CHAPITRE II
DE LA NATURE ET DES HABITUDES DU CHEVREUIL
Le Verrier de la Conterienous dit que le chevreuil est doux, familier, et que, lorsqu’il a été élevé jeune, il vous suit comme un chien; ce mais qu’il est brave au point de livrer bataille à un cerf dix-cors : dans le combat il n’oppose pas sa petite tête à celle du cerf ; il la coule sous le ventre de ce dernier et lui porte de si furieux coup d’andouillers, qu’il l’oblige de fuir, souvent même le blesse à mort. » Son caractère est gai, folâtre et rusé ; il est aussi très curieux : j’ai ouï dire maintes fois que les braconniers de la forêt de Chinon tuaient beaucoup de chevreuils sans chiens et de la manière suivante : ils fouillent sans faire de bruit les enceintes fourrées, et lorsqu’un chevreuil a faré devant eux, ils restent immobiles : au bout de quelques instants le chevreuil ne tarde pas à retourner sur ses pas pour regarder, souvent de très près , quelle a été la cause de son effroi; une main sûre, un fusil armé d’avance ne tardent pas à faire payer cher au pauvre animal sa folle curiosité.
Dans son excellent traité de la chasse à courre, Le Verrier de la Conterie confirme le fait; dans le chapitre, qui traite de la manière de détourner un chevreuil, procédé que j’indique ici comme étant le seul vraiment rationnel, en dehors de la méthode que nous avons généralement cru devoir adopter dans l’Ouest, je lis les lignes suivantes :
((Je fais suite, dit-il, jusqu’à ce que mon cheveuil soit lancé, et aussi-
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« tôt debout je brise et me retire. Il ne faut pas qu’au lancer le limier « donne le moindre coup de gorge, parce qu’alors le chevreuil, assuré (( qu’un chien le poursuit, fuirait en avant, et l’on aurait peine à le rencc fermer dans une autre enceinte ; mais quand il n’a bondi qu’au bruit « qu’on fait ordinairement en brossant, il n’a nulle autre inquiétude (( qu’une espèce de curiosité qui le prend, un moment après, de voir ce « qui lui a donné lieu de bondir : ne trouvant rien qui lui fasse ombrage , ce il croit avoir eu peur mal à propos, et se remet à vingt pas d’où il cc était. »
Le chevreuil vit en famille avec sa chevrette et ses faons; ils vont peu au gagnage comme les cerfs, donnent quelquefois cependant dans les trèfles et les blés; mangent des glands, des faînes, et des fruits sauvages, boivent rarement, surtout quand la rosée de la nuit a été abondante.
En hiver, ils se plaisent dans les forêts garnies de genêts, de bruyères et de ronces; ils préfèrent les coteaux exposés au midi, contre lesquels ils s’abritent du froid; au printemps, ils se mettent dans les taillis de deux ou trois ans pour y viander des pousses nouvelles, de la bourdaine surtout dont ils mangent avidement au point d’en être enivrés : on les voit alors quitter les grandes forêts, courir les champs, se remettre dans les petits boqueteaux et se faire tuer facilement par les braconniers.
Les chevreuils ont les mêmes maladies que les cerfs : la diarrhée, la consomption sont leurs affections les plus communes ; quand ils se multiplient par trop, ils meurent d’anémie et d’appauvrissement du sang, et c’est ainsi que j’ai vu des petites forêts et des parcs entièrement dépeuplés.
Les principaux ennemis du chevreuil sont les loups, les renards, les chats sauvages qui tuent souvent les jeunes faons.
Lorsqu’il est trop multiplié, le chevreuil fait au bois un tort considérable en broutant les jeunes taillis jusqu’à deux ans : il déterre avec ses pieds les glands de semis et fait tort aux jeunes sapins en y frottant continuellement sa tête et en mangeant les pousses pendant l’hiver.
DE LA NATURE ET DES HABITUDES DU CHEVREUIL
Quant à la chair du chevreuil, chacun sait à quel point elle est appréciée par nos gourmets.
Le rut du chevreuil n’a lieu qu’une fois par an, et commence vers la fin d’octobre ; il dure environ quinze jours. Les chevreuils sont beaucoup plus tranquilles que les cerfs ; ils ne rayent pas et se battent rarement.
La Conterie dit que le brocard se contente de sa chevrette, et qu’il est si fidèle, qu’il ne quitte pas sa compagne, qu’il est payé du plus tendre retour, récompense de sa fidélité. Il ajoute que la chevrette c( aime si fort son époux que, lorsqu’il est poursuivi par des chiens, elle se livre elle-même pour le dégager. »
— Cette opinion est fort contestée de nos jours; j’ai vu pour ma part, dans le parc d’Ussé en Touraine, quatre chevrettes renfermées avec un brocard, et avoir toutes des faons.
Cinq mois et demi après la saison du rut, la chevrette met ordinairement bas un, deux, rarement trois faons ; cinq ou six jours avant de faonner, elle quitte son brocard, et se choisit un lieu épais et peu fréquenté, où elle puisse faire ses petits à l’abri des chiens, des loups, et surtout des renards, leurs plus mortels ennemis.
(( Quinze jours écoulés d’une absence la plus cruelle, dit encore Le « Verrier de la Conterie, elle revient trouver à la tête de sa petite famille (( le plus tendre et le plus fidèle des époux ; la joie succède à la douleur; oc tantôt il caresse la mère, bientôt ses enfants ont leur tour; en un mot « il prend d’eux un soin tout particulier. Tandis que la mère les allaite, « il monte la garde autour de leur demeure , et si malheureusement les a chasseurs les y attaquent, on voit ce bon père se livrer aux chiens, « fuir d’abord lentement pour les ameuter à ses trousses, après quoi il « fait une fuite extrêmement longue pour les tirer du canton où il a « laissé sa femme et ses enfants. »
Les jeunes faons portent, en naissant, la livrée comme les cerfs : ils sont d’un brun rouge tacheté de blanc; après quinze jours, ils ont pris
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assez de force pour suivre leur mère qui les ramène alors auprès du brocard. La mère les allaite pendant quatre mois, les cache dans les endroits les plus fourrés, et les protège vaillamment contre leurs cruels ennemis ; elle se donne aux chiens comme le brocard pour les sauver et les défendre : à lage de dix ou onze mois les jeunes chevreuils quittent leur père et mère et courent à leur tour fonder une nouvelle famille.