‹ La chasse du loupChapitre 7 sur 24 · DE LA MANIÈRE DE FAIRE LE BOIS ET DE DÉTOURNER LE LOUP · texte numérisé non relu

DE LA MANIÈRE DE FAIRE LE BOIS ET DE DÉTOURNER LE LOUP

-Nous venons de voir quelles étaient les connaissances du loup et quelles étaient les qualités nécessaires au limier ; examinons maintenant comment il fout agir pour arriver à le détourner; mais, je le dis d'avance, détourner un grand loup est une des choses les plus Difficulté difficiles et les plus rares de l'art de la vénerie; non pas détourner

le détourner i 7 r

' s'a1"' un grand loup, par hasard, mais s'occuper d'un grand loup qu'on connaît, trouver sa voie, la suivre et arriver à le détourner.

La quête du grand loup est la plus désagréable et la plus fatigante, cet animal étant très-difficile à trouver, parce qu'il varie beaucoup ses heures de rentrée et de sortie, qu'il n'a pas de demeures fixes, qu'il change de pays et de cantons continuellement, qu'il reste souvent sur pied jour et nuit, qu'il prend aisément vent du trait, que sa voie est extrêmement légère et peut à peine être relevée en plaine après quelques heures, comment ^e va^et 'imier ne détermine donc guère sa quête que sur des ^âeeiaUqiête conjectures. Il faut que le raisonnement et son intelligence lui iesuSns. indiquent les endroits où il est plus probable qu'il aura connaissance d'une voie de loup ; mais, en somme, il va un peu à la bonne aventure, et son succès dépend du même hasard qui a bien ou mal servi le loup qu'il cherche. Il doit se souvenir aussi qu'il doit

toujours agir avec précaution, de crainte de l'approcher à mauvais vent.

Pendant l'été, les loups n'ont point de demeure fixe, et, comme je l'ai dit, restent souvent dans les grains. Il faut donc commencer la quête dans la campagne, et autour des villages et des fermes, car le loup ne fait guère sa nuit sous Lois qu'autant qu'il y aurait traîné ou pris quelque animal qui suffirait à sa nourriture pendant plusieurs jours. D'un autre côté, le loup fait tant de chemin pendant la nuit et même le matin, quand quelque chose l'inquiète, que, si on ne surallait jamais de voies, on serait presque toujours sûr d'en trouver en parcourant les pays qu'ils explorent d'habitude dans leur nuit.

De même, pendant les neiges et les brouillards, on trouve souvent des voies près des villages où les loups sont venus chercher à attraper de quoi vivre. S'ils ont manqué leur proie, ils sont encore plus difficiles à détourner, parce qu'ils sont obligés de courir d'un endroit à l'autre pour chercher leur nourriture, ce qui leur fait faire beaucoup de chemin. Il n'en est pas ainsi quand ils ont fait capture sans peine et sans inquiétude, car ils se rembuchent alors volontiers dans le buisson le plus voisin, surtout s'il y a de l'eau. Quand on a la chance de les y rembucher, il ne faut pas faire longue suite, parce qu'un vieux loup, qui est fin et rusé, écoute longtemps au bord du bois avant de s'aliter, et se remet quelquefois à longueur de trait.

Lorsque les loups ont fait un abat considérable, comme d'un bœuf, d'un cheval, d'une vache ou d'un âne, ils s'en éloignent peu ordinairement, afin d'être plus à portée d'y revenir. Il faut donc, aussitôt qu'on a connaissance d'un abat de la nuit, y aller et faire

exactement jusqu'aux plus petits buissons des environs, car souvent on va les chercher bien loin quand ils sont bien près.

Après avoir bien déterminé sa quête d'après toutes ces raisons, si le valet de limier trouve une voie dont son limier se rabat, il examine le revoir, s'il y en a, observe les portées, la façon de faire du chien lorsqu'il va à la branche en flairant de haut en bas, la queue roide, le poil du dos souvent hérissé; il s'assure, enfin, que c'est une voie de loup et encourage alors son chien à la suivre avec plus d'ardeur, en le caressant et lui disant : « Après, l'ami, harlou, après, etc. »

Les loups rentrent ordinairement par les chemins ou fauxfuyants, sans faire beaucoup de retours. Si la rentrée a lieu dans un buisson de peu d'étendue, il vaut mieux en prendre de suite les grands devants que de risquer de mettre le loup debout en faisant plus longue suite, ce qui ne manquerait pas d'arriver au moindre bruit dont le loup aurait connaissance. Mais, si la voie rentre dans une forêt de grande étendue où il y a des forts, des futaies et peu de demeures à loups, on peut suivre sans crainte, parce qu'il n'est pas à présumer qu'il soit demeuré aussi près. On peut même être sûr qu'il a dessein d'aller s'aliter au loin, si, dans la suite qu'on en fait, on s'aperçoit qu'il se déchausse de temps en temps. Mais si, tout en suivant la voie, on arrive à une bonne demeure bien exposée et propre à le remettre, il faut de suite en prendre les devants pour voir si on peut l'y rembucher.

Si on ne le trouve pas sorti, il faut prendre de seconds devants dans l'autre sens, en commençant par où l'on a fini les premiers, afin que, changeant aussi le vent du chien, il soit moins exposé à suraller la voie. Si enfin, cette seconde fois, on ne trouve pas la

voie sortant, on doit bien examiner la demeure, voir s'il se trouve là quelque beau coteau exposé au midi ou au soleil levant, plein d'herbes, de mousses, de bruyères ou de fougères, pas trop fourré en bois ; s'il s'en trouve de cette sorte, on peut espérer que le loup y demeure , mais si la voie sort de la demeure, ce qui arrive souvent quand le loup est affamé, et môme sans cela, car il y a des loups qui ne s'arrêtent guère, il faut continuer à en faire suite jusqu'à ce qu'on l'ait rembuché dans quelque bonne demeure, et se méfier surtout des faux rembuchemenls, car un vieux loup rusé en fera volontiers trois ou quatre avant de se remettre. Dans ce cas, le Faux

rembuchemenls.

loup s'est présenté à la coulée, y est entré quelques pas, puis, revenant sur ses voies, il a longé la plaine ou la route et est allé se rembucher dans une autre enceinte, ou bien il est retourné d'où il était venu. Pour s'assurer de celte manœuvre, en cas de mauvais revoir, il faut laisser aller le limier une longueur de trait dans le bois, puis l'arrêter court; si le chien se tient bien ferme, le trait bien tendu, c'est une preuve que la voie va devant lui et qu'il ne demande qu'à suivre ; on raccourcit alors le trait, on caresse le chien, on brise, on ramène le limier pour le faire rabattre au contre-pied; on l'arrête et on le caresse de nouveau. Si, au contraire, au rembuchement, le limier ne se tient pas bien ferme sur son trait, il fout rester en place, lui parler à mi-voix en l'excitant, et rester patiemment jusqu'à ce qu'il se rabatte et tienne le trait bien tendu. Si, après avoir tàté toutes les coulées, il ne trouve pas la voie, on le fait retourner au contre, en le laissant travailler à droite et à gauche le long de la plaine ou de la route où il doit se rabattre. Si c'est au bord d'une plaine et qu'on ne soit pas sûr du rembuchement, il faut envelopper les derrières, c'est-à-dire tracer derrière la brisée

un demi-cercle de soixante à quatre-vingts pas, et, si le loup a fait un faux rembuchement, le chien s'en rabattra d'autant plus aisément que le loup se sera probablement arrêté quelque temps au h ne faut pas serrer bord du bois avant de se retirer. Comme les loups, ainsi que ie l'ai

les loups i 1 j

en^raTucSt déjà dit, se remettent souvent au bord de l'enceinte, il ne faudra point laisser pénétrer le chien plus d'une longueur de trait; il vaudrait mieux, si l'on n'avait point de certitude, envelopper la demeure dans de premiers devants, sauf à les rétrécir, sans serrer de trop près quand on ne trouve pas la voie sortant, pour en prendre de seconds.

Le vaiei de limier Toutes les fois qu'un valet de limier voit que son chien se rabat hàtei softravaii. d'un loup, il fera bien de l'encourager et de hâter son travail, parce qu'il doit toujours craindre que les voies ne vieillissent, et, comme elles sont déjà très-froides par elles-mêmes, le limier pourrait bien les suraller au premier carrefour. Il doit aussi avoir toujours grand soin de donner le vent à son limier, et, s'il ne peut pas en revoir, bien examiner la façon de travailler du chien, car, quoique les limiers aient un peu chacun leur façon particulière de travailler, cependant, si le chien, la queue droite et sans la remuer, flaire la branche d'un air de mécontentement et d'humeur, et qu'au même instant il se mette en devoir de suivre, il est plus que probable que c'est d'un loup qu'il se rabat; il est d'ailleurs nécessaire d'apprendre «le quelle manière le limier travaille chaque voie, comme-m Pour savoir si c'est d'un loup ou d'une louve que l'on fait suite,

le valet île limier , ...» „ >ii

réconuaitra si 1 on n a pas de revoir, il faut, au carrelour ou les loups jettent

s il fait suite d un loup r » • i j

ou a-une louve, ordinairement leurs laissées et se déchaussent, regarder attentivement, sur les pierres ou petits buissons, si l'on n'en retrouve pas de bon temps et qui soient dures; si l'on en trouve de cette nature et

tout auprès des déchaussures grosses et profondes, on peut être sûr que l'on fait suite d'un grand loup; si, au contraire, ces laissées sont un peu molles et jetées au milieu du chemin, et si les déchaussures que l'on trouve auprès sont menues et peu profondes, il est plus que probable que l'on suit une louve.

Le valet de limier pourra encore tirer connaissance des endroits où le loup et la louve urinent. Le loup, comme le chien, lève la cuisse et toujours contre quelque branche ou petit buisson, ce que le limier marque à merveille en le flairant de haut en bas et en imitant le loup. La louve, au contraire, s'accroupit sur la voie, au milieu du chemin, ce que le limier marque encore très-bien en flairant le terrain.

Après ces cérémonies, les loups reprennent ordinairement les Qo^mbuchèStpsse chemins et percent quelquefois très-loin; d'autres fois aussi, ils cherchent à ruser, et alors, au lieu de suivre le chemin dans lequel ils sont entrés d'abord, ils en prennent un autre, vont et viennent sur leurs mêmes voies, et saisissent ou le premier faux-fuyant, ou quelque coulée favorable pour entrer au fort. Il en est presque toujours ainsi quand la terre est mouillée, et c'est alors que le valet de limier doit avoir soin de dresser son chien sur la voie, environ une demi-longueur de trait, en l'animant toujours, puis se retirer pour prendre les grands devants.

Si le valet de limier suit un grand loup pour former son limier, cTnï^ yeiiffiier

et que ce chien soit jeune dans le métier, il s'apercevra que son ar- Vmmn h ' lWeaiL

deur se ralentit en approchant du liteau, souvent même il voudra peut-être prendre le contre, parce que le sentiment du loup iuspire naturellement de la crainte aux chiens, et il y en a très-peu qui osent d'eux-mêmes se mettre à le suivre ; mais un bon limier indi-

quera lui-même en allant au vent, le nez tout à fait haut, que le liteau est proche.

Le bois pour louveteaux est beaucoup plus facile à faire, mais, toutefois, à la fin de l'été, vers août et septembre. À cette époque, il faut aller en quête dans les buissons et sur le bord des plaines. Si l'on trouve deux loups ou une louve entrant et sortant plusieurs jours de suite dans un buisson, on doit présumer qu'il y a des louveteaux. Il faut bien se rappeler alors que les loups, dans ce cas, font toujours plusieurs faux rembuchements, pour mieux cacher leur retraite. Il faut donc bien s'assurer de l'enceinte, et, pour cela, pénétrer dans le fort. S'il y a des louveteaux, on verra de fortes coulées, l'herbe et la terre battues par place, la mousse grattée et roulée au pied des arbres, les petits buissons bas mordus et cassés. On doit trouver la cuisine, c'est-à-dire les plumes, os, carcasses de gibier que la louve a apportés, et les liteaux, qui indiquent le nombre de louveteaux ; on voit assez facilement si chaque liteau en contenait un ou deux, on peut donc les compter ; mais, si on ne veut pas les faire déménager, on fera bien de percer l'enceinte sans chien.

Lorsque les louveteaux ont pris de la force, la louve restant rarement avec eux pendant le jour, si on est à leur recherche, on doit toujours aller au contre-pied de l'endroit où elle est rembuchée. Du reste, le valet de limier ne doit jamais oublier que la louve établit ses louveteaux dans un petit bois, ou en pleine forêt, dans un taillis de cinq à quinze ans, ou enfin sur le bord des plaines, mais toujours dans un endroit où il y a des mares, des ruisseaux, où ils puissent aller boire et prendre les grenouilles; c'est, d'ailleurs, aux mares, aux queues d'étangs, aux ruisseaux que le valet de limier prendra le plus facilement connaissance des louveteaux.

En règle générale, jamais une louve ne se déchausse dans l'en- 0lii\sluups.

° ° J se déchaussent.

droit où elle a ses louveteaux; cependant j'ai eu connaissance, dans la Haute-Marne, d'une louve qui se déchaussait toujours contre l'enceinte où je rembuchais et lançais les louvarts; niais ce fait peut, je crois, être considéré comme une rare exception. Je pense, cependant, que, dans les pays inhabités où les loups sont tranquilles et presque jamais tourmentés, ils prennent bien moins de précautions et ne sont pas si rusés que ceux que la civilisation nous a faits. Du reste, ce serait une erreur de croire qu'un grand loup ne se rembuche pas aux environs de l'endroit où il s'est déchaussé; l'expérience m'a souvent démontré le contraire.

Je ne puis omettre de dire que, dans plusieurs provinces de la comment on rappelle France, principalement le Charolais, le Bourbonnais, le Nivernais, quelques piqueux de loups et des charbonniers braconniers , habitant dans les bois, savent parfaitement s'assurer de l'existence et de la demeure des portées de loups en les rappelant. Aussitôt qu'ils se doutent de la présence de louveteaux, ils vont le soir, vers onze heures ou minuit, les rappeler en hurlant et en imitant parfaitement le cri du loup. Ils s'assurent ainsi de leur position et de leur nombre, et en profitent soit pour les chasser, soit pour les enlever. Je puis citer encore un autre exemple à peu près du même genre, mais plus curieux et parfaitement authentique.

Il y a quelque trente ans, Léonor, fameux piqueux de loups au et ,e^JJJ^nier service de mon oncle, était allé dans la forêt de Lyons pour s'assurer Jc Lyons' d'une portée de loups qu'il soupçonnait avoir été faite dans la parlie de forêt appelée le Catellier.

A peine entré dans le bois, il rencontra un charbonnier travaillant près de sa hutte, et il lui demanda s'il n'avait pas connaissance des

loups. — « Ah ! certainement, lui répondit celui-ci; ils soût là les loups, et tous les soirs, quand je prends mon flageolet, ils se mettent aussitôt à hurler ; du reste, vous n'avez qu'à venir ce soir, et vous verrez. »

Léonor alla d'abord s'assurer que les loups étaient bien réellement dans l'enceinte ; mais, curieux de les voir répondre à un flageolet, il revint le soir trouver le charbonnier. A la tombée de la nuit, celui-ci, saisissant son instrument, se mit à souffler de toutes ses forces, musicien comme un vrai normand qu'il était; aussitôt les loups commencèrent à hurler, se rapprochant petit à petit dans les fourrés qui entouraient la loge, et, quand le charbonnier s'arrêtait, les loups se taisaient.

A peine revenu chez son maître, Léonor se mit à raconter l'histoire; mon oncle seul, très-connaisseur des mœurs des loups, le crut; mais les gardes et les autres domestiques se figurèrent que c'était un mensonge, d'où il résulta un pari ; parieurs et témoin se rendirent chez le charbonnier où il fut reconnu que Léonor avait dit vrai. A peine le charbonnier se fut-il mis à souffler dans l'instrument, que les loups commencèrent à faire un vacarme d'enragés. Maintes fois, en Normandie, j'ai entendu raconter cette histoire, car il existe encore plusieurs témoins de ce fait. Marche des loups Comme les loups sont sujets à la rage de même que les chiens, il CoreconDaît les es* ^on de sav°ir connaître les indices qui peuvent 1 indiquer. Un loup enragé ne tire pas droit ses voies; il ne va qu'en balançant par suite de la faiblesse que lui cause le défaut de nourriture. En en faisant suite, on voit qu'il ne mange pas même en passant près des abatis et des voiries. Après être allé et venu sans aucune règle dans sa marche, il se relaisse dans une simple haie ou dans des roseaux

qui se trouvent à la queue d'étangs, où il reste jusqu'à ce qu'il soit repris d'un nouvel accès. Dans ce cas- là, le mieux est de chasser un pareil loup à trait de limier et bien armé.

Voici comment se faisait le rapport d'un valet de limier dans la grande louveterie :

« Je crois avoir détourné un ou deux loups (ou une louve), etc.; ils viennent du côté de tel buisson, ou ils reviennent de la pâture du côté de tel village. Ils ont fait tels abatis que j'ai trouvés en les suivant; de là, ils vont demeurer en tels buissons, où je les crois rembuchés. J'ai fait grande suite après, et, comme je crois que leur droit chemin est d'aller de tel buisson à tel autre buisson, m'est avis de placer la meute ou les relais à tel endroit. »

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