‹ La chasse au romanChapitre 5 sur 10 · FERNAND · texte numérisé non relu

FERNAND

: et ^M^'^"^^' JTaleft Sandean.

BRUXELLES

SOCiliTÉ BELCIB DE UBBAIRIR iUOHAN ET C*.

FERNAND DE FBTBIfCT A KARL STEIN.

Tu Tas Toola , je suis parti , )'ai fui. D'ail«* leurs , j*étais au bout de mes forces et de moa courage. Quelle yie ! quel enfer ! Non , il n'est pas d'enfer qui ne soit doux après une pareille Tie. D'où vient donc que mon cœur est triste jus* qu'à la mort? d'où vient qu'au lieu de l'enivrer , le sentiment de sa prochaine délivrance le lor-^ lure et le déchire? Tu m'avais promis la joie dv prisonnier qui voit tomber ses chaînes : les cri» seuls de mon désespoir ont salué jusqu'ici mon acheminement à la liberté» Combien de temps ar duré ce voyage ? Un jour , un siècle , je ne saisw

Les arbres qui fuyaient sur le bord de la route m'apparaissaient comme des ombres éplorées; j'entendais des sanglots dans les sifflements de la bise. Pourrai-je dire jamais les luttes et les combats que j'ai livrés et soutenus contre moi-même .durant ce funeste trajet? Une fois, ne sentant plus en moi Ténergie de ma résolution , j'ai fait tourner bride aux chevaux, ; maia ea aqperccvant, du haut d'uuQ colline , Paris comme un gouffre béant à Thorizon, saisi d'épouvante , j'ai consulté mon cœur et repris tristement le chemin de la solitude. J'anriveenfin : j'ai revu sans plaisir et ^ns émotion les ombrage» paternels et la de- Vieure où je suis né. Ma tète est en feu ; une ardente inquiétude m'agite et me dévore. Que se passe-t-il ? que va-t-il se passer? Que résultera-t-il du coup affreux qu'il me reste à porter? A ces questions , ma raison se perd. Toi dépendant , unique confident de cette lamentable histoire, prends pitié de deux infortunés ; soutiens-les l'un et l'autre dans cette dernière épreuve. Dirige la main qui veut et qui n'ose frapper; le coup porté , sois tout entier à la victime.

KARL 8TB1N A PERNAND DE KTElfBT.

Dn calme , du sang-froid ! Tâchons de ne point mettre à tout ceci plas de solennité que la situation n'en comporte. Dis-toi bien d'abord qu'il ne t'arrive rien que de simple et de très-vulgaire : tous les hommes ont passé par là. Ton histoire court les rues ; tu Tas coudoyée vingt fois sans t'en douter. Ne le flatte donc pas de l'idée que lu as ouvert une nouvelle voie , et que lu explores en ce moment des terres inconnues et des landes désertes.Sache, aucontraire,que tu viens d'entrer dans un chemin battu , où tu ne saurais manquer de rencontrer bonne et nombreuse compagnie. Je conviens que la route est rude, et que tous ceux qui l'ont faite avant toi n'en ont emporté ni les ronces ni les épines ; mais il ne faut , pour en sortir, qu'un peu de courage et de volonté : nous en aurons, Fernand; tu me l'as promis, et j'y compte.

Tu es parti , c'est bien. En ces sortes d'exécutions t mieux vaut frapper de loin que de près ; h

main est plus ferme , le trait plus assuré. On n*assiste point aux convulsions de la victime, on n'entend pas ses cris, on ne Toit point ses larmes , et Ton échappe ainsi au spectacle le plus déplo* rable que puisse offrir la passion aux abois. Ajoute que la victime elle-même en est plus calme et plus résignée, car en ceci les femmes ressemblent fort aax enfants , qui tombent et se relèvent sans pleurer, s'il n'est personne autour d'eux pour les plaindre et pour les consoler.

Tu souffres et tu t'effrayes du coup qu'il te resle à porter: c'est ainsi que , dans les jeunes âmes , il survit longtemps à l'amour un sentiment d'honneur et de probité impérieux autant que la passion. On aime avec sa conscience longtemps après qu'on a cessé d'aimer avec son cœur. Je suis convaincu , toutefois , qu'en retranchant de ses scrupules l'orgueil el la vanité qui s'y mêlent, on se sentirait plus tranquille. Quelleétrange présomption de croire que, parce qu'on quitte une femme , cette femme n'a plus qu'à se jeter par la fenêtre , à moins qu'elle ne préfère se laisser mourir de chagrin! Les femmes en rient

entre elles. Je soupçonne, pour ma part, qu'a leur déplaît moins d'être quittées que nous ne nous plaisons à le croire. La preuve en est que» lorsque nous leur restons, ce sont elles qui nous abandonnent. Rassure-toi donc , et ne t'exagère pas avec trop de complaisance la gravité du mal que tu vas faire ; sois humble , tu seras soulagé. Que se passe-t-il ? Jusqu'à présent rien que je sache. Que va-t-il se passer? Dieu seul le peut savoir. Quoi qu'il arrive, sois sûr que l'harmonie universelle n'en sera point troublée.

Ami , crois-moi , hâte-toi d'en finir avec cette Tie qui n'a plus pour excuse l'entraînement, l'amour et le bonheur; arrache-toi de ce ténébreux abîme dans lequel tu viens d'enfouir les plus belles années de ta jeunesse. Aujourd'hui , il en est temps encore ; demain , peut-être , il serait trop tard. Je ne me donne ni pour un quaker ni pour un puritain : je ne fais profession ni de vertu ni de morale ; je hais les pédants et les cuistres, les hypocrites et les cafards ; mais lorsqu'on s'est attardé trop longtemps dans ces liaisons que réprouve le monde , je sais à quel prix on en sort »

bearenx lorsqu'on peut en sortir ! On 8*y abandonne aisément ; il semble qQ*on sera toujours mattre de reprendre sa place an soleil dans celte société dont on a fait si bon marché d'abord , et à laquelle il faut tôt ou tard revenir. En effet , Toici qu'un beau jour on sent s'éveiller en soi le sentiment de Tordre et du devoir , Tinstinct de la famille, le besoin des affeclîons permises ; mais lorsque, tendant la main vers ces trésors follement dédaignés , nous voulons franchir la distance qui nous en sépare, bien souvent il arrive qu'épuisés par de vains efforts » nous retombons dans le gouffre que nous avons creusé nous-mêmes, et qui finit par nous engloutir. Combien d*exi8tence8 ainsi perdues qui promettaient an début d'être honorables et fécondes I Que d'infortunés , retenus au passé par un clou de fer, qui voient se fermer à jamais devant eui les portes d'or de l'avenir ! Tu es jeune, tu peux tout réparer : hàte-toi, ne croupis pas plus longtemps dans ce bagne infect qu'on nomme l'adultère. C'est toi qui l'as dit, quelle vie ! quel enfer! C'était bien la peine, pour en venir là , de trahir

le plus noble cœur qui ait jamais battu dans une poitrine humaine.

Le jour même de ton départ , je me suis présenté chez le comte. Je l'ai trouvé seul au salon; sous prétexte d'une forte migraine, M"^^ de Rouè^ vres s'était retirée de bonne heure dans son âp' partement. Aussitôt qu'il m'a vu entrer: c Voua savez, m'a-t-ii dit en venant à moi, que Fernand est parti? — Oui , lui ai-je répondu, et je crains que son absence ne se prolonge au delà, de nos prévisions. -—Tant pis, a répliqué M^ de Rouèvres; il nous manquera , nous l'aimons beaucoup. Voua me voyez tout attristé de son départ. Je me suis assis, nous avons cau^é ; ton nom est revenu plus d'une fois dans notre entretien. • J'espère bien ^ m'a-t-il dit « que ce n'est pas un embarras d'af« faires qui l'oblige à quitter Paris : s'il en était autrement, je ne pardonnerais pas à Fernand de ne s'être point adressé à moi. > Il avait remarqué ta tristesse en ces derniers temps , tes attitudes silencieuses , ton air sombre , ton front rêveur ; il craignait que son amitié n'eût été trop discrète et trop réservée. Plus d'une fois j'ai

voula changer le cours de la conversation , mais c^est toujours à toi qu'il a fallu revenir. Ton avenir le préoccupe, c 11 est temps , m*a-t-il dit ^ que Fernaiid songe sérieusement à utiliser les dons que lui a octroyés le ciel. Il n*est pas d*bomme , quelque richement que Tait doté le sort , qui doive se croire affranchi de la nécessité du travail. Nous ne recevons qu'à la condition de rendre , et plus la destinée nous a favorablemeni traités , plus nous avons d'obligations vis-à-vis de nous-mêmes et de nos semblables. Â ce compte, nous avons le droit de beaucoup exiger de notre jeune ami. » Â vrai dire , j'avais le cœur navré de l'entendre parler de la sorte ; j'en rougissais pour loi. Je sais qu'en général on aime à s'égayer aux dépens des maris. Volontiers on se raille de leur fol aveuglement et de leur confiance devenue proverbiale ; mais , quand cette confiance et cet aveuglement ne sont pas autre chose que la noble sécurité d'un esprit honnête et d'une àme chevaleresque , le monde n'en rit plus , et c'est sur ceux qui en abusent que retombent le blâme et la honte. En bonne conscience , t'es-tu jamais

demapdé à quelle sopériorité pertonnelle m dois d^avoîr enlevé à cet homme l^amoor et Thonneur de sa femme 7 Je me suis souvent posé cette question , et je t'avoue brulalemen t que je n'ai jamais pu y répondre. Il est vrai que vis-à-vis de la comtesse , tu as eu Timmense avantage de ne pas être son mari. Et puis, M. de Rouèvres doit manquer nécessairement d'idéal et de poésie! C'est une nature froide et positive qui n'entend rien , je le jurerais, au jargon des âmes incomprises. Il n'en faut pas plus , par le temps qui court, pour tout justifier aux yeux de la passion; seulement les honnêtes gens commencent à trouver que cela fait pitié.

Allons , point de faiblesse ! Les choses se passeront cette fois comme toujoiurs : larmes , sanglots, imprécations , prières ; on voudra se tuer, on se consolera.

FBRNAND DE PEVENET A KABL STBIN.

Eis la lettre que je reçois. Si telle est sa douleur pour une séparation qu'elle croit momenta*

née, quel sera son désespoir lorsqu'elle appr^dra que c'est d'une rupture qu'il s'agit , d'une séparation éternelle ! Tu penses la connaître, tu ne la connais pas ; tu ne sais pas à quels excès la passion peut pousser celte téie exaltée. Orgueil ou pitié» j'hésite et je tremble. Ne bâtons rien , ne précî* pitons rien I C'est un cœur digne à tous égards de soins et de ménagements ; laisse-moi le préparer peu à peu au sacrifice , et Vy conduire , s'il est possible , sans trop de déchirements et par d'insensibles détours. Le ciel m'est témoin que, si je n'écoutais que ma fatigue et mon impatience, j'en finirais sans plus attendre ; mais de quelques ennuis que son amour m'ait abreuvé , je ne puis oublier qu'elle m'aime , et que je l'ai longtemps aimée.

Tu me parles de H. de Ronèvres. Va, cei homme , sans s'en douter, s'est mieux vengé par son aveugle sécurité, qu'il ne l'aurait pu faire en m'immolantau ressentiment le plus légitime. Jamais sa main n'a touché la mienne que je n'aie senti la rougeur de la honte me monter au visage ; je n'ai jamais affironté sans pâlir la sérénité de son

regard et la cordialité de son accueil. La eoii« fiance, restimeetraffection qu'il m*a témoignéeSi auront été mon châtiment et mon supplice. Par quel charme fatal , par quelle pente irrésistible en sommes-nous arrivés, Arabelle et moi, à trahir ce loyal esprit et ce noble cœur ? Hélas I que te dirai-je qae tu ne saches déjà? Tu fus témoin de mon bonheur. Tu sais que ce bonheur fut tel que Dieu lui-même ne m*eût pas infligé une plus rude expiation. Il est un adultère qui va front levé , face découverte. Celui-là du moins a le mérite de la franchise et le courage de la révolte. Il accepte la lutte au grand jour, et n'usurpe pas les bénéfices de la société qu^il ou-^ trage ; il a quelque chose de la grandeur déchue •de range rebelle de Milton. Mais il en est un autre, hypocrite et lâche, vivant de ruse et de mensonge, rampant dans Tombre comme un rep* lile , traînant à sa suite le remords, la peur et la honte. C'est radultèré à domicile : c'est à ce vampire que j'ai donné à sucer le plus pur de mon sang ; c'est ce minotaure qui a dévoré les plus fécondes années de ma jeunesse. La lassitude

cil venue vite, Tennui ne feu pas fait attendre ; c^eat qu*il n'est pas d'amour si vivace qui ne s'étiole bientôt dans une atmosphère si malsaine.

Voici mon plan, tu l'approuveras, je l'espère : écrire de loin en loin à Arabelle ; trouver chaque fois un nouveau prétexte pour prolonger mon absence ; passer insensiblement des expressions de la tendresse au langage de la raison ; éclairer peu à peu son cœur , l'amener par degrés à des sentiments plus paisibles , et la déposer ainsi « sans la briser ni la meurtrir , sur le seuil de la réalité. Je compte sur ton assistance. Nul doute que les premiers cris de sa passion blessée n'arrivent jusqu'à toi. Ménage à la fois et son orgueil et son amour ; laisse-lui croire qu'en la quittant , c'est moi seul que je sacrifie , et que , si son bonheur m'éiaii moins cher que le mien, je serais encore auprès d'elle.

Depuis que ce plan est arrêté, je me sens plus ferme et plus calme. Je viens d'écrire à Arabelle. le me suis épuisé à torturer mon cœur pour en faire jaillir deux ou trois p&les étincelles. Quel ennui I Si tu as un ennemi ^ souhaite-lui d'avoir à

écrire une leitie d'amant i la femme qa^il ii*alnie plus. Autant yaudrait soniBer sur lea een^bea dllion pour en tirer un pea de flamme.

KARL 8TBIN A FBRNAND PB PB^Iin.

Ah I faible, faible cœur ! Ainsi, pour te trou* bler, il aura suffi d'une lettre ! Voici déjà que tu trembles et que tu hésites! voici qu'au lieu d'aller droit au but , tu prends le chemin de traverse ! Si dès à présent tu fléchis , que sera-ce donc lorsque Arabelle, éclairée sur so*n sort, à chaque courrier f enverra sous enveloppe les fureurs d*Hermione, les sanglots d'Ariane et les plaintes de Calypso 1 Enfant , tu n'y résisteras pas ; tu reviendras, esclave soumis et repentant, reprendre le collier de misère. Je ne me diisi* mule pas ce que la position a de pénible et de périlleux : il n'est pas de chaîne , je le sais, qu'il ne soit plus aisé de rompre que ces liens si doux à former; mais si la tâche est rude, la vanité, je le Tai déjà dit, nous en exagère singulièrement les difficultés , et toujours est-il qu'il se faut

garder éetrop prendre au sérieux les lamenta* lioiiade ces belles abandonnées. Il est bien rare , quand nous les délaissons, qu'elles n'aient pas sous la main une consolation toute prête. As-tu remarqué que le chêne ne perd ses feuilles que pour en prendre de nouvelles? Les femmes, en amour, ne font guère autrement.

Tu tiens à connaître mon sentiment sur le plan de campagne que tu t*es tracé ; à quoi bon? Tu ne serais pas homme , si , en demandant un conseil , tu n'étais décidé par avance à ne suivre qne ta fantaisie. D'ailleurs, c'est l'avis d'Arabelle qu'il fendrait avoir en ceci. Pour ma part, j'ai toojours pensé qu'en amour comme en politique, mieux vaut sauter par la fenêtre, au risque de -se rompre le cou , que de se laisser mettre à la porte et traîner dans les escaliers. Je pense aussi qn'en tranchant le nœud gordien, Alexandre le Grand a voulu montrer aux amants de quelle façon ils s'y doivent prendre pour dénouer le lieo qui les blesse.

FERMANB DR PETEfTET A KARL STEIN.

Par goût çt par lempéraiDeiit , je rôpvgne an pariU extrêmes. Souffre donc qae je m^obatine à 9ttivre la ligne de condaiteqae je meauis tracée ; e'e»t une voie lente, mais sûre. Avec an peu de patience et de ménagenent , lea ehoiea auront leur cours naturel , et a^éteiadront sans éclat et aana bruit. Je n'en auia déjà plus aux élana de la passion ; j'ai quitté les cimes brûlantes pour les régions tempérées et sereines. Je ne désespère pais d'y amener doueement Ârabelle. Bien qu'elles se ressentent de cette sourde inquiétude qui précède la fin du bonheur , ses lettres sont plus calmes que je ne devais raisonnablement m'y attendre. Elle en arrivera d'elle-même à comprendre la nécessité d'une séparation ; l'idée que j'en souffre autant qu'elle, et que j'immole mon bonheur au soin de son repos , en vue de sa propre gloire, exaltera ses forces et lui rendra la résignation plus facile. Le temps et le monde feront le reate<

— sole respire enfin , je commence* à renaître.! Tai subi Finflaence de la terre natale ; le gilenc^ des champs est descendu peu à pea dans mo- ^ cœur. Ami, la nature est bonne; vainemeai avons-nous négligé son culte et porté loin d'elle nos désirs et nos ambitions ; mère indulgente, nous n'avons qu'à lui revenir pour qu'elle nooii ouvre aussitôt son sein. Heureux qui sait borner aa vie à l'aimer et à la comprendre I

lia maison s'élève à mi-côte sur le bord de k Sèvre nantaise* dans un petit coin de ce bai monde qu'on peut dire chéri du ciel. Je t'en ai parlé souvent ; mais moi-même qu'en savais-jej alors? Ce n'est qu'au retour des longues jtbsen-i ces, lorsqu'on a pleuré et souffert au loini-qu'onl aime et qu'on apprécie sa patrie. Tu n'as vu nulle part de plus belles eaiix * ni de plus frais ombrages; nulle part, lu n'as rencontré de plu^ riantes solitudes. Les visiteurs que ce pays attird durant l'été s'arrêtent à Glisson, et n'arrivent pafi jusqu'ici, où l'on n'entend que le bruit des écluses. C'est sous ce toit que mon père a vécu , dans le creux de cette vallée, à l'ombre de ces

ilAois, au murmure de ces claires ondes. Sa vie [eiidst sa mort furent d'un heureux et d'un sage. ^ ^'est ainsi que je prétends vivre et mourir. Ce loa^de je sais des hommes et de la passion me suffit. dîJe ne suis point né pour ces orages. Je tiens de jit^moD père des goûts simples, des instincts paisi- Djibles ; comme lui, je passerai mes jours dans la ,r$paix et dans la retraite. Les voies du monde sont trop difficiles : il faut, pour s'y tenir droit et je ferme, un pied plus sûr que le mien. Si j'ai pu, iy avec le cœur le plus pur et les intentions les D plus honnêtes, y glisser dès les premiers pas, ^1 que serait-ce quand j'aurais dépouillé tout à fait a ]as pudeurs et les scrupules du jeune âge ? Je $ m'y perdrais. Je m'en retire dès à présent sans K regret et sans amertume, l'ayant trop vu pour f l'aimer et point assez pour le ha!r. Je conçois i que la société n'approuve pas de semblables prof jets : c'est une maîtresse d'hôtel garni qui tient 8 fort à louer ses chambres; mais comme il se , trouve toujours plus de gens qu'il n'en faut pour les occuper, ne saurait-elle, sans nuire à ses iniérèis , permettre à quelques enfants de la

Bobime dd ^ger bu plein airiet dç iS(^ch^ à la belle éloile? Un tel exemple n'est gnëre contagieux. Je n'ignore aucune des bautes vérîiés qu'à ce propos on a mises en circulation. Je sais qu'un homme n'est compté pour rien, s'il n'esl pas quelque chose» c'est-à-dire s'il n'a pas une position , un état, une carrière. Cependant s'il m'est doux, à moi, de n'être rien ? Si vos emplois ne me tentent pas? Si je ne me soucie ni de vos places ni de vos honneurs ? Si je préfère le silence à vos bruits, le repos à vos agitations et la solitude à vos fêtes ? C'est alors que la société, qui ne supporte point patiemment qu'on puisse se passer d'elle, vous jette à la face les noms d'égoïste et de lâche. À son aise I l'aubépine est en fleur, les oiseaux chantent dans les haies, et mon cheval est là, tout sellé, qui m'attend. Vois mon père d'ailleurs ; il ne fut ni avocat ni député, pas même maire de son village. U ne fut rien qu'un homme heureux ; mais, durant trente ans, son bonheur rayonna comme un soleil sur ces campagnes. Pas un coip de cette terre qu'il n'ait embelli oufertilisé. U a couvert ces coteaux

de pampres, ces champs de blés, ces vergers de fruits. Après avoir écrit avec la bëc^e et la charrue des poèmes qui ne périront pas, il dort en paix sous les arbres qu'il a plantés, et les paysans gardent pieusement sa mémoire. Tel est le sort que j'envje ; mes ambitions ne vont pas au delà, et, quelque fatal qu'il ait été, je ne me repens plus de Fessai que je viens de fSaire, puisque je lui dois d'avoir entrevu de bonne heure et compris le vrai but de ma destinée.

Tu le vois, me voici tout près d'emboucher les pipeaux champêtres ! Paris m'a fait amoureux de l'églogue. À ce compte, tu devjnes aisément l'emploi de mes journées. Jusqu'à l'heure oà }e facteur de la commune passe devant ma porte, je suis triste, inquiet, tourmenté. Quand je l'aperçois de lom avec sa boite en sautoir, ses guêtres de cuir aux jambes et son bâton ferré à la main, mon cœur se serre. S'il me remet une lettre d'Arabelle, j'en brise le cachet avec humeur, et c'est un jour perdu pour la joie ; mais ^u'il passe sans s'arrêter, je sens aussitôt mes popinons qui se dilatent, l'air de la liberté qui

mlnonde, et je pars plus léger qu'un faon courant sur rherbe des clairières.

Je vais à l'aventure où me mène mon cheval ou ma fantaisie. Aujourd'hui pourtant, après Savoir écrit, je pousserai résolument jusqu'au château de Mondeberre. L'histoire du château se cache dans l'ombre des temps féodaux ; la châtelaine est belle encore, et sa destinée est touchante. M"* de Mondeberre perdit, après un an de mariage, son mari, jeune et beau comme elle, tué misérablement par son meilleur ami dans une partie de chasse. Veuve à vingt ans, comblée de tous les dons de la naissance et de la fortune, elle dit au monde un éternel adieu, et se retira avec sa fille, qui comptait quelques mois à peine, dans ce manoir qu'elle n'a plus quitté, malgré les sollicitations de ses amis et de sa famille.

Je n'étais guère qu*un enfant alors ; mais cette histoire, que j'entendais conter autour de moi, prooccupait et charmait à la fois mon imagination naissante. Un soir, j'en entrevis l'héroïne à travers le feuillage éclairci de son parc. Qu'elle

m'apparut belle et charmante ! tnais en même temps qu'elle me sembla imposante et fière ! Je n'oublierai jamais de quelle façon il me fut donné de lui parler pour la première fois.

J'avais seize ans : j'aimais la chasse avec passion. Un jour que j'avais battu sans succès nos landes et nos bruyères , je m'en revenais d'un pas découragé , quand tout à coup mes chiens firent lever un lièvre qui disparut dans un épais fourré. Les chiens l'y suivirent, et moi-même je m'y jetai avec une sauvage ardeur. Toi qui n'as jamais brûlé de poudre qu'au tir , tu ne sais pas quelle fièvre , ou plutôt quel démon s'empare , en ces instants, de notre être. J'éventrai une haie qui me faisait obstacle, et, le visage et les mains en sang , je me précipitai sur la trace des chiens» les animant de la voix , et ne m'apercevant pas que je me trouvais dans une propriété particulière, enceinte de murs et de haies vives. M'étant posté au détour d'une allée, j'attendis mon lièvre, et lui lâchai au passage une charge de plomb dans le flanc. IH-esque aussitôt des cris partirent à quelques pas de moi. Je me retournai et recon-

nus M"** de Mondeberre et sa fille. L*enfant se | pressait avec effroi contre sa mère; celle-ci était p&le et tremblante. Je devinai sur-le-champ ce qui se passait en elle : je compris quels funèbres 1 échos je venais d^évetller dans son cœur , et que j'étais à ses yeux Tappareil vivant du supplice qoi Tavait faite veuve à vingt ans. J'aurais voulu m'ablmer à cent pieds sous terre. Par un brusque mouvement, je me débarrassai de mon carnier et le lançai avec mon fusil par-dessus le mur d'enceinte ; puis, ayant renvoyé mes chiens , je m'a- ▼ançai timide et confus , et balbutiai quelques excuses. M"^* de Mondeberre en parut touchée; elle me sut gré surtout de l'avoir devinée et comprise. Je me nommai : mon nom ne lui était pas étranger ; elle me dit qu'autrefois les Peveney s'étaient alliés à sa famille. J'ignore comment il arriva que nous nous primes à marcher doucement dans les allées du parc , elle appuyée sur mon bras, et moi tenant sa fille par la main. C'était une belle enfant, déjà grave et sérieuse, comme tous les enfants qui de bonne heure ont vu pleurer leur mère. Bien que la douleur eût

terni sur son fS*ont l'éclat de la jeunesse, M"^ de Mondeberre était calme et sereine. Rien n'est bon et sain à la longue comme de vivre avec les mort^. Quand je fus près de me retirer, je lui renouvelai mes excuses. < Si j'étais votre amie, me dit-elle , Je vous ferais dne prière. — Madame , ordonnez ! m'écriai-je. — Je vous prierais, ajoutât-elle , de renoncer à un jeu cruel , irop souvent fatal aux mères et aux épouses. • Dansmontrotfble , je de sais trop ce que je répondis ; mais toujours est-il que je ne chassai plus à partir de ce jour.

Ce fut à peu de temps de là que mon père , n^ayânt pu s'entendre avec l'intendant du château au sujet de prétendus empiétements de terrahi (les domaines de Mondeberre et de Peveney ont de tout temps été limitrophes) , prit le parti de s^adresser à la châtelaine. Il s'ensuivit des relations précieuses ; des rapports fréquents et pre^ que familiers s'établirent entre nos deux maisons. M*"* de Mondeberre était simple, sans ostentation dans son deuil ; elle ne faisait ni spectacle ni bruit de ses pleurs et de ses regrets. On sMmaginàit

dans le pays que ses appartements étaient tendus de noir, et qu'elle passait tous ses jours enfermée, comme Artémise, dans le mausolée de son époux. Il n*en était rien; comme tous les sentiments profonds , sa douleur discrète et voilée se laissait à peine deviDer. Â la gravité d'une vertu toute romaine , elle joignait les grâces naturelles de Tesprit et de la beauté. Elle portait un mort dans son cœur ; mais elle était pareille à ces tombée agrestes qui , n'étalant ni monuinent nijnscrîp* lions funèbres, se cachent humblement sous on tertre de fleurs et de verdure. J'accompagnaismon père au château; souvent j'y allais seul, j'étais jeune : mes sens et mon imagination s'éveillaient ; j'avais les inquiètes ardeurs de mon âge, qu'irritaient encore le silence des champs et la solitude où j'avais grandi. Je voyais M°^" de Hondeberre à peu près tous les jours ; nous avions, le soir, de longs entretiens sous les marronniers du parc. Nous allions parfois avec sa fille nous asseoir sur le bord de l'eau. Eh bien ! tel était le sentigient de respect et d'admiration que m'inspirait cette noble créature, qu'il ne m'est pas arrivé de me

sentir une seule fois ému ou troublé par le charme de sa personne, ni d'emporter, en la quittait, une pensée que j'aurais craint d'avouer hautement devant elle. Mon père mourut. M"*** de Mondeberre m'aida et me soutint dans cette grande épreuve : en pleurant avec moi, elle rendit mes larmes moins amères. Se me rappelle encore ses paroles pleines de douceur, ses conseils remplis de sagesse, c Nous devons , me disait-elle , honorer les êtres que nous avons aimés, moins par nos sanglots que par nos actions , en songeant sans cesse que, tout morts qu'ils sont, ils nous voient ; que , toute heureuse et toute détachée qu^elle est des choses d'icibas, leur àme peut souffrir de nos fautes. > La foi et la piété respiraient dans tous ses discours, avec l'espoir d'une vie meilleure où Dieu réunit pour Télernité les âmes fidèles qui se sont aimées sur la terre. Je ne me lassais pas de l'entendre : en l'écoutant , je me sentais plus fort et consolé.

Cependant je ne tardai pas à être repris de celte turbulente inquiétude à laquelle la mort de mon père avait d'abord imposé silence. Un brûlant

ûéàt de voir et de connattre fempara totHà coup de mon cœur et de tous mes sens. Téuis libre , maître de ma fortune et de ma destinée. Décidé à partir pour Paris , je fis part de mon projet à M"* de Mondeberre , qui n'en parât point surprise, c Vous voulez partir, me dît-elle; c'est tout simple , la curiosité sied à votre âge : il est bon, d'ailleurs, qu'un homme sache ie monde et la vie. Partez donc. À votre retour, vous apprécierez mieux, les biens que vous allez quitter. > Puis elle me parla longuement de ce monde et de cette vie nouvelle que j'allais aborder. Tandis que nous causions, Alice, sa fille, Se tenait près de nous, debout, silencieuse, immobile. Cette enfant m'aimait , et je l'aimais aussi comme tin doux reflet de èa mère. Lorsqu'elle savait que je devais venir, elle allait m'attendre aii bout dii sentier, courait à moi du plus loin qu'elle m'apercevait , et, me prenant par h main , m'amenait triomphante au château. Cette fois, il me fut impossible d'obtenir d'elle un sourire, ni nième un regatd. Je voulus l'attirer, mais elle s'échappa de mes bras. La veille de mon

— Si —

départ, j^allai faire mes adieux à H"*" de Mondeberré. Tous les détails de cette soirée sont aiisti présents à mon esprit que slls dataient d'hier seulement. Le jour tombait, on touchait à la fin d'octobre ; quand j'entrai, un grand feu clair brillait dans Fàtre ; la châtelaine était assise dans Tëmbrasure d'une fenêtre ouverte. Sans se lever, elle me tendit la main et me fit asseoir auprès d'elle ; elle m'entretint encore une foi^ de la mefr semée d'écneils sur laquelle j'allais m'aventurer ; sa voix était plus grave et plus tendre que d'habitude. S'en étant retirée de bonne heure, elle ne savait guère du monde qtke ce que j'en savais moi-même ; mais elle avait beaucoup réfléchi , et, me voyant près de quitter nos campagnes pour aller, sans guide et sans appui, me mêler, si jeune encore , aux flots des hommes et des choses , elle en éprouvait comme un sentiment de maternel effroi. Tandis qu'elle parlait, le verit d'hiver remplissait le parc d'harmonies lugubres. Pbn tendais le bruit sec et morne des feuilles desséchées ; je voyais sur la cime des arbres se balancer de noirs corbeaux. Je fus saisi d^tthe

grande tristesse , et de sombres pressentiments m'assaillirent ; mais ma résolution était prise, et M"* de Mondeberre elle-même semblait envisager ce départ comme une nécessité, c Adieu donc ! me dit-elle, nous prierons le ciel pour qu'il vous donne toutes les félicités que vous méritez, i Avant de me retirer , je demandai à embrasser Alice, qui n'avait point encore paru. Sa mère renvoya chercher ; on Tamena presque malgré elle, c Enfant , lui dis-je, vous ne m'aimez donc plus ? ) A ces mots, elle fondit en pleurs. Je partis ; je n'avais point d'amour pour M°*® de Mondeberre , Alice comptait au plus dix ans ; je partais libre de tous liens. D'où venait donc cette voix mystérieuse qui , tandis que je m'éloignais, de loin en loin me criait brusquement que je tournais le dos au bonheur?

Hélas I durant ces sept années, les ai-je assez souillés et profanés ces purs et chastes souvenirs ! Aussi , n'ai-je point encore osé porter mes pas vers Mondeberre, tant je me reconnais indigne de rentrer dans ce saint asile ! Il m'a semblé qu'auparavant je devais m'imposer pour ainsi

dire une quarantaine morale ; il me semble , encore à celte heure , que je vais y retrouver le fantôme de ma jeunesse , qui refusera de me reconnaître et s'enfuira d'un air irrité.

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