‹ La chasse au lion Jules GerardChapitre 6 sur 20 · O DO · texte numérisé non relu

O DO

Croyant chasser avec un Français qui tuait les lions tout seul, les hommes de cette fraction avaient convoqué le ban et l'arrière-ban, et personne ne manqua au rendez-vous.

Les lions étaient rembuchés dans un petit massif de lentisques dans lequel nous pouvions les entrevoir de temps en temps du lieu même de l’assemblée.

Quoique j’eusse résolu d’avance de ne pas accepter le concours des Ouled-Cessi dans l’attaque, j’étais bien aise que celte réunion eût lieu afin d’en tirer quelques connaissances, et surtout pour faire voir ce que peut la volonté d’un chien de chrétien.

Avant de les envoyer au poste d’observation que je devais leur désigner quand je voudrais être seul,

je laissai le conseil s’ouvrir et les vieillards prendre la parole, comme si nous eussions dû agir de concert.

La discussion lut longue et surtout très-bruyante; les anciens optaient pour que je marchasse le premier à deux ou trois pas en avant de la troupe formée sur un seul rang et coude à coude; les jeunes gens, indignés de cette proposition, voulaient marcher en tête, me plaçant entre eux et les anciens, qui auraient formé une troupe de réserve en cas que les lions fissent une trouée dans la première.

Je laissai la discussion s’échauffer pour voir quelle serait la conclusion. Pendant qu’un jeune homme se levaitpour montrer son bras et sa jambe déchirés par les griffes d’un lion qu’il n’avait pas tué, un autre le dominait de la voix et du geste, et lui disait qu’il ne montrait là que des égratignures, tandis que lui, s’il osait, ferait voir à l’assemblée bien autre chose.

A ces mots : si j’osais, la discussion cessa comme par enchantement, et jeunes et vieux passèrent d’une gravité imposante à une hilarité folle, et tous de s'écrier :

— 11 osera !

— Il n’osera pas!

— Il montrera !

— Il ne montrera pasl

— Sa femme l’a vu, mais l’assemblée ne le verra pas!

fi G

Pendant que le pauvre diable, tout honteux, tout ahuri, tournait et retournait au milieu du cercle sans pouvoir en sortir, je remarquai près de moi un vieillard et un jeune homme de quinze à seize ans, qui seuls ne prenaient point part à la joie de la réu nion et parlaient avec vivacité.

Au premier mot que je pus saisir de leur conversation, je compris que c’étaient le père et le fils.

— Mon enfant, disait le père, tu sais bien que je n’ai plus que toi de garçon, que je me fais vieux, et que, s’il t’arrivait malheur, j’en mourrais de chagrin.

— Ne suis-je donc pas un homme? répliqua l’enfant.

— Oui, tu es un homme, répondit le père en souriant, et je suis fier de toi, mon sang! Mais ton frère aussi était un homme, et cependant il s’est fait tuer l’année dernière, ici, dans cette montagne, et j’étais là, moi, son père, à côté de lui, et je n’ai rien pu pour le sauver! Le lion est terrible, mon enfant, terrible quand il charge; l’œil de l’homme se trouble en regardant ses yeux; sa main tremble, parce que le cœur bat trop vite, et le coup, s’il est certain, malgré le trouble dq l’œil et du cœur, le coup perce sans tuer, car le lion porte bien des balles !

— Mais, mon père, puisque vous ne vouliez pas que je brûlasse une amorce aujourd’hui, pourquoi avez-vous consenti à m’amener jusqu’à l’assemblée,

d'où il est honteux pour moi de me retirer maintenant?

— Je t’ai permis de venir, d’abord, parce que je ne savais pas que nous aurions au rapport deux lions au lieu d’un, ce qui rend la journée doublement dangereuse; ensuite parce que tu désirais depuis longtemps voir Y homme aux lions, et que je savais que la tribu avait pris les armes à son in tention. Tiens, ajouta le vieillard, le voilà près de toi, regarde-le à ton aise pour dire à ta mère et aux gens du douar qui ne le connaissent pas comment il est; puis, quand tu l’auras assez vu, nous nous en irons.

A ces mots nous nous en irons, l’enfant répliqua d’un ton délibéré : — Allez-vous-en si vous voulez, mon père, mais moi je reste; car, s’il me voyait m’en aller, il croirait que j’ai eu peur, et je veux lui faire voir que je suis un enfant de Cessi.

Le père, voyant que la résolution de son fils était inébranlable, essaya des grands moyens : — Écoute, lui dit-il, depuis longtemps tu désires que je t’achète une jument, eh bien, demain, je te promets que tu l’auras.

— Que m'importe la jument, répondit le jeune homme avec fierté, si, en me voyant passer, on dit : Quel dommage qu’une si belle bête soit montée par un cavalier si timide!

— Allons, ajouta le vieillard forcé dans ses der-

niers retranchements, avec la jument je te donnerai la femme «à laquelle tu prétends.

Cette promesse ébranla un instant la volonté du jeune homme ; mais son hésitation ne fut pas longue, et, se levant avec une gravité superbe :

— - Mon père, dit-il, vous savez que, dans notre pays, et surtout dans notre tribu, les femmes méprisent celui qui n’est homme que par l’habit et pour faire des enfants à sa ressemblance.

Si je suis de la tribu des Ouled-Cessi et votre fils, il faut que celle que j’aime et qui doit être ma femme estime celui qui sera tout pour elle, il faut qu’elle soit fière de lui !

Mon père, voici mon dernier mot : si vous ne nie permettez pas de suivre la chasse aujourd’hui, si vous m’obligez à passer pour un lâche aux yeux de tous, non-seulement je refuse la jument et la femme, mais encore je quitte votre tente, et je m’en vais bien loin pour cacher ma honte aux yeux des gens de ma tribu.

Que ce soit le fait de l’éducation de ces hommes à demi sauvages ou celui du milieu dans lequel ils vivent, je pense que le lecteur trouvera, comme moi, qu’il est beau de rencontrer chez un jeune homme encore imberbe le courage dont je cite un exemple entre mille, et qu’à l’occasion, dans une chasse un peu sérieuse, il ne refuserait pas un pareil compagnon.

Je mis fin à cette scène pathétique en rassurant le père sur les suites de la journée et en complimentant le fils sur son courage. Puis je fis connaître à l’assemblée la décision que j’avais prise, et j’invitai le pauvre diable que les plaisanteries de ses camarades avaient si peu ménagé à rester près de moi pour tenir ma seconde carabine et gagner un titre de gloire qu’il n’aurait pas besoin d’exhiber en public.

A peine les Arabes venaient-ils de quitter le lieu de l’assemblée pour gagner le poste d’observation que je leur avais désigné, qu’un lion sortit du massif et se dÿigea droit vers moi : le second le suivait à cinquante pas.

J’étais assis sur un rocher qui dominait la position et auquel on parvenait par des gradins coupés de crevasses.

L’Arabe était à coté de moi; je pris ma carabine Devisme et l’armai ; j’armai également la carabine de réserve à un coup cl la laissai entre les mains de l’homme, après l’avoir rassuré et lui avoir recommandé de me la donner dès que j’aurais fait feu de mçs deux coups.

Le premier lion, ayant sauté sur les gradins inférieurs du rocher, s’arrêta ; j’allais presser la détente lorsqu’il se tourna vers son compagnon.

Ce mouvement me présenta si bien l’épaule droite, que je n’hésitai pas.

Au coup de feu, il tomba en rugissant, fit un effort pour se relever et retomba. Il avait les deux épaules brisées.

Le second était déjà au pied du rocher, la queue au vent, le verbe haut; il reçut le premier coup un peu en arrière de l’épaule, à dix pas de son camarade; il fléchit, se releva, et d’un bond immense tomba sur le rocher même où je me trouvais.

Prendre la carabine des mains de l’Arabe tremblant, ajuster le lion à la tempe, faire feu et le tuer sur place à quatre pas, tout cela s’opéra par la protection de saint Hubert, mon patron, en moins de temps que je n’en mets à l’écrire. *

Le coup de grâce fut donné au premier animal, et tout fut dit.

Et maintenant, sans plus ample digression, revenons à l’autre assemblée, que nous avons laissée discutant l’opportunité de l’attaque.

Après bien des paroles et des gestes qui n’ont abouti à rien, les anciens ont subi l’influence des jeunes, et il a été décidé que l’on attaquera sur-lechamp et comme on pourra.

Chacun se débarrasse de son burnous, qu’il pend à un arbre, de ses souliers, s’il en a, et la troupe entière, vêtue seulement d’une chemise qui descend aux genoux, s’en va en gambadant frapper à la brisée.

C’est là que le lion est rentré.

11 faut suivre, sans les perdre un instant, les em-

preintes de ses pas, afin d’avoir toujours l'animal devant soi .

Comme l’épaisseur du bois est telle que deux hommes ne peuvent marcher de Iront, c’est presque toujours un jeune écervelé, se trouvant pour la première fois à pareille fête, qui prend la tête de la colonne, quoi qu’on ait pu faire pour l eu empêcher.

Toutes les fois qu’ils rencontrent une petite clairière, les chasseurs en profitent pour se rallier, se former en bataille, et ils appellent le lion au combat en recommençant à lui prodiguer les épithètes les plus injurieuses du vocabulaire musulman.

Le noble animal, pour mieux venger ces insultes qu’on lui jette de loin, s’est retiré au plus épais du fort, et il attend, couche sur le ventre, que le moment d’agir soit venu.

La troupe se remet en marche, toujours guidée par notre jeune homme, qui s’arrête tout à coup en disant à ceux qui le suivent de près : — Ce lion n’est pas seul, car voici les pas d’un autre lion qui me parait plus grand que celui que nous suivons.

Aussitôt un des quêteurs s’avance et constate que ces voies sont les mêmes, mais que le lion a quitté sa reposée, qu’il est venu là depuis peu, et qu’il a cherché un autre réduit. En effet, en cet endroit, les voies se croisent, et il est difficile de les démêler; en voici une qui va à droite, en voilà une autre qui va à gauche, laquelle des deux est la bonne?

C’est ce qu’il est impossible déjuger, car l’une et l'autre sont tellement fraîches, qu’on croirait que l’animal était là quand les chasseurs sont arrives.

Le cas est des plus graves, et on se retire vers la clairière qu’on a laissée derrière soi, afin de pouvoir se grouper et tenir conseil pendant que quelques hommes veilleront .

Tout d’abord, les vieillards proposent la retraite, s’engageant à faire venir le lendemain tel savant, tel marabout, pour conjurer le lion et l’éloigner du pays.

D’auli 'es proposent d’allumer un feu à l’entrée du bois pour appeler du renfort.

Cependant la majorité tient pour l’attaque et en discute le mode. Vaut-il mieux suivre tous l’une des deux voies ou se diviser en deux troupes?

Après avoir examiné les diverses chances des deux manières d’agir, le conseil adopte la dernière, et tout le monde se lève pour procéder à la formation des deux corps d'attaque.

Cette opération est aussi curieuse qu’intelligente.

Au lieu de partager les combattants en nombre égal et de mettre de pair dans chaque troupe les hommes courageux et adroits, comme cela se ferait chez nous, on se divise par douar, par tente et par famille, de sorte que, s’il y a trente hommes présents, un groupe comptera vingt fusils, tandis que l’autre n’en aura que la moitié, et ces dix fusils,

De deux choses I une : ou le lion est lue instantanément, ou.

malgré l’infériorité du nombre et quelquefois du courage individuel, seront néanmoins plus forts que les vingt autres, parce qu’ils sont portés par des frères, des cousins, en un mot, par des proches parents qui sont surs de leurs compagnons au moment du danger..

lies deux troupes une lois formées se rendent ensemble à la bifurcation des voies, où elles se séparent en se promettant un appui réciproque au premier cri, au premier coup de feu.

Chacune d’elles suit en silence les pas de ranimai, s’arrêtant de temps en temps pour se rallier et écouter.

Après avoir marché quelque temps, la troupe de droite rencontre un arbre dont le tronc est labouré par les griffes du lion.

Tous les hommes qui la composent s’arrêtent à la fois pour se communiquer leurs réflexions et peutêlrepour donner le temps à la troupe de gauche d’ab .. taquer si elle rencontre, ou de rallier si elle tombe à bout de voie.

Mais celle-ci va bravement son chemin et sans hésitation aucune ; c est qu’à sa tête marche un étranger qui vient de rejoindre, le fameux Abdallah, prévenu trop tard de la chasse,- ce géant, toujours le premier à l’attaque, celui qui, lorsqu’un homme est terrassé par le lion, est toujours là pour le dégager ou le venger, celui qui, lorsqu’il y a défection

ou panique, reste toujours à son poste, celui-là, enfin, que l’on a vu, après avoir fait feu de toutes ses armes et brisé la lame de son yatagan sur la tcte d’un lion à l’agonie s’acharnant après l’un des siens, se ruer sans hésiter sur l’animal, l’enlacer de ses bras puissants, le mordre à pleines dents, se laisser déchirer, écharper, et tenir bon jusqu’au moment où l’animal reçut lui-même une balle dans l’oreille entre lui et le cadavre de son ami.

Puisque je raconte un épisode de chasse et que je cite un homme qui peut, à juste titre, passer pour le modèle du chevalier sans peur sinon sans reproche, que le lecteur me permette de lui faire connaître un trait de fierté de cet ami, pauvre comme Job, mais fier de ce qu’il vaut, de ce qu’il a fait et de ce qû’il se sent capable de faire.

C'était au mois de mai 1852; les troupes de la province de Constantine expéditionnaient en Kaby- Iie sous les ordres du général de M... M..., lorsqu’une insurrection éclata sur plusieurs points (le la province.

Le général d’A... fut détaché de la colonne avec quelques bataillons, afin d’arrêter les progrès de l’insurrection et de châtier les tribus rebelles. Je fus attaché à ce général pour traiter, sous ses ordres, les affaires arabes pendant la durée de l’expédition.

Nous arrivâmes, après cinq jours de marche, au pied d’une montagne située chez les Haractah, qui a

nom Sidi-Reghis et l’honneur d’ètre habitée par Abdallah le charbonnier.

Comme il était de bonne heure, le général, qui est un des plus passionnés et des plus forts chasseurs que je connaisse, m’exprima le désir de tirer quelques coups de fusil autour de son bivac.

Je lui parlai d’Abdallah et lui demandai s’il lui serait agréable de l’avoir pour guide. A l’instant même, un cavalier fut envoyé dans la montagne et ramena notre homme armé de pied en cap.

Après les saluts d’usage, je lui demandai s’il y avait beaucoup de lièvres dans les environs. A cette question, il me regarda d’un air étonné, et, me tournant le dos, il s’en alla vers un groupe d’Arabes accroupis près de ma tente; puis il revint suivi de l’un d’eux.

— Voilà , medit-il en me montrant le nouveau venu avec un air de dédain superbe, voilà un homme à lièvres.

— Mais toi, lui dis-je un peu piqué de ce qu’il venait de faire, toi aussi, lu es du pays comme lui et lu dois savoir où il y en a.

— Moi, j’habite la montagne, et le lièvre habite la plaine, me répondit-il franchement et sur le même ton.

— Tu sais donc, ajoutai-je, qu’il y a du lièvre dans cette plaine?

— Tout ce que je puis te dire, c’est que je n’y

descends que la nuit, soit pour aller voir ma maîtresse, soit pour mettre un mouton de plus dans mon troupeau ; et, si je rencontre des hèles sur mon chemin, assurément ce ne sont pas des lièvres.

Comme je tenais à le présenter au général et à le lui donner pour guide, je coupai court à cette conversation devant témoins et l’amenai sous ma tente.

Une fois là, nous parlâmes lion, et, lorsqu’il me parut bien disposé, je lui lis part de ce que je désirais de lui. Je dois avouer qu’il n’y consentit qu’à regret, et que, pour ne pas compromettre sa réputation, il lit si bien, que le chasseur, accoutumé à rentrer avec son porte-carnier chargé de gibier, revint bredouille ce jour-là.

Je n’ai pas revu Abdallah depuis cette époque; mais à la fin du mois de juillet dernier, en revenant d'une excursion dans le sud, je m’arrêtai un instant chez le cheik de sa fraction, et j’appris par lui que, dans le courant de l’hiver, Abdallah avait encore une fois sauvé la vie à un des siens qui, grâce à son secours, en était quitte pour une jambe de moins.

Mais, pendant que nous nous occupons de lui et de ses,prouesses, le chef de la troupe que nous avons laissée marchant d’assurance sur la voie du lion est arrivé au but.

Un rugissement terrible a retenti sous bois à quelques pas de lui.

— À terre! a répondu une voix digne de commander une armée; à terre! enfants de Cessi ; souvenez-vous que vous êtes des hommes et que je suis avec vous !

Aussitôt la troupe se resserre en se groupant comme elle peut autour de son chef, et attend, le fusil à l’épaule, que le lion fasse une trouée dans le fort pour venir à elle.

C’est un moment solennel que celui-là! Les chasseurs et le lion ne sont séparés que par une distance de quelques pas à peine, et cependant ils ne se voient pas.

Le lion s’est rasé à la manière du chat, afin de mieux bondir et d’offrir moins de prise aux balles.

Les hommes sont assis, ou couchés, ou à genoux, tellement serrés les uns contre les autres, qu’il suflirait d’un burnous pour les couvrir.

Tout à coup un des chasseurs fait un signe de la main qui veut dire : Je le vois ! Son voisin suit la direction du doigt et confirme le signe du premier. Tous se pressent et se poussent pour voir à leur tour et faire feu tous à la fois.

Malheureusement il est trop tard : le lion, se voyant découvert, est tombé sur la troupe, a broyé la tête de celui-ci, enlevé un œil à celui-là, déchiré l’épaule d’un troisième, puis d’un bond il a disparu sous bois aussi vite qu’il est venu, sans même donner le temps de brider une amorce.

Alors ce sont des cris étourdissants, c’est un brouhaha à ne plus s’entendre ; chacun s’en prend à son voisin de ce qui vient d’arriver, et le malheureux qui a vu le lion le premier, s’il n’a été ni tué ni blessé, est accablé d’injures, comme s’il avait dit au lion : Venez, agissez, voilà l’instant.

Cependant la troupe de droite n’n pu sans honte rester plus longtemps éloignée de la chasse, et elle arrive en se traînant.

On regarde, on compte : un mort et deux blessés. C’est trop fort, cela ne peut se passer ainsi ! Comment! sans avoir brûlé une amorce! Allons, il faut une revanche! Voyons, où est-il? Et on se monte; et on s’échauffe au point de ne plus écouter la voix des anciens.

Tout beau, mes compagnons, vous n'irez pas loin pour le trouver, et, tenez, justement le voici qui vient ou plutôt qui revient, car il charge.

Vous avez trop crié, vous lui avez porté sur les nerfs, tant pis pour vous; la journée commence mal, et, sans aucun doute, finira plus mal encore.

En effet, le lion, irrité de tout ce bruit et alléché par le sang qu’il vient de verser, revient en rugissant à travers bois, brisant, renversant tout ce qui lui fait obstacle, et il fond, la tête haute et la gueule béante, sur la ligne des chasseurs, qui, cette fois, ne sont pas surpris et lui envoient trente coups de fusil à bout portant.

IA CHASSE AU LION

Le lion criblé de balles, tombe au milieu de la troupe, et saisit de la gueule et des griffes tout ce qui se trouve à sa portée pour mordre et déchirer jusqu’au moment où il succombera à ses blessures ou recevra encore une balle, le coup de grâce.

L’animal tué, on s’occupe de dégager les chasseurs qui sont sous lui, et on vérifie leur état, ainsi que celui des premiers qui ont été atteints, total : deux morts et quatre blessés, dont deux grièvement.

Chez nous, on regarderait la journée comme mauvaise, et l’on s’occuperait plus des morts et des blessés que du lion; ici, c’est tout le contraire. Excepté les proches parents de ceux qui ont été victimes, personne 11e fait attention à eux.

» Après avoir traîné les blessés dans un coin et les avoir adossés contre une cépée à coté des morts, on détache un ou deux hommes qui vont au douar le plus voisin chercher des mulets pour les transporter. Puis, les couteaux sont tirés, et l’on commence «

sur-le-champ à enlever la dépouille de l’animal, en criant à tue-tête et en répétant cent fois les épisodes de la journée.

Dès que cette opération est terminée et que les moyens de transport sont arrivés, les chasseurs descendent tous ensemble dans la plaine d’après l’ordre suivant : en tête marche l’homme qui a donné le coup de grâce au lion, couvert de sa dépouille;

derrière lui, viennent trois mulets marchant de front et chargés .

Le premier, de deux blessés assis à califourchon; le second et le troisième, des deux autres blessés tenant chacun l’un des morts dans ses bras, assis comme lui et devant lui à califourchon.

Le corps du lion, séparé par quartiers, marche au centre du cortège, suspendu à des branches d’arbres coupées à cet effet.

Arrivés au point où ils doivent se séparer pour rentrer dans leurs douars respectifs, les chasseurs sont reçus au milieu des cris de joie, des sanglots et des trépignements, par une foule d’hommes, de femmes et d’enfants accourus de tous côtés au-devant d’eux.

Les hommes se mêlent à la troupe pour avoir des * détails sur l'événement de la journée ; les femmes pleurent ou se réjouissent suivant que ceux qui leur sont chers sont morts, blessés ou sains et saufs ; les enfants entourent et suivent, malgré beffroi qu’il leur inspire, celui qui, couvert de la dépouille du lion, parcourt l’assemblée en marchant sur les mains et en rugissant. Puis, lorsque tout le monde est enroué à force de parler, de hurler, de sangloter et de rugir, on se sépare pour recommencer à la première occasion .

Voilà comment chassent, ou plutôt chassaient les Ouled-Meloul et les Ouled-Cessi.

LA CHASSE Atî LION.

SI

Je m’explique.

Avant la prise d’Alger, c’est-à-dire à l’époque où l’Afrique, aujourd'hui française, était au pouvoir des Turcs, les beys de Constantinc donnaient à ces deux fractions des titres qui les exemptaient de l’impôt et de toutes les autres charges pesant sur les autres tribus.

En outre de cela, ils leur payaient largement, et selon ce qu elles leur avaient coûté d’hommes, les dépouilles des lions qu’ils tuaient et qu'ils envoyaient au pacha d’Alger, lequel les offrait au grand sultan.

Depuis que nous occupons le pays, les chefs de ces deux fractions ont eu beau présenter à l’autorité française les titres qui les protégeait précédemment . on les a traitées connue les autres tribus, en les soumettant au payement des impôts, aux réquisitions et autres charges dont elles sont passibles.

11 y a plus encore : c’est que, lorsqu’il est arrivé que l’une ou l’autre de ces deux fractions a offert aux représentants du pouvoir en Algérie la dépouille d’un lion qu elle avait tué, les administrateurs, ne voyant que la peau de la bêle sans savoir ce qu’elle avait coûté à ceux qui l’apportaient, ont donné la prime dérisoire de cinquante francs, allouée, en pareil cas, par l'État, et ont dit aux chasseurs de disposer comme ils l’entendraient de la dépouille offerte.

LA CHASSE AC LION

Alors ceux-ci, blessés de se voir traites en marchands de peaux et appréciant mieux la valeur de leur sang, oui laissé la dépouille à la place où ils l avaient déposée, et, sans dire un mot, sans faire un gesle, ils sont rentrés fièrement sous leurs tentes pour mettre les fusils dans leurs fourreaux.

Ce n’est que de loin en loin, et lorsqu’ils ont personnellement beaucoup à souffrir du voisinage d’un lion, que les Ouled-Meloul et les Ouled-Cessi se décident à l'attaquer.

11 leur est arrivé plusieurs fois, depuis deux ou trois ans, de venir me chercher à Constantine, et, lorsqu’ils ne me trouvaient pas, de laisser décimer leurs troupeaux pendant un mois entier plutôt que de prendre les armes.

Je n’approuve ni ne blâme ce qu’a fait l’autorité française à l'égard de ces deux fractions; mais je crois qu'il m’est permis, en écrivant un livre de chasse, de signaler au monde chasseur à qui je m’adresse lout ce qui se rattache à ces hommes vraiment dignes de quelque sympathie.

Venons maintenant aux Chegatina, cette troisième fraction sur laquelle il n’y a pas grand’chose à dire, quoiqu'elle ait joui autrefois des mêmes privilèges que ses ainées.

Les Chegaima forment une petite fraction qui s’est détachée d’une tribu tunisienne portant ce nom : ils sont venus, il y a environ quarante ans, à

LA CHASSE AL LION

la suite d’un bey de Tunis qui mit le siège devant Constantine, et sc sont établis dans la montagne dllamama, chez les Haractah.

Lorsque le cheik de cette fraction fait un appel aux armes, il p:ul réunir une centaine de fusils.

Les montagnes dans lesquelles ils chassent habituellement sont Hamania, Dou-Tokrema etTafrent.

Les détails qui précèdent l’attaque sont les mêmes chez les Chcgatma que chez les Ouled-Cessi et les Ouled-Meloul. L’est toujours un feu qui sert de point de ralliement à l’assemblée, et ce feu est toujours allumé par les hommes qui ont fait le bois.

Lorsque l’animal est détourné et l’enceinte raccourcie prudemment, les chasseurs l’entourent sans bruit et montent sur les pins ou les chênes dont les trois montagnes désignées sont couvertes.

Tout le monde étant à son poste, on commence à hurler de toutes parts, et, si le lion ne se montre pas, on brûle alors quelques cartouches.

L’animal , accoutumé à avoir affaire à des hommes cl lion à des écureuils, jugeant par les cris qu’il a entendus autour de lui que les Arabes sont divisés, quitte doucement son repaire, et se dirige, l’œil aux aguets, l’oreille basse et frémissante, la queue tendue, vers certain braillard qu’il croit surprendre isolé du reste de la bande.

Tout à coup, il entend là, tout près de lui, le bruit que fait ordinairement un fusil qui rate; sans faire

un pas de plus, il se couche sur le ventre et sonde de son regard perçant chaque broussaille, chaque pierre susceptible de cacher un homme.

Au même instant, sa vue est obscurcie par un nuage de fumée, ses oreilles sont assourdies par des détonations et des cris qui se succèdent ; son corps frissonne, bondit et se tord, comme celui d’un serpent, sous les balles qui le percent.

Tandis qu’il se heurte avec fureur contre les arbres de la futaie, les chasseurs, forts de leur position, lui prodiguent les injures et les balles jusqu’au moment où, ayant aperçu l’un d’eux, le lion s’acharne contre l’arbre qui le dérobe à sa colère et au pied duquel il se fait tuer.

Excepté le cas, assez rare, du reste, où un tireur imprudent a choisi un poste peu élevé, c’est ainsi que les Chegatma ont raison des lions qu’ils chassent, sans plus de difficulté.

Comme on a pu le voir par ce qui précède, cette manière de combattre le lion est tout à fait dépourvue d’intérêt, aussi les Chegatma sont-ils loin de jouir de la popularité et de l'estime que les Ouled- Meloul et les Ouled-Cessi ont su se concilier généralement.

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