LE SANGLIER (ÉTUDE CYNÉGÉTIQUE
Parenté compromettante du sanglier. — Ses différents noms suivant .«es différents âges. — Connaissances du sanglier. — La chasse aux chiens et la chasse en battue. — Les traques de la Champagne. — La chasse à courre. — Une histoire de tiible d'hôte. — Le père Pivert et le successeur de M. de Crac. — Du mystificateur mystifié.
Page qui chevauchez Dans I i forêt lointain*;, Si n'est que vous cherchez L'ne perte certaine, Fuyez incontinent.
Car la bête est debout !
Grand srigneur et manant Sont gibier qu'il décout.
{Andeane ballade.) ■
Après le cerf et le daim, ces animaux innocents et paisibles, qui tiennent à juste titre le premier rang parmi les hôtes de nos forêts, et dont la chasse sera toujours, quoi qu'on en dise, le passe-temps favori des princes et des rois, il n'est pas à coup sûr de proie plus noble et plus belle, que cet animal redouté et redoutable, qui a su racheter par la ter-
reur de son nom, par la vigueur do ses moyens de défense, par sa brutale et farouche énergie, une parenté grossière et trop réelle, dont on lui a fait souvent un véritable reproche. Le laisser-coorre du sanglier est un des plus fatigants et des plus difficiles, au dire même des meilleurs piqueurs; mais comme on n'est point exposé au change, à moins qu'au moment de l'attaque il n'y ait plusieurs bêtes en bauge, une fois l'animal lancé et bien donné aux chiens, il est raie de no pas réussir, surtout si l'on distribue bien ses relais.
On se sert de différents termes pour connaître des sangliers, et ces termes varient à mesure qu'ils vieillissent : en naissant, ils s'appellent marcassins ; ilsgardent ce nom jusqu'à six mois, époque à laquelle ils quittent la livrée. Depuis six mois jusqu'à un an, on les nomme bêles rousses, à cause di^ la couleur de leurs soies; pendant leur seconde aimée, comme ils ne se séparent pas encore les uns des autres, on les désigne sous le nom de bétes de compagnie. De deux à trois ans, ils prennent celui de ragots, et abandonnent leurs camarades pour battre seuls les forts et les taillis. Lorsque l'animal a ses trois ans révolus, on le dit sanglier à son tiers an ; quartannier, de quatre à cinq ans, époque à laquelle il se défend vigoureusement contre toute espèce d'attaques, même contre celle de plusieurs loups réunis; et enfin, passé ce temps, on ne le nomme plus que vieux sanglier, grand sanglier*, quelquefois sanglier miré ou solitaire. Quant à la femelle, chacun sait qu'on la dit laie à tout Age.
Le sanglier tient de bien près à une famille immonde, avec laquelle il ne fait évidemment qu'une seule et même espèce : et malgré l'opinion de certains auteurs, qui opposent, dans la conformation externe du sanglier et du cochon,
quelques différences assez sensibles, comme le naturel de ces animaux se rapproche beaucoup, qu'ils ont, à peu de chose près, les mêmes mœurs, les mêmes goûts, les mêmes habitu- «les, et qu'enfin ils produisent ensemble des individus capables d'engendrer à leur tour, caractère qui constitue, au dire des naturalistes, l imité et la constance d'une race, il faut bien nous décider, à notre grand regret, à les placer sur ht même ligne. Disons mieux : l'un, est l'animal sauitge, l'autre, lanimal domestique. Tous deux ont les mêmes imperfections, quant aux formes; seulemeut l'un a conservé dans l'état de nature les qualités que donnent en partage l'indépendance et la liberté, tandis que l'autre a tellement dégénéré dans l'esclavage, qu'il est devenu pour ainsi dire le plus brut et le plus grossier des quadrupèdes.
Comme il n'y a qu'une très-longue pratique qui puisse mettre un veneur en état de distinguer ces deux animaux par les traces, et que les meilleurs valets de limiers s'y trompent eux-mêmes quelquefois, surtout dans la saison où l'on envoie les porcs à la glandée, je vais commencer par enseigner ici ce que m'ont appris, à cet égard, plusieurs années d'étude et d'expérience.
Le sanglier, dans ses allures, met la trace de derrière dans celle de devant, et en dehors si c'est un mâle. Il apjiuie plus de la pince que du talon, et marche le pied serré, à moins qu'il n'aille j>as d'assurance ; il donne des gardes en terre en les élargissant. Le cochon, au contraire, va toujours les quatre pieds ouverts ; il appuie beaucoup plus du talon que de la pince, comme tous les animaux domestiques, mie la surabondance de nourriture rend lourds et pesants, et il ne met pas son pied de derrière dans celui de devant. Ses garde*
sont plus petites que celles du sanglier; il en pique droit et* terre sans les écarter ; enfin il a lu jambe et 1rs allures moiaai larges, et le dessous de sa sole ■•>! charnu, ce qui fait parais tre les côtés plus gros et la forme de son pied plus ronde. Une autre observation non moins importante, c'est que le sanglier, dont la hure est ulus allongée et ni us forte (nie celle du f cochon, fait ses boutis beaucoup plus profonds, et qu'il vernii presque toujours en fusée dans le même sillon , tandis que le cochon fouille plus légèrement, tantôt à droite,: tantôt à gauche. Dans certaines contrées où l'on des verrats tout noirs, des cochons étrangers France, tels que les tonquins ou cochons de Siam, et quelques autres métis à demi sauvages, fruit de 1 accouplement d'un porc avec une laie, ou d'un sanglier mâle avec unetruie, il arrive quelquefois que lorsqu'on revoit l'un de ces animaux par corps, on se trouve pour ainsi dire plus barrassé qu'avant, et cela se conçoit d'autant mieux, que allures et la couleur se rapprochent alors davantftgp. j cas, il ne faut rien oublier de tout ce qui peut aider l'œil à> établir la moindre nuance entre le sanglier et le cochon -dV racstique. L'un (le cochon) a la tète grosse, le groin court et camus, les oreilles longues, inclinées et pendantes. L'autre (le sanglier i a la hure plus allongée, la partie inférieure du» boutoir plus arquée, les défenses plus grandes et plus tméft chantes, les écoutes plus roides et plus petites. Ces oppositions sont faciles à saisir, et pour peu qu'un veneur y prenne garde, il ne s'exposera pas, à la suite d'un rembûchement non* teux, à divertir les autres à ses dépens, et à recevoir, comme certain amateur de ma connaissance, un pied de cochoH en guise de bouquet, la veille au soir de la Saint-Antoine. , Itv
Telles sont 1rs principales différences qui existent entre le sanglier et le porc; elles exigent une telle habitude de pratique que bien des piqueurs, je le répète, même des plus habiles, restent parfois dans le doute, et «pie parmi les nombreux écrits des divers auteurs qui ont traité de l'art de la vénerie, depuis J. du Fouilloux,Salnove, Antoine Galïèt, sieur de la Biïlïardière, Clément Ch;ippeville, Le Verrier de la (lonterie, Goury de Champgrand et autres, jusqu^ l'ouvrage plus récent du comte Desgraviers, lieutenant de louveterie et conunand.mt des Véneries du prince de Conti, c'est tout au plus s'il s en rencontre deux qui soient parfaitement d'accord sur cette matière. Quant aux connaissances qui servent à distinguer les sangliers entre eux, elles ne sont pas, à beaucoup près, aussi difficiles à saisir.
Une bète mâle de compagnie a la trace de devant plus grande (pie celle de derrière; les pinces sont plus arrondies que celles de la laie; l'animal a aussi les gardes mieux tournées, la pointe un peu en avant et le talon plus large. Comme ses suites commencent à le gêner quand il marche et le loi cent à écarter les cuisses, il pose toujours sa trace de derrière dans celle de devant, un peu à côté et en dehors.
La laie a la trace plus longue et les pinces plus pointues. Son talon est plus étroit ; les côtés, qui sont un peu usés chez le sanglier, sont plus tranchants chez elle, ainsi que les gardes, qui sont plus hautes et rapprochées l'une de l'autre. Kl le en donne rarement en terre, et quand cela lui arrive, on voit qu'elles sont peu écartées et coupantes. Enfin, sa trace est un peu ouverte, devant comme derrière, surtout si c'est une jeune bète, et celle de derrière, au lieu de se placer en dehors, se pose en dedans dans celle de devant.
32 r U SANGLIER. . .
Le sanglier à sou tiers an est plus bas jointe" ; son talon s'élargit, ses pinces deviennent grosses et rondes; ses gardes, de leur côté, s'abaissent et s'écartent davantage, et plus l'animal vieillit, plus il en donne en terre dans toute leur longueur. •
Les quartanniers et autres grands sangliers se jugent par leurs traces, qui sont encore plus fortes et plus larges : le* pinces de celles de devant sont plus grosses et plus arrondies ; les côtés deviennent moins tranchants, le talon s'étend, les éponges s'usent au niveau de la sole; ils ont généralement les allures plus grandes ; leurs gardes, qui sont bien plus ouvertes, sont tout à fait rapprochées des talons, comme Hs marchent fort lourdement, en raison de leur pesanteur et do leur volume, leur empreinte est toujours profonde, même sur un sol assez dur, et on y remarque de grandes et grosses rides qui indiquent , en raison de leur dimension, quelle est la vieillesse de l'animal ; ils mettent la trace de derrière sur le talon, on à moitié de la trace de devant et en dehors.
11 y a des sangliers qui ont, de même que chez les animaux A tête, une pince plus longue que l'autre ; cette pince, que l'on appelle connaissance, quand il s'agit du cerf, du daim et du chevreuil, prend ici le nom de pigache.
Les sangliers sont plus ou moins répandus dans les différentes contrées de l'Europe et de l'Asie; ils sont très-communs en Afrique, puisque dans la campagne d'Alger, et surtout aux environs ri'Oran et de Boue, on en rencontre des troupeaux entiers, que les Arabes chassent à cheval et à coups de lance. Les demeures qu'ils affectionnent le plus dans nos pays, où nous sommes plus à même d'apprécier au juste leurs goûts et leurs habitudes, sont les grands bois entrecoupés de marais, de prairies et de plaines; ils aiment
surtout les liantes futaies, où croissent beaucoup de fougères et de houx, et c'est là qu'ils se mettent d'ordinaire en bouge, sous les plus épaisses broussailles. Leur nourriture, en forêt, se compose d'herbes, de champignons et de diverses espèces de fruits. Lis recherchent beaucoup les vers de terre et le? racines de carottes sauvages qu'ils fouillent avidement avec leurs boutoirs: ils apprécient singulièrement encore les châtaignes, les faines, les noisettes, les glands; et quoiqu'ils ne soient pas précisément carnivores, ils se jettent quelquefois sur la chair morte, sans doute alors par nécessité plutôt que par instinct, et dévorent jusqu aux jeunes animaux, tels que levrauts, lapereaux et jeunes faons, qu'ils rencontrent sur leur passage. En été, ils quittent les forts pour s'approcher des bordures et se mettre plus à portée des blés, des seines et des avoines, où ils font la plus grande partie de leurs nuits. En automne, ils donnent aux arbres à fruits, aux oliamps de sarrazin, de betteraves et de pommes de terre, et principalement aux vignes, dans lesquelles ils commettent d'autant plus de dé^Ats qu'ils goûtent pour ainsi dire à chaque grappe et laissent Tune pour entamer l'autre.
C'est dans cette saison que ces animaux sont le plus gras, et cela s'explique par la nourriture abondante dont ils regorgent; aussi ue tardent-ils pas à entrer en chaleur, échauffés qu'ils sont par leur porchaison, et c'est ordinairement dans les première? jours de décembre, que le rut des plus vieux commence, pour durer au plus trois ou quatre semaines. Les plus jeunes le tiennent un peu après; ils se retirent alors dans les bois les plus reculés et les plus solitaires, luttant, la nuit, les routes et les chemins, répandant sur leur passage une odeur de musc insupporta blé, et se livrant entre eux,
U ifi SA2I6MKIL
pour se disputer les laies, des oomliats m fiirieiix et si acharnés qu'ils se ibnt souvent aux épaules «t au rou de larges ei profondes blessures.
Les laies portent quatre mois ; elles font leurs petits tantôt en mars et en avril. Lu ilôt en niai et eu juin, suivant qu'elles sont plus ou moins vieilles, et que leur rut a été plus ou moins tardif. En général, la première jwrtce d une laie n'est pas nombreuse ; mais une bête de trois ans est presque aussi féconde qu'une truie, et produit assez souvent de huit a dix marcassins. A peine les a-t-elle mis bas, quelle se recèle au milieu des forts les plus épais, afin de pourvoir h leur sûreté, et même il n'est pas rare à cette époque qu'elle se fasse accompagner par quelque vieux sanglier qui soit en état de protéger sa famille contre les attaques des loups et de l'homme.
Il n'y a que deux manières de chasser le sanglier : aux chiens courants ou en battue. La dernière de ces deux méthodes est employée avec succès dans les pays de bois mal percés, où il est presque impossible de forcer un animal par la difficulté même du terrain; mais, dans les forêts bien coupées et convenables à un équipage, la première, quoique plus meurtrière, est, suivant moi, bien préférable.
C'est en Champagne, dans les bois de MM. Fouschard et de Sérilly, bois qui touchent à la forêt d'Othe, au milieu d'un pays inculte et désert, dont l'aspect sauvage attriste les regards, et où pourtant ma pensée se reporte sans cesse, parce qu'il y a là pour moi tout un monde idéal de vivants souvenirs ; c'est en Champagne, dis-je, que se sont passées sous mes yeux les plus belles battues aux sangliers qu'il soit possible de làire ; j'ai compté quelquefois des corapaguies en-
lièivs do dix-huit à vingt hèles, laies, nuircaffsiiis, bétes rousses, ragots, quartanniers et autres, qui traversaient intrépidement d'un bois d'un quart d'arpent à un autre, sous le feu de huit ou dix tireurs ; et j'avouerai, à la honte de ces messieurs, non à la mienne, car, étant presque enfant, on nie permettait tout au plus alors d'être simple spectateur de l'action, que, dans ces sortes de rencontres, soit l'embarras du choix, soit l'effet de la première surprise, les rangs ne s eclaircissaient pas souvent, et que la plupart du temps toute la bande, comme le bataillon sacré, restait ferme et inébranlable. En revanche, on réussissait mieux contre chaque individu, qui, pris isolément, payait souvent de sa peau Pmsolent bonheur de la masse, et ir n'était pas^rare de nous voir, à\ la nuit tombante, après tiois ou quatre heures de -chasse, descendre, comme un long convoi, le sentier en spirale qui conduit de la forêt au village de Veatimort, où nous faisions notre entrée aux acclamations de la foule, mourant de faim, épuisés de fatigue et portant en triomphe cinq ou six gros sangliers, agréablement confondus avec autant de renards et de loups, plus souvent avec pareil nombre de chevreuils, dont la plupart de ces bois abondent.
Une remarque qui m'a frappé dans ce pays r et que je n'ai pas eu occasion de renouveler ailleurs, quoique j'aie beaucoup chassé depuis, tant au Nord qu au Midi de la France, c'est l'usage où l'on est de se servir, pour ces espèces de traques, d'une échelle de six à sept pieds, munie d une corde et de deux crampons en fer, (pie l'on fixe solidement, de battue en battue, à portée des meilleures coulées ou passages. Cette échelle ne diffère de l'échelle ordinaire qu'en ce que deux dos derniers barreaux de son extrémité supérieure sont rem-
placés par des petites planches en bois, laides de douze a quinze pouces, destinées, l'une à asseoir le chasseur, l'autre â placer ses pieds, tandis que deux branches en cerceau partent, à peu près à pareille hauteur, de chacun des montants, et servent à appuyer les coudes, absolument comme les bras d'un *auteuil. Ce procédé, qui est fort simple en lui-même, présente deux inconvénients cpie j'ai reconnus plus tard : l'un, qui n'est pas très-important, c'est qu'il exige un tiers dé plus de rabatteurs, chaque tirem* étant obligé de se faire escorter d'un homme dont les fonctions consistent à porter son échelle et a la placer et déplacer au besoin, durant tout le cours de Ja journée. L'autre, beaucoup plus grave, c'est qu'une fois le chasseur perché sur cette espèce de sellette, il lui devient non-seulement impossible de faire feu derrière lui, mais môme très-difficile de tirer sur sa droi'e, surtout en cas de surprise, de sorte qu'à l aide de ce moyen, on se trouve perdre deux chances sur quatre. Quant aux avantages, ils sont nombreux, et j'avoue qu'ils m'ont séduit tout d'abord, tant ils sont réels et incontestables. Le premier, et l'un des plus grands, c'est que le gibier ne vous évente jamais et arrive, sans vous voir, se jeter presqu'au pied de votre arbre. 1^ second, c'est que, tout au contraire, moins on est aperçu par lui, et mieux on le découvre, parce que la vue s'étendant assez loin au point d'élévation d'où l'on domine, on est souvent prévenu cinq minutes d'avance, surtout si l'enceinte est coupée d'accidents de terrain, de la direction que prend un loup, un sanglier ou un chevreuil. Le troisième avantage, qui n'est pas à dédaigner non plus, c'est qu'au moment où les traqueurs approchent de vous, si un animal s'est coulé ù bas bruit dans la battue, et <juc tout à coup il débûche,
comme cola se voit trcs-fréqucinineiit, vous ne courez jamais risque, eu le tirant, de blesser un de vos hommes, votre coup portant de liant en bas et piquant droit en terre dans un angle presque perpendiculaire. Enfin, le quatrième et dernier, c'est que dans le cas où un sanglier est blessé, il n'est jamais à craindre pour son antagoniste, qui a tout le temps de recharger son arme, et qui n'est pas exposé, s'il ne sait pas jouer des jambes, à se pendre comme un écureuil après quelque méchant baliveau, pendant que l'animal lui lal>oure les fesses, ou bien à s'amuser à la cligne-musette avec lui, en prenant pour rempart le tronc de quelque gros arbre.
La chasse à courre du sanglier, que je place, je le répète encore, bien au-dessus de celle eu battue ou traque, est également belle en bien des forets de France ; mais malheureusement l'une n'est pas à comparer à l'autre, par tous les frais et tout l'attirail qu'elle nécessite. Non-seulement elle exige un piqueur intelligent et habile qui entende parfaitement toutes les parties de son métier, mais elle demande encore un équipage nombreux et vaillant, plus complet peut-être que pour tout autre animal ; car, bien que M. de Duffon prétende qu'il ne laut pas chasser le sanglier avec les bons chiens courants ordinaires, qu'on leur gâterait le nez, que des matins un peu dressés sulfisent, je ne crains pas d'affirmer le contraire, et de mettre en lait que, pour courre le sanglier dans les règles, il est de rigueur d'avoir une meule cotrente chiens au moins, et des meilleurs possibles, a mme pour le cerf, le daim et le elieM'euil, de manière à former les trois bardes d'habitude, qui sonl, comme chacun sait, les chiens d'attaque, la vieille meule, et le dernier relais ou les six chiens.
Ce serait bien ici le cas de discuter une question impor-
38 LE 7 fcANtJLl Kft.
tante, qui nie parait encore indécise, quoiqu' divisé bien du monde, et qu'elle se présente chaque fois qu 'il s'agit de recruter un équipage : celle de savoir, parmi les chiens courants, quels sont ceux de meilleure espèce. Nos plus grands veneurs ne sont point d'accord sur ce point : les uns préfèrent les chiens français ; les autres donnent la palme à ceux de nos voisins d'outre-mer ; il en est même qui ne composent leur remonte que de bâtards provenant du croise* ment des deux races ; mais, outre qu'un pareil débat nous mènerait fort loin, surtout s'il fallait entrer dans toute la discussion du pour et du contre ; sans vouloir ranger personne à mon avis, je dirai seulement, dût-on m'accuser d'écouter en cela certain esprit de nationalité, que, pour mon compte, les chiens d'ordre français sout les chiens que je place avant tous les autres, et que parmi eux les vendéciwy les normands, les chiens du Poitou, de la Saintonge^et du Perche, sont les variétés que j'estime le plus.
Je suis loin de contester aux chiens anglais leur plus brillante qualité, la vitesse ; mais cet avantage même les rend extrêmement chiches de voix, pauvres et mal ralliants dans les clianges et retours; et comme, à la chasse, ce que j'aimê avant tout, c'est le vacarme et le bruit, les aboiements des chiens mêlés au son de la trompe, tout oc tumulte, toute cetic harmonie sauvage de hurlements, de cris et de tàulàres, que les échos répètent; sous ce rapport, je leur préfère les chiens français, qui sont, il est vrai, un peu plus lents, mais qui sont mieux gorgés, mieux collés à la voix, et qui n'ont ni moins de hardiesse ni moins de courage. De même qu'en feit de cheval de chasse, dussé-je passer aux yeux des amateurs pour un profane, pour un homme sans discernement et sans
LE SANGMEU «*)
goitt, je déclare hautement que je ne troquerais jamais un i>ou cheval uoimand ou limousin de demi-sang • contre le plus bel irlandais possible.
• On détourne le sanglier comme le cerf, mais il faut être encore plus matinal, le sanglier se rembiïehant de très-bonne heure, et diriger sa quête suivant que la saison où l'on se trouve le comporte. Si l'on est en hiver ou au printemps, on fera les routes qui s enfoncent en forêt, en appuyant toujours du côté des pins grands forts, dans les bas-lbnds les plus épais; si c'est en été ou en automne, on tiendra de préférenee les lisières de bois qui avoisinent la plaine, parce qu alors les sangliers donnent aux grains, et qu'une fois qu'ils en ont goûté, ils ne manquent pus d'y venir toutes les nuits. On ne. négligera pas non plus de visiter les mares, les queues d'étants et antres endroits marécageux, qu'ils fréquentent beaucoup dans c es deux saisons, et où ils vont se mettre aux souillartls. Lorsqu'on en reverra de l>ou temps sur les bords, si le limier s'en rabat chaudement, il faudra lui laisser travailler la voie, suivre l'animal à travers bois jusqu'au premier chemin, et là le briser courre pour prendre les devants, et recommencer ainsi, d'enceinte en enceinte, jusqu'à ce qu'on le rcmbùcbc.
Le rapport l'ait, le rendez-vous pris et les relais disposés, on [>asse au laisser-courre, qui est à peu près le même que pour le fauve; seulement, «au moment où l'on découplé, il finit avoir soin de parler aux chiens en ternies beaucoup pins pleins et plus forts, et de brosser vigoureusement à travers |, fourré, en les quittant le moins possilile, surtout si c'est un grand sanglier qu'on lance, parce que l'animal, ne s'infirnidaut pas facilement, se laisse souvent aboyer, d'étant, immobile et ferme au milieu de sa bauge, et devient alors
dangereux pour les vieux chiens, qu'il éventrerait tous jusqu'au dernier. Une Ibis le sanglier debout, le premier veneur qui le yerr* criera wlaut au lieu du mot tayaut, terme réservé au daim, au chevreuil ou au cerf, et sonnera en même temps le lancer à vue à pleine trompe, sans cesser de piquer à la queue des chiens, qu'il appuiera fréquemment à l'aide de tous les tons d'usage. En cas de défaut, on prendra pour le relever les mêmes précautions qu'à l'attaque, dans la crainte que l'animal, qui est traître, ne fasse alors quelque coup de Jamac et ne mette hors de combat une bonne partie de l'équipage.
Les vieux sangliers étant lourds et pesants, leurs retours ne sont jamais considérables : ils les font habituellement, à droite ou à gauche, dans le sens où ils percent, et quand les chiens les ont relancés une fois ou deux, ils ne se font plus chasser que de très-près, en sorte que deux heures suffisent pour les laisser-courre ordinaires, témoins ceux du fen duc de Bourbon, qui duraient rarement davantage. Les bètes de compagnie sont plus difficiles à forcer et donnent quelquefois le double de tablature, d'abord parce que, étant moins chargées de graisse, elles s'échaiiflent et se fatiguent moins vite; ensuite parce qu'on perd un temps infiui, au moment du lancer, quand il s'agit de les séparer entre elles. Lorsque le sanglier est sur ses fins, et que, dans l'impossibilité de faire un pas de plus, il s'accule contre une cépée ou un tronc d'arbre, les soies hérissées, la hure blanche d'écume, décidé à faire résolument tète à ses ennemis, on l'abat d'un coup de carabine, et aussitôt qu'il est mort et que les chiens ont joui, on se hâte de lui couper les suites, dont l'odeur est si forte, qu'elle infecterait toute la chair,
La curée du sanglier ne se lait j»as sur place comme celle du eeff; on se contente de lever h trace droite de devant, que l'on présente, après l'nvoir tressée convenablement, au maître de l'équipage. Cette opération terminée, on sonne la retraite-prise et on enlève l'animal sur un fourgon, où l'on met également les chiens laiteux ou décousus, dont on fait le pansement sur la place si la blessure est grave.
Telle est dans son entier la chasse du sanglier, l'une des pins belles et des plus difficiles que je sache; comme cet animal fait beaucoup de pays, et qu'en été il passe presque toutes ses nuits en plaine, dans les cmblavures, les braconniers, et bien des honnêtes propriétaires, jaloux de leurs récoltes, en tuent souvent un grand nombre à l'affût, surtout par les beaux clairs de lune; mais il faut avoir soin de bien se placer au-dessons du vent et d'observer le plus profond silence, parce que ces animaux ont l'ouïe et l'odorat si fins, qu'ils rebroussent chemin au plus petit bruit et à la moindre émanation qui les frappe. Pour ma part, je n'ai jamais eu occasion d'en surprendre ainsi; mais je me rappelle qu'ayant un jour été coucher en forêt, chez le garde d'un de mes parents, il y a de cela plusieurs années, nous fûmes réveillés dès le matin par un sabotier nommé Simon, qui venait, disait-il, d'en blesser un, deux heures auparavant, comme il était à l'affût dans sa vigne. Nous nous levâmes, et, arrivés avec lui sur les lieux, nous vérifiâmes le lait. A en juger par le pied, l'animal devait être énorme : il faisait sang d'un côté, cinquante pas après le coup, et cinquante pas pins loin il faisait sang de l'autre. Comme il avait été obligé, pour retourner au bois, de pra\ir une cote '"escarpée, on voyait qu'il n'y était parvenu qu'avec eflbrt, et de larges caillots indiquaient les endroits