‹ La chasse au lionChapitre 6 sur 20 · DES TRIBUS QUI CHASSENT LE LION · texte numérisé non relu

DES TRIBUS QUI CHASSENT LE LION

11 y a dans la province de Constantine trois fractions de tribus qui tuent, à leur corps défendant, quelques-uns des lions qui viennent s’établir chez elles, sans que pour cela elles répondent aux prières des autres fractions leurs voisines, lorsqu’elles sont à leur tour décimées par un de ces animaux.

Ces factions sont les Oiiled-Meloul, établis chez les Haractah; les Ouled-Cessi, de la tribu des Segnia, et les Chegatma, fraction étrangère, établie

LA CITASSE AU LIOW

depuis environ quarante ans dans le cercle d’^m- Beïda.

Comme l’action de tuer le lion» n’est méritoire qu’autant que celui qui l’attaque est exposé aux dents et aux griffes do l’animal', et qu’à mes yeux la manière dont les Ouled-Meloul et les Ouled-Cessi so comportent leur donne une grande supériorité sur les Cliegatma, je ne parlerai de ces derniers qu’en 6econde ligne.

Les Ouled-Meloul comptent environ quatre-vingts fusils, et sont établis au pied du Sid-Begliis et sur le versant sud du Chepka; les Ouled-Cessi, qui ont à peu près le même nombre de combattants, habitent en été la plaine dé Kercha et les crêtes du Guerioun, une des plus hautes montagnes du cercle de Conslantine, dont elle est distante d’environ douze lieues; en hiver, ils se rapprochent d’une autre montagne qui a nom Zerazer et se trouve à deux lieues au sud du Guerioun.

Excepté quelque lion voyageur qui prend la première do ces montagnes comme un gîte d’étape pour continuer, la nuit suivante, sa route à travers les plaines, le Guerioun n’en recèle que de loin en loin.

11 n’en est pas de même du Zerazer, qui, tous les ms, alors que l’durê*, le Bouarif et le Fcdjouj sont touverls de neige, sert de refuge tantôt à un vieux Jion devenu frileux, tantôt à une lionne qui cherche un bot, quartier d’hiver pour ses lionceaux, et quelquefois à une famille entière. -

Le Zernzer est une montagne peu boisée; niais ses flancs et ses crêtes sont couverts d’énormes rochers dans les anfractuosités desquels les lions trouvent de bons repaires à l’abri de tous les vents.

Au pied de la montagne sont les douars des Ouled-Cessi et des troupeaux nombreux. Comme on le voit, il y a là toutes les conditions d’existence que peuvent désirer les émigrants, aussi ceux qui y viennent n’ont-ils garde de s’en aller tant qu’ils aperçoivent de la neige sur les montagnes qu’ils ont abandonnées.

Quand l’arrivée d’un lion a été signalée soit par l’enlèvement de quelque bétail, soit par ses rugissements, la nouvelle en est portée de douar en douar, ce qui n’empêche pas qu’on se laisse manger la laine sur le dos pendant huit ou dix jours.

Ce n’est qu’après que le lion a fait éprouver des pertes sensibles, et qu’il ne paraît pas disposé à quitter le pays, que l’on prend rendez-vous pour le chasser.

Ces sortes d’assemblées auxquelles j’ai assisté plusieurs fois, sont pleines d’intérêt pour celui qui comprend la langue des indigènes et la gravité des motifs qui en font l’objet.

Au lieu d’un beau carrefour ombragé de chênes séculaires ou d’un pavillon de chasse, qui sont les rendez-vous habituels de nos veneurs et chasseurs de France, ici on se rallie sur un feu allumé au pied de la montagne.

Au lieu des beaux équipages, des uniformes brillants qui attirent les curieux et les importuns, on voit arriver modestement à pied une cinquantaine d’hommes, dont les défroques réunies ne valent pas la livrée a’un valet de limier.

Chacun d’eux porte un fusil sur l’épaule, un pistolet et un yatagan à la ceinture, et vient prendre place autour du feu.

Une douzaine de chiens, au poil long et rude, à la physionomie rébarbative, rôdent autour des chasseurs, et passent leur temps à s’entre-déchirer sans que leurs maîtres fassent rien pour les empêcher.

J’ai vu, dans une de ces réunions, un chien étranglé et dévoré par les autres, sans qu’un seul des Arabes présents ait daigné quitter la place qu’il occupait à l’assemblée ; il est vrai que c’était au moment du rapport et que les quêteurs avaient connaissance de deux lions mâles et adultes.

L’arrivée des hommes qui ont été chargés de faire le bois est d’un intérêt saisissant.

En effet, il ne s’agit pas ici d’un loup, d’un cerf ou d’un sanglier, pauvre bêtes dont on a raison avec une balle depuis que les veneurs ont fait place aux sportsmen et le couteau de chasse à la carabine.

On aura affaire à un animal qui porte en lui la force de quarante hommes, armé de griffes et de dents dont tous les membres de l’assemblée ont pu voir les effets et dont plusieurs ont senti les étreintes, alors que, criblé de balles et mourant, il s’a-

chantait, malgré leurs efforts, sur le cadavre d’un parent ou d’un ami.

Quoique les Arabes soient peu impressionnables il est facile en ce moment de juger la valeur de chacun d’eux et la manière dont il se comportera pendant l’action.

Je dois leur rendre cette justice, que, même parmi les plus jeunes, et il y en a d’imberbes, on ne rencontre pas de fanfarons.

Cela tient, sans doute, à ce que chacun doit payer de sa personne et que ceux qui en sont reconnus incapables sont .exclus de l’assemblée et restent au douar en butte aux plaisanteries des femmes, en attendant leurs malédictions, si, comme de coutume, le lion ne succombe pas sans faire quelques victimes.

Dès que les hommes qui ont détourné l’animal ont fait rapport des connaissances qu’ils ont pu avoir sur son sexe, son âge et son repaire, en le jugeant parle pied, on prend des mesures pour procéder à l’attaque.

A cet effet, les quêteurs se retirent à l’écart de l’assemblée, avec quelques vieillards à barbe blanche qui plient sous le poids des années, et retrouvent, pour ce jour -là, toute l’énergie de leur jeunesse.

Après un long conseil, dans lequel chacun donne son avis sur le mode d’attaque qui lui paraît le meilleur, on prend, à l’unanimité, une décision dont l’assemblée reçoit communication et qu’elle exécute sans commentaire. .

Les armes ayant élé tlambées ët chargées avec le plus grand soin, cinq ou six chasseurs, choisis parmi les plus jeunes, sont envoyés sur les crêtes de la montagne avec mission de suivre toutes les manœuvres du lion, depuis l’attaque jusqu’à la mort, et de correspondre avec leurs frères au moyen de signes de convention, fort simples pour les indigènes et curieux autant qu’incompréhensibles pour l’Européen qui n’en a "point la clef.

Lorsque les guetteurs ont atteint les postes d’observation qu'ils doivent occuper, le reste de la troupe se met en mouvement, précédé des quêteurs, et gravit les pentes qui doivent le rapprocher du repaire du lion.

Comme les lionnes, accompagnées de leurs lionceaux et les jeunes lions ne se comportent pas de la même manière que les lions adultes, et comme, pour l’intelligence de ces chasses, il faudrait un récit spécial de chacune d’elles, je supposerai qu’il a été fait rapport d'un lion mâle et adulte, parce qu’il est plus „ dangereux et plus difficile à tuer que les lions plus jeunes et même que les lionnes suivies de leurs lionceaux.

S’il est vrai qu’en vénerie un animal bien attaqué est presque toujours pris, il est également vrai que le succès de la journée dépend ici beaucoup de l’attaque.

Lorsque le valet de limier manœuvre pour raccourcir son enceinte, il n’a qu’une crainte, c’est celle

NAPOLlj

LA CHASSE AU LION b3

de la faire vider à l’animal qui a pris vent du Irait.

L’homme qui travaille pour détourner un lion a, comme on le pense bien, mille raisons péremptoires pour éviter le rocher ou l’arbre sous lequel sa bête est sur le ventre; aussi est-il bien rare qu’il puisse le rembucher d’une manière certaine.

Les chasseurs, étant arrivés à une portée de fusil du repaire supposé, le tournent en amont en observant le plus grand' silence ei s’arrêtant lorsqu’ils croient le dominer.

Comme le sens de l’ouïe est très-subtil chez le lion, il arrive quelquefois qu’il entend les pas dos chasseurs ou une pierre qui a roulé, et alors il se lève et marche dans la direction du bruit.

Si l’un des guetteurs l’aperçoit, il prend le pan de son burnous dans la main droite et le fait tourner devant lui, ce qui signifie : Je le vois.

Un des chasseurs sort du groupe, se met aussitôt en rapport avec cet homme ewegitant son burnous de droit à gauche, ce qui veut dire : Où est-il? et Que fait-il ?

Si le Abu est immobile, le guetteur ramasse les deux pans de son burnous dans la main, il les élève à la hauteur de sa tête, puis il les laisse tomber et marche quelques pas devant lui en répétant le même signe, qui se traduit par : Il est immobile devant vous et à quoique distance.

Si le lion marche à droite ou à gauche, il marche

lui-même dans la direction du lion en agitant son bur-

nous, soit de gauche à droite, soit de droite à gauche.

Si enfin l’animal se dirige vers les chasseurs, le guetteur leur fait face et agite violemment son burnous de bas en haut en criant de toutes ses forces : Aou lihoum! « Prenez garde à vous! »

A ce signal, les chasseurs se forment en bataille sur un rang, et, s’ils le peuvent, ils s’adossent à un rocher de manière h ne pas être tournés.

Malheur à celui qui n’aura pas entendu à temps le cri du guetteur et sera resté à quelque distance de ses camarades.

Dès que le lion l’aperçoit, il bondit vers lui, et, quelle que soit la contenance de cet homme en se voyant chargé, soit qu’il tourne les talons pour gagner un arbre ou un rocher, soit qu’il attende de pied ferme et fasse feu à bout portant, de toute façon c’est un homme mort, à moins que, par un hasard providentiel, l’animal ne soit tué roide.

Comme on le voit.^ji tactique est en ne peut plus simple : il s’agit seulement d’opposer au lion autant de fusils qu’il a de dents et dégriffés; mais, pour que la partie soit égale, il faut que ces fusils se jftolégent mutuellement, qu’ils ne se désunissent jamais, et que chaque combattant soit inaccessible à la crainte et d’avance prêt à faire le sacrifice de sa vie pour protéger celle de son voisin.

Quand les chasseurs ont pu se réunir avant l’attaque et s’adosser à un rocher, le lion passe majestueusement devant eux, espérant que. sa présence

portera le trouble dans les rangs, et, dans ce cas, il Tond bravement sur la troupe ébranlée, qui est mise en déroute, laissant un ou deux des siens ou pouvoir de l’ennemi.

Si personne ne bouge et si le lion ne voit point d’bésitation parmi les chasseurs, il passe en murmurant de sourdes menaces à vingt ou trente pas des fusils braqués sur lui. C’est là le moment décisif : au commandement de l’un des anciens de la troupe, chacun fait feu de son mieux et jette son fusil pour s’armer du pistolet ou du yatagan.

Pour les chasseurs européens, il paraîtra étonnant que trente coups de feu tires à vingt pas sur un animal qui présente le flanc ne suffisent pas toujours pour le tuer sur place. C’est pourtant ce qui arrive six fois sur dix.

La vie est si difficile à arracher du corps du lion, que, quel que soit le nombre de balles qui l’auront touché, il ne mourra pas encore si le cœur ou le cerveau n’ont pas été atteints.

Cependant, s’il a été renversé par une grêle de balles, avant qu’il ait pu se relever, tous les chasseurs sont sur lui, les uns armés de pistolets, les autres d’armes blanches, tirant, frappant à l’envi les uns des autres, et finissant presque toujours par laisser quelques lambeaux de chair dans les griffes de l’animal expirant.

Ce qu’il y a de remarquable chez le lion, c’est

que, plus il est près de mourir, plus il est dangereux.

Ainsi, lorsque pendant l’action, mais avant qu’il soit blessé, il peut atteindre un des chasseurs, il se contente de le renverser, comme un obstacle, et l'homme, s’il est couvert de bons burnous, en est souvent quitte pour quelques coups de griffes sans gravité.

A-t-11 déjà reçu une ou plusieurs balles, il tue ou déchire celui qu’il a pu saisir, souvent môme il le prend dans sa gueule et le porte en le secouant jusqu’au moment où il aperçoit d’autres chasseurs sur lesquels il se jette à leur tour.

Mais lorsque, grièvement atteint, blessé à mort, par exemple, il peut s’emparer d’un homme, il l’attire sous lui en l’étreignant de ses griffes puissantes, et, après avoir placé sous ses yeux la figure du chasseur malheureux, il semble, comme le chat avec la souris, se réjouir de son agonie.

Tandis que ses ongles déchirent doucement les chairs de la victime, ses yeux flamboyants sont fixés sur ceux de l’homme, qui, fasciné par ce regard, n’ose ni crier ni se plaindre. De temps en temps le lion promène son énorme et rude langue sur la face du moribond, puis il fronce ses lèvres à la manière du chat, et lui montre ainsi toutes ses dents.

Cependant les parents ouïes amis de l’infortuné chasseur ont fait appel aux plus courageux de la troupe, et ils s’avancent coude à coude, le fusilàl’é-

paule et le doigt sur la détente, vers le lion, qui les regarde venir et les attend.

Comme les balles dirigées contre le lion pourraient atteindre l’homme, il faut l’approcher assez près pour le tirer à bout portant. C’est ordinairement un pa- ' rent de la victime qui se dévoue en ce cas, et toujours seul, laissant les autres chasseurs à une vingtaine de pas en arrière.

Si le lion est à bout de forces, il broie la tête de l’homme qu’il tient sous lui au moment où il voit le canon du fusil s’abaisser vers son oreille, puis il ferme les yeux pour attendre la mort.

Si, au contraire, l’animal peut encore agir, il s’empresse de tuer le chasseur en son pouvoir pour bondir sur le téméraire qui ose venir à son secours.

Comme on le voit, le rôle de celui qui s’avance pour donner le coup de grâce est des plus périlleux ; car, le lion se tenant, couché sur le corps du chasseur dans une immobilité complète, il est impossible de juger de son état et de ses intentions ; de sorte que, de môme qu’on peut l’approcher impunément et lui mettre le bout du canon dans l’oreille, de même on peut, avant d’avoir le temps de faire feu, être terrassé et mis en pièces, malgré les renforts des fusils qui sont à quelques pas de là.

Les Arabes ont l’habitude de détacher un seul tireur en cette circonstance, parce que, lorsqu’ils ont fait autrement , il y a eu trouble, confusion, et, par suite,

il est arrivé que des balles dirigées contre le lion ont atteint l’homme placé sous lui.

Quoique cet homme soit à l’état de cadavre quand • on arrive, . il est toujours pénible de constater qu’il a été atteint par les siens, et souvent on est tenté de croire qu’il aurait pu être sauvé s’il n’avait été frappé par ces balles égarées.

De là bien des regrets, et la décision sage et prudente de charger un seul chasseur de cette honorable

mission.

Je dis honorable, parce que celui qui l’accomplit jusqu’au bout avec le courage et le sang-froid qu’elle réclame est à mes yeux un homme capable de faire les plus grandes choses sans faiblir.

Ce qui précède est pour le cas assez rare où les chasseurs réunis ont été prévenus de l’arrivée du lion par un des hommes qui le guettent.

Le plus souvent l’animal est sur le ventre dans un réduit toujours très-épais, où, s’il ne remue en entendant du bruit, il échappe à la vue de tout le monde.

11 faut alors l’attaquer dans son fort et le prendre d’assaut, comme disent les Arabes.

Quelle que soit la hardiesse de ces hommes qui marchent si bravement à la mort, je dois dire que ce n’est qu’à la dernière extrémité et lorsqu’ils ne peu- ' vent faire autrement qu’ils se décident à attaquer le lion dans son repaire.

Quand ils arrivpnt sur la lisière du bois où l’ani-

mal est rembuché, sans que les guetteurs aient pu le voir, ils poussent de grands cris dons lesquels se mêlent mille injures qui doivent, selon eux, décider le lion à se montrer.

S’il fait la sourde oreille, on le provoque plus directement en faisant siffler quelques balles dans sa direction.

Ces manœuves durent quelquefois plusieurs heures, et, plus elles se prolongent, plus les chasseurs hésitent à attaquer. Ils savent par expérience qu’un lion qui reste sourd aux provocations et aux coups de fusil comprend tout ce que cela veut dire, qu'il a déjà été chassé, et que, par conséquent, il attendra ses ennemis au plus épais du fort pour fondre sur eux.

Il est facile de comprendre qu’une pareille perspective fasse naître quelque hésitation, surtout parmi ceux qui ont déjà senti les étreintes du lion.

Pendant que les Arabes, les uns assis, les autres debout, sur la lisière du bois, s’agitent et discutent à grand bruit, j’invite ie lecteur à pénétrer avec moi dans le fort pour voir ce qui s’v passe.

Sous une voûte sombre, épaisse, formée par des oliviers sauvages et des lentisques séculaires étroitement serrés, l’animal s’est fait plusieurs chambres bien propres et bien commodes, pour les habiter selon le temps et la saison .

C’est là que* chaque matin, il rentre au petit jour

pour dormir et digérer à son aise la proie qu’il a dévorée pendant la nuit.

Avant l’arrivée des chasseurs, le lion, couché à la manière du chat, dormait profondément.

Au premier bruit qu’il a perçu, il a ouvert les yeux sans lever la tête; à mesure que ce bruit est devenu plus distinct, il s’est .mis sur le ventre pour écouter.

Au premier hourra des chasseurs, il s’est levé comme poussé par un ressort, et après avoir secoué bruyamment sa crinière, il a répondu par un rugissement terrible aux cris des imprudents qui ont osé troubler le sommeil du maître.

Au premier coup de feu qui a retenti sous bois, à la première balle qui a sifflé en ricochant dans les branches voisines de sa demeure, le lion s’est élancé furieux hors de sa chambre pour en explorer les alentours.

Les criailleries, les injures, les menaces des Arabes arrivent-elles jusqu’à lui, il s’arrête pour écouter, en f ;issonnant de courroux et d’impatience.

Un mouvement nerveux qui parcourt tout son corps exprime ce qu’éprouve le noble animal avant la bataille.

lise souvient qu’un jour, à pareille heure, son sommeil fut troublé par les mêmes cris, et que, trop impatients de corriger les insolents qui osaienfàbordcr seul fort, il alla se heurter contre uno grêle de balles qui lui brûlèrent le corps.

Aussi, quelles que soient lés menaces et les provotations qui lui sont adressées, il se maîtrisera pour attendre le moment opportun.

Il tourne avec agitation autour de son repaire, tantôt s’arrêtant pour écouter, tantôt se dressant sur ses pieds de derrière contre un arbre qu’il enlace de ses bras puissants et qu’il déchire des dents et des griffes comme si c’était un ennemi vivant.

Voilà ce qui se passe sous bois pendants que les chasseurs, sûrs désormais que le lion ne sortira point, ont ouvert un conseil pour trancher la question de l’attaque ou de la retraite. Je me hâte de dire qu’il est rare que l’assemblée soit dissoute sans qu’il y ait au moins un assaut donné, ne serait-ce que pour éviter les railleries des femmes et sauver l’honneur de l’expédition en présentant soit un mort, soit un blessé, ce qui suffit toujours pour justifier la défaite.

Dans ces sortes de conseils, les hommes d’un âge mûr se montrent toujours prudents, et les jeunes gens pleins d’ardeur et d’impatience.

Lorsque, au mois de février 1850 , je fus appelé par les Ouled-Cessi pour chasser deux üons qui s’étaient établis chez eux, je recueillis un souvenir qui se rattache à ce qui précède, et que je suis heureux de consigner ici à la louange de ces braves gens.

Croyant chasser avec un Français qui tuait lestions tout seul, les hommes de cette fraction avaient convoqué le ban et l’arrière-ban, et personne ne manqua au rendez-vous.

Les lions étaient rembuchés dans un petit massif de lentisques dans lequel nous pouvions les entrevoir de temps en temps du lieu même de l’assemblée.

Quoique j’eusse résolu d’avance de ne pas accepter le concours des Ouled-Cessi dans l’attaque, j’étais bien aise que celle réunion eût lieu afin d’en tirer quelques connaissances, et surtout pour faire voir ce que peut la volonté d’un chien de chrétien.

Avant de les envoyer au poste d’observation que je devais leur désigner quand je voudrais être seul, je laissai le conseil s’ouvrir et les vieillards prendre la parole, comme si nous eussions dû agir de concert.

La discussion fut longue et surtout Irès-bruyanic; les anciens optaient pour que je marchasse le premier à deux ou trois pas en avant de la troupe formée sur un seul rang et coude à coude; les jeunes gpns, indignés de celte proposition, voulaient marcher en tête, me plaçantentre eux et les anciens, qui auraient formé une troupe de réserve en cas que les lions fissent une trouée dans la première.

Je laissai la discussion s’échauffer pour voir quelle serait la conclusion. Pendant qu’un jeûné homme se levait pour montrer son bras et sa jambe déchirés par les griffes d’un lion qu’il n’avait pas tué, un autre le dominait de la voix et du gesle, et lui disait qu’il ne montrait là que des égralignures, tandis que lui, Vit osait , ferait voir à l’assemblée bien autre chose.

A ces mois : si j’osais , la discussion cessa comme parpnchantement, et jeunes et vieux passèrentd’une gravité imposante à une hilarité folle, et tous' de s’écrier :

— 11 osera!

— 11 n’osera pas!

— 11 montrera!

— Il ne montrera pas*

— Sa femme l’a vu, mais l’assemblée ne le verra pas!

Pendant que le pauvre diable, tout honteux, tout ahuri, tournait et retournait au milieu du cercle sans pouvoir en sortir, je remarquai près de moi un vieillard et un jeune homme de quinze à seize ans, qui seuls ne prenaient point part à la joie de la réunion et parlaient avec vivacité.

Au premier mot que je pus saisir de leur conversation, je compris que c’étaient le père et le fils.

— Mon enfant, disait le père, tu sais bien que je n’ai plus que toi de garçon, que je me fais vieux, et que, s’il t’arrivait malheur, j’en moi'apiis de chagrin.

— Ne suis-je donc pas un homme? répliqua l’enfant.

— Oui, tu es un homme, répondit le père en souriant, et je suis fier de toi, mon sang! Mais ton frère aussi était un homme, et cependant il s’est fait tuer l’année dernière, ici, dans celte montagne, et /'étais

là, moi, son père, à côté de lui, et je n’ai rien pu

pour le sauver! Le lion est terrible, mon enfant, terrible quand il charge : l’œil de l’homme se troubleen regardant ses yeux; sa main tremble, parce que le cœur bat trop vile, et le coup, s’il est certain, malgré le trouble de l’œil et du cœur, le coup perce sans tuer, car le lion porte bien des balles!

— Mais, mon père, puisque vous ne vouliez pas que je brûlasse une amorce aujourd’hui, pourquoi avez- vous consenti à m’amener jusqu’à l’assemblée, d’où il est honteux pour moi de me retirer maintenant?

— Je t’ai permis de venir, d’abord, parce que je ne savais pas que nous aurions au rapport deux lions au lieu d’un, ce qui rend la journée doublement dangereuse ; ensuite parce que tu désirais depuis longtemps voir Y homme aux lions , et que je savait que la tribu avait pris les armes à son intention. Tiens, ajouta le vieillard, le voilà près de toi, regarde-le à ton aise pour dire à ta mère et aux gens du douar qui ne le connaissent pas comment il est; puis quand tu l’auras assez vu, nous nous en irons.

A ces mots nous nous en irons, l’enfant répliqua d’un ton délibéré : — Allez-vous-en si vous voulez, mon père, mais moi je reste; car s’il me voyait m’en aller, il croirait que j’ai eu peur, et je veux lui faire voir que je suis un enfant de Cessi.

Le père, voyant que la résolution de son fils était inébranlable, essaya des grands moyens : — Écoute, lui dit-il, depuis longtemps tu désires que je t’achète

Digitizi

Ils essayèrent des prières.

nne jument, eh bien, demain, je te promets que tu l’auras.

— Que m’importe la jument, répondit le jeune homme avec fierté, si, en me voyant passer, on dit : Quel dommage qu’une si belle bête soit montée par un cavalier si timide!

— Allons, ajouta le vieillard forcé dans ses derniers retranchements, avec la jument je te donnerai la femme à laquelle tu prétends.

Celle promesse ébranla un instant la volonté du jeune homme; mais son hésitation ne fut pas longue, et, se levant avec une gravité superbe :

— Mon père, dit-il, vous savez que, dans notre pays, et surtout dans notre tribu, les femmes méprisent celui qui n’est homme que par l’habit et pour faire des enfants à sa ressemblance.

Si je suis de la tribu des Ouled-Cessi et votre fils, il faut que celle que j'aime et qui doit être ma femme estime celui qui sera tout pour elle, il faut qu’elle soit fière de lui!

Mon père, voici mon dernier mot : Si vous ne me permettez pas de suivre la chasse aujourd’hui, si vous m’obligez à passer pour un lâche aux yeux de tous, non-seulement je refuse la jument et la femme, mais encore je quitte votre tente, et je m’en vais bien loin pour cacher ma honte aux yeux des gens de ma tribu.

Que ce soit le fait de l’éducation de ces hommes à demi sauvagesj ou celui du milieu dans lequel ils

vivent, je pense que le lecteur trouvera, comme moi, qu’il est beau de rencontrer chez un jeune, homme encore imberbe le courage dont je cite un exemple entre mille, et qu’à l’occasion, dans une chasse un peu sérieuse, il ne refuserait pas un pareil compagnon.

Je mis fin à cette scène pathétique en rassurant le père sur les suites de la journée et en complimentant le fils sur son courage. Puis je fis connaître à l’assemblée la décision que j’avais prise, et j’invitai le pauvre diable que les plaisanteries de ses camarades avaient si peu ménagé à rester près de moi pour tenir ma seconde carabine et gagner un titre de gloire qu’il n’aurait pas besoin d’exhiber en public.

A peine les Arabes venaient-ils de quitter le lieu de l’assemblée pour gagner le poste d’observation que je leur avais désigné, qu’un lion sortit du massif et se dirigea droit vers moi : le second le suivait à cinquante pas.

J’étais assis sur un rocher qui dominait la position et auquel on parvenait par des gradins coupés de crevasses.

L’Arabe était à côté de moi; je pris ma carabine Devisme et l’armai; j’armai également la carabine de réserve à un coup et la laissai entre les mains de l’homme, après l’avoir rassuré et lui avoir recommandé de me la donner dès que j’aurais fait feu de mes deux coups.

Le premier lion, ayant sauté sur les gradins infé-

rieurs du rocher, s’arrêta; j’allais presser la détente lorsqu’il se tourna vers son compagnon.

Ce mouvement me présenta si bien l’épaule droite, que je n’hésitai pas.

Au coup de feu, il tomba en rugissant, fit un effort pour se relever et retomba. 11 avait les deux épaules brisées.

Le second était déjà au pied du rocher, la queue aü vent, le verbe haut; il reçut le premier coup un peu en arrière de l’épaule, à dix pas de son «amanTde;il fléchit, se releva, et d’un bond immense tomba sur Je rocher même où je me trouvais.

Prendre la carabine des mains de l’Arabe tremblant, ajuster le lion à la tempe, faire feu et le tuer sur place à quatre pas, tout cela s’opéra par la protection de saint Hubert, mon patron, en moins de temps que je n’en mets à l’écrire.

Le coup de grâce fut donné au premier animal, et tout fut dit.

Et maintenant, sans plus ample digression, revenons h l’autre assemblée, que nous avons laissée discutant l’opportunité de l’attaque.

Après bien des paroles et des gestes qui n’ont abouti à rien, les anciens ont subi l’influence des jeunes, et il a été décidé que. l’on attaquera sur-lechamp et comme on pourra.

Chacun se débarrasse de son burnous, qu’il pend 4 un arbre, de ses souliers, s’il en a, et la troupe entière, vêtue seulement d’une chemise qui descend

aux genoux, s’en va gambadant frapper à la brisée.

C’est là que Je lion est rentré.

11 laut suivre, sans les perdre un instant, les crï» prcinles de ses pas, ufm d’avoir toujours l'animal devant soi.

Comme l’épaisseur du bois est telle que deux hommes ne peuvent marcher de front, c’est presque toujours un jeune écervelé, se trouvant pour la première fois à pareille fêle, qui prend la tête de la colonne, quoi qu’on ait pu faire pour l’en empêcher.

Toutes les fois qu’ils rencontrent une petite clairière, lec chasseurs en prolitent pour se rallier, se former en bataille, et ils appellent le lion au combat en recommençant à lui prodiguer les épithètes les plus injurieuses du vocabulaire musulman.

Le noble animal, pour mieux venger ces insultes qu’on lui jette de loin, s’est retiré au plus épais du fort, et il attend, couché sur le ventre, que le moment d’agir soit venu.

La troupe se remet en marche, toujours guidée par notre jeune homme, qui s’arrête tout à coup en disant à ceux qui le suivent de près : — Ce lion n’est pas seul, car voici les pas d’un autre lion qui me pj* rail plus grand que celui que nous suivons.

Aussitôt un des quêteurs s’avance et constate quo ccs voies sont les mêmes, mais que le lion a quitté sa reposée, qu’il est venu là depuis peu, et qu’il a cherché un autre réduit. En effet, en cet endroit, les voies se croisent, et il est difficile de les démêler; en

voici une qui va à droite, en voilà une autre qui va ^ à gauche, laquelle des deux est la bonne?

C’est ce qu'il est impossible de juger, car l’une et l’autre sont tellement fraîches, qu’on croirait quo l’animal était là quand les chasseurs sont arrivés.

Le cas est des plus graves, et on se retire vers la clairière qu'on a laissée derrière soi, afin de pouvoir se grouper et tenir conseil pendant que quelques hommes veilleront.

Tout d’abord, les vieillards proposent la retraite, s’engageant à faire venir le lendemain tel savant, tel marabout, pour conjurer le lion et l’éloigner du pays.

D’autres proposent d’allumer un feu à l’entrée du bois pour appeler du renfort.

Cependant la majorité tient pour l’attaque et en discute le mode. Yaul-il mieux suivre tous l’une des deux voies ou se diviser en deux troupes?

Après avoir examiné les diverses chances des deux manières d’agir, le conseil adopte la dernière, et tout le monde se lève pour procéder à la formation des deux corps d’attaque.

Cette opération est aussi curieuse qu’intelligente.

Au lieu de partager les combattants en nombre égal et de mettre de pair dans chaque troupe les hommes courageux et adroits, comme cela sc ferait chez nous , on se divise par douar, par lente et par famille, de sorte que, s’ily a trente hommes présents, un groupe comptera vingt fusils, tandis "que

l’autre n’en aura que la moitié, et ces dix fusils, malgré l’infériorité du nombre et quelquefois du courage individuel, seront néanmoins plus forts que les vingt autres, parce qu’ils sont portés par des frères, des cousins, en un mot, par des proches parent qui sont sûrs de leurs compagnons au moment du danger.

Les deux troupes une fois formées se rendent ensemble à la bifurcation des voies, où elles se séparent en se promettant un appui réciproque au premier cri, au premier coup de feu.

Chacune d’elles suit en silence les pas de l’animal, s’arrêtant de temps en temps pour se rallier et écouter.

Après avoir marché quelque temps, la troupe de droite rencontre un arbre dont le tronc est labouré par les griffes du lion.

Tous les hommes qui la composent s’arrêtent à la fois pour se communiquer leurs - réflexions et peut»être pour donner le temps à la troupe de gauche d’attaquer si elle rencontre, ou de rallier si elle tombe à bout de voie.

Mais celle-ci va bravement son chemin et sans hésitation aucune ; c’est qu’à sa tête marche un étranger qui vient de rejoindre, le fameux Abdallah, prévenu trop tard de la chasse, ce géant, toujours le premier à l’attaque, ceiui qui, lorsqu’un homme ^st terrassé par le lion, est toujours là pour le dégager ouïe venger, celui qui, lorsqu’il va défection ou

panique, reste toujours à son poste, celui-là, enfin, qii? l’on a vu, après avoir fait feu de toutes ses armes et brisé fa lame de son yatagan sur la tête d’un lion à l’agonie s’acharnant après l’un des siens, se ruer sans hésiter sur l’animal, l’enlacer de ses bras puissants, le mordre à pleines dents, se laisser déchirer, écharper, et tenir bon jusqu’au moment où l’animal reçut lui-même une balle dans l’oreille entre lui et le cadavre de son ami.

Puisque je raconte un épisode de chasse et que je cite un homme qui peut, à juste titre, passer pour le modèle du chevalier sans peur si non sans reproche, que le lecteur me permette', de lui faire connaître un trait de fierté de cet ami, pauvre comme Job, mais fier de ce qu’il vaut, de ce qu’il a fait et de ce qu’il se sent capable de faire.

C’était au mois de mai 1852; les troupes de la province de Constantine expéditionnaient en Kabylie sous les ordres du général de M... M..., lorsqu'une insurrection éclata sur plusieurs points de la province.

Le général d’A... fut détaché de la colonne avec quelques bataillons, afin d’arrêter les progrès de l’insurrection et de châtier les tribus rebelles. Je fus attaché à ce général pour traiter, sous ses ordres, les affaires arabes pendant la durée de l’expédition.

Nous arrivâmes, après cinq jours de marche, au pied d’une montagne située chez les Haraetah/qui a nom Sidi-Reghis et l’honneur d’être habitée par Abdallah le charbonnier.

Comjne il était de bonne heure, le général, qui est un des plus passionnés et des plus forts cliassÆrs que je connaisse, m’exprima le désir de tirer quelques coups de fusil autour de son bivac.

Je lui parlai d’Abdallah et lui demandai s’il lui serait agréable de l'avoir pourguidc. A l'instant même, un cavalier fut envoyé dans la montagne et ramena notre homme, armé de pied en cap.

Après les saluts d’usage, je lui demandai s’il y avait beaucoup de lièvres dans les environs. A celle question, il me regarda d’un air étonné, et, me tournant le dos, il s'en alla vers un groupe d’Arabes, accroupis près de ma tente; puis il revint suivi de l’un d’eux.

— Voilé, me dit- il en me montrant le nouveau venu avec un air de dédain superbe, voilà un homme à lièvres.

— Mais toi, lui dis-je un peu piqué de ce qu’il venait de faire, toi aussi, tu es du pays comme lui et tu dois savoir où il y en a.

— Moi, j’habite la montagne, et le lièvre habite la plaine, me répondit-il franchement et sur le même Ion.

— Tu sais donc, ajoutai-je, qu’il y a du lièvre dans cetle plaine ? •

— Tout ce que je puis te dire, c’est que je n’y descend que la nuit, soit pour aller voir ma maîtresse, soit pour mettre un mouton de plus dans mon troupeau ; et, si je rencontre des bêtes sur mon chemin, assurément ce ne sont pas des. lièvres.

Comme je tenais à le présenter au général et à le lui donner. pour guide, je coupai court à cette conversation devant témoins et l'amenai sous ma tente.

Une fois là, nous parlâmes lion, et lorsqu’il inc parut bien disposé, je lui lis part do ce que je désirais de lui. Je dois avouer qu’il n’y consentit qu’à regret, et que, pour no pas compromettre sa réputation w il lit si bien, que le chasseur, accoutumé à rentrer avec son porle-carnier chargé de gibier, revint bredouille ce jour-là.

Je n’ai pas revu AV dallait depuis celte époque; mais à la fin du mois de juillet dernier, en revenant d’une excursion dans le sud, je m'arrêtai un instant chez le cheik tic sa fraction, et j’appris par lui que, dans le courant do l’hiver, Abdallah avait encore une fois sauvé la vie à l’un des siens qui, grâce à son secours. en était quitte pour une jambe de moins.

Mais, pendant que nous nous occupons delui ctde ses prouesses, le chef de la troupe que nous avons laissée marchant d’assurance sur la voie du lion est arrivé au but.

Un rugissement terrible a retenti sous bois à quelques pas de lui.

— A terre I a répondu une voix digno de commander une armée ; à terre ! enfants de Cessi; souvenez-vous que vous êtes des hommes et que je suis avec vous I

Auàsilôtla troupe se resserre en se groupant comme elle peut autour de son chef, et attend, le fusil à l’é-

paule, que le lion fasse une trouée dans le fort pour venir à elle.

C’est un moment solennel que celui-là ! Les chasseurs et le lion ne sont séparés que par une distance de quelques pas à peine, et cependant ils ne se voient pas.

Le lion s’est rasé à la manière du chat, afin de mieux bondir et d’offrir moins de prise aux balles.

Les hommes sont assis, ou couchés, ou à genbux, tellement serrés les uns contre les autres, qu’il suffirait d’un burnous pour les couvrir.

Tout à coup un des chasseurs fait un signe de la main qui veut dire : Je le vois ! Son voisin suit la direction du doigt et confirme le signe du premier. Tousse pressent et se poussent pour voir à leur tour et faire feu tous à la fois.

Malheureusement il est trop tard : lelion.se voyant découvert, est tombé sur la troupe, a broyé la tête de celui-ci, enlevé un œil à celui-là, déchiré l’épaule d’un troisième, puis d’un bond il a disparu sous bois aussi vite qu’il est venu, sans même donner le temps de brûler une amorce.

Alors ce sont des cris déchirants, c’est un brouhaha à ne plus s’entendre; chacun s’en prend à son voisin de ce qui vient d’arriver, et le malheureux qui a vu le lion le premier, s’il n’a été ni tué ni blessé, est accablé d’injures, comme s’il avait dit au lion : Venez, agissez, voilà l’instant.

Cependant la troupe de droite n’a pu sans honte

rester plus longtemps éloignée de la chasse, et elle arrive en se traînant.

On regarde, on compte : un mort et deux blessés. C’est trop fort, cela ne peut se passer ainsi 1 Comment! sans avoir brûlé une amorce! Allons, il faut une revanche ! Voyons, où est-il ? Et on se monte, et nn s’échauffe au point de ne plus écouter la voix des anciens.

Tout beau, mes compagnons, vous n’irez pas loin pour le trouver, et, tenez, justement le voici qui vient ou plutôt qui revient, car il charge.

Vous avez trop crié, vous lui avez porté sur les nerfs, tant pis pour vous ; la journée commence mal, et, sans aucun doute, finira plus mal encore.

En effet, le lion, irrité de tout ce bruit et alléché par le sang qu’il vient de verser, revient en rugissant à travers bois, brisant, renversant tout ce qui lui fait obstacle, et il fond, la tête haute et la gueule, béante, sur la ligne des chasseurs, qui, cette fois, nesontpas surpris et lui envoient trente coups de fusil à bout portant.

Le lion, criblé de balles, tombe au milieu de la troupe, et saisit de la gueule et des griffes tout ce qui se trouve à sa portée pour mordre et déchirer jusqu’au moment où il succombera à ses blessures ou recevra encore une balle, le coup de grâce.

L’animal tué, on s’occupe de dégager les chasseurs qui sent sous lui, et on vérifie leur état, ainsique celui des premiers qui ont été atteints, total : deux

moris £l quaire blessés, dont deux grièvement.

Chez nous, on regarderait la journée comme, mauvaise, cl l’on s'occuperait plus des moris et des Ides, sés que du lion ; ici, c’est tout le contraire. Excepté le s proches parents de ceux qui ont été victimes, personne ne fait attention ù eux.

Après avoir traîné les blessés dans un coin et les avoir adossés contre une cépée à rôte des morts, on détache un ou deux hommes qui vont au douar le plus voisin chercher des mulets pour les transporter. Puis, les couteaux sont tirés, et l’on commence surle-champ à enlever la dépouille de l’animal, en criant 5 tue-lèle cl en répétant cent fois les épisodes de la journée.

Dès que celle opération est terminée et que les moyens de transport sont arrivés, les chasseurs descendent tous ensemble dans la plaine d’après l’ordre suivant : en tôle marche l’homme qui a donné lo coup de grûce au lion, couvert de sa dépouille; derrière lui, viennent trois mulets marchant de front et chargés :

Le premier, do deux blessés assis h califourchon; le second et le troisième, des deux autres blessés tenant chacun l’un des morts dans ses bras, assis comme lui et devant lui à califourchon.

Le corps du lion, séparé pur quartiers, marche au centre du cortège, suspendu à des branches d’arbres coupées à cet effet.

Arrivés au point où ils doivent se séparer pour

Digilized

rentrer dans leurs douars respectifs, les chasseurs sont reçus au milieu des cris de joie, des sanglots et (.es trépignements, par une foule d'hommes de Jeu. nies et d’enfants accourus de tous côtés au-devant d’eux.

. Les hommes se mêlent à la troupe pour avoir des détails sur l’événement de la journée ; les femmes pleurent ou se réjouissent, suivant que ceux qui leur sont chers sont morts, blessés ou sains et saufs; les enfants entourent et suivent, malgré l’effroi qu’il leur inspire, celui qui, couvert de la dépouille du lion, parcourt l’assemblée en marchant sur les mains et en rugissant. Puis, lorsque tout le monde est enroué à force de parler, de hurler, de sangloter et de rugir, onse sépare pour recommencer à la première occasion.

Voilà comment chassent, ou plutôt chassaient les Ouled Meloul et les Quled-Ccssi.

Je m’explique.

Avant la prise d’Alger, c’cst-à-dire à l’époque où l’Afrique, aujourd'hui française, était au pouvoir des Turcs, les beys de Constanline donnaient à ces deux fractions des litres qui les exemptaient de l’impôt et de toutes les autres charges pesant sur les autres tribus.

En outre dé cela, ils leur payaient largement, et selon ce qu’elles leuravaient coûté d'hommes, les dépouilles des lions qu’ils tuaient et qu’ils envoyaient au pacha d’Alger, lequel les offrait au grand sultan.

Depuis que nous occupons le pays, les chefs de ces deux fractions ont eu beau présenter à l’autorité fran-

çaiseles titres qui les protégeaient précédemment, on lésa traitées comme les autres tribus, en les soumettant au payement des impôts, aux réquisitions et autres charges dont elles sont passibles.

11 y a plus encore : c’est que, lorsqu’il est arrivé que l’une ou l’autre de ces deux fractions a offert aux représentants du pouvoir en Algérie la dépouille d’un lion qu’elle avait tué, les administrateurs, ne voyant que la peau de la bête sans savoir ce qu’elle avait coûté à ceux qui l’apportaient, ont donné la prime dérisoire de cinquante francs, allouée, en pareil cas, par l’État, et ont dit aux chasseurs de disposer comme ils l’entendraient de la dépouille offerte.

Alors ceux-ci, blessés de se voir traités en marchands de peaux et appréciant mieux la valeur de leur sang, ont laissé la dépouille à la place où ils l’avaient déposée, et, sans dire un mot, sans faire un geste , ils sont rentrés fièrement sous leurs tentes pour mettre les fusils dans leurs fourreaux.

Ce n’est que de loin en loin, et lorsqu’ils ont personnellement beaucoup à souffrir du voisinage d’un lion, que les Ouled-Meloul et les Ouled-Cessi se décident à l’attaquer.

Il leur est arrivé plusieurs fois, depuis deux ou trois ans, de venir me chercher à Constantine, et, lorsqu’ils ne me trouvaient pas, de laisser décimer

leurs troupeaux pendant un mois entier plutôt que de prendre les armes.

Je n’approuve ni ne blâme ce qu’a fait l’autorité française à l’égard de ces deux fractions; mais je crois qu’il m’est permis, en écrivant un livre de chasse, de signaler au monde chasseur à qui je m’a- dresse tout ce qui se rattache à ces hommes vraiment dignes de quelque sympathie.

Venons maintenant aux Chegatma, cette troisième fraction sur laquelle il n’y a pas grand’chose à dire, quoiqu’elle ait joui autrefois des mêmes privilèges que ses aînées.

LesCliegalma forment une petite fraction qui s’est détachée d’une tribu tunisienne portant ce nom : ils sont venus, il y a environ quarante ans, à la suite d’un bey de Tunis qui mit lë siège devant Constantine, et se sont établis dans la montagne d’IIamama, chez les Haractah.

Lorsque le cheik de cette fraction fait un appel aux armes, il peut réunir une centaine de fusils.

Les montagnes dans lesquelles ils chassent habituellement sont Hamama, Bou-Tokrema et Tafrent.

Les détails qui précèdent l’attaque sont les mêmes chez les Chegatma que chez les Ouled-Cessi et les Ouled-Meloul. C’est toujours un feu qui sert de point de ralliement à l’assemblée, et ce feu est toujours allumé par les hommes qui ont fait le bois.

Lorsque l’animal est détourné et l’enceinte raccourcie prudemment, les chasseurs l’entourent sans

bruit et montent sur les pins ou les chênes dont les trois montagnes désignées sont couvertes.

Tout le monde étant à son poste, on commence' Iiurler de toutes parts, et, si le lion ne sc montre pas on brûle alors quelques cartouches.

L’animal, accoutumé à avoir affaire à des-hommcs cl non à des écureuils, jugeant par les cris qu’il a entendus autour de lui que les Açjibes sont divisés, quille doucement son repaire, et sc dirige, l’œil aux aguets, l’oreille basse et frémissante, la queue tendue, vers certain braillard qu’il croit surprendre isolé du reste de la bande.

Tout à coup, il entend là, tout prés de lui, le bruit que fait ordinairement un fusil qui rate; sans faire un pas de plus, il so couche sur le ventre et sonde de son regard perçant chaque broussaille, chaque pierre susceptible de cacher un homme.

Au même instant, sa vue est obscurcie par un nuage de fumée, ses oreil'es sont assourdies par des détonations et des cris qui se succèdent; son corps frissonne, bondit et se tord, comme celui d’un ser- Dent, sous les balles qui le percent.

Tandis qu’il se heurte avec fureur contre les arbres de la futaie, les chasseurs, forts de leur position, lui prodiguent les injures et les balles jusqu’au moment où, ayant aperçu l’un d’eux, le lion s’acharne eontr« l’arbre qui le dérobe à sa colère et au pied duquel il se fait tuer.

Excepté le cas, assez rare, du reste, où un tireur

tA CIIASSE AU LION

imprudent a choisi un poste pou élevé, c’est ainsi C'ie les Chegàlma ont raison des lions qu’ils chassent, sans plus de diflicullé.

Comme on a pu le voir par ce qui précède, cette manière de combattre le lion est tout à fait dépourvue d’intérêt, aussi les Chegatma sont-ils loin de jouir de la popularité et do l’estime que les Ouled- Meloul et les Ouled-Cessi ont su se concilier généralement.

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