‹ La chasse et les chasseurs Léon BertrandChapitre 38 sur 90 · UNE HISTOIRE DE LOU VETIER · texte numérisé non relu

UNE HISTOIRE DE LOU VETIER

Un eotr'acle dn steeple- chase de la Crohc-de-fierny. — Les loups

de la forci de Cercotles.

t Parbleu ! mon cher monsieur, nous disait l'autre jour, on attendant comme nous à h Croix-de-Berny, M. le marquis de Perthuis, qui est bien le plus enragé chasseur que je sache, avouez que c'est vraiment bien dommage que le journal dont vous venez de prendre la direction ne compte pas quelques années de plus d'existence, et qu'on n'ait songé qu'en 1 856 à exploiter cette excellente idée de consacrer chaque mois quelques lignes aux annales cynégétiques les plus intéressantes, comme faits de chasse à tir ou de "vénerie. Ce n'est pas que depuis quelques années, saint Ilubert aidant et le désœuvrement aussi, le goût des chiens, des chevaux, de tous ces nobles plaisirs qui occupent si bien les loisirs du gentilhomme, ne revienne à l.i mode parmi nous, en offrant un aliment puissant

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UNE HISTOIRE DE LOUVET1ER. m

à l'inaction forcée de nos jeunes fils de famille; tuais quelle différence, il y a douze ou quinze ans ! et quelles chances de succès, sous la Restauration, pour un recueil comme le vôtre, qui, bien fait et complet comme il l'est, eût inscrit à la tête de ses abonnés le monarque lui-même, son Altesse Royale le Dauphin, madame la duchesse de Berry, son Altesse le duc de Bourbon, M. le comte de Girardin, le premier veneur ; en un mot, d'après le vieil adage :

Régis ad exomplar lotus componitur orbis,

toute la cour et toute la noblesse de France î

« Quelles chasses ! quelles fêtes admirables! quelles bonnes histoires à raconter à vos lecteurs à la fin de chaque journée î Que de beaux coups de fusil dans Saint- Germain, Rambouillet, Fontainebleau, Versailles, Compiègnc, même dansSainlr Cloud, ce parc si gil>oyeux jadis, et où pas un lapin n'a résisté au chemin de fer, ce génie civilisateur, sans respect j>our la propriété, et allongeant, comme il lui plaît, ses deux bras insatiables, gigantesques !

« II n'y a pas à en douter, à cette époque justement regret-, tée par tout chasseur, où étaient en honneur les sages principes que vous cherchez à rappeler aujourd'hui, vous, 1'çchô fidèle des joyeuses fanfares, à cetlc époque où, personne ne songeant à jouer l'homme sérieux ou .l'homme d'État, ce rôle encore moins fatigant pour soi que pour les autres, chacun se livrait franchement et sans arrière -pensée à toute l'amiable futilité de ses goûts; avec un titre comme le vôtre, avec un cadre.aussi bien choisi, l'avenir de votre journal était fait, et vous pouviez vous flatter à coup sur d'obtenir partout un succès hnmense 4 Ainsi le voulaient les mœurs, les habitudes du

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jour; ainsi le commandait une passion qui faisait rage et comptait, non-seulement dans la capitale, mais jnsqu au fond de la province, de nombreux et fervents prosélytes.

u Savc2-vous jusqu'à quel point je poussais la fureur de la chasse, moi qui vous parle? 11 faut que je vous conte à ce sujet un petit épisode de ma vie de veneur. Avec un équipage qui ferait honneur au plus dilficile, je m'étais fait nommer louvetier du département du Loiret, ot, fier de mes importantes fonctions que je n'eusse pas cédées pour tout au inonde^ je mettais un véritable amour-propre àne rien négliger pour les bien remplir jusque dans les moindres détails...

« N'habitant pas les environs de la forêt d'Orléans, théâtre ordinaire de nos exploits, j'avais loué un pied-à- terre nom* m'y installer, moi, mes amis et mes chiens. C'était un ancien couvent de moines, nommé la Cour-Dieu, et perdu au milieu des bois, la demeure la plus sauvage qu'ail jamais décrite la plume du romancier; des pans de murs à demi délabrés, tombant en ruines; enfin un vrai manoir d'Anne Raddiffe, moins les fantômes et les esprits, que nous n'avions pas le temps devoir après tout, tant chaque soir nous dormions d'un bon somme... En 1827, je me trouvais à Paris, et, tout en déjeunant au Calé Anglais, je parcourais un journal (les Débats, je crois), lorsque mes yeux tombèrent sur la phrase suivante : « MM. les lieutenants de louveterie feraient bien « mieux, au lieu de s'amuser à Paris, do tuer les loups enragés « de lit forêt de Cercottes... »

« Comprenez- vous, monsieur? Sentez- vous quel' déshonneur, quel affront pour moi. que ce reproche pu! lie et humiliant qu'on me jetait pour ainsi dire à la Aice? J'eusse lu toute autre nouvelle désastreuse compromettant mes intérêts

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les plus chers, la disparition de Dion notaire ou de mon banquier, par exemple, que je n'eusse point été aussi complètement atterré qu'à la simple lecture de ces quelques mots su dressant à mes yeux eu caractères énormes : Les loups enragés de la forêt de Cercottes !

« F étais alors le seul maître d équipage ayant des chiens chassant bien le loup. Donc c était à moi, à moi seul, que sailressait cet amer sarcasme.

« Je demande au garçon du papier, de l'encre et une plume, et dix minutes après je jetais à la poste une lettre énergique et concise, adressée à Pierre, mon premier piqueur, lui ei^ joignant, aussitôt réception, d'avoir à prendre avec lui Louis Barbier, son second, actuellement premier piqueur de M. le comte de Plaisance, de se transporter tous deux avec chacun une couple de bons limiers à Cercottes pour y faire le bois, jusqu'à ce qu'ils eussent trouvé les loups en question: et, dans le cas où l'un ou l'autre réussirait à en avoir connaissance, de iaire venir l'équipage sur les lieux, et de m'envoyer immédiatement le rapport à Orléans, à l'hôtel où j'avais l'habitude de descendre,

« Mes instructions ayant été suivies de [»oiiiL en point, en arrivant dans cette ville, deux jours après, je lus assez heureux pour y trouver un mot de mes hommes. Rendez-vous m'était donué à neuf heures pour le lendemain, dimanche de la Pentecôte, au télégraphe de Chcvilly, sur la grande route d'Orléans à Paris, Lxact à l'appel, je trouvai mes deux piqueurs déjà rentrés, et leur rapport était bon ; ils avaient rembûché, dans les bois de M. de Montpinçou, un vieux loup et une vieille louve. Nous découplons vers dix heures. La louve est tuée à l'attaque par M. Dupré de Saint-Maur. Le vieux

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loup saute la grande route, fait une pointe de cinq à six lieues dans la foret d'Orléans, sans qu'on puisse donner un seul fêlais. Déjà tout espoir de le forcer est perdu, quand heureusement ii revient pour ainsi dire sur son contre-pied et tombe dans tous nos relais servis on ne peut plus à propos; poursuivi alors par quarante chiens chassant avec uh admirable ensemble, il continue son chemin et revient au lancer comme oh lièvre : là il se fait battre et tient aux plus intrépides. Je ne voulais pas qu'on le tirât, car l'animal était exactement forcé.

« L'équipage de M. Albin, également lieutenant de louveterie, qui ne chassait que le sanglier à cette époque, était venu au rendez-vous. Comme alors il ne s'agissait plus de chasse, mais d'un combat, on découple, et voilà notre loup aux prises avec quatre-vingts chiens ameutés autour de lui, tous les chasseurs pied à terre et le couteau de chasse en main, jaloux chacun de leur côté d'avoir la gloiiiî d'immoler ce redoutable ennemi.... Mais, hélas! vous connaissez la scène des Fâcheux : ne voilà-t-il pas qu'un maudit coup de fusil nous part pour ainsi dire aux oreilles. C'était un maladroit ami engagé par moi à cette chasse, qui venait d'étaler roide mort l'animal au milieu ries chiens, dont pas un heureuse* ment ne fut blessé. 11 était sept heures du soir lorsque finit ainsi cette chasse mémorable commencée à dix heures du matin j et vous jugez si betes et gens rentrèrent fatigué» à Or* léans, précédés parées deux énormes loups, dépouilles opimes d 'un si beau triomphe. Beaucoup de chiens furent mordus dans l'un et l'autre équipage ; mais aucun ne devint atteint d'hydrophobie, nonobstant l'article du Journal des Débats, en ~ dépit même des gens du pays, qui assuraient qiie ces animaux étaient enragés, n'ayant pas craint de se jeter plusieurs

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