LA CHASSE A COURUE. 1.V
«'tait à l'écurie, mangeant à l'aube commune, je le demande de bonne loi, tout vrai chasseur ne se sent-il pas dans l'âme un sentiment de lionte et de pitié ?
Eli ! de par saint Hubert, mon patron, quelle rage vous pousse, messeigneurs, et vous surtout, mes nobles écuyères, qui montez si dextrement vos blanches haquenées? Que signifient ces joyeuses fanfares? Pourquoi ce nombreux équipage? Poui*quoi tout ce tunndte et ces cris? Votre limier adonc eu le nez fin, votre piqueur la main heureuse? Où la bête at-elle fait sa mut? Combien a-t-elle vidé d'enceintes? En a-ton revu par corps ou par pied? La voie est-elle chaude ou haute? Hélas! j'en rougis pour vous; mais, tandis qu'en bas vos chevaux hennissent et blanchissent leur frein, tandis que la meute impatiente s'anime au bruit de la trompe, ouvrez une fenêtre et levez les yeux : voyez-vous l'avenue du château, et à quelques pas de l'avenue, cette espèce d'animal sans nom, tranquillement couché dans l'herbe de la prairie? Eh bien! c'est là votre proie, c'est là l'animal de meute, car c'est là qu'est votre brisée.
On sonne le départ. Tout s'agite, tout se met en mouvement; le cerf seul reste immobile. Or sus! mes maîtres, habiles ! le vent est frais, la journée sera bonne. Qui de vous débusquera de l'herbe du pré, ce superbe animal, qu'il a fallu deux heures avant, ebasser à coups de fouet de son humble litière ? C'est à peine s'il dresse la tête, hébété qu'il est de sa liberté nouvelle. Enfin, au tumulte qui se fait autour de lui, aux aboiements delà meute quiapproebe, l'œil ardent, la voix rauque et sanglante, aux regards timorés et confus de ces chevaux, la nuit dernière ses compagnons et maintenant ses ennemis, il comprend que c'est à lui que toule cette ibule
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s'adresse, il se lève, lait un bond, s'arrête, écoute^ écoute encore, et, quand il ne doute plus, il se décide et part.
Mais où ira t-il quand il aura franchi ces vingt arpents de prairie? A quel bois assez épais, à quelles cimes assez escarpées confiera-t-il sa fuite incertaine, lui qui fut ravi toirt jeune à ses forêts, si même il y est né, et à qui sa mère n'a enseigné ni ses retraites, ni ses ruses? Où sont Fontainebleau, et ses rochers à pic, Compiègne et ses liautes futaies, Hambouillet et ses vastes étangs? Où sont Viilers-Cotterets , Chantilly, Sénart, tous ces grands bois fameux, au fond desquels, à défaut d'un asile, il eût du moins trouvé, comme tant d'autres, un trépas illustre et glorieux ? Son champ de bataille, à, lui, ce sera la plaine d'Àntony ou de Sceaux, c'esfc-à-diro ni* à-vue perpétuel, sans change, sans retour, sans prendre haleine ; sa pièce d'eau, l'eau bourbeuse d'un fossé, et son lit de mort, le fumier de quelque basse-cour.
Telle est pourtant la pitoyable contrefaçon qu'on nous a faite du plus noble passe-temps qui existe. Voilà quel est, *en peu de mots, le résumé de la chasse à courre, telle qu'elle nous a été importée d'Angleterre par quelques habitués de Tortoni, prétendus amateurs qui agissent, en tout, plutôt par ton que par goût, et qui n'ont de science en rien, pa£ même en vénerie. *
Us ont débuté par les courses au clocher, ces courses si célèbres chez nos voisins d'outre-mer, et si bien appropriées' à la nature du pays, pays accidenté s'il en fut, où le moindre champ a sa haie, la plus petite habitation son fossé ou son mur de clôture. .
Un beau jour, on les a vus se réunir à cheval au pied des aqueducs de Bnc, débucher tous à un signal, traverser d'utv
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trait la plaine de Jouy, eette jolie petite prairie, unie comme les toiles qui la couvrent, et Tranchir sans sourciller les quatre pieds de la Bièvre, cet infect et méchant ruisseau où l'on n'a même pas jeté une planche en guise de pont, de peur de faire injure à un écolier de sixième. Rien rte manquait à cette comédie. Habit rouge, bottes à revers, culotte de peau, c'était à s'y méprendre \mir l'exai titude du costume. La gravité anglaise elle-même, ce flegme imperturbable que tout véritable gentleman ne dépouille jamais, soit qu'il figure à nue séance du parlement, soit qu'il assiste à la strangulation d'un rat ou bien h un combat de coqs, y était observée avec assez de scrupule. Au milieu de tout cela, l'on n'avait oublié qu'une ebose, mais la plus importante de toutes, celle d'où dépend le véritable succès, celle qui partout lait la gloire du triomphe : le mérile de la difficulté vaincue.
De cette essai malheureux, qui n'eut aucune espèce de retentissement, et que l'on n'a même pas songé à renouveler depuis, heureusement pour nous! ces messieurs sont passés à la chasse au renard, autre parodie non moins burlesque que la première, mais qui devait en être la conséquence naturelle.
Vous n'avez pas été sans doute, dans vos promenades sur le boulevard Italien, sans rencontrer un de ces petits savoyards qui sollicitent votre intérêt, en vous présentant un pauvre animal honteux, dont le regard oblique s'attache au vôtre, comme si, pour sa part, il implorait aussi votre pitié? Tan* tôt c'est un singe, le malicieux Jean-Bonhomme, revêtu de son unilorme de rigueur, uniforme en drap rouge, qui tient précisément le milieu, ne vous en déplaise, messieurs, entre l'habit de tenue du chasseur à courre parisien et celui du
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marchand de vulnéraire suisse; tantôt c'est un animal venu? de moins loin pour partager la modeste fortune de son maître, mais auquel son maître tient encore davantage, car c'est un ami qu'il a élevé, celui-là, un ami qui vient comme lui du fond de ses montagnes.
A cet œil à demi éteint , à ce museau sans moustaches, à cette fourrure terne et sale, à cette queue déshonorée et presque nue, vous auriez peine, n'est-ce pas, à reconnaîtra un je* ~ nard? Eh bien! un beau matin, malgré sa triste métamorphose, l'infortuné s'est trahi. Passant par là, un de nos amateurs l'a flairé; et voyez jusqu'où peut pousser lavage î ils n'ont pris ni trêve ni repos tant qu'ils n'ont pas eu séparé ces deux amis. L'enfant et l'animal se sont quittés à regrety. l'un prévoyant son destin, l'autre accusant le sort qui le lbr~ çait de vendre son camarade. Le jour de chasse a été pris, le rendez-vous fixé, la meute réunie, et vingt chasseurs au moins se sont assemblés pour voir lâcher, du fond d'un sac, ce pauvre diable de renard dépaysé et perdu, qui à dix minutes de là, succom hait ignominieusement, dans un coin obscur de grange, sous la dent roturière d'un chien de ferme. . - «-
Leur renard étranglé, ils ont acheté un chevreuil ; après le chevreuil, un daim; après le daim, que sais-je? un daguet, une deuxième tête, une biche, remontant ainsi par ordre de noblesse jusqu'au cerf lui-même, auquel ils se sont arrêtés, faute de pouvoir aller plus loin ; et chaque fois, cela est triste à penser et à dire, la cérémonie s'est bornée à la répétition de la même plaisanterie, à celte différence près néanmoins que les remplaçants devenant plus rares à mesure qu'il a fallu monter en grade, on s'est contenté bientôt d'un hallali fac-