CHAPITRE X
« Peut-on forcer, ou avez vous pris de vieux loups?» Telle est Peut-on forcer des
1 1 grands loups?
la phrase que l'on fait généralement aux chasseurs de loups. Pour moi, je déclare, à mon avis, le vieux loup inforçable, non pas qu'on ne puisse en forcer, mais ce sera toujours par hasard, et on pourra fort bien ne jamais recommencer. Tous les grands chasseurs de loups en ont forcé, ce n'est donc pas une chose impossible, mais seulement des plus rares et des plus difficiles, demandant un concours de circonstances que l'on rencontre rarement à cette chasse.
Les difficultés principales sont :
1° La vigueur et le fond de l'animal plus grands que ceux de n'importe quel chien, son train plus grand même que celui d'un lévrier, car il était connu autrefois que, dans les accourres sans laisses en tete, les lévriers ne pouvaient le prendre ;
2° La difficulté d'une bonne attaque à heure convenable ;
3° Enfin l'habitude qu'ont ordinairement les loups de percer toujours devant eux et de se forlonger en suivant les chemins.
Je doute qu'on puisse voir jamais un équipage de loups aussi complet, aussi bien monté en hommes, en chevaux et en chiens que celui du grand Dauphin ; eh bien, quoiqu'il ait pris quelques
grands loups, cet équipage reconnaissait le grand loup comme ne pouvant être forcé que par hasard, c'est-à-dire soit par des relais d'équipages se succédant avec des relais de chevaux pour les hommes, et tout cela donné dans les meilleures conditions, soit dans les cas d'un grand loup ayant quelque vieille blessure, ou trop plein. Pour moi, je crois que ceux qui prennent des grands loups hors de ces conditions les prennent de janvier à avril, et que ce sont des louvarts et non des grands loups. S'ils se trompent de bonne foi, qu'ils regardent les ongles, et ils verront qu'ils n'ont pas pris de grands loups.
Voyons un peu ce que fera un grand loup, ou bien un louvart, dans sa chasse de janvier à avril.
La chasse d'un iouP. Votre homme a eu connaissance de loups donnant depuis quelque temps dans tel canton, et ayant inquiété et attaqué des bergers, ou qu'on a vus rentrer le malin dans quelque boqueteau. Vous êtes convenu avec lui qu'il partira le lendemain matin de très-bonne heure avec son limier, pour lâcher de détourner un loup ou au moins d'avoir une bonne voie, et vous lui avez donné rendezvous, pour neuf heures, à portée de l'endroit où il a des chances Le départ de détourner. Le lendemain matin, bien lesté, ayant môme quelques provisions sur votre cheval et de l'argent dans votre poche , car vous ne savez pas où vous coucherez , vous partez de manière a vous trouver au rendez-vous en même temps que l'équipage.
Bien entendu que, si vous êtes encore jeune et que vous ayez le feu sacré, il vous est permis d'aller travailler au bois de votre côté ; vous aurez ainsi plus de chance d'avoir quelque chose au rapport. Enfin, vous ou votre homme, vous êtes revenu de votre quête;
votre homme a eu connaissance d'une voie, il l'a suivie fort long- Le loup n-en p» temps, l'a perdue et retrouvée à l'entrée d'un bon bois, l'a retrouvée ensuite sortant de ce bois, et enfin il la laisse rentrant dans une assez bonne demeure ; mais il ne l'a pas détournée et pense que le loup perce toujours. Du reste, la voie est très-rapprochable et l'on se dépèche d'y aller. Allons, vite ! les bottes, et à cheval, les chiens de recri sont ensemble , les autres chiens séparés en deux hardes volantes ; mangeons un morceau en nous rendant à la voie et observons le plus grand silence. Voyez le limier qui a fait le bois, comme il marche devant les chevaux, sachant bien où il va! Ne le quittez pas de l'œil, car il pourrait prendre la voie avant les autres. Mais voici Les ch,^ifoùte°t la brisée; les chiens de recri goûtent la voie, tàtent aux branches ; Publico a crié, les autres s'en mêlent, et tout part; attendez, c'est un peu de fougue, tout à l'heure ce sera plus froid, et ils auront Le rapprocher, peut-être du mal à l'enlever. Mais non, la voie défile bien, les hardes volantes suivent la chasse à hauteur dans cette grande ligne qui suit l'enceinte. — Ah ! voilà un ^ jut de voie; nous sommes à l'extrémité de l'enceinte; il est peut être retourné; les vieux chiens de recri, qui savent leur métier, font leur retour en arrière, en avant et de l'autre côté du chemin. — Rien. — Il n'y a aucun revoir i/about dévoie, dans ce grand chemin tout couvert de pierres, mais Publico, qui est malin, le suit, et, au bout de cent pas, le voilà qui donne. Le loup aura suivi le chemin avant de sauter à gauche, c'est cela; il tourne, entre dans l'autre enceinte et tous les chiens le rallient.
Mais le rapprocher continue et l'on arrive bientôt à une sortie sur une plaine. — Il y a là un petit sentier et une colline en pente, d'où l'on peut voir le pays environnant; les chiens ont amené la voie jusqu'au fossé, ont crié même jusqu'à vingt pas dans le champ,
Le faux débucher, puis ils ont perdu, c'est un faux débucher. — Le loup- sera sorti dans la plaine pour voir ce qui se passe, et il sera rentré ensuite au bois. — En effet, écoulez Publico qui s'en est méfié et qui donne de nouveau là-bas dans l'enceinte. — « Accout à lui, accout, rapproche mon bon, rapproche. »
Mais nous voilà arrivés à une bonne enceinte remplie d'herbes et de fougères , bien exposée au soleil; les chiens hésitent et balancent Le uneer. un peu? méfions-nous, car ils doivent être près du liteau. — Ah!
j'entends Publico qui se récrie, — il l'a lancé; — vite, suivons-les de près et veillons à ce que la meule soit bien donnée; courons à la ligne la plus proche et suivons-la lestement pour gagner les devants et lâcher de voir sauter le loup. — Taïaut! le voyez-vous sautant déjà là-bas; heureusement voilà les hardes qui arrivent aussi; allons, tout va bien ; vite, à bas de cheval, et aidons à bien donner les chiens. Voilà les chiens d'attaque qui arrivent; ils franchissent
on dom.e h tarde, la route comme le vent; les voilà déjà sautés; découplons lestement, mais en nous assurant que les premiers chiens rallient bien. — Allons 1 tout est donné, les entendez-vous qui rallient et redoublent de gorge, et comme ils filent ! A cheval, et ne perdons pas de temps, car il va peut-être débucher ; mais nous voilà à la plaine, et rien n'est en vue ; cependant la chasse arrive grand train, elle i* îoup retourne, — il va se faire battre. — La chasse fait tout le tour de
fc fait battre
la forêt, que le loup parcourt pendant deux heures. — Mais voilà les chiens qui mollissent un peu, la voie se refroidit, le loup aura pris de l'avance. Ah! voici un relancer; mais c'est trop chaud, et d'ailleurs Le change il n'y a là que quelques jeunes chiens; c'est un change; des che-
des jeunes chiens. . " . . . .
vreuils qui auront bondi devant les jeunes chiens. Heureusement que j'entends là-bas des vieux chiens qui continuent leur voie. —
Courons vile arrêter le change et tâchons de rallier le plus promp-
lement possible. — Voilà qui est fait! mais je n'entends plus la
chasse; elle a filé pendant que j'arrêtais change. — Enlevons vite
ces chiens-là et gagnons ce fameux débucher que les loups aiment
tant. — Nous y voici I Ah I c'est cela; voilà déjà les chiens là-bas
dans la plaine, ils sont restés sur la voie, l'ont relancé sur le bord
du bois, et, celte fois, le loup, serré de près, a débuché de suite. — Oo rallie au débucher.
Allons, rallions-les rapidement. — Voyez comme ils défilent la voie ;
voyez comme cette bonne Minerve mène ce débucher la tête haute.
Ah ! regardez, voyez-vous le loup là-bas, au loin sur cette colline;
il s'arrête et se tourne de notre côté pour écouter et voir la chasse
arriver. Le voilà reparti, il va gagner ce bois que nous apercevons Le débucha
au loin. — Dieu! que la plaine est dure; 3 lieues de débucher
de ce train-là, et mon cheval est à bout. Enfin nous y voilà ; il se
fait battre, bon ! cela nous permet de faire souffler un peu nos
chevaux qui en ont grand besoin. Mais le bois est trop petit, le
loup ne peut pas y rester longtemps : portons-nous de suite du
côté du débucher. — Mais qu'y a-t-il? cela ne va pas; les chiens Leioup
1 ■* 1 se fait battre
crient à peine et n'avancent guère, le loup est probablement au M milieu des çniens milieu d'eux dans ces fourrés, et les chiens sont en crainte. Voilà des chiens qui sortent là-bas au débucher, que font-ils donc? — Les voilà tous et je n'ai rien vu sortir. — Ah! au milieu d'eux n débuche avëe eux. voyez-vous le loup marchant la tête un peu basse et leur montrant les dents de temps en temps : « Accout, tiens bon, mes valets, tiens bon, harlou, harlou ! » Mais il vous a vu arriver, et le voilà qui détale dans cette grande plaine. — Grand Dieu ! comme u prend de l'avance, il marche et laisse derrière lui vos chiens les plus vites, et pourtant quelle allure aisée et comme on voit qu'il peut la soutenir encore
longtemps! — Il est bien gros, mais je crois cependant que c'est un louvart; nous sommes à la fin de février, et ils sont déjà bien vigoureux à cette époque. — Taïaut , taïaut ! le voilà qui redébuche là-bas de ce boqueteau, il retourne du côté de la forêt; il n'aura
cest un îouvau. pas osé quitter le canton et prendre les grands pays; décidément c'est un louvart.
Nous voilà rentrés dans la forêt et voilà une heure qu'il se fait
ii rentre en forêt battre de nouveau. — Soutenons les chiens, et animons-les un peu, car Ja journée avance. Il fait encore une fois le tour du bois. —
11 etfautt«attre ^n ' fait tête ! Le voyez-vous sauter celte grande ligne, entouré de chiens; mais Brisefort et Mascaro le harcèlent, le voilà reparti. Les chiens filent rapidement et disent peu de chose. Ils sont avec lui. Bon! taïaut! le voilà qui repasse cette autre ligne avec eux; dé-
Haiian courant, cidément il est hallali courant, il ne marche plus, serrons-le de près. — « Tiens bon, mes valets, tiens bon ! » Entendez-vous la bataille là-bas. — Ah ! que ce bois est fourré ! On n'avance pas et on ne peut les joindre. Oh! il repart encore; mais le voilà acculé dans cette clairière contre ce gros arbre. — Vite, pied à terre et le couteau à la main, mais ne le tuons pas trop vite, laissons-le se battre avec les chiens et que ceux-ci l'étranglent. — Voyez comme il les renverse à coups de poitrail, et ce pauvre Candor, comme le loup l'a saisi au cou. Mais voici les terribles Brisefort et Mascaro qui l'ont saisi à la gorge, il est renversé, tous tombent dessus ;
n est porté bas. « hallali, hallali! » — Il se relève encore et secoue au loin toute cette masse de chiens ; mais, cette fois, la colère les domine, ils se précipitent dessus et, excepté quelques peureux qui ont l'air trèsoccupés contre ces arbres là-bas, les autres vont en venir à bout. « Hallali , hallali ! » Voilà une belle chasse de louvart. Nous
sommes en février; il y a sept heures que vous le chassez, il ne faut pas se plaindre.
Telle est à peu près la chasse du grand loup, sauf la prise. — Les , . La . ,
r r o l » l chasse du grand luup
défauts y sont rares, parce que le loup est souvent près des chiens et quelquefois en plaine au milieu d'eux. Quelques vieux loups se font relancer de temps en temps, ce qui fait grand plaisir aux chiens; d'autres percent toujours en avant et se forlongent en suivant les chemins. Dans ce cas et quand les chiens y tombent en défaut, il faut leur faire quitter la route et suivre les bordures, et, s'ils ne redressent pas la voie, c'est que le loup a fait un hourvari pour tourner d'un côté opposé et se remettre au bout de sa ruse. Le piqueux sonnera alors un retour à ses chiens et prendra les arrières, sur lesquels ils retrouveront la voie et relanceront peut-être leur loup.
Il n'existe pas d'animal qui ait autant d'haleine et qui dure aussi n perce et gagne
les grands pays.
longtemps qu'un loup, surtout quand il trouve à boire de temps en temps. Si cela lui plaît, il vous mène très-bien à 60 kilomètres (15 lieues) du lancer, et il s'étonne si peu du bruit que, pour mieux ménager ses forces, il n'en va pas plus vite; de sorte que, souvent en plaine, les chiens lui soufflent au poil.
Il ne faut pas à cette chasse (pas plus, du reste, qu'à toute autre) s'amuser à briser et à attendre le retour; c'est le cas ou jamais de piquer sérieusement et sans s'arrêter, ou bien l'on a perdu la chasse en un instant. — Il y a des loups qui font des randonnées assez courtes et qui se font battre toute une journée dans une forêt ; mais, généralement, il faut s'attendre à être mené loin et ne pas trop compter revenir coucher à l'endroit d'où l'on est parti, si, l'animal une fois lancé, on est déterminé à le suivre partout où il ira, comme doit le faire un vrai chasseur.
— Si —
Le loup suit volontiers, pendant la chasse, les ravins que l'eau forme dans les côtes et dans les bois, les fossés et les endroits où il peut être à couvert; quelquefois, mais plus rarement, il suit les chemins. J'en ai vu que je chassais passer tranquillement en plein jour dans des rues de village et des cours de métairies.
comment ii rat tête. Quand le loup n'en peut plus, il s'accule à un buisson, à un arbre, ou se terre, la queue devant, sous quelque grosse pierre ou dans quelque trou. Là il se défend avec succès contre les chiens et les intimide ordinairement au point que, n'osant pas le saisir de suite, ils l'entourent en criant, et ne se jettent dessus qu'aussitôt qu'ils voient arriver les chasseurs à leur secours.
La finesse du nez A cette chasse plus qu'à toute autre, il faut des chiens vigoureux,
tres-nécessaire * 0
m cwen de loup, hardis, ayant un grand fond et surtout une grande finesse de nez, attendu que la voie est froide et légère; le sentiment du loup, étant plus délicat que celui des autres animaux, s'évapore aussi plus promptement. Il n'est pas certainement de chasse où la finesse du nez dans le chien soit aussi nécessaire qu'à la chasse du loup. Si vous avez des chiens qui, trouvant une voie de loup le matin, la rapprochent assez lestement et finissent par le lancer ; si ces mêmes chiens prennent un louvart en janvier, vous avez ce qu'il vous faut; contentez-vous de les bien garder et de les perpétuer, vous pouvez chasser loup partout; gardez-les bien dans la voie du loup, lestolenrarée. e*» Pour ce^a' niettez-les en curée comme pour les autres animaux.
Dans le commencement, ils n'en voudront pas; faites-les jeûner jusqu'à ce qu'ils en mangent, et vous arriverez, je vous le promets par expérience, à avoir des chiens qui en feront curée chaude, comme d'un autre animal. J'ai eu quatorze chiens sur vingt qui le mangeaient cru, comme ils auraient fait d'un chevreuil.
Vous serez alors récompensé de toutes vos peines , car la chasse du loup est la plus belle de toutes les chasses; c'est la chasse française par excellence; c'est la chasse de la vieille vénerie, illustrée de ce„eUcli"ai5P par les exploils du Grand Dauphin , des Sélincourt, des d'Enneval , des Roncherolles , des Dary, des du Hallay, des Brière d'Azy, des du Botdéru, etc. C'est la chasse la plus difficile en réussite, vu la vigueur de l'animal, la difficulté de l'attaquer, le fond nécessaire aux chiens et aux chevaux , les qualités indispensables à un bon piqueux de loups. Mais aussi, quel plaisir quand on réussit! Quelle chose magnifique qu'une chasse de grand loup prenant les grands pays! Quelle chose charmante que la chasse d'un bon louvart qui se défend bien, et comme l'on est récompensé des chasses infructueuses qui ne doivent pas dégoûter un vrai chasseur!
Quoique l'usage des armes à feu ne soit pas admis dans les règles de la vraie vénerie, cependant il est des animaux, comme le grand loup, qui, par l'impossibilité de le forcer, peuvent en admettre l'emploi.
Si les loups, trop nombreux, font des dégâts et qu'on soit obligé d'en tuer à tout prix, on place des tireurs autour de l'enceinte. Mais je n'ai point à m'occuper de ce genre de chasse dans ce traité ; chasse qui, heureusement pour l'art de la vénerie, manque plus souvent qu'elle ne réussit.
Mais, si l'on chasse un grand loup et qu'on veuille le tuer, les comment
. . on raccourcit le loup
piqueux devront maintenir leurs chiens d un peu plus près et sonner plus souvent; les tireurs à cheval s'occuperont de croiser le loup dans sa refuite.
Dans ce cas, il faut piquer résolument en avant et gagner les postes que l'on connaît. Arrivé au passage, comme le loup est
très-défiant et très-attentif au moindre bruit, qu'il évente aisément les hommes et les traces de leurs pas, il faut absolument garder le silence et se tenir toujours sous le vent si l'on veut tirer.
On réussit moins à cette chasse dans les grandes forêts que dans les buissons, parce qu'à la forêt il évente les tireurs et les évite ; cependant il évente beaucoup plus difficilement les tireurs à cheval que les tireurs à pied, ce qui vient probablement de ce que l'odeur du cheval l'emporte sur celle de l'homme. Du reste, dans les pays de petits bois, il y a presque toujours des postes assurés où l'on est à peu près certain de pouvoir tirer le loup.