‹ La chasse dans la vallée du RhinChapitre 12 sur 12 · SANGLIERS D'ALSACE · texte numérisé non relu

SANGLIERS D'ALSACE

Le sanglier est - il un cochon sauvage ou le cochon est - il un sanglier domestique ? Grave question sur laquelle les veneurs ont discuté de tout temps. A n'en juger que par les apparences extérieures , ces deux espèces d'une même race diffèrent du blanc au noir. Le porc peut se permettre un vêtement de couleur claire , car il ne craint pas d'attirer l'attention et il s'en rapporte à son maître pour la conservation et pour ... la fin de son existence. Le sanglier a besoin d'un pardessus de couleur sombre pour échapper aux poursuites de ses ennemis, et il est continuellement obligé de montrer les dents. A force cle les montrer elles s'allongent et même elles s'aiguisent, car ses

dents d'en haut ne servent qu'à donner du tranchant aux longues défenses de sa mâchoire inférieure. Même voracité d'ailleurs. Le cochon et le sanglier ne sont pas difficiles sur le chapitre de la nourriture. Ils font ventre de tout, et c'est avec raison que Toussenel a appelé le porc : le grand chififonnier de la nature. Il y a pourtant entre eux cette différence tout à l'éloge de la bête sauvage, c'est que le porc mange à l'occasion les petits enfants, tandis que le sanglier n'attaque l'homme que lorsqu'il est poussé à bout, acculé par les chiens, blessé grièvement, et en état de légitime défense.

Selon toutes les apparences les premiers cochons furent de jeunes sangliers apprivoisés, mais il est incontestable que les cochons peuvent redevenir sangliers, et je puis en citer un exemple qui s'est produit dans la forêt du Neuhof, tout aux portes de Strasbourg.

Pendant la révolution et dans les années qui suivirent, le peuple usa de représailles. En haine des seigneurs qui chassaient par monts et par vaux , à travers les bois et les champs, avec chevaux, chiens, valets et Duifares, et détruisaient en un instant les récoltes obtenues

par tant de travail et de sueur, le paysan déclara la guerre aux bêtes de grande chasse , bêtes d'aristocrates , bêtes noires. La plupart des forêts ftirent dépeuplées de cerfe, de chevreuils et de sangliers. Ces derniers disparurent complètement de la forêt du Neuhof.

Mais ce que le paysan avait détruit , le bourgeois enrichi a voulu le rétablir. Dans les premières années de ce siècle la chasse du Neuhof appartenait à un banquier d'origine russe qui s'était établi à Strasbourg. Pour se donner un tiré nouveau, un coup de ftisil plus beau, M. Livio ne craignit pas de mettre la plaie au champ et au cœur du cultivateur. Il lâcha dans la forêt des porcs, de vrais cochons, tirés de la Hongrie, qui , après trois générations vivant en liberté, sont devenus (ô leçon pour les nations opprimées) de beaux sangliers, d'indomptables solitaires. Quelques vieux chasseurs se souviennent encore d'avoir vu au Neuhof des sangliers portant de grandes taches blanches, stigmates de leur domesticité piimitive. Il y a quelques années les sociétaires de la chasse du Neuhof Airent actionnés en dommages-intérêts par les habitants de cette partie

de la banlieue de Strasbourg à raison des ravages exercés par les sangliers. Lorsque ce procès parut devant le juge de paix, les parties lésées reprochèrent aux chasseurs de cultiver le sanglier comme une plante de serre-chaude et de le ménager intentionnellement pour la plus grande satisfaction de leurs plaisirs cynégétiques. Les cultivateurs furent déboutés de leur demande par le motif qu'ils ne fournissaient pas la preuve que les locataires de la chasse avaient favorisé la multiplication des sangliers. Peut-être que le jugement aurait été rendu en sens contraire, s'il avait été révélé alors que les sangliers du Neuhof n'étaient que des fils de truie artificiellement rendus farouches, car s'il doit être permis au propriétaire d'une chasse de conserver le gibier, l'on ne saurait admettre qu'il puisse légitimement mettre dans sa chasse des animaux nuisibles.

Que dirait -on d'un spéculateur qui, dans un pays où il n'y a pas de rats, introduirait ce rongeur sous le fallacieux prétexte que de sa peau l'on fait des gants excellents, connus dans le commerce sous la dénomination de gants en peau de Suède ?

GependaDt je ne suis pas partisan de la responsabilité absolue en ûtit de dég&ts causés par les sangliers. Ces animaux sont essentiellement nomades et changent fréquemment de réaidence. Ou Fouilloux a dit, il y a bien longtemps: «Le sanglier n'est qu'un hôte.» — Vers le printemps surtout, quand il est en proie à de nouvelles ardeurs, le sanglier est c^able de fiiire en une seule nuit des voyages qui fatigueraient un coursier numide. Gomment dès lors déterminer à quelle chasse appartient la bote qui a causé des dégâts et résoudre la question de l'imputation du dommage?

Il y a trente ou quarante années les sangliers étaient redevenus très-nombreux dans les forêts de l'Alsace, mais on ne constatait que trèsrarement des ravages commis par eux dans les champs cultivés , tandis que de nos jours ces ravages sont journaliers. Gomment expliquer ce fait ? Les sangliers sont-ils devenus plus civilisés, plus rafSnés et préfèrent - ils comme aliments les denrées produites par l'industrie humaine aux plantes sauvages que la nature leur offre dans les bois? Ou bien les terrains à l'entour et au milieu des forêts sont-ils mieux

cultivés aujourd'hui et présentent-ils par leur proximité un appât plus fticile aux sangliers? Cette dernière raison est certes pour beaucoup dans les dégâts constatés, mais la principale cause doit en être attribuée à un fait auquel on n'a pas reconnu jusqu'à présent l'importance qu'il mérite.

La nature, en créant les animaux, a produit en même temps les aliments nécessaires à chaque espèce. A ceux qui habitent les forêts elle a donné les produits qui poussent dans la forêt même. Pendant des siècles les sangliers se sont contentés de glands, de faines, de noix, de noisettes, de merises, de pommes et de poires sauvages, de truffes, de champignons et de morilles. Aiyourd'hui. grâce à la nécessité toujours croissante de faire argent de tout, le commerce arrache ces produits spontanés de la terre à l'alimentation des pauvres sangliers pour les livrer à la consommation des hommes. Les prunelles voni à la distillerie, les noisettes au marché , les noix et les faines chez le fabricant d'huile, les truffes, les champignons et les morilles sont accaparés par le pâtissier et le marchand de comestibles. Par surcroît de

malheur l'administration forestière fait extirper peu à peu toutes les espèces non nobles ; les pommiers et les poiriers sauvages disparaissent et avec eux leurs fhiits si agréables aux groins délicats. Enfin le gland, mets de prédilection du sanglier, lui a été enlevé par rétablissement des chemins de fer. La construction de ces grandes voies de communication a nécessité l'emploi d'une immense quantité de traverses en chône qui servent à soutenir les rails. Pour se procurer ces traverses , les entrepreneurs ont passé des marchés dans toutes les contrées couvertes de forêts et partout les chênes séculaires aux larges ramures sont tombés sous la hache des bûcherons. Au moment actuel, dans les forêts de l'Alsace le promeneur ne rencontre presque plus de vieux chênes et les sangliers ne trouvent plus de glands. Que reste -t- il alors à ces pauvres bêtes si elles ne veulent pas mourir de-&im? .... le vol dans les terres cultivées 1 — et si je qualifie de vols les déprédations des sangliers, j'ai tort, car il est de bonne guerre, puisque l'homme s'empare de la nourriture naturelle du sanglier, que ce dernier se rat-

trape sur les denrées artificielles destinées à la table de son plus cruel ennemi.

^n Alsace la chasse au sanglier ne se fait pas avec les grandes meutes et les brillants équipages du vautrait. Tout se passe bourgeoisement, et cela doit être dans un pays où il n'y a plus de seigneurs possédant de grandes fortunes territoriales. 11 y a une trentaine d'années l'on avait encore de beaux et bons chiens courants, de nos jours on n'emploie plus guère que des bassets. Alors aussi on ne s'acharnait pas à une pauvre bête de compagnie ou à une laie accompagnée de quelques marcassins que nous sommes trop heureux de voir passer aujourd'hui ; alors il vous défilait des compagnies de 20, 30, 40 pièces; les chasseurs dédaignaient les petits marcassins; ils exerçaient leur adresse sur les grosses bètes et souvent ils pouvaient faire, et quelquefois ils faisaient, de magnifiques coups doubles. En ce temps-là il y avait encore parfois de ces beaux épisodes de chasse mêlés de plaisir et de crainte: un vieux solitaire blessé tenait ferme aux chiens... La meute acharnée l'attaquait avec furie , le prenant à la gorge ^ aux oreilles; quel va-

carme l quels rudes assauts ! quels grands coups de boutoir et que de chiens éventrés, jusqu'à ce que la bète eût reçu le coup de grâce !

Hélas I je ne connais que par ouï - dire ces drames émouvants. Maintenant les chasses au sanglier ne sont que des corvées. U n'y a plus de danger, mais aussi il n'y a presque plus d'émotions. Autrefois on était sept à huit chasseurs« tous bons amis et bons vivants, aimanta rire et à plaisanter, partageant fraternellement leurs provisions et se moquant des maladroits, quel que fût leur rang ou leur position sociale. Aujourd'hui des invitations envoyées par la poste réunissent 15, 20, 30, 40 chasseurs dont les quatre cinquièmes se rencontrent pour la première fois. On se salue, mais on ne se parle pas. Aucune intimité et partant pas de gaieté. Le troupeau des chasseurs suit le garde, qui les place et assigne à chacun le meilleur poste. A peine est-on placé que partent du côté opposé une trentaine de traqueurs. Ils crient, ils hurlent ! mais au Heu de marcher en ligne ils se suivent par files pour éviter de se déchirer les mains et la culotte aux épines des broussailles. Beaucoup de l^uit, peu de résultat,

car la bauge se trouve au milieu des fourrés, et bien souvent Monsieur de la robe noire reste très-tranquillement couché. D'autres fois quand il daigne se lever, c'est pour rebrousser plus tranquillement encore au travers de ces piailleurs qu'il ne craint pas. L'enceinte ftiite, on se dépêche d'en prendre unô autre, puis une troisième , sans un instant de repos. Les traqueurs coûtent cher, et l'on tient à leur faire gagner leur salaire. Les chasseurs mangent comme ils veulent et comme ils peuvent, quelquefois en marchant d'une enceinte à l'autre afin qu'il n'y ait pas de temps perdu. Et cela continue ainsi jusqu'à la tombée de la nuit.

Aussi rentre -t- on de ces grandes chasses ennuyé, fatigué, éreinté et presque toujours bredouille !

La superstition populaire a fait au sanglier une vilaine réputation de méchanceté ; l'on se figure assez généralement qu'il attaque le chasseur dès qu'il l'aperçoit , afin de le déchirer à belles dents. Au contraire, le premier mouvement du sanglier qui passe la ligne des chasseurs est de se sauver, même quand on le blesse au passage. Ce n'est que lorsqu'il est ftitigué

par une longue poursuite, qu'il est acculé, que les chiens l'entourent et que le chasseur s'avance vers lui, que l'on voit de vieux solitaires entrer en flu*eur et devenir réellement dangereux. Cependant il est incontestable que la vue seule d'un animal sauvage de cette taille donne de l'émotion au chasseur, alors même qu'il a déjà tout son sang-froid pour les autres espèces de gibier, mais qu'il n'a jamais assisté à une chasse au sanglier. Le premier sanglier qui m'est venu m'a laissé calme jusqu'à ce que j'eusse vu qu'il continuait à courir après mes deux coups. Mais alors, quand avec la bête tout danger avait disparu , j'ai été pris d'un trem- . blâment général, mes dents claquaient, mes genoux s'entre-choquaient et j'ai bien été cinq minutes avant de pouvoir maîtriser mon système musculaire. Au second sanglier le tremblement a été moins prononcé et a duré moins longtemps. Depuis je n'ai plus rien ressenti.

Quand on se trouve à une traque au sanglier, la première condition et la plus essentielle, esjt de se cacher autant que possible et surtout de rester complètement immobile lorsqu'il se fait quelque bruit dans les broussailles. Le

sanglier qui n'a pas la meute au derrière, flaire, évente de tous les côtés avant de passer la ligne, et il a le nez bon, l'œil perçant et l'oreille exercée ; tous ses sens sont d'une finesse extrême. Si vous faites le moindre mouvement, s'il vous évente , il rebroussera , y eùt-il cent traqueurs derrière lui , et il forcera leur ligne sans s'inquiéter du bruit qu'ils font. En restant bien tranquille on a encore un autre avantage, c'est quelquefois de voir la bête venir à soi sans défiance et de la pouvoir tirer sous bois. Ici un conseil : si vous ne tirez pas aussi bien que Bas -de- Cuir ou Gérard le tueur de lions, si vous n'êtes pas sur de lui loger une balle dans l'œil , ne tirez jamais en pointe , c'est un • coup perdu. Si vous laissez venir le sanglier, il se présentera peut-être un peu en travers, ou s'il se retourne, vous aurez plus de chances de le tirer par derrière. L'on croit généralement qu'une aussi énorme bête ne peut pas s'approcher du chasseur sans faire beaucoup de bruit. Gela est vrai quand un gros sanglier est lancé par les chiens, car alors il passe comme un boulet de canon à travers tous les obstacles. Mais très-souvent aussi le sanglier

suivra un sentier garni d'herbes, et la plus grosse pièce peut vous débouler sans que vous rayez entendue venir. Quand elle vous passera, n'oubliez pas que pendant la course les poils (les soies) du dos se hérissent et donnent à la bête une apparence de grosseur énorme. Si vous n'en tenez pas compte, vous tirerez trop haut, d'autant plus que la balle a toujours de la tendance à monter. Pour être sûr de son coup , il faut viser à une ligne représentée par la jonction du tiers inférieur avec les deux tiers supérieurs du corps de l'animal. Enfin n'oubliez pas que , si votre coup de ftisil ne porte que dans la partie postérieure de la bote, la balle ne fera pas plus d'effet qu'un coup de fouet donné à un cheval. L'on a dépecé des sangliers qui étaient comme lardés de balles. Une triple graisse protège comme un triple airain cette partie de leur corps que je n'ose appeler par son nom, de peur qu'une lectrice effarouchée ne dise de mon article sur le sanglier ce que le maréchal de Vauban disait lui -môme d'un traité qu'il avait ftiit sur le cochon.

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