qui le guettent.

Le plus souvent l’animal est sur le ventre dans un réduit toujours très-épais, où, s’il ne remueen entendant du bruit, il échappe à la vue de tout le monde

Il faut alors l’attaquer dans son fort et le prendre d'assaut, comme disent les Arabes.

Quelle que soit la hardiesse de ces hommes qui marchent si bravement à la mort, je dois dire que ce n’est qu’à la dernière extrémité et lorsqu’ils ne peuvent faire autrement qu’ils se décident à attaquer le lion dans son repaire.

Quand ils arrivent sur la lisière du bois où l’animal est rembuché, sans que les guetteurs aient pu le voir, ils poussent de grands cris dans lesquels se mêlent mille injures qui doivent, selon eux, décider le lion à se montrer.

S il fait la sourde oreille, on le provoque plus directement en faisant sifller quelques halles dans, sa direction.

Ces manœuvres durent quelquefois plusieurs heures, et, plus elles se prolongent, plus les chasseurs hésitent à attaquer. Ils savent par expérience qu’un lion qui reste sourd aux provocations et aux coups de fusil comprend tout ce que cela veut dire.

qu'il a déjà été chassé, et que, par conséquent, il attendra ses ennemis au plus épais du fort pour fondre sur eux.

Il est facile de comprendre qu’une pareille perspective fasse naître quelque hésitation, surtout parmi ceux qui déjà ont senti les étreintes du lion.

Pendant que les Arabes, les uns assis, les autres debout, sur la lisière du buis, s’agitent et discutent à grand bruit, j’invite le lecteur à pénétrer avec moi dans le fort pour voir ce qui s'y passe.

• Sous une voûte sombre, épaisse, formée par des oliviers sauvages etdeslentisques séculaires étroitement serrés, l’animal s’est fait plusieurs chambres bien propres, et bien commodes, pour les habiter selon le temps et la saison.

C’est là que, chaque matin, il rentre au petit jour pour dormir et digérer à son aise la proie qu’il a dévorée pendant la nuit.

Avant l’arrivée des chasseurs, le lion, couché à la manière du chat, dormait profondément.

Au premier bruit qu’il a perçu, il a ouvert les yeux sans lever la tête ; à mesure que ce bruit est devenu plus distinct, il s’est mis sur le ventre pour écouter.

Au premier hourrah des chasseurs, il s’est levé comme poussé par un ressort , et, après avoir secoué bruyamment sa crinière, il a répondu par un rugissement terrible aux cris des imprudents qui ont osé troubler le sommeil du maître.

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Au premier coup île feu qui a retenti sous bois, à la première balle qui a sifflé en ricochant dans les branches voisines de sa demeure, le lion s’est élancé furieux hors de sa chambre* pour en explorer les alentours.

Les criailleries, les injures, les menaces des Arabes arrivent-elles jusqu’à lui, il s’arrête pour écouler, en frissonnant de courroux et d’impatience.

Un mouvement nerveux qui parcourt tout son corps exprime ce qu’éprouve le noble animal avant la bataille.

Il se souvient qu’un jour, à pareille heure, son sommeil fut troublé par les mêmes cris, et que, * trop impatient de corriger les insolents qui osaient aborder son fort, il alla se heurter contre une grêle de halles qui lui bridèrent le corps.

Aussi, quelles que soient les menaces et les provocations qui lui sont adressées, il se maîtrisera pour attendre le moment opportun.

Il tourne avec agitation autour de son repaire, tantôt s’arrêtant pour écouter, tantôt se dressant sur ses pieds de derrière contre un arbre qu’il enlace de ses bras puissants et qu’il déchire des dents et dss griffes comme si c’était un ennemi vivant.

Voilà ce qui se passe sous bois pendant que les chasseurs, sûrs désormais que le lion ne sortira point, ont ouvert un conseil pour trancher la question de l’attaque ou de la retraite, ,1e me hâte de

IA CHASSE Ali LION.

dire qu’il est rare que l’assemblée soit dissoute sans qu’il y ait au moins un assaut donné, ne serait-ce que pour éviter les railleries des femmes et sauver l’ honneur de l’expédition en présentant soit un mort, soit un blessé, ce qui suffit toujours pour justifier la défaite.

Dans ces sortes de conseils, les hommes d’un âge mûr se montrent toujours prudents, et les jeunes gens pleins d’ardeur et d’impatience.

Lorsque, au mois de février 1850, je fus appelé par les Ouled-Cessi pour chasser deux lions qui s’étaient établis chez eux, je recueillis un souvenir qui se rattache à ce qui précède, et que je suis heureux de consigner ici à la louange, de ces braves gens.

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