DU CHASSEUR DE LOUPS ET DU PIQUEUX
Qualités Quelles sont les qualités les plus nécessaires au veneur voulant
que doit avoir
un chasseur deioups s'adonner spécialement à la chasse du loup? Certainement, les deux qu'il doit posséder au plus haut degré seront la patience et la ténacité; sans patience, il sera bientôt dégoûté du métier, et, sans ténacité, il n'arrivera à rien.
Que de fois le chasseur de loups est exposé à sortir sans rien faire! Il ne doit pas s'en décourager, car, le jour où il aura réussi, il aura joui du plaisir de la chasse dans toute sa plénitude. La réflexion et l'intelligence lui sont des plus nécessaires, car il faut que le raisonnement , la connaissance des mœurs de l'animal , de ses habitudes, des lieux qu'il fréquente lui indiquent les meilleures chances qu'il a de trouver une voie et de pouvoir lancer son loup, le point le plus délicat et le plus difficile de cette chasse.
Toujours occupé de son affaire , il faut qu'il ne perde jamais courage, et que plus il trouve d'obstacles, plus il redouble d'activité, ii doit connaître \\ faut qu'il connaisse à fond les défauts et les qualités de ses chiens;
parfaitement 1 1
ses chiens '-j sac}ie que [e\ chien, très-bon du reste, est froid sur la voie du loup; que tel autre qui le chassera parfaitement, une fois l'animal lancé , n'osera peut-être pas l'attaquer, tandis qu'une fois parti il se maintiendra peut-être seul, si les autres font change; que tel
aulre chien qui le rapprochera à merveille deviendra muet et peut-être même prendra le contre quand il approchera du liteau ; que tel aulre qui est chien de tête sera peut-être en queue si, dans la chasse, le loup se fait chasser au nez; que tel autre enfin, véritable chien de loup et très-fin de nez, une fois qu'il aura eu connaissance d'une voie, ne cherchera plus que son loup et qu'il dira vrai lorsque tous les autres chiens auront l'air de ne rien y comprendre. Ce sont tous ces détails, toutes ces finesses qui feront le vrai chasseur de loups.
11 doit savoir, en arrivant dans un pays nouveau pour lui, que 11 doit savoir deviner tel endroit, à la sortie d'un bois, sur un coteau, doit être une rentrée maïc!»!des liHin5 habituelle de grands loups; que tel passage, à mi-côte ou dans une langue de bois, doit être un passage de loups. S'il a trouvé une voie, il saura apprécier ces fins rapprocheurs qu'avaient su créer nos ancêtres et sans lesquels je défie de chasser loup; il se réjouira de l'admirable travail d'un vrai chien de loup concentrant toutes ses facultés , son intelligence et son activité à démêler ces voies si légères et si longues. Il saura, s'il y a un balancé, laisser ses chiens 11 doit savoir mener travailler d'eux-mêmes sans les intimider ou les gêner de ses cris ; il ne leur parlera que doucement pour les encourager, et ne les appellera au retour qu'après les avoir laissés agir un moment à leur guise. Il saura qu'il ne doit jamais, sous quelque prétexte que ce soit, les enlever quand ils sont dans la voie, car, avec le loup, le moyen le plus certain de ne pas le perdre, c'est de ne pas le quitter ; d'ailleurs, ses chiens, comme presque tous les bons chiens de loups, seront bien assez brigands et ardents. S'il fait tête, le chasseur saura se trouver là , brochant hardiment à travers bois pour les aider, les soutenir et leur communiquer ce courage souvent si rare aux chiens
)l iloit rarement
arrêter a cette chasse.
Il tant qu'il soit bon cavalier et homme de cheval
lorsqu'ils sont face à face avec le loup. Si les chiens sont tombés franchement sur le loup, le bousculant et lui montrant qu'il faut détaler au plus vite ou s'avouer vaincu , alors le chasseur doit éprouver une joie immense qui compensera toutes ses peines et ses fatigues, car il aura obtenu une chose des plus rares; c'est-à-dire des chiens qui, d'eux-mêmes, seuls dans un bois, tombent hardiment sur un loup.
Quoiqu'à cette chasse le pied des chiens s'égalise plus qu'à toute autre, cependant, une fois qu'on a une meute bien en voie, il arrive quelquefois que des chiens peuvent prendre la tête; le chasseur saura alors qu'il est très-dangereux d'arrêter, sous peine de ne pas pouvoir reprendre. Il tâchera donc, autant que possible, de rallier la queue à la tête, ou, s'il est forcé d'arrêter, il faut que ce soit pour peu de temps ou qu'il ait sous la main ses meilleurs chiens de recri, et encore aura-t-il à craindre les forlongers, car la voie d'un animal chassé et fuyant en se rapproche pas comme celle du matin d'un animal faisant sa nuit et allant d'assurance.
Enfin il faut que le chasseur de loups soit hardi cavalier, perçant à travers les bois, les landes, les fossés ; qu'il sache en même temps ménager son cheval , le menant doucement dans les mauvais terrains pour regagner ensuite dans les bons ; qu'il pense qu'il peut être douze ou quatorze heures sur le dos de ce brave animal, et que souvent il recommencera le lendemain. Si son cheval est sage et adroit, s'il peut faire une chasse de grand loup jusqu'à la nuit sans être malade ou éreinté ; s'il reste tranquille quand on l'arrête, s'il se lire adroitement de tous les mauvais pas, s'il passe dans tous les bois et les landes sans broncher, il doit devenir le favori de son maître,
car les chevaux qui peuvent résister au métier du chasseur de loups pendant plusieurs années de suite sont peu communs. Quant au piqueux de loups, c'est un être encore plus rare et ce que don être
111 1 le piqueux.
dont l'espèce, je crois bien, va être incessamment perdue; car quels sont les équipages où il s'en élève? Il faut, pour faire ce métier-là, qu'on ait le goût de cette chasse incarné, qu'on ait une intelligence particulière pour être un fin valet de limier et une ténacité que rien ne rebute, ni les déboires, ni les difficultés de chasser, de trouver ou de former des chiens de loups, de les maintenir dans la voie et de les créancer sur une voie généralement redoutée des chiens.
„ . , . Commeut
Ou étaient donc tous ces lameux piqueux de loups dont les se formaient les
i x 1 piqueux
succès ont rendu les noms célèbres? Sauf de rares exceptions, de ,oupsc'étaient presque tous de petits paysans élevés dans les bois, qui débutaient ordinairement dans des pays perdus et inhabités par faire la guerre aux loups, pour protéger leurs troupeaux. La meute de quelque veneur voisin venait-elle à chasser dans lé pays-, le petit gars, amoureux fou de la chasse, la suivait intrépidement pieds nus à travers les halliers, et donnait aux chasseurs les renseignements les plus précis sur la chasse et sur le parti des animaux, comme le font encore ces étonnants petits bergers du Morvan et du Bourbonnais. Remarqué après quelques chasses par le maître ou par le piqueux , il entrait ordinairement à l'équipage comme valet de chiens. Là, pendant de longues années, errant dans ces grands bois qui couvraient la plus grande partie des provinces de la France, traînant sa harde de chiens à travers de vrais déserts pour gagner les passages des grands animaux ; en déplacement dans toutes les forêts du pays, couchant dans la hutte du sabotier ou du charbon-
nier, il apprenait les mœurs, les habitudes des loups et toutes leurs ruses; il s'instruisait de son métier comme le sauvage dans les déserts de l'Amérique; la nature était le maître de l'un comme de l'autre, et suivre lestement une piste lui devenait un jeu. Bientôt les bois n'avaient plus de secrets pour lui ; rectifié dans ses erreurs ou apprenant les finesses du métier de quelque vieux piqueux bien au courant de son art, petit à petit il devenait célèbre; c'était toujours lui qui avait rembuché le grand loup, qui savait le premier où était la portée, et qui le premier la retrouvait lorsqu'elle avait déménagé. Aimant ses chiens comme ses compagnons de peine et de plaisir, il les soignait mieux que personne, et ses bons chiens d'attaque duraient une fois de plus que ceux de tout le monde. La boisson est récueii Sans un vice terrible, la boisson, qui, malheureusement, ne le
des piqueux.
prenait que trop souvent, c'était un fin piqueux dont le nom devait rester dans les traditions de la vénerie ; c'était un T)eris, un Saint- Jean, un Charrier, un Léonor, un Chopelin, etc., dont les hauts faits de chasse seront encore racontés dans cent ans, dans les vieilles I.^oiior et SI. -Jean, forêts de la France : Léonor, rembuchant trois jours de suite son grand loup, l'attaquant et le chassant les trois jours jusqu'à la nuit et jusqu'à la mort; Saint-Jean, arrêtant le soir sur un grand loup, le rembuchant et l'attaquant le lendemain malin; arrêtant sur change de grand loup, et le prouvant en relevant la voie de son animal et en le prenant.
Malheureusement, la boisson est le terrible écueil où ne vient que trop souvent se briser le piqueux de loups. Toujours en route et en déplacement dans les cabarets du pays, souvent en relations avec les braconniers qui lui indiquent les demeures des animaux; fatigué, rompu par ce métier si dur, en b""c à toutes les intempéries
des saisons, le piqueux se met à boire et finit par ne plus pouvoir aller sans se soutenir, comme il le dit.
Il est réellement regrettable de voir des gens souvent intelligents et capables, presque toujours honnêtes et qui auraient dû faire des hommes de chasse rares et durer soixante ans, abrutis, usés, perdus avant l'âge , et qu'il est impossible de garder à son service. Maintenant il ne s'élève et ne se forme plus de piqueux de loups, n m se forme et, si jamais nous revoyons chasser loups, la pénurie des hommes se mwJl loups fera certainement sentir au début; il s'en formera, parce qu'en France on ne manque jamais longtemps de rien ; mais, comme il y a des choses, et la chasse du loup entre autres, pour lesquelles il faut un long apprentissage, je me demande où aura lieu l'apprentissage des piqueux de loups, car je doute qu'il y ait maintenant plus de sept à huit équipages de loups en France, et beaucoup ne font point d'élèves piqueux.
Les seuls pays où l'on pourrait peut-être encore trouver des hommes ayant quelques connaissances de la chasse du loup, c'est en Bretagne, en Nivernais, Bourbonnais et Morvan, peut-être aussi en Poitou, quoique les piqueux y soient rares, dit-on; mais ce sera toujours cependant le pays des bons chasseurs et des beaux chiens.
Quelques anciens piqueux de loups célèbres existent encore de Quelques
, . . ni ' il ' i bons piqueux de loups
nos jours, entre autres le vieux Charrier, 1 ancien piqueux de existent encore. M. Brière d'Àzy, qui se repose, en Vendée, des mille et quelques loups qu'il a pris dans sa vie ; Chopelin, qui fut longtemps piqueux de M. César de Moreton , et qui acquit une juste réputation d'excellent piqueux de loups; Claude Thuyé, qui mena longtemps un des plus fins équipages de loups de notre temps, celui de M. de