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nirs; c'est ta que sont enfermés tous les poé^ mes de ma jeunesse.
A ces mots il souleva le couvercle, et Valentin, plongeant dans le coffre un regard avide, aperçut, entassés pêle-mêle comme dans une lombe commune, des lettres de toutes les écritures, depuis la ronde jusqu'à l'anglaise; des boucles de cheveux de toutes les nuances, depuis l'or jusqu'à l'ébène; puis des bouquets de fleurs desséchées, des chapelets, des gants, des pantoufles de velours, des brodequins de satin turc, des portraits montés en médaillons, un poignard, des rubans, des rosettes de satin, une échelle de soie, une fiole myslériense et un mouchoir taché de sang. Vaïentin observait d'un œil d'envie toutes ces reliques ; le mouchoir taché de sang attirait surtout son attention jalouse. Rodolphe souriait dans sa barbe. Il prit le mouchoir du bout des doigts et le porta négligemment à ses lèvres.
— C'est le mouchoir de la comtesse Orsini, dit-il; après huit ans, il conserve encore le doux parfum de cette divine personne.
— Et ce sang, Rodolphe, et ce sang? demanda Vaïentin d'une voix ardente.
— Pauvre Gina! dit Rodolphe avec mélancolie. Elle était occupée à m'écrire ; son mari
là surprit et M plotigea s& dagué dans le seln« Avant d'expirer, elle m'envoya de mouchoir ifiibibé de ses larmes et trempé de son sang.
-— Il paraît, dit yalenlin , que le comte Or- Sini ne plaisantait pas.
^ C'était un Corse^ réplictua Rodolphe. lia voulu me tuer; c'est moi qui l'ai tué.
-^ Vousl*avefc tué?
■— Comme un lièvre. Il est enterré à Florence, dans le couvent de SâU Marco.
— Et cette échelle dé soie? demanda Valentiil ; vous en êtes-Vous servi?
*— Quelquefois à Séville \ très-souvent à Cadix. En Espagne, l'échelle de sole est encore aujourd'hui l'escalier dérobé des amants*
— El cette fiole?
-^ C'est une fiole d'acide prussique* Il suffit*ait d'Une goutte de ce breuvage pour foudroyer un hippopotame. Un soir, A Rome, je l'arrachai des mains de la Giuliani, qui mena-' çait de s'empoisonner.
— Et pourquoi la Giuliani menaçait-elle de s'empoisonner?
^ Parce qu'elle avait trouvé dans ma poche un ganl qui n'allait ni ù sa main ni à la mienne. Tenez, voilà ce gant; il n'est pas en France ttHd femme qui puisse seulement y glisser
deux doigts. Pauvre Rosemonda! qu'elle était belle! Hélas! elle est morte à vingt ans. -— De la poitrine? demanda Valentin.
— Non, c'est la Giuliani qui Ta tuée dans un féroce accès de jalousie.
— C'était donc Une tigresse, que cette Giuliani ?
— C'était une Romaine. Ces petits accidents sont si communs à Rome, que c'est tout au plus si l'on en parle lorsqu'ils se présentent.
— £t ce poignard ? demanda Valentin.
— Ça? dit Rodolphe, c'est le poignard que la marquise de Grijalva portait à sa jarretière, où je le pris.
— Et ces pantoufles de velours incarnat?
— Ces pantoufles, mon bon ami, ont servi de nids aux deux plus jolis petits pieds qui aient jamais trotté sur le pavé de Paris. C'est la baronne de Champremy qui les oublia un matin dans ma chambre. Une heure après, je vis entrer che2 moi le baron, qui revenait de la campagne. Tout en causant , il aperçut sur le tapis les deux pantoufles qui se prélassaient sans défiance et d'un air si doux, si heuretix, si câlin, que j'en avais le cœur navrée k Pardieu ! dit le baron, il me semble que je reconnais ces pantoufles. J'ai vu ces pantoufles
quelque part. Où diable ai-je vu ces pantoufles? Mille millions de tonnerres ! ajouta-t-il en bondissant coroiue un jaguar, je les ai vues aux pieds de ma femme ! » Nous nous battîmes et je tuai le baron.
— Têtebleu ! s'écria Valentin, comme vous y allez ! Le comte Orsini à Florence, le baron de Champremy à Paris ! Les deux font la paire, ce me semble.
— Oui, dit Rodolphe en caressant sa barbe, j'en ai tué ainsi quelquesruns.
— Et ces fleurs desséchées?
— Chaque année, le jour de ma fête, je reçois un bouquet qui m'arrive je ne sais d*où.
— Et ces chapelets? demanda Valentin ; ces brodequins de satin turc?
— Ces chapelets? Vous permettrez que je vous en taise Thistoire : respectons Thouneiir des couvents. Quant à ces brodequins, ils étaient aux pieds de la Brambilla lorsqu'elle vint, par une nuit sombre, à notre premier rendez-vous. Au moment de nous séparer : « Ils sont tout neufs, dit-elle en les délaçant, et n*ont marché que pour aller vers toi. Je ne veux pas qu'ils fassent un pas de plus, je te les donnet »
— Je serais curieux de savoir comment la Brambilla retourna chez elle.
— En bas de soie, mon cher. Heureusement les chemins étaient secs et la nuit était noire.
— Toutes ces lettres sont sans doute des lettres d'amour?
— Tontes, vous l'avez dit.' Il y en a bien trois cents. Eh bien ! mon cher, toutes se ressemblent. On ne saurait croire combien est pauvre et borné le clavier de la passion et des sentiments. C'est toujours le môme son, la même note ; toujours la même variation sur ce mot si court et si grand : « Je t'aime ! » Je pourrais pourtant vous montrer quelques-unes de ces épitres, qui laissent assez loin derrière elles les lettres de Julie à Saint-Preux.
— Montrez, Rodolphe, montrez ! s'écria Va; lentin, qui en était réduit à vivre en marge des passions d'autrui.
Rodolphe ne se fit pas prier. Il lut à Valentin quelques lettres qui n'avaient rien de commun, en effet, avec celles de la Nouvelle Hé' loïse. L'amour s'y exprimait sur Je ton le plus dithyrambique. Ce fut coinme autant de brûlots attachés au cœur du neveu de M. Fléchambault. Quand Valentin se retira, il était retombé plus avant que jamais dans sa folle.
-^ Qu*il y d dô8 gens heureux ! 9e disait-il, et que la destinée se montre ingrate dans là répartition de ses faveurs ! Voilà un homme dont la jeunesse a été saturée d'émotions. Il tue Orsini; il tue Champremy. Les baronnes oublient chez lui leurs pantoufles; les comtesses, avant d'èn^pirer^ lui envoient des mouchoirs arrosés de leur sang. Il prend des poignards à la jarretière des marquises* Les Abb^sses^ Dieu me pardonne ! lui font présent de leurs chapelets, et la Br&uibilla, pour lui laisser ses brodequins, consent à retourner chez elle en bas à jours. Et que de portraits ! que de bouquets I que de rosettes de rubans ! que de lettres pareilles à la tunique de Nessusl Il atout, et mol je-ii'ai rien. Il joue les prei&lers rôles dans le grand drame de la vie, et moi je lie suis qu'un misérable comparse^ un personnage muet, un confident de tragédie^ Le chevalier avait raison, les romans ne sont pas des imposteurs comme j'étais tenté de le croire. Ëdt-îl un roman de cape et d'épée plus bizarre, plus riche en incidents, plus invraisemblable que la vie de Rodolphe? Le chevalier ne m*a pas trompé ; seulement, il est des malheureux. Comme moi , condamnés à traîner , dans les sentiers battus, le boulet de l'impuissatioe^ la carapace de la vulgarité.
Un jour qu'il exprimait à Rodolphe âed dé^ fiances, Rodolphe lui répondit :
— Vous auriez tort de tous décourager 4 mon cher Yalentin. Vous êtes né pour les cho^ ses étranges , cela se devine à votre air. C'est ma conviction la plus profonde que vous êtes réservé aux aventures les plus surprenantes*
«^ C'était aussi la conviction du chevalier deSainte-Âiharante, dit Valentin en soupirant* C'est d'après ses conseils que Je suis venu è Paris. Â l'entendre, les aventures allaient partir sous mes pieds comme des compagnies de perdreaux.Yoilà deux ans que je suis en chasse^ et j0 n'ai fait encore que tirer ma poudre aux mésanges*
— Je n'en suis pas surpris, Valentin. Le Paris^ la France d'aujourd'hui, ne sont plus le Paris et la France que le chevalier de Sainte- Amarante a connus. Depuis quelques années surtout, le caractère de notre nation, s'est singulièrement altéré; nous sommes devenus, •comme nos voisins d'outre-Manche, un peuple essentiellement positifs Harcelés, traques de toutes parts, l'amour et la poésie n'ont d'asile que dans l'imagination de nos écrivains, qui sont eux-mêmes des calculateurs éminents. Paris n'est plus qu'une boutique) la France
n'estplus qu'un comptoir. Les trafiquants en ont chassé toutes les folies chevaleresques, toutes les passions généreuses. Sans doute, en cherchant bien, op peut trouver par-ci par-là quelques fleurs à cueillir, quelques bons coups d'épée à donner ou à recevoir ; mais ces occasions deviennent de plus en plus rares. Moi qui vous parle, voilà trois mois que je vis dans une inaction à peu près complète; je finirai par émigrer. Et vous-même, qu'attendez-vous? Partez. L'Espagne et l'Italie vous appellent. C'est la qu'il est beau de vivre, c'est là seulement que les femmes n'ont point encore désappris à aimer. Que faites-vous ici? Allez .suspendre l'échelle de soie aux balcons de l'Andalousie! Allez, sous les oliviers de la Toscane, justifier les soupçons de quelque Florentin jaloux, ou, sous les pins de la ville éternelle, mettre aux prises, comme deux panthères, deux pâles Romaines aux yeux noirs!
— Ainsi, Rodolphe, vous me conseillez de partir pour l'Espagne ou pour l'Italie?
— Ou pour la Corse : c'est encore un pays où il se passe des choses peu communes.
— Je voudrais savoir, dit Valentin, quelle est la ville où vous sont arrivées les aventures les plus extraordinaires?
— Vous in*eiiibarras$ez fort , dit Rodolphe.
— Consultez vos souvenirs.
— Attendez... C'est Cadix... ou Sévilie. Mon, c'est Rome, à moins que ce ne soit Florence. Je crois bien pourtant que c'est Rome.
— C'est à Rome que vous avez connu la Giuliani. Et la Brambilla?
— C'est à Rome. Vous ai-je dit que je fus mis au fort Saint-Ange, où je passai deux mois, pour avoir enlevé la maîtresse du cardinal Bambocini?
— Le sort en est jeté ! s'écria Valentin ; dans huit jours je partirai pour Rome.
La veille de son départ, il alla faire ses adieux à Rodolphe.
— Serais-je indiscret, lui dit-il, en vous demandant quelques lettres de recommandation pour les belles dames, comtesses et marquises, que vous avez connues là-bas?
— J'avoue, mon cher, que vous me gênez, répliqua Rodolphe. La plupart des femmes que j'ai connues là-bas sont mortes de mort violente. La Giuliani est au couvent. Tout récemment la Brambilla, s'étant laissé dire que je voyageais en Orient, est allée à Civita-Vecchia s'embarquer pour Alexandrie. A l'heure où je
vous parle, elle m^ cbercbe snr les bords du Nil. Vous plairaît-îl de me demander un g^r-r vice d'une nature moins délicate?
— Je pars, dit Vîilentin ; nul pe i^Qurait prévoir ce qui m'arrivera, Il eet probable que je vais me trouver dans des position^ difficiles t J'ai de bonnes armas , mais vous n^Yef. aussi bien que moi qu'on n'a pas toujours ^qa pp|^ gnard ou ses pistolets sous )a m^înf II me plairait donc d'emporter dans le chaton de cettQ bpgue quelques gouttes de la liqueur qun vous m'avez montrée l'autre JQurt
•— Vpus voulez de l'acide pru^^ique ?
— Précisément, répondit Valentin.
'— C'est très-grave. Sav(3z-vous que les Borgia n'ont rien inventé de plus prpçipt ni dt$ plus terrible?
-r-. Je le sais.
r— Save^-vous que vous allez porter U fou^^ dre a voire doigt? Save^-vous qu'il suffit d'Mne gouttelette de ce poison..,?
-— Je It^ sais, je le sais, dit Valentin inter** rowpant Rodolphe ; c'est pour cela que je SQUbi^ite d'en avoir.
-— Puisque vous y tenez, mon qber, empop^ te^ le flaqon \ je vous la donne, bien convaincu d*ailleurs que vous n'en ferea point usi^ge^
-ut -
A Qos mots, Rodolphe ouvrit Tarche de ses souvenirs et oïïrit à Yplentio le flacon qu'il avait, quelques années auparavant, arracd^ des mains éia la Giuliani. Yalenlin &*eo saisit av^c joie et 1q mjt religieusement dans sa po-> cliQ.
I) ne pouvait Qnt?er dans sa pensée de quit* ter Ift FrancQ mm avoir oiubrassé son oncle* Avant de partir pour Rgme, Vali^ptin devait aller pfissor quelques jours au^ Cqrmier», C'était pour lui une féte ptutât qu'un devoir, car, malgré ^ps travers, il avait conservé pour M* Fléchami^auit une tendra {iffeolion. RodoN phe voulut accompagner son ami jusqu'à la diligence, et le mettra, commç »n dit^ en voi-r tvire. Comme ils se prom^nf^i^i^i ^ou^ deux dans la cour des messageries, en attendant l'heure du départ, iia virent monter danfi le coupé , où Yaientin avait retenu sa place , un^ fiîmme seule. Ils n'avaient pu distinguer ses traits, mais la jeunesse de S9 t^iilo, lafr^jcb^ui^ de sa capote de vpyage, l'élégante simplicité du reste dq ]si lojlf^tte, |a cambrure aristocratique d'un brodequin de coutil gris, la finesse d'une jnmbe entrevue sur )e marçb^piçd^ avaient éveillé sur-le-cbamp Fimagination de Rodolphe et de Yaientin.
-— Si la troisième place n'est pas prise, je vous fais mon compliment, dit Rodolphe. Cest madame de Kergoiilas, qui va rejoindre son mari dans ses (erres. Je viens de lire son nom sur le livre des voyageurs. Je ne la connais pas; mais je jurerais qu'elle est belle. Dieu sait maintenant où vous vous arrêterez ! Que de rencontres charmantes, que de jolis prologues,, que de premiers chapitres se sont ainsi faits en voiture! Voilà pourquoi j^ime tant les voyages. Ce fut dans la malle de Paris à Bordeaux que je vis pour la première fois madame de la Rochefrite ; je descendis à son château, près de Poitiers, et j*y passai six semaines, que je n'oublierai de ma vie.
Les chevaux hennissaient ; le postillon était sur son siège, et la troisième place, ô bonheur! restait vide. Le cœur ému d'un vague espoir, Valentin, après avoir embrassé Rodolphe , escaladait gaiement le coupé, quand madame de Kergoulas tourna vers lui son visage encadré dans une capote rose. Dieux immortels! une vieille Anglaise ! Ses longs cheveux, ses dents trop vraies attestaient son âge et son origine. Valentin fit un bond en arrière et grimpa sur l'impériale avec l'agilité d'un chat que poursuit un bouledogue irrité.
La diligence roulait depuis près d'ane heure sur la route poudreuse. Au tournant du chemin, Valentin découvrit, à l'horizon , Paris qui s'abimait peu à peu dans la brume du soir, comme un navire submergé dont on ne voit plus que les mâts. £n songeant à toutes les espérances qu'il avait effeuillées dans ce gouffre, à tontes les illusions qu'il avait données à dévorer à ce Minotaure, il ne put retenir un mouvement de haine et de colère.
— Adieu, et sois maudite, s'écria-t-il dans son âme ulcérée, ville infâme qui n'as plus au cœur qu'une passion vivante, la fureur d'accumuler ! Trois pièces d'argent sur un champ de boue, voilà tes armoiries. Sols maudite, société avachie et cupide, d'où se sont retirés la jeunesse, l'héroïsme et l'amour, et qui as érigé en tribunal d'honneur la police correctionnelle! Des exploits, des huissiers, voilà tes cartels et tes hérauts d'armes. Sois trois fois maudit, repaire immonde, antre de l'avarice, terrier de i'égoîsme, où l'on ne sait plus ni aimer ni haïr, où les ingénues tiennent l'emploi des grandes coquettes, où les amis se déchirent, où les ennemis s'embrassent, où Ton peut voir, assis et dînant à la même table, les insulteurs et les insultés de la veille ! Je pars. Je
vais chercher 9ou9 d'autres cieux des rivages où Ton se sente vivre, une terre ou Ton ne meure pas de tristesse, d'ennui et de dégoût !
Si ce fut une grande joie pour M. Fléchambault de serrer Valentin sur son cœur, ce n'en fut pas une moins vive pour Valentin de presser M. Fiéchauibault dans ses bras. Ils se tinrent longtemps embrassés , tandis que les serviteurs s'empressaient à l'envi autour de leur jeune maître qu'ils avaient vu grandir et que tous aimaient. Tous fêtèrent le retour de Tenfant prodigue aux Cormiers. M. Fléchambault ne se doutait pas des nouveaux projets de son neveu ; il était convaincu que Valentin rentrait au nid pour ne plus le quitter, et le digne hommeexprimait avec effusion le bonheur qu'il en ressentait.
— Te voilà! c'est donc toi? Je vais donc te garder? disait-il en le couvant des yeux; j'espère que tu en as fini avec les orages du coeur et les drames de la passion. Ce vieux fou de
Saist^An^rante ne te tournera plas la cervelle; il est mort la semaine dernière. Que ]^ terre lui soit légère 1 II t'a légué huit cents volumes qui m*ont été expédiés dans une voiture à bœufs. On les a portés au grenier ; les rat^ en feront justice. Sais-tu bien que ces trois années de navigation ne t*ont pas nui ? Oui , tu as Tair plus mâle et plus fier; je crois^méme que tu as grandi. Cber enfant, vivante image de ma bien-aimée sœur, viens là, que je t'embrasse encore I Tu as appris par mes lettres les nouvelles vicissitudes qu'a essuyées ce pauvre Varembon. Dieu merci , tout est réparé. Varembon va partir, s'il n'est déjà parti. Tu liras ses dernières lettres. Louisanne est plus charmante, plus belle que jamais. Vous n'aurez rien perdu pour attendre. Quelle douce exis»tence nous allons mener tous ensemble dan^ le fond de cette vallée !
Valentin n'eut pas le courage d'égorger sur l'heure les illusions de M. Fléchambault ; son cœur lui conseillait d'attendre, de ménager son oncle et de le préparer peu à peu au coup terrible qu'il devait lui porter. D'ailleurs , l'influence des lieux longtemps aimés avait réveillé en lui , sans qu'il s'en doutât , des idées plus saines ; des ^entimeate plu^ cgAformei^ 4 ^
natureprimitive. Cette influencenedura guère : un mois à peine s'était écoulé depuis son retour, que Yalentin ressentait de nouveau les atteintes de ce violent besoin djaventures et d*émotions qu'il n'avait pu satisfaire jusquelà. De même qu'il ^avait hésité quand il s'était agi de son premier départ, de même il hésita devant la pensée d'affliger l'excellent homme qui lui avait servi de père; mais de toutes les exigences, celles de l'imagination sont les plus impérieuses ; cette fois comme toujours, Timagînation l'emporta. Un soir, après bien des détours, Valentin finit par avouer à M. Fléchambault qu'il était décidé à partir pour Rome.
M. Fléchambault faillit tomber à la renverse. Valentin se fût avisé de vouloir partir pour le Congo, pour la Chine , pour la Laponie, pour les lies Marquises, que M. Fléchambault n'eût pas été frappé d'une plus profonde stupeur. Il fut foudroyé, c'est le mot.
— A Rome! s'écria-t-il en prenant sa tète à deux mains; à Rome! Il veut aller à Rome! Il n'y a pas un mois qu'il est de retour , et le voilà qui demande à partir pour Rome!
— Qu'y a-t-il là, mon oncle, qui puissevous eoii..^^^ répondit Valentin. Les voyages ne sont-lis p^e complément de toute éducation
un peu libérale? Que sait-il le jeune homme qui n'a pas voyagé?
— Mon neveu, tel n'a jamais quitté son village qui en sait plus long que bien des gens revenant des contrées lointaines ; tel a fait seulement le tour de son cœur, qui a visité plus de pays que s'il eût fait deux fois le tour du globe.
— Voyons , mon oncle, écoutez-moi ; soyez juste, vous qui êtes si bon. Que trouvez-vous d'exorbitant à ce qu'un jeune homme, qui n'a rien de mieux à faire, ait la fantaisie d'explorer la patrie des arts? J'aime les arts ; le goût m'en est venu à Paris. Si je parlais d'aller en Aby*« sinie, à la découverte des sources du Nil, je comprendrais votre étonnement ; votre indignation serait légitime. Mais en Italie ! mais à Rome ! mon oncle , vous n'y songez pas.
— Mais, malheureux, songe toi-même que Varembon et sa fille sont sur le point de revenir en France! J'allais t'écrire pour te rappeler, lorsque tu es arrivé; Varem)>on doit être parti ; tu as lu sa dernière lettre. A l'heure où nous parlons, il débarque peut-être à Saint- Nazaire. Il est peut-être à Nantes. Peut-être est-il avec Louisanne sur le chemin qui conduit aux Cormiers,
— Bàh ! ditViilentin, M. Varembbn $e moque de nous.
— Apprenez, mon neveu, que Varembon ne s'est jamais moqué de personne, répliqua ver^ tement M. Fléchambault qui n'entendait pas raillerie là-dessus/
— Que diable! mon oncle, il y a tantôt dix ans que M. Varembon parle de son prochain retour. Depuis dix ans , il ne s'arrête pas de voiture à la grille, je n'entends pas les chiens aboyer dans la cour, que je ne m'écrie aussitôt : « Voilà M. Varembon ! » Depuis dix ans, je ne m'endors pas sans me dire :« Allons, demain peut-être je verrai M. Varembon. » Quelle a été votre première objection à mon départ pour Paris? « Varembon est sur le point de revenir. n va partir, il part, il est parti! N'est-ce pas lui qui frappe à la porte?» Trois années se sont écoulées, et M. Varembon n'est pas revenu.
— Il est certain que Varembon s'est fait attendre un peu, dit M. Fléchambault en hochant la tête ; c'est qu'une fois dans les affaires, en sort qui peut, n'en sort pas qui veut.
— Vous voyez donc bien , mon cher oncle ^ qu*il n'y a pas de raison pour que M. Varembon et sa fille viennent jamais s'établir aux Cormiers. C'est vous que j'en fais juge, estnll
équitable que ma jeanesse se passe à les at^ tendre? DoSs-je rester pareil à un sphinx de granit, accroupi dans ]e sable, jusqu'à ce qu'il plaise à M. Yarembon de me rendre la vie, le mouvement et la liberté? Dois-je fermer les yeux comme la Belle au Bois dormant jusqu'à ce qu'il convienne à mademoiselle Louisanne de venir me réveiller? Mon bon oncle, laisser vous convaincre. Je suis bien décidé, d'ail* leurs, à ne rien faire qui puisse vous affliger. Si je souhaite d'aller à Rome, c'est uniquement à cause de vous«
— A cause de moi ! s'écria M. Flécbambault. C'est à cause de moi que tu souhaites d'aller à Rome l
— Sans doute. Est-il pour un oncle rien de plusflatteur que de pouvoir se dire : « Mon neveu foule la cendre des héros; quand il lui plait, il monte au Capitole; il s assied sur les ruines du palais des Césars; il se baigne dans le Tibre; il se promène au Forum; il passe où les maîtres du monde ont passé? » Ne serez- vous pas bien aise de recevoir des lettres au timbre de la ville éternelle , et de les montrer à vos voisinsen^isant : «Voici ce que m'écrit de Rome Valentin?-~Quoi ! s'écrieront-ils, M. Valentin est à Rome! A-t-il vu le pape? A-t-ii baisé la
— lao -
mule du saint-père? » Et que de merveilles n'aurai-je pas à vous raconterau retour ! Quelle provision de souvenirs ! Que d'entretiens intarissables ! Comme elles vous sembleront courtes , les longues soirées d*hiver ! Je vous parlerai du Colisée, des fresques du Vatican, de l'Apollon du Belvédère. Vous penserez , en m'écoutant, que si je suis le plus fortuné des neveux, il y a des oncles plus malheureux que vous.
— Laisse -moi donc tranquille ! s'écria M. Fléchambault secrètement touché. Attends, pQur voyager, que tu sois marié; tu partiras avec ta femme.
— Voyage-t-on lorsqu'on est marié? L'hymen est casanier de sa nature, et ne quitte pas volontiers ses babouches. D'ailleurs, quand nie marierai-je? M. Varembon ne revient pas.
— J'avoue, répondit tristement M. Fléchambault, oui, j'avoue que Varembon aurait pu mettre plus d'empressement à venir retrouver son vieil ami. Écoute, Valentin, je te demande encofe un mois. Si , dans un mois , Varembon n'est pas revenu, eh bien! tu partiras pour Rome.
Non-seulement Valentin était résolu à ne pas épouser Louisanne , mais encore depuis long-
temps il ne croyait plus à ce mariage et ne s*en préoccupait même pas. Pour ne point contrarier son oncle, il laissait aux années le soin de dénouer sans tiraillement un lien si peu gênant. Les dernières lettres de M. Varembon n'étaient ni plus formelles ni plus explicites que toutes celles qu'il avait écrites déjà. En les relisant avec attention, Valentin avait cru même y remarquer certains tours ambigus qui achevaient de le rassurer. Il comprenait fort bien que Louisanne ne désirât pas plus que lui cette union : il ne cherchait pas d'autre explication aux atermoiements de son père. Il était clair pour lui que M. Fléchambault, grâce à son cœur d'or, jouait dans tout ceci un rôle de dupe. Valentin ne pensa donc pas s'engager beaucoup en accordant le délai d'un mois que demandait son oncle. Il chassa, courut lepays, fit quelques pieux pèlerinages au castel désert d'où s'était envolée l'âme du chevalier de Saînte-Âmarante; enfin*, pour tuer le temps moins encore que pour ne pas perdre l'habitude et le goût de la belle littérature, il fureta dans le grenier des Cormiers , et découvrit quelques romans empruntés à l'Italie moderne, qui ajoutèrent leurs promesses à celles du beau Rodolphe.
Les jours fuyaient à tire^'aile. Yalentin était gai comme un pinson, M. Fléchambault triste comme un hibou. Une semaine encore, et le mois d'attente expirait. Valentin s'occu* pait déjà des préparatifs de son départ, tandis que M. Fléchambault montait à sa tour pour voir si Varembon et sa fille n'arrivaient pas.
— Eh bien! mon oncle, lui disait un .soir Valentin, commencez-vous à désespérer du retour de M. Varembon? Comprenez- vous enfin que M. Varembon se trouve bien h la Nou* velle-Orléans , et qu'il n'a nulle envie de revenir enPrance? Avais-je tort l'autre jour quand je vous disais que M. Varembon se moquait de nous? Je ne lui en veux pas : seulement, je m'étonne que vous ayez attendu jusqu'ici pour savoir à quoi vous en tenir sur la valeur de ses promesses. C'est qu'avec l'esprit d'un sage, vous avez, mon cher oncle, le cœur d'un enfant.
-^ Tais-toi, Valentin, tais-toi, répondit M. Fléchambault. Voilà trente ans et plus que j'aime Varembon. Je l'aime comme un frère , et je crois en lui conmie en Dieu. Si c'est une illusion , respecte-la ; si c'est un rêve, ne m'éveille pas.
— Je suis convaincu, reprit Valentin i que.
de son côté, M. yarembon vous aime beauooup là-bas ; mais que voulez- vous, mon cher oncle? On se quitte avec désespoir, on doit se retrou- Ter avec bonheur; les années s'écoulent, et Ton finit par découvrir de part et d'autre qu'il est plus aisé de se passerd'amiquede chausses* Il y a quinze ans au moins que M. Yarembon est établi à la Nouvelle-Orléans. Il est tout simple qu^au bout de quinze ans il ait des relations, désintérêts qui le retiennent, des liens, des habitudes qu'il ne veut pas, qu'il ne peut pas briser. Von lez- vous connaître ma pensée tout entière ? Je parierais que Louisanne est mariée, et que son père ne sait comment s'y prendre pour vous annoncer cette nouvelle.
— Louisanne mariée! Louisanne parjure!
Louisanne infidèle! s'écria le bon Fiécham* bault ; non, non, c'est impossible, ceserait une indignité.
— Pourquoi donc, mon cher oncle! pourquoi serait-ce une indignité? répliqua Valentin en souriant. Louisanne avait cinq ans, j'en avais huit, quand nous nous sommes séparés. Les serments échangés à cet âge ne sauraient engager bien sérieusement l'avenir. En général , les mariages projetés de si loin n'ont pas chance d'aller à l'église. Que Louisanne m'ait
oublié, qu'elle se soit mariée selon son cœur, sans tenir compte de son premier fiancé, ce n'est pas moi qui voudrais la blâmer. Si Toc* casion se fût présentée , il est probable que j'aurais fait comme elle, sans mériter pour cela les noms de parjure et de traître.-
Obligé de reconnaître que son neveu pouvait avoir raison, M. Fléchambault se taisait et baissait la tête. Il voyait s'éloigner, décroître et disparaître la rive où fleurissait l'espoir de ses vieux ans. Valentin triomphait en secret.
— Cher oncle, ne vous attristez pas, dit-il en l'embrassant. Quinze années d'expérience vous ont démontré qu'on peut vivre sans M. Varembon. Quant à sa fille, il faudra bien que nous nous passions d'elle, puisqu'elle s'est passée de nous. Dieu merci , il ne manque pas en France de jeunes filles à marier, et, si belle, si charmante qu'elle soit, Louisanne n'estpas unique sous le ciel. Vous voulez des petits enfants pour égayer votre vieillesse; vous en aurez , mon oncle, et beaucoup. Je vous promets touteune colonie de petits Valentins. Vous me rendrez d'ailleurs cette justice, ajouta-t-il en bon apôtre , qu'il n'a pas dépendu de moi que vos vœux ne fussent exaucés. Ai-je assez
longtemps attendu ! Ai-je assez veillé snr mon cœur pour pouvoir Toffrir tout entier à lafemme que vous m'aviez choisie! Ce n'est pas ma faute si Louisanne n'en a pas voulu. Pour vous plaire, j'aurais épousé la reine de Tombouctou.
— Non, non, c'est impossible! s'écria M. FléchambauU se parlant à lui-même comme pour dissiper les fantômes d'un mauvais rêve. Varembon ne s'est pas joué de notre vieille amitié ; Louisanne n'est pas infidèle. Je croirai que les petits pois mûrissent à la Saint-Sylvestre, avant de croire que Varembon ait trahi ses engagements. Valentin se trompe : Valentin outrage Louisanne et son père. En quelle époque vivons-nous, juste Dieu ! Le doute s'est emparé des jeunes âmes, et la foi n'habite plus que le cœur des vieillards.
Ainsi, M. Fléchambault essayait de se rassurer; maison voyait bien à son air que le brave homme était moins tranquille qu'il n'aurait voulu le paraître. Il allait, venait, prétait l'oreille à tous les bruits, montait à sa tour, braquait sa longue-vue sur le chemin de Nantes aux Cormiers : Varembon n'arrivait pas. Valentin se frottait les mains et achevait gaiement ses préparatifs de voyage. Il avait emporté de
Paris une magnifique collection de dagues et de poignards. Sa boite de pistolets reposait au fond de sa malle. Son passe-port était en règle; son portefeuille était garni de lettres de crédit, contre lescjpielles il avait échangé les dernières libéralités de son oncle. Quelques jours encore , Valentin embrassait son onde et partait.
Un matin, il était dans sa chambre, seul et rêvant à toutes les histoires que Rodolphe lui avait racontées. Il voyait passer devant lui les blanches ombres de la Rosemondaet de la comtesse Orsini , et , se rappelant tour à tour les aventures de la Giuliani, de la Brambilla et de la maîtresse du cardinal Bambocini , il craignait, comme Alexandre, que Rodolphe ne lui eût laissé rien à faire. Tout à coup la porte de la chambre s'ouvrit avec fracas, et M. Fléchambault se précipita dans l'appartement, dont il fit deux ou trois fois le tour, en se livrant à une foule d'excentricités que n'expliquait suffisamment ni son âge ni son caractère. Il dansait, pirouettait, gambadait, criait et chantait. Valentin, qui n'avait jamais vu son oncle dans un tel délire , l'observait avec stupeur.
•— Mon oncle , qu'avez-vous? disait-il en
courant après lui. Mon onde, que se passet-il?Bien certainement vous êtes fou, mon cher oncle. Apprenez-moi du moins si c'est de joie ou de désespoir.
— C'est de joie ! s'écria enfin M* Fléchambault se jetant, comme un lion , sur Valentin qu'il faillit étou£fer sous ses embrassements. Je disais bien que c'était impossible ! Ils arrivent, ils sont arrivés! Défais ta malle; tu ne partiras pas.
— Ils sont arrivés ! où sont-ils? demanda Valentin , pâle comme la mort. Les aves-vous vus? leur avez-vous parlé?
— Ils sont à Nantes. Demain , dans deux jours au plus tard , ils seront ici. Avant un an, nous aurons un baptême aux Cormiers.
— A Nantes ! ils sont à Nantes ! En ctes*vous bien sûr? s'écria Valentin, qui promenait sur son oncle un regard étrange.
— Cher enfant I... dit M. Fléchambault attendri jusqu'aux larmes. Il ne peut croire à son bopheur. Il pâlit, il ploie, il chancelle sous le poids de sa félicité. Cette heure fortunée, si longtemps attt^ndue, il refuse de croire qu'elle ifit enfin sonné. Tiens, lis! ajouta-t-il.
Et il tendit à Valentin une lettre qu'il venait de recevoir.
Cette lettre était ainsi conçue :
« Je ne suis plus séparé de toi que par quelques lieues, cher ami. Sî Louisanne ne se ressentait pas des fatigues de la traversée, qui a été longue et pénible , je serais déjà dans tes bras. Flécliambault, je vais donc te revoir ! je vais donc le presser sur ce cœur où lamitié n'a pas vieilli d'un jour ! Et ce jeune Valentin, que je me plais depuis si longtemps a nommer mon fils, je vais donc aussi Tembras* ser ! Est-ce vrai? n'est-ce pas un rêve? Nous sommes descendus à l'hôtel de France; je vois de ma fenêtre la place, les rues, le théâtre" où nous avons mêlé et confondu les émotions de notre jeunesse. Je te cherche des yeux; je crois te reconnaître dans chaque indifférent qui passe. Si Ton frappe à ma porte, je me lève en disant : « C'est lui ! » Il me semble que quelque chose a dû t'apprendre que je suis ici. Dans deux jours, je serai près de toi. Je veux te présenter ma fille, dans tout l'éclat de sa beauté. Prépare-toi à tomber à genoux devant elle. Je reviendrais pauvre comme Jo^, tu trouverais encore, en la voyant, que je reviens plus riche que Crésus. Entre nous, Fiéchambault, ton neveu est un heureux drôle.
Deux jours, deux jours encore ! Pense que dans deux jours nous serons réunis pour ne pins nous quitter, et que nous ne formerons désormais qu'une seule et même farniHe.
(c Yaeshboit. »
Quelques lignes d'une écriture plus fine et plus déliée étaient tracées au bas de ce billet.
« Je ne veux pas laisser partir cette lettre sans vous dire que je suis beureuse de me sentir si près de vous, ami de mon père. J'ai appris de bonne heure à vous bénir et à voiis aimer. D'où vient donc qu'à présent j'hésite et suis toute tremblante ? D'où vient que je voudrais reculer le moment où vos bras s'ouvriront pour me recevoir ? Je sais que la tendresse de mon père se plaît à me parer de perfections que je n'ai pas. Je me rassure pourtant : je me dis que, puisque je vous aime avec son cœur, vous me verrez peut-être avec ses yeux.
« LôUISANNE. »
— Qu'en penses-tu ? s'écria M. Fléchambault après que Valentin eut achevé de lire. Douteras-tu encore de ton bonheur ? Crois^tu
nuiintenaût qu'ils sont arrivés? Es-tu bien sûr qu'ils sont à Nantes ? Avais^je tort quand j'affirmais que la fille de Varembon était restée fidèle à son serment? Pendant que tu Taccu* sais dans un accès de folle jalousie, ingrat, elle accourait vers toi ! Et sais-tu rien de plus délicieux que les quelques lignes qu'elle a tracées au bas de cette lettre ? Que d'élégance dans l'expression! dans la pensée, que d'exquise délicatesse I On croirait lire madame de Sevigne.
~ Je n'aime pas l'écriture de mademoiselle Louisanne, répondit sèchement Val en tin.
— Tu es bien difficile, répliqua M. Fléchambault; c'est peint, c'est moulé par la main des Grâces. D'ailleurs qu'y a-t-il de commun entre l'écriture des gens et leur figure ou leur caractère?
— Entre l'écriture des gens et leur caractère, il y a, mon cher oncle, plus de rapports que vous ne paraissez le croire , repartit gravement Valentin. Il y a des écritures naïves , des écritures cauteleuses, des écritures franches, des écritures dissimulées. Il faut dire de l'écriture ce que Buffon a dit du style ; c'est l'homme;
— Eh bien 1 quel diable d'honune es-tu, toi
dont récriture est illisible? ajouta M« Fléchambâult.
— Toujours est*il , mon cher oncle, que l'écriture de mademoiselle Louisanne ne m'inspire anoune confiance. Il y a , dans sa façon de fermer les O, quelque chose de mystérieux qui ne me plait pas. Observez le crochet de ses S, vous y découvrirez l'indice' d'une âme remplie de détours.
«^ C'est trop fort. Comment ! l'autre jour, pour me plaire, tu étais prêt à te marier avec la reine de Tombouctou, et voilà qu'à cette heure tu t'arrêtes à de pareilles vétilles, quand il s'agit d*une créature jeune et belle comme le printemps ! Je soutiens d'ailleurs que son écriture est charmante ! c'est de Tanglaise la plus pure , et je t'en souhaite une semblable.
*-*- Puisque je vous aime aveo 9on cœur, vous me verrez peut-être avec 9e$ yeux, ie trouve cela horriblement prétentieux ^ dit Valentin. C'est d'une précieuse, ou je ne m'y connais pas.
— Moi , riposta M* Fléchambault, je trouve cela très-joliment tourné.
— Ce n'est pas mon avis.
— C'est le mien.
— Les sentiments vrais $*expriment plus simplement.
— La simplicité ne s'effarouche pas d'un peu de grâce et de coquetterie.
— Si j'ai bonne mémoire, mademoiselle Varembon est blonde, et je hais les blondes, ajouta Valentin qui ^e souvenait sans doute d'Élodie.
— Voilà tantôt seize ans que tu n'as vuLouisanne : ses cheveux ont eu tout le temps de brunir.
— Non , non. Je me souviens très-bien que ses cheveux étaient d'un blond fade qui ne brunit jamais. Je connais cette nuance ; elle est inexorable.
— Je te dis que ses cheveux sont devenus bruns.
— Soyez sur qulls sont restés blonds.
— J'aime les blondes, moi ! s'écria M. Fiéchambault; c'est mon goût.
— Ce n'est pas le mien.
— Les anges sont blonds.
— Bon ! dit Valentin , vous en avez vu ?
— Oui, mon neveu, j'en ai vu un.
— Un ange blond ?
— Comme les blés à la moisson. Lève les veux et vois toi-même.
Le regard du jeune homme obéit machinalement au doigt de M. Fléehambault , et s'arrêta sur un portrait de femme, blonde en effet comme une gerbe d'épis mûrs. Valentin se tut : c'était le portrait de sa mère.
— Eh bien ! mon oncle, reprit-il après quelques instants de silence , qu'elle ait des cheveux d'or ou d'ébène , il ne m'est pas démontré que mademoiselle Louisanne soit enchantée du mari que vous lui destinez. Avant de disposer de sa main , peut-être conviendrait-il d'attendre que son cœur eût parlé. Qui vous répond , qui vous assure que cette jeune personne m'aimera? Le chevalier de Sainte- Amarante, envers qui vous avez été trop sévère, exprimait un jour devant moi une pensée pleine de justesse et de profondeur. Le cœur humain , me disait-il, est jaloux de sa liberCé. n veut choisir lui-même, et n'entend pas qu'on choisisse pour lui. Il hait ce qu'on offre à son amour ; il aime ce qu'on désigne à sa haine.
— Il te débitait là de jolies maximes, ton chevalier de Sainte-Amarante! Il parait que vous aviez ensemble des entretiens d'une haute philosophie. Ne me pade jamais de ce vieil insensé.
— Spus h frivolité d'Alcibiade , il cachait la
raison et la sagesse de Socrate , répliqua Valentin d*un ton doctoral. Remarquez déjà, mon cher oncle , qu'il n'esl pas question de moi dans les quelques lignes que mademoiselle Louisanne vous a écrites ; mon nom ne s'y trouve pas une fois ; pas nine phrase à mon adresse^ pas un mot, pas même une allusion* C'est clair, elle me hait; je le savais déjà.
A ces mots, un éclair de joie illumina le front de M. Fléchambault.
— Bien ! bien ! s'écria-t-il gaiement , de la jalousie, du dépit... Et moi qui ne devinais pas ! Ah ! Valentin , tu Faimes , cette belle Louisanne ; ta passion s*est trahie. Le divin Racine a toujours raison : les feux mal cou^ verts n'en éclatent que mieux. Enfant, com* ment n'as*tu pas vu que ces lignes tracées par la main de Louisanne ne s'adressent qu'à toi? Comment n'as^tu pas compris que , tandis que^ sa main écrivait au vieil oncle , c'est au neveu que son cœur parlait tout bas? Ton nom n'est pas dans ce billet , et tu en conclus que ta fiancée te hait. Moi, j'en conclus qu'elle t'a* dore. Ce qu'il y a de charmant dans ce bout de lettre, c'est précisément que ton nom ne s'y trouve pas. Louisanne, Valentin, chers enfants, vous vous adores. Béni soit le jour où
mes vœux sont comblés ! Béni soit Dieu qui me rend Varenibon! Dans mes bras, mon neveu! Va, va, rassure-toi : Louisanne ne te hait pas.
Le bonhomme nageait dans un océan de délices. On sait que Valentin aimait son oncle d'une affection toute filiale. On sait aussi que les écarts de son imagination n^avaient pas complètement altéré le fond de sa bonne et honnête nature. Il sentit que l'heure était vevue pour lui de s'acquitter. Il prit vaillam^ ment son parti et s'offrit en holocauste au }>oiiheur de M. Fléchambault.
— Que mon oncle soit heureux ! se dit-il , j'épouserai la fille de M. Varembon !
Bt, par un suprême effort, il imposa silence aux rêves de son àme.
On pense bien que Fléchambault n'était pa$ homme à rester aux Cormiers quand il savait Varembon à Nantes. Impatient et joyeux comme un amant qui court à son premier rendez-vous» il partit dans la matinée, après avoir confié à Valentin le soin de tout préparer pour l'installation de leurs hôtes.
Une heure après le départ de son oncle , Valentin se promenait , triste et. pensif, sur le bord de la Sèvre. Que se.passait^il dans son cœur ? Il n'est pas bespia de le dire«
VU
Racontons maintenant ce qui se passait à Nantes le 15 juillet 1859, dans l'appartement n"" 5 de Thôtel de France, entre quatre et cinq heures de l'après-midi.
Une jeune fille , belle comme le jour, est à denii couchée sur un divan : c'est Louisanne. Un nuage de mousseline des Indes enveloppe tout entier son corps souple et charmant. Une de ses mains sert d'appui à sa tête penchée, tandis que l'autre joue négligemment avec un éventail découpé dails une feuille de bananier. La grâce réside sur son front ; au fond de son regard , on voit la sérénité de son âme. La gaieté, cette santé des jeunes cœurs , anime ses traits où respirent la 'bonté et la bienveillance.
Assis dans l'embrasure d'une fenêtre, M.Varembon fume, en vrai nabab, une longue pipe à bouquin d'ambre, et se plait à suivre des yeux la fumée blanche et odorante qui flotte
comme une auréole au-dessus des eheveux de sa fille. Il n'est pas beau et n'a jamais dû Tétre; mais son visage exprime, en même temps que la franchise et la loyauté , la béatitude d'un homme dont la fortune est faite, et qui trouve que tout est pour le mieux dans le Qieillebr des mondes possible. De lAin en loin le père et la fille échangent quelques paroles affectueuses. Tout à fait remise des fatigues de la traversée, Louisanne est prête à partir. M. Varembon prétend qu'elle est encore un peu languissante. Il veut que la fleur qu'il rapporte des rives du Mississipi ne soit vue aux Cormiers que dans tout son éclat. Biais, quoi donc? le nabab a pâli ; le tuyau de jasmin échappe de ses doigts. Un pas précipité vient d'ébranler le corridor. Après seize ans d'absence , le nabab a reconnu ce pas. 11 se lève, la porte s'ouvre. tcFléchambault! Varembon! Mon frère! mon ami!... » Laissons ces vieux compagnons mêler leur joie et leurs embrassements.
Heureux les ami$ qui peuvent, au déclin de rage, après une longue séparation , se retrouver ainsi ! Ils sont l'un pour l'autre le poème vivant de leurs belles années , un écho du passé, un ^ai reflet du prjntemps qui n'e^t
plus ; en s'embrassant, c'est leur jeunesse qu'ils embrassent.
Louisanne s'était levée et les contemplait avec attendrissement. Quand M. FiéchambauU, après s'être arraché des bras qui rétreignaient, vit cette jeune et belle créature, il fut sur le point de prendre au mot la lettre de M. Va* rembon et de s'agenouiller devant elle, Loui* sanne s'avança vers lui, la main tendue et la bouche souriante; M. FiéchambauU la pressa sur son sein.
Par un privilège assez rare , M. Yarembon avait pu chanter sur tous les tons Les perfections de sa fille, sans encourir les reproches qu'on est trop souvent en droit d'adresser à l'aveuglement de l'amour paternel.
Louisanne en disait plus par sa seule présence que toutes les lettres de son père. Le portrait pâlissait devant le modèle.
A la grâce, à la beauté, elle unissait les dons les plus précieux du cœur et de l'intelligence. L'âme ne démentait pas son enveloppe ; la liqueur était digne du vase qui la contenait.
Gomme la plupart des jeunes filles qui ont eu le malheur de perdre leur mère avant l'âge, I Louisanne avait grandi en pleine réalité. Elle avait compris et pratiqué de bonne heure le !
culte da devoir* A seize ans elle gouvernait déjà la maison de son père.
Tâime cette pensée de Jean-Paal :
« Sachez habituer de bonne heure votre file aux travaux domestiques et lui en inspi* rer le goût ; que la religion seule et la poésie ouvrent son cœur au ciel. Amassez de la terre autour de la racine qui nourrit cette plante délicate , mais n'en laissez point tomber dans son calice. »
Jean-Paul, à coup sûr, eût aimé Louisanne.
Quoiqu'elle fût chargée de reprendre, de corriger, de refuser, d'épargner, choses qui font haïr presque toutes les femmes, elle s'é* tait rendue aimable à tous ; la bonne tenue de la maison était sa gloire ; elle s'en trouvait plus ornée que de sa beauté.
Ces soins d'administration domestique, trop souvent funestes à la grâce et à l'élégance, n'avaient terni chez elle aucun des charmes de la jeunesse;. seulement elle en avait retiré une raison précoce, et ce chaste aplomb, cette virginale assurance qui sied à l'autorité d^une jeune reine.
J'ai parlé de la gaieté qui animait ses traits; c'était la gaieté naturelle qui naît d'un esprit bien fait et d'un ccaur honnête, Elle avait tout
à la fois beaucoup de finesse et beaucoup dé droiture, le caractère ferme, l'humeur enjouéM, et rame tendre. <
Elle aimait son père d'une affection grave e^ passionnée. Elle l'avait vu plus d'une fois aux prises avec la mauvaise fortune ; elle avait assisté à ces luttes acharnées, silencieuses, à' ces angoisses dévorantes dont les commerçants ont seuls le secret ; elle savait tout ce' qu'il y avait en lui d'énergie, de courage et' d'inflexible probité.
On n'a pas oublié que M. Fléchambault avait sauvé M. Varembon de la honte et du désespoir; Louisanne, en grandissant, s'était habituée à les confondre tous deux dans un même sentiment de tendresse et de gratitude. I Après avoir commencé par se prêter à leurs projets, elle avait fini par s'associer à leurs espérances. Pour l'amener là sans efforts, il eût suffi de lui laisser entrevoir que son mariage avec Valentln assurerait le bonheur des deux amis ; mais , par un de ces contrastes où se complaît la nature humaine, pendant que Valentin se détachait de Louisanne et la prenait en secrète aversion , Louisanne s'était sentie doucement attirée vers ce jeune homme. En s'éveiUant, son imagination avait saisi cet aU-^
ment tout prêt ; ses rêves s'étaient abattus, comme uue volée de colombes, sur le rameau qui leur était offert. Ainsi, après avoir germé silencieusement dans son cœur, la pensée du devoir s'était épanouie peu à peu en une fleur eharmante, et cette fleur, c'était Tamour. Les lettres de M. Fléchambault, tout à la louange de son neveu , n'avaient pas peu contribué à développer dans l'âme de la jeune fille ce sentiment, vague d'abord, mystérieux, à peine défini. Il est si doux, si facile d'ailleurs d*aimer ce qu'on ne connaît pas !
L'entretien, on peut le croire, se prolongea fort avant dans la nuit. Que de questions échangées coup sur coup , et n'attendant pas la réponse ! Que de phrases tombant dru comme grêle, et commençant toutes par ces trois mots : « Te souviens-tu ? » Que de discours interrompus par une brusque pression de main, par un sourire, par une larme! Que d'heureux jours évoqués avec mélancolie ! Que de déboires, de vicissitudes, passés en revue avec une folle gaieté ! Puis on allait des souvenirs aux espérances ; on sortait des ruines du passé pour élever avec complaisance l'édifice de l'avenir. Que de beaux rêves tout près de se réaliser ! Que de joies, de félicités sur
lesquelles on ii*avait plus qu'à étendre la main! Louisanne se tai^it ; mais une aimable rougeui colorait son Visage. Les deux amis l'observaient en souriant.
M* Fléchambault qui ne voulait pas^aui yeux de M* Varembon^ avoir l'air d'un pauvre devant un riche qui compte son or, faisail blanc de son neveu, racontait de lui des merveilles, et ne se gênait pas pour donner à entendre que si Valentin était un fortuné garçon, Louisanne n'était pas une fille par trop à plain* dre. A l'en croire, Valentin eût été l'enfani du miracle. Trois années de séjour à Paris avaient complété son éducation et mis le comble à tous ses mérites. £t comme il aimait sa fiancée, le neveu de M. Fléchambaultl Gomme il était impatient de la voir ! Comme il soupirait après le jour sept fois béni qui devait couronner sa flamme! Louisanne se taisait; mais son sein ému soulevait la gaze qui l'emprisonnait, et M. Varembon ne^se sentait pas d'aise d'avoir en perspective un gendre si accompli, le modèle, la perle des gendres.
Le lendemain, dans la matinée, ils partirent tous trois pour les Cormiers. Pendant que Louisanne « la tête à la portière dé la voiture « admirait le paysage qui se déroulait sous se$
yeux, les méandres de la Sèvre , Clisson , ses tours, ses créneaux, ses ombrages, H. Fléchamkiult et M. Yarembon continuaient Fentretien de la veille.
— Ainsi, mon vieil ami, disait M, Yarembon , tu m'assures que Yalentin aime ma chère Louisanne? Ton neveu se fait une fête d'épouser ma fille? Cette union lui promet le bonheur ? J'ai craint plus d'une fois, jeTavoue, que son cœur, fatigué d'attendre, ne se décourageàt,
— Yalentin n'aime pas Louisanne, il l'adore, répliqua M. Fléchambault. Ce li'est pas de l'amour, c'est de la passion qu'il éprouve pour elle. Le croirais-tu? il est jaloux , oui , jaloux comme un tigre. Dans son impatience, il accusait ta fille, il la croyait mariée, il voulait s'expatrier. Et si tu avais vu son trouble, sa pâleur, en apprenant que vous étiez à Nantes ! J'ai craint un instant qu'il ne succombât à l'excès de sa joie. J'aurais voulu aussi que tu le visses, lisant le billet de Louisanne et cherchant dans ces quelques lignes son nom qui ne s'y trouve pas. « Louisanne me hait , j'en étais sur! Elle me hait , je le savais déjà. » Si je ne l'eusse retenu, il se jetait par la fenêtre.
— C'est de Tainoiir, c'est de la passion , ajouta M. Varembon avec le ton d'un fin connaisseur. Que sera-ce donc quand il aura revu Louisanne?
— Ne m'en parle pas , j'en frissonne. Ce sera un volcan en pleine éruption.
— Tant mieux, Fléchanibault, tant mieux ? Le mariage jettera de l'eau sur tout cela, s'é* cria M. Varembon. II faut reconnaître, mon vieil ami, que nous avons joué de bonheur; nous sommes servis à souhait. Ces deux enfants pouvaient , sans nous consulter et sans être coupables, disposer de leur cœur, réduire nos projets à néant. Remercions Dieu qui nous a aidés à les attirer l'un vers Tautre.
— J'aurais bien voulu voir, dit M.Fléchambault, que mon neveu s'avisât de ne pas aimer ta fille!
— L'amour ne se commande pas.
— La fille de mon vieil ami! la fille de Varembon !
— Il pouvait faire un autre choix.
— Impossible, impossible ! Tu ne connais pas Valentin ; tu ne sais pas dans quels principes il a été élevé. J'avais répondu, je m'étais engagé pour lui ; il serait mort plutôt que de laisser proleste/' la signature de son oncle.
— Je ne voudrais pas qu'il épousât Louisanne uniquement par devoir et par probité, paur faire honneur à ta signature.
— Je le répèle qu'il Tadore. Te peindrai -je son désespoir quand tu partis pour laNouvelle- Orléans? Il n'avait que huit ans alors, et déjà Tamour lui tenait au cœur. Depuis, j'ai vu cet amour grandir comme les jeunes peupliers de mes prairies.
— Je dois dire que je ne reçus pas sans effroi la nouvelle de son départ pour Paris. Te l'avouerai-je, Flécbambault ? je te blâmai tout bas d'y avoir conseilti. Je tremblais que Valentin, entraîné par les séductions de la moderne Babylone , ne se détachât de ma iille et ne perdit, avec son innocence, le gpût des joies honnêtes que nous lui promettions.
— Ah bien oui ! Veux-tu connaître la manière dont il vivait dans Babylone? Sa correspondance est là pour attester l'emploi de son temps. La saine littérature, les arts, les fortes études, les séances publiques de l'Académie, les cours de la Sorbonne, du collège de France, remplissaient toutes ses journées. Le soir, il voyait un monde choisi ; assis, le plus souvent, dans une stalle du Théâtre-Français, il se pâmait en écoutant les vers inimitables
du grand Corneille ou du divin Raeîne. Je veux que tu lises ses lettres; tu en seras surpris, édifié et charmé.
— Décidément, mon vieil ami, ton neveu est un puits de perfections.
— Valentin n'est pas seulement mon neveu, répliqua M. Fléchambauit avec un sentiment d'orgueil bien légitime; il est aussi mon élève. C'est moi qui ai dirigé son éducation.
Tout en admirant le paysage, Louisanne saisissait au vol quelques mots de cet entretien, qui la plongeaient dans une douce ivresse. La voiture suivait, au galop des chevaux, un des verts sentiers qui longent le cours de ia Sèvre. Le ciel élait pur, l'eau limpide. L'imagination de Louisanne s'égarait en rêves enchantés. Les bouvreuils et les fauvettes chantaient sur son passage, pour lui souhaiter la bienvenue ; les liserons se penchaient sur les haies pour la regarder ; les menthes embaumaient l'air qu'elle respirait. Tout était fête autour d'elle comme dans son cœur; tout lui parlait de bonheur et d'amour.
Cependant les chevaux venaient de s'arrêter devant le perron des Cormiers. M. Flécham* bault introduiàitLouisanne et son père dans le salon, puis il alla chercher Valentin qui faisait
sans doute un peu de toilette pour se présenter avec avantage.
Le principal ornement de la pièce où M. Fléchambault venait de laisser ses hôtes était un beau portrait en pied, peint à l'huile, et re* présentant un joli jeune homme en costume de chasse. M. Varembon se frottait les mains en le regardant , et Louisanne , de son côté, l'examinait avec émotion , car tous deux sup^ posaient, avec raison, que c'était le portrait du jeune Vâlentin.
— £fa bien! comment le trouves-tu?
— Il a l'air doux et bon, mon père.
-^ C'est, par ma foi! un charmant cavalier. Le regard fin et caressant, la taille élancée, la main belle,.. Je le reconnais, c'est bien lui. A huit ans il avait déjà cette physionomie franche et ouverte. Comme c'est peint ! On jurerait que ces yeux vous observent, que cette bouche va s'ouvrir et parler. Bonjour, mon gendre ! Je crois qu'il a souri. Conviens, ma chère, que tu auras un gentil mari.
— C'est vous, mon père, ajouta Louisanne, c'eçt vous qui m'aurez^pris à l'aimer.
Ils en étaient là de leurs réflexions, quand tout à coup une trombe , un tourbillon , un ouragan se précipita dans le salon sous les
Jrails de M. Flédiambault. Était-ce Jiii? grand Dieu ! Élait-ce bien noire Fiéchambault, le Nestor des armateurs, Tarai de Varembon, le patriarche des Gorailers, le Fiéchantbault que nous avons connu? Biéme, défait, les yeux hagards, les cheveux hérissés coinine la barbe de Galchas, les lèvres pâles et tremblantes, il alla tomber dans un fauteuil où il s'affaissa sur iui-méiue. Louisanne et son père, tous les deux aux abois, Taccablaient de questions et ne pouvaient lui arracher un mot. Il n'eût pas été le meilleur des hommes qu'il eût encore fait peine à voir.
Enfin, l'œil égaré, la voix éteinte, la poitrine gonflée de soupirs :
-7- Louisanne, Varembon, dit-il, partez, retournez à la Nouvelle-Orléans, ne restez pas un inslant de plus sous un toit déshonoré; hàtez-vous de quitter une maison maudite. Allez-vous-en. fuyez, prenez la poste. Je vous ai attirés dans un guet-apens, vous êtes dans un coupe-gorge. Je suis tué, je suis mort, je suis assassiné; mon traître de neveu m'a plongé un poignard dans le sein.
— Ah ! mon Dieu ! s*écrièrent à la fois Varembon et Louisanne éperdus.
Kt sous le jabot immaculé de M. Flécham-
bault, ils s'évertuaient à chercbei* une gouth^ (Je sang, la trace d'une égratignure.
— Ah çà! mon vieil ami , perds-lu la telc? demanda M. Varembon. tu n'es pas plus assassiné que moi.
— jVous sommes tous assassinés! s'écria M. Fléohambaull éclatant en sanglots. C'est ce vieux scélérat de Sainte -Amarante qui a fait lout le mal; c'est lui qui nous égorge tous !
— Mais, sac à papier! jusqu'à présent nous nous portons tous bien, s'écria M. Varembon qui se palpait de la tête aux pieds. Je ne suis pas assassiné ; si je l'étais, je le sentirais. On n'égorge pas les gens sans qu'ils éprouvent quelque chose d'inusité. Où est-il , ce Sainte- Amarante ? Où perche- t-il? Je vais le trouver. Je n'ai pas peur de lui. Je le verrai, je lui parlerai.
— Voilà deux mois qu'il est mort de la goutte.
— Mais Valentin? demanda Louisanne.
— Oui, Valentin? répéta M. Varembon.
— Valentin est à Home ! s'écria M. Fléchambault.
Le père et la iille échangèrent un regard consterné, qui pouvait se traduire ainsi :«Pé-
cîdément, nous sommes descendus dans nne maison de fous.»
— Voyons, mon vieil ami , reviens è toi, et tâchons de parler raison, dit M. Yarembon d'un ton affectueux. Tu cries comme un blaireau qu*on écorche : ton neveu t'a plongé un poignard dans le sein. Or,Valentin est à Rome ; il est vrai qu'hier il était aux Cormiers. Puis, c'est Sainte-Amarante qui nous égorge tous ; or, depuis deux mois, Sainte-Amarante ne peut plus égorger personne.Tu vois bien, Fléchambault, que tu n'as pas le sens commun. Tu divagues. Calme-toi , reprends tes esprits , mets de Tordre dans tes idées , et raconte-nous ce qui se passe ici. Si j'en juge par tes impressions, il se passe d'étranges choses.
Par un geste désespéré , M. Fléchambault tira de la poche de son habit une lettre qu'il tendit d'un air tragique à son ami.
—Voici, dit-il, le trait mortel que mon neveu, à la façon des Par thés, m'a décoché en s'enfuyant.
Puis il prit l'attitude d'un homme surpris par l'explosion d'une mine et qui s'attend à recevoir un quartier de roc sur la nuque.
^ Il a une jolie écriture, ton neveu! s'écria au bout de quelques instants M. Varembon
écarquillant les yeux ; je regrette qu'il ne soit pas ici pour recevoir mon compliment. L*écriture se perd , Fléchtimbault ; c'est un art qui s'en va ; la jeunesse de nos Jours, qui ne res» pècte rien« en fait fi. Que deviendra la tenue des livres? Vois si tu peux déchiffrer ce grimoire, répéta-t-il en tendant à Louisanne la lettre de Valentin.
En donnant à la femme l'instinct de la curiosité, Dieu a pensé qu'il était de sa justice et de su bonté de lui donner en mémo temps les moyens de le satisfaire. Entre autres dons , il lui a octroyé celui de pouvoir lire à première vue les écritures les plus indéchiffrables. Quand l'amour s'en mêle, celte aptitude prend chez les filles d'Eve des proportions miraculeuses ; il n'est pas de vierge, n'ayant lu jusque-là que son missel , qui n'épelle tout couramment les hiéroglyphes de l'homme qu'elle aime. Louisanne, sans hésiter , lut ce qui suit , à haute et intelligible voix.
«t Pardonnez-moi-, mon cher oncle, le'chagrin que je vais vous donner. Mon cœur se brise en y songeant ; mais J'ai beau me dire que je fais une action infâme, que vous êtes le meilleur des oncles, que je suis le plus ingrat
lies neveux ; j'ai beau m'appliquer les noms ]es plus odieux, me révolter, m*indigner, m^exaspérer contre moi-même, c'est plus fort que moi, il faut que je parte. Voilà six ans passés que je hais mademoiselle Louisanne. Le chevalier de Sainte-Amarante, qui connaissait à fond tous les mystères du cœur humain^ vous eut expliqué cela beaucoup mieux que je ne pourrais le faire. Toujours est-il que je la hais et que j*aimerais mieux me noyer dans la Sèvre que de consentir à Tépouser jamais.
«c Et pourtant le ciel m*est témoin que, ce matin encore, pour vous être agréable, j'étais prêt à me sacrifier. Le sort en est jeté , je l'épouserai, me disais-je. En vue de votre bonheur, je me sentais capable de tout. Hélas ! vous n'étiez pas à Nantes, que déjà ma résolution faiblissait. J'avais trop présumé de mes forces et de mon courage. Nul de nous n'échappe à sa destinée; bien fou est celui qui prétend résister à la fatalité qui l'entrajne. Le mariage n'est pas mon fait. Mon âme, avide d'émotions, a besoin de liberté. Je vais demander à l'Italie ce que la France me refuse. Je pars; adieu, mon oncle, mon père, mon ami. Si je ne me retenais , je tremperais ce papier de mes larmes. Je veux ménager voire sensi*
bilité. Présenter mes respects à M. Vareiubon, mes excuses à mademoiselle Louisanne, qui, en arrivant aux Cormiers, sera, soyez-en sûre, I secrètement charmée d'apprendre que j'en suis parti. Le chevalier âe Sainte-Amarante vous eût débité là-dessus une foule de maximes pleines d'esprit, de grâce et de sens. La voiture de Poitiers m'attend au relais de Mortagne. Je n'ai que le temps de vous embrasser à la hâte, de vous dire que partout et toujours je serai, comme par le passé,
« Votre affectionné neveu, « Valentiic.
»t P. S. Ne soyez pas en peine de moi. Grâce à votre générosité, je puis aller jusqu'au bout du monde. Quand mes ressources seront épuisées, je tirerai sur vous des lettres de change qui vous seront présentées fidèlement au jour de l'échéance. »
Après avoir achevé avec un imperturbable sang-froid la lecture de celte épitre, Louisanne partit d'un éclat de rire si bruyant, si frais, si perlé, qu'on eut dit un concert de canaris chantant, à. plein gosier dans une volière. De^
bout au milieu du salon, les bras croisés sur sa poitrine, dans l'attitude silencieuse d'un tyran de mélodrame, M. Yarembon tenait sous son regard l'infortuné Fléchambault, palpitant comme un perdreau sous l'œil magnétique d'un autour. Loulsanne riait toujours, de ce rire effréné qui touche a la souffrance et qui va jusqu'aux pleurs.
Voyant que sa fille prenait ainsi la chose, M. Yarembon fit comme elle et se mit à rire à gorge déployée. Il courait dans la chambre en se tordant les côtes, tandis que Louisanne, qui avait fiai par se jeter sur un divan, se roulait sur les coussins comme une jeune chatte en gaieté. M. Fléchambault, relevant timidement la tète, les observait tous deux d'un air effaré. Il ne riait pas; son visage abattu, son maintien piteux, exprimaient suffisamment le martyre qu'il endurait.
Louisanne comprit la première tout ce qui devait se passer dans le cœur du pauvre oncleé Elle courut à lui, s'agenouilla sur le tapis, devant le fauteuil où il était assis, et lui prenant les mains :
— Ne vous désolez pas, mon ami, dit^elle d'une voix caressante. Yotre neveu me hait, il ne veut pas de moi pour sa fçmme ; sans
doQte, c'est on malheur, mais il faudra bien que je m'en console. J'ai la conviction qu'en apprenant à me connaître, M. Valentin comprendra qu'il s'est trompé , et que, sans être digne de son amour, je ne méritais pas sa haine. De grâce, ne vous affligez pas. Qu'y a- Ml de changé à nos projets d'existence en commun ? Mon père a-l-il cessé d'être votre ami, votre frère ? Aujourd'hui comme hier, ne suis-je pas votre fille chérie, votre enfant bien-aimée?
-- Mieux que cela, soyez ma femme, soyez madame Fléchambàult ! s'écria le vieil oncle dans un transport d'enthousiasme. Je suis encore vert, et mon cœur a vingt ans. Marionsnous, vengeons-nous! Qu'à son retour, mon coquin de neveu trouve aux Cormiers une nuée de petits cousins; qu'il enrage, en vous voyant si belle, et que mon héritage lui passe sous le nez! *
M. Yarembon se tenait les flancs ; Louisanne se mordait les lèvres.
— Non, mon ami,- non, dit-elle en souriant. Je reconnais tout ce -qu'il y a de délicatesse, d'abnégation et de désintéressement dans l'offre que vous me faites; mais je, ne saurais accepter votre sacrifice.
— Ne faites pas de cérémonies, répliqua
M. FléchaiiibauU ; j*ai toujours eu du goût pour le mariage.
— Moi , reprit Loufsanne , je ne suis pas pressée de me marier. Vivons ensemble dans cette fraîche vallée. A tout prendre, le bonheur et riiymen peuvent se passer l'un de Taulre. M. Valentin ne sera pas toujours absent, et peut'élre fînira-l-ii par vouloir de moi pour sa sœur.
M. Fléchambault Taitira sur son cœur et tendit ia main à M. Yarembon qui la serra chaleureusement.
— Sans rancune, mon vieil ami ! Permets-moi seulement de |e dire que tu me la donnais belle avec l'amour de ton neveu, sa passion et sa jalousie. Il n'y a pas deux heures I que tu me le représentais comme un tigre, comme un volcan en pleine éruption. Si tu ne l'eusses retenu, il se jetait par la croisée. C'était sans doute pour se sauver plus vite.
— C'est Sainte-Amarante qui a tout perdu, dit en soupirant M. Fléchambault.
— Parlons donc de Sainte-Amarante! diten riant M. Yarembon.
— Oui , répéta gaiement Louisanne, parlons do Sainte-Amarante; car jusqu'à présent je m; copippends rien à cette aventure, si ce n'csi
(fueM. Valenlin me hait et qu*il est parti pour aller le dire à Rome.
M. Fléchanibault parla de Saînle-Amarante. Il raconta de quelle façon Valenlin avait fait connaissance avec le damné chevalier. Puis il (lit le changement qui dès lors s'était opéré dans rhumeur et le caractère de son neveu, son départ pour Paris, son retour aux Cormiers, sa résolution de partir de nouveau, toute l'histoire de ce jeune égaré dans laquelle il voyait clair enfin, grâce au dernier incidenX qui venait de lui ouvrir les yeux.
M. Varembon, qui n'avait jamais lu de romans, écoutait bouche béante, tombait de son Iiaut à chaque phrase, se frottait les yeux et pensait rêver.
Louisanne , de son côté , n'était pas médiocrement surprise. Tout en prêtant l'oreille aux confidences de M. Fléchambault, elle tournait (le temps en temps un regard furtif vers le portrait de Valentin , et ce regard disait : Vraiment, c'est grand dommage !