‹ La chasse au romanChapitre 4 sur 10 · MUS · texte numérisé non relu

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s. Les grands médecin*' ^j^r^^^^y toujours bons à consulter' ^^ je *,xHP' „n se porte bien. 1! est plus a» y tf ^rf . le mal que de le guérir. Ne va ,^1»» 'i,y^ 5. notre université complétiez ^ ^o»>* rti«^ Ils. Je regrettP sincèrement ^^^^tett*^ «jl

vu le docteur Punta, ou le O" ,»J^ ^^-i

li est un grand docte»* ^ x»>*^j^ |i*

Punla est ^*^ jjt»^^ ^ savoir d*^ ,1 ^*^

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que voils rend le gouvernements La fin de Tautomne est quelquefois brûlante en nos climats. Je suis surpris que votre famille ne vous ait pas envoyé de préférence dans le nord de FËurope. Peat*ètre ferez-^votis bien cependant d'aller à Lucques achever la saison. Les eaui sont excellentes» Parlez-en à Punta on à fiuffalini*

— A coup sûr, cet hpnune est fou , se disait Valentin en descendant l'esealier quatre à qualre^.

— Il est fou , ce pauvre garçon! disait le minplstre à sa femme en mangeant tranquille^ ment son risollo à la milanaise*

Gomme il sortait de la police,Valentin aperçut le comte de Pietranera qui traversait la plaâe du Grànd-DuOi

-r— Savea-vous ce qu'il m'arrive? dit*il en l'abordant* Jetez les yeux sur ce papier, vouJ verrez comme on entend ici les devoirs de l'baspitalité.

^ irollè 4tii éët étrahge t l'écrla le e&mê ap^è9 avol^ p«*ls côHnaisèatioe du billet reçu par Vàleiitf». C'é^t un cotigé eti bonne formei A quoi a(tHbué»-volii$ eetté meêufe de rijeteur? Auriez -> voua trempé dans quelque cotispii^àtlon?.

— Moi? répliqua Valentitt. Je n*ai jMUaU cODéplré et ne cofigplrerat de ina vie ; il :f a déjA hîm ks^et de gehë qui é'en mêlent.

— Mais pourquoi vous renvoie-t-ou ?

^ SI vous pouviez me rapprendre, M. le comte, vous m'obligeriezi Je sors de dhét le mihiêti«e de la poHcOi II m'a parlé pendant une heure de Putita et de Bnffaiini ^ quant à Tex^ plieatioit du oongé qu'il me ^ignifie^ 11 m'a été absolnmèni impossible d'en savoir le premier mot. il y a là-^dessous un mystère infernal qui finira pài* se déoouvriri Ën attendant, il faut que je parte « sous peine d'être logé au Batgèllo. J'aurai l'honneur d'aller oe soir vous faire mes adieujt -, ainsi qu'à madame la eom^ tesse.

^ Du tout , dû tout 4 je ne l'entends pàs ftinsi, 9'éurift le comte avec chaleur. Vous êtes venu à Florence à ma sollicitation, et je vous laisserais partir seul ! C'est moi qui vous ai Mttré dauis cette viUe inhospitalière ^ et J*y

resterais après qu'on vous en a cha3$é i Moi , votre ami , je respirerais l'air qu'on vous refuse ! Par mes aïeux! ce serait une indignité. Si vous m'en avez cru capable , e'est que vous ' ne connaissez pas le sang des Pietranera. Où comptez-vous aller? A Rome? Demain nous partirons ensemble.

Ces paroles avaient été dites avec tant d'entrainement que Valentin en fut sincèrement touché.

— Je vous remercie, M. le comte. Vous ne doutez pas du plaisir que j'aurais à faire avec vous ce voyage. Cependant je ne voudrais pas qu'il vous en coûtât un regret. Vous vous étiez promis de passer la fin de l'automne â Florence, et je serais désolé que pour moi...

— Votre conscience peut être bien tranquille, répliqua le comte en l'interrompant. Non-seulement vous ne me devez aucune reconnaissance , mais encore c'est moi qui suis votre obligé. Tenez, mon jeune ami, dussiezvous me prendre pour un barbare, j'ai de Florence par-dessus les yeux. C'est, à mon avis, la plus sotte ville qu'on puisse imaginer. Ses palais tant vantés ressemblent à des prisons, son baptistère à un jeu de dominos, sa cathédrale à une vieille tabatière d'ivoire jauni par

le temps. Ne me parlez pas de ses musées. Des JUibleaux , toujours des tableaux ! A la longue, c'est fastidieux, surtout pour ceux qui, comme moi , n'entendent rien à la peinture. Je suis franc, j'ai le courage de mes opinions. Je hais ces touristes, vrais moutons de Panurge , qui admirent tout sur parole et se pâment ou on leur dit de se pèmer. £h bien ! Raphaël et Titien m'ennuient. J'avais compté, pour m'égayer, sur la Vénus de Médicis ; c'est froid, c'est étriqué, cela ne dit rien. Regardez un peu cette place. S'il fallait en croire les Florentins, ce serait la huitième merveille du monde. Qu'y trouvei-vous de beau? Est-ce, par hasard, ce grand coquin de bronze, foulant aux pieds le cadavre d'une femme décapitée, et tenant à sa main la tété qu'il vient de couper ? Gracieux ornement pour une place publique ! Et savez-vous rien de plus inconvenant que ce groupe de marbre représentant l'enlèvement d'une Sabine? Est-ce là des choses qu'on doive exposer en plein vent? Ce n'est pas à Ajaccio que de semblables spectacles offensent le regard des étrangers. Voilà une ville, Ajjaccio ! On y vivrait cent ans sans songer à compter les heures. J'espère bien vous y voir un Jour,

~ Vou8 êtes trop^ bon. Je n'aurais pi|9 em la désir de visiter la Corsa, que vous me Veussiei donné. Aipsi, M. le comte, vous quitterez Flo* ronoe sans regret ?

--r- Avec joie, avec bonheur. Groyes d'aiU leurs qu'il m'eût été doux d'avoir un tacrifice à vous faire ; tout mon regret, en quittant Florence, est de n'en éprouver aucun.

lis venaient de se séparer pour aller, chacun de son o6té, s'occuper des préparatifs du dé«part, quand tout à coup le comte de Pietranera revint sur isês pas et courut après Valentin.

— Encore \in mot, dit-il en prenant avec familiarité le bras du jeune homme. Toute amitié sincère a ses privilèges. Dans quelquesuns de vos discours, j'ai cru entrevoir que vous étiez parti contre la volonté de monsieur votre onele« Les oncles n'ont pas toujours pour leurs neveux les égards qu'ils devraient avoir. Si le vôtre vous suscitait quelques diffioultés , per*mettez-moi de croire, mon cher Valentin, que c'est moi qui les lèverais.

r— En vérité, M. le comte, je suis oonfus de toutes vos bontés. Mon oncle est Je meil*leur des hommes, C'est un père pour moi, un ami. Parfois je me demande PÙ j*ai pris te

courage d*âiaîger ce cœur excellent. Je le connaiâ; bien loin de vouloir entraver mon voyage , mon onde se jetterait au feu pour in*épargner un chagrin, un ennui , une coq-* trariété. Je n'en suis pas moins reconnaissant dj^ rintérét que vous me témoignez*

— Quoi qu'il arrive, comptez sur moi/ c'est tout ce que j'avais à vous dire*

Et là-d«ssu8 le comte s'éloigna.

Valentin retourna, la tête basse, à son hôtels Au milieu de ses égarements , il était resté bon, pur, loyal et honnête. C'était un de ces roués innocents , un de ces fanfarons de vice qui poussent aussi loin que possible la théorie de ia corruption , et qui montrent , dans la pratique , toute la candeur , toute la naïveté d'un enfant. A l'entendre , on eût dit don Juan; k le voir agir, Grandisson. Il avait commencé par se féliciter, par se railler tout bas de la confiance et de l'affection que lui té* moignait h comte; maintenant, il en était plus gêné « plus embarrassé qu'il n'aurait osé rexprimer« Il se sentait écrasé par, tant de franchise , de délicatesse, de générosité; il était obligé de reconnaitre qu'en tout ceci ee n'était pas lui qui jouait le beau rôle. A peio^» entré dans cette voie d'aventures qu'il avait

si longtemps cherchée, Valentin héâitdit; il | se demandait déjà avec une vague inquiétude si le grand chemin de la vie, quelque battu, quelque poudreux qu'il soit, n'est pas préfé; rable à tous les sentiers de traverse.- Toutefois ses remords ne tinrent pas longtemps contre la joie qu'il se promettait, et sa conscience s'apaisa devant l'image d'Antonia.

Ce fut un voyage enchanté. Ils avaient pris, pour se rendre à Rome, la route de Pérouse. une des plus belles de l'Italie et du monde entier. Ils allaient en poste , dans une bonne calèche anglaise, dont le comte de Pietranera avait fait l'acquisition pendant son séjour à Florence. Ils voyageaient à petites journées, n'obéissaient qu'à leur fantaisie, s'arrêtaient toutes les fois qu'un beau site ou un monument sollicitait leur admiration. Ils descendaient le soir dans quelque hôtellerie et repartaient le lendemain aux premières clartés de l'aube.

La saison était délicieuse. L'automne avait amorti les ardeurs du soleil, sans rien enlever au luxe du paysage. Les pampres encore verts s'enlaçaient aux ormeaux ; les oiseaux chantaient, coinme au printemps, dans les haies de myrtes, de lauriers et de grenadiers sauvages ; les pâles oliviers mêlaient un doux reflet aux

tons «bauds et bleud des collines. Les haltes an miliea du jour, les pèlerinages aux cou* vents , les repas pris en commun , les saluts échangés avec les contadins, les baïoques jetées aux enfants qui couraient après la voiture, les arrivées à la nuit tombante , les départs au soleil levant, étaient autant d'épisodes qui renoD« vêlaient à chaque instant le poétique intérêt du voyage.

En présence des beautés de la natnl*e qui se déroulaient devant elle, Antonia avait oublié, comme par enchantement , la contrainte qui pesait sur sa vie. Le premier jour, elle s*était montrée pour Valentin plus réservée, plus froide que jamais ; bientôt il se lit en elle une complète métamorphose. Toutes les ondulations des coteaux , tous les caprices du ciel , tous les accidents du tèn*ain étaient pour elle une source de joies inattendues. A voir ses transports, son naïf enthousiasme, on eût dit qu'elle contemplait pour la première fois les merveilles de la création. Ce n'étmt plus la figure triste et sombre que nous avons con* nue^ et qui ne s'éclairait qu'à de rares intervalles. La jeunesse rayonnait sur son front et dans son regard. La grâce respirait dans tous ses discours. Le comte paraissait jouir du bon-^

heur de sa femme; de temps en temps il serrait avec effusion la main de Valentio, comme pour lui dire : Voyez, elle est beureuse !

Valentin était heupeux:^ lui aussi; il goûtait une félicité à laquelle 11 n'avait jamais songé jusque-là, et qui se révélait à lui pour la première fois. Dans cette chasse auK aventures qui venait d'absorber les plus riantes années de sa jeunesse, il n'avait éprouvé que des pasrr sions factices. La contemplation de la nature, la présence d'une femme jeune, belle et chaiv mante, ouvraient insensiblement son àme à un sentiment qu'il ne connaissait pas. L'anour vrai , l'amour sincère se glissait peu à peu dans son cœur.

Un travail mystérieux s'accomplissait en lui. Son imagination s'apaisait ; la soif de l'inconnu s'éteignait dans son sein; ses rêves, autrefois égarés dans l'espace, repliaient doucement leurs ailes et s'abattaient autour d'Antonia. La voir chaque jour, i toute heure, l'enten* dre, lui parler, vivre de sa vie, admirer ce qu'elle admirait, sentir le frôlement de sa robe, marcher près d'elle quand ils montaient une côte à pied, telles étaient les joies qui suffisaient à son ambition. Sa pensée n'allait pas plus loin que le regard de la femme aimée.

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Qepeiidtiit son boQbeur n'était p^f saqs mé^ lange. I^e» paroles qu'avait pronQOcéen la com^ tesse à bord du Sémtri9 bourdoimaiant wur^ demept à 9as oreiUçs^, non plu» ooiopnQ uoç espérance ,. ipais oomme uno menaco qui If remplissait d'upo vague épouTdute, I^e uiy«* tère qui Favait d'abord attiré . l'oppresA^t' maintenant comme une atmosphère orageuse. Son imagination était ramenée par son e(eur vera les régions sereines et paisibles pour lesr quelles Dieu l'avait créé. Il contemplait avec ivresse cette femme jeune et belle , assise de** vant lui, et se disait i h Que je serais beureui: pourtant si j'étais seul avec elle , si elle était à moi, si aucun obstacle ne nous séparait ni dans le présent ni dans l'avenir ! »

Bien qu'Antonia, distraite, ou plutôt absofr bée par la (oontemplation du paysage, témoir gnât parfois moins de réserve et de froideur, cependant elle tenait toujours Valentin i distance ; vainement Valentin s'était efforcé de m^re i profit les hasards du voyage et de lui parler a la dérobée., elle avait toujours trouvé moyen de réconduire.

Us arrivaient à quelques lieues de Rome ; la nuit était venue; le comte de Piètran(;ra fiommeilbiit. Leaétoiteaétincelaient dans l'azur

sombre du ciel* La comtesse se livrait tout entière à Témotion solennelle qui s'empare des jeunes imaginations aux approches de la ville éternelle. Son esprit errait à l'aventare parmi les ruines semées dans la campagne, sur le sommet des collines qui se perdaient dans la brume lointaine.

Sa main rencontra celle de Valentin. Valentin, comme s'il eût craint d'interrompre la rêverie d'Antonîa et de la ramener au sentiment de la réalité, tenait, sans oser la presser, cette main qui s'abandonnait à la sienne. Ils restèrent ainsi pendant quelques instants. AntonJa regardait la plaine. Une étreinte ardente la réveilla comme en sursaut. Elle retira sa main en tremblant et se rejeta brusquement dans le fond de la voiture : ils arrivèrent à Rome sans échanger un mot ou un regard.

..Les promenades au Golisée, au Vatican, aa Capitole, remplirent la première semaine de leur séjour. Antoriia se montrait de plus en plus sévère, de plus en plus déliante. Valentin ne se trouvait jamais seul avec elle , son inquiétude redoublait. Il se sentait aimé, et ne savait comment s'expliquer l'attitude de cette étrange créature. Il avait beau retourner en tous sens l'avertissement sinistre qu'elle lai

aval t. adressé, s'épuiser en conjeclures, in* lerr(^er 'ses souvenirs , tous ses efforts venaient échouer contre cette énigme impénétrable.

Il était aimé, il n'en pouvait douter. Quoique Antonia n'eût jamais laissé* tomber de ses lèvres une parole de tendresse, il ne pouvait se mé« prendre sur la nature du sentiment qu'il lui inspirait ; quand le bras d'Antonia se posait sur le sien , un tremblement involontaire lui disait clairement ce que sa bouche n'osait avouer. Une explication était devenue nécessaire à tout prix. Le mystère qui l'avait enivré à Florence, qui avait doublé pour lui la grâce et la beauté de la comtesse , l'obsédait maintanant ; sa <iuriosité , de p}us en plus excitée, était montée jusqu'à la colère ; quelque danger qui le menaçât, il fallait amener Antonia à rompre le silence.

Quant au comte de Pietranera, c'étaient toujours la même confiance, le même aveuglement, la même sérénité. Décidément , Yalentin avait mis la main sur le modèle des maris.

Depuis quelques jour^, le comte parlait d'une partie de chasse qui devait se faire aux environs d*Ostie , et à laquelle il était invité. Un ^ir, comme il se promenait avec .sa femme et

Vâlentiiifltir le PiAdo^ il annoii^ Ma départ pour le lendemain.

-^ Je compte sur voitô, iijoata4Hil9 se lour^ nant vers son jeune ami ; vous viendrez lilred moi, tt'est-*cepas?

Yatentin ê'exoosa. Il était souffrant et ayait besoin de l'epos. Le comte insista. Antonta se taisait ^ son visage exprimait une vive anidété^

--Eh bien, dit gaiement le eomte de Pietrfr» uera, puisque vous ne rougisse» pas de préfé^ i*er la vie oisive et nouchalaute de ftomé à Is partie que je vous propose^ puisque la diaBse, eette noble Imagé de la guerre^ est Sans attrait pouf V0US4 restez donc ; nous nous reversons dans trois jours»

Le éomtë de Pieiranêra était logé placé d'Bâ' pagne. Valentin donnait le bras A Antonla. Ils desoendaient rescalier de la Trinité'^u'Mont) le comte les précédait de quelques pas.

^Madame, dit Valentin à voist basse^ il tant absolument que Je vous parler Demain vous serés Seule, demain je Vous verrais

^Malheureux) répondit Antonia d'une voix tremblante^ c'est impossible ; vous vous perdez.

^ Il le faut , poursuivit Valentin. l'ai W soin de vous parler, vous ne refuseress pas dé tn'entendre.

— ' InseiMé, y petiseÉ^voas? Av62-voiis déjà oublié mes paroles? Ah ! pourquoi m'atefr-TOUs suivie? Ne venei^ pas, je tous en conjure ! Partez, je vous en supplie^..

— Je n*ai rien oublié; à demain! reprit le jeune homme.

Et sans laisser à Antonia le temps d'ajouter un mot, il rejoignit le comte de Pietranera.

Le lendemain, à la tombée de la nuit, Valentin se préparait à sortir pour se rendre chez la comteB^e. Il était plein de sécurités Dans raprès^midi^ il avait vu* le comte parti!* eil ealèohe, au gâlep des éhevaux. La obasse de^ vail du^r trois jours. Il s'enveloppait de aoli lAattteau ^ quand tout à coup la porte de son appartement s'ouvi^lt sans bruit, et Zanetta^ la femme de ohambre de la comtesse^ entra ftirtivement et d'un air mysiérietii^ C'était une jeune et jolie fiUe^ vive^ discrète, intelUgentei et qu'Antonia paraissait aimer d'une affection toute particulière^ Elle donna un pli à Yalea'^ tin, mit un doigt sur sa bouche et disparut sans avoir dit une parole.

Valentin brisa le caohet aux armes des Pie»ranera^ y lut d'an ceii ardent la lettre que renfermait l'enveloppe à son adresse, puis, lorsqu'il eut achevé de lire, s'acoouda sur une

table, «ppuya son front iuirsa main els*âbiiiia dans uoe rêverie profonde.

Voici ce qu'écrivait Antonîa :

«Malheureux, qu'allez-vous faire? Étes-voos las de vivre? Au nom du ciel , ne venez pa^. Quittez Rome, fuyez. Il en est temps encore, demain peut-être il serait trop tard. Ne cherehez pas à me voir, ne me revoyez jamais. Je vous dois toute la vérité. Je vais vous la dire. Pourquoi ai-ja tardé si longtemps à vous la révéler? J'étais folle. Ne venez pas, ne venez pas ! Écoutez-moi, et que chacune de mes paroles demeure à jamais gravée dans votre mémoire: Je serais coupable envers vous , coupable envers Dieu qui nous voit et nous ji^i si j'hésitais un instant déplus à vous expliquer le mystère de ma vie. Écoutez-moi, et réglez votre conduite sur le récit que je vous envoie. Vous ne savez pas qui vous aimez, vous ne savez pas qui je suis* Quand vous le saurex $

quand vous me connaitres tout entière, alors, alors seulement, vous comprendrez toute la portée de ules avertissements , et vous partirez, Valentin. Vous partirez , je le sens bien, vous devez partir. Que ma destinée s'accomplisse ! Je dois parler, je parlerai ; je n-ai que trop attendu.

«Je suis le dernier rejeton d*une famille autrefois puissante, de la famille Mammiani , engagée depuis deux siècles dans une guerre dlexterminatlon contre les Pigliaspada. Un meurtre qui remonte à Tannée i625, et dont les causes n'ont jamais été bien éclaircies, avait divisé nos deux familles et allumé une haine qui ne devait finir que par la ruine des Mammiani ou des Pigliaspada. Je n'ai jamais biea su et je ne puis vous dire si ce meurtre fatal, source de tant de maux, fut l'œuvre de la jalousie ou de l'ivresse; si Francesco Mammiani, en frappant d'un coup mortel Giuseppe Pigliaspada, vengeait son honneur outragé ou lavait dans le sang une de ces paroles imprudentes que le vin excuse sans les justifier.

«Mon père, que j'ai souventinterrogé là-dessus , ni'â toujours imposé silence et n'a jamais daigné me répondre. 11 est tombé lui-même dans un maquis , victime de la haine des Pi-

gliaspada, âans qu'on ait jamais pu savoir quelle maiti l'avait frappé. Depuis 16â5 jusqu'à riieure où je vous parle^ notre famille a perdu douz4i de ses membres par le ter ou par le plombi Les Pigliaspada n'ont pas été moins cruellement décimés ; quatorze de leurs mem^ bres ont payé de leur sang les môurtres qui avaient fait tant de veuves et d'orphelins^

« Cette guerre sans trévè et sans merci paraissait enfin terminée < Il ne restait plus un seul Pigliaspada« Je vivais en paix avec ma sïière dans un obscui* village de la eète. Les procès avaient dévoré les dé;rniers débris de nos do^ maines et ne nous avaient laissé qu'une pauvreté voisine de la misère^ Pour subvenir aux besoins les plus pi^essants , noiii avions vendu en pli^urant les bijoux qui depuis tant de géné^ rations étaient dsins notre famille et avaient toujours été respecte^ comme un iiéritage sacré. 'Bien tôt, des ressources éiant épuisées, il fallut recourir au rouet ^ à l'aiguille, pour soutenir notre tie< Nous nous levions avec le jour , et toutes nos journées étaient remplies par le travaiL

« Pourtant nous acceptions sans uttcmure ce rude labeur^ car nous vivions en paix. La mdrt noua avait délivrées de tous nos wanemis.

Le DoiB de Pigliaspada n'était plus prononcé que par* les vieillards. Nous étions pauvres, mais sans inquiétude. Dans mes rêves de jeune fille, je ne concevais pas d'autre bonheur, d'autre espérance qite de prolonger, par meë soins, par mon dévoilement assidu, les jourt de ma vieille mère.

« Sa bénédiction devait être mon unique héritage. Je ne pouvais donc songer à me marier. Ma mère était loin de partager ma résignation. Elle s'affligeait de notre pauvreté, en songeant qu*elle me laisserait seule, sails soutien, sans amis, sans protecteurs. Elle appelait de ses vœux impuissants les prétendants qui s'obs-^ tinaiertt à ne pas se présenter? . La solitude qui s'était faite autour de nous, et qui se fait par* tout autour de la pauvreté, he la décourageait pas. Pleine de confiance en Dleii, ma mère espérait toujours que ma jeunesse et ma beauté seraient acceptées comme une dot suffisante par un cœnr généreux et dévoué. Vainement la réalité démentait d'annéd en année ces ambitieuses espérances. Ma mère ne renonçait pas à seà rêves. Pour moi, je me serais trouvée heureuse sî elle eût^ consenti à se contenter, comme moi , de la destinée qui nous était échue.

«Uii jour, on vit arriver dans le village un homme que personne ne connaissait, dont personne n'avait entendu parler : c'était le comte de Pietranera. Il était riche; il se montra généreux et se fit aimer. Tous les pauvres bénissaient son nom, tant il mettait de bonne grâce et d'à-propos dans chacun de ses bienfaits. Introduit auprès de ma mère par un des anciens du pays, il ne larda pas à devenir notre hôte familier. Chaque jour il venait s'entretenir avec nous, et, sans jamais témoigner une curiosité indiscrète , au bout de quelques seihaines il savait notre vie tout entière. Il con- . naissait tous nos malheurs, tous nos regrets. | Peu à peu il. s'empara du cœur de ma mère et ■ réussit à lui inspirer une confiance absolue. Il j m'avait d'abord montré une affection toute paternelle ; je n'éprouvais pour lui ni entraînement ni aversion. Dans le fond de mon cœur je le remerciais de son amitié pour ma iuère; je lui savais bon gré des bienfaits qu'il semait autour de lui, et pourtant je ne le voyais jamais arriver avec joie.

u Au bout de quelques mois, son aflfection pour moi parut changer de nature et devint plus tendre. Malgré son âge qui semblait devoir éloigner de son esprit toute pensée de

mariage, fi n'hésita pas à demander ma main* et ma mère s'empressa d'accepter «ne offre ([uî comblait tons ses vœux. Je ne )*aimaîs pas. mais je n'aimais personne. Mon cœur élait libre, aucune affection passionnée ne me protégeait contre le désir de ma mère. Pouvais-je résister, seule et sans défense, aux prières qu'elle m'adressait chaque jour? Pouvais-je refuser d'assurer par n»on consentement la paix de sa vieillesse? Sa fille nne fois mariée, elle mourrait sans inquiétude; elle retournerait à Dieu sans troul>le, sans angoisse. Pour prix des soins qu'elle m'avait prodigués, de la sollicitude constante dont elle avait entouré ma jeunesse, elle ne demandait que mon obéissance: pouvais-je balancer? Malgré le troublé secret, malgré l'inquiétude confuse, malgré le vague instinct de défiance qui ne m'avait pa9 abandonnée depuis le jour de cette fatale demande, je cédai aux instances de ma mère el devins comtesse de Pietranera.

« Mon mari fut pour ma mère un fils dévoué. Il semblait deviner chacun de ses désirs , et trouvait le moyen de les satisfaire san« lui laisser le temps de les exprimer. Il était excellent pour elle* et, pour moi. Son affection empressée, sa bienveillance prévenante triom^

- sa -

phaient peu à peu de ma défiance; la recon^ naissance allait lui gagner mon cœur tout entier, quand ma mère mourut. Debout à 3on chevet, il lui ferma les yeux et mè\^ ses lar-^ mes aux miennes»

< Le lendemain des funérailles, qu'il eQtoiira de pompe et de mpgpificenee, il m'emmenait auprès de la comtesse douairière de Pietra-* D^ra, et, trois jours après notre déport , nous entrions dans unsplendide cMteau, à quelques lieues d'Ajaccio. Ma belle-mère nie reçut avec une politesse froide et hautaine. Chacune de ses paroles, chacun de ses regal^ds semblaient me diris : Je pardonne à mon fils son étrange mésalliance , mais n'espérez pas que je vous traite comme ma fille. Je lui pardonne, mais ne croyez pas que j'oublie jamais là distance qui vous sépare de notre famille; Il est descendu jusqu'à vous, il n'a pu vous élever jusqu'à lui»

« Le comte redoublait desoins, de prévenances, d'empressement, de générosité, comme s'il eût voulu demander grâce pour rorgupll de sa mère. Chaque fois qu'il me conduirait à la YiU« on dans un des châteaux du voisinage, il vou* lait me voir parée d'une robe nouvelle. Aucune étoffa ne lui paraissait asse« riche $ il me cou-

yraitde perle« et de diamants, et ne fnqrait jamais avoir assez fait pour sa femme. Heureu:i et fier de me voir admirëe, il me couvait du p^ard et me remerciait du triomphe qu'il mouvait ménagé. Sa plus grande , son unique joie était de me mener partout avec lui et d'écouter le murmure d'étonnement qui accueil- Isiit notre arrivée. Malgré son âge, car il aurait pu être mon père, il ne témoignait jamais au-r oune jalousie, aucune inquiétude. II voyait les jaunes gens s'empresser autour de moi, et, loin de s'en alarmer, il les attirait chez lui, leur faisait fête, leur montrait en toute occa"' aion une amitié ponfiante, et me grondait dou^ cernent quand je les recevais avec trop de froideur* Il s'étonnait de ma réserve et me demandait d un ton de repiH)cbe pourquoi ses amis n'étaient pas les miens. Il y avait dans ses paroles un tel accent de conviction, de sincérité, que j'aurais cru lui faire Injure en persévérant dan» la contrainte que je m'étais d'ahord imposée. El pourtant, il me trompait» Hélas ! je fus cruellement punie de ma cour fiance,

u Parmi les jeunes gens qui fréquentaient le château de PiQtranera , se trouvait un Doria , d'origine génoise^ Jeune, heau, élégant, Gia*-

cbmo réunissait tons les dons extérieurs qui peuvent séduire les yeux d'une femme. Son air, son maintien, sa démarche me plaisaient. Pourtant je ne Faimais pas ; car il avait dans sa conversation un ton de frivolité qui me blessait. Il était beau, mais il le savait trop. Mon mari paraissait avoir pour Gîacomo une préférence décidée. Il ne se contentait pas de l'inviter à toutes ses fêles ; il n'acceptait pour lui-même aucune invitation, s'il n'était sûr de le rencontrer. Il me vantait à tout propos son adresse . sa bonne grâce , son goût exquis , le discernement qu'il apportait dans le choix de ses amitiés ; il ne pouvait rien dire sans citer Giacomo.

«Un soir, nous étions au bal , Giacomo vint me demander une valse. J'hésitais k consentir; je craignais d'attirer l'attention en valsant avec lui. On le voyait partout près de moi ; il me suivait comme mon ombre. J'allais refuser, quand le comte me fit signe d'accepter. Je donnai ma main à Giacomo, et bientôt la valse nous emporta. Chaque fois que nous passions devant mon mari, je me sentais effrayée de l'expression singulière de son regard. Ses yeux ne nous quittaient pas ; il épiai^ chacun de nos mouvements; il interrogeait mon visage et

semblait vODloir compter les battements de mon cœur. Le bal finit et Gîacomo prit congé de nous.

« Nous avions deux lieues à faire pour arriver à Pietranera. Â peine élais-je assise au fond de la voiture, que le comte se mit à me parier de la fête que nous quittions. Sans savoir pourquoi, je me sentais triste. et rêveuse. Le comte passa en revue tous ceux qui avaient dansé avec moi. Quand vint le tour de Giacomo, il entama son éloge, et une fois sur ce chapitre, , le conate ne s'arrêtait pas. Tout entière à ma rêverie, j'écoutais d'un air distrait et je répondais à peine. Comme nous arrivions au château , le comte s'aperçut que je n'avais plus 'mon bouquet et me demanda ce que j'en avais fait. Je l'avais oublié en quittant le bal. Cette question et surtout le ton dont elle était prononcée m'étohnèrent dans la bouche du comte. Cependant cet incident s'était effacé de ma mémoire et je n'y pensais plus, quand j'appris deux jours après que mon mari avait tué en duel Giacomo.

u Pourquoi s'étaient-ils battus? Ma pensée se reporta d'abord sur le bal où j'avais vu Giacomo pour la dernière fois, sur le bouquet que j'avais oublié, que Giacomo avait pris peut-

être & mon insu, que mon mari aTait reeoQBU dans ses mains. Mais comment concilier la ja* lousie du comte avec la manière dont il avait attiré, accueilli Giacomo? Je m^infbrraai : on ïne dit que mon m^ri s*était pris de querelle au jeu et qu'il Tavait provoqué sous le prétexte le plus futile. J'étais sure de n'avoir rien à me reprocher ; j'étais sûre de n'avoir jamais aimé Giacomo ; je ne savais pas même s'il m'aimait, Pourtant la mort de ce jeune homme laissa dans mon cœur un regret mêlé d'épouvante.

<c Je ne me sentais pa^ coupable, et je le plait gnaîs comme s'il fût mort par ma faute. Cette , querelle de jeu, qui avait amené leur rencontre, n'était^ellq pas un pur mensonge? Pavais | toujours vu le comte dePietranera perdre gaie* , ment son enjeu. Je ue Pavais jamais oonnu ni l querelleur ni intéressé. Et cependant, si le ;| comte avait tué Giacomo par jalousie, comment expliquer sa conduite? Rien d'ailleurs dans les paroles du ceinte ne révélait l'orgueil de 1a vengeance satisfaite. Le sang qu'il avait répandu n'avait pas altéré son humeur. Il se montrait, comme par le passé, bon, affeotueux, prévenant. Ce souvenir douloureux eommençail à 9'efifacer, quand une oataslraph^ inat" tendue vipt le raviver ^upaeUtqaeBt.

«Lecomte m'avait présenté un jeune Âpglais, arrivé depuis quelques jours à Ajaccio. Ed-p mund Grepville, malgré la sévérité de son inaîntien , m'intéressait par Félévation de son esprit , la francbiae de sa parole. Je le cono^issi^i^ depuis un mois à peine, et déjà je mç sentais attirée vers lui par une sympathie véritable. Ses pensées venaient an-devant des miennes ; pos sentiments se ' rencontraient, Cette sympathie était-elle destinée à devenir plus vive de jour en jour? Notre amitié devait-elle se changer ep amour? Je n'en savais rien ; je p'essayais pas de le savoir. Je le voyais partir sans regret, mais je ne manquais jamais de me réjouir à son arrivée. Le comte paraissait heureu^sn de nous voir ensemble. Il n'avait jamais témoigné à personne Vaffeqtipn qu'il témoignait ^ Edmund» Il le mettait de moitié dans tous ses plaisirs, et, malgré la différence de leurs âges , leur inti-^ mité avait quelque chose de frjitemel, Je ne songeiiis pa? à cacher l'intérêt que m'inspirait sir GrePVille, et mon mari^ pour lire dans nion cœur, n'avait besoin ni de vigilance ni de pépélrfttion.

V Up jpur j il était parti pour la fîhasse avec Edmund ^t quelques geptilshommes de* envi-

rons. Le soir, comme je les nttendaîs à souper, ie.\'\fi arriver le corps sanglant d'Edniund: il avait été frappé d'une balle à la tète. Par qui? Personne ne le savait. D'où était parti le coup ? Sir Grenville était-il tombé victime de l'imprudence onde la vengeance? Personne ne pouvait ou n'osait le dire. Tous les visages étaient consternés. Je me tenais debout, immobile, près du corps d'Edmund, et je pleurais à chaudes larmes , quand tout à coup je rencontrai le regard de mon mari. Une joie sauvage étincelait dans ses yeux. Je tressaillis; une pensée terrible traversa mon cœnr, mais je l'étouffai en frémissant.

« Le comte, frappé de ma tristesse, essaya vainement de la conibattre. Tous ses efforts vinrent se briser contre ma douleur. Je refusais obstinément toutes les distractions qu'il m'offrait. Les fêtes, la parure avaient perdu tout leur charme à mes yeux. Inquiète, oppressée comme aux approches de l'orage, je sentais autour de moi quelque chose de terrible et de menaçant. Enfermée dans ma chambre, seule avec mes pensées, je voyais sans cesse les images sanglantes de Giacomo et d'Edmund. Je n'osais pas accuser mon mari de lâcheté, et je me demandais avec effroi si

tous ceux qui ui*aiuiaient étaient condamnés à mourir.

«c Ma belle-mére tomba malade. Quoiqu'elle eùl toujours été pour moi froide et hautaine, je la soignai comme j'avais soigné ma mère. Elle fut attendrie par mon dévouement. Parfois elle me regardait avec bonté; je voyais des larmes rouler sous ses paupières ; elle pressait ma main dans les siennes. A l'inquiétude qui se peignait sur son visage, je croyais deviner qu'elle avait un secret à me révéler.

u Un soir, nous étions seules. Le comte était allé à la ville. La comtesse qui , pendant tout le jour, avait gardé le silence, lit un eiïort sur elle-même comme pour triompher de Taffaissement de ses forces, et d'une voix qui empruntait à la mort prochaine une étrange solennité :

« — Ma fille, nie dit-elle, j'ai été dure pour vous, pardonnez-moi. Je vais mourir, je le sens, mes forces s'épuisent; avant départir, je veux réparer, autant qu'il est en moi, le mal que je vous ai fait. Je ne peux rien sur le passé ; mais Dieu permet du moins que je vous éclaire sur les dangers qui Vous menacent. S'il me défend de vous rendre le bonheur, et cette défense est une part de mon châtiment, je

peux du moins, à cette heure suprême, vous révéler un secret horrible. Quand vous m'aufez entendue, tous ne serez f^as sauvée, mais vous n'irez plus au-devant du mâlhetir. Savez-vods, ma fiile , dans quelle famille vous êtes entrée? Savez-voUs le vrai Uoui du coiUte de Pietranera?

« Saisie d'épouvante, je tremblais, je respirais à peine. J'attendais avec anxiété la révélation qui allait décider de mot avenir^ U comtesse, par un effort surnaturel, iié dressa sur sa couche et poursuivit d'une vdix fiévreuse :

«—Pardonnez-moi, mafiUë, pardofthefc-ttiofa J'aurais dû vous parler plus tôt; j'aurais prévenu db grands malheurs. Pardonnez-moi, et surtout, Antoûia, que le secîretqui vas'écha])per de mes lèvres reste à jamais enseveli dans Vôtre sein ! Épargnez à ma mémoire les inalédictions de mon fils.

«Tout à coup sa voix s'éteignit. Je ffle lôVai pour soutenir sa tête. Elle m'attira dans ses bras , et comme si le remords eût doublé ses forces :

te-- Ma fille, s'écria4-elle d'une voix retentissante, le comte de Pletranera est le dernier des Pigliaspada. C'est lui qui a tué Giacoxno

Doria, c'est loi fui a taé Ednlund Grenville* Il tuera tous ceux que tu aimeras^ S'il ne t'a pas tuée, c'est que chee nous on ne tue pas les femmes ; mais il te tueva dans ton cœur. Défic'^ toi de tu jeunesse^ défie^toi de ta beauté. Tous ceux qa'il attire près de toi sont des victimes dévouées à ^a vengeance. Ton amour donne la mort.

M A peine ayait-«lle achevé ce terrible aveu, que je vis ^ à la lueur de la lampe qui brûlait au chevet ^ ses lèvres trembler et ses mains s'agiter* au hasard, eomme pour saisir les spec* tre^ que l'agonid promenait autour d'elle. Quand le comte rentra^ je priais au pied du Ut oii sa tuère venait de s'endormir pour ne se réveiller jamais.

«(Maintenant,Valentin, comprenez-vous toute ma conduite? Est-il nécessaire de vous expliquer^ mon attitude vis-à-vié de vous? Rappelez-vous les premières paroles que je vous ai adressées. J'avais deviné le danger qui vous menaçait; j'avais pressenti votre amour. Je vôttsi ai énppïîé âe tie pas nié Suivre, et vdus m'avez suivie. Plus tartl , j'ai voulu voUâ éloigiier à forcé de froideur , et vous êtes resté. Toàt en vdus repoussant, je m'âbauddnnai^ lâchement à la joie de lue sentir aimée. Hou

cœur était partagé entre le bonheur de voas voir et le besoin de vous sauver en vous éclairant. Et puis, vous Tavouerai-je? j'espérais qu'ii'^ me serait facile de me défendre «outre vous; j'espérais ne pas vous aimer. Dieu me punit cruellement ; il châtie d'une main sévère mon imprudence et ma témérité.. Partez donc, puisque je vous aime. Le comte , s'il ne le sait déjà, ne peut l'ignorer longtemps. Il lira dans mes yeux le trouble qui m'agite , et le dernier des Pigiiaspada sera sans pitié pour la dernière des Mammiani. Vous savez maintenant pourquoi mon mari vous attire. Il vous tuera, Valentin , comme il a tué Ëdmund et Giacomo. 11 vous tuera, car sa mère me l'a dit, mon amour donne la mort. »

— Parbleu! s'écria Valen tin après avoir épuisé toutes les réflexions que lui suggérait ce formidable récit, Rodolphe avait raison, la Corse est un pays où il se passe des choses bien étranges. Je suis servi à souhait, je n'ai pas

perdu mon voyage. A coup sur, ce n'est pas à Paris, au milieu de la vie prosaïque et plate qu'on a la sottise àe vanter, que j*aurai$ jamais rencontré cette admirable aventure. Ce n'est pas à Paris que je me serais trouvé face à face avec un comte de Pietrânera. Il faut reconnaître que ces Corses ont des idées qui n'appartiennent qu'à eux. Et moi qui avais la bonhomie, la niaiserie de m'alarmer sur la moralité de mon entreprise ! Moi qui me reprochais d'abuser, de tromper, de trahir lâchement cet homme si bon, si dévoué ! Moi qui allais jusqu'à me mettre sur la même ligne que les voleurs de grand chemin ! Mol qui rougissais de lui voler sa femme ! Tête et sang ! ma conscience me la baillait belle. ^ Mes scrupules étaient bien placés. Si j'avais accepté l'invitation du comte, à cette heure je serais étendu sur le gazon et j'aurais du plomb dans la tête. J'aurais été rejoindre Edmund Grenville. Ah ! mon maître, vous espériez m'attirer dans le piège? Vous aviez compté sans votre hôte. Ah î vous vouliez, M. le comte, ajouter mon nom à votre liste sanglante ? Non pas, s'il vous plaît, ou, si vous me tuez, vous ne me tuerez pas du moins comme une alouette sans défense. Allons , ajouta-t-il en étreignant d'une

LA CHASSE AU ROHAli, 2. 7

main fiévreuse le mai^clie d'un poignard malais, mon devoir est tracé : il s'agit d'arracber Antonia aux mains de son bourreau. Je iie Taimerais pas, que j'accepterais encore avec orgueil une si noble tâche. Je l'aime, et si la route qui s'ouvre devant moi est une route périlleuse, elle est pleine de gloire, et le bonheur est au bout.

A ces mots, Valeptin s'enyelpppa daqs les plis de son manteau, mit dans sa peinture le poignard malais après en avoir caressé I^ lame, et sortit d'un pas assuré*

Il était logé sur la place de la Minerve. Avant d'arriver au Corso, il traversa rapidement plusieurs rues étroites, tortueuses et obscures. Quand il arriva sur la place Colonmj son parti était pris : il enlèverait Antonia. Antonia l'aimait et ne pouvait refuser de ie suivre. Où iraient-ils enseoible ? h^ monde entier s'ouvrait devant eux; }a jeune Amérique leur tendait les bras. Exalté par ces espérances, il franchit l'espace compris entre la place Colonna et la via de' CondoUi. Quelques minutes encore, et il allait se trouver en présence de la femme qu'il aimait, qu'il voulait sauver à tout prix. Son imagination, un instant assoupie, avait retrouvé to^tes ses poétiques

aideurs. Son cœur battait à coups redoublés ; on eût dit que sa poitrine allait éclater*

Enfin il arriva sur la place d'Espagne. La lune resplendissait au-dessus du Pincio. Onze heures sonnaient à Saint-André delk Fraschê. Valentin s'arrêta. Le moment solennel était enfin venu : sa destinée allait se décider.

— Ombre de Sainte-Amarante, dit-il à voix basse, contemplez du baut des deux le digne fruit 4e vos leçons. Ombre invisible et cbère, assistexrmoi de vos conseils dans cette épreuve difficile ; inspirez-moi, au dénoùment de ce drame rempU de mystère. Donnez-moi l'épée d'Alexandre pour trancher ce nœud gordien. Si Dieu ne vous eût pas jeté sur ma route, où serais-je pourtant à cette beure? J'aurais cédé, comme un enfant , aux sollicitations de mon onde, j'aurais épousé Louisanne, et je discuterais ayec mes fermiers le prix d'un bail à cheptel. }e m'applai^dirais stupidement de la vente de mes seigles et de mes avoines. Vous êtes venu à propos pour me dérober à cette sotte vie. Oui, je le ^ens, oui> je le reconnais, j'étais né pour les grandes aventures. Pans tous les récits que nous avons dévorés ensemble, rien de pareil ne s'e§t offert à ma ciiriosité. Mon bonheur passe mes espérances. La mort

est là peut-être... Je serai digne de vous.

La fenêtre d'Antonia était doucement éclairée par la lueur d'une lampe. Une ombre svelte et gracieuse se dessinait à travers Je rideau. Plus de doute, Antonia l'attendait. Valentin monta d'un pas léger les marches de l'escalier. A peine eut-il frappé d'une main discrète que la porte s'ouvrit, et Zanetta l'introduisît en silence auprès de la comtesse de Pietranera.

A la vue de Valentin, Antonia, touchée de tant d'amour, ne put retenir un cri de joie; mais bientôt, reprenant possession d'ellemême, et réprimant, par un effort énergique, le sentiment qu'elle n'avait pu contenir :

— Vous ici! s'écria-t-elle, vous ici, à cette heure! C'est donc là le cas que vous faites de mes prières ! Après ce que je vous ai écrit, ne connaissez -vous pas le comte? Ne le connaissez-vous pas tout entier? Ne craignez- vous pas que son départ ne soit une ruse d'enfer? Ah ! partez, je vous en conjure. Ne restez pas un instant déplus. A l'heure où je vous parle, mon mari est peut-être déjà dans les murs de Rome. Il vous tuera, s'il vous trouve seul avec moi.

Et elle attachait sur lui un regard suppliant, plein d'angoisse et d'offroî.

— Dites-moi que vous m'aimez, répliqua Valenlîn; que j'entende de votre bouche ce mot qu'a écrit votre main.

— Je vous aime, Vaientin, je vous aime. Et maintenant, partez.

— Oui, je partirai, s'écria le jeune homme d'une voix ardente (et son œil resplendissait de joie et de fierté). Oui, je partirai, mais nous partirons ensemble. Avrez-vous donc pensé que je vous laisserais à la merci d'un monstre sanguinaire? Votre amour m'a créé des devoirs et des droits. Puisque vous m'aimez , Antottia, c'est moi désormais qui réponds de vous devant Dieu. Dès à présent vous êtes sous ma protection. C'est à moi qu'il appartient de vous délivrer et de vous défendre. Malheur, ah ! trois fois malheur à Tinsensé qui oserait me disputer mon bien ! '

Antonia contemplait en silence le visage pâle et frémissant de Vaientin.

— Vous êtes vaillant, vous êtes généreux, dit-elle enfin avec un accent passionné. Vous êtes bien le cœur que j'ai deviné, quand je vous ai .vu pour la première fois.

— Je vous aime, répliqua simplement le jeune homme, je vous aime pour tout ce que Dieu a mis en vous de grâce et de beauté ; je .

croîs que je vous aime snrtotit parce que vous êtes malheureuse. Avant dé vous reiicontrer , je ne connaissais pas l'amour ; c^est vOtls qui me Pavez appris. Dieu to*est témoin que je ne crains pas le comte. Je suis venu m'offrir à ses coups pour vous sauver aiî péril dé ma vie. Mais puisqu'il s'est trompé dans ses lâches calculs , puisque nous sommes seuls , puisque noUi sommes libres, qu'attendons-nous? Partons, fuyons ensemble. Vous m'avez révélé l'amour, je vous apprendrai le bonheur.

— Fuir avec vous ! s'écria la jeune femme avec un mouvement d'épouvante. Où fuir? où nous cacher? En quelque lieu que nous allions, la vengeance de mon mari ne saurat-elle pas nous atteindre?

— Le dernier des Pigliaspada est-il invulnérable? demanda Valentin relevant fièrement la tête.

— Non, il n*est pas invulnérable; mais, malgré son âge, il est sur de ses coups. Dn jour, sur là côté, je l'ai vu tuer une hirondelle de mer avec la balle d'un pistolet. Giâcomo Doria passait pour habile à l'épée, et pourtant le comte Ta tué. Non, il n*est pas invulnérable; mais vous, cruel, l'êtes-vous donc? et ne sentez-vouspas que, si vous mourez, je mourrai?

^ Où ne Inenrt pas lorsqti'on est aimé.

— Moh ainour ddline la mort, ajouta Anto^ nia d'un air sotnbre.

— Votre amour donne la rie, l'eprit Valentin arec! une tendresse ineffable^ Que craignes- TOUS, d'ailleurs? Le monde est asse2 grand potit* nous cacher. Je sais qu^il y a dan^ les Abi*uz2es des asiles encbantés, des retraites impénétrables. Lorsque le comte aura pefdu là ti'ace de nos pas, nous il*ons chercher une terre lointaine, hospitalière, où deux amants puissent s'aimer en paix. Nous irons partout où vous voudi'ei allei*, dussé-je vous porter dans meâ bi*as. Vous avez souffert, Je vous consolerai. Quelle femme aura jamais été pluâ adorée que Voua sous le ciel ^ Vous ave^ subi un dur martyre, mais vous êtes jeune ; à votre âge, il n'est rien d'irrépai*able. Vous n*aimie2 pas Oiacoino Dorîa. Edmund Grenville, vous raimîeîÈ peut-être?...

—Non, Valentin, jesens bien, à èètte heure, (ttie je ne Taimais pas.

-^ Partons! Vous pôuvei briser sans scrupule les liens odieut qui vous enchaînent. Dieu ne veut pas que les gazelles vivent avec les tigrée, les colombes avec les vautours. Vous résignei* plus longtemps sefait une Im^

piété. Venez, une vie nouvelle va commencer pour vous. Ah ! si, pour vous rendre heureuse, il suffit d'un amour sans bornes, vous serez heureuse, Antonia. Je n'aurai d'autre tâche que le soin de votre destinée, d'autre ambi- V tion que de vous plaire, d'autre félicité que de vous sentir près de moi. Un jour, en songeant par hasard aux douleurs du passé, vous croirez avoir fait un rêve.

— Je le crois déjà, mon ami. Oui, déjà, en vous écoutant, il me semble que tout ce passé n'est qu'un songe. Je dormais, et je viens do m'éveiller sur votre cœur. Dieu juste ! s'H était vrai que ce ne fût qu'un rêve! S'il nous était permis de vivre l'un pour l'autre, sans trouble, sans remords, à la face du ciel ! Pourquoi ne vous ai-je pas rencontré quand ma main était libre, quand mon âme , avide d'amour et de bonheur, pouvait se donner tout entière! J'étais belle alors , on le disait du moins, et vous m'auriez aimée peut-être.

— Oui , dit Valentin avec mélancolie, et nous serions à cette heure au fond d'une vallée charmante, sous le toit de mon oncle qui vous appellerait sa fille.

— Dieu ne l'a pas voulu ! Fuyez, partez sans moi , Valentin. Je ne dois pas vous entraîner

•^ Oh he inenrt pas lorsqu'on est aimé. — MoA amour doiinë là mort, ajouta Anto^ ; nia d'un air sotubre.

! — Votre amoui* dontiê la vie, l'eprît Valentin ayed une tendressiè ineffable., Que Craigneâ^ tous, d'ailleurs? Le motide est asse2 grand pour lious cacher. Je sais qti^il y a datiâ leà Âbruzssed des asiles enchantée, des retraités impénétrables. Lorsque lé comte aura perdu là trace de nos pas, nous il*ons chercher une terre lointaine, hospitalière, Ou deux amants I puissent s'aimer en paix. Nous irons partout où vous voudi'ei allei*, dussé-je vous porter ilans mes bras. Vous avez souffert, je vous consolerai. Qaë^^^fcttae aura jamais été plue ^dorée que vr ^cicl ? Vous avez subi

' inartj Ms êtes jeune ; à votre

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Valenlîft s'était jeté aux gehotii d'Afltoilia. Il couvrait ses maifis de baîse^s et \û tohtemplait datts Une pieuse extase. Il se trouvait si heureax à §e^ pied^ , qu'au lieu de déllbéfei' avec ellesaf le bat deleuf voyage ^ il ne soti-» geait (Jtfà Jouir de l'heufe ptésente, comme ^i son bonheur eut été dès lors as^Ufé. Antônia, dorailiée par le charme eutràînant de cette passion qui ne reculait devant âticUn obàtacle^ partageait elle-itlêttie là confiance de Valentin. Ils s'entretenaient doucement dé leUrs espérances enivrantes. Ils révénaieht ëvëc joie fetir leur première rencontre. Ils se rappelaient avec délices lés moindres Incidents de leaM pronlenades à Florence et à Rome. Ils se racontaient, cotnme une histoire ignorée^ la naissance et les progrès dé la passion qui les avait attirés l'Un vers l'autre , et qui mainte^ liant les euibrasait d'une flamlne couimune* Ils se révélaient l'un à l'autre ce que chacun d'eux savait, et ils s'éeoulâient avéc curiosité. Antonia COuvait d'Un (fill attendri ^on amant agenouillé, et, a voir les regards qu'ifs échangeaient, personne n'eût deviné le dënger su»»pendu sur leurs têtes.

Tout à ddup un pas rapide retentit daUë Tes* calier. Antonia pàllt et prêta l'oreille.

— C*est le pas du comte , je le reconnais ! s'ècHa-l-dle d'une voix éperdue. Vous avaisje trompé? Il revietit altéré de sang et de vengeatice. Il est trop tard maintenant pour vous .dérober à ses coups. Oh! mon Dieu! comment vous sauver?

— ^ Qu'il vienne donc? s'écria Valentin.Je défendrai ma vie ; je mourrai s'il le faut, et je mourrai sans regrets, puisque vous m'aimez.

La porte s'ouvrit brusquement , et le coiHte de Pietranera parut sur le seuih 11 s'arrêta les bras croisés sur la poitrine. Sa lèvre, à demi enfouie sous sa moustache grise, frémissait d'une façon convulsive. Sa barbe touffue sui^ vait tous les mouvements de sa bouche. Ses yeux, éclairés d'une lueur sinistre, exprimaient une joie farouche. On eût dit un chacal prêt à s'élancer sur sa proie. Yalentln , en le regardant, se demandait avec étonnement comment il avait pu un seul instant croire à la franchise, à la bonhomie d'un pareil monstre^ Il frissonna, malgré son courage, et porta là main à sa ceinture.

— A merveille , mon jeune ami ! s'écria le comte avec ironie. Votre santé languissante vous défendait de me suivre à Ostie, et vous profitiez de mon absence pour séduire ma

femme : vous chassiez sur mes terres!

— Je n'ai rien à répondre, répliqua Valentin. Vos armes, M. le comte ?

— L*épée , c'est la seule arme des gentilshommes.

— L'heure, le lieu du rendez-vous?

— Demain, à la Storfa, au soleil levant.

— Vous ne m'attendrez pas , ajouta Valentin.

Et il sortit en jetant sur Antonia un regard d'amour et de compassion.

. Minuit sonnait, quand Valentin se trouva seul sur la pJace d'Espagne. Malgré l'heure avancée, il se rendit à la villa Médicis, et pria deux pensionnaires de l'Académie de vouloir bien lui servir de témoins. Rentré chez lui, en attendant le jour, il écrivit à son oncle. A peine assis devant sa table, il ne put s'empêcher de s'attendrir sur l'issue probable du combat qui allait s'engager. Quelque chose lui d|-

sait qu'il ne reviendrait pas de la Storta. Il ne (Taignait pas la mort, il ne croyait pas payer trop cher le bonheur d'être aimé d*Antonia ; mais sa pensée se reportait avec tristesse vers son oncle, si cruellement déçu dans ses espérances.

Il avait quitté avec joie le calmé du foyer domestique ; il s'était lancé avec ivresse à la poursuite des aventures; tous ses vœux avaient été comblés; toutes les promesses de Rodolphe étaient pleinement réalisées; Tltalie était bien ce qu'il avait rêvé, une terre féconde en émotions ; toutes les rues dé Rome étaient remplies de tragédies; comme pour combler du premier coup son ambition, la Corse était venue à son aide, la Corse, où l'ardeur ^du sang perpétue depuis tant de générations les haines impérissables qui ont illustré dans l'antiquité la famille des Atrides. Certes, il n'avait pas le droit de se plaindre, et pourtant, à cette heure suprême, il jetait un regard ïiavré sur cette vallée paisible où il avait grandi, où il aurait pu vieillir.

Il avait repoussé loin de lui le mariage que lui offrait son oncle ; il l'avait repoussé comme un dénoûment vulgaire dont son cœur s'indignait, et maintenant qu'il nageait en pleine

poésie, maintenant que, docjle aux conseils de Rodolphe et de Sainte-Amarante , il respirait Tair vif des montagnes et vivait dans la région des aigles, il contemplait d'un œil attristé la plaine qu'il avait dédaignée.

Il surprenait mille secrets de bonheur qu'il avait ignorés jusque-là. Il découvrait mille perspectives nouvelles, toutes charmantes, toutes imprévues ; des ^olUlides embaumées, des asiles aimés du ciel, où des voix heureuses remerciaient Di^u d'avoir donné à l'homme la verdiire, les fleurs et le soleil, Ji'avenir près de se fermer lui révélait tous ses trésors; le passé lui reprochait les joies dont il n'avait pas su jpuir, et le regret des jours mal employés remplHisait son cœur de mélancolie.

Quelques instants avant que l'aube commençât à poindre, il ouvrit la fenêtre et respira l'air frais du matin. Ce n'étaient pas les palais, }es n^onuments, les églises de Rome que son regard attende cherchait dans la pénombre. n voyait (es Cormiers. Il entendait le fracas de la Sèvre qui se brisait contre ses barrages ; il prétait l'oreille au chant triste et grave des pâtres et des laboureurs. C'était l'heure où il pjEirtait pour la chasse. Ses chiens gan^badaient autour de lui; son cliev^l l^enuiss^it et piaffait

au pied du perron.' Il partait, escorté de la meute joyeuae. La vallée fumait aux premiers feux du jour ; de blanches vapeurs se détachaient du flanc des collines ; les bois se remplissaient de confuses rumeurs, pareilles à un bruit lointain de cascade.

Cependant, soutenu, exalté par Tamour sincère 0t passionné que lui avait inspiré Antonia, ValeQtin imposait silence à ses regrets et 3e préparait vaillamment à mourîr.

L'aube blanchissait à peine la cinue dii monte Mario, quand les deux témoins se présentèrent chez Valentin, qui venait d'achever sa lettre à sou oncle. S'il succombait, cette lettre devait partir; s'il survivait, e)le lui serait rendue. Une voiture attendait à la porte, Valentin prit son épéct Peux heures après, la calèche les déposait à la Storta, à quelques milles de jRome,

U eut été difficile de choisir un cadre mieux assorti au drame qui allait se jouer. Rien ne saurait donner une idée de la tristesse de ces plaines incultes où l'on peut marcher tout up jour sans rencoptrer d'autres êtres vivants que quelques pâtres armés de lances ou de fusils, et des buffles qui vous regardent d'un œil stupide» sauvage et étonné. Çe^i une des parties les

plus âpres,, les plus admirablement désolées de la campagne romaine. Pour toute végétation , quelques arbres rabougris et poudreux, jetés à de rares intervalles sur le bord du chemin ; des ruines éparses dans les champs de ronces ; ça et là une tombe antique à demi cachée sous les herbages brûlés par le soleil ; un bloc de marbre ou de granit sur lequel dorment de longs lézards verts; des cyprès s'élevant à l'immense horizon. Pas un bruit ; tout est morne, silencieux, immobile : on dirait une mer pétrifiée , un océan d*aîrain.

Depuis une heure, Valentin et ses témoins se promenaient silencieusement , et le comte de l-ielrahera ne paraissait pas. Valentin ne savait comment expliquer l'absence du comte.

— Il est brave, pourtant, disait-il à ses deux compagnons ; je ne puis croire qu'il recule devant le danger. Il a bonne envîe'de me tuer et ne laissera pas échapper l'occasion qui hii est offerte.

Cependant le temps s'écoulait, et le comte n'arrivait pas. Après deux heures d'une attente inutile, les deux témoins déclarèrent à Valentin qu'il avait fait son devoir et le ram^ nèrent a Rome. Valentin était triste, sombre, préoccupé. Il pressentait une catastrophe non

moJn& inséparable et plus terrible que ta mort à laqueile il venait d'ébhapper.

En rentrant chez lui, il trouva sur sa table une lettre.

II pâlit eni l'apercevant, et brisa le cachet d'une main tremblante.

C'était une lettre de la comtesse de Pietranera.

« Je pars, et l'adieu que je vous adresse est un éternel adieu, Valentin. Le comte, fidèle à la haine héréditaire de sa famille contre la mienne, vous avai| choisi pour troisième victime : n'en doutez pas, il vous aurait tué. J'ai voulu vous sauver, et je vous ai sauvé. J'ai désarmé votre bourreau en lui montrant que je suis maîtresse de son secret. Je lui ai jeté à la face les dernières paroles de sa mère expirante; je luirai dit qu'il avait tué Giacomo Doria , parce qu'en le frappant il croyait me frapper ; je lui ai dit qu'il avait tué Edmund Grenville d'une façon déloyale, qu'il l'avait tué lâchement, sans défense, que c'était un assas* slnat, et que, s'il me poussait à bout, il en répondrait devant les hommes avant d'en répondre devant Dieu.

«c A ces accusations terribles , je l'ai vu fré- 2. 8

mittant, pâle de honte et de colère^ mais réduit au silence, confondu, foudroyé. Il a renoncé i sa rencontre avec vous. Vous vivrez : cette pensée, du moins, adoucira Famertume de notre séparation. Vous vivrez : tout est bien, je ne songe plus à me plaindre. Me 6era*t*il donné de vous revoir un jour ? La justice divine prendra-t-elle soin de me délivrer et de nous réunir? Je n'ose l'espérer. Quoi qu'il arrive, au nom de l'amour qui nous lie, promettez^moidene pas me suivre, promettez-moi de ne rien faire pour me retrouver. CourJ>62 la tête avec résignation sous les décrets de k Providence, Vous ne pouvez rien pour ma délivrancCf En essayant de vous rapprocher de moi , vous signeriez mon arrêt de mort. Ou** bllez*moi, cher, trop cher Valentin. Vous êtes libre, vous êtes jeune , la vie s'ouvre devant vous. Ne vous acharnez pas plus longtemps à la.poursuite d'un bonheur impossible. Retour* nez vers votre oncle. Le bonheur , croyez-le bien, n'est pas dans les émotions tumultueuses. Ne vous montrez pas ingrat envers la destinée qui a mis sous votre main les biens les plus dignes d'envie. Pour moi, je n'oublierai jamais que vous m'avez aimée ; ce souvenir me soutiendra jusqu'à la fin de m^ rudes épreuves.

Dans la nuit sombre et inenaçante qni m'en- ▼eloppe de toutes parts, il y aura désormais un coin d'aïur où je verrai briller une étoile mystérieuse. Adieu donc , jeune ami , encore une fois adieu ! Je me suis reposée un instant sur votre cœur, et je reprends sans murmurer le fardeau de mon existence.

« AlfTOlOA. »

Après avoir achevé la lecture de cette lettre, Valentin cacha sa tête entre ses mains, et le pauvre enfant éclata en sanglots.

-^Ah ! malheureux, s^écrla-t<-il, tu voulais un amour tourmenté, un amour hérissé d*obstacles et se dénouant par un coup de foudre ! Tes souhaits sont comblés; tu Tas rencontré, cet amour ! D'où vient donc que tu pleures? d'où vient que tu maudis le jour où tu es né?

Valentin sentait sa raison s'égarer. U se leva, se jeta sur ses armes et courut à la place d'Espagne, décidé à tuer le comte, s'il n'était pas encore parti. Le comte de Pietranera était parti dans la matinée, et Valentin ne put savoir s'il avait pris la route de Civita-Vecchiai de Naples ou de Florence,

Que faire désormais sur cette terre où il ne devait plus la revoir? Où se réfugier, après cet éternel adieu?, Il saisit avec un tressaillement de joie le poison que Rodolphe lui avait donné. . La mort était devant lui ; un instant suffisait pour sa délivrance. Cependant , en relisant la lettre d'Antonia , son regard s'arrêta sur ces deux lignes dont le sens lui avait d'abord échappé. « Me sera-t-il donné de vous revoir un jour? La justice divine prendra-t-elle soin de me délivrer et de nous réunir? » Devait-il , par le suicide , protester d'avance contre la justice de Dieu? Devait-il désespérer sans retour de cette réunion qu'Antonia n'osait lui promettre, et dont la pensée avait pourtant traversé le deuil de son àme? Ces deux lignes qu'il retournait en tout sens, dans lesquelles il crut lire une confuse promesse, siiffirent pour le rattacher à la vie.

Entraîné par un instinct qui sera compris de tous les cœurs vraiment amoureux, Valentin voulut parcourir à pas lents tous les lieux où le bras d'Antonia s'était appuyé sur le sien, toutes les ruines au milieu desquelles il avait entendu sa voix bénie, tous les monuments qui avaient arrêté leurs regards. Il cherchait, il retrouvait partout son image.. Il se

rappelait sa démarche, ses gestes, ses moiii* dres paroles , jusqu'aux plis de sa robe, jusqu'aux inflexions de sa voix, et chacun de ces charmants souvenirs, tout en redoublant la douleur de leur séparation, ravivait en lui l'espérance de la revoir.

Là, sous les pins de la villa Borghèse, elle s'était arrêtée pour regarder les Transtévérines dansant la saltarelle, au son du tambour de basque. Ici, près de l'arc de Constantin, elle s'était assise pour contempler la lune qui brillait entre les arcades du Cotisée. Sous les ombrages de la villa Parafili , dans le cloître de Saint-Jean-de-Latran, sur la route d'Albano ou de Tivoli, elle avait laissé partout le doux parfum de son passage.

Il y avait surtout un endroit solitaire oùValentin aimait à s'oublier de longues heures. Non loin du .fort Saint-Ânge, sur la rive droite du Tibre, se trouve une villa modeste que per» sonne ne songe à visiter, et qui jouit, parmi les Romains eux-mêmes , d'une complète obscurité. Ce n'est, à proprement parler, qu'un jardin assez négligé, avec une cassîne qui ressemble à un petit castel de Normandie. An* tonia, que le hasard avait conduite un jour à la villa Salvage, s'était prise d'affection pour ce

coin de terre silencieux et désert , où l'on ne voit que des fleurs , où aucune rui&e, auenti monument n'attestent la folie ou le malheur des hommes* .

Plus d'une fois elle était venue s'y reposer des magnificences de l'ancienne reine du monde. Plus d'une fois, en marchant près d'elle dans les allées de cytises et de lauriersroses, Valentin lui avait entendu dire qu'elle aimerait mieux vivre dans cette agreste solitude que dans le palais des Borghése ou des Gorsini. Depuis le départ de la comtesse^ il allait tous les jours à la villa Salvage chercher la trace de ses pas. Ce pieux pèlerinage calmait, à son insu, la fièvre de son désespoir. Seul avec ses souvenirs , il se sentait pourtant si près d'elle , les Ueux qu'il visitait étaient si pleins de sa grâce et de sa beautëi qu'il ne pouvait la croire perdue sans retour, et qu'i chaque instant il s'attendait à la voir paraître au détour d'une allée.

Au milieu de ses préoccupations; toutes les histoires de Rodolphe lui revenaient parfois ea mémoire. De loin en loin, sa curiosité reprenait le dessus. Le hasard avait voulu qu'il descendit dans l'hôtel où Rodolphe était des^ cendu quelques années auparavant. Un jour,

il eut la fiintaisie d'interroger son héte sur le eojnpte de son ami.

'-* Il menait joyeuse vie, n'est-ce pas? Les billets parfumés devaient pleuvoir dans cette liôtellerie.

— Je n'ai jamais connu de garçon plus rangé, répondit Thôte avec bonhomie.

— Avez-vous oublié, reprit Yalentiù, toutes «68 brillantes équipées, la Brambilla , la Giuliani, la Rosemunda?

— Voici trente ans bientôt que je tiens rhétellerie où vous êtes, et j'entends aujourd'bui pour la première fois les noms que vous prononcez.

— Gomment I s'écria Valentin de plus en plus surpris, vous ne connaissez nilaGiuliani, ni la Rosemunda? Vous ignorez la fin tragique de la Rosemunda, poignardée par la Giuliani? Vous vous souvenez au moins des trois mois que Rodolphe a passés au fort Saint-Ânge, pour avoir enlevé la maitresse du cardinal Bamboeini? Gela dut faire quelque bruit dans la vaie-

— Bambocini ! Nous n'avons dans le sacré collège aucun cardinal de ce nom. M. Rodolphe n'a jamais dormi en prison, que je sache. Ses plus longues absences n'ont jamais dé-

passé trois ou quatre jours. II à fait hors de Rome quelques petits voyages, à Frascati, à Genzano ; si j*en excepte le temps du carnaval, il est toujours rentré avant minuit. Je vous le répète, mon cher monsieur, je n'ai jamais connu de garçon plus rangé, plus paisible. Il sortait le matin dès dix heures, avec son guide sous le bras, courait toute la journée comme un lièvre, revenait au gite, dormait grassement, et ne manquait jamais en s'éveillant de prendre le café dans son lit.

— Consultez votre mémoire, repartit Valeutin. 11 esi impossible que Rodolphe ne vous ait jamais parlé de la Giulianî. Il est brave comme un lion, mais discret comme un trompette : quand il est heureux, il met tout le monde dans la confidence de son bonheur. La Giuliani est une de ses plus glorieuses aventures. Il a dû vous parler d'elle, et plus d'une fois. Tenez^ regardez ce flacon : il y a I& dedans de quoi foudroyer tous les buffles des MaraiS'Pontins. C'est le poispn avec lequel la Giuliani voulait se tuer quand Rodolphe Tarracha de ses mains.

— S'il a fait cette action charitable, et c'était le devoir d'un chrétien, il ne s'en est jamais vanté, répliqua l'hèteen branlant la tète.

rajouterai (Jtie si M. Rodolphe ne se fût pas conduit chez moi en bon et tranquille jeune homme, je me serais empressé de lui signifier son congé.

A ces mots , Valentin jeta sur son hôte un regard de mépris, et sortit dans l'espérance de rencontrer quelque Romain mieux informé; mais il eut beau questionner les oisifs de sa connaissance, dont toute la vie se passait à recueillir les anecdotes de la ville , personne ne put lui fournir le moindre renseignement sur la Giuliani et la Rosemunda. Quant au cardinal fiambocini , toutes les fois qu'il lui arrivait de prononcer ce nom., il recevait pour unique réponse un joyeux éclat de rire.

— C'est étrange, se disait-il. l'ai vainement cherché à Florence la tombe du comte Orsini; personne ne connaît à Rome les merveilleuses histoires de la BrambîUa, de la Giuliani, de la Rosemunda, et l'on me rit au nez quand je parle de la maîtresse du qardiilal Bambocini. Il y a ià-dessous un mystère que je pénétrerai. Malgré la promesse qu'il avait cru entrevoir dans la lettre d'Antonia , il n'abandonnait pourtant pas ses projets de suicide. Rome n'était plus pour lui qu'un désert. Il pensait sérieusement à quitter la vie. Seulement, il n*eiH

pas été fâché d'éprouver, avant de s'en le poison que Rodolphe lui avait confié* mort s'offrait à lui comme un refuge ; Fagonie l'épouvantait; il ne voulait pas mouij lentement. Où trouver un sujet pour Texp rlence qu'il désirait, faire? C'était là la difl culte.

Parmi les vieilles Anglaises qu'il avait vue^ aux premières places, sur l'arrière du Sésostrisi une surtout l'avait frappé par l'originalit^ toute britannique de sa figure et de ses mit nîères< Elle se nommait lady Penock. Yalentii^ l'avait retrouvée partout, comme uneEuménidc attachée à ses pas, à Li vourne, à Pise« à Florence^ Le lendemain de son arrivée à Rome, en sortant de sa chambre, il s'était rencontré face à face avec lady Penôck , qui sortait de son appartement. Ils logeaient tous les deux dans le même hôtels au même étage, sur le même palier.

Lady Penock était au grand complet. Rien ne lui manquait : elle avait un chien. Par une singulière coïncidence, Fox ressemblait à Zamorct que nos lecteurs n*ont peut-être pas oublié. Cette ressemblance, en rappelant à Yalentin une des plus amére^s déceptions de sâ vie, avait tout l'air d'une raillerie. Ajoutez que Fox, du matin au soir, remplissait l'hôtel de

-noies jappements ; c'était le chieti le plus hai^pieax qui se pût voir^ le plus indiscret et le plus incommode. Aussi lady Penock n'aimait pas FoiL , elle l'adorait.

Un matin, comme Yalentin tenait entre ses mains le flacon de la Giuliani, il vit entrer un visiteur sur lequel il ne comptait pas. C'était Fox qui venait de s'introduire étourdimeut par la porte entr'ou verte. L'occasion était belle. Valentin décida sur^le^'Ohamp qu'il ferait l'épreuve du poison sur le sosie de Zamore. Il pit un morceau de sucre, l'imbiba du fatal breuvage et le présenta traîtreusement au lavori de lady Penock. Le poison, d'après le témoignage de Rodolphe , devait foudroyer comme la liqueur contenue dans le chaton de Mithridate. Yalentin épiait la mort : la mort ne vint pas. Fox , après avoir croqué le morceau de sucre^ passa la langue sur ses moustaches d'un air satisfait , fit dans la chambre quelques gambades joyeuses^ et vint s'àcorou*pir aux pieds de Yalentin, comme un convive qui prend goût au régal et attend le second service.

Enhardi par cette expérience « le neveu de M* Fléchambault porta le flacon à son nez ; l'odeur ne lui était pas inconnue, bien qu'il

n*eât de sa vie respiré d'acide prussiqae. U sérénité, le contentement éclataient dans la jeux de Fox ; sa queue frétillait en signe de joie et de gourmandise. Valentîn n'hésita plus; il porta le flacon à ses lèvres et le vida d'un trait. C'était du marasquin de Zara.

— Par les cornes du diable ! s'écria Valentin, si la Giuliani ne s'est pas moquée de Rodolphe, Rodolphe s'est moqué de moi.

Et, dans un mouvement de colère, il jeta le flacon de la Giuliani à la tète de Fox, qui s'en* fuit en poussant des cris de détresse.

Le même jour. Valentin reçut une lettre an timbre de Nantes. Il reconnut aussitôt Fécri*» ture, bien qu'il ne l'eût vue qu'une fois.

Cette lettre était ainsi conçue :

« MoiT CHER M. Valentin,

« Je vous écris à l'insu de votre oncle, retenu dans son lit depuis quelques semaines. Vous donnez si rarement de vos nouvelles qui! se croit oublié ; sans doute aussi il craint de vous effrayer en vous parlant de son état, et il est plus malade qu'il ne le pense lui-même. Depuis votre départ, il est plongé dans une mélancolie dont rien ne peut le distraire, Votre

— lâi —

iprésence seule pourrait lui rendre la joie et la jAânté. Mon père essaye en vain de Fégayer et ie le rajeunir en lui rappelant les souvenirs de rieurs premières années. Rien n'y fait, t « C'est à peine si nous osons lui parler de vous. Que faites-vous donc là-bas, mon Dieu ? A quoi donc vous occupez-vous, pour oublier «i complètement les Cormiers ? Vous voyez <ionc de bien belles choses? Je ne puis croire, nalgré toutes les merveilles qu'on raconte ^de fitâlie. que l'image de votre oncle soit effacée «le votre cœur. 11 a toujours été si bon pour fous ! Vous savez si bien et depuis si longtenps que vous êtes toute sa vie, son unique espoir, qu'il a travaillé, qu'il s'est enrichi pour vous seul, que vous seriez l'ingratitude même si vous songiez sérieusement à vivreloin de lui. «( II ne vous rappelle pas, il n'osera jamais vous rappeler. 11 craint, je le sens bien, que vous ne preniez sa prière pour un reproche. 11 â peur, en se plaignant de votre absence, de réclamer comme un droit ce qu'il attend de votre affection. J'ai beau veiller sur moi-même, votre nom arrive quelquefois sur mes lèvres, et alors, M. Valentin, je vois de grosses larmes l'ouler dans ses }eux. Il ne me dit rien, mais je devine ce qui se passe en lui.

— 1 Si -

«c Ailes, H. Vaientin, au prix de toutea les belles choaes que vous avez vues, je ne voudrais pas avoir à me reprocher un pareil chagrin. C'est si bon de se sentir aimé, de pouvoir se dire à toute heure de la journée : «11 y a là, prés de moi, un cœur que je remplis tout en< tier. 1» Revenez donc, revenez bien vite, et votre vue le guérira. Ne craignez pas qu'il vous parle de sa douleur. Oh ! non, H. Yalentin. Il vous aime trop pour vous affliger. Quand il vous tiendra dans ses bras, il oubliera tout ce qu'il a souffert, et ne répandra que des larmes de joie.

tt Voici l'hiver qui arrive. Dans les longues soirées, vous nous raconterez toutes vos aventures, et vous userez librement du privilège des voyageurs qui reviennent de loin. Soyei tranquille, nous vous écouterons bien, et nous croirons tout ce que vous direz.

«c Adieu, mon cher M. Vaientin, Recevez l'assurance de ma bonne et franche amitié.

<{ LotJISAlfFE. n

Le lendemain , Yalentin quittait Rome et partait pour la France,

- las -

Bien qa*onfùC aux premiers jours de novem# tHre, la saisoQ était belle encore. Valentin avait quitté la voiture â Clisson, et suivait à pied le$i traînes à demi dépouillées qui courent sur le bord de la Sèvre. Il faisait une de ces jour* nées où la nature sourit une dernière fois avant de se voiler, où le soleil se ranime un instant comme pour faire ses adieuiàlaterre. Valentin reconnaissait avec mélancolie tous les bouquets d*arbres, tous les détours de haie, tous les mouvements du paysage; seulement, au lieu du trouble charmant qui remplit d'har^ monies et d'images gracieuses le matin de rexistence , il traînait après lui cette sombre inquiétude, ce morne désespoir de la passion brisée.

Quelques mois à peine s'étaient écoulés de^ puis son départ , et dans ce court espace de temps il avait bien vieilli. Son front avait p&li, son regard brillait d'un fiévreux éclat; la douleur avait déjà flétri son doux visage, où, trois

mois auparavant , brillait la fleur de la jeunesse. Il allait à pas lents et la tête baissée, indifférent aux beautés des campagnes qu'il avait tant aimées.

Cependant, a mesure qu'il approchait de la vallée tranquille où s'étaient écoulées ses premières années , il éprouvait un attendrissement involontaire , et lorsqu'il aperçut le toit des Cormiers à travers le feuillage éclairci , il sentit son cœur se fondre et ses yeux s'humecter. Il s'accusait d'ingratitude ; il cooiprenait combien il était coupable envers son vieil oncle, qui l'avait toujours traité comme un fils; il revenait désolé , mais plein d'amour et de repentir.

Justement alarmé par la lettre deLouisanne. il s'attendait à trouver son oncle dans son lit. Quelle ne fut pas sa joyeuse surprise en l'apercevant dans une avenue du verger ! La tête patriarcale de M. Fléchambault, doucement éclairée par le soleil d'automne , respirait la santé. Valentin courut à lui, et ils se tinrent longtemps embrassés.

— Mon oncle ! mon ami ! mon père! disaille jeune homme en le pressant contre son cœur.

M. Fléchambault se taisait, mais des larmes coulaient le long de ses joues, tandis

qu'il attachait sur son neveu un regard curieux et attendri.

— Cher enfant , que te voilà changé! dit-il enfin avec un étonnement douloureux. Tu as donc souffert? tu as donc pleuré, mon ami? L'air de nos champs ramènera sur ton visage les couleurs que tu as perdue3.

— Oui, mon oncle, j'ai pleuré, j'ai souffert. Je souffre encore d'une cruelle blessure ; j'en souffrirai longtemps peut-être; mais vous me guérirez, mon bon oncle.

Pas un reproche, pas une question indiscrète ne sortît des lèvres de M. Fléchambault. Son cœur était un abime de tendresse et de miséricorde; aucune réflexion amère ne troubla la joie du retour. Les serviteurs se pressaient autour de leur jeune maître, et tous lui disaient: Ne nous quittez plus, vivez au milieu de nous.

Dans la soirée, M. Fléchambault voulut entraîner Valentin chez son vieil ami Varembon.

— Viens, lui dit-il; Varembon ne t'a pas gardé rancune, et sa fille ne l'en veut pas. Ils seront joyeux de te voir.

— Rien ne presse, mon oncle, répliqua Valentin; donnez-moi quelques jours de répit, laissez-moi tout entier au bonheur de me retrouver près devons.

Après la façon très-peu polie dont Valentin s'était conduit avec M. Varembon et sa fille, on comprend sans peine qu'il ne fut pas pressé d'affronter leurs regards. Il craignait que son oncle ne ramenât sur le tapis le mariage , qui lui souriait moins que jamais. Et puis il soupçonnait Loulsanne d'avoir usé de supercherie. L'air gaillard et dispos de M. Fléchambàult s'accordait si peu avec les termes du message qu'il avait reçu à Rome, que son étonnement avait bientôt fait place au dépit. Et pour tout dire enfin , dans la disposition d'esprit où il était, il était bien aise de ne voir personne.

Quelques jours plus tard , comme M. Fléchambault revenait à la charge :

— Tenez , mon oncle , lui dit Valentin , je vous en prie, n'insistez pas davantage. M. Varembon est votre ami ; je n'ai d'éloignement ni pour lui ni pour mademoiselle Louisanne; mais je suis triste, je suis chagrin : j'ai besoin de solitude.

Sûr désormais de n'être pas troublé, Valentin se livrait tout entier au souvenir d'Antonia. Que faisait-elle à cette heure? Vers quelles plages lointaines son mari, son bourreau l'entrainait-il? Lui serait-il donné de la revoir un jour? Dieu prendrait-il soin de les réunir,

comme elle semblait l'espérep en lui adressant ses adieux ? Ce trésor de grâce et de beauté était-il à jamais perdu ? Les portes de rÉdea s'étaient-elles fermées sans retour?

Cette préoccupation était devenue toute sa vie. Il n'avait plus goût à rien : la chasse méine , quil avait aimée avec passion , avait perdu pour lui tous ses plaisirs. Toute distraction lui était importune. Antonia était le commencement ^ la fin de toutes ses pensées. Il la voyait partout , il la mettait de moitié dasa toutes ses impressions , il entendait sa voix dans les soupirs de la brise, il la mêlait à toute la nature.

Un soir il était seul dans le salon des Cormiers. Le jour baissait, la senteur qui s'exhale des bois à la fin de l'automne, moins pénétrante, mais plus douce peut-être que celle du printemps , arrivait k pleines bouffées par la fenêtre ouverte. Étendu sur un divan, Valentin passait en revue tous les épisodes de son séjour à Florence et à Rome. Son esprit se reportait vers les cascine, vers l'église déserte de San Miniato , d'où la vue se promène sur la vallée de l'Arno. Il revoyait avec elle le^ ruines du Collsée, les aqueducs semés dans la campagne romaine , le temple des Muses et la

grotte de la qympfae Ëgérie. 11 s'asseyait avec aie au bord du lac Némî, sur le gazon émaillé de cyclamens.

Après avoir épuisé toutes les richesses du passé , il interrogeait l'avenir d'une âme inquiète, quand la porte du salon s'ouvrit brusquement. Valentin leva la tête et demeura Urappé de stupeur ; il voulut s'élancer, et ses jambes fléchirent ; il voulut parler, la parole expira sur ses lèvres ; il ne put que tendre les bras : c'était Antônia, Antonia ell^mème!

— Est-ce vous, Antonia? s'écria-t-il enfin. Cst-ce bien vous qui m'êtes rendue? Mes yeux ne m'abusent-ils pas? La foudre ou la tempête vous a-t-elle délivrée de votre mari? Étes^vous libre enfin ? Étes-vous à mol tout entière ? • — Je suis libre, Valentin, et c'est à moi seule t[Ue je dois ma liberté. Le comte de Ptctranera m'a ramenée en France. Après la scène terri- We qui s'était passée entre nous , la vie cominune était devenue impossible. J*aî brisé ma chaîne, je me suis enAiie. Dieu, qui a vu mes tortures, Dieu me pardonnera. Je viens à vous, mon ami ; je viens à vous calme et confiante. Je compte sur votre amour, smp votre dévouement. Vous me protégerez, vous me défendrei: âe suis-je trompée?

— Vous êtes ici chez vous. Mon oncle est bon, il m'aime. Je lui dirai tout Vous vivrez ici à Tabri de tout danger. Pigliaspada n'est pas éternel. Dieu aura pitié de nous et nous délivrera de ce monstre. Un jour, bi^tèt , vous serez ma femme; ma femme, Antonia, ma femme bien-aimée ! Nous vivrons heureux et tranquilles ; vous achèverez près de moi, dans la paix et la sérénité, une vie commencée sous des auspices si orageux. Oh! combien je voua aimerai !

Tout à coup, Anlônia poussa un cri d'effroi^ et demeura immobile, comme si elle eût été fascinée par la tête de Méduse»

— Là, là! ne le voyez-vous pas? dit-elle à Valentin d'une voix tremJblante , en lui montrant de la main le comte de Pietranera, accoudé sur le bord de la fenêtre, et qui plongeait dans le salon un regard menaçant.

Valentin bondit de colère, et saisissant dana un coin du salon un fusil de chasse :

— C'est toi, s'écria-t-il, affreux Pigliaspada l Cette fois, monstre altéré de sang, tu n'échap» peras pas à nies coups.

Et ilallait coucher en joue le comte de Pie* tranera, lorsque Antonia arrêta son bras«

— Malheureu:i& ! qu'allez-vous faire?

— Je vais vous venger, répliqua Valentin. Le comte de Pietranera avait escaladé la

fenêtre, et se jetant au-devant de lui :

— Tout beau , mon gendre ! s'écrîa-t-il ; Toulez-vous donc tuer votre beau-père?

En ce moment, M. Fléchambault parut sur le seuil de la porte et s'arrêta en souriant.

Pâle, tremblant, Valentin promenait autour de lui un regard éperdu. Ses yeux se dessillaient : son esprit s*éc1airait comme par enchantement. Un coup de vent avait balayé la Buée : le ciel s*inondait de lumière.

— Oh ! mon Dieu, dit-il enfin, que se passet-îl donc? Ai-je rêvé le désespoir ou rêvé-je maintenant le bonheur?

Louîsanne s'avança, et lui tendant la main :

— Pardonnez-moi, dit-elle. Je vous aimais sans vous connaître ; j*ai compris votre mal, et j'ai voulu vous guérir. Je ne pouvais arriver à votre cœur qu'en abusant votre imagination. Vous ne vouliez pas de Louisanne, tous la dédaigniez sans l'avoir vue ; Antonia s'est chargée de notre bonheur. A-t-elle réussi? Mon ami , dites-le-moi .

Valentin saisir la main de Louisanne, et la (MAivrant de larmes et de baisers :

— Vous psirdonner ? N*est-ce pas à moi plutôt d'implorer mon pardon? N'est-ce pas vous qai m'enseignez la sagesse et le bonheur?

— Ne regrettez pas , ajouta Louisanne , l'épreuve à laquelle je vous ai soumis. Je vous ai trouvé, en toute occasion, brave, généreux, chevaleresque : je vous en aime davantage.

Valentin se jeta au cou de M. Varembon, et le contemplant avec étonnement :

— Comment, c'était vous, vous, Pigliaspada?

— Oui, mon gendre, moi-même; n'ai-je pas bien joué mon rôle?

— ^^Eh bien! dit M. Fléchambault en montrant Louisanne, n'avais-je pas raison ? Ses cheveux n'ont-ils pas bruni?

— Voici Zanetta, dit Louisanne en désignant sa femme de chambre qui les regardait d'un œil curieux par la porte entr'ou verte. Elle aussi a joué son rôle et nous a secondés. C'est elle qui m'a servi de secrétaire. Pardonnez-lui de s'appeler tout simplement Jeannette.

Le vœu des deux amis était enfin comblé. Le mariage se fit aux Cormiers et la fête dura trois jours. M. Varembon et M. Fléchambault avaient réuni les paysans des environs, et les noces de

Louisanne et de Valentin rappelèrent les noces de Gamache.

Six semaines après son mariage , Valentia reçut la lettre suivante :

« Je viens, mon cher ami , de couronner dignement une vie remplie jusqu*ici par de poétiques aventures. Le mariage, vous ne Tignorej ' pas, a toujours été pour moi une des choses lés plus triviales , les plus prosaïques de ce monde. Eh bien! par un rare privil^e, j'ai trouvé moyen de donner au mariage tout l'intérêt du roman le plus passionné, du drame le plus mystérieux. Une jeune fille , dont le nom même ne semble pas appartenir à la terre, dont la voix est douce comme celle d'un sera- 1 phin, s'est éprise pour moi d'une passion irré- 1 sistible.

u Elle me croit pauvre, et pourtant elle me préfère aux plus riches partis. Vainement sa famille, dont la noblesse remonte aux premières croisades, s'est opposée de toutes ses forces à notre union ; l'amour a triomphé de tous les obstacles. Bile n'a pas craint de s'exposer à la malédiction paternelle pour devenir ma femme. Prières, menaces, elle n'a voulu rien entendre» Il me reste à vous dire le nom de

cet ange : j'épouse dans huit jours mademoi'* selle Élodie de Longpré.

c Votre ami, Rodolphe. »

— Grand bien lui fasse! dit Valentin en pressant LQuisanne dans ses bras.

Deux années avaient passé sur leur bonheur.

Un jour, Louisanne et Valentin feuilletaient ensemble le volume dont nous avons transcrit quelques pages au milieu de ce récit.

Valentin relisait en souriant toutes les pensées qu'il avait autrefois tracées avec orgueil ; 11 raillait sans pitié tous les rêves ambitieux, toutes les plaintes amères, qu'il n'eût pas donnés alors pour une page de Rousseau ou de Byron .

Louisanne le défendait doucement contre lui-même.

— Mon ami, lui dit-élle, ne jugeons pas trop sévèrement les folies de la jeunesse ; tâchons même, en vieillissant, d'en garder quelque chose.

Valentin écrivit sur la dernière page :

u L'amour est la grande aventure de la vie. Une affection sincère est pour le cœur une

source d'émotions plus vives, plus variées que les rêves de rimaginatlon la plus féconde , un monde mystérieux, infini, qui sollicite sans cesse notre curiosité, dont l'attrait se renouvelle chaque jour, et que personne ne connaît jamais tout entier. »

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