‹ La chasse et les chasseurs Léon BertrandChapitre 16 sur 90 · LE I>À1M · texte numérisé non relu

LE I>À1M

couant la tête de l'animal, puis, après une fanfare pendant laquelle on tient sous le fouet la meute impatiente, sur un signe du commandant, on enlève tout à coup la nappe en criant aux chiens : tayaut, tayaut, hallali, valets, hallali!

On veille pendant leur repas à ce qu'ils ne se battent point entre eux ; et lorsqu'il ne reste plus que les os, on les fait retirer, puis on les ramène au chenil en sonnant la retraite- (irise et après les avoir recouplés et mis en hardes.

La curée froide ne se fait que le soir ou le lendemain, lorsqu'on est de retour au logis; elle a lieu ainsi lorsqu'il se lait tard, ou lorsque, au contraire, le daim n'ayant pas tenu longtemps, on se décide immédiatement à en attaquer un autre pour utiliser le reste de la journée ; dans ce cas, on conçoit qu'il ne faut point faire de curée sur place, car alors les chiens rassasiés et repus, ne pourraient plus entreprendre une seconde chasse. ,

Le daim a le nez très-fin. C'est après le loup l'animal qui évente de plus loin ses ennemis; aussi en tue-t-on fort peu soit à l'affût, soit en battue. Quoiqu'il soit d'origine pour ainsi dire domestique, ce qui fait que, pris jeune, il s'apprivoise en peu de temps au point de devenir familier, il est, en liberté, d'une nature excessivement méfiante et sauvage. La nuit, il ne s'écarte point comme le cerf pour aller au gagna ge, et ne vient point comme lui jusqu'au milieu des villages situés sur la lisière des bois commettre de ces dégâts insolents dont l'audace quelquefois nous étonne. C'est là, comme point de comparaison entre ces deux animaux, une dernière nuance de caractère qu'il est utile d'apprécier. Nous l'avons vérifiée vingt fois par nous-même, surtout depuis que, faute de la bien conuaître. nous ma nouâmes commettre un iourla ulus cruelle

bévue qui puisse humilier un amour-propre de chasseur.

C'était, si nos souvenirs ne nous trompent, en 1827 ou 28, peu importe de préciser l'époque. Le duc de Bourhon, té voisin exigeant, venait d'acheter Mortefontaine uniquement pour se débarrasser d'un hôte fort incommode \mir lui, ■ "^^^^ï^^)n ï i i y r\ vi (" 1 1 1 I ti | i | i» 1 1 1 ( ï i ci 1 1 1 1 1 cliit^^^ t. 1 i ^ tl^^** maine. Un mois encore, et le noble baron congédié, le prince rentrait dans tous les droits d'un propriétaire jaloux.

Adieu File de Molton, ce joli bosquet à pic qui s'élève comme par enchantement du milieu d'un vrai lac d'Ecosse ! adieu les bois de l'Homme-Mort, ces bruyères arides que pas un cerf de Chantilly n'avait tenté impunément de franchir ! adieu les vers de Delille, inscription passagère, gravée sur un impérissable roc ! adieu mes verts coteaux ! adieu mes landes ! adieu les roseaux touffus de ma prairie ! adieu toute cette belle et imposante nature si variée, si accidentée, si ravissante, où la scène change à chaque pas; œuvre fantasque et bizarre qui semble jetée là comme par un caprice du maître ! quelques jours encore, et, au grand regret du locataire, il fallait plier bagage et déguerpir. * ,

Mais comment faire dans un déménagement pareil ? S'en aller piteusement avec son équipage et sa meute, sans aboiements, sans fanfares, comme lorsqu'à la nuit venue il Ikut rentrer après avoir perdu son cerf? laisser derrière soi une liarde de daims qu'on a élevés, une multitude de lièvres et de faisans qu'on a soi-même nourris, et dont un ingrat successeur profitera en vous naraxiant le lendemain même de son arrivée?

Oh ! que non pas, pensa le baron Schickler, qui n'était pas doué de cette dose de philosophie. A moi, l'Empaumure ! à

moi, Labranclw 1 ! dit-il ; à moi, nus chiens et mes braves piqueurs ! Et le voilà à cheval, où, plus iutrépide que Charles XII, il resta botté pendant près de trois semaines..

champ de bataille cent lois jouebé de morts, ou a I »a 1 1 donna le reste à d'avides auxiliaires, et Dieu sait, malgré les pertes de l'ennemi, combien ils firent encore un riche butin.

Quant à moi, je figurais au nombre de ces vautours. Un M. de J.., porteur d'une permission, l'avait prêtée à Horace Veruet ; Horace Yemet l'avait prêtée a un ami ; cet ami me l'avait communiquée, et c'était à mon tour de l'exploiter jusqu'à ce que je l'eusse passée à un autre ; succession non interrompue de chasseurs, qui ressemble assez à Yhaac genuit Jacob de l'Évangile.

Arrivé le soir à Morte Ion laine avec un compagnon de mon âge, jeune, ardent, mais dont l'expérience en fait de chasse était alors aussi neuve que la mienne, nous descendîmes dans une auberge qui se trouvait au bout du pays et où uous demandâmes une chambre à deux lits, pour abréger, par la conversation, les longueurs d'une nuit bien trop lente.

Coucher seul la veille d'un jour de chasse, dans une pièce dont les fenêtres donnent sur la forêt, ne pas pouvoir dresser ses plans ensemble, se communiquer ses craintes, ses espérances, se demander de temps à autre si le jour vient, n'estce pas se priver d'une jouissance dont souvent ne dédommage pas la journée suivante^

Nous avions bavardé deux heures, et pour mon compte il y en avait bien trois que je ronflais d'un sommeil de plomb, quand tout à coup je fus éveillé par mon ami.

* Surnoms des frire* Aubry, les piqueurs d M. Schkkler

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Il était en chemise, me tirant d'une main par un bras, tandis que, son fusil de l'autre, il me montrait la croisée qu e* cbiraieni en plein les rayons de la lune.

Pâle, défait, à moitié hors de lui, il était superbe à voir ainsi. 4 .

Je me levai èt le suivis en silence.

Grand saint Hubert ! vis-à-vis de nous, à dix pas au-dessous de notre fenêtre, broutait un daim magnifique, un daim douze-cars y tant il me parut énorme; et jugez de notre désespoir, nous n'avions pour toutes munitions que du méchant plomb à lièvre, justement ce qu'il nous fallait pour blesser et manquer l'animal.

En deux minutes, sans nous être dit un mot, nous étions tous deux au bas de l'escalier, demandant des balles à notre hôte.

— Des balles ! reprit-il en sautant hors de son lit, aussi effrayé de notre costume de nuit que de cette question surprenante. Est-ce que des voleurs....

Nous le rassurâmes en lui expliquant la cause de notre alerte.

À ce récit, notre homme partit d'un éclat de rire à ébranler les voûtes de la maison.

— Diable ! mes petits messieurs, nous dit-il, pensez-vous être ici dans un pays de Cocagne où les alouettes toutes rôties vont vous tomber dans le bec? Si vous étiez un peu plus connaisseurs, vous sauriez que les daims ne viennent vous manger dans la main que lorsqu'ils spnt privés comme des poules. Retournez dans votre chambre, croyez-moi, et dormez-y d'un bon somme. Ce daim appartient à M. le baron Schickler. Il est là, dans un enclos, où il s'en trouve une

vingtaine d'autres avec lui ; on les a panneautés ces jours passés, et c'est demain qu'ils doivent partir en fourgons pour la Varenne-Saint-Maur, si toutefois vous daignez bien le permettre.

Disant cela, il se remit tranquillement entre ses toiles ; et nous, qui n'avions rien de mieux à faire, nous remontâmes nous coucher, l'oreille basse, nous consolant de ce mécompte par l'espoir d'être plus heureux en chasse.

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