LA FORÊT DU GAVRE
au-Duc et les pins d’Irel. Une heure après le relancer, nous sonnions notre premier hallali sur la ligne de Carheil, à 500 mètres du Rond.
Mis en parallèle avec la forêt de Chinon, le Gâvre peut avantageusement soutenir la comparaison. Si la première offrait autrefois peu de difficultés dans un bat-l’eau, aujourd’hui de nombreux semis de sapins rendent impraticables aux cavaliers certaines enceintes de la haute et basse forêt.
Le Gâvre n’a pas changé de physionomie : avec ses grandes clairières, ses immenses landas , ses futaies séculaires, ce sera longtemps encore une des plus belles forêts qui existent pour suivre les chiens de près et forcer un chevreuil. Les difficultés vaincues ne font d’ailleurs que donner au succès un charme plus vif : à la chasse comme à la guerre, le proverbe
A vaincre sans péril on triomphe sans gloire
sera toujours vrai.
LA FORÊT DE VEZINS
La forêt de Vezins, sise en Anjou, sur les confins de l’ancienne province du Poitou, s’étend sur une surface d’environ 2,000 hectares, entre Maulevrier et Vezins, Cholet et Yzernay. Ses deux massifs principaux, le Breuil-Lambert et Vezins, sont séparés par une lande de 400 hectares , que les gens du pays désignent sous le nom de Lande de Gentil .
C’est à peu près le seul débûcher que prennent les cerfs que nous attaquons, soit au Breuil-Lambert, au nord-ouest de la lande, soit dans les basses forêts de Maulevrier et de Vezins, à l’est de cette même lande.
Les étangs des Noues, de Croix, de Cayenne et de Péronne, tous quatre célèbres dans les fastes de la vénerie de l’Ouest, fournissent au fauve, hiver comme été, une eau abondante.
Au sortir de la grande Révolution, les descendants des chasseurs de la Morelle, que la Terreur n’avait pas égorgés, se réunirent, pour la première fois, à Vezins, et y continuèrent les glorieuses traditions de la grande vénerie française.
MM. Louis et Auguste de la Rochejaquelein, Baudry d’Asson, de la Bretesche, de Chabot, de Montsorbier, etc., trouvèrent toujours chez le baron de Vezins une cordiale hospitalité.
J’ai raconté plus haut comment les grands chiens blancs du bas Poi-
LA FORÊT DE VEZINS
tou, orgueil des chasseurs de la Morelle, avaient disparu, et comment, par le croisement d’un chien blanc échappé au cataclysme de 93 comme par miracle et appartenant à M. de Vaugiraud, avec des briquettes à poil dur et à poil ras, la race de Vendée avait été créée.
Ces messieurs, à force de patience et de science formèrent, avec ces éléments incomplets , cette belle race si estimée des chiens de Vendée : moins résistant, plus fou de chasse que le chien blanc du roi, le vendéen régna en souverain jusqu’à l’apparition des bâtards anglais. Avec lui, il fallait disposer des relais, se garder surtout du change ; et néanmoins ces messieurs prirent beaucoup de cerfs à Vezins.
Aujourd’hui, à l’exception des vieux chiens de rapprocher que nous mettons en relais, nous découpions toute la meute sur la voie d’un cerf déhardé ; et telle est l’intelligence de nos bâtards, qu’il est rare que, dans le cours de dix ou de douze chasses, nous ayons plus de deux ou trois changes à redresser, et cela avec une meute composée de cent chiens environ, appartenant à cinq ou six équipages différents, chassant rarement ensemble.
Tous les ans, la première réunion de Vezins a lieu le jour de la Saint- Hubert, à moins que ce jour ne coïncide avec le dimanche. Les meutes sont hardées au Chêne-Brûlé , rendez-vous habituel des premiers laissercourre ; les cavaliers arrivent de toutes parts, les voitures découvertes sont nombreuses et remplies de belles châtelaines ; c’est vraiment la fête du pays. Aussi les chasses de Vezins ont-elles un aspect éminemment typique et plein d’originalité.
La plus franche cordialité règne en souveraine ; jamais de querelle, jamais la moindre dispute : les veneurs s’abordent gaiement, devisent de leurs succès et de leurs espérances ; chacun va faire une visite obligée aux meutes de ses voisins; on se montre les jeunes élèves de l’année, on flatte de la main les vieux chiens de change, et, si quelque observation est jugée utile, elle n’est jamais malveillante.
QUELQUES SOUVENIRS D’UN VENEUR
Il est de règle à Vezins que tout le pays doit s’amuser : aussi nulle part ne voit-on une plus grande affluence de voitures de toute provenance et de forme extraordinaire, de cavaliers et de chevaux avec ou sans selle, sans bride souvent, un simple licol leur servant à la fois de mors et de filet ; de piétons de tout âge, de tout sexe, de toute condition.
Parfois le veneur sérieux pourrait s’attrister en pensant que cet encombrement doit nuire à un laisser-courre correct... Mais le spectacle de tout ce peuple en liesse désarmerait, j’en suis sûr, le chasseur le plus grincheux ou le moins patient.
A quelques kilomètres du Chêne-Brûlé, au milieu d’un parc verdoyant, orné de grands arbres, s’élève le château de Vezins, dont le propriétaire actuel, le baron de Vezins, continue les noblés traditions de ses ancêtres. Du côté opposé, et à 3 kilomètres seulement du rendezvous, le château de Vilfort, demeure du vicomte de Chabot, dresse, au milieu d’un parc charmant, ses hautes tours blanches et ses lucarnes ogi- ■vales qui rappellent l’architecture anglaise... Demeures hospitalières entre toutes et dont les chasseurs vendéens gardent chaque année le plus reconnaissant souvenir.
Nous sommes au 4 novembre 1866 ; les veneurs, arrivés de la veille dans leurs cantonnements,, échangent au rendez-vous de cordiales poignées de main pendant que les piqueurs frappent à la brisée.
Soudain retentit la joyeuse fanfare « la Royale ». On a lancé un .magnifique dix- cors dans l’enceinte des Trois-Plessis, forêt de Maulevrier : le cerf est seul et les chiens de rapprocher ont été de suite arrêtés par les piqueurs.
C’est toujours un beau spectacle pour un veneur qui a le feu sacré, qu’une attaque avec quatre-vingt-dix ou cent chiens, surtout quand ces chiens sont distingués, grands, bien marqués, irréprochables de construction, avec de belles gorges et une noble ardeur.
La meute, tenue sous le fouet jusqu’à la brisée, s’élance comme un
LA FORÊT DE VEZINS
ouragan, et, jusqu’à la prise, ce ne sera plus qu’un hallali courant, tant lés chiens sont bien ralliés, tant est belle et vibrante la musique de ces cent voix. Le cerf avait été vu par corps aussitôt après le lancer sur la ligné du Bâtiment aux Baudières, rentrant dans la Grand’ Herse.
Les chiens à peine découplés sur la voie saignante, relancent le dixcors qui s’est remis à quelques pas seulement de la ligne, dans les fourrés impénétrables de la Grand’Herse. L’animal retourne au lancer, cherche le change et revient à vue de tous les chasseurs, voie pour voie, dans l’enceinte de la Grand’Herse ; après s’y être fait battre comme un lapin pendant une demi-heure, il saute la route de Chanteloup à Yzernay et entre dans l’enceinte des Martyrs.
C’était au temps de la lutte gigantesque que soutenait si vaillamment la Vendée contre la Terreur ; Stofflet, ancien garde-chasse du marquis de Colbert-Maulevrier, était général en chef des débris de l’arméè catholique et royale : il avait établi, au centre de la forêt, un hôpital où femmes, enfants, vieillards, soldats blessés blancs ou bleus, étaient également soignés et protégés. Un jour, un traître vendit à un misérable dont je tairai le nom, le secret de l’asile, et les Bleus massacrèrent tout, malades et blessés, amis et ennemis. Depuis lors, le comte de Colbert a fait élever une superbe chapelle au centre du Champ des Martyrs ; tout le pays vient y prier; le nom des bourreaux est oublié, le souvenir seul des victimes durera toujours.
Le dix-cors longe les murs de la chapelle des Martyrs et se dirige à fond de train vers l’étang de Croix, à l’extrémité de la forêt de Maulevrier.
Il a eu le temps de prendre l’eau et de retourner assez loin sur ses doubles voies ; relancé à vue par la meute dans les semis de Vilfort, le pauvre dix-cors perd la tête, traverse en diagonale la forêt de Maulevrier, les enceintes de Vezins, le Buisson-au-Loup, le Camp-au-Lièvre, effleure les futaies de Cayenne, et se jette à l’eau dans l’étang de Péronne.
QUELQUES SOUVENIRS D’UN VENEUR
Au moment où des hauteurs de Péronne on apercevait le dix-cors aborder le rivage opposé et prendre le débûcher de la lande, ce fut encore un beau spectacle que celui de voir en même temps la meute s’élancer à l’eau à la suite du noble animal. Mais, déjà, il avait disparu derrière les plis du terrain, quand chasseurs et chiens reprirent la voie du dixcors à la sortie de Péronne. Figurez-vous cinquante cavaliers en habit rouge, montés sur des chevaux rapides et brillants, galopant côte à côte avec cent chiens, et vous aurez une idée de ce splendide débûcher.
Le cerf, après avoir traversé la lande et la partie du Breuil-Lambert qui s’étend jusqu’à la barrière de la Mancellière, s’était accompagné avec un daguet et deux biches et s’était ensuite remis à quelques pas de la route de Nuaillé à Tout-le-Monde.
• Relancé par la meute, il ne tarde pas à être déhardé ; c’était, hélas ! sa dernière ruse : soit qu’il ne se sentît pas le courage de piquer droit à l’étang des Noues, soit que le pauvre animal eût été dérangé par quelque cavalier, nous eûmes la joie de le voir reprendre ses doubles voies; à la grande satisfaction des dames qui attendaient son retour, il traversa de nouveau la lande Gentil et vint sauter la grande route de Maulevrier à Vezins, au beau milieu des voitures et des curieux. En arrivant à l’étang de Péronne, il est rejoint par la meute, qui le noie après un bat-l’eau splendide d’un quart d’heure.
Le vieux dix-cors portait quatorze ; il avait tenu bon pendant trois heures et demie d’une chasse très vivement menée.
Je ne dirai rien de la curée, toutes se ressemblent. J'oubliais, cependant, de noter un détail : à peine la nappe est-elle enlevée, que les gens du pays se chargent de la curée, et même ce sont eux qui font curée, ne laissant aux chiens que les os blanchis et les entrailles du cerf ; c’est à qui se précipitera pour en couper un quartier... tous veulent manger du cerf ... Ordinairement, nous prenons chaque année et de la sorte sept ou huit cerfs à Vezins. Les laisser-courre y sont toujours charmants, pleins
LA FORÊT DE VEZINS
de gaieté et d’entrain. Mais, je le répète, la physionomie typique de ces réunions, c’est surtout la joie et le plaisir qui se trahissent sur tous les visages et dans l’attitude des gens du pays. Aussi, tant que le Vendéen restera Vendéen, il aimera la chasse royale du cerf, les veneurs et les chiens.
LES TERRAINS DE CHASSE DE LA VENDÉE
Le département de la Vendée entretient plus de meutes à lui seul que les cinq départements qui l’avoisinent.
Le goût de la chasse à courre et celui de l’élevage des chiens sont restés populaires dans cette partie du Bocage poitevin.
Les forêts sont cependant peu nombreuses, d’une étendue bornée, et par suite médiocrement peuplées de grands animaux.
La plus belle de toutes, Vouvant, qui appartient à l’Etat, a été repeuplée de fauves par les soins intelligents de la société de Rallye-Vendée , il y a environ quinze ans ; c’est la seule forêt du reste où nous puissions conserver des hardes de cerfs et de biches, et quelques rares sangliers. Le loup a totalement disparu; le chevreuil l’a très heureusement remplacé ; le lièvre et le renard abondent encore, et de nombreux équipages les chassent habituellement, à cor et à cris.
Possédée pendant plusieurs siècles par les Lusignan, la forêt de Vouvant s’étend à l’est et au sud des châteaux de Vouvant et de Mervent, célèbres dans les vieilles chroniques du bas Poitou : ils furent bâtis et habités par la fée Mélusine, Eustache Chabot , mère des Lusignan, appelée sans doute à cause de cela Merelusine , et par corruption Mélusine.
C’était au centre de cette forêt pittoresque, traversée par deux rivières, la Mer et la Vendée, parsemée de coteaux abrupts et escarpés, dans un pays des plus accidentés, au milieu de vastes étendues couvertes d’énormes blocs de rochers entassés les uns sur les autres et qu’on appelle
LES TERRAINS DE CHASSE DE LA VENDÉE
encore le Déluge, que la fée Mélusine composait ses philtres et préparait ses enchantements.
Une des plus belles grottes de la forêt de Vouvant est aujourd’hui visitée par de nombreux pèlerins. Les gens du pays la connaissent sous le nom de Grotte du père Montfort. Vers la fin du XVIII0 siècle, ce pieux cénobite y passa une partie de sa vie dans la mortification la plus austère. La société de Rallye - Vendée invite tous les ans, à deux époques différentes, l’élite des chasseurs du pays à courir des cerfs dans cette pittoresque mais difficile forêt de Vouvant.
Habitués à prendre l’eau sans cesse, rarement les cerfs y font de longues fuites, et, comme les bords de la Mer et de la Vendée sont très escarpés et à peu près impraticables pour les chevaux, les chiens sont obligés de faire à peu près tous seuls le travail du bat-l’eau. C’est une difficulté dont nos excellents chiens et nos bons veneurs se tirent à merveille ; rarement on sonne à Vouvant la retraite manquée, ce qui assurément ne surprendra personne ; de vieille date, le public a su apprécier le mérite des veneurs poitevins et l’excellence de leurs chiens.
A douze lieues à l’ouest de Vouvant, se trouve la forêt de la Chaizele-Vicomte ; séparée seulement par un débucher d’environ 2 kilomètres de celle des Essarts, elle forme avec cette dernière un massif d’environ 900 hectares de taillis plus ou moins épais.
J’ai déjà dit que la forêt de la Chaize servait avant la Révolution de rendez-vous habituel aux chasseurs de la Morelle . Dans ce temps-là le bas Poitou était très peuplé de cerfs et de loups, et les sociétaires de la Morelle, après avoir attaqué un cerfàla Chaize, allaient souventle prendre à cinq lieues de là dans la forêt d’Aizenay débûchant par les bois des Gâts et les landes du Chêne-Rond ; ou bien encore atteignaient la forêt de Grâlas, d’une contenance encore aujourd’hui d’environ 500 hectares. Ces trois forêts sont aujourd’hui, les deux premières surtout, peuplées de chevreuils. Au nord des Essarts et à trois lieues et demie environ ,
QUELQUES SOUVENIRS D’UN VENEUR
la forêt du Parc-Soubise" s’étend sur une longueur d’environ 5 kilomètres et sur une profondeur qui varie de 1,500 mètres à 2,000 mètres. C’est une petite forêt de 650 hectares seulement peuplée de chevreuils, très bien acclimatés et importés depuis une trentaine d’années.
Ces chevreuils de nos forêts de la Vendée versent chaque année leur trop-plein dans une quantité de boqueteaux; avec les lièvîes et les renards, ils servent à alimenter les goûts, d’un grand nombre de maîtres d’équipage, et à varier leurs plaisirs.
J’ai dit, ailleurs, que tous les ans la Saint-Hubert réünissait à Vezins l’élite de nos veneurs vendéens, et que ces grandes assemblées, où la cordialité régnait en souveraine, avaient chaque année le même attrait.
Malheureusement le courre du chevreuil dans une forêt vive nécessite un nombre de chiens limité ; plus d’un propriétaire de forêt se voit obligé de restreindre ses invitations, et de se priver ainsi du plaisir de chasser avec beaucoup d’amis. Au Parc-Soubise, mon frère et moi, nous chassions habituellement avec M. de la Débutrie, un maître, 'es arts , bien connu du monde cynégétique. Avant de raconter une de nos chasses, qu’il me soit permis d’introduire le lecteur dans le château du Parc-Soubise , au temps du bon roi Henri IV.
Le Béarnais n’était encore que roi de Navarre : les gentilshommes du bas Poitou étaient alors partagés en deux camps ; les uns tenaient pour la Ligue, les autres pour la Réforme : à la tête de ce dernier parti, brillait au premier rang la célèbre Catherine de Parthenay, femme du duc de Rohan, mère de quatre filles non moins illustres et toutes quatre dans l’éclat de la jeunesse et de la beauté.
Catherine et ses filles n’eurent pas de peine à attirer à la Réforme une quantité de jeunes gentilshommes séduits par les grâces, le bel esprit, les qualités de toutes sortes de ces femmes remarquables.
L’état de maison que M,n0 de Rohan entretenait au Parc-Soubise faisait ressembler cette belle résidence à une petite cour. Aussi notre
LES TERRAINS DE CHASSE DE LA VENDÉE
galant Béarnais venait-il s’y reposer souvent, chasser et deviser d’ amour , après ses rudes expéditions. Plus heureux encore à la guerre qu’au jeu d’amour , il s’attira au Parc-Soubise, de la part d’une des filles de ; Catherine de Parthenay, appelée aussi Catherine, une réponse digne de cette noble damoiselle.
Un soir, Henri de Navarre, en se retirant dans ses appartements, se trouva seul avec la belle Catherine : à la guerre comme en amour, le Béarnais allait droit son chemin : « Mademoiselle, lui dit-il, par où fautil passer pour aller dans votre chambre? » — • ce Par l’église, sire, » lui répondit la fière jeune fille. Henri IV se le tint pour dit et se contenta depuis lors de chasser dans la forêt du Parc.
Le cerf, le sanglier et le loup abondaient alors.
C’était une fête pour tout le pays que de chasser avec le roi de Navarre, et le Béarnais recruta dans ces réunions bon nombre d’amis, quantité de capitaines solides et vaillants. Le rendez-vous de chasse d’Henri IV s’appelle encore le Grand- Relais : le chêne qui du temps du roi de Navarre occupait le centre du rendez-vous existe encore et mesure 6 mètres 50 centimètres de circonférence; ce vénérable témoin du passé a toujours conservé le nom de « chêne d’Henri IV ».
Le 25 mars 1869, jour de la clôture de la chasse à courre, nous avions donné rendez-vous à M.de laDébutrie au Grand- Relais, au pied du chêne d’Henri IV. Attaqué par les quarante chiens qui composaient nos deux meutes, un brocard dont la tête était entièrement refaite, saute seul l’allée du Buisson- Rond ; la meute bien ralliée et parfaitement ameutée le mène grand train à travers les ventes du Pas de la forêt, l’enceinte au Diable, Blanche-Noue, les Parquets, et l’oblige à prendre l’eau à l’étang du Cellier : le temps est sec et chaud ; les chiens ont peine à saisir la voie ; le chevreuil est sorti de l’eau en prenant de l’avance et s’est forlongé : pendant trois heures, chiens et veneurs travaillent de leur mieux ; le chevreuil a battu le change , dans toutes les enceintes de la forêt;
QUELQUES SOUVENIRS D’UN VENEUR
il a traversé les ventes de Hucheloup, de Chauvin, Chante-Merle et toute la petite forêt; relancé enfin sur les bordures des Fosses-Noires, le pauvre animal se dirige en droite ligne sur le château du Parc, et s’élance dans l’étang de 30 hectares qui étale ses belles eaux au pied du vieux manoir.
Le pauvre animal a épuisé le reste de ses forces ; après avoir traversé en diagonale cette vaste nappe d’eau, il se couche le long d’une palisse à 100 mètres du bord; nos chiens n’osent pas traverser l’étang, ils se mettent à l’eau, mais bientôt reviennent à nous. Nous avions été témoins de cette dernière ruse du pauvre brocard; suivis de nos chiens, nous fîmes le tour de l’étang : le chevreuil relancé à vue fut pris en entrant à l’eau pour la deuxième fois. Les piqueurs apportèrent le brocard sur l’esplanade du vieux château où se fit aussitôt la curée, au son des joyeuses fanfares de circonstance, l’Hallali, le Chevreuil de Bourgogne, l’Hallali courant, la Saint-Hubert, les Honneurs du Pied, et la Calèche des Dames.
Je me suis peut-être trop étendu sur mes souvenirs de veneur, pour intéresser jusqu’à la fin mes aimables lecteurs; j’ai dû répéter parfois la même chose : heureux cependant si j’ai pu distraire et intéresser quelque bon compagnon de chasse., et surtout quelque vieil ami qui peut-être se sentira rajeunir en se rappelant encore les bonnes campagnes que nous avons faites ensemble pour saint Hubert et les daines.
LA GASTINE
La partie de l’ancienne province du Poitou qui s’appelle encore de nos jours la Gastine s’étend entre Bressuire, Niort, Saint-Maixent et Parthenay. Jacques du Fouilloux, seigneur de Saint-Martin en Gastine, nous a conservé la description de ce pays à part, théâtre des exploits de tout genre du célèbre veneur poitevin.
De nos jours, l’aspect de la Gastine est à peu près le même, il s’est à peine modifié; les landes cependant ont été en partie défrichées, les bois mieux aménagés, les cours d’eau élargis et régularisés; les bourgs sont aussi plus peuplés ; les habitations des paysans sont mieux bâties et plus aérées.
Les Gastinois sont encore, comme au temps de Jacques du Fouilloux, un peuple de pasteurs et d’éleveurs émérites : grâce à eux, la France a conservé pure de tout alliage la première race de travail qui soit au monde, la race parthenaise. D’un caractère gai et vif, le Gastinois chante toujours quand il conduit à la charrue ses beaux bœufs gris froment, à la tête haute armée de cornes fines et blanches, à l’œil fier, aux jarrets d’acier, aux lignes longues et accusées du véritable bœuf de travail. De son côté, et comme au temps de l’adolescence de du Fouilloux, la bergère de la Gastine chante toujours, en gardant ses agneaux et en filant la fusée de sa quenouille, sa douce chansonnette d’amour ou la ronde poitevine qu’elle aura apprise aux dernières veillées.
Le pays de Gastine ressemble, tant il est boisé, à une vaste forêt ;
QUELQUES SOUVENIRS D’UN VENEUR
sous ce rapport, il a mieux conservé sa physionomie que le Bocage vendéen : de vastes étendues sont exclusivement consacrées à la pâture des vaches et à l’élevage des jeunes animaiix de race parthenaise. Les genêts, qui ont totalement disparu du Bocage de la Vendée, occupent encore la moitié ou au moins le tiers des métairies : entourées de têtards qui fournissent au fermier son bois de chauffage, les pâtures de la Gastine sont solidement renfermées par des haies vives très élevées et chaque année fressées solidement avec des branches de chêne ; en sorte que les animaux qui pâturent dans ces champs ne peuvent en sortir ou y entrer que par les claies qui, une fois fermées, en interdisent l’accès. Un abreuvoir ménagé au centre de chaque champ permet aux Gastinois de laisser au dehors leurs animaux, souvent pendant plusieurs semaines, sans avoir besoin de les rentrer la nuit à l’étable.
Ce fut ce pays ainsi clôturé et aussi difficile pour la chasse à courre, entrecoupé de ruisseaux et de vastes étangs, de landes et de taillis épais, qui fut le théâtre des exploits de notre bon du Fouilloux.
J’avais déjà pris plusieurs cerfs dans la haute Gastine, dans les environs de Parthenay, chez Mme la marquise de Montsabré et chez un ami du général de la Rochejaquelein, M. Chevallereau de Cely ; mais je n’avais jamais chassé de cerf dans les environs de Bressuire, en basse Gastine, pour une bonne raison, digne de M. de la Palisse, c’est qu’il n’en existait plus.
En 1851, on apprit dans le pays qu’un cerf dix-cors parcaurait les petits boqueteaux appartenant à M. le marquis de la Rochejaquelein; ceux de la Mare, d’Hérisson, de Neuvy, des Mothes, etc., simples taillis de peu d’étendue séparés les uns des autres par des landes incultes ou de vaines pâtures.
Ce cerf voyageur avait été vu près du bourg de Chiché, dans les bois d’Amaillou, dans les forêts de Vernoue et de Chantemerle, près de l’Absie ; enfin, un peu partout. Il était rare que cet animal restât plusieurs
LA GASTINE
jours de suite dans le même endroit; c’était un cerf voyageur par excellence.
Il avait été souvent lancé par de petits équipages de renard et de lièvre, mais toujours sans succès : des meutes sérieuses l’avaient même attaqué ; sa vigueur extraordinaire semblait défier et le fond des meilleurs chiens et la persévérance des veneurs. En 1852, nous avions réuni notre meute à celles de MM. de la Débutrie et Anatole d’Autichamp; le cerf, lancé de près, avait été couramment chassé pendant cinq heures par soixante-dix bâtards anglais, sans que son allure trahît la moindre fatigue ; dans le pays, il passait pour sorcier .
Ce cerf avait en outre des mœurs assez singulières : que de fois, nous trouvant réunis dans l’ancienne demeure des Lescure, au château de Clisson, chez notre oncle, le marquis de la Rochejaquelein, n’avonsnous pas entendu dire par les paysans : <c Nous venons vous avertir, monsieur le marquis, que ce matin au lever du soleil, en allant voir si nos bêtes étaient encore au champ, nous avons vu le cerf apres nos vaches ! »
Je ne sais pas si les naturalistes ont jamais observé ce fait curieux d’un cerf seul dans un pays sans biches et au moment du rut ; en tout cas, il est certain et de notoriété publique en basse Gastine.
Le marquis ne manquait jamais de dire au paysan : (( Si ta vache se trouve pleine, élève soigneusement son produit, je te le payerai cher. »
Inutile d’ajouter que ces unions bizarres et accidentelles sont restées absolument infécondes.
Le 18 novembre de l’an de grâce 1853, nous nous étions donné rendez-vous à Etrie, près de Chanteloup, chez M. Alfred de la Roche-Brochard, MM. de la Blotais, Julien de la Rochejaquelein, de Lescours, de la Roussellière et moi pour attaquer au bois de la Mare le fameux cerf sorcier. Notre désappointement fut grand le lendemain matin de ne pas trouver au bois de la Mare, où le cerf était rembûché à bout de trait, M. de la Débutrie et sa vaillante meute : que faire avec
QUELQUES SOUVENIRS D’UN VENEUR
quinze chiens seulement pour attaquer avec quelque chance de réussite un cerf aussi vigoureux?
Nous n’hésitâmes pas cependant, et, après nous être recommandés à saint Hubert, nous découplâmes nos quinze bâtards sur la voie saignante ; il était dix heures juste.
Lancé de volée et à vue, à cinquante pas du découpler, le cerf débuche aussitôt vers les étangs des Mothes, traverse la grande route de Bressuire à Niort, non loin de la chapelle de Notre-Dame-de-Pitié , et se dirige vers les bois de Vernoue.
Pendant huit heures, le noble animal se défend vaillamment; il faisait nuit close depuis plus d’une heure quand le soir, vers six heures, nous le laissâmes pour ainsi dire à l’hallali courant, après l’avoir fait sortir de l’étang du Fonteniou.
La seule ruse du pauvre cerf consistait pendant la chasse à ménager ses forces et à se remettre sans cesse au milieu des animaux qui, comme je l’ai dit plus haut, pâturent en liberté dans les genêts de la Gastine.
Maintes fois nous l’avons vu entrer dans un champ, se mêler au troupeau , le pousser devant lui avec ses bois, lui faire faire ainsi plusieurs fois le tour de la pâture pour effacer ses voies et se coucher ensuite au milieu d’une touffe de genêts.
Pour aider nos chiens, nous étions obligés de les suivre pied à pied, ce qui, dans un tel pays, n’était pas une petite besogne ; j’ai dit pourquoi les clôtures de la Gastine étaient si solidement établies ; aussi avions-nous constamment nos couteaux de chasse à la main pour frayer un passage à nos pauvres chevaux épuisés par une si longue chasse et des efforts aussi répétés.-
Le cerf fut relancé à vue plus de vingt fois et mené à fond de train par nos quinze bâtards anglais.
Au bout de huit heures de chasse il était visiblement fatigué, mais non pas pris.
LA GASTINE
Nous le fîmes sortir à l’aide d’un mauvais bateau, à six heures du soir, de l’étang du Forteniou où nous craignions de le voir rester sans pouvoir l’atteindre à cause des nombreuses îles flottantes qui couvrent la surface de l’eau et des ténèbres épaisses d’une nuit obscure. Nous brisâmes à l’endroit où le cerf était sorti de l’eau et nous campâmes dans le pauvre village de Vernoue où, après avoir pansé nous-mêmes nos chevaux, nous fîmes un mauvais dîner de quelques œufs durs et d’une espèce de noir brouet qu’on appelle dans tout le Bocage « de la fressure ».
J’envoyai pendant la nuit un exprès me chercher à quatre lieues de là un excellent chien dont je prévoyais avec raison avoir besoin le lendemain pour faire un travail que la gelée et le brouillard glacé de la nuit rendirent véritablement difficile.
A huit heures du matin, nous frappions à la brisée : j’avais découplé dix de mes chiens, ceux du plus haut nez pour rapprocher et les plus vigoureux pour pouvoir prendre le cerf, dans le cas où, une fois relancé, il ne fît sa fuite vers les bois de la Mare sans retourner du côté de la chaussée de l’étang, où le relais de mes six derniers chiens avait été disposé.
Après un rapprocher admirable qui dura depuis huit heures jusqu’à onze heures et demie , pendant lequel nous eûmes à débrouiller pied à pied bien des doubles voies sur les allées et les retours de la veille, tantôt perdant le vol-ce-l’est sur des landes ou sur des chemins pierreux , ou la voie sur des prairies mouillées et à demi glacées ; obligés parfois de découvrir avec nos mains le long des buissons boisés le pied du cerf que les feuilles tombées pendant la nuit sous le poids du brouillard converti dès le matin en givre avaient entièrement recouvert, nous eûmes un moment de grande joie, quand nous vîmes bondir au milieu d’un champ de genêts épais le pauvre animal que le nez de nos chiens et notre patient travail venaient de dépister dans sa dernière retraite. Ce fut un bon moment pour tous les jeunes veneurs.
QUELQUES SOUVENIRS D’UN VENEUR
Le cerf, mené avec une grande vitesse et toujours à vue par ces dix chiens, fut heureusement donner du nez dans le relais volant.
Nous eûmes alors le plus bel hallali courant qui se puisse imaginer. Cet incroyable cerf tint encore pendant une heure quarante minutes : relancé sans cesse le long des palisses et des fossés, absolument comme un lièvre sur ses fins, il tomba raide mort et comme frappé d’apoplexie en entrant à l’eau dans l’étang de la Bouinière, sans que les chiens eussent le temps de le renverser et sans qu’il reçût un seul coup de couteau.
Je le vois encore entrer à l’eau, s’arrêter brusquement, regarder une dernière fois les chiens et les chasseurs, trembler de tout son corps et s’affaisser tout à coup dans l’eau comme foudroyé et sans faire un mouvement.
Nos fatigues étaient oubliées; nos chiens et nos chevaux avaient seuls besoin d’un long et légitime repos, après deux journées aussi rudes.
Sur sept chevaux qui fournirent cette chasse extraordinaire , cinq ne s’en relevèrent pas.
Tous ceux qui ont pris part à cet émouvant laisser-courre vivent encore ; ils s’en rappellent comme moi tous les moindres détails.
CHAMBORD
A l’entrée de la Sologne, pays de chasse unique en France par le nombre de ses grands fauves, ses beaux terrains de chasse, ses immenses forêts, ses brillantes réunions, à quelques kilomètres seulement du Val de la Loire et de la charmante ville de Blois, se dressent les tours féodales et la célèbre lanterne du château de Chambord.
Bâtie sous François Ier, par Pierre Lenepveu en 1533, et décorée par les grands artistes français de la renaissance, Cousin, Pilon, Jean Goujon, cette merveille architecturale attire tous les ans l’élite des touristes de France et de l’étranger.
François Ier en avait fait son principal rendez-vous de chasse et son séjour favori. On lit encore sur un des carreaux de la chambre du roi ces deux vers qu’il grava, dit-on, avec la pointe d’un diamant :
Souvent femme varie , Bien fol est qui s’y fie.
Entouré d’un parc de 4,500 hectares dont la plus grande partie est en taillis , les pieds baignés par les eaux limpides du Cosson , Chambord a grand air, et tel qu’il convient à une résidence vraiment royale. Le nom de celui qui par reconnaissance l’a adopté pour le sien en rehausse encore l’éclat.
Les légitimistes avaient acheté Chambord de leurs deniers, pour
QUELQUES SOUVENIRS D’UN VENEUR
l’offrir au jeune fils de S. A. R. Monseigneur le duc de Berry; depuis lors, Henri de France s’appelle cc Monsieur le comte de Chambord ».
Le château royal, détaché de la couronne, a été possédé par le roi Stanislas de Pologne, par le maréchal de Saxe, la famille de Polignac, et, en dernier lieu, par le maréchal Berthier. Il fut à peu près abandonné par ses derniers possesseurs, qui n’avaient pas la fortune nécessaire pour entretenir cette immense demeure et l’empêcher de se dégrader. M. le comte de Chambord emploie tous les ans les revenus souvent insuffisants de ce grand domaine à réparer les injures du temps.
Les appartements ne sont pas meublés; le seront-ils jamais par son propriétaire actuel? Dieu le veuille pour le bonheur de notre pays.
Jusqu’à sa mort, un des plus fidèles serviteurs de M. le comte de Chambord, le général de la Rochejaquelein, avait seul la permission de chasser à courre dans le parc royal.
Très peuplé de cerfs et de chevreuils, situé dans un terrain plat et par suite très favorable à la chasse à courre , Chambord réunissait tous les ans, au mois de mars, les nombreux invités du bon général. MM. de Puységur, de Vibraye, de Lorge, de Beaucorps, de Champgrand, etc., etc., et avec eux l’élite des veneurs du Blaisois, étaient heureux de finir leur saison de chasse en compagnie du vieux Balafré.
Mon frère et moi, nous eûmes plusieurs fois la bonne fortune d’accompagner le général à Chambord; trois années de suite, après notre déplacement habituel à Ussé, nous eûmes ainsi le plaisir de joindre notre équipage à celui de MM. de Puységur et de forcer avec les deux meutes réunies plusieurs vieux dix-cors.
Entouré de murs de 3 mètres de hauteur, le parc est traversé par trois grandes routes qui conduisent à Blois, à Bracieux, à Mer, et qui rendent très agréable la chasse du cerf.
Ce ne sont plus ces immenses débuchers de Sologne où l’animal
CHAMBORD
vous mène à dix et douze lieues du lancer, avec huit ou dix lieues de retraite et souvent plus. A Chambord, les cerfs longent fréquemment les murs du parc, se font battre dans les taillis fourrés, traversent la plaine qui s’étend entre le château et la porte de Mer, prennent l’eau dans les deux étangs ou dans le Cosson.
Le 31 mars 1855, la réunion était encore plus brillante que de coutume ; c’était la première fois que les veneurs du Blaisois voyaient à Chambord MM. de Puységur réunir leur meute à une meute étrangère.
Le bon général aimait les grandes assemblées de chasseurs et de chiens; l’entrain des uns et des autres réjouissait ses vieilles années, et lui rappelait nos gais rendez-vous de Vendée.
Un des gardes nous donna ce jour-là une brisée parfaite; la voie était saignante et le pied superbe. MM. de Puységur jugèrent en habiles connaisseurs que le vieux dix-cors avait déjà perdu ses bois; ils firent observer au général qu’un animal sans bois aurait l’air d’une biche. « Tant mieux, dit le général qui n’aimait pas toujours les observations ; vous aurez, Messieurs, plus de mérite, et d’ailleurs le duc de Bourbon prenait souvent à cette époque des cerfs sans bois ; nous ne sommes pas plus grands seigneurs que lui ! »
Personne n’avait rien à répliquer, et nous partîmes avec cinquante chiens pour aller frapper à la brisée. Attaqué près de la porte de Boulogne, le cerf traverse la grande route de Bracieux, se fait battre longtemps autour des étangs, longe les murs du parc pendant plus de trois lieues, et, après deux heures et demie d’une chasse difficile, à cause de la grande quantité d’animaux et des nombreux retours, vient faire son hallali dans l’Etang-Neuf.
Pas un chien ne s’était écarté de la voie , pas un chien n’était parti sur un change ; les invités félicitèrent le soir le général de la bonne idée qu’il avait eue de réunir deux bons équipages et d'avoir ainsi doublé leur plaisir.
QUELQUES SOUVENIRS D’UN VENEUR
Après un bat-l’eau de vingt minutes, les chiens noyèrent le pauvre animal au beau milieu de l’étang, et, chose assez extraordinaire, le cerf coula immédiatement au fond de l’eau.
Jugez de la déconvenue de tous les chasseurs! Comment faire pour le ramener à la surface d’un étang aussi grand et aussi profond ?
Tous les veneurs de la Vendée, de l’Anjou et de la Touraine ont connu le bateau du général. Monté sur quatre roues et sur des X en bois reliés entre eux par des courroies sur lesquelles il reposait plus ou moins mollement, ce bateau lui servait de voiture.
C’était, il est vrai, peu commode, mais le rude gentilhomme n’avait aucun souci de ses aises. Il ne considérait dans cet arrangement que le côté pratique, les cerfs se faisant prendre souvent dans un étang dépourvu de bateau ; aussi n’avait-il pas hésité à réaliser son idée.
Le bateau-voiture était toujours attelé quand on chassait le cerf; le cocher avait pour consigne de se tenir sans cesse autour des étangs dès que la chasse aurait l’air de s’en rapprocher.
Nous n’eûmes pas de peine à héler le pilote; il était à son poste, à deux pas de l’Etang-Neuf, croisant avec son yacht.
Dans un clin d’œil, les courroies furent débouclées, le bateau glissa facilement sur ses X, et son lancement fut des plus heureux. Armés d’un croc puissant et des avirons fixés à tribord et à bâbord, nous appareillâmes, mon frère et moi. Nous avions parfaitement remarqué l’endroit où le cerf avait coulé bas. Mais l’Étang-Neuf est vaste, profond, et nous eûmes mille peines à trouver notre animal. Enfin, après une demi-heure dé sondages répétés, nous finîmes par harponner ce requin d’un nouveau genre, nous l’attachâmes solidement à l’arrière de notre chaloupe, et nous le remorquâmes triomphalement jusqu’à terre.
Le soir de ce beau jour, le temps était clair, la lune brillait de tout son éclat, dessinant la silhouette blanche du château féodal sur l’azur foncé du zénith.
CHAMBORD
Les piqueurs avaient préparé sur l’esplanade du château plusieurs monceaux de fascines sèches autour du cerf, et tout disposé pour la curée aux flambeaux.
A l’heure convenue , les piqueurs suivis de leurs chiens entourent le cerf, sonnent de joyeuses fanfares, pendant que le général, accompagné des veneurs, allume les feux de joie; la nappe est aussitôt enlevée. Hallali! hallali! Les chiens se précipitent à la curée, et se disputent les débris sanglants du noble animal.
C’est toujours un beau spectacle qu’une curée aux flambeaux. Je dirai peu de chose de celle-ci : en général toutes se ressemblent ; mais à Chambord elles revêtent un caractère de grandeur incomparable. Ce site sévère, la splendeur architecturale du château, l’absence surtout de l’illustre Seigneur de ce beau domaine, tout vous parle à l’imagination et au cœur, et tout vous émeut : ce sont de ces souvenirs qui ne s’effacent jamais.
Chaque soir, après lâchasse, l’hôtel Bibard réunissait tous les veneurs dans un excellent banquet où la bonne humeur, la gaieté et la plus franche cordialité étaient de rigueur.
Inutile de dire que la santé du Châtelain absent était de bon ton et toujours la première portée. Que de fois nos bras se sont-ils étendus, nos verres se sont-ils choqués , alors que nous répétions tous en chœur le refrain de cette ballade des cavaliers , si entraînante et si chevaleresque :
Pas un verre qui reste vide Et pas un cœur qui reste froid !
Cavalier, buveur intrépide , Debout ! A la santé du Roi !