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La chasse au roman

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LA

CHASSE Al] ROMAN.

ÀSÏOI.N Mù^\'\<)SiU.

Inprimerie de la Société Typographique Bdge.

AD. ^TAULEff ET C0MPA6IVIE.

LA

3uU0 danitûn.

BRUXELLES

MELINE, GANS £T COMPAGNIE.

M^.MB MAISON, i i. P. H EL IRE.

LA

CHASSE Ali ROMAN.

' Vers 1 788 , vîvaUo i. toris an jeijine Jhçmme nommé Yalentin. 1| aV$(;t ¥|iigt-qtiatf (^atj«^ suffisamment d'esprit, et^à défaut de p^tvimoine, un oncle qui radorait.^C*ét|ii\i>^eç;ld,perledes oncles que ce bon M» Fléch%mhHu\t',^ i^n oncle de comédie : il est fàch^èuâr que ttspèce n'en soit pas plus rare au théâtre et plus commune dans la vie. Uniquement en vue de son neveu, il avait déclaré , au chevet de sa sœur expirante , qu'il ne se marierait jamais, et il avait tenu parole , bien qu'ayant pour le mariage un penchant assez prononcé. Grâce à la fortune et au célibat de ce digne homme, Yalentin pouvait dormir, comme on dit , sur les deux oreilles. Sans mener grand train, il voyait le monde, où il passait généralement pour unca-

LA CHASSE AU ROMAN, i. 1

jcompli, surtout aux yeux des mères de iB, dûment renseignées sur le cbiffre de

^ espérances. Lorsqu'il s*était agi pour lui du choix d'une carrière , son oncle lui avait dit .'«Fais ce que tu voudras.» Après réflexion, Valentin s'était décidé k ne rien faire. Exempt d'ambition , il se réjouissait de n'être rien en observant autour de lui la plupart des gens qui croyaient être quelque chose. Riche et généreux, il avait beaucoup d*amis ; sans talent ni supériorité d'aucun genre , il n'avait pas un seul (ennemi» Enfin , a«teus^x;es avantages il ea joi^jift •4''âulres '^v^é lÀ pVéèie dédaigne , mais qu'appcéci^ï la réialité/:r il jouissait d'une santé floris$an|é:,il:àinQit d'un grand appétit , et, mettsmt ^à' ^o^. te&^eteitions que son onele , ancien: armateur: âa> Nantes, avait conservées avec des capitaines au long cours, il ne fumait que des cigares de la Havane. Je le demande, fut-il jamais destinée plus digne d'envie? Il s'en fallait pourtant que le jeune Valentin fut heureux.

De même qu'un ver suffit pour gâter le plus beau fruit, un travers d'imagination suffit pour troubler la vie la plus sereine , pour corrompre le bonheur le plus parfait. On va voir comment ce jeune honuae en était arrivé à

mécooimHne les faciles joies qu'il avait sous la main*

Amant du repos et des doux loisirs , M. Fléiobambault s'était senti de tout temps attiré par la vie champêtre : vieillir eu paix à l'ombre des arbres qu'il aurait plantés, avait été le rêve d^ ses jeunes années. Aussitôt qu'il avait pu réaliser ce rêve, M. Fléchambâult avait re- ' nonce aux hasards du commerce et s'était retiré prudemment dans sa propriété des Cormiers, à quelques lieues de Nantes, surleboril de la Sèvre, li estimait qu'une chaumière 'en terre fermt) offre au bonheur plus de garan*ties que six navires sur rOcéan, A défaut de chaumière , il possédait une belle habitation se donnant des airs de château , des bois, des fermes, des prairies à rentour,.tout un petit royaume silencieux et charmant. C'est là que Valentin avait achevé de grandir , objet de tant d'amour et de sollicitude qu'il ne lui vint jamais à la pensée do se demander s'il était orphelin. A dix-huit ans, c'était un beau et bon jeune homme, sachant très-peu de grec et de latin, mais chasseur intrépide, montant à cheval comme un Lapithe, et faisant la joie de son oncle, qui ne prévoyait pas d'obstacles i raecompUssement du plus cher de ses vœux*

Or, le vœu le plus cher de M. Fléchambault était de marier Valentin avec la fille de son vieil ami Varembon.

M. Varembon et M. FléebambauU étaient deux amis de la vieille roche. Leur amitié est restée proverbiale à Nantes, comme celle d'Oreste et de Pylade , d'Euryale et de Nisus, de Damon et de Pythias. Je n'en citerai qu'un trait qui en vaut mille. Ayant découvert à rinsu l'un de l'autre qu'ils aimaient tous deux la méitie femme, tous les deux s'embarquèrent en secret sur deux navires différents , chacun croyant ainsi laisser à l'autre le champ libre. Les deux navires arrivèrentlemêmejouren vue de New-York, et les deux amis se reconnurent en mettant le pied sur la plage. De retour à Nantes, Fléchambault alla se jeter aux genoux de la femme aimée (c'était une jeune veuve) , et la supplia d'épouser Varembon. Une heure auparavant, Varembon, les mains jointes, l'avait suppliée d'épouser Fléchambault. Ils ignoraient qu'en leur absence la jeune veuve avait épousé son cousin qu'elle aimait déjà du temps de son premier mari.

Varembon s'étant marié quelques années plus tard , il en résulta une petite fille toute blanche et toute rose qui reçut le nom de

Loaisanne , et fat fiancée , une heure après sa naissance , à Yalentin qui comptait trois ans révolus. Je ne dirai qu'un mot de madame Varembon. Lorsqu'une femme est introduite , à quelque titre que ce soit , dans Fintimité de deux hommes jusque-là tendrement unis , et que sa présence, loin de troubler leur union, ne réussit qu'à la resserrer , à la maintenir, soyez sûr que cette femme est douée de qua- Utfis bien rares. Telle était madame Varembon : aussi mourut-elle à vingt ans. Les deux amis renouvelèrent à son lit de mort le serment de vivre ensemble et de ne se quitter jamais. Le destin jaloux devait en disposer autrement*

L'Océan est le tapis vert où se voient les plus grands coups du sort. Un jour, M. Varembon reçut la nouvelle que toute sa fortune venait d'être balayée par le vent. La ruine était complète , la banqueroute imminente. On put voir alors ce qu'est un véritable ami. M. Fléchambault combla le gouffre où menaçait de s'engloutir l'honneur de M. Varembon ; puis , ayant fait deux parts égales du peu qui lui restait, il dit: «( Voilà ma part, et voici la tienne.» Là-dessus, ils s'embrassèrent en pleurant, car ils allaient se séparer. M. Varembon, pour qui la place de Nantes n'était plustena-

Le chevalier de Sainte -Amarante avait soixante et douze ans. Il avait vu la cour de Versailles, où il s'était fait remarquer par sa façon de danser le menuet. Jaloux de donner à la monarchie une preuve plus authentique de son dévouement, il avait émigré des premiers; on s'était fort occupé à Coblentz de ses amours et de ses duels. A l'en croire, partout où il s'é* tait montré, il avait laissé la réputation d'un diable à quatre, buvant bien^ se battant de même, et vert galant comme le roi Henri. Le fait est qu'à soixante ans il était encore trèsalerte, et que ceux de ses paysans qui avaient femmes jeunes ou fillettes aimaient assez à porter eux-mêmes au château la crème et le lait de leurs vaches. A l'époque dont nous parlons , il vivait seul dans un petit caslel , perché comme un pigeonnier sur le plateau d'une colline, dans les environs de Tiffauges. Depuis quelques années , la goutte lui avait signifié que c'en était fini pour lui de la saison des aventures.

Cloué le plus souvent sur son fauteuil, n'ayant autour de lui personne qui l'aimât, car il n'avait jamais aimé personne, réduit, pour toute distraction, au souvenir de ses équipées, le. chevalier de Sainte-Amarante s'était jeté

tête baissée dans la lecture des romans , seule lecture qui convînt à cet esprit frivole et dissipé. Les fictions le consolaient de la perte des réalités. Il lisait sans choix ; pourtant il pré* ferait les romans modernes où se peignaient les mœurs , les sentiments et les passions du jour, il se plaisait à comparer la société nouvelle avec celle où il avait brillé d'un si vif éclat, et reconnaissait volontiers que , depuis qu'il avait la goutte, il n'y avait plus personne en France qui entendit quelque chose à l'amour. Ce qui n'avait d'abord été qu'un passetemps était devenu une vraie manie. On ne saurait calculer la quantité de romans qu'absorba le chevalier pendant les dernières années qu*il passa sur la terre. La meilleure partie de ses revenus , qui n'étaient pas fort considérables , s'écoulait en achats d'in-octavo à couverture de papier beurre frais , jauneserin ou gris-de-perle.

Tout volume nouveau était fêté comme un dmi qui serait venu le visiter dans sa solitude. Sur les derniers temps , il apportait dans ses lectures tant de sincérité, de passion, de fougue et d'ardeur, qu'on dut craindre plus d'une fois pour sa vie ou pour sa raison. Par exemple, si le héros d'un livre était jeune, àmou-*

reax, de bonne race et galalnment tourné ^ le chevalier ne manquait jamais de s'identifier avec lui. Il souriait complaisamment et relevait ^érement la tète à chaque trait de vaillaiice ou d'esprit : chaque page était un miroir qui lui renvoyait son image. Mais quand par malheur les choses n^allaient plus à sou gré ^ quand le malencontreux héros se laissait choir dan^ un piège ou s'avisait de faire quelque sottise, alors le chevalier, rouge d'indignaUon et de colère, se tordait dans son fauteuil , écla« tait bientôt comme une bombe, et finissait par jeter le livre par la fenêtre en s'écriant que jamais un Sainte^Amarante né s'était conduit de la sorte. On le voit , le vieux gentilhomme en usait un |)eu avec les romans uiodernes comme don Quichotte avec les romans de chevalerie.

Un jour, emporté par l'ardeur de la chasse, Valentin, précédé d'une meute complète, avait lancé son cheval dans un vaste champ où commençait à verdir la moisson nouvelle. Tout fut haché, broyé, saccagé. Honteux de son étourderie, Valentin résolut de la réparer aussitôt. Il venait d'apprendre que le champ dé'^ vaste appartenait au chevalier de Sainte-Ama" rante; il n'hésita pa^ à se rendre chez le

chevaliêt poni* lui ofFiir , avec sès excuses , la réparation des dommages qu'il avoit causés. Au bout d'une heure, son cheval s'arrêtait dè^ vant la porte du petit castel à demi ruiné où la goutte, les ans et les romans achevaient de consumer le dernier héritier d'une race de preux.

Une fois là , Valentin sentit sa résolution chanceler. Il ne connaissait que par Ja voix publique le chevaHer de Saintes-Amarante, qui jouissait dans le pays d'une belle réputation de vieillard quinteux, bicarré, atrabilaire, entiché de gentilhommerie. Quel accueil allaitait recevoir ? à quels procédés devait-il s'attendre? Cependant ^ comme sa démarche n'avait rien que d'honnête et qu'il la considérait d'ailleurscomme un devoir , il mit pied à terre et péné^ Ira bravement dans une cour déserte , silencieuse , où vivaient en paix quelques familles de poules et de canards. Après avoir cherché vainement, jusque dans l'intérieur du château, un servitetjr qui Tintroduislt che2 son maître, Vdlentin se disposait à se retirer, lorsqu'il crut entendre un bruit sourd qui partait du seul appartement dont la porte ne fût pas ouh verte. Il frappa trois coups, tourna la clef dans la serrure et se trcmva face à face avec^lfe che-

valier de Sainte-Amarante, qu'il reconnut facilement, bien qu'il le vît pour la première fois.

Précisément en cet instant, le chevalier était en proie à un de ces accès d'indignation et de colère que je signalais tout à l'heure. Il venait de surprendre en faute grave un de ses héros de prédilection, et, malgré la goutte assassine, il se promenait comme un fou furieux dans sa chambre. La présence inopinée d'un visiteur irrita sa folie au lieu de l'apaiser.

— Oui , je le soutiendrai envers et contre tous, s'écria -t-il en apercevant Valentin qui, debout sur le pas de la porte , le regardait d'un air effaré; c'est une honte ! une infamie! Ce n'est pas ainsi qu'en agissaient les gentilshommes de mon temps.

En entendant ces mots , Valentin ne douta plus que le chevalier de Sainte-Amarante ne fiit déjà instruit des dégâts faits dans son champ.

— M. le chevalier, répliqua-t-il avec douceur, permeitez-moi d'abord de vous faire observer que je -ne suis pas gentilhomme. Je me nomme Valentin et suis le neveu de M. Fléchambault.

— Cela ne me regarde pas.

— Pdrdonnez-moî, M. le chevalier, il est bon que vous me connaissiez. Je ne suis pas gentilhomme , mais je crois être , dans les questions d'honneur et de loyauté , aussi bon juge que vous-même , et j'ose dire que vous allez trop loin. 11 n'y a .dans toute cette affaire ni honte ni Infamie que je sache.

— Ventre de biche! monsieur, s'écria le chevalier hors des gonds, vous en parlez bien à votre aise. En fait d'honneur et de loyauté, la jeunesse aujourd'hui parait être fort indulgente. Elle était de mon temps plus difficile, Dieu merci !

— En vérité, M. le chevalier, il n'est pas besoin de beaucoup d'indulgence pour ne voir dans tout ceci qu'une étourderie de jeune homme.

— Une étourderie de jeune homme! Ah!

vous appelez cela une étourderie de jeune homme ! Dans notre langue à nous, savez-vous, monsieur, comment cela s'appelait autrefois?

— De grâce ^ calmez- vous , M. le chevalier. Ce n'est pas la première fois que l'ardeur de la chasse...

— L'ardeur de la chasse n'excuse pas un acte de félonie, devant lequel Nemrod luimême eut reculé.

— Les dégâts ne ftont pas si considérables que vous Timaginez.

— Les dégâts ! Vertu«Dîeu ! le mot est bien choisi. Les dégâts! Texpression me plaît*

^ Sans doute c*est un malheur , mais qui n^st pas irréparable.

— Irréparable, monsieur, irréparable ! Cette fois, vous avez dit le mot. Jeune encore, daùs tout l'éclat de sa grâce et de sa beauté, la marquise de Miraflore est morte, elle est morte écrasée.. «

— C'est une abominable calomnie! s'écria vivement Valentin , interrompant le chevalier^ J'ai ravagé votre champ, mais je n'ai Jamais écrasé personne. Si la marquise de Miraflore est morte écrasée , je ne suis pour rien dans cette catastrophe. Quant aux dégâts que j'ai pu faire dans votre propriété , nommez vousmême des experts ...

--- Que parlez-vous d'experts? repartitM.de Sainte-Amarante , à son tour étonné. Je vous dis que )a marquise de Miraflore est morte écrasée sous le poids de son infortune. Elle n'a pu survivre au lâche abandon de son amant, le vicomte de Clochebourde , à qui elle avait sacrifié le meilleur des époux ; elle est morte de désespoir, tandis que l'infâme vicomte, qui

la savait mourante , courait un cerf dans la forêt de Chantilly. Et vous appelez cela une étourderie déjeune homme 1

— Tâchons de nous entendre , répondit Va^ lentin , je vous parie de votre champ , et vous me parlez du vicomte de Ciochebourde.

— Que diable ! monsieur, reprit le chevalier, je ne me donne pas pour un moraliste sévère, et ne vois pas grand mal à ce que Ton quitte une femme; main il y a façon de s*y prendre. Pour ma part, j'en quittai plusieurs. Je ne vous dirai pas que la chose leur fut agréable; mais ce que je puis affirmer, c'est que pas une d'elles n'en mourut de chagrin.

— ' Je vous crois , M. le chevalier. Je suis loin d'approuver la conduite du vicomte de Ciochebourde; la triste fin de madame de Mirailore m'inspire une pitié sincère. Permettez cependant que j'explique le sujet qui m'amène devant vous.

Et Valentin conta l'affaire en peu de mots. Sa façon de s'exprimer , sa jeunesse , sa bonne mine , son air*de candeur plurent singulièrement au vieux gentilhomme, dont la raison venait enfin de se dégager du gros nuage qui l'avait obscurcie. Dans la solitude où vivait le chevalier depuis plusieurs années, la présence

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d'un étranger était une trop rare aubaine pour qu'il n'en sentît pas tout le prix. 11 mit un entêtement chevaleresque à refuser toute espèce d'indemnité.

— Je vous en prie, ne parlons plus de cela, dit-il à Valentln , qui insistait encore. C'est un petit malheur que je ne saurais déplorer, puisqu'il me vaut le plaisir de vous voir et de vous connaître. J'en serai quitte l'an prochain pour vendre mon grain plus cher. Quant à Glochebourde , je persiste dans mon opinion , c'est un malheureux.

Valentin , qui pensait que le chevalier avait connu particulièrement les personnages de cette lamentable histoire, crut devoir, par discrétion, se hâter de prendre congé.

— Madame de Miraflore était de vos amies, dit-il ; votre douleur est trop respectable pour que je veuille la troubler plus longtemps.

— Du tout, du tout! s'écria le chevalier; vous ne partirez pas ainsi. Vous êtes mon prisonnier. Asseyez-vous là et causons.

Et M. de Sainte-Amarante apprit à Valentin que la marquise de Miraflore n'avait jamais existé, pas plus que le vicomte de Clochebourde, et qu'il s'agissait tout simplement d'un roman intime qu'il avait lu dans la ma-

tinée. Yalentîn ouvrait de grands yeux et se demandait s'il rêvait. Tout en Técoutant, il examinait le chevalier avec un sentiment de curiosité jnélé d'inquiétude. C'était un petit vieillard à la fois sec et vert. Il avait encore l'œil vif et la main belle ; mais son visage ridé, ratatiné , ressemblait à un masque; de parchemin jauni par le temps ^ racorni parle feu. Il portait sur la tète une coiffe de nuit, retenue sur le front par un ruban jonquille ; son corps, maigre et fluet, toujours en mouvement, ^ frétillait comme une anguille dans les plis d'une vaste robe de chambre bleue, à rosaces jaunes qui flamboyaient comme autant de soleils sur un fond d'azur. L'appartement qui servait de cadre à cette figure en complétait l'effet pittoresque. Qu'on se représente une salle immense , au parquet disloqué, aux lambris vermoulus , le long desquels pendaient quelques portraits d'ancêtres qui semblaient contempler avec mélancolie la ruine de leur maison. Au milieu de cette salle, un paravent de cuir de Hollande , dernier vestige d'une splendeur évanouie, formait une espèce de sanctuaire où se tenait le chevalier, entre des piles de romans qui s'élevaient autour de lui comme un second mur d'enceinte. £n levant

les yeux, Valentîn voyait les araignées qui tendaient paisiblement leurs toiles aux angles du plafond ; en prêtant Toreille , il entendait trotter derrière le paravent de longues processions de rats et de souris, alléchés par le parfum des in*octavo,

»— Ainsi, M, le chevalier, vous aimez passionnément la lecture? dit enfin Valentîn qui n'était pas bkn sûr que le dernier des Sainte- Amarante ne fut pas fou à lier.

— Que voulez-vous? répondit en souriant le hobereau^; je ressemble aux vieux capitaines hors dé service, qui lisent des récils de. batailles pour tromper leur oisiveté. Je me suis retiré du monde, et le monde s'est retiré de moi. Grâce aux amis que vous voyez rangés autour de mon fauteuil, je suis encore des yeux la mêlée des passions a laquelle je ne veux plus prendre part; j'assiste encore, du fond de ma retraite, à la représentation de la vie. Je me console de n'avoir plus de rôle dans la pièce, en observant les acteurs qui m'ont remplacé,

— A ce compte, M, le chevalier, répliqua Valentîn que ces paroles avaient pleinement rassuré, les romans vous offrent une image fidèle du monde et de la vie ?

— Certainement, s'écria le vieillard qui p*rut légèrement surpris (Je la réflexion du jeune homme.

— Vous êtes, en pareille matière, meilleur jugjB que moi, M. le chevalier. J'ai dix-neuf ans, et ne sais rien de ce qui se passe loin de nos campagnes. J'ai grandi à l'ombre de nos bois, et n'ai lu, jusqu'à présent, que quelques livres de voyages, dont se compose la bibliothèque de M, Fléchambault. Cependant, je me suis laissé dire par mon oncle que les romans ne sont, pour la plupart, que des peintures extravagantes, et n'ont rien de commun avec la réalité.

— Mon jeune ami, répliqua vertement le che» valier,j'en suis fâché ppur monsieur votre oncle; il n'a fait qu'exisljer et n'a jamais vécu. Tous les romans sont l'expression du cœur humain, de la vie humaine ; il n'en est pas un seul qui ne soit un fragment de l'histoire de l'humanité. Des peintures extravagantes! D'où vient donc que la société s'y reconnaît comme dans unç glace? D'où vient que la jeunesse y puise des enseignements? D'où vient que le vieillard qui vous parle y ravive ses souvenirs? Je vais plus loin ; la vie réelle est plus romanesque, plus riche en incidents que les fictions les plus

hardies. Uimagi nation ne se nourrit que des rognures de la réalité.

— Comment, M. le chevalier, s'écria Valentin qui allait de surprise en surprise, on peut rencontrer dans le monde des marquises de Miraflore, des vicomtes de Clochebourde ?

— Le monde est plein de Clochebourdes et de marquises de Miraflore, répondit gravement M. de Sainte-Amarante. Mais qu'est-ce que cela? ajouta-t-il aussitôt avec un sourire de mépris. La marquise de Miraflore est un roman intime. Or, vous saurez que le roman intime est ce qu'il y a de plus plat et de plus bourgeois. Étes-vous allé à Nantes?

— C'est là que je suis né.

— Avez- vous visité le musée?

' — Une fois seulement, M. le chevalier.

— Sans doute vous avez remarqué des tableaux de l'école flamande ; ce sont pour la plupart des scènes de ménage ou des intérieurs de cuisine. Eh bien! mon jeune ami, vous connaissez le roman intime ; c'est l'existence dans ce qu'elle a de plus terne et de plus vulgaire. Parlez-moi de ces beaux livres où l'imprévu jaillit à chaque phrase, où les incidents se pressent, où toutes les grandes

passions sont en jeu, plus riches en eataslro* plies de lout genre que V Iliade en funérailles, dont il est impossible de pressentir le dénoiiment avant d'avoir tourné le dernier Feuillet! Voilà les romans qu'il faut lire lorsqu'on veut étudier le monde ; c'est là qu'on peut surprendre la vie dans ses combinaisons les plus ingénieuses, dans ses complications les plus bizarres, dans ses pins étranges fantaisies.

Valentin ne revenait pas de sa stupeur. Pour lui prouver que ha vie réelle n'est qu'un enchainement d'aventures plus ou moins singulières, que l'imprévu gouverne le monde et que l'imagination des romanciers n'a rien inventé , le chevalier se mit à raconter quelques histoires de sa jeunesse qui. à l'entendre, n'avait été qu'un long roman de cape et d'épée. Ragaillardi par ses souvenirs, il avait retrouvé ses vingt ans. A défaut de bon sens, il ne manquait pas d'esprit et savait donner un tour galant à tout ce qu'il disait. Valentin était tout oreilles. Lorsqu'il se leva pour partir , le gentilhomme, qui tenait à son auditoire, lui coupa une seconde fois la retraite.

— Vous dinez avec mol, lui dit-il. Je prétends que nous vidions ensemble un vieux

flacon ; la goutte et le docteur en penseront ce qu'ils voudront, je m'en soucie comme de cela. Vous vous en irez à la nuit. Le temps est beau, les sentiers sont sûrs, et vous aurez la pleine lune. A votre âge, j'aimais à chevaucher ainsi à la clarté des étoiles. Je me souviens qu'un soir, en revenant du château de la Bretèche, je rencontrai sur mon chemin la petite vicomtesse de IMaflé, un vrai bijou : je la pris en croupe et je l'enlevai.

— Est-ce possible ? s'écria Valentln.

— Ce qu'il y a de plus plaisant, c'est que le mari était à quelques pas de là, qui s'amusait à bayer aux corneilles. Huit jours après, il me donna un bon coup d'épée. J'avais dix-^ huit ans; ce fut mon premier duel et mon premier amour. L'aventure est piquante ; je vous la conterai au dessert.

Ce diner fut gai. Au lieu d'un vieux flacon, on en but deux. Le chevalier,. qui ne se lassait pas de parler, pai^ la raisoh toute simple qu'il ne parlait que de lui-même, fit tous les frais de l'entretien. De son côté, Valentîn ne se lassait pas de l'entendre. Au dessert, c'étaient déjà de vieux amis. Cependant la lune montrait sa face ronde derrière les créneaux du château de Tiffauges. Pour le coup^Valentin, qui crai-

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gndit que son onde ne fût inquiet, prit décidé' ment congé de son hôle. Prêt à se retirer :

— Il me reste une grâce à vous demander , lui dit-il.

— Que puis-je pour vous? répliqua le chevalier. Avec ce que m*ont laissé les ans , la goutte et les révolutions , je croirais manquer de générosité en vous offrant ma fortune et ma vie.

Valentin sollicita comme une faveur la permission d'emporter un des nombreux romans qui encombraient l'enceinte réservée.

— A votre choix! s'écria M. de Sainte-Amarante en Tentrainant dans le sanctuaire. Ro-> mans d'intrigue, romans d'analyse, romans passionnés, romans intimes, romans pastoraux, romans maritimes, romans de cape et d'épée, nous en avons ici pour tous les goûts ; vous pouvez étudier la vie sous toutes ses faces et sous tous ses aspects.

Valentin prit au hasard un volume qu'il mi! dans sa poche , et partit , non sans promettre au chevalier de le visiter souvent dans son petit castel. Il revint lentement au pas de sa monture. Il faisait une nuit radieuse. Les haies étaient' en fleur ; les infectes ailés bourdon» naient dans l'air qu'ômbaumait l'aubépine •<

Pour la première fois, Valentîn se sentait troublé. Inquiet, agité, rêveur, ne sachant que penser des discours qu'il venait d*entendre, se demandant si ce n'était pas la folie, il éprouvait quelque chose de pareil à ce que dut éprouver Christophe Colomb à la première révélation d'un nouveau monde au delà des i&ers.

En arrivant aux Cormiers, il trouva son onde plongé dans la lecture de ses livres de comptes. Le même jour, après le départ de son neveu pour la chasse , M. Fléchambault avait reçu une lettre de son vieil ami Varembon. Louisanne venait d'achever sa seizième année. Dans son langage poétique et fleuri , M. Varembon comparait sa fille à un lis virginal qui , transplanté bientôt de la Nouvelle- Orléans sur les bords enchantés de la Sèvre nantaise, achèverait de s'épanouir sous l'haleine embaumée de l'hymen. Entraîné par le tourbillon des affaires , il ne pouvait encore préciser l'époque de son retour; mais son ima* gînation s'exaltait a la pensée des joies que lui promettait l'avenir. Comme le poète de Tibur, il s'écriait avec enthousiasme : 0 campagne, quand te reverrai-je? O ms, quando te aspiciam? Sbus sa plume, le bonheur domestique

et le bonheur champêtre s'étaient parés des plus riantes couleurs. On eût dit un berger d'Arcadle , déporté à la ville , étouffant dans Tair des cités et soupirant après ses champs et ses génisses. Au milieu de ces images bucoliques se dressaient de loin en loin , comme des cyprès dans un verger, des obélisques et des pyramides de chiffres , destinés à tenir M. Fléchambault au courant des transactions commerciales de son ami.

M. Fléchambault n'eut rien de plus pressé que de communiquer cette lettre à son neveu. Après l'avoir parcourue d'un œil distrait avec un secret sentiment d*humeur, Valentin se retira dans sa chambre et passa le reste de la nuit à lire le roman que lui avait prêté le chevalier de Sainte-Amarante.

A compter de ce jour, Valeinlin retourna fréquemment chez le chevalier , et n'en revint jamais sans quelque roman dans sa poche. Comme 11 était aisé de le prévoir, ce jeune

homine, qui ne savait rien de la vie, et qni n'avait lu jusque-là que quelques relations de voyages, s'était laisse prendre au charme décevant de ces récits étranges , ardents et passionnés. En quelques mois , il eut épuisé les trésors de la bibliothèque du vieux gentilhomme. La nuit , enfermé dans sa chambre, il lisait souvent jusqu'aux premières lueurs de l'aube ; le jour , il lisait jusqu'au soir , assis à l'ombre des baies ou couché dans les hautes herbes. Son imagination, son cœur etseséens s'éveillèrent sous l'influence de ces lectures , qu'aggravaient, loin de l'atténuer, ses entrer tiens avec Af. de Sainte-Amarante. Il ne tarda pas à se sentir atteint d'un profond ennui. Un jour qu'il causait avec le chevalier, il en vint à parler de Louisanne, des projets de son oncle,deladestfnée que lui préparaient M. Fléchambault et M. Varembon. Le chevalier se mit à rire.

— - M. Fléchambault et M. Varembon se moquent de vous, dit-il à Valentin. Depuis quand s'ensevelit- on avant d'avoir vécu? Depuis quand baisse-t-6n le rideau avant d'avoir commencé la pièce? Depuis quand le dénoùment d'un livre se trouve-t-il au premier chapitre? Quoi ! lorsque s'ouvrent devant vous tant de

jolîs sentiers où chantent la jeunesse et Tamour, vous iriez prendre la grand'route pou • dreuse qui mène droit au temple d'byménée! J'ai connu trop de maris pour être partisan du mariage. Je reconnais pourtant qu!il est pour an galant homme deux façons^honnètes d'ar* riyer à ce but qu'on appelle , je ne sais pourquoi, le but de Thumanité. J'admets qu'on se marie pour faire une fin. On a couru le monde en tout sens, on sait tous les secrets de la vie, on n'a plus le pied assez ferme, assez sûr pour gravir les coteaux de la verte Bohême : }& né nie pas qu'il ne soit doux alors de se réfugier dans le sein du bonheur domestique. On épouse une jeune fille qui ne sait rien et qui briile de savoir ce qu'on ne peut, plus lui apprendre 5 elle vous trompe , et Ton est tout étonné de découvrir après réflexion que ce n'est pas un si grand malheur qu'on se Tétait figuré d'abord . J'admets aussi qn^on se marie par surprise et par aventure ; je conçois qu'après s'être égaré dans les chemins de traverse, on se laisse hap^ per au détour d'une haie parmessire Hymeil qui vous guettait depuis longtemps « caché sous les trËiits de l'Amour, et vous attendait au passage, comme un malfaiteur embusqué derrière une porte. Je comprends que les choseï

puissent se passer de la sorte : maïs se marier pour se marier, se marier a vingt ans pour faire plaisir à son oncle, se marier sans aventures et sans amour; se marier parce qu'à trois ans on fut fiancé à une petite fille au berceau, je déclare que c'est' la plus triste de toutes les folies, la femme qu'on épouse fût-elle jeune et belle comme Vénus sortant du sein des eaux.

— Remarquez, M. le chevalier, que c'est iel le cas qui se présente, répliqua timidement Valenlin. S'il faut en croire M. Varembon, Louisanne n'est pas seulement belle comme Vénus ; à la grâce , à la beauté , elle unit la bonté d'un ange.

— Connu, connu ! s'écria M. de Sainte-Amarante. Règle générale, entre quinze et seize ans, les jeunes filles subissent, au dire des pa* rents , une transformation merveilleuse et deviennent tout à coup çles anges. Je ne suis surpris que d'une chose, c'est que, dans les familles, on ne se soit pas encore avisé de coudre des ailes aux jeunes filles à marier. D'ailleurs, là n'est pas la question. Je veux croire que mademoiselle Louisanne est parfaite , et aussi charmante que l'affirme M. Varembon; il suffit qu'on vous la destine depuis longtemps pour que vous ne l'épousiez pas. Je le répète,

le mariage est un but auquel il est permis d'arriver , mais qu'il faut se garder de voir de trop loin , sous peine de supprimer tous les agréments du voyage.

— C'est que mon oncle et M. Varembon..,

— Monsieur votre oncle et M. Varembon me font rc^ffel de deux pèlerins qui veulent confisquer votre jeunesse au profit de leur égoïsme.

-^ Mon oncle prétend que le bonheur est là, sur le bord de la Sèvre, au fond de nos campagnes.

— Monsieur votre oncle ne croit pas ou ne comprend pas un mot de ce qu'il dit. Qu'est-ce que le bonheur, je vous prie? Est-ce une chose qu'on puisse définir? L'essence en est-elle connue? La forme en est-elle arrêtée ? Monsieur votre oncle a-t-il vu le bonheur? S'est-il trouvé nez à nez avec lui ? Pourrait-îl m'apprendre comment il est fait? Mon ami, le bonheur est aussi varié et aussi variable que l'espèce humaine ; il se transforme et se modifie selon l'âge et le tempérament des hommes. Il y a, Dieu merci! plus d'une manière d'être heureur. Ne pas trop souffrir de la goutte, lire un roman au coin du feu, interrompre de temps en temps ma lecture pour tremper une mouillette de biscuit dans un verre de vin d'Alicanle , voilà pour moi le

bonheur aujourd'hui. Pensezi-vouâ que ce fût le bonheur pour moi quand j'avais vingt ans?

— Mais, M. le chevalier, c'est que mademoiselle Louisanne elle-même parait tenir beaucoup à cette union.

— - Qui vous l'a dit?

— M. Yarembon , qui ne cesse de le répéter dans toutes ses lettres.

— M. Varembon écrit que sa fille vous aime?

— Pas précisément*

— Qu'elle sera charmée de vous épouser?

— C'est la vérité.

— Eh bien ! M. Varembon vous trompe,

— Soyez sûr, M. le chevalier, qu*un ami de mon oncle ne peut être qu'un honnête homme, incapable de tromper personne.

— En ce cas, mon jeune ami, M. Varembon est un sot.

— M. Varembon est un sot! s'écria Valentin frappé de stupeur.

— Entendons-nous , reprit le chevalier. II est possible qu'en affaires M. Varembon soit un e$pri^éminent;«mais, dans toutes les ques^ tiens qui relèvent de la science du cœur hu^ main , je le tiens pour un oison bridé. Voici pourquoi : c'est que mademoiselle Louisanne vous hait.

— Ifademoiaelle Louîsanne me hait! s'écria Valentin bondissant sur sa chaise comme ç'il eût été piqué par une guêpe. J'avoue, M, 1q chevalier, que vous m^étonnez singulièrement. Pourquoi voulez-vous que mademoiselle Louîsanne me haïsse? Quand nous nous sommes quittés , elle avait cinq ans et j'en avais huit. En admettant que j'aie eu des torts envers elle* il faut que vous lui supposiez une mémoire bien fidèle, bien implacable !

— Mademoiselle Louisanne vous hait parce qu'elle doit vous haïr« parce qu'il est impossi^ ble qu'elle ne vous haïsse point. A la Nouvelle- Orléan3 comme sur les bords de la Sèvre , le cœur humain est partout le même, capricieux, fantasque, ombrageux, amoureux des obsta* clés, épris de l'impossible, par-<les$us tout ivre de^ liberté. Il veut choisir lui-même et n'entend pas qu'on choisisse pour lui. Il fuit ce qu'on désigne. à son amour, il aime ce qu'on signale à sa haine. Défendez à un enfant de toucher aux fleurs de vos plates-bandes , il le$ saccagera toutes; permettez-lui de les mois^ sonner, il n'en cueillera pas une seule. Voilà le cœur humain, mon jeune ami : vieux comme le monde, il est encore enfant. Je jurerais qu'à cette henre mademoiselle Louîsanne adore et

veut épouser à tout prix un jeune homme qu'il lui est interdit d'aimer. Comment ne vous haïrait-elle pas? Vous-même vous la haïssez.

— Pour le coup, c'est trop fort ! s'écria Valentin en riant.

— C'est comme cehi, reprit le chevalier avec un imperturbable sang-froid. Descendez en vous-même, et vous verrez que vous la haïssez par la raison qui fait qu'elle vous hait. Vous êtes victimes, elle et vous , de Fineplie de vos parents qui auraient du savoir que l'amour ne va jamais où on lui dit d'aller. Quoique séparés par les mers , vous vous détestez comme deux forçats attachés à la même chaîne.

— Mais songez donc, M. le chevalier, que nos parents sont de vieux amis, frères parle cœur, sinon parle sang; songez que Louisanne et moi nous avons joué dans le même berceau.

, — Eh ! ventre de biche , c'est là qu'est le malheur! riposta vivement M. de Sainte-Amarante. S'il existait entre vos parents une de ces bonnes haines héréditaires qui se transmettent fidèlement de génération en génération; s'il en était de leurs maisons comme de deux camps ennemis; si leurs gens ne pouvaient se rencontrer sans échanger quelques gourmades ; si le perfide Fléchambault machinait sourdement

la rnîne de Vareorbon ; si le farouche Varemhon complotait en secret la mort de Fléchamhault ; enfin si , dès l'enfance, on vous eût élevés, vous et mademoiselle Louisanne, comme deux louveteaux destinés à s'entre- déchirer, oh ! alors , fussiez-vous séparés par le Caucase entassé sur les Cordillères , eût-on mis entre TOUS tous les monts, tous les fleuves et tous les océans du globe, vous trouveriez encore le moyen de vous voir , de vous aimer, de vous le dire et de vous épouser à la barbe de Fiéchambault et de Yarembon.Mais Fléchambault et Varembon sont de vieux amis ; Louisanne et vous, vous avez joué dans le même berceau. Que s'ensuit-il? vous le savez déjà. Supprimez la haine des Capulet et des Montaigu, vous supprimez du même coup l'amour de Roméo et de Juliette. Adieu donc les doux entretiens à la clarté des nuits éloilées et sereines ! adieu le balcon où les deux beaux enfants mêlent leur vie dans un dernier baiser ! adieu leur effroi si charmant , quand l'horizon blanchit, quand le feuillage ému frissonne et que l'alouette matinale monte en chantant dans le bleu du ciel! Juliette et Roméo ne sont plus que deux fiancés vulgaires , dès le berceau condamnés au mariage, et qui doivent finir par s'exécrer mutuel- 1. s

lement, pour peu qu'ils obéissent à la physlo* logie des passions.

— Encore une fois, M. le chevalier...

— Que voulez-vous ? c'est la commune loi. Vous aurez beau vous révolter, il faudra bien que vous la subissiez. Vqus ne changerez pas les conditions de la vie humaine. Le cœur est à gauche, vous ne le mettrez pas à ,droite« Quand donc deux amis ont-ils réussi à marier leurs enfants ? Le fils d'Oreste a-t-il épousé la fille de Pylade? le neveu de Damon , la nièce de Pythias? Vous n'épouserez pas davantage la fille de M. Varembon , et vous aurez raison , vertu-Dieu ! Gomme vous, je fus fiancé, dès l'âge de dix ans , à une petite fille au maillot i qui partait pour Pondichéry. En grandissant^ nous nous primes l'un l'autre en une aversion si profonde , qu'à son retour nous refusions de nous voir. Je la savais belle pourtant, et c'était l'avis général que nous eussions fait un couple délicieux. ♦

Ainsi, dans toutes les entrevues qu'il avait avec Valentin , le chevalier paraissait s'appliquer à jeter dans l'esprit de ce jeune homme des germes funestes qui ne tardaient pas à se développer. Dans tous leurs entretiens , il ne manquait jamais de lui traduire en aventures

la gmve histoire de la vie , de lai présenter le inonde comme un vaste atelier de romans en action. Valentin mordait à tous ces beaux dis* cours avec Tavidité curieuse des jeunes imagi* nations. Grâce aux enseignements d'un pareil Mentor , il en vint bientôt à se demander avec une sourde colère si sa jeunesse devait se consumer sous le toit de son oncle. En descendant au fond de son cœur ^ comme le chevalier lui avait conseillé de le faire, il découvrit un jour qu^en effet il haïssait Louisanne, que Louisanne devait le haïr, et il se révolta secrètement contre Tégoïsme et la tyrannie de M. Fléchambault* Ce n'était plus le doux et bon jeune homme que nous avons connu. Impatient de se mêlera tous les drames, à toutes les passions dont ses lectures r.ssidues lui avaient révélé Texistence, honteux de son inaction, surtout quand il songeait qu'à dix-huit ans le chevalier avait enlevé déjà la petite vicomtesse de Maflé, il était devenu tout à coup brusque , emporté, taciturne, irritable. Il n'avait plus goût aux distractions qu'autrefois il aimait. Pour lui, la chasse n'était plus qu'un prétexte pour partir le matin, lancer son cheval au galop , et gagner la profondeur des bois qu'il remplissait tout entiers de l'agitation de ses

rêves. Ce n'éldit plus la blonde image de Louisanne qui lui souriait au bout des avenues; ce n'étaient plus les joies de la famille qu'appelait sa pensée inquiète; ce n'était plus la fumée du toit domestique que cherchait son regard au prochain horizon. Ces gracieuses peintures , ces fraîches perspectives ne suffisaient plus à son ambition. La soif de l'inconnu embrasait ses sens et dévorait son âme. Il évoquait toutes les pâles héroïnes sorties du cerveau des romanciers et des poètes ; il criait leurs noms à tous les échos. Parfois il mettait pied à terre, et se jetait sur le gazon qu'il mouillait de ses pleurs. S'il passait devant un château triste et recueilli au fond d'une cour silencieuse, il s'évertuait à deviner quel drame ténébreux se tramait ou s'accomplissait entre ces murs sombres et désolés. Apercevait -il une blanche figure accoudée sur l'appui d'une fenêtre ouverte, c'était sans doute une tendre victime, épiant la venue d'un ange consolateur. Partout il ne rêvait que drames, romans, intrigues , aventures ; sous la surface des lacs les plus clairs et les plus limpides , il entrevoyait des abîmes. La nuit , errant par les sentiers déserts, il s'attendait à voir surgir à chaque tournant de haie quelque apparition fantastique.

Il tombait en arrêt devant la robe satinée des bouleaux. S*il rencontrait dans son chemin un meunier attardé qui retournait chez lui au trot de son bidet , il se disait que sous cette enveloppe enfarinée il y avait peut-être une destinée brisée, un cœur flétri, une àme dévastée. Enfin, il n'était pas jusqu'au digne M. Fléchambault que Valenlin n'observât avec défiance et curiosité : Valentin soupçonnait violemment ce brave homme d'un passé rempli de mystères.

Un soir qu'après souper ils devisaient ensemble, assis l'un près de l'autre :

— Mon oncl(3, dit Valentin, vous n'avez pas toujours vécu dans ces campjignes? Vous avez été jeune, votre jeunesse s'est écoutée au milieu des hommes. Vous avez dû voir des choses bien extraordinaires ; vous avez dû vous trou* ver mêlé à des événements bien étranges?

— Oui, répondit M. Fléchambault, je me suis trouvé mêlé à des catastrophes auxquelles j'étais loin de m'attendre. Entre autres , je te citerai la faillite de la maison Grappe et compagnie, faillite dans laquelle je perdis plus de cent mille francs. Ce fut un coup de foudre sur la place de Nantes. Je n'oublierai jamais comment j'en reçus la nouvelle* J'étais occupé.

à me faire la barbe ; tout à coup entre Varembon, qui se jette dans un fauteuil, en s'écriant : « Grappe a manqué ! » Je montrai en cette circonstance une force d'àme digne des plus beaux temps de la république romaine.

. — Que fites-vous, mon oncle?

— Je ne soufflaimot et continuai de me raser.

*-- Mon oncle , reprit Valentin que des catastrophes de ce genre n'intéressaient point , vous avez du assister a des drames plus émouvants? vous avez dû traverser des orages autrement terribles?

— Je ne saisis pas bien le fil de tes idées , répliqua M. Fléchambault. Quel rapport vois-tu entre la faillite de la maison Grappe, les drames auxquels j'ai assisté et les orages que j'ai pu traverser? J'ai vu jouer plusieurs drames qui m'ontbeaucoup ému, mais pas un seul qui m'ait autant remué que la perte de mes cent mille francs. Quant aux orages qui m'ont assailli, je me souviens surtout d'un coup de vent...

— Vous ne m'entendez pas. mon oncle. Je vous parle des orages du cœur, des drames de la passion.

— Ma foi , mon garçon , repartit M: Fléchambault, je t'avoue humblement que je n'ai jamais vu de drames qu'au théâtre , et que les

orages du cœur m'ont toujours laissé fort tranquille. J'ai lutté , j'ai travaillé ; trois fois aa moins j'ai réédifié ma fortune. J'ai fait un peu de bien : je n'aurai pas été tout à fait inutile. Aussitôt que je l'ai pu , je me suis retiré aux Cormiers ; tu connais la façon dont je vis. En deux mots, voilà mon histoire. Qu'il me soit permis d'assurer ton bonheur, que je puisse vieillir auprès de Varembon , entre toi et ta jeune femme; que je sois témoin de vos joies et de vos tendresses ; que je voie , avant de m'éteindre, une nichée de petits enfants égayer ma table et mon foyer , et je rendrai à Dieu une âme satisfaite de son passage sur la terre* A ces mots, Valentin attendri jusqu'au fond de l'âme se jeta dans les bras de son oncle. Il venait d'entrevoir , par une intuition rapide, combien cette existence simple et bornée, bon* néte et laborieuse , surpassait en grandeur, en dignité, en vraie poésie, toutes les folies, toutes les équipées du chevalier de Sainte-Amarante. Il compléta dans son cœur le récit trop modeste de M. Fléchambault. Il se rappela tout ce que cet excellent homme avait été pour lui, et, au souvenir de tant de dévouement et de sollicitude , il se pressa avec amour contre le sein qui l'avait recueilli.

— Il a raison, se disait-il; il a raison, et c'est lui qu'il faut croire. Le bonheur est là , sur le bord de la Sèvre, au fond de ces campagnes. Que m'importent les agilations du monde, les complications de la vie? J'épouserai Louisanne , j'aurai de beaux enfante, et les yeux de mon oncle se fernieront doucement sur le tableau de nos félicités.

Hélas! ce retour aux idées sereines ne devait pas être de longue durée. A quelques jours de là, Valenlin retourna chez le chevalier , qu'il trouva se promenant dans son jardin. M. de Sainte-Amarante ne s'était pas depuis longtemps senti en si gaillarde humeur. Depuis près d'une semaine , la goutte, son ennemie intime, lui avait accordé une trêve qui n'était pas encore expirée. Du plus loin qu'il aperçut le jeune visiteur, il courut à lui comme il cul pu le faire à vingt ans. En moins d'une heure, il eut battu en brèche et démoli pièce à pièce les bonnes résolutions du neveu de M. Fiéchambault.

— Pardieu ! s'écria le chevalier, si vous consultez les honnêtes bourgeois au milieu des* quels vous avez végéta jusqu'ici, ils vous diront que le bonheur est parnoi eux, et ils seront de bonne foi. L'huilre est heureuse, elle aussi.

sur son banc. Ne consultez que vous. Pour s'échapper de son nid , l'aiglon prend-il conseil de l'escargot? Le monde vous est ouvert ; allez où votre instinct vous pousse, allez où la vie vous attend.

— Où voulez-vous que j'aille? demanda Valentin avec hésitation.

— Où vont, irrésistiblement attirés, l'amour, l'esprit, la beauté, la jeunesse! Où affluent toutes les passions , où convergent toutes les intelligences, où se rendent en pèlerinage, comme à la Mecque ou au saint sépulcre, toutes les âmes avides d'émotions , de fêtes et d'enchantements ! A Paris , jeune homme , à Paris! G^est lu que les rêves de l'imagination pâlissent et s'effacent devant les trésors de la réalité ; c'est là que l'histoire humilie le roman; enfin, c'est là qu'il faut goûter la vie, pour ne pas mourir avant d'avoir vécu.

— Ainsi, M. le chevalier, vous me conseillez de partir pour Paris?

— Je vous le conseille, je vous en prie; si vous étiez mon fils, je vous l'ordonnerais. Je souffrirai de ne plus vous voir. Votre présence me réjouissait. Vous aviez versé dans mes veines quelques gouttes de votre jeune sang. Mais je ne suis pas égoïste; je ne ressemble pas

k monsieur votre oncle... C'est une pitié, c'est un meurtre d'enfouir à vingt ans un joli jeune homme que le monde et les plaisirs réclament. Révoltez-vous, brisez votre chaîne et partez. Un jour vous me direz vos aventures; je jouirai de vos triomphes et de vos succès en vous les entendant raconter.

— Le chevalier a raison ^ se disait Valentin ; il a raison , c'est lui que je dois croire. Mon ohcle est un excellent homme, mais profondément égoïste ou qui n'entend rien aux choses d'ici-bas. Si je commence par le mariage, par oùfinirai-je? J'ai végété assez longtemps, je veux vivre ; je veux savoir, je veux connaître; je ne veux pas mourir avant d'avoir vécu.

Comme Valentin allait se retirer :

--^ Tenez, dit M. de Sainte-Amarante en lui tendant un volume nouveau qu'il avait reçu la veille , et qu'il s'était hâté de lire , jetez les yeux sur ce petit roman, vous aurez un aperçu des délices que vous préparent monsieur votre oncle et M. Varembon.

Ce livre, où tous les ennuis, tous les déboi** res, toutes les déceptions , toutes les tribulations du mariage et de la fiamille étaient accU'* mules à plaisir , analysés avec acharnement , acheva d'exaspérer Valentin. Sa résolution

était prise : la crainte d'affliger son oncle pouvait seule le retenir. Quelque temps encore, sa bonne nature l'emporta : mais que pouvait-il contre les provocations incessantes de la jeunesse qui s'agitait en lui, sous l'aiguillon des romans modernes? Que pouvait-il contre les suggestions du chevalier qui ne lui laissait ni paix ni trêve, comme si les vingt ans de ce jeune homme n'eussent pas suffi pour exciter son cœur et ses sens?

Un matin, il entra chez M. Fléchambault et lui déclara tout net qu'il voulait aller à Paris.

M. Fléchambault avait remarqué depuis longtemps le changement qui s'était opéré dans le caractère et l'humeur de son neveu. Il n'ignorait pas les visites fréquentes de Valentin chez le chevalier. Plus d'une fois il l'avait surpris, abtmé dans ses lectures, et ne s'était pas gêné pour lui dire son sentiment; mais, dans les conseils et les remontrances de son oncle , Valentin n'avait jamais vu qu'un parti pris, une manœuvre plus ou moins habile pour le confiner au logis, une façon de lui p>ersuader que le monde ne s'étendait pas au delà du cercle étroit qui l'enveloppait, qui l'emprisonnaitde toutes parts. M. Fléchambault était loin de se douter du trouble que les romans et le

chevalier avaient jeté dans rimaginatlon d6 ce jeune homme. Toutefois, bien qu'il ne fût pas la clairvoyance même ni la perspicacité en personne, il n'eut pas de peine à démêler les motifs de sa résolution.

— A Paris ! s'écria-t-il ; et que veux-tu aller faire à Paris? Pour n'y être jamais allé, je ne m'en porte pas plus mal. N'es-tu pas bien ici? que te manque-t-il? J'ai reçu hier une lettre de Varembon , qui parle de son prochain retour. C'est au moment où le bonheur va frapper à ta porte que l'idée te prend de partir?

— Je ne renonce pas au bonheur que vous me destinez , s'empressa de répondre Valentin qui ne voulait pas ruiner du même coup toutes les espérances de son oncle ; mais vous savez aussi bien que moi qu'on ne se marie pas à mon âge.

— Pourquoi donc cela, mon neveu? Pour entrer en ménage , fin duvet au menton vaut mieux que barbe grise.

— Songez que j'ai vingt et un ans tout au plus.

— Aussi n'est-il pas question de te marier aujourd'hui ou demain. D'abord, il faut attendre le retour de Louisanne ; ensuite , il vous

faudra plus d'un jour pour apprendre â vous connaître , à vous aimer.

— Eh bien ! mon oncle, permettez-moi d'aller passer à Paris le temps qui doit s'écouler jusqu'à l'arrivée de Louisdnne aux Cormiers. En vue même de notre bonheur , vous céderez au désir que j'éprouve de voir la vie de près , de me mêler un peu au courant des choses el des hommes.

— Voir la vie de près ! s'écria M. Fléchambault ; et que fais-tu donc, depuis vingt ans que tu es au monde? Te mêler au courant des hommes et des choses ! Tu me parlais , voilà quelques mois, des orages du cœur, des drames de la passion. Je jurerais que c'est ce vieux fou de Sainte-Amarante qui t'a tourné la tête avec ses bouquins ! Je n'ai lu qu'un roman ; ce roman s'appelle Don Quichotte. Je me souviens surtout d'un passage de ce livre auquel je ne songe jamais sans attendrissement : c'est le chapitre où le héros de la Manche revient chez lui après sa première excursion. 11 revient roué de coups et s'arrête au milieu de la cour à regarder avec mélancolie ses plates-bandes de fleurs et de légumes , ses canards qui barbotent dans la mare, sa nièce et sa gouvernante qui ravaudent leurs bas sur le seuil de

la porte i d'un côté , la poésie qui était allée courir les champs et qui rentre éclopée , n'en pouvant plus et traînant Taile ; de l'autre, la prose qui est restée au logis les pieds dans la flanelle, et qui n'a pas enrhumé son bonheus.

— Mon oncle, dit Valentin qui avait compris l'apologue, mieux vaut la poésie qui rentre rouée de coups , éclopée et n^en pouvant plus, que la prose, grasse et bien nourrie, qui ravaude ses bas sur le pas de la porte.

— C'est possible, répliqua M. Fléchami>ault; seulement, entre la prose qui ravaude et la poésie qui se bat contre des moulins à vent , il y a peut-être quelque chose à trouver.

Après une discussion assez animée , M» Flé»> chambault, comme toujours, finit par céder , car il est à remarquer que cet oncle terrible , secrètement soupçonné d'égoïsme et de tyrannie , n'avait depuis vingt ans d'autre occupation que de souscrire à toutes les fantaisies de Valentin, de se prêter complaisamment à tous ses caprices. Il se dit qu'en fin de compte Valentin pouvait avoir raison; que l'existence qu'il menait aux Cormiers ne pouvait suffire à l'activité de ses vingt printemps , et qu'un an ou deux passés à Paris développeraient son esi-

prit, rectifieraient ses idées, compléteraient son éducation. Il alla jusqu'à s'accuser de n'avoir pas conseillé lui-même à son neveu de prendre ce parti.

— Va donc à Paris , lui dit-il. Étudie le monde, apprends à le connaître : tu apprécieras mieux , au retour, la paix de notre vallée et la fraîcheur de nos ombrages. Garde ton cœur pur et honnête; garde-le bien, pour l'of* fîrir à la jeune fille qui t'apportera la virginité de son àme. Marche au grand jour , dans le droit chemin.

Valentin coupa court à cette homélie en sautant au cou de son oncle.

La veille de son départ, il alla faire ses adieux au chevalier de Sainte-Amarante qui l'embrassa et lui donna sa bénédiction , avec l'aplomb et le sang-froid du patriarche de Ferney bénissant le fils de Franklin.

Le voyage de Valentin fut un enchaînement de rêves enchantés. Pour nous en tenir aux

images du chevalier de Sainte-Amarante, l'aîglon qui s'échappe de son nid et prend pour la première fois possession de Tespace n'est pas plus ivre de liberté et d'Immensité que ne le fut le neveu de M. Fléchambault, lorsqu'il se sentit emporté vers Paris, au galop des chevaux. On eût dit qu'il partait en coupé de diligence pour aller conquérir le monde. A la barrière de Passy, il s'étonna bien un peu d'avoir pu faire plus de cent lieues sans rencontrer le long du chemin l'apparence d'une aventure ; mais quand la voiture, après avoir côtoyé les Champs-Elysées , traversa la place Louis XVqu'inondait de lumière un soleil éclatant, quand Valentin, la tête à la portière, vit la foule qui se pressait dans les contre-allées , les équipages qui couraient au bois, les amazones au corsage élancé, qu'escortaient des cavaliers jeunes et beaux comme elles, il comprit que la vie était là, en effet, et que le chevalier ne l'avait pas trompé. Il s'installa sans luxe, mais avec élégancç. Sa jeunesse, sa bonne mine , ses façons honnêtes jointes aux lettres de recommandation que s'était procurées son oncle, lui ouvrirent bientôt l'intérieur de quelques familles. Dès les premiers jours , pour se conformer aux instructions du cheva*

lier, il avait fréquente le tir de Lepnge et pris des leçons de Grisier. Sûr de sa main et de son coup d*œtU il se tenait prêt à tout événement. Ainsi le chasseur prend toutes ses mesures pour que la chasse soit heureuse. Le vent est bon ; la meute a le nez fin , la poudre est sèche, l'arme porte à coup sûr; pour que la chasse soit heureuse, il ne reste plus qu'à trouver du gibier.

Hélas ! le séjour de Valentin à Paris ne devait être qu'une longue série d'amères déceptions.

n y a des gens à qui tout arrive ; ils sont les enfants gâtés de l'imprévu, les élus de l'impossible, les privilégiés du hasard. Le drame et le roman s'acharnent à leurs pas ; le fantastique et le pittoresque les poursuivent partout où ils vont. Les péripéties les plus bizarres, les événements les plus inattendus, composent le menu de leur existence; chacun de leurs jours est un chant de V Iliade ou de V Odyssée, A côté de ces gens heureux, il en est d'autres qui semblent, dès le berceau, condamnés à se traîner, jusqu'à la tombe, dans l'ornière de la banalité. Tout ce qu'ils tentent pour en sortir ne sert qu'à les y enfoncer plus avant. Ils sont i au ban de l'imprévu; le drame les repousse, le i. i

roman leur tourne le dos. Où les premiers trou* veraient le sujet d*un poëme, ils passent sans rien voir, le nez en Tair et les mains dans leurs poches. Peureux, la vie n'est qu'un grand chemin dont toutes les étapes sont signalées et connues d'avance. Pour eux , chaque jour qui s'écoule est à la fois l'histoire de la veille et l'histoire du lendemain.

La fatalité voulut que Valentin qui , par le développement de son intelligence, appartenait de droit a la classe des prédestinés à qui tout arrive , appartint par le fait à la catégorie de ceux à qui il n'arrive rien : elle voulut que ce jeune homme, que son imagination entraînait invinciblement vers les régions de l'inconnu, se sentît rivé sur le sol de la réalité la plus plate et la plus incolore, comme un oiseau retenu par un fil à la patte, et qui s'efforce vainement de gagner les plaines do l'air.

Sur la foi de ses lectures et de ses entretiens avec le chevalier, il s'était représenté la société comme un immense théâtre où les passions combinées à l'infini arrivaient tous les jours , à toute heure, aux effets les plus dramatiques et les plus saisissants. Il s'était figuré surtout que Tamour est l'unique pivot sur lequel tourne le monde. C'est vers l'amour qu'il

avait dirigé tous ses rêves , toutes ses ambitions ; non pas vers Tamour heureux , qui lui semblait la plus sotte chose qu*on pût imaginer; mais vers l'amour tourmenté, hérissé d'obstacles, plein de mystères et de terreur, vivant dans la tourmente et se dénouant par un coup de foudre. L'histoire de la marquise de Miraflore avait fait sur lui une vive impression ; quoique d'un naturel très-doux et trésbonnête , il s'était surpris plus d'une fois à envier la scélératesse du vicomte de Clochebourde. Il croyait aux femmes incomprises , aux maris féroces , aux jeunes filles sacrifiées par des parents barbares, et sacrifiant à leur tour fortune, rang, position, famille, pour suivre dans la montagne un amant malheureux et proscrit. Quant aux aventures de cape et d epée, pour nous servir des expressions favorites du chevalier, Valenlin était convaincu qu'elles couraient les rues et les boulevards. Il avait calculé avec complaisance toutes les chances de duel auxquelles un galant homme est exposé entre le lever et le coucher du soleil. Il rêvait des provocations héroïques, des rencontres chevaleresc^ues. Il se voyait blessé, couché sur le gazon , puis transporté dans une villa prochaine où les soins les plu»

touchants le rappelaient à la vie , où quelque blanche main étanchait en tremblant le sang de ses blessures. Il ne devait pas tarder à reconnaître la folie de ses illusions « le néant de ses espérances. Une société maussade et compassée , uniquement occupée de ses intérêts matériels ; des liaisons banales , des relations vulgaires; l'argent au fond de tout; de l'amour sans passion , des passions sans amour ; des mœurs effacées comme de vieux pastels; de la corruption sans grâce et des intrigues sans esprit; des maris débonnaires, des femmes suffisamment libres, des jeunes filles très-positives, plus avides que leurs parents de luxe et de bien-être ; l'ennui, comme une orfraie, planant sur tout cela; puis, de loin en loin; un intérieur modeste, un foyer chaste et paisible, une famille étroitement unie , voilà ce que trouva Valentin.

Pas le plus petit drame ni le plus pâle roman ! Pas la trace dtme aventure ! Rien qui tranchât sur le fond terne et monotone de la vie! Toujours le même vent, tiède et mou; toujours le même flot , morne et lourd ; toujours le même ciel, gris et blafard ! Vainement Valentin appelait la tempête; tout restait calme autour de lui. Vainement il se débattait

SOUS la trivialité de son destin; il sV brisait le front sans pouvoir en soulever le poids.

Je n'en finirais pas si je voulais raconter tous les désappointements qu'essuya Valentin pendant son séjour à Paris; je me contenterai d'en citer un seul entre mille.

On sait que tous les villages des environs de Paris ont chaque année leur fête patronale. Le programme des divertissements est tous les ans et partout le même. Dès le matin, la garde nationale de l'endroit est sur pied, car en France il n'est pas de réjouissance publique, surtout à la campagne, si Ton n'y voit des pantalons à liséré rouge , des sbakos et des baïonnettes. Le dieu Pan se coiffe du casque de Bellone , et les faunes et les sylvains, réveillés au bruit du tambour, s'empressent de revêtir l'uniforme du soldat citoyen. Au coup de midi, la fête rustique est dans tout son éclat. Sur un emplacement planté de tilleuls ou de marronniers , la jeunesse de la commune s'exerce à courir dans des sacs, ou, les yeux bandés, à casser des œufs avec un bâton. M. le maire, ceint de son écharpe , préside à ces jeux naïfs qui rappellent sans prétention les jeux olympiques de l'antiquité grecque; il distribue aux vainqueurs le prix de leur adresse, et sait trouver pour le^

vaincus des paroles de consolation où respire presque toujours la plus douce philosophie. Cependant la foule se presse devant les tréteaux des saltimbanques; les enfants se groupent avec convoitise autour des roulettes de macarons ; sous les ramées , le vin rougit les verres ; de temps en temps un mousquet enrhumé tousse en l'honneur du patron du hameau.

Quand la chaleur du jour commence à tomber, châteaux, villas, cottages des alentours s'ouvrent commodes volières, et il s'en échappe une nuée de jolis oiseaux qui vont s'abattre sous les tilleuls ou sous les marronniers de la fête. Les robes de gaze et de mousseline se mêlent aux robes d'indienne et d'organdi ; les chapeaux de paille d'Italie se confondent fraternellement avec les bonnets de tulle. Bientôt une vaste tente , jusque-là silencieuse et déserte , se remplit de bruit et de mouvement : les quinquets s'allument, l'orchestre détonne; c'est le bal champêtre où l'on se rend de deux ou trois lieues à la ronde, et souvent même de Paris. En général, ces bals ont cela de charmant qu'ils montrent combien le plaisir vit de peu et se passe aisément de diamants et de salons dorés. Je les préfère de beaucoup aux

grands bals de la finance et de la bourgeoisie. On s'y amuse sans façon, on y danse à la bonne franquette. Dans le même quadrille, le gant de peau de Suéde donne la main au gant de fil écru ; damoîselles et villageoises sont égales devant les violons. On se retire au point du jour ; on s*en va comme on est venu , le long des baies, à travers champs. Les étoiles pâlissent; Torient s'égaye et se colore; les oiseaux chantent k plein gosier dans la fraîcheur embaumée du matin.

Valentin avait déjà dépensé tout un automne et tout un hiver à la poursuite du roman qui semblait fuir devant lui comme Ithaque devant Ulysse. Au retour de la belle saison, il s'était mis à battre les campagnes environnantes, avec l'espoir de faire lever quelque aventure, comme un lièvre dans les sillons. Un soir d'été, après avoir chevauché tout le jour dans les bois qui environnerit les hauteurs de Bougival, il tomba au milieu d'une de ces fêtes dont je viens de parler. Celait à la Gelle-Saint-Cloud, un des plus jolis villages éparpillés autour de Paris.

Attiré par le bruit des instruments, Valentin entra dans la salle du bai. Au bout d'une heure de muette observation, il songeait à se retirer,

quand tout à coup il resta cloué sur place devant une apparition céleste.

Apparition céleste en effet I Un ange , une sylphide, quelque chose, s'il est possible, de plus vaporeux et de plus éthéré, un nuage, un flocon de neige , un fil de la Vierge ! Non, jamais les poètes n'ont rien imaginé de plus suave. C'était une jeune fille qui pouvait avoir dix-huit ans au plus. Grande, mince, élancée, souple comme un roseau , à peine paraissaitelle toucher à la terre; a chacun de ses mouvements, on eût dit qu'elle allait s'envoler. Des cheveux blonds comme l'or des épis tombaient à profusion le long de ses joues, plus blanches que les pétales d'un camélia : ses grands yeux, d'un bleu pâle, semblaient taillés dans l'azur d'un doux ciel d'automne. Sa bouche, épanouie dans un demi-sourire , laissait voir un double rang de perles fines. La mélancolie résidait sur son front d'albâtre. Ce qu'il faut renoncer à peindre, c'est je ne sais quoi de triste et de rêveur répandu, comme une brume transparente, autour de l'enchanteresse. Le cavalier qui lui donnait le bras contrastait singulièrement, bien qu'il fût jeune et beau, avec la grâce un peu souffrante de cette frêle créature. Il portait haut la tête, marchait lapoi-

trine en avant et relevait fièrement sa brune moustache, tout en promenant sur rassemblée un r^ard vainqueur.

Valentin comprit sur-le-champ qu'il avait devant lui la fée de ses rêves, Théroïne de sa destinée. En moins d'une heure , il eut appris tout ce qu'il désirait savoir. Cet ange aux cheveux d'or , cette sylphide aux yeux d'azur, était mademoiselle Élodie de Longpré ; le cavalier qui l'accompagnait était M. Oscar de Longpré, son frère, officier de dragons, pour le moment en garnison à Paris. Depuis trois ans , mademoiselle Élodie passait la belle saison à la Celle-Saint-Gloud, avec son pèré et sa mère, M. et madame de Longpré; elle (enait depuis trois ans le sceptre de la beauté dans ce petit pays où les jolis visages ne manquent pas. Ce nom d'Ëlodie acheva d*exalter l'imaginalion de Valentin. Élodie ! ce nom seul eût suffi pour éveiller dans son cœur toute une couvée d'cîspérances.

Peuplant que M. Osc^r voltigeait de belle en belle, Valentin rôdait comme un jeune loup autour de mademoiselle de Longpré , la couvait des yeux et se sentait près de défaillir toutes les fois qu'il rencontrait le regard de la blonde beauté. Enfin, après bien des marches

et des contre-marches, il osa s'incliner devant elle et solliciter la faveur d'une contredanse. En cet instant, l'orchestre appelait les danseurs; mademoiselle Élodie se leva nonchalamment et laissa tomber sa main dans celle de Valentin, qui tressaillit des pieds à la tète et pensa qu'ils allaient tous deux prendre leur vol vers le cieh Mademoiselle Élodie ne dansait pas , elle se mouvait comme une ombre. Valentin se creusait la cervelle pour entamer l'entretien d'une façon un peu relevée. Il avait à choisir entre une réflexion sur la physionomie du bal et une remarqué sur la température de la journée* Par un trait d'audace et de génie , le neveu de M. Fléchambault sut éviter ces deux écueîls qui sont le Gharybde et le Scylla de la contre- .danse. Il débuta vaillamment par une phrase sur la beauté du pays qu'il visitait pour la première fois; il poussa même la hardiesse jusqu'à se féliciter du hasard qui l'avait amené dans ces parages délicieux. Mademoiselle de Longpré, sans se laisser troubler par les hapteurs où la conversation venait de s'engager, répondit que ce pays était charmant en effet. Tous deux s'accordèrent à reconnaître que ce coin déterre rappelait la Suisse, qu'ils n'avaient vue ni l'un ni lautre. Une fois en si beau che»

min, Valentîn ne s'arrêta pas; il ajouta que c'était là sans doute qu'il fallait chercher le bonheur. Mademoiselle Élodie répliqua par quelques mots sur le bonheur, pleins d'à-propos et de mélancolie. Sa voix était douce comme les soupirs du vent dans les saules. Toutes ses paroles révélaient une âme tournée vers les grands sentiments. La contredanse durait encore, et déjà Valentin n'était plus maître de son cœur ; il l'avait perdu entre la poule et la pastourelle.

Le bal champêtre touchait à sa fin. Made*moiselle de Longpré venait de sortir, appuyée sur le bras de son frère Oscar ; Valentin l'avait suivie des yeux, comme une blanche appari* lion qui va s'évanouir aux premières clartés du jour. C'en était fait pour lui du charme de la fête. Son cheval l'attendait à la porte : il sauta en selle et partit au galop.

De retour à Paris , il s'empressa de dresser le plan de la campagne qu'il allait ouvrir.

S'introduire honnêtement dans la famille de Longpré , gagner le cœur de la jeune fille et l'estime des parents , déclarer ses prétentions , se faire agréer, épouser Élodie, puis lâcher d'être heureux en ménage, voilà ce qu'eût

imaginé un esprit simple et bourgeois, une in* telligence étroite et bornée.

Voici ce qu'imagina Valentin :

Avant tout, s'introduire chez les Longpré par quelque moyen romanesque. Par exemple, Élodie est emportée dans les bois par l'ardeur de son cheval : elle va périr, la tête fracassée contre un arbre, quand tout à coup parait Valentin. Il saisit par le mors le fougueux animal et reçoit dans ses bras l'amazone éperdue qu'il ramène chez ses parents. Au bout d'une heure de marche, Valentin pàlil et chancelle ; ses jambes se dérobent sous lui; il tombe sur le gazon. Élodie pousse un cri : elle vient de découvrir que le courageux étranger à qui elle doit la vie s'est grièvement blessé en la sauvant. En effet, le gilet de Valentin est taché de sang. Élodie veut faire une compresse de son mouchoir de batiste , enrichi de dentelles et brodé sur un coin aux armes d« sa maison, •c Ce n'est rien, dit Valentin pour la rassurer, une égratignure, moins que rien. » Et il se traîne jusqu'au château de M. de Longpré , où il perd tout à fait connaissance en entrant. L'égratignure est une plaie profonde. M. et madame de Longpré s'empressent autour du sauveur de leur fille , tandis qu'un serviteur

part à franc élrier pour aller chercher à Paris M. Lîsfranc ou M. Blandin.

Voilà donc Valentin installé au cœur delà place. Sa convalescence est longue; il voit Élodie tous les jours. Il semble de prime abord que l'aventure ne se prête pas à de bien grandes complications, à de bien longs développements. Valentin est jeune, galamment tourné, et peut se présenter partout avec avantage. Unique héritier d'un oncle qui l'adore, il aura cent mille écus de dot et quarante mille livres de rente à la mort de M. Fléchambault. 11 aime Élodie, qui ne le hait pas ; qu'ils se marient, et qu'on n'en parle plus. Ainsi devraient se passer les choses, abandonnées à leur cours naturel ; mais c'est ici qu'on va voir quel beau profit avait tiré Valentin de ses lectures et de ses entretiens avec le chevalier de Sainte-Amarante.

Valentin veut être aimé pour lui-même. II est las de voir les mères Taccueillir avec un sourire complaisant et le désigner à Famour de leurs filles, uniquement parce qu'il est le neveu d'un ancien armateur, ayant fait fortune sur la place de Nantes. Depuis longtemps il envie en secret les destinées maudites ; il voudrait être marqué du sceau de la fatalité, à la

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condition de s'entendre dire par une voix aimée : « Malheureux et proscrit, je t'aime el te suivrai partout. » Il se donnera donc dans la famille de Longpré pour un infortuné dont la naissance est restée enveloppée d'un voile impénétrable, sans parents et sans amis , sans passé et sans avenir, pauvre, déshérité, vivant, au hasard , de secours mystérieux dont il ne connaît pas la source. Les choses ainsi posées, tout s'emmêle, tout s'embrouille, tout se complique. Les Longpré sont de bonne race, entichés de leurs titres, entêtés dans tous les préjugés de leur caste. Aussitôt qu'ils s'aperçoivent de l'amour d'Élodie pour Valenlin, ils se montrent impitoyables. Valentin enlève Élodie. Oscar , qui prend mal la plaisanterie , monte à cheval avec son grand sabre et court après les fugitifs. Qu'arrive- t-il, que n'arrivet-il pas, jusqu'au moment où la vérité se découvre? Que d'incidents! que de traverses ! que de péripéties ! Et quel uioment que celui où Valenlin , près d'être égorgé par l'implacable Oscar, renonce à son incognito , et déclare à la face du ciel qu'il est le neveu de M, Fléchambault ! Oscar rengaine, la colère des Longpré s'apaise, et la tendre Élodie , qui croyait suivre sur la terre étrangère un malbeureujç

baimi ^ tombe folle de joie dans les bras de son amant qui regrette tout bas de n'être pas le fils d'un prince, pour compléter Taventure et parfaire le dénoùment.

Ce plan une fois arrêté, Yalentin, sans plus tarder, entra en campagne.

Il avait établi son quartier général et le centre de ses opérations à Bougival, dans une maisonnette dont les fenêtres s'ouvraient sur le cours de la Seine. Tous les matins , il partait de son pied léger, gravissait la côte de la Celle-Saint-Cloud , et gagnait les bois où il espérait rencontrer Élodie. 11 rentrait tous les soirs au gite sans avoir rencontré personne.

Un jour enfin , ô jour trois fois heureux ! comme il s'approchait d'un petit lac perdu au milieu de ces agrestes solitudes, il aperçut, à travers le feuillage des aunes et des trembles, deux femmes assises sur le bord do l'eau. Yalentin reconnut Éiodie et devina madame de Longpré. C'étaient en effet madame deLongpré et sa fille. Tout en devisant, la mère caressait sur ses genoux un de ces abominables roquets de race anglaise qui font les délices des douairières. Élodie essayait de détacher, avec le manche de son ombrelle , les fleurs de nénufar qui étoilaient le cristal de l'onde. £lle avait

déposé près d'elle son chapeau de paille à larges bords ; nu-téte et les cheveux au vent, on eût dit la naïade du petit lac sur lebord duquel elle était assise.

Debout, muet, immobile, caché par le rideau des aunes et des trembles , Valentin attachait sur Élodie un regard fascinateur.

— Puissance céleste ! se disait-il dans un élan d'exaltation solitaire, fluides mystérieux, effluves de Tàme ! invisibles courants de la volonté! faites que cett^ blanche et blonde (créature, en se penchant pour détacher les fleurs de nénufar, tombe dans l'eau et coure le risque de se noyer, comme TOphélia de Shukspeare ! Envoyez-lui le vertige ! permettez que son pied glisse î souffrez que l'abîme l'attire ! Qu'il me soit donné de me jeter à la nage pour la sauver ! que je puisse disputer son beau corps aux tritons s'efforçantdel'entrainer au fond de leurs grottes humides! qu'il me sojt accordé de le déposer sur le rivage comme un lis brisé, mais qui doit se relever et refleurir au souffle des zéphyrs caressants !

Il était écrit Ih-haul que Valentin, en ce jour fortuné , sauverait d'une mort certaine un être adoré dont Fexistence était presque indispensable au bonheur de madame de

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LoDgpré. La Providence avait décrété que ce jeune homme s'introduirait dans la famille d'Élodie, grâce à un incident tellement romanesque, bizarre, inattendu, que Yalentin luimême n'eut pas osé le prévoir.

Il arriva que Zamore (c'était le nom du chien que caressait madame de Longpré), agacé au delà de toute expression par les grenouilles qui gambadaient entre les joncs de Tétang, eut la fantaisie de leur donner la chasse. Au moment où madame de Longpré s'y attendait le moins, le roquet mal avisé prit son élan et alla tomber, comme un aérolithe, au milieu du peuple batracien. Le fluide magnétique s'était trompé d'adresse. Ce fut un plongeon formidable. Zamore disparut tout entier dans la vase. A ce lamentable spectacle, madame de Longpré se leva comme une poupée à ressort, en jetant des cris désespérés. Ëiodie elle-même se démenait êomme une âme en peine. Que faire? quel parti prendre? Aveuglé par ses longues soies et ses longues oreilles , le malheureux Zamore se débattait inutilement dans la fange. Vainement madame de Longpré s'efforçait de lui tendre une main secourable, Zamore était trop loin, ou, ce qui revenait absolument au même, madame de Longpré

. LA CHASSE AU ROMAN, i. 5

prise, quand tout à<;oup, ô bienfait du sort! secours inespéré de la Providence qui montre son doigt jusque dans les moindres choses! il aperçoit à fleur d'eau un pavé sur lequel il peut poser le pied. Il s'empare de ce point d'appui, penche son corps en avant, étend un bras qui semble, par un miracle de la volonté, s'allonger outre mesure et prendre des pro~ portions fantastiques. Enfin , par un suprême effort, il saisit l'oreille du carlin, qu'il enlève, qu'il brandit en l'air, et qu'il jette, comme un trophée , sur la rive , tout souillé de boue, tout dégouttant de fange, mais vivant, mais sauvé. Pendant que madame de Longpré lavait Zaniore dans l'eau claire et limpide de l'étang , Élodie exprimait de son mieux sa reconnaislsance à Valenlin.

— J'accepte vos remercîments, répondit en souriant le jeune homme; il est des dévouements trop près du ridicule pour n'être pas voisins du sublime.

— Je ne pourrai plus voir Zamore sans me rappeler votre bonne action,, ajouta Élodie en levant sur lui ses beaux yeux.

~ Ce n'est pas Zamore que j'espérais disputer au trépas , répliqua Valentin. Dieu m'est témoin que j'avais rêvé un dévouement plus

doux et plus facile. Cependant, mademoiselle, puisque ce joli petit animal vous est cher, je m'estime heureux d'avoir pu vous le conser* ver.

C'était maintenant à madame de Longpré à complimenter Valentin. Elle le fit d'une façon bruyante et passionnée. Les vœux de Valentin eussent été exaucés, il eût sauvé les jours d'Élodie, que madame de Longpré ne se fût pas exprimée avec plus ^de chaleur et d'entraînément. Elle partit de là pour raconter l'histoire de Zamore ; elle passa en revue tous les traits d'esprit et d'intelligence de ce carlin vraiment surprenant, digne de figurer dans les annales des chiens célèbres. Il ne lui manquait que la parole, qui , Dieu merci ! ne manquait pas à sa maitresse. La bouche de madame de Longpré était une fontaine à jet continu , d'où les mots s'échappaient en flots abondants et pressés. Cependant la petite caravane avait rabattu du côté du village. Madame de Longpré parlait ; Éiodie cueillait les fleurs du bois ou courait après les papillons ; Valentin la contemplait dans une adoration silencieuse ; Zamore se roulait sur l'herbe pour sécher ses longues soies encore humides. De temps en temps Valentin regardait avec un sentiment

d*lïumîlfatlôn facile à domprertdre t^i niïtmix Caniche qui allait servir de prologiio àu drame de sa destinée.

Arrivés sous la châtaigneraie :

— J*espère, monsieur, dit madame deLongpré, que vous voudrez bien venir vous reposer à la maison. En appronanl le service «ignaié que vous m*ave2 rendu , M. dé Longpré ne me pardonnerait pas de vous avoir laini^é partir* Peut-être aussi vous en voudrait*!! à vous même pour vous être dérobé aut témoigna^ ges de sa gratitude. Enfin < monsieur , vottâ ne refuserez pas de nous faire Connaître le nom du sauveur de notre cjier Zamore.

Aux sollicitations verbales de sa mère Élodie ajouta les muettes instances de son regard.

-«^ Madame, répondit Valentln, le service que je vous ai rendu ne vaut pas un remerclmetil. C*est un bonheur pour moi d'avoir pu ârra» cher à la mort un chien d*un esprit si fin, d'une intelligence si rare. Je fuis le monde et n'ai pas de raisons pour Faimer. Mon nom est inconnu et ne vous apprendra rien. Toutefois, madame, pidsque vous le permettiez, j'aurai l'honneur de présenter mv& respects à M. de Longpré. Je ne partirai pa$ sans avoir profité

d'une hospitalité offerte ayec tant de grAce et de bienveillance*

Madame de Longpré venait de s'arrêter devant la porte d'un ermitage assez mondain, situé sur le plateau de la colline et dominant tout le pays. A vrai dire, ce n'était pas le ebàteaa que Yalentin avait rêvé ; cependant, avec son toit d'ardoise, sa façade grise et ses volets vertSf la maison qu'habitaient les Longpré ne pouvait pas être , aux yeux de Yalentin, une déception trop amére. L'intérieur ne manquait pas d'élégance. Le jardin ^ bien tenu, avait trois arpents et s'ouvrait sur la châtaigneraie. Des pampres et des chèvrefeuilles tapissaient les murs de la cour. C'était un nid fort convenable pour Élodie, la blanche colombe. Des fenêtres d'un salon fraîchement décoré, le regard plongeait dans la plus belle vallée du monde, errait sur les coteaux de Luciennes et s'arrêtait à l'horizon devant l'aqueduc de Marly, qui fait de ce paysage un tableau du Poussin, d'après la campagne de Rome.

M. de Loiigpré, en veste de planteur, était occupé à écheniller les arbustes de son jardin. Décidément Zamore était passé dans cettefa*mille à l'état de fétiche, car, à peine instruit de ce qui venait d'arriver, M. de Longpré ao^

courut tout essoufflé dans le salon, demandant à voir Zamore et son sauveur. Il couvrit son chien de caresses et remercia Valentin avec effusion. Les choses ne devaient pas en rester là. Bientôt un serviteur parut, apportant un plateau chargé de fruits et de rafraîchissements. Valentin, assis sur un divan, contemplait avec émotion la scènç patriarcale qu'il avait sous les yeux ; il examinait tour à tour la face réjouie de M. de Longpré, le frais embonpoint de sa femme , la grâce d'Élodie penchée avec amour sur le dos du fauteuil où se tenait son père , la quiétude de Zamore pelotonné en boule sur un coussin, et il se disait : — Il est donc vrai, mon Dieu, que la vie est une chose étrange ! quel abîme de mystères! quel enchaînement de circoostances qui déjouent toutes les prévisions ! Voilà des gens heureux, uii intérieur paisible, desr parents chéris, une fille adorée. Voilà des cœurs simples, des âmes primitives, où n*ont jamais grondé les orages de la passion. Eh bien! avant que l'automne ait jauni la feuille des bois, la foudre , éclatant dans un ciel d'azur, aura dévasté toutes ces existences, aujourd'hui si tranquilles. Avant que le raisin de ces treilles ait achevé de mùrir^ cette belle ^lodie, ci

calme, si sereine , se sera enfuie du foyer pa* ternel , et ces deux épou^ , comme le roi de Thulé, boiront leurs larmes dans leur verre. Tout cela, parce qu'il a plu au hasard de me conduire à un bal ohampétre, où devait venir Éiodie , et sur le bord d'un étang où Zamore allait se noyer !

Yalentin vivait depuis deux mois dans l'intimité de la famille de Longpré. Ses plans stratégiques étaient en pleine voie d'exécution; tout lui souriait, tout lui présageait le succès de son entreprise. Sans doute, au début de la campagne , il avait éprouvé quelques désenchantements ; la campagne s'était ouverte sous des auspices moins brillants qu'il ne l'avait d'abord espéré. Au lieu de sauver Éiodie, il avait sauvé Zamore, Au lieu de s'introduire poétiquement dans un château à tourelles et à clochetons, il s'était introduit de la façon la plus vulgaire dans une maison bourgeoise , à façade grise et à volets verts. M. de Longpré

n'était pas la plus fine fleur dâ Faristocratie ; sa femme se rapprochait de la noblesse moins par ses manières que par ses prétentions. Leurs aïeux se perdaient dans une nuit si profonde, qu'il était impossible d*en découvrir un seul. En revanche, Éiodie avait réalisé tous les rêves, toutes les espérances de Valeutin ; elle avait tenu magnifiquement toutes ses promesses.

Non, jamais créature plus idéale n'avait posé le pied sur la terre. Était-ce une fille des hommes? N'était-ce pas plutôt un ange descendu sur notre planète pour lui montrer un échantillon du personnel des céleste^ régions? Son cœur était tout sentiment , son àme tout affection/ Ses grands yeux bleus, constamment tournés vers le ciel , semblaient chercher la patrie absente. Bien qu'il dinàl fréqueiument chez Mt deliongpré, Valentin ne se souvenait pas d'avoir vu cette eharmante fille manger autre chose qu'un peu de crème, et quelques biscuits, qu'elle grignotait quand elle était en appétit. Chez elle, les sentiments les plus caU mes, les affections les plus paisibles prenaient aussitôt tous les caractères de la passion^ Un jour, en présence de Valentin, madame de Longpré s'étattt avisée de dire que c'était la loi

de la nature que le» mèreê idotlnissent avant leurs enfônts, Élodie fondit en pleurs, et l'on eut bien de la peine k l'apaiser.

Elle tenait à la fois du lis et delà seasitivd* Elle avait des larmes pour tous les malheurs; elle è'atlendriBsait sur la destinée des petits ôiseftux tombés de leur nid. Une après-midi, en se promenant avec sa mère et Valentin^ elle trouva , près de la Fontaine<*aux-Prétres, un perdreau blessé par le plomb d'un chasseur; elle 1« prit, le eouvrit de baisers, et l'emporta vivant à la maison. Le soir, à dîner, on servit sur la table un magnifique perdreau rouge. Par un de oeè pressentiments dont les natures éthérées sont seules susceptibles, Élodie reconnut, soussa cuirassede lard rissolé, le blessé qu'elle avait recueilli, quelques heures auparavant. C'était lui ! M. de Longpré avait jugé à propos de le faire mettre à la broche, et, par un raffinement de cruauté digne du comte de Vergy, il en offrit une aile à sa fille. Elodie pâlit , se leva , et se retira dans sa chambre, après avoir échangé avec Valentin un regard où leurs âmes s'étaient comprises.

C'est ainsi que l'exquise sensibilité de eette aimable personne se révélait jusque dans les eireoUstanots leâ plus insignifianties* Lors?-

qu'elle parlait d'Oscar à Valeatin, c'était avec tant d'exaltation que Valentin ne pouvait s'empêcher d'en ressentir autant de joie que de jalousie. Quels sublimes concerts n'éveillerait pas l'amour dans une âme qui savait prêter de pareils accents à la tendresse fraternelle ! Que serait donc l'amante si telle était la sœur?

Élodie aimait avec la même exaltation les bois, les champs, les prés, les ruisselets coulant sous le velours des mousses, les nuages blancs et roses se jouant dans le ciel comme une troupe folâtre de cygnes et de flamants. Le chant du grillon la plongeait en de ravissantes extases ; elle tombait en contemplation devant un brin de folle avoine. Son cœur, comme un vase trop plein, débordait sur la nature entière.

Cependant Valentin suivait strictement la ligne de conduite qu'il s'était tracée d'avance ; il préparait peu a peu la mine qui devait éclater plus lard. Dès les premiers jours, dans ses entretiens avec les Longpré, il avait laissé tomber quelques paroles pleines de mystère. Il s'étudiait à donner à sa physionomie je ne sais quoi de sombre et de funeste; il eût voulu pouvoir imprimer sur soq front le cachet de

]a fatalité. Parfois, au milieu de la conversation, il s'interrompait tout à coup et tombait dans un morne silence. Un jour que madame r de Longpré Tinterrogeait sur ses parents, pour toute réponse il se leva brusquement et alla faire un tour de jardin; De loin en loin, il attachait sur Élodie un regard satanique où se trahissaient en même temps la passion et le désespoir. En un mot, il essayait d'offrir à cette honnête famille le spectacle d'un homme comme il faut, se débattant sous le poids de la malédiction divine.

Les Longpré avaient bien commence par se tenir sur la réserve et témoigner quelque défiance ; mais, soit que Valentin, au milieu de ses étrangetés, laissât percer les bonnes qualités que lui avait octroyées le ciel, soit que Zamore, dont la santé n'avait jamais été si florissante , disposât le cœur de ses maîtres à l'indulgence, toujours est-il que ces braves gens n'avaient pas tardé â montrer à leur jeune ami autant d'empressement et d'aménité que par le passé. Oscar lui-même , qui poussait de temps en temps une pointe à la Gelle- Saint-Cloud, et venait, sous ces frais ombrages, oublier pendant quelques heures les fatigues du noble nvétier des armes, Oscar, après avoir

débuté par observer Yalentia d'assess mauvaig œil, avait fini par le voir aana déplaisir et lui serrait volontiers la main. Faut^il le dire? Zamore, l'ingrat Zaxnore, était, de toute la famille, le seul qui ne fit pas un bon accueil à son sauveur. Du plus loin qu'il l'apercevait, il montrait les dents et se hérissait comme un porc-épic. On eût dit queZamore, digne émule du chiea de Montargis, avait le pressentiment des sinistres projets que nourrissait cet hôte ténébreux.

Tout était prêt pour une explosion ; il ne restait plus qu'à mettre le feu aux poudres. Quelques jours encore* et la famille de Long* pré sautait comme la sainte-barbe d'un navire à trois ponts.

Déjà, dans les trop rares entrevues que leur avait ménagées le hasard, Élodie et Valentin avaient échangé le chaste aveu de leur flamme mutuelle. Dans ces entretiens, que disje? dans ces divins cantiques où deux âmes célébraient à l'envi les premières amours, Valentin n'avait pas trouvé Élodie au-dessous de ses ambitions. Cependant il se demandait avec effroi si la passion de la jeune héroïne ne faiblirait pas dans la dernière épreuve à la-' quelle il allait la soumettre , épreuve terrible

devant laquelle Valentin liil-méme reculait»

Un soir q«i'il errait à l'entrée du village, aar le théâtre de la fête où il avait rencontré Élodle pour la pr^emiére fois , Valentin aperçut, aux. lueurs du crépuscule, M. et madame de Longpré qui gravissaient le coteau de Luciennes, accompagnés seulement deZamore : il en conclut nature! It'ment qu'Élodie était seule au logis. Quelques instants après, il se glissait fnrtivemonl dans la maison.

Assise dans Tembrasure d*une fenêtre du salon, mademoiselle de Longpré se tenait accoudée sur Tappui de la croisée ouverte. Valentin s'arrêta sur le seuil pour la contempler, puis il alla s'asseoir auprès d'elle.

Ils restèrent longtemps silencieux , noyant leurs âmes dans un regard profond comme la mer. Deux larmes d'amour et de bonheur brillaient aux longs cils d'Blodie ; elles tracèrent sur ses joues deux sillons humides, et roulèrent sur son tablier de moire comme deux diamants.

— Élodie, vpus m'aimez, dit enfin Valentin dhin air sombre ; vous m'aimez, je le crois. Je vous aime, vous le croyez aussi. Ah! le sort peut déchaîner sur nous toutes ses tempêtes et toutes ses colères ! Quel que soit son achar*

nement à nous poursuivre, il ne fera pas, 6 mon Dieu! que nous en arrivions jamais à douter Tun de Tautre. Élodie, vous me suivrez partout, sans réfléciiir, sans hésiter, sans demander où je vous mène ? Cependant, j'ai pensé qu'avant de vous associer à ma destinée , il était de mon devoir, de mon honneur, de ma loyauté , de vous en dérouler la trame. Malheureuse enfant, savez-vous qui je suis ?

— Je sais que je vous aime, répondit Élodie.

— Ne vous êtes-vous jamais préoccupée de la tristesse de mon visage? Votre regard n'a-t-il jamais essayé de percer les nuages amoncelés sur mon front? Malgré mes efforts pour déguiser le deuil de ma pensée , ne m*est-il jamais échappé devant vous un de ces mots sinistres qui brillent comme Téclair et annoncent la foudre?

— Parfois je croyais comprendre que vous n'êtes pas heureux, et je vous en aimais davantage.

— Pas heureux, Élodie ! vous avez cru comprendre que je ne suis pas heureux ! Je suis maudit. Vous voyez devant vous un de c«s êtres qui traînent le désespoir après eux. Gomment sauriez-vous qui je suis, si je ne le sais pas moi-même? Mon malheur est aussi vieux

qne moi, la fatniité m'a reçu «dans ses bras et m*a bercé totit enfant sur son sein. Vous souvient-il d'un jour où votre mère m'interrogeait sur ma famille? Hélas! que pouvais-je répondre? Je pris le parti de m'cnfuir dans votre jardin, où j'arrosai le gazon de mes larmes. J'ai grandi dans l'abandon ; en grandissant, j'ai compris que j'étais au ban de la société. Vainement je me suis efforcé de conquérir une place au soleil ; des haines mystérieuses, inexplicables, s'agitant dans l'ombre, me ferment toutes les avenues. J'ignore d'où je viens, je ne sais pas davantage où je vais. Maintenant, Élodie, c'est à vous de décider du parti qu'il vous reste a prendre ; quelle que soit votre décision, je l'accepte d'avance.

— Mon Dieu ! soyez béni ! s'écria Élodie dans un transport de pieuse reconnaissance. Je n'avais pas quinze ans que déjà mon rêve était d'aimer un être misérable et proscrit; car, Valentin, nous autres jeunes filles, nous sommes toutes ainsi ; le malheur est le filet où se prennent nos âmes. Mon ambition était de m'attacher à un arbuste battu par les autans, ployé par l'orage, découronné par le feu du ciel, et de le voir se relever et reverdir au souffle de mon amour. Encore une fois, soyez

béni, mon Dieu ! Vous vous relèverez, Yaleatin, Vous êtes pauvre , je suis riche ; vous n'aves pas de famille , je vous donnerai la mienne.

— Oli! la naïve enfant! s'écria Valentin avec un funèbre sourire ; oh ! l'àme confiante et crédule qui s'imagine que ses parents vont ouvrir leur maison et accorder la main de leur fille au premier malheureux qui passe !

— Mes parents sont bons , ils m'adorent et ne veulent que mon bonheur : hésiteront-ils à vous donner ma main, quand ils sauront que vous avez ma foi ?

— Et pourtant, s'ils me la refusaient ! s'écria Valentin avec égarement ; si ces parents barbares ne voulaient pas d'un gendre maudit et funeste, traînant le malheur après lui! Si ces cœurs de bronze ne se laissaient amollir ni par vos pleurs ni par mes prières! Enfin, si votre père, comme l'ange au glaive flamboyant, me chassait de TÉden où j'ai goûté la vie, s'il me défendait d'en repasser le seuil, alors que fepiez-vous?

— Ce que je ferais, Valentin? Vous demandez ce que je ferais? murmura Élodie d'une voix tremblante, éperdue.

Elle hésitait! certes il y avait de quoi. Le moment était solennel. Pàle^ muet^ isor

mobile, Valei^tiB attendait, dans une indicible anxiété, la réponse qui allait décider de son avenir, ruiner ou couronner ses espérances.

Comme l'oiseau fasciné par l'œil du basilic, Élodie se laissa tomber entre les bras de son amant»

— Que feriez-vous? répéta Yalentin qui voulait une réponse plus catégorique.

— Je vous suivrais, dit la jeune fille.

— Pour moi, pauvre, déshérité, sans nom, sans amis, sans foyer, vous quitteriez le toit de vos pères, la société où vous régnez, toutes les joies que le monde envie? Dites-vous bien que je ne suis peutrétre que le fils d'un pécheur on d'un contrebandier.

— Je quitterais avec joie le ciel pour vous suivre au fond des enfers.

Yalentin tomba aux pieds d'Élodie, et attacha sur elle un de ces regards extatiques dqn* nés par Raphaël et par le Pérugin aux saints agenouillés devant la Madone.

-^ Soyez bénie, jeune ange, dit-il en lui prenant la main. Brise du désert, fleur de la solitude, soyez bénie ! Dans trois jours au plus tard, je verrai vos parents. S'ils repoussent mes vceux , comme c'est probable, eh bien 1 nous partirons ensemble. Votre jardin s'ouvre sur

la chAlaigneraîe ; ce soir en tous quittant, je prendrai renipreînle de la serrure...

— C'est inutile, répliqua Élodie, la clef est lonjours sur la porte.

— imprudence, folie dont nous profiterons ! Par une nuit noire sans lune et sans étoiles, une chaise de poste vous attendra à l'entrée du bois. J'aurai des armes.

— Que le ciel nous protège ! s'écria Élodie. Ou irons-nous?

— Où Dieu nous conduira.

Les jappements de Zamore interrompirent cet amoureux duo.

Valentin s'esquiva par le jardin, et gagna les hautes futaies du Butard, où il passa une partie de la nuit à se promener, fou de joie, ivre de bonheur.

Il avait donc enfin rencontré la passion vraie, la passion sincère, la passion éloquente! Ils existaient donc ailleurs que dans les livres, ces magnifiques entraînements de l'amour qoe rien ne saurait arrêter, ces irrésistibles dévouements qui ne reculent devant aucun obstacle ! Les romans avaient donc raison : le chevalier de Sainte* Amarante n'avait donc pas trompé son élève ! Valentin nageait en pleine intrigue, en plein dranK;,. en pleine équipée.

Sa bonne et loyale nature, que les travers (le son esprit n'avaient pu coniplélemeut allé* n*\\ )uî conseilla de ne pas pousser plus loin ravenlupe.

— A quoi bon, se disait-il, porter la honte et la désolation dans une famille honnête et qui m*a accueilli coniine un fils? De quel droit irajs-je sacrifier à la soif de l'inconnu la paix et la sérénité de ces cœurs simples et bons ? Malheureux ! si tu veux apaiser la soif dévorante qui brûle tes entrailles, cherche des sources moins pures ! Les choses nuiront pas plus loin, c'est vous que j'atteste, astres d'argent, ombrages séculaires ! Je voulais éprouver Ëlodie ; Famour de cette enfant est sorti vainqueur de l'épreuve. C'en est assez, je suis content. Demain j'irai trouver M. de Longpré, je me ferai connaître ; je lui dirai que je suis le neveu de M. FJéchambault et que je veux épouser sa fille. Quel coup de théâtre ! Pour Élodie, quelle surprise et quelle fêle! Je jouirai de leur bonheur, de leur étonnement. Quant à mon oncle, en voyant Élodie, il me pardonnera sans peine d'avoir pu oublier Louisanne.

Le lendemain, à la brune, Valentin partit de Bougival dans ces pieuses dispositions. Il

monta la côte de la GeI1e-Saitit-€lotid , traversa le village et pénétra dans Tenclos des Longpré. Bien que la soirée fût peu avancée , il faisait déjà nuit; le ciel était chargé de nuages. Sous la fenêtre du salon que n'éclairaient ni lampes ni bougies , Valentin s'assit dans l'ombre , sur un banc à demi caché par des touffes de chèvrefeuille et de clématite. Il avait le cœur ému, cela se conçoit;. demander une fille en mariage n'est pas une petite af-^ faire, et je comprends fort bien que l'ennui d'en passer par là ait décidé bon nombre de gens à vieillir dans le célibat.

Précisément en cet instant, un entretien assez animé venait de s'engager dans le salon ou la famille entière se trouvait réunie , sans en excepter Oscar* Les croisées étaient ouvertes; Valentin pouvait entendre tout ce qu'on disait. A peine assis, il allait se lever et s'éloigner par discrétion ; quelques parole étranges éveillèrent sa curiosité : il resta. J'en eusse fait autant à sa place.

Or^ voici ce qu'entendit le neveu de M. Fiéchambault.

-— J'y suis décidée, disait Élodie, la cérémonie aura lieu ici inètne, à la Celle-Saiiit- Cloud. Je ne tiens pas à me marier en grande

pompe ; ce que je reax , c'est que toutes ces péronnelles du village et des environs soient témoins de mon bonheur et en sèchent de dépit. Ont^elles assez répété que je ne ferais jamais qu'un sot mariage ! Une heure après la bénédiction nuptiale, elles me verront mon^ ter en calèche de voyage et partir pour mes terres. Ës-tu sûr, Oscar, qu'il n'y a pas de chà^ teau?

-— L'habitation est belle, répondit Oscar; je sais plus d'un château qui ne la vaut pas*

— ' C'est égal, reprit Élodie, cela fait bien de dire qu'on part pouf son château*

-^ Pardieu ! s'écria Oscar, qui t'empêchera de le dire ?

— Je le dirai, répliqua la blanche colombe.

— Tête et sang ! se disait sur son banc Va«^ lentin qui sentait une sueur froide couler le long de ses tempes ; je suis joué ! je suis trahi f . Hier, elle consentait à s'enfuir avec moi , et quand, touché de tant d'amour, je venais mettre ma fortune à ses pieds , je découvre qu'elle est parjure. Quelle complication imprévue! Que va441 se passer? Quel drame se prépare? Quel dénoûment assigner désormais à cette formidable aventure? Àh! tu mourras , perfide amante ; tu mourras , mais^

avant de mourir, tu verras mon rival percé de mille coups !

L'entretien se poursuivait dans ht salon; pressant son cœur à deux mains comme pour l'empêcher d'éclater, Valen tin prêta une oreille avide.

— Ainsi, mon enfant, dit M. de Longpré d*un ton de doux reproche , tu partiras une heure après la bénédiction nuptiale. Tu t'ennuies donc dans ta famille? Tu as donc hâte de nous quitter ?

— Tenez, papa, répondit la blonde fille d*une voix brève que Valentin eut peine à reconnaître, pour ne rien dissimuler, j'ai de la campagne par-dessus la tête : ces bois, ces prés, ces châtaigniers m'obsèdent. J'ai hâte de partir, ne fût-ce que pour échapper aux regards de cet éternel aqueduc qui a toujours ses yeux braqués sur moi. Si mon mari s'imagine que nous allons vivre, dans nos terres comme deux bergers d'Arcadie, il se trompe ; la vie des champs n'est pas mon fait.

—- Vous voyagerez, dit Oscar ; vous irez aux eaux : l'été à Bade, c'est l'hiver a Paris.

— Aux eaux ! en Suisse ! en Italie ! s'écria madame de Longpré avec enthousiasme . Et dire que nous avons été sur le point de congédier

un si riche parti ! Moi du UK>ins, ajouta-Uelle d'une voix où perçait Torgueil d'un esprit satisfait de sa pénétration, je n'ai pas attendu les révélations d'Oscar pour rendre justice à ce mystérieux étranger. Rappelez-vous que dès le premier jour je Tai défendu contre vous tous, surtout contre Élodie, qui voulait que, sans plus tarder, on lui signifiât son congé.

— Écoutez. donc, mainan, répondit avec ai* greur le bel ange aux yeux bleus, vous eût-il été agréable de voir votre fiUe se comprometire pour un aventurier sans feu ni lieu ? J'en conviens, c'est moi qui ai la première éveillé vos soupçons et votre défiance. Je n'ai fait en ceci que prendre votre rôle; vousavezpris le mien,

— Avant d'aller aux renseignements, ajouta madame de Longpré, j'étais sûre, mon cœur me disait que ce jeune inconnu ne pouvait être qu'un homme comme il faut« Une seule chose m'étonne et m'afflige.

— Quoi donc, maman?

— Il n'a pas d'aïeux.

— Nous l'anoblirons, répliqua Élodie. Avezyous pensé que je consentirais à m'entendre appeler madame Valentin? Votre fille sera comtesse des Cormiers.

^ Mais, mon enfapt, dit M. de Longpré

d*un ton affectueux et grave, espères-ttt trouyer le bonheur dans uile union formée sous de si étranges auspices? Ce jeune Vàlentin m^inquiète. Il est le tieveu de M. Flécfaambault ; pour pouvoir lui laisser tout son bien, son oncle ne s'est pas marié ; la propriété des Cormiers, située sur le bord de la Sèvre nantaise, rapporte, bon an mal an, quarante mille livres. Comment se fait-il que ce jeune homme se soit avisé de jouer avec nous un si triste jeu? Pourquoi s'enfuyait^l quand on lui parlait de son père? Pourquoi ces grands airs sombres qui ne le quittaient pas et qui m'ennuyaient à périr? Pourquoi ces longs regards désespérés qu'il jetait parfois sur nous tous et qui me glaçaient d'épouvante ? Ce n'est pas ainsi que je m'y suis pris pour me faire aimer de ta mère.

— Mon Dieu, papa, répondit la belle enfant d'un ton impatient, je vous ai déjà expliqué tout cela. C'est une petite comédie dont il est bien aisé de saisir , de démêler et de rassembler tous les détails. Ce M. Vàlentin est un original qui h dû lire beaucoup de comédies, cela se devine à son langage. Il a voulu m'éprouver et se sentir aimé pour lui-même. Il n'a pas compris qu'en agissant ainsi, il allait

pré(;isément contre le but qu'il se proposait ; car, 8*11 eût réussi, ce n'est pas lui que j'ainie« rais, mais le personnage qu*iJ a joué. Pour mener jusqu'au bout Taventure, demain, dans deux jours au plus tard, il viendra vous demander ma main ; n'allez pas la lui refuser. Il vous dira qu'il est maudit , que la fatalité le poursuit. Ayez Tair de croire tout ce qu'il vous dira, et lorsque enfin il vous aura tout dit, pressez-le dans vos bras et appelez-le votre fils. Respectez son incognito, ménagez-lui la joie de vous apprendre qu'il est le neveu de M. Fiéehambault.

-> Tout cela est bel et bon, répliqua M. de Longpré ; je persiste à dire que le caractère de ce garçon ne m'offre pour mon Élodie aucune garantie de bonheur.

— Vent rebleu ! s'écria Oscar, Élodie a cent fois raison. A la mort de son oncle, qui, Dieu merci! n'est pas éternel, mons Valentin aura quarante mille livres de rente ; c'est plus qu'il n'en faut pour excuser tous les travers. A qui ledevrons-nous, ma charmante, cemerleblapc, ce cygne noir qui s'appelle un mari million*naire ? Qui Taura mis dans notre cage, ce bel oiseau, devenu si rare que les jeunes filles en parlent conmie do phénix, et se demandent

avec effroi si rcspéco n'en est pas tout a fait perdue? En butte aux soupçons les plus légîlimes, Valentin allait être congédié comme un visiteur importun; uioi-uiéme, je l'avoue, je me disposais à le pousser par les épaules et à l'envoyer soupirer plus loin, quand tout à coup je me ravise et suspends l'arrêt de proscription prêt à frapper le sauveur de Zamore. Mieux vaut recevoir quelques jours de plus nu aventurier que de s'exposer à mettre le calife de Bagdad à la porte. Je vais, je viens, je m'informe. Je sens se développer en moi l'odorat du chien de chasse. Je suis mon beau ténébreux à la trace ; je découvre enfin qu'il est le neveu de M. Fléchambault. Fléchambault ! A ce nom, je dresse les oreilles. Je me souviens ' qu'étant à Nantes , en garnison , j'ai visité la propriété d'un riche armateur de ce nom. J'écris au capitaine Renard : je le lâche sur Fléchambault. Plus de doute, le seigneur des Cormiers est Tonde de notre Valentin ; nous allions chasser un prince! Voilà ce qu'a fait Oscar pour sa sœur Élodie. Élodie ne sera pas ingrate; que fera-t-elle pour son frère Oscar?

— Rien, répliqua sèchement Élodie.

— Rien, ma charmante? C'est bien peu, dit Oscar,.

— C'est assez, reprit Élodie. Maître Oscar, ce n'est pas d'aujourd'hui seulement que je t'observe et te vois venir. Tu es un mange- tout, un bourreau d'argent. Tu as dissipé dans Jes tripots et les tabagies les économies de la famille ; tu as joué, bu et fumé ma dot.

— C'est une calomnie ! s'écria Je jeune dragon.

— C'est la vérité, repartit Élodie avec assurance. Depuis qu'il s'agit pour moi d'un riche mariage, tu le berces du doux espoir que je payerai tes dettes de garnison et te permettrai de marauder sur mes terres. N'y compte p;)s, mon bel officier !

— Va, dit Oscar, tu n'as pas de cœur. Je plains ton mari.

— Et moi, ta femme, si toutefois tu peux en rencontrer une.

Valentin en savait assez.

il se leva sans bruit, et s'éloigna a pas de loup.

Comme il allait franchir le seuil de l'enclos, il aperçut Zamore qui rôdait par là ; d'un coup de pied il l'envoya sauter à vingt pas, et s'enfuit comme s'il eût eu tous les démons de l'enfer à ses trousses.

Le lendemain, dans la matinée, Elodie reçut un billet ainsi conçu :

<c Mademoiselle ,

« Je m'exile, je pars pour De plus revenir. Vous me suivriez sans hésitation, je le sais ; vous vous attacheriez avec joie, comme une liane, à mon malheur. Mais pourrais-je, sans un monstrueux égoîsme , vous entraîner avec mol dans l'abîme? Beau lis, continuez de fleurir dans les régions sereines, loin de la foudre et des tempêtes que je vais affronter de nouveau. J'ai respiré le parfum de vos pétales embaumés, et je reprends, en vous bénissant, le chemin désolé de la solitude éternelle.

M VALEIfTUf.

<c P. S. Conservez, pour l'amour de moi, ce brin de clématite ; je l'ai cueilli hier soir, entre neuf et dix heures, sous les fenêtres de votre salon, en vous disant dans mon cœur un suprême adieu. »

La leçon était bonne ; Yalentin n'en profita pas. IL continua de courir après les aventures; les aventures continuèrent de courir devant lui, d'un pied si prouipt, comme Atalante» qu'il ne put en saisir la queue d'une. Tout se dérobait, tout s'amoindrissait, tout avortait sous sa main. Les avenues les plus sombresT, les carrefours les plus ténébreux s'inondaiept de lumière aussitôt qu'il y mettait le pied. Les événements qui se présentaient à lui sous le jour le plus romanesque aboutissaient infailliblement au dénoûment le plus vulgaire. Ce qu'il prenait de loin pour les choses les plus extravagantes n'était de près que des bâtons flottants. Un essai d'adultère faillît le conduire en police correctionnelle; ce ne fut pas sans peine qu'on étouffa l'affaire. Il avait compté sur des rencontres héroïques ; il se battit, et passa trois mois en prison. Une autre fois, n'ayant pu réussir à rassembler deux témoins, à cause de la loi sur le duel, il offrit à son ad-

versaire de jouer leur vie à pile ou face; le perdant devait se brûler la cervelle. Médiocrement flatté de la proposition, Fad versairr pensa qu'il en coùterût moins déjouer un déjeuner aux Frères Prorençci?i'x.''Valenlin perdit la partie, et, au lieu de deux témoins qu'il n'avait pu réunir, il en trouva trop aisément huit. Son partenaire n'en amena que six. Le repas fut joyeux et ne coûta guère que cent francs par tète ; ils s'embrassèrent tous au dessert. Va- Icntin paya et comprit que, s'il se battait souvent, c'en était fait, au bout de quelques mois, de la fortune de M. Fléchambault. Le reste à l'avenant. Roman intime, roman passionné, roman d'intrigues, roman pastoral, tout lui échappait à la fois. 11 ne poursuivait que des ombres et n'embrassait que des fantômes.

Vous avez été jeune, si vous ne l'êtes plus ; une fois au moins vous êtes allé au bal masqué de l'Opéra, dans l'espoir d'y rencontrer une intrigue et une aventure. En général, on se figure volontiers, à vingt ans, que les marquises et les duchesses s'échappent la nuit de leurs hôtels pour aller au bal masqué intriguer les jeunes gens qui arrivent de leur province. Quelle ne fut pas votre émotion en vous mêlant pour la premiéi^ fois à cette multitude

bruyanle et mystérieuse! Gomme votre cœur palpitait, à chaque domino, noir ou rose, qui passait à côté de vous! Cependant les heures s'écoulaient ; vous vous promeniez comme un hameçon à travers les flots de la foule, et pas une aventure ne mordait. Vous arriviez ainsi JQ$qu*à Taube, écrasé de fatigue, de chaleur et d'ennui, mais retenu invinciblement par l'attente de l'inconnu. Enfin, quand le jour blafard faisait pâlir la clarté des bougies , quand le dernier masque avait disparu comme une apparition au premier chant du coq matinal, vous vous retiriez Gros-Jean comme devant, et retourniez, triste et grelottant, à votre chambre solitaire. Eh bien ! tel vous étiez après cette nuit qui promettait de si charmants mystères, tel était Valentin après deux années de séjour à Paris.

On comprend maintenant pourquoi ce jeune homme n'était pas heureux. Vainement il jouissait de la santé la plus florissante ; vainement il pouvait se dire chaque jour, à toute heure, qu'il était le neveu de M. Fléchambault; vainement il ne fumait que des cigares de la Havane et se sentait aimé de toutes les personnes qui le connaissaient; non, Valentin n'était pas heureux. 11 ne pouvait l'être qu'à la con-

dition de jneUre la main sur un graqji malheur. Son existence était grise et terne comme un portrait au daguerréotype. Vçrs les derniers temps, il promenait partout un visage morne et désenchanté. Quand ses amis le rencontraient, ils pç manquaient pas da lui dirq ; « Qu'avez-vous, Valentin, et que vous est-il arrivé? » Valentin ne répondait le plus souvent que par un pâle sourire. Hélas ! il ne lui était rien arrivé, et c'était là ce qui le chagrinait,

— Poêles, romanciers, race funeste, s'écrjaitil parfois dans son désespoir, vops êtes tous des imposteurs et des empoisonneurs^! C'est vous qui avez désenchanté la vie ! C'est à vous que nous devons ce secret et profond ennui qui nous ronge et qui nous dévore! Que voulez-vous que nous devenions lorsque, aprè$ avoir voyagé avec vous dans l'empyrée des rêves, nous retombons, pansants et meurtris, sur le sol glacé de la réalité? C/est vous qui avez allumé dans nos veines cette soif ardente qui n'a pas sur la terre dq sources où s'étan* cher ! C'est vous qui nqus avez enseigpié le mépris des p]aisir»s faciles que Dieu avail( mis à notre portée comme une grappe de fruits mûrs ! C'est vous, enfin, qpi nous avez perdus! £^

tpî, «û^fit^ît^îl 7 d^mt héritier d'une f^jmil^ de hfiFos, qbiçvglier de Sainte-Amarante, je t^ soupçonne fort (la n*ôtre qii*nn vieuj^ fou.

Ainsi, de guerre lasse, Vplenlin revenait parfoif à PQQ appréciation plus calme at pluis séFj^nsf^ des choses d'ici-bas.

Il eut été assex disposé à reconnaître quqdéicidémeQt les romane et les gbovaliers s'étaient jûués de sa crédulité ; i\ se préparait mômç i quitter Paris pour retourner aux Conniers, auprès de son oncle, quand le malheur voulut qu'il sellât d'amitié avec un Jeune homme qui devait achever de lui tourner la léte,

Rodolphe avait trente-deui^ ans, et n'ei^ avouait que viïjgt-neuf. Il jouissait d'un joli patrimoine, et, bien qu'il eut des traits fort ordinaires, passait généralement pour beau, grâce à sa barbe noire et touffue, qui était en effet fort belle. La parole a été donnée à Tbomm^ pour déguiser sa pensée, et la barbe pour ié-^ guisep son visage. Rodolphe appartenait à cette c)a§se de gens à qui tout arrive, dont nous avons parié pjus haut. C'était, par-dessus tout, ce qu'on appelle oommunément un homme à bonnes fortunés. 11 ignorait luimême Je nombre des femmes qu'il avait sé^ duite^ et de$ pqiaris qu-il avait trompés* U eût

rendu des points à don Juan ; M. de Richelieu ne lui allait pas au coude. Il n'était guère de ménage un peu huppé dans lequel il n'eût fait des siennes. Dans la rue où il demeurait, on avait fini par remarquer qu'il n'y avait plus que des ménages de garçons, tant était grande la terreur qu'il répandait autour de lui. Les mères et les époux frissonnaient quand il se montrait à la promenade. Certes, a Paris et dans les départements, il avait incendié bien des cœurs, dévasté bien des existences. Partout où il était allé, il avait laissé derrière lui, comme Attila, des amas de ruines et des monceaux de cendres ; mais c'était en Espagne et en Italie qu'il avait exercé le plus de ravages. Il avait passé, comme une trombe, à Cadix, à Séville, à Florence et à Rome. Il parlait volontiers, sans en être prié, de toutes les intrigues qu'il avait nouées, des aventures merveilleuses qui avaient signalé ses voyages. Valentin l'écoutait comme un oracle, et, tout en l'écoutant, il réfléchissait avec amertume sur l'inégalité des destinées humaines.

Un jour Rodolphe l'entraîna dans sa chambre à coucher, et, lui montrant un coffre de bois de cèdre :

— Voici, dit-il, le tabernacle de mes souve-

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