FERNAND DB PEVENET A KARL STEIN
Tu Tas vue ! elle t'a parlé ! tu as entendu sa voix ! tu as respiré l'air qu'elle respire ! tu as visité les lieux qu'elle habite I Hélas ! il n'est que moi qui sois privé de ce bonheur. J'ai baisé ta lettre et les trésors qu'elle enfermait. Sois béni mille fois, le meilleur et le plus dévoué des amis! Je te dois d'avoir senti tomber sur mon cœur brûlant et desséché une goutte de rosée céleste.
Nous sommes venus à Milan avec l'intention d'y passer l'hiver : l'hiver s'achève à peine , et nous partons demain. Milan est une ville française. Je ne saurais y faire un pas sans rencontrer quelque figure de connaissance. Je n'ai pas le courage d'affronter plus longtemps les regards indis-
creU et les sourires équivoques* Hi^, j'emis seul autour du Dôme , quand j'ai roucoiiiré le jeune coDite de G..., qui, m^ayant aperçu la wUe atee M^^ de Rouèvres au bras» a em de^ voir lœ eompUmeuter : je Vaurais volontiers souffleté. Arabelle, de s<m côté, esl exposée à rencontrer chaque jour des femmes qui se détournent en la voyant ou refusent de la reconnaître. La passion heureuse se rit de pareils outrages qui ne la touchent point ; mais aussitôt qu^elle n'est plus exaltée par le sentiment du bonheur , elle en est profondément blessée* Àrsd)elle , qui avait eommencé par faire si bon marché de l'opinion, souffre et s'indigne toutes les foie qu*elle croit remarquer que l'opinion la condamna et la réprouve. Elle vit dans une înritatiieii per« pétuelle contre .cette société qu'elle avsùt défiéa de Vatteindre. Dévorée de ne je sais quel besoin posthume de considération qu'en secret elle ne me pardonne pas de ne point satisfaire, elle sup- .porte impatiemment l'état de réclusion que notre position nous impose ; elle se révolte à Tidée qu'elle n'est ni recherchée aï h^noïéis âr l'égM
deftinluw tmnM qui» n'zifWiA poiat al^wé leon dd¥(H9»» 0»! conservé leur» privilèges ; elle qui n'a pM été à la peiae s'élonae de «'être paa à la réceiD|«Me» C*e8l, tout un nouvel ordre de doi»lenis » de querellea et d'humiliatioai que je n'a^ Yak pas aumpçomiéea jusqu'ici et que oie réservait le séjour des citée. J*ai signifié tout d'abord à M"^* de Rouèvres que je ne ennsentirais jamais à la présenter odle part eonune ma femme» et que j'étaia décidé à vivre, comme par le passé, dans une sebtttde absoluCt Delà des récriminalioossans fin. A rentendre, je la séquestre et la mets au ban du monde* Je reçus» Tautre jour, une lettre d'invitation personnelle pomr un bal à la légation de France. Malgré tous mes soins pour la lui cacher, cette lettre tomba dans les mains d'Ârabelle , qui , se voyant frappée d'exclusion , cacha mal le dépit qu'elle en ressentait. Je m'emppessai de déclarer que je n'irais peint à cette fête ; inais soit qu'elle voulût m'épvouver , soît qqTeUe se piquât de générosité , elle me supplia d> lUer» £Ue y mit tant d'iasiataEee , q«a je n^'kahillii et partie Je «VèU » à vtt 4ire^ mùk
envi6 d*a88i8ter à ce bal \ bien que ce f At nne occasion de jouer, pour une heure ou deux , à la liberté. Quand je rentrai, je retrouvai Arabelle en larmes , la jalousie au cœur, le reproche à la bouche. Ces scènes m'épuisent : j'ai perdu Té* nergie sauvage qui me soutenait. Arabelle est elle-même au bout de ses forces. Elle dépérit visiblement ; ce matin, j'ai été frappé de la pâleur de son front et de Tamaigrissement de ses traits. Comme tous les malheureux qui espèrent , en changeant de lieux, changer de destinée, et croient que le bonheur les attend partout où ils ne sont pas , elle me presse de partir ; nous partons pour Venise. Adieu.
Il s^est trouvé que le consul de France à Venise est un M. de C..., parent et ami du comte de Rouèvres. A peine arrivés, nous avons pris, comme deux proscrits , la route de Florence , où nous nous rendons à petites journées. Notre
TÎe est p1o8 calme; cependant tel est Tennui qui m^écrase, que j*en suis à regretter parfois les luttes et les emportements qui rompaient du moins la mortelle monotonie de notre léle-à^téte. Que sommes-nous venus chercher dans ce doux pays si bien fait pour Faraour, que c'est Toutrager que de n'y point aimer? Qu'ils s'adressent aux glaces du Nord, les infortunés qui, comme nous, promènent , en la maudissant , la chaîne qui les lie l'un à l'autre ! Qu'ils n'affligent pas du spectacle de leurs misères la patrie des amants heureux! Nous traversons en silence, le cœur morne, l'œil indifférent , ces beaux lieux où tout invite aux tendresses mutuelles. Déjà sur cette terre favorisée du ciel le printemps bourgeonne et fleurit ; mais nous traînons partout après nous l'hiver éternel. Nous passons, sans nous arrêter, devant les chefs-d'œuvre de l'art. Que nous font ces palais , ces statues , ces tableaux ? Les arts sont le luxe du bonheur : ils ne disent lief) h nos âmes. Et cependant, qu'il pourrait être enchanté, ce voyage ! Ce matin, notre chaise a été dépassée par une voiture dans laquelle j'ai reconnu Gustave
P.«. et la jeiue fimme^ Ib wkenftteaitoo vmIa que nous* daas rivresse de leursfralehtt aiaoïKt , aux diannantes hiean de ee(le soavt lune q«î préride aux premières jeiea dea éponx« OJi m^é*gareit da lâches regreto? Tai honte de ma de»le«r en veyaRt celle qai m'accompagne. ArabeUe ne se plaint pas, mais une fièvre lente loi consume les os. Ses joues se ereuseni, sas yeux sa plombent ; son corps s'allaugnit et s'affaisse* GUe reste des journées entières rilenci^nae« b léte appuyée sur un coussin de la Yoititfe ; ai je kû parle, elle répond avec douceur; parfois je surprends des larmes coulant sans bruit sur son visage. Est-ce là cette femme que nova avons connue belle, souriante, entourée d'honunageal Sa vie n'était qu'uue longma f4te ; Tamlié a'en* pressait sur ses pas ; le% femmes enviai^U sa beauté, les hommes s« disputaient searegaida; sa fortune n'avait que des flatteurs. En comparant ce qu'elle était alors et ce qu'elle est anjoard'hm, qui ne serait touché d'une pitié profonde t S'il pouvait la voir, M< de Rouèi^ea se croîraiU^ trop v«ig4, tbn c«mr «'amollit «UdtMid» Qmt>mfW
sur elle , si ce D*ç8l moi , r«iilettr de tous «te maux?
Si elle mourait pourtant?... Si elle mourait, c'est moi qui l'aurais tuée ! En serais-je moins son meurtrier , parce qu'au Neu de l'immoler d'un seul coup, je l'aurais laissée mourir à petit feu? Pour avoir prolongé son supplice , en aurais-je moina abrégé ses jours ? Pour avoir répandu soa sang goutte à goutte, en aurais-je moins tari dana son sein les sources de la vie? En trouverais-îe plus aiaément grâce devant Dieu et devauat toi-> mène ? Si elle mourait !«•« mais qu'espères-tu donc» malheureux? As^u pensé qa» sa dernière heure serait l'heure de ta délivrance? T'es-tu dit qu'après l'avoir mise au tombeau, tu n'aurais pins qu'à reprendre, libre et léger, le sentier des jeunes amours? T'es-tu flatté que ta conscience ne te poursuivrait point partout et toujours comme l'ange vengeur au gl;Hve flamboyant? T'cs-tu promis de uquev d« u^uv^au^ U^s mi le q^-r
caeil de ta viclime ? As-tu médité d'associer ton àme flétrie à une àme innocente et pure? Détrompe-toi, mon cœur. Ta chaîne est double : l^ne peut se briser, mais Tautre est infrangible ; elle est forgée par le remords.
Ami, c'en est fait; il est temps de se conduire en homme, et puisque espérer est un crime, je renonce même à Tespérance. J'accepte franchement la position que je me suis faîte et ne me permettrai plus une plainte ni même un regret. Arrivé à Florence , j'écrirai aussitôt à M*"* de Mondeberre. Je lui dirai que ma destinée est accomplie et que la patrie ne me reverra plus. Alice est jeune; en supposant qu'elle soit atteinte, son âme se relèvera promptement. C'est à la blessure la plus large et la plus profonde qu'appartiennent mes soins et mes veilles. Ma place est auprès d'Arabelle, et je n'ai plus désormais d*autre tâche que de m'oublier en vue de
— J61 — son repos. La bonté peut suppléer Tamour ; Je trouverai ma récompense dans le sentiment de mon abnégation et dans la conscience de mes sacrifices. Il est impossible qu'on ne finisse pas par aimer Tétre auquel on se dévoue ; du moins on aime son propre dévouement , et c'est assez. Depuis que j'ai compris mes devoirs et que je m'y soumets sans arrière-pensée, je me sens mieux avec moi-même, et je recueille déjà les fruits de ma résolution. Je suis mort au bonheur, mais le bonheur n'est pas une condition d'exis^ tence ; c'est même une chose assez peu commune pour qu'on se résigne à ne le point avoir. Adieu donc, et pour toujours adieu , rôves charmants que je viens d'ensevelir ! Adieu pour la dernière fois, jeune et gracieuse image trop longtemps caressée ! je ne me pencherai plus sur mon cœur pour vous contempler; mes regards ne vous chercheront plus dans le ciel désert.
J'organise notre vie et travaille sérieusement à mettre un peu d'ordre dans tout ce désordre. La santé d'Arabelle m'inspire de vives inquiétudes. J'ai décidé que nous irions dresser notre
lent* mH I Piièf «oit dam «m d«s peci«es vîHes 4ui bordent la Rivièra éa Oèma. Mova vivrons là igaorfa et pdaibiea^ J^auraî pour ArabeUe la leDAreaaa qu'on a pour iib «nluit malade ; je ne disespère pas de ramener hisenaiblemeiii à prendre «on amour ponr le mien, ni de ia vdr bientôt renMtre sons mes soins ot sons oe doux cid. Nous appellerons Tétndeii notre aide; nous lirons les poètes italiens ; nous aàfons des fieure , des fiires et du soleil. i\)W toe benreux, il ne nous manquera qoe le bonbtenr; je veillerai 4 ce qa^Arabelte n'en sache rien» et ttm-mème je t\m- Uierai peut^élre en assistant à sa rérarredion. H n'y arriérai pas ^n on jour; j'y tendnd îneessamment de loîis les efforts et de tou^ les fecnltés de mon lêtre. Je ne me dissimule aucune des difficultés de la tâche que je m'impose ; Dien, Hjài voit mes intentions, me soutiendra dans eette entreprise. Déjà je suis entré dans ma nouvelle voie, et j'y ai trouvé, dès les premiers pas, un soulagement et un contentement intérieurs que je n'espérais plus éprouver. Depuis que je n^atlends Tiett de la destfatée^et que j'ai reuoucé à ma part
de fiiieité» tn <e6 «imide) i*^\ j^rdo fexMlatieii fiévreuse ^«1 me eonsumaitei recèutfé dt même «oiip le eemitteiit des miUe petites jeies qve fe MMre prodigue à «Mite heure au «œur eimpte ^ «»t es jouir. A soigner rame d'ÂrabeHe, je jgjqiae d'échapper à la mîeime, éi je erm entre^ wr <|ne le secret du boidieur est de ne poiM <4 ^^rchër pour soi-même. Quand la santé d^Arabelle sera rétablie, nous voyagerons ^ j'es^ «aji^rai d'occuper ses jours «t de la distraire ; je ferai mon devoir jusqu'au bout, sans me plaindre et sans murmurer. Je rougis à présent des excès auxquels je me suis laissé entraîner. Malheureux, je n'ai eu ni le courage d'accepter ma position ni ré&ergîe de m*y soustraire : j'ai reculé en même eenps deviAit l'honneur et devant la honte. Je M» mes feiblesses ; je les déteste et je les abjure. CoM—ent ai-je osé, par exemple, t'envoyer rêder autour de Mondeberre? Gomment, trop faible âfiM, VesHtt prêté à mes lâches désirs? Gomment à*av(mt«oas pas compris l'un et l'autre que c'était «ntrag» à la fois l'innocence et le malheur? Âh! «b4*«i iNMeâmpris» toit maie iu m éioufié, pour
me complaire, les répugnances de ton cœur; tu n*as pas craint d'immoler à ma fantaisie la droiture de ton caraclère. Noble et cher ami , ta n'aurais pas dit : Enlevons Hermione. Tu Taurais enlevée. Je veux, cher Karl, me montrer digne d'une amitié si belle ; je veux, en ne restant point au-dessous de mon infortune , la rendre respectable et mériter Testime autant que la pitié. Le Fernand que tu as connu a cessé d'exister; je commence une seconde vie en expiation de la première,^
Stériles regrets 1 soins superflus I réparation tardive ! Où trouverai-je la force et le courage d'écrire ce funeste récit ? Je le dois cependant, il le faut, afin que mon châtiment soit complet el que rien ne manque à ma honte.
Depuis quelques jours , la passion d'Arabdle avait tout d'un coup changé de caractère. Ce n'était plus l'exaltation de la douleur, ni Taffaissement d*un courage épuisé, ni ratteadrisscunent
d^ane àme qui pleure et s'apiloie sur elle-mime ; c'était un désespoir immobile, silencieux et sombre. J'avais remarqué ces nouveaux symptômes, je commençais de m'en alarmer, lorsqu'un matin, comme nous étions enfoncés chacun dans un coinde la voiture, abîmés chacun dans nos réflexions, je sentis une main sèche et brûlante s'appuyer brusquement sur les miennes. Je me réveillai en sursaut et me trouvai face à face avec Ârabelle qui me contemplait d'un air étrange, c Fernand, me dit-elle d'une voix calme et pourtant terrible, encore un peu de patience ! nous n'avons plus longtemps à souffrir. — Que voulez-vous dire ? m'écriai-je. — Si vous me regardiez, vous me comprendriez, i ajouta-t-elle en repoussant ma main avec une énergie farouche. Je la regardai : ses yeux étaient caves , ses paupières mâchées et sanglantes ; la pâleur de sa figure reluisait sous le feu de la fièvre qui l'embrasait sans la colorer, c Vous souffrez? » m'écriai-je. Elle ne répondit que par un geste de dédain, croisa ses bras sur sa poitrine, et se tint muette dans son coin. Je ne pus, le reste du jour, lui arracher une parole
- i«6qi ni^mQ m regard. D'mlleurf, pa$ çne larme, pas un wnglot, pas un soupir ; inflexible comme le bronze! Cependant je sentais, j'çntçadais, pour ainsi dire, le travail de son àme qui minait ^urdement son corps. J'obsçrvais ayec terreor les rapides progrès du mal, Un sinistre pressentiment me mordit au cœur. Il me sembla que le ciel, pour me punir, allait exaucer le« souhaits abominables que je lui avais parfois adressé^.le la pris dans mes bras. Elle n'essaya point de se dégager, mais elle demeura insensible sous mes étreintes, t Arabelle, m'écriai^je encore, quelle faule pensée tous absorbe? Je vous aime ei\ ne yis que pour vous. Mon amie, vous avez beaucoup souffert : mais ayez foi en des jours meilleur?. Vous m'avez vu souvent injuste et cruel ; je veux réparer à force de soins tous les mauii que je vous^ ai causés. Cette tàcbe me sera douce ; je ne vous demande que de me sourire et de ne point décourager ma tendresse. Laissez-moi croire que toat n'es( pas désespéré çt que je puis guérir les blessures que j'ai faites; ne m'iotçrdisez pas la conquête de votre bonheur, i Je lui parki longj^iops
sur le même ton, d'vQe voix émue el d'un oœur râcère. Il me fut impoMible de vaincre FoUtinatiou de son silence; seulement, tandis que je parlais, ses lèvres étaient agitées par un mouve^ ment convulsif, et ses jeux brillaient d*un funeste éclat, ?Ie sachant qu'imaginer, je finis par attribuer cet état à Texaltation de la fièvre, et ce redoublement de fièvre à la fatigue du voyage. La nuit tombait. J'avais hâte d'arriver à Florence ; nous n'en étions plus qu'à quelques milles, lorsqu'on passant devant une locanda d'assez pauvre apparence, isolée sur le bord du chemin , Arabelle fit arrêter les chevaux et déclara qu'elle, n'irait pas plus loin. Je lui objectai doucement qu'elle ne trouverait ici qu'un mauvais gtte, qu'elle j reposerait mal, que sa santé réclamait des ménagements, et qu'il était plus prudent et plus sage de pousser jusqu'à la ville; elle insista d'une voix impérieuse : je cédai, h, peine entrée elle refusa de rien prendre et se fit conduire dans vne chambre où je la suivis. [C'était une grande pièce meublée de plusieurs lits qui, rangés à la file» lui donnaient Tair d'uneaalle d'hospice ; les
murs, blanchis à la chaux, n'avaient d'antres ornements que des images de saints grossièrement enluminées; les araignées filaient leurs toiles entre les poutres noircies qui servaient de plafond. Je m'approchai d'un des lits ; les couvertures en étaient lourdes et froides, les draps humides et rudes. Bien qu'on touchât aux premiers jours da printemps, Tatmosphère de Tappartement se ressentait du voisinage des Apennins encore chargés de neige. Je demandai du bois, et, tandis qu'Àrabelle se couchait, j'allumai moi-même un grand feu qu'il fallut presque aussitôt éteindre à cause de la fumée qui se répandait à flots dans la chambre. J'allai au chevet d'Arabelle. c Mon amie, vous le voyez, lui dis-je avec découragement, ce lieu serait inhabitable, même pour une personne en santé. — On n'y vivrait pas, me répondit-elle avec calme , mais on peut y mourir. > Et comme à ces mots je demeurais frappé de stupeur : c Fernand, reprit-elle d'une voix ferme , ne restez pas ici, partez. Je suis décidée à ne pas sortir vivante de cette chambre, et je sens que votre présence, au lieu de les adoucir,
ne ferait qu^irriter mes derniers moments, i A Taltération de ses traits et à l'expression de son visage, je compris que ce n'était point un jeu et qu'elle parlait sérieusement. Il n'y avait pas de temps à perdre. Le postillon était encore avec ses chevaux dételés à la porte de rhôtellerie. Je lui criai de ratteler. Je me jetai dans la Toiture ; au bout d'une heure, j'entrais dans Florence et j'en sortais une heure après, accompagné d'un médecin et rapportant tous les objets présumés nécessaires à l'état d'Ârabelle.
Lorsqu'à mon retour jelui parlai d'un médecin, elle me signifia qu'elle ne consentirait pas à le recevoir, t Vous avez pris , dit-elle , une peine inutile : la médecine n'a rien à voir ici. Je ne demande qu'une chose , c'est qu'on me laisse mourir en repos. Mon Dieu ! ajouta-t-elle d'une voix moins brève et presque émue , ma vie fut assez tourmentée , il est juste que ma mort soit tranquille. > En dépit d'elle-même, j'amenai le docteur à son chevet ; mais elle ne répondit à aucune des questionsqu'il lui adressa, c Monsieur, lui dit-elle enfin, vous me fatiguez en pure perte.
— iïO —
Qu'espém^tous comprendre à oe qui ae p$m sousYos yeuK? Où mon mal commence! fotre science finit. Ce n^est pas un corps soufrant, c'est une lune mortellement blessée qu'il faudrait gué*» rir. Vous n'y pouTez rien. De grâce, monsieur, laissez-moi. > Je le pris à part et rintenrog(»ii, < AmoinSf me dit-il, que mes observations ne me trompent, cette femme n*a pas quarante-buit heures à vivre* Le mal est là , ajouta*'t-il en porunt un doigt à son firont : elle mourra d'un transport au cerveau. — Sauve^•la! m''éci4ai«']e , sauvez>la , docteur, ma fortune est à voua, ma fortune et ma vie tout entière ! i II êourît tristement et se retira en hochant la tête. Je retournai vers Arabelie , je me jetai au pied de son lit , Je m'emparai de ses mains, je les inondai de baisers et de larmes, i Qu'avez^vous? que s'est*il passé? Pourquoi désespérer delà vie, quand la vie promet d'être belle ? Que vous ai-je fait ? Je vous aime. Si vous mourez , je meurs avec vous. Mais, voici quelques jours à peine, vous ne parliez pas de mourir. Vous reposiez votre cœur sur le mien, vous me laissiez espérer qu'ils ponrrmenl tin jour
refleurir Fut! et Taulte. Qtt*egi-îl survenu tAî-je remué, sans le savoir , leé amertumes du passé 1 Ai-je touché , sans m'en douter, à quelque poîfll douloureux de votre âme 1 Parleî-moi , éclairez mes perceptions. Sî le mal qoô je vous ai fait crie vengeance, imposét à mon amonr une tâche ; quelle qtfelle soit, je raccompliral. S*îl vous faut mon sang, je le verserai aVéC joie. Mais ott parle, on répond. On s'explique, on n*est pas sans pitié pour un homme qui pleure et supplie ; on dit dtt moins pourquoi on veut mourir ! »
Je roulais ma tête sur son lit , et déchirais la couverture avec mes dents, tandis qu'elle, debout sur son séant, m*examînaît d'un œil implacable, et paraissait se repaître avec une joie féroce du spectacle de mes tortures.
t M. de Peveney, dît-elle enfin, que penserait M^<» de Mondeberre si elle vous voyait ainsi? r
A ce nom que je n'avais jamais prononcé devant elle , à ce nom qui était resté en moi comme une perie au fond de la mer orageuse , je me levai avec épouvante, et nous demeurâmes immobiles à nous regarder l'un l'autre en silence. Après
avoir joui quelques instants de ma stupeur, elle me tendit froidement un papier qu'elle tenait froissé entre ses doigts. Ce papier, je le pris d'une main tremblante; c'était ta lettre» an timbre de Clisson, datée dePeveney.
c Écoutez-moi y lui dis-je ; quand vous m'aurez entendu, vous méjugerez, et votre jugement sera pour moi celui de Dieu. >
Je m'assis auprès d'elle , sur un escabeau, et me mis à lui dévoiler dans toute sa nudité cette ténébreuse et déplorable bistoire. Je ne dissimulai aucun détail. Je dis dans quelles dispositions je m'étais enfui de Paris, que j'étais las des orages de la passion moins encore que de la vie de ruses et de fourberies qu'elle traîne à sa suite. Je contai ce quej'avais souffert en la quittant, les combats que j'avais soutenus avant de me décider à déchirer son cœur ; comment j'avais retrouvé M"® de Mondeberre; qu'elle m'était en effet apparue comme un lointain espoir ; mes remords cependant et mes hésitations toutes les fois qu'il s'était agi de rompre l'anneau qui me retenait au passé; la lutte des regrets et des espérances; la crainte
de réduire au désespoir une ten dresse que je me sentais dévouée; toutes mes faiblesses, toutes mes terreurs, toutes mes lâchetés ; je dis tout, et enfin par quelle fatalité la lettre de rupture que j'avais écrite n'était arrivée qu*après le départ d'ArabelIe. 0 mon ami, que le cœur de Thomme est quelque chose de misérable ! Tandis que je parlais , près de cette femme qui allait mourir, j'étais, à mon insu, préoccupé de l'arrangement de mes phrases, je calculais , sans m'en rendre compte , les effets de mon discours; je trouvais, sans y songer, je ne sais quel charme de rhéteur dans le développement et dans l'analyse de mes sentiments. Quand j'eus tout dit :
c Vous savez le reste, ajoutai-je; voici maintenant ce que je vous propose. Je n'ai pas attendu jusqu'à cette heure pour immoler en moi tout ce qui n'est pas vous. Je vous offre d'essayer d'une nouvelle vie, et de tendre, d'un commun effort , sinon vers le bonheur, du moins vers la guérison ei l'apaisement de nos âmes. Nous avons beaucoup souffert, nous souffrirons encore beaucoup ! mais peut-être arriverons-nous, à force d'aide mu-
tuélld, à M p1tt8 regarder que eoïkime tin nêve nffreui le souvenir de tant de niauvâiè jours.
-^ Je te comprends, malhenretii ! ê'écriât-elle en édatàtit , ce n'est pas ma mort que tn redoutes ; tu la Veux , tu rappelles, tu la démandes à Dieu ; mais , lâche que tu eà , tu tï*aft pas le courage de m^as^asftiner. Tu voudrais i*y prendre de façon que je te bénisse en mourant , et pouvoir ensuite te vanter de tes sacrifices. Tn t'arrangerais volontiers des profits du meurtre, à la condition d'échapper au remords qui le suit. C'est ainsi que tu nous as tous perdus avec ton indigne faiblesse ! Je te connais enfin , mais as-tu pu croire un instant que j'accepterais la tâche que tu me proposes? âs^iu pensé que je consentii^is à devenir sciemment la complice de tes trahisons, de tes parjures et de tes infamies ? Ya I tu me ferais horreur , si tu ne me faisais pitié, t
Elle retomba épuisée sur son lit , et moi , le visage caché entre mes mains , je restai écrasé sous le poids du mépris qui venait de fondre sur ma tête. Jamais, non , jamais homme ne se sentit
€miri)é fOiiip1U8dd honte. J*égêflyai pouf mm de loe reletret, non par orgueil , mais pour la sau-* ▼éf.
< 0 mon Dieu! in^écriai-je d'une voix qu'étouffaient mes larmes , je ne suis né ni Iftche ni mécbanté Comment » en ne cherchant que le bien , ai-je pu faire tant de mal ? Ah t de quelque douleur quil vous ait abreuvée, Arabelle, croyéas* en mon ooeur « ce cceur nVst point si déchu qu'il M paisse prétendre à le réhabiliter. Ne soyez pas plus eruelle que Dieu» qui reçoit toutes nos fautes à rançon< Vivez y ne me repoussez pas. Ce n'est plus seulement ma conscience qui vous sollicite ; c'est ma tendresse qui vous presse et qui vous implore, s
A ces mots f Arabelle tourna vers moi sa pille figure.
c Que me fait votre tendresse? medit^elle d'une voix calme. Je vois votre erreur. Vous vous êtes teliement habitué à compter sur ma folle passion , qu'il ne vous est pas même venu à l'idée que cette passion pût s'éteindre avant moi. C'est de ce point de vue que vous iraisonnex
•neore à cette heure. Vous croyez que je vous aime et que c'est la jalousie qui me tue. Vous vous trompez , M. de Peveney. Il ne mimporte guère que vous aimiez ailleurs , et si je pouvais me préoccuper de la fille que vous avez cboisie, ce serait , non pour Tenvier, mais pour la plaindre, car je sens que i^ous serez fatal à tout ce que vous aimerez ; j'ai la conviction que vous porterez partout après vous tous les malheurs et tous les désespoirs que la faiblesse traîne après elle. Plût à Dieu que vous fussiez né méchant ! vous auriez été moins funeste. Je ne vous aime plus ; c'est à peine si je vous hais. Hais ce que je hais , et de toute la force que me laisse un reste de vie , c'est l'amour que j*ai eu pour vous^ c'est l'égarement qui m'a jetée dans vos bras» ce sont les doctrines qui m'ont perdue. Vous avez éclairé mon cœur en le frappant , je vous dois de comprendre et d'aimer les trésors que vous m'avez ravis. N'insistez donc pas , monsieur , pour que je vive , car nous ne sommes plus rien l'un à l'autre, et nous serons moins séparés par la mort que nous ne le serions par la vie. >
Ce fut le dernier coup , ce fut le plus terrible. J'aurais pu supporter sa haine , son indifférence m'alterra. Le croirais-tu? est-il croyable en effet que des sentiments si contraires puissent germer dans le même cœur ? Cet amour que j'avais si longtemps maudit , en le perdant mon àme se brisa.
Au bout de quelques instants, elle me pria â*approcher sa lampe, et de lui donner son nécessaire de voyage. Elle écrivit quelques lignes qu'elle me remit après en avoir cacheté Tenveloppe. c Je compte sur vous , dit-elle, pour faire parvenir ce mot à son adresse. » J'examinai machinalement la suscription : j'y lus le nom de M. de Rouèvres. < Et maintenant, ajouta-t-elle en croisant, en dehors du lit, ses bras sur sa poitrine, je n'ai plus besoin de vous, M. de Peveney. Je vais paraître devant Dieu ; laissez-moi le prier pour qu'il me pardonne. Je compte sur sa bonté, car quel supplice pourraient imaginer sa justice et sa colère, qui ne me parût doux au sortir d'une pareille vie ? i
Je m'étais retiré dans un coin de la chambre , où je pristis pour elle et pour moi. Que te dirai-je?
Au bom de quelque* baiirâg, je vk, à h heur
de U lampe qui br<^hii( au che?e(, sou vistge s'enflammer « %e$ lèvres trembler et ses maios s'agiter au ha^rd , comme pour cbercber à saisir le^ spectres que la fièvre promenait autour d'elle. Aux'paroles qui lui écbappèrent, je compris qu'elle était en proie au délire. Je courus à elle : Tinfortpuée se débattait entre los bras de la mort , en criant le nom de M. de Rouèvres* Quand vini le jour, je me réveillai sur le carreau glacé ; je me levai I Àrabelle était morte , et je me souvins que son dernier cri avait été pour me maudire*
Et maintenant, tâcbe d'oublier que j'aie jamais e»«té. Tu n'entendras plus psrler de moi. Mort à Um( ce qui vit, je vais traîner dans la solitude les misérables restes d'une existence qu'acbèveront bientôt d'épuiser le remords et le désespoir,
ARABELLE A U. DE ROUÈVRES.
Monsieur ,
Votre vengeance a porté tous les fruits que voua en deviez espéra. Je meurs mr bi terre éifangàre » dans une chambre d'auberge» eatre
quatre mûri nui» 9^m antre fiséiumoe k mon chevet que aaUe de Tbomme qui m'a perd«e, ti déhmiè^ du ciel e( de la terre* que vous 4te» diipepaé, Aon-^ulemeot dç m# maudire, mais aqwi de me purdopner* Si je voqs racoptai» ce que j'ai ^ufferl» Tooa pâliriez d'eflreit et yoi larmea couIch raiwt malgré yoaa« Moi qui connais mea crimea» 0at-ce quQ jo m pleure pas, ^n écrivant ces mota, d'attepdrissmont S4r moi-même? Figurez-vous que vous m*ave^ enfermée dana une cage de 1er ayee un tigre qui, par pitié, a mis dix mois h me dévorer vivante. Ce que j'ai souffert ne sau^ pài ae dire» J% vidé le calice d^ toutes les hsimiliations et de toutes lea amertumes; je me suis desséchée dans la honte. Et pour que rien ne i)i»anqu4t à Tœuvre de mon eipiation , voici qne Dieu m'envoie, à Theure suprême, une torture non encoreéprouvéequi surpasse toutes lesautres! Pr^s de se fermer à janiais, mes yeux s'ouvrent k la vraie lumière, at mon C<nur, en s'éteignant, jette vers lea biens quHl a méconnus un cri d'amour et de désespoir.
Un soir d*hiver , les gens de Peveney , réanîs pour la veillée dans une grande salle du rez-decbaussée où ils se tenaient habituellement, s'entretenaient de leur maître absent, car, sur celte terre de Bretagne , Tabsence du maître ne disperse point les serviteurs , qui , tant que la maison est debout , restent attachés au seuil désert comme le lierre aux lieux inhabités. Les uns avaient vu naître Fernand et l'avaient porté dans leurs bras; les autres étaient nés et avaient grandi en même temps que lui, sous le même toit. Tous Taimaient et le vénéraient. Donc , par un soir de décembre, la bise se plaignait tristement dans les longs corridors; la Sèvre, grossie par les pluies , grondait comme uh torrent au bas du coteau et faisait de ses barrages autant de cascades mugissantes. Assis autour d'un ormeau embrasé, les gens de Peveney calculaient que , depuis plus de deux ans que M. Stein était venu parmi eux, ils n'avaient pas eu de nouvelles de leur jeune maître , lorsque trois coups violents ébranlèrent la porte du manoir.
c Justice divine , c'est lui i i s'écria en se
levant brusquement la vieille nourrice de Fernand , qui filait au rouet dans un coin de Tàtre.
Tous se levèrent en même temps et coururent à la grille du jardin. Une voiture de poste entra dans la cour , et un voyageur en descendit. Il était enveloppé d'un ample manteau , et les bords rabattus de son chapeau lui cachaient à moitié le visage. Il écarta en silence , mais avec autorité, les serviteurs rangés sur son passage , et gagna d'un pas brusque la salle qu'illuminait la clarté du foyer. À peine entré, il se laissa tomber sur une chaise, présenta ses pieds à la flamme , et resta muet, dans une attitude recueillie. Les gens de la maison se tenaient derrière lui et se regardaient entre eux d'un air consterné. Enfin , la nourrice lui ayant été doucement son chapeau , tous les assistants ne purent retenir un mouvement de douloureuse surprise en revoyant leur maître si changé.
c Jésus mon Dieu ! est-ce toi , mon enfant? i
s^écria la bonne femme qui lui avait servi de
mère.
Il avait vieilli de vingt ans.On aurait vainement
cfaercbé sur «oa viiage quelque^ v^tifoi M't^^ hmci- Se$ cheveux «'étaient éclwâs; «es yen éuieni éteint^ dans leiir orbite ; lea pleura avaient creusé leur ailleo «ur «ei joue« amaigries ei livides.
Après avoir embrasaé sa nourrice el adressé k chacun quelques paroles bienveillantes , il se rse tira dans son appartement» où l'on s'étaîl empressé de tout préparer pour le recevoir* Il y vécut comvae dans un tombeau , sans copununication avec le dehors^ indifférent à toutes choses, même au mouvement de sa maison. Il avait cessé depuis longtemps tout commerce de lettres avec Karl Stein* Ses gens avaient reçu Tordre de ne point répandre dans le pays la nouvelle de son retour. 11 passa Fhiver dans un morne aflaîssement. Au printemps» il s'pccupa de régler ses afiaires et sembla tout disposer pour un long voyage. QaAqnes démarches qu'il fit à cette époque donnèrent à penser autour de lui qu'il avait Tintentioa de réaliser sa fortune et de visiter les pays lointains. En effet , après avoir désigné celui de ses domestiqua qu'il désirait enunener» il engagea les
autres à se pourvoir ailleiin , ajouiant UNitefoia qu'il ne vendrait jamais la maison de son père , qu'il en laisserait la garde à ga nourrice , et que tons ceui qui Tavaient aimé et servi y trou- Teraient de toqt temps un asile. Comme il dé-- •irait échappa aux discussions d'intérêt , pour lesquelles il avait moins de goût que jamais, il s^enteudit avec son notaire pour qu'il ne fût procédé qu'après son départ à la vente de ses domaines.
Tout était prêt. Il ne lui restait plus qu'à dire adieu à ces beaux lieux qu'il allait quitter pour toujours. La veille du jour fixé pour son départ , il voulut voir une dernière fois les ombrages de Mondeberre. On aurait pu croire , depuis son retour, qu'il en avait oublié le chemin. Les noms d'Aliee et de sa mère n'étaient pas sortis une seule fois de sa bouebe : pas un mot, pas une question ; on eût dit que ce emn de terre n'avait jamais existé pour lui. Près de s'éloigner pour ne plus revenir, il ne résista pas à ee vague besoh d^motions qui ne meurt point chez les faibles et tendres Urnes* D'ailleurs il no songeait pas k se
présenter aux dames de Mondeberre. Bien qu'il n'eût pas écrit la lettre qu'il s'était promis d'en* Yoyer de Florence , il y avait longtemps qu'il leur avait dit un éternel adieu dans son cœur. Il ignorait leur destinée et ne doutait pas qu'Alice ne fût mariée. Il voulait seulement entrevoir dans l'ombre les abords de la patrie d'où il était pour jamais exilé.
A la tombée de la nuit , il prit, comme autrefois , le sentier du bord de l'eau. Qui pourrait dire les pensées qui l'assaillirent le long de ces traînes? Ce n'était plus, comme à son premier retour , la fatigue d'une âme désabusée , mais jeune encore et prête à refleurir au premier souffle caressant; c'était le terne désespoir d'une âme flétrie par le remords, et que ne charmait même plus la poésie des souvenirs. Il marchait à pas lents et le front baissé , indifférent aux beautés de cette nature qu'il avait jadis tant aimée. U avait tout perdu , jusqu'à la faculté de pleurer et de s'attendrir sur lui-même. Cependant ses yeux commençaient à chercher les tourelles de MoH" deberre, quand tout à coup» en aspirant l'air» U
reconnut le parc et le château aux senteurs qui s'en exhalaient. Ainsi les lieux où nous avons goûté le bonheur ont , comme la terre natale , un parfum qui leur est propre et qui nçus saisit et nous pénètre aussitôt que nous en approchons. En effet, au détour du sentier, Fer nand aperçut la masse du manoir qui se détachait sur Fazur du ciel et les panaches blancs des marronniers qui se balançaient à la lueur des étoiles. À ces aspects, il se sentit près de défaillir. Les fenêtres du salon étaient éclairées; il demeura quelques instants devant la façade à suivre d'un regard éperdu les évolutions d'une ombre svelte et gracieuse qui se dessinait sur la mousseline des rideaux. Il eut le courage de s^arracher à cette contemplation. Il s'éloignait , lorsqu'en passant devant la petite porte du parc , il fut arrêté de nouveau par une invisible puissance. Longtemps il hésita; il crut voir gisant sur le seuil le cadavre d'ArabeUe qui lui en barrait le passage. Il s'enfuit et revint sur ses pas. Bref, s'il n'eut point la force d'entrer , il en eut la faiblesse ; il entra.
Ses jambes se dérobaient sous lui et. le soute-.
naienl à peine. La soirée était trop froide «c trop avancée pour qu'il pût craindre de rencontrer m»* de Mondeberre ou ga fiUe» U alla a^aaseoir sur le banc de pierre qu'abritaient^ comme autrefoia, les touffes embaumées des lilas el des &UX ébéniers. Il était perdu depuis près d'une heure dans un abtme de réflexions i lorsqu'il entendit un bruit de voix et Un frôlement de robes qui paraissaient se diriger vers lui. Il se leva , el n'eut que le temps, pour ne pas être vu , de se cacher derrière le massif de fleurs et de verdure. A la clarté bleue des étoiles, moins encore qu'au cri de son âme , il reconnut Alice et M°^" de Mondeberre , qui vinrent s'asseoir à sa place. Elles demeurèrent d'abord silencieuses et comme ab» sorbées dans la contemplation mélancolique du ciel vaste et pur qui étincelait sur leurs tètes. C'était une de ces nuits plus belles que les plus beaux jours. Les haies s'égayaient dans l'ombre de mille petits cris d'oiseaux qui se caressaient dans leurs nids ; les fleurs s'ouvraient pour reœvoir le pollen amoureux que leur portait la brise; les rainettes chantaient au loin sur le bord de
rein ; {))iii npprocbés , kl iriliè^a itttigiiM éclatfeienl à longs iniÈrvaHes»
I Que ceitô nuit est belle! i dit enfitt Alice d\ine voii doute et triste qui fit tressaillir Fer^ nind.
M""* de Mondeberre attira sa fille sur son sdn et Vj tint kmgieinpS embrassée.
< Mou enihnt , dit*elle après un moment de silence « en renouant sans doute un entrelien fralchemenl brisé, je erains que ton cousin n'ait raison. Tu sais , ma fille bien-aimée , si je voudrais jamais contrarier les goûtô et forcer tes iûolinaiions. Tu sais aussi, Unique et cher trésor, si je suis heureuse de te posséder tout entière, si ma tendresse s'efi^aye seulement à Tidée de céder une part de la tienne. Mais je vieillis , ma santé se perd , et je ne voudrais pas mourir sans. te voir appuyée sur un cœur dévoué.
«^ Nous vivrons et nous mourrons ensemble , répondit Alice en se pressant contre sa mère*
— Enfant, reprit M"« de Mondeberre en passant ses mains caressantes sur les cheveux de la Monde léte; ta vie commence à peine; t'est &
moi de partir la première. Ne te révolte pas ; écoute-moi patiemment, mon Alice. 11 faudra bien un jour nous séparer. Te laisserai-je seule, sans appui, sur la terre? Fille de mon amour, que dirai-je à ton père lorsqu'il me demandera compte de ton bonheur?
— Tu lui diras, ma noble mère, répondit avec orgueil M^** de Mondeberre , que tu m'as enseigné, moins par tes leçons que par ton exemple» à chérir et à honorer sa mémoire. Tu lui diras que tu n'as vécu que pour moi -seule , et que tu m'as élevée dans Tamour du beau et de Thonnéte. Tu lui diras que tu m'as fait un cœur à l'image du tien.
— 0 mon enfant ! s'écria la veuve d'une voix émue , tu ne vois pas que celte tendresse passionnée que tu me rends m'abreuve en même temps de délices et d'amertume. Parfois je me reproche d'absorber à mon profit ta destinée, qui pourrait être belle ; souvent je m'interroge avec effroi. Ma fille, es-tu sûre que ta jeunesse n'élèvera jamais la voix pour me maudire? Es-tu sûre que tu ne m'accuseras pas un jour de t'avoir
ensevelie dans ma solitude et associée à mon veuvage?
— Tais-toi, tais-loi, ma mère ! i
Et deux ombres, penchées Tune vers Tautre , mêlèrent en silence leurs pleurs et leurs baisers.
c Écoute , dit Alice en s*agenouiliant sur le gazon aux pieds de M^^ de Mondeberre; tu m^aimes , n'est-ce pas? et tu ne veux pas m*affliger. Eh bien ! ma résolution est arrêtée depuis longlemps.Ge n'est pas d'un caprice d'enfant qu'il s'agit , mais d'une volonté calme, sérieuse, réfléchie. Je ne veux pas me marier. Tous les hommes que Gaston s'est obstiné à nous présenter m'ont paru vains, ou sots, ou laids. Qu'il n'en soit plus question entre nous. Je ne sais rien du monde et n'en veux rien savoir. Je sens qu'il n'a rien qui te vaille. Je suis heureuse auprès de toi. Pourquoi changerais^je un sort si doux pour courir les chances d'un bonheur incertain que je ne rêve ni n'appelle? Âimons-nous et continuons de vivre comme par le passé. Je n'ai pas une autre ambition.
'— Va, je sais bien que tu n*es pas heureuse ! >
sîon de tristesse inefiable.
Alice appuya son froni sur tel geaolli de sa mère, et ne répondit pas* '
Cependant la brise fraichissût « et déjà des genttes de rosio brillaient à la pcwite désherbes. M>* de Moftdebene s*éloigna , appuyée sur le bras d'Alice. Lorsqu'elles èorentdiqpartt et qu'il n'entendit plus le bruit de leurs pas» M% de Pe- Teney, plus pUe que la Idme qui blaneUsiait le sable des allées , plus tremblant que les feuilles qu'agitait le vent» sortit dumastif de libs et ymt tomber sur le banc de pierre» La tête onehée entre ses mains et se répétant à lui-même les paroles qu'il venait d'entendre , il ettressait depub quelques instants , avec une lâche comptaisance, l'idée qu'Alice n'était point mariée; il y trouvait à son insu un sentiment de joie égoïste et cruelle, quand tout à coup il s'enAut, emnme s'il avait surpris une vipère se glissant furtivement dans son cœur. Il traversa le parc au pas de course ; daosson trouble, il s'égara. Au lieu de gagner le bord de la rivière, il rabattit sur le chàteaii. 11
-IW —
8*anéu pour lo regarda une denière tm i pu» il reprit 8a courte en se dirigeanl yers lâSèvre; il étail près d'en toucher la rire » lorsqu'au tournant d'une allée oouferte , il se rencontra face à face a?ec Alice et M"^ de Hondeberr«è
Il y eut de part et d'autre un mouvement d'hé» sitation que rien ne saurait exprimer. M^ dtt Mondeberre seule ne témoigna point de surprise ; elle demeura graye et immobile au bras de sa mère. Avant qu'aucun mot eût été prononcé « M. de Peyeney s'approcha et prit une nain de M"* de Mondeberre I qu'il pressa conure son cœur sans oser la porter à ses lèvres; puis il s'inclina devant Alice» qui demeura impassible et muette. Gela fait, après quelques paroles insignifiantes échangées sans suite entre Femand et la châtelaine « ils prirent tous trois le chemin du châteaué
Ce n'était pas seulement l'émotion et l'étonnement qui tenaient ainsi M"** de Mondeberre froide et réservée. Bien qu'Alice n'eût jamais révélé le secret du mal qui k conkumaitt M'^^de Mondeberre savait mieux qu'Alice ello-iûéme ce
qai se paMit dans ce'jetine cœur. Elle avait assisté pendant près de l rois ans au drame le plus douloureux. que puisse contempler une mère, et quoiqu'elle n*eût point d'accusation directe à diriger contre M. de Peveney, cependant, par lui et à cause de lui, cette femme avait tant souffert dans son enfant , qu'elle n'avait pu s'empêcher de nourrir contre ce jeune homme un profond sentiment d'amertume, ni se défendre, en le revoyant, d'un instinctif mouvement de terreur. Sa première impression avait été toute d'épouvante , et , encore à cette heure, l'Âme agitée de sombres pressentiments , elle serrait contre son sein le bras de sa fille , comme si elle craignait qu'on ne voulût la lui enlever. Tels étaient les motifs de l'accueil glacé que recevait Fernand. Chez M"*^ de Mondeberre , c'étaient la tendresse et l'orgueil maternels blessés du . même coup et saignant en silence ; c'était chez Alice une réserve naturelle jointe à la fierté de l'amour méconnu. Chargé de honte et de remords, M. de Peveney les suivait machinalement, sans chercher à se rendre compte du charme fatal qui l'enchaînait à leurs pas.
Ils entrèrent ainsi dans le salon ; mais lorsqu'à la lueur de la lampe M^^ de Mondeberre et sa fille virent les traits dévastés de ce malheureux jeune homme, lorsque Fernand , de son côté, aperçut quels ravages ces trois années avaient exercés sur le front d*Âlice et sur la figure de sa mère, alors les âmes se fondirent, les cœurs éclatèrent , et Ton n'entendit que des larmes et des sanglots. Aucune explication ne troubla cette scène d'épanchements silencieux. On parla peu; il n'y eut pas une question d'échangée ; seulementon s'observait avec attendrissement,et quand vînt l'heure de se séparer , trois mains se cherchèrent et se réunirent dans une seule et même étreinte. Durant toute la dernière partie de cette soirée, M. de Peveney avait apaisé les rébellions de sa conscience en lui criant qu'il partirait le lendemain et que cette entrevue était la dernière. Cependant il se retira sans avoir eu le courage d'annoncer aux dames de Mondeberre qu'il ne devait plus les revoir.
Rentré, chez lui , il employa le reste de la nuit à s'occuper des derniers preparatifs.de son dé-
— tM paft.A«iii«lûi»ilécmlàll"* de MoQddMrre |mr lui dire le suprême adiev. k ii«it henrei , letehe^ux de poste qall avait fait eommaBder la wlle arrifàrent. Ea enteadant claquer le Ibuet du peatUloDy il ouvrit une fenêtre et vit ses serviteors groupés autour de la ehaise qu^oa était eu traie d'atteler. Femand fuleonstemé. De<puis son retour de MoDdd)erre , il s'était flatté eenlusémeut que celte heure n'arriverait jamais» et qu'il surviendrait nécessairement un obstacle imprévu qui rempècberaitde partir. U chercha s'il n'avait rien oublié : rien ! tout était prêt. Le sort en était jeté. M. de Peveney descendis dans la cour, cambrasse sa nourrice, donna ses dernières instructions à ses gens, e( remit à Tua d'eux la lettre qu'il venait d'émre. Il ne lui restait plus qu*à monter dans sa ehaise, loraqu'en l'examinant , il découvrit qu'elle avait besoin de réparations , que les resBorta en étaient fhtigués, quelle n'avait pas été visitée depuis plus de trois ans , et qu'enfin il ne serait ni prud^l ni sage de s'y embarquer pour un si ^|ong voyage avant qu'elle eAi passé par Iça mains de son carrossier.
- W5 - S C(m«liIU lesmi^Uml», et s*; prit de tellaiana ifp^ touft a^miuressërent de ^ ranger de «eo avia» ei que lepestUlon Itti-méme» aprè^ afoir reço eoD pourboire, déclara que la voiture n'était paa eu état de courir deux postes sans iFoler eu éclats, Fernand reprit sa lettre à M""** de Mondeberre, et donna des ordres pour qu'on déchargeât la chaise et qu'on renvoyât en radoub à Nantes. Ainsi sou départ se trouva retardé de plus d'une eemaine. Le cœur de l'homme est plein de ruses et de lâches détours. M. de Peveney parut vive* ment contrarié de ce retard et ne se gêna point pour en témoigner son humeur, convaincu et de bonne foi , c'est-à-dire assex fin et asse« baUle pour avoir réussi à se tromper lui-même,
Il n'est pas de position plus propice à l'ennui que celle d'un homme qui , ayant tout arrangé pour son départ et prêt i monter en voiture , se voit arrêté par quelque empêchement imprévu. Jusqu'au montent où l'on pourra partir » on ne sait que devenir ni comment ^nployer le temps. On se trouve sous le coup d'un désqsuvrement qii« rien Qo «aurait oecup^ ni diitraire. On n'a
plus 8008 la main les objets qu'on aimait. Disposée pour Tabsence, la maison est un tombeau où Ton •erre comme une ombre en peine. On n*est plus chez soi , et pourtant Ton n'est pas ailleurs. On supporte d'autant moins patiemment le poids des heures oisives qu'on s'était préparé par avance au mouvement et aux distractions du voyage. C'est là du moins ce qui arriva pour H. de Peveney. 11 n'eut pas atteint le milieu de la journée , qu'il se sentit pris d'une impatience fiévreuse et d'un besoin d'agitation qu'il ne sut comment satisfaire. Il se décida à monter son cheval, dont il n'avait pu consentir à se débarrasser. Une fois en selle , où aller ? Peu lui importait. 11 lâcha la bride au coursier, qui , fidèle à ses anciennes habitudes, le conduisit drmt à Hondeberre.
Cette fois encore M. de Peveney capitula avec sa conscience. Songeait-il à renouer des relations à jamais brisées? sa résolution n'était-elle pas irrévocablement arrêtée? ne devait-il pas, sous peu de jours , s'éloigner pour ne plus revenir? D'ailleurs il n'était plus temps de retourner
en arrière. Déjà Ramponneaa battait le pavé de la cour do château , et une fenêtre venait de 8'entr'ouvrir pour laisser passer la tète d'Alice. Cette entrevue différa de celle de la veille en ce que les cœurs s'y montrèrent moins silencieux et plus à Taise. On ne toucha ni au passé ni à Tavenir ; on se complut de part et d'autre dans la mélancolie de l'heure présente. On s'entretint longuement de la visite de Karl Stein. Fernand parla de ses voyages avec un sentiment de tristesse qui , aux yeux de M'^' de Mondeberre, le revêtit d'un prestige de plus. M'"* de Hondeberre le retint à dîner. Il s'en défendit d'abord ; puis il se dit qu'ayant dû partir le matin , il manquerait de tout à son gtte. Gaston se présenta sur le soir. En revoyant M. de Peveney , dont le souvenir ne l'avait pas occupé six minutes en trois ans , il témoigna une joie bruyante et l'embrassa avec eiïOsion. Sur ces entrefaites arrivèrent deux ou trois gentilshommes du voisinage. La conversation s'engagea. Â cette époque, la politique agitait fort les esprits en Bretagne. On discuta les questions du jour. Indifférent d'abord à ce qui
PEaHARD. 13
se disait autour de lui, Fernand en vînt bi^lM à se mêler à Tenlretien. Il finit pars'y oublier et par goûter à cette discussion d'iniéréis positifs un charme qui lui parut tout nouTeau. Au choc des idées, il sentit se réveiller et vibrer dans sa poitrine les nobles instincts que le trouble des passions y avait longtemps étouffés , Tamour de la patrie , la haine de rinjustice , le culte d« la vérité , Tenthousiasme qu'allume chez les âmes bien nées toute action grande et généreuse. Il comprit qu'il est pour Tambition de Thomme des luttes belles et fécondes. Il se retrempa aux réalités de la vie ; comme le géant de la Fable, en touchant la terre il retrouva ses forces.
Rentré chez lui, M. de Peveney brâla la lettre d'éternel adieu qu'il avait écrite le matin à M*'* de Mondeberre,et le lendemain il trouva un prétexte qui lui fit une obligation de retourner le soir au château. Il en est des âmes aux prises avec la douleur comme du chêne et du roseau battuspar le vent de la tempête : où les fortes se roidissent et succombent, les faibles plient et se relèvent. Ainsi, Fernand subissait déjà des influences
amollissantes. Il élail toujours décidé à partir, et n'imaginait pas que le remords qui le consumait dât jamais s'apaiser ni s'éteindre. Il s'interdisait tout espoir et continuait de se regarder cominc retranché du nombre des vivants. Toutefois , il ne partait pas ; les impressions terribles s'effa^ çaient chaque jour, et ses facultés de souffrir, usées déjà par la solitude, achevaient de s'amorlir dans l'atmosphère des douces relations. Quoique dans un avenir encore lointain , on pouvait croire sa guérison d'autant plus probable, que, la jugeant lui-même impossible, il ne faisait rien pour y résister. Un soir , en rentrant , il aperçut dans la cour sa chaise réparée et garantie jusqu'au bout du monde. Il donna des ordres pour qu'on kl remisât, et le lendemain il écrivit à son notaire pour lui enjoindre d'ajourner la mise en vente de ses propriétés.
Cependant la vie du château avait pris une face nouvelle. M'^« de Mondeberre se relevait comme un beau lis. L'éclat de la jeunesse et de la santé reparaissait peu à peu sur ses joues; l'azur de ses yeux s'était éclairci ; son corps av^it
rciroové celle démarche souple el légère que donnenl la joie cl le bonheur. Âpres avoir grandi dans la soliiude et s'être développé dansTabseuce, Tamour de celle enfant venait de se changer en une passion exallée et profonde. Comment aurailil pu en arriver autrement? Ce jeune homme qui avait disparu tout d'un coup comme em|)orlé par un orage , et qui revenait , après trois ans d'une vie errante, pâle et souffrant , mystérieux el sombre, réunissait toutes les conditions nécessaires pour frapper vivement une âme de vingt ans , déjà depuis longtemps éprise. Alice n^échappa point aux poétiques séductions du malheur : son imagination acheva ce que son cœur avait commencé.
11 n'en fut pas ainsi de M''^ de Mondeberre , qui observait d'un œil à la fois inquiet et charmé les changements qui s'opéraient sur le front el dans l'humeur d'Alice ; sa prudente sollicitude ne s'en alarmait pas moins que sa tendresse ne s'en réjouissait. Pleine de confiance dans la loyauté de M. de Peveney, ce jeune hommes pourtant la troublait malgré elle. Que savait-elle de son
passé? que pouvait-elle présumer de ses sentiments? Devait-elle, par une lâche complaisance, encourager une intimité qui pouvait ruiner de fond en comble la destinée , déjà trop compromise , d'une fille adorée? Elle éprouvait, depuis le retour de Fernand, un inexplicable malaise, et parfois son àme frissonnait sous de vagues pressentiments. Après avoir vainement attendu qu'il déclarât ses intentions , M°>® de Mondeberre se décida sans efforts à prendre elle-même Tinitiative , un soir qu'ils marchaient tous deux dans une allée du parc.
c Monsieur de Peveney , lui dit-elle , je vais TOUS parler avec une franchise à laquelle je tous ai depuis longtemps habitué , et qui ne messied pas, j'en ai la conviction , à la noblesse de votre caractère. Je n'hésite pas plus à vous confier mes scrupules et mes terreurs que je n'hésitai, voici bientôt trois ans, à vous révéler mes rêves et mes espérances. Vous m'avez déjà entendue. Vous comprenez que votre présence ici ne saurait être indifférente, et que, si vous ne pouvez rien pour mon bonheur, vous me devez de ne rien 6ter à
mon repos. Sans doute il m'en coûtera de vous perdre ; maïs , quelque rigoureux que m'apparaisse le sacrifice, je me résignerai plus aisément à vous pleurer toute ma vie qu'à vous maudire seulement une heure. Décidez donc vous-même de la nature des relations qui doivent désormais exister entre nous. C'est vous seul que j'en ferai juge. Je ne sais rien de voire passé et j'en respecte le mystère. Vous avez souffert, et mon cœur vous absout. Pour le reste , je m'en repose sur votre probité , vous estimant assez pour ne pas craindre d'affirmer devant Dieu que vou8 êtes incapable de prétendre à un titre dont vous vous sentiriez indigne. >
Ces paroles éclairèrent M. dePeveneysur le véritable état de son cœur et l'amenèrent forcément à s'expliquer avec lui-même. Ainsi accusée , la position était claire et nette. Pris au dépourvu , Fernand ne devait plus songer à s'esquiver par d'hypocrites détours. Toutes lesissaes étaient fermées ; impossible d'éluder plus longtemps la conclusion qui lui était si loyalement offerte. Son premier mouvement fut d'obéir au
crî de 8a conscience et de se condamner à un exît éiernel ; mais il n'élait pas homme à trancher d'un seul coup le nœud de sa destinée. Il s'agîseait pour lui de rompre le dernier lien qui le rattachât à la vie : il recula devant Ténormilé du sacrifice ; du moins il voulut voir, avant de s'immoler, s'il ne lui restait pas quelque moyen honnête de composer avec son passé et de transiger avec ses remords.
c Madame, répondit-il, la sagesse et la bonté s'expriment par votre bouche. Je vous admire autant que je vous aime. Si je ne cédais qu'à la voix de mon cœur, je serais déjà à vos pieds ; mais j'ai traversé tant de mauvais jours , mon àme en est encore si remplie de trouble et d'effroi, qu'avant d'accepter le bonheur, je vous dois d'examiner si j'en suis digne. Si demain je ne reviens pas , pleurez sur moi , madame ,n car je vous aurai vue ce soir pour la dernière fois. Si je reviens, ouvrez les bras à votre fils.
— Allez, mon enfant, ajouta M"® de Mondeberre avec mélancolie ; si vous ne revenez pas ,
ce n'est pas fteulement sur vous que mes larmes devront couler, i
Fernand passa la nuit qui suivît ce court entretien dans une agitation qu'il est aisé d'imaginer. Il descendit impitoyablement en lui-même; ce qu'il y vit de plus clair , c'est qu'il aimait W^^ de Mondeberre. L'amour est ingénieux et fécond en ressources de toute nature. Après s'être laissé outrager par l'ombre irritée d'Arabelle , M. de Peveney se laissa doucement attirer par l'image souriante d'Alice. Il alla d'abord de Tune à l'autre , ne sacbant à laquelle des deux se rendre : il finit par s'abandonner insensiblement sur la pente des espérances. Il déploya un art infini à grouper tous les raisonnements qui pouvaient l'excuser à ses propres yeux. N'avait-il pas assez souffert? le châtiment n'avait-il pas dépassé la faute? devait-il sacrifier sa vie tout entière à un passé irréparable? Après s'être attendri sur lui-même « il s'attendrit sur M^* de Mondeberre. Il se demanda avec sévérité s'il pouvait se regarder comme dégagé de toute réparation envers cette enfant dont il avait si fatalemeat
entamé la destinée? Était-il juste de soumettre an martyre de Texpiation cette virginale beauté? faltait-il entraîner dans le naufrage de la passion cette âme chaste et pure qui n*avait jamais cherché les orages? EtM°^® de Mondeberre, ne lui derait-il rien ? Cette femme si noble et si généreuse, cette mère si tendre et si dévouée, la condamnerait-il à voir la jeunesse de sa iîlle pâlir et se consumer dans les larmes? Toutes les réflexions qu'il aurait dû faire trois ans auparavant, il les fil à cette heure. Il érigea ses penchants en devoirs pour s'y livrer sans^ remords. Il déplaça sa conscience , qui devint ainsi complice de son cœur. Puis il appela à son aide Karl Stein, avec qui , depuis quelques semaines , il avait renoué les relations longtemps interrompues. Il relut toutes les lettres qu'il avait reçues de lui en dernier lieu. Elles respiraient toutes une affectueuse et saine raison. Toutes conseillaieni à M. de Peyeney de se préserver des exagérations du désespoir et d'attendre patiemment le retour des jours meilleurs. Fernand y chercha des encouragements ; il amollit le sens des phrases ; il y
iFOuva tout ce qo'il voulut y trouver. Enfla il se dit qu'il n'élait pas question d'un mariage brusque et précipité, qu'il s'agissait seulement de s'engager dans l'avenir, et que d'ici là les teintes funèbres achèveraient de s'effacer.
C'était une àme faible, noble pourtant. Lorsque, après une nuit de luttes et de combats intérieurs , il se fut décidé à retourner à Mondeberre, Fernand se demanda si, en fin de compte, il était véritablement digne du bonheur qu'il allait accepter. A cette question , il se troubla, et tous les scrupules qu'il était parvenu à étouffer revinrent l'assaillir en foule ; seulement , an lieu d'Àrabelie, c'était Alice, cette fois, qu'il craignait d'outrager. Était-tce bien à lui qu'il appartenait de cueillir celle fleur d'amour, de grâce et de jeunesse? Était-ce dans un cœur dévasté qu'elle devait achever de s'épanouir? N'allait-il pas abuser de la confiance de M"*® de Mondebene et surprendre sa religion? Dans son effroi, il se décida au seul parti qui convint à un iiomoèie bomme : il résolut de soumettre son patsé à
M"»® de Mondeberre et de ne prendre pour juge qu'elle-même.
Ce fui dans celte louable inlenlion qu'il se rendit au château. M™^ de Mondeberre attendait seule dans le parc Theure qui devait couronner ou ruiner à jamais son espoir. Alice ne se doutait de rien. En a percevant M. dePcveney, M"* de Mondeberre dissimula mal un mouvement de joie que ne put réprimer entièrement sa dignité de femme et de mère. Elle ne vit et ne comprit qu'une chose : c'est que le retour de Fernand lui présageatt le bonheur de sa fille. En se trouvant vis-à-vis d*elle , ce jeune homme n'osa pas d'abord troubler la douce sécurité que sa présence avait fait naître ; il laissa l'illusion grandir et se développer au point qu'il eût été cruel de la désabuser ; puis enfin , lorsqu'il s'y décida , il recula devant l'impossibilité d'un aveu qu'il avait de loin jugé si facile. C'est qu'en effet , pour ouvrir un pareil cœur et pour en étaler sans pitié les plaies et les infirmités , il n'eût pas fallu une volonté faible, non plus qu'un médiocre courage. Et c'était à M"® de Mondeberre , à celte âme droite
qui n'avait Jamais fiéchi , à celte chaste imaginalion qui n'avait pas louché , môme du bout des ailes y aux fanges de la vie ; c'était à celte honnête et immaculée créature que Fernand s'était promis de confier le triste roman qui venait de clore sa jeunesse ! C'était M*"* de Mondeberre , la sainte femme , la noble veuve, la tendre mère, qu'il s'éiait proposé de promener dans les détours tortueux d'un abîme où lui-même ne plongeait ses regards qu'avec épouvante l Qu'auraitelle pu comprendre à toutes ces misères? Elle aurait refusé d'y croire , ou s'en serait éloignée avec un sentiment de pitié mêlé de dégoût. Ce qui devait arriver arriva. M. de Peveney faillit une fois encore à sa résolution. Il éluda répreuve à laquelle il devait se soumettre , et comme il s'était engagé par sa seule présence et qu^îl n'était déjà plus temps de retourner sur ses pas , il s'abandonna cette fois encore au courant de sa molle nature.
Après qu'il eut expliqué nettement ses prétentions à la main d'Alice : c Mon enfant , lui dit M"*" de Mondeberre d'une voix émue, vous savei
que depuis longtemps je vous ai donné ce nom. Puisque vous racceptez , c'est que vous en êtes digne. Vous réalisez ainsi le plus doux rêve de ma vie; vous exaucez en même temps les derniers souhaits de votre père. Cependant il vous reste encore à gagner le cœur de ma fille : essayez, mes vœux sont pour vous, et je ne demande qu'à reposer mes regards sur le tableau de vos amours mutuelles. Alice ne m'a rien dit de ses sentiments; je ne Tai point entretenue de mes espérances; puissent nos deux âmes, déjà si étroitement unies, achever de se mêler et de se fondre dans la vôtre ! >
Celte journée s'écoula dans une douce intimité. Alice n'était point dans le secret de son bonheur , mais elle en avait comme un confus pressentiment. Elle observait avec inquiétude je ne sais quoi d'inusité sur la figure de sa mère et dans l'attitude de Fernand ; elle voyait avec émoi leurs regards se rencontrer et se sourire, et lorsque M. de Peveney se fut retiré après lui avoir baisé la main pour la première fois , elle pâlit , se troubla et s'échappa , éperdue et tremblante.
Celte nuit ne fut guère plus calme pour Fernand que ne TavaU été ia nuit précédente. Il était dans la nature irrésolue de ce jeune homme de tout gâter et de ne savoir jouir de rien. Il y avait en lui, comme chez la pUipartdes hommes, deux êtres , ennemis acharnés , qui combattaient sans paix ni trêve ; et comme le vaincu insultait toujours au vainqueur , de quelque côté que penchât la balance , il se trouvait que la joie du triomphe éuit toujours empoisonnée par les clameurs de la défaite. Ainsi, à peine fut-il sorti du château , qu'il eut à essuyer les cris et les reproches de sa conscience révoltée. Heureusement il avait Texpérience de ses rébellions , et n'ignorait pas comment on les apaise. 11 chercha dans son amour la justification de sa faiblesse , et , comme pour achever de s'absoudre , il répondit solennellement à Dieu du bonheur et de la destinée d'Alice.
Cette lutte fut la dernière. Il avait fait à ses scrupules et â ses remords la part assez large, assez belle. Le temps était venu d'en finir avec le passé ; Fernand le précipita dans l'éternel ou-
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bli , cmmne un navire qu'on coule à fond , ou comme an cadavre qu'on jette à la mer ; puis , par an de ces brusques mouvements de résolution que parfois la passion imprime aux esprits les moins résolus, il s'élança, libre et joyeux, vers les félicités que lui promettait l'avenir. Ce fut en lui une soudaine et complète transfiguration. Il sentit la jeunesse aiSuer à flots pressés dans son sein, et, dans l'ivresse de son être régénéré, il poussa vers le ciej un cri d'amour et de bénédiction. Heureux , beureux enfin , il touchait au port ; il apercevait les rivages enchantés et paisibles vers lesquels il avait toujours soupiré ! Du haut de la rude montagne qu'il venait de gravir, ii saluait avec des transports pleins de larmes Mondeberre, qui lui apparaissait comme une terre promise , couverte de fruits et de fleurs.
Il ne s'était pas couché delà nuit. Il ouvrit sa fenêtre, s'appuya sur le balcon et regarda le jour se lever. Regarde-le, jeune homme infortuné , ce jour radieux et pur qui se lève sur tes espérances. Savoure à longs traits cet air enivrant qui t'inonde. Double , triple les facultés qui te rcs-
lent pour le bonheur. Ne repouMe aocnne des sensaltODS que t'apporte lèvent du matin ; laisse la brise rafraîchir ton front et Tillosion caresser ton âme. Hàte-toi de Yivre, hâle-toi d'aimer ! La nature est immortelle, mais Thomme n'a pas même un jour.
Après avoir vu le soleil monter à l'horizon , Femand , épuisé par tant d'émotions , se jeta tout habillé sur son lit. Il s'assoupit dans la joie de son cœur, et cependant il fit un rêve étrange, il rêva qu'il était couché vivant dans un cercueil de plomb, et que, sous le couvercle à demi soulevé, il voyait une jeune et belle fille , aux cheveux d'or , aux yeux d'azur, qui le regardait en souriant et lui tendait la main en disant : c Ami , lève-toi 1 ) Mais toutes les fois qu'il essayait de se lever et de prendre la blanche main , le couvercle de plomb retombait sur son front et lui meurtrissait le visage. 11 luttait depuis près d'une heure contre cet horrible cauchemar, quand il se réveilla en sursaut et sauta à bas de son lit. La porte de sa chambre venail de s'ouvrir , et il se trouva face à face avec un personnage qu'il con-
naissait trop bien. Fernand pensa d'abord qu*9 n'était pas bien éveillé , et que c'était la suite de son révc. 11 fit deux pas en arrière; l'étranger en fit deux en avant , puis ils restèrent à se regarder l'un l'autre. Gel homme était si changé, que M. de Peveney, au premier abord , le devina plut^ qu'il ne le reconnut. Son teint avait bruni; son front s'était bronzé ; sa barbe longue , épaisse et noire, contribuait à donner à ses yeux une expression sauvage et farouche. Toutefois, il n'y avait dans son attitude, comme dans son costume, rien que de simple, de grave et de sévère.
c Monsieur , dit-il enfin , voici deux ans que je vous cherche.
— Je l'ignorais , monsieur , répliqua Fernand d'une voix altérée, mais calme.
— Vous êtes, monsieur, un trop galant homme, reprit le comte de Rouèvres , pour que mon apparition ait rien qui vous doive surprendre. Vous n'ignoriez pas que tôt au tard nous nous reverrions à coup sûr. Cependant , s'il était besoin de vous expliquer quel sujet m'amène pour la
— 214 — ' deuxième fois chez vous , je m'y résignerais tolontiers.
— Je vous comprends, monsieur, reprit M. de Pevency. Je dois convenir pourtant que je m'attendais peu à l'honneur de votre visite. Je croyais nos comptes réglés depuis longtemps; en consultant mon cœur, je vous croyais suffisamment vengé.
— Suffisamment vengé! s'ériaM. de Rouèvres en réprimant aussitôt un mouvement de sombre courroux. Si , après avoir consulté votre cœur, vous voulez prendre la peine d'interr(^er le mien, vous comprendrez, monsieur, reprit-il avec sang-froid , que vous vous êtes singulièrement abusé. Daignez m'écouter ; ce sera Taffiaiire d'un instant.
— Veuillez vous asseoir , dit M. de Pevcney en lui indiquant un siège.
— C'est inutile , répliqua H. de Rouèvres ; je serai bref. Ce que j'ai à vous raconter, vous le savez d'ailleurs mieux que moi-même. Vous m'avez arraché le cœur, vous l'avez foulé sous vos pieds ; vous avez perdu mon âme, vous y avez étouffé h
foi, la confiance et l'amour, pour y subslilaer le désespoir, la colère et la liaine. Vous m'avez fait méchant, cruel et solitaire. Me voici vieux, brisé avant Tâge , mort à tout ce qui rend la vie supportable, et ne vivant plus que de ce qui lue. Vous cependant, vous êtes jeune et libre. Un jour, et ce jour n'est peut-être pas loin , vous vous emparerez de tous les biens que vous m'avez ravis. Vous aurez une femme aimée , et vous oublierez dans ses bras le drame épouvantable dont vous aurez été le triste héros. La famille vous comblera de ses bienfaits ; vous vieillirez doucement, honoré et respecté, au sein du bonheur. Et je serais suffisamment vengé ! Mais, monsieur , vous n'y pensez pas , ajouta<t-il en élreignant de sa main le bras de Fernand; vous ne savez donc pas ce que j'ai souffert ! vous ne savez donc pas ce que je souffre encore I Si je pouvais vous ouvrir ma poitrine , vous y verriez les tourments de l'enfer. Suffisamment vengé! Dites , monsieur , parlez, était-ce de vous que je me vengeais, lorsque rinfortunée dont j'avais cloué l'amour à votre indifférence se débattait comme
un corps plein de ?te qu'on aurait lié à un cadavre? Était -ce vous que je frappais , lorsqu'elle séchait dans les larmes et dans la honte ? Est-ce pour racheter vos égarements qu'elle est morte loin de la patrie , dans une salle d'auberge , sans autre pilié que la vôtre? Gomment n'avez-vous pas compris que vous n'étiez alors que l'instrument de ma vengeance , et que je chercherais à le briser , cet instrument fatal , à partir du jour oà il aurait consommé son œuvre? Vous m'avez servi à souhait, M. de Peveney. Je n'oserais même pas affirmer que vous n'êtes point allé au delà de mes espérances. Quoi qu'il en soit, c'est* à votre tour maintenant.
— Âvez-vous des armes? demanda Fernand d'une voix ferme.
— Oui.
— Un témoin ?
— Un ami m'accompagne, i
M. de Peveney se souvint que Gaston se trouvait dans le voisinage. H l'envoya quérir, et, en l'attendant, il écrivit à la hàle ses dernières dispositions. M. de B... arriva. Après lui avoir ex-
expliqué en deux mots de quoi il s'agissaii : c Gaston, lui dît-il, si je suis lue, vous direz à M*"' de Moudeberre que ma dernière pensée a été pour elle. »
Cela dit, tous deux montèrent dans la chaise de M. de Rouèvres, qui leur en 6t les honneurs avec politesse. La voiture partit au galop des chevaux , et , sur Tindication de Gaston , après avoir suivi quelques instants le bord de la Sèvre, elle tourna le coteau pour s'enfoncer dans un sentier qui se perdait sous un bois de chênes.
Quelques heures après le lever du soleil , de lourdes vapeurs s'étaient amassées au couchant et avaient fini par se condenser en nuées épaisses qui envahissaient peu à peu Thorizon, et se détachaient comme une chaîne de montagnes sur Tazur embrasé du ciel. La nature semblait frappée de stupeur et d'immobilité. Pas un cri , pas un tressaillement, pas un souffle. Les feuilles languissaient dans Tair stagnant ; les oiseaux se taisaient; les fleurs endolories se penchaient sur leurs tiges.
M"^ de Mondebcrre et sa liUe se tenaient assises sur le bord d'une pièce d*eau située à l'extrémité du parc, petit lac ombragé de saules, qu'alimentait le cours habilement détourné de la Sèvre , et qu'animaient les évolutions de deux cygnes. Alice était inquiète, agitée ; sa mère l'observait avec complaisance , et se plaisait à prolonger ce trouble et ce malaise dont elle avait le secret dans son cœur et la guérison sous la main. Après avoir causé de toutes choses, excepté de celle qui les préoccupait toutes deux, M"'^ de Mondeberre sut adroitement amener l'entretieni sur un terrain qu'Alice n'abordait jamais sans humeur et sans impatience. Après l'y avoir attirée par d'insensibles détours :
€ Mon enfant, ajouta-t-elle, au risque de t'irriter , et dussé-je passer à tes yeux pour la plus prêcheuse des mères, j'en reviens à dire que ton cousin Gaston a raison. Il n'est pas juste, il n'est pas convenable qu'une belle et charmante fille comme mon Alice ensevelisse dans la solitude les plus belles années de sa jeunesse. Toute &me ici-bas a ses destinées à remplir ; nulle ne saurait
s'y dérober sans faillir à la mission qu'elle a reçue de Dieu.
— Quelles destinées? quelle mission? répondit Alice avec vivacité. Dieu ne m'a donné d'autre mission que de t'aimer et de le servir.
— Oui, tu es une fille adorable ! s'écria M™« de Mondeberre avec effusion ; mais , chère enfant , cela ne suffît pas. 11 est des devoirs , des joies et même des douleurs auxquels toute créature doit se soumettre sous peine de manquer à sa destination. Aimer, se dévouer et souffrir, c'est, mon enfant, la commune loi.
— Aimer? dit Alice ; est-ce que je ne t'aime pas? Se dévouer? est-ce ma faute, si tu m'as fait le dévouement si facile? Souffrir?... »
A ce mot , elle s'interrompit et n'acheva pas ; son jeune sein se souleva, et deux larmes brillèrent au bout de ses longs cils.
i Tiens, ma mère, reprit-elle presque atissitôt, laissons là toutes ces subtilités auxquelles je n'entends rien. Je vois seulement où tu veux en venir. Je ne m'irrite pas de ton insistance, parce que rien de toi ne saurait m'irriter ; mais si tu
veux qae je le le dise , mon cœur en gémit, et ma lendresée s'en alarme. Mon amour t'est donc à charge, que tu es si impatiente de le partager? Elle te pèse donc bien cette vie à deux qui me parait, à moi, si légère ? Va, tu n'es qu'une ingrate qui ne sait pas aimer! ajouta-t-elie en s'abandonnant avec une molle résistance aux bras caressants qui s'empressèrent de l'enlacer.
— Allons, pardonne-moi, dit W^ de Mondeberre. Après tout, je ne demande et ne cherche que ton bonheur. Puisque tu es heureuse ainsi, et que ton cœur n'aspire pas à des félicités plus grandes , je ne te tourmenterai plus. Je t'ayoue pourtant qu'il me souriait d'être grand'mère et de bercer mes petits-enfants. Et puis il s'offrait un parti qui me semblait devoir te convenir. Tu ne veux pas ; qu'il n'en soit plus question.
— Encore quelque fat que t'aura proposé cet impitoyable Gaston? répliqua l'enfant d'un air dédaigneux et mutin.
— Mais non, reprit M"® de Mondcberre ; celui-là n'est pas un fat, et s'est bien proposé luimême. Je dois même ajouter que je n'ai pas osé
prendre sur moi de le décourager tout d'abord , car j'avais cru remarquer que tu le recevais sans trop de déplaisir.
— Je le connais , ma mère ? s'écria la jeune fille, qui sentit tout son sang lui monter au visage.
— Tu le connais un peu , dit M"« de Mondeberre; c'est un gentilhomme de nos voisins que je tiens en grande estime, et à qui j'aurais confié sans hésiter le bonheur de ma fille adorée. »
Alice regarda sa mère, qui souriait avec amour et paraissait appeler sur les lèvres tremblantes de l'enfant le nom qui n'osait point s'échapper de son cœur. Elle hésita ; en moins d'une seconde , ses joues pâlirent et se colorèrent du plus vif incarnat. Elle doutait, elle hésitait encore.
c C'est lui! » s'écria-t-elle enfin en tombant tout en pleurs sur le sein maternel , lorsque M"^® de Mondeberre lui ouvrit ses bras.
En cet instant, la détonation de deux coups d(t feu retentit au loin. Ce bruit éveillait toujours dans le cœur de M°^° de Mondeberre de lugubres échos : elle frissonna ; mais ce ne fut qu'une impression presque insaisissable qui se perdit bien
vile dans la joie des épanchementa el des confidences mutuelles. Qui pourrait dire Tivresse de ces deux âmes qui , après trois années de souffrances silencieuses , après avoir , durant trois ans, tendu en secret vers le même but, touchaient enfin à la réalisation de leurs rêves et se rencontraient dans un même sentiment de bonheur? Il est si doux de revenir à deux sur les douleurs du passé, lorsque le présent nous sourit et que Favenir est plein de promesses ! Il est si charmant de se confier Tun à Tautre ce qu'on a pleuré , ce qu'on a souffert , quand les mauvais jours sont finis, et que la vie n'est plus qu'une fête !
Alice el M°^® de Mondeberre étaient restées assises au bord de l'eau. De la place qu'elles occupaient, elles pouvaient voir, à travers la ramée , la petite porte du parc. Il y avait plus d'une heure qu'elles étaient là , s'oubliant en projets enchantés, allant tour à tour et sans se lasser des jours écoulés aux jours à venir, s'emparant de la vie et la disposant a leur gré, quand tout à coup la porte du parc s'ouvrit pour donner passage à deux hommes de la campagne qui por-
taient à bras un lii de feuillage sur lequel gisait un corps inanimé. En apercevant à travers les branches le funèbre convoi qui s'avançait lentement, M"^* de Mondeberre et sa fille se levèrent, et, s'en étant approchées, elles reconnurent M. de Peveney, qu'on rapportait mortellement blessé. A cause de la proximité, Gaston avait jugé convenable de faire transporter Fernand au château, tandis qu'il allait, lui, au galop de son cheval, chercher à la ville voisine des secours , hélas I inutiles.
Quand on l'eut déposé sur le gazon , Alice et M"*' de Mondeberre virent sa poitrine trouée et sanglante. Elles s'étaient agenouillées chacune ii'un côté du brancard : l'une, froide et immobile comme ces statues de marbre qui veillent au pied . des tombeaux; l'autre, laissant son cœur éclater en sanglots.
c Bfon fils ! > disait M"** de Mondeberre en le baignant de pleurs.
Alice ne pleurait pas. Elle pencha son visage sur le front de son pâle fiancé.
« Ami de mon cœur, entends-moi ! lui ditelle. Je t'aime , je t'ai toujours aimé. Je n'étais
qu'une enfant que je f aimaÎ8 déjà. Tu vas emporter ma vie tout entière. Mon amant ! mon époux ! jeune et cher compagnon de mes belles années ! je te dis adieu , doux espoir ! Je ne sais si je te survivrai ; mais si je le survis , mon Fernand, ce sera pour porter ton deuil et pour chérir éternellement ta mémoire.
— Hélas ! murmura Femand , vous me faites mourir deux fois. >
11 ne put en dire davantage.
H tourna tour à tour vers chacune de ces deux femmes^ un regard mourant q^ue Famour animait encore ; puis, au bout de quelques instants, ope main dans la main d'Alice, Taulre dans celle de sa mère , il expira.
c Ah ! ma fille ! ma fille infortunée ! s*écrià M*"® de Mondeberre en se jetant sur Alice.
— Veuve comme toi, je vivrai comme toi, ma mère, i
Et la noble enfant appliqua ses lèvres sur la main glacéQ de Tamant qu'à la face du ciel elle venait d'épouser dans son cœur.