LE S ARGUER
oû il s'était arrêté pour sonflïer et reprendre haleine. Entré dans le taillis, uous pensions le trouver mort à cent pas, tant il perdait de sang par sa blessure; mais qu'on juge un peu de notre surprise, il avait traversé plus de trois cents arpents de forêt, et ee ne fut qu'à plus de trois quarts de lieue de là, que le garde l'acheva d'un coup de fusil, au moment où il lyait encore de se relever pour charger son chien et le C'était un vieux solitaire^ le plus gros de tous ceux que j'aie vus. La hure était monstrueuse, et les défenses, que j'ai conservées comme curiosité, avaient huit pouces neuf lignes.
La chasse étant un thème qui prête beaucoup aux amplifications de rhétorique, on s'imagine bien que celle du sanglier, si féconde en événements, si riche en émotions de toute espèce, n'est pas une des dernières à faire les frais d'imagination de certains beaux parleurs. J'ai lieaucoup entendu de récits merveilleux en ce genre, et ils ont toujours eu le talent de m'ennuyer souverainement, sans que je me sois donné la peine de les révoquer un instant en doute, les prenant pour ce qu'ils valaient, c'est-à-dire pour de mauvaises plaisanterie? auxquelles il ne convenait même pas de répondre. Cependant je l'ai vu faire une fois avec tant d'esprit et d a-propos, dans des circonstances si amusantes, que je ne puis m'empécher de terminer mon article par cette petite anecdote. Mes lecteurs en feront comme moi leur profit, et l'appliqueront dans l'oceasion à qui de droit, si par hasard un bavard les fatigue.
Il y a environ huit ans (pie j'étais allé, avec un de mes amis, passer le mois d'août à Dieppe. C'était la saison des bains; madame la duchesse de Berry s'y trouvait, cette bonne et aimable princesse qui animait tout à sa suite, et qui$ là surtout.
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LE SANGLÏEIt. «
a laissé un long deuil dont MM. Mira et consorts auront bien (!«• la peine à rompre la monotonie. La ville était un petit Paris, le rendez-vous de tout ce que le grand Paris, la province et 1 étranger renferment de jolies femmes, d'amateurs élégants et fasliionables. Comme les logements étaient hors de prix, nous nous étions contentés, mou ami et moi, d'une chambre à deux lits que nous sous-louait une bonne petite vieille, et des croisées de laquelle nous admirions eu artistes ce sublime et magnilique tableau que l'on appelle la mer. Nous dînions à l'hôtel de l'Europe, à une table d'hôte fort bien composée, où l'on trouvait moyen de nous servir du poisson frais, ce qui n'arrive pas toujours dans les p ils de la Manche, pourvoyeurs exclusifs du goulfre commun, la capitale. Notre société se montait à quinze ou seize personnes à peu près, hommes et femmes. Il y avait, entre aulres, un lieu tenant-colonel, M. L..., sa femme et sa fille, jeune et eharmante personne, à qui sa mère ne le cédait ni en grâces ni en amabilité ; la séduisante madame de et son amie madame G..., jolie veuve de six mois à peine, qui pleurait encore son mari, et qui avait de trop beaux yeux pour rester longtemps dans les larmes; les deux fils d'un des premiers négociants de Paris, bons et spirituels jeunes gens que je ne nommerai pas; un peintre de marine devenu célèbre aujourd'hui; et, pour comble de bonheur, pas un seul agent de change. On conçoit qu'avec de tels éléments rien ne s'opposait à ce que la réunion fût gaie et aimable.
La conversation roulait sur tout, tantôt partielle, tantôt générale, et toujours, par exemple, dans les limites du meilleur goût. Il y avait quinze jours que cet état de choses duraif , chacun regrettant pour sa part que la fin du dîner arrivât
«M LE SANGMEn. . % y*
si vite, quand survint tout a coup, au nombre de nos convives, une espèce de gros provincial qui faillit tout gâter par son insupportable bavardage. C'était bien le plus graud hâbleur que je sache. Il ne fut pas assis à notre table, que l'on n'eiiir tendit plus ronfler, d'un bout à l'autre, que sa parole gh*pis-< santé et criarde. Il était, à l'en croire, l'un des meilleurs chas - seurs de son département, au fond duquel il eût aussi bien fait de resta*, et il n'était venu à Dieppe, disait-il, escorté par un lourdaud indigène qu'il avait affublé d'un chapeau à trots cornes et décoré du nom pompeux de son garde, que pour se donner le plaisir de tirer des oiseaux de mer, le seul gibier qu'il n'eût pas tué dans sa province. Tous les jours c'étaient* comme vous pensez, des histoires à la façon de M . de Crac, histoires plus invraisemblables peut-être, racontées sans gaieté, sans malice, avec un aplomb et une crudité incroyables, et accompagnées chaque fois d'un : N'est-ce pas, père Pivert? (car, au dîner, son garde bas-breton se transformait en domestique), tout à fait dans le goût du fameux : Demandez plutôt à Lazarille? Enfin cela devenait si violent, que c'était à n'y plus tenir, et que les dames avaient pris le parti de se retirer au dessert, nous laissant aux prises avec ce détestable bavard. Un jour qu'elles venaient de se lever de table, à la suite d'une chasse au sanglier à la façon de ce monsieur, récit plus embrouillé, plus merveilleux, plus prodigieux que tous les autres, où il ne s'agissait de rien moins que dktn piqueu* éventré et de dix ou douze chiens décousus. « Parbleu! monsieur, se mit à dire avec un admirable sang-froid, en s'adressant en face à l'éternel conteur, le lieutenant-colonel U.,, qui jusque-là n'avait pas ouvert la bouche; parbleu ! monsieur, ce que vous nous contez là est bien étonnant, mais vous m'en
voyez moins surpris qu'un autre, car je suis un peu du métier ( justement il rentrait, en costume de chasseur, de parcourir les falaises de Dieppe), et, étant à ia chasse, il m'est arrivé, à peu près dans les mêmes circonstances qu'à vous, une aventure bien plus dramatique et bien plus bizarre. »
A ces mots tout l'auditoire se recueillit, ne sachant si l'interlocuteur plaisantait, tant il avait pris un air sérieux et grave.
— Nous chassions, comme vous, un sanglier, continua-t-il;
c'était une béte de quatre à cinq ans un cartonnier, je
crois...
— Qnartannier, fit d'un ton imposant notre provincial, alors tout oreilles.
— Quartannier, soit... H y avait deux grandes heures que nous courions après lui, trois fois nous l'avions perdu et retrouvé... Cinq de nos chiens étaient restés sur le carreau, horriblement mutilés...
— Décousus, reprit encore notre homme ; le term^ est décousu.
— Enfin, la nuit venait, et pour ma part, n'ayant pas une grande connaissance de la forêt, je m'apprêtais à en sortir, dans la crainte de m'y perdre, quand en descendant un étroit sentier, le long d'un ravin, j'aperçois l'animal qui venait droit à moi.
le provincial. — Ah ! ah !
le li edtenant— colonel . — Bien d'autres auraient perdu la tête à ma place.
le provincial. — Oh! oh!
le lieutbn/lnt-colonel. — Je ne me déconcerte pas. le provincial. — Je l'espère.
LE lieutenant-colonel, — J'arme mon fusil..,
46 J E sanglier:
le provincial — Comment, votre fusil n'était pas armé, monsieur? quelle faute!
LE lieutenant-colonel. — Je lui tire mon premier coup.
lk provincial. — Bravo !
le lieutenant-colonel. — 11 rate...
le provincial. — Àh ! diable!
le lieutenant-colonel. — L'animal continue d'avancer. . . je ne m'émeus pas davantage.
le provincial. — Très-bien.
le lieutenant-colonel. — Je l'attends à dix pis. Quand il est à dix pas, je lui lâche mon second coup.
le provincial. — Bravo l bravissimo! Et puis alors?
le lieutenant-colonel. — Et puis alors, monsieur, le sanglier se retourne et me fait ça :