‹ La chasse royale [microforme]Chapitre 20 sur 42 · LE BIVOUAC · texte numérisé non relu

LE BIVOUAC

Cinq ans après les raconter, l’armée f vingt rencontres

événements que nous venons de ançaise, découragée et battue dans + essayait encore, sous les ordres du due de Villars et du maréchal de Montesquiou, de tenir tête au prince Eugène et au due de Marlborough, qui mena-

caient d'envahir le royaume. On était alors vers la fin du mois d‘août 1711; le spectacle que présentait la Flanlre était l’un des plus pitoyables qu'il pât donné à l’homme de contempler. Aussi loin que le regard s’en- ‘lât, on ne voyait, au milieu de ces fertiles plaines, ruines et décombres à læs malheurs successifs à lient amorti leurs él

i fait leur principale : combat et la gaieté.

es précédente campagnes an et enlevé aux soldats ce force ct leur sécurité: l’ardeur Les meilleurs occasions étaient herdues par lincurie des chefs ct leur rivalité sourde,

ndis que le prince Eugène et le due de Marlborough, "ptant sur leur fortune et plus encore peut-être sur lenteurs d’un adversaire qui ne sav

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ait à quoi se rétentaient les plus périlleuses entreprises, les Vus téméraires expéditions, et réussissaient dans tout ce qu'ils osaient, MM. Voysin et de Torcy avaient suctélé à M. Chamillart dans la direction des affaires de l'Etat; mais l'Etat était à bout de ressources : les re-

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crues et l'argent n'arrivaient plus. Cependant les courtisans, d'accord en cela avec les ministres, s'efforçaient de cacher la vérité à Louis XIV, que son orgueil pousgait à continuer la guerre qu'il avait entreprise pour maintenir les vingt-deux couronnes de ln succession d’Espagne sur la tête de son petit-fils. La France, épuiete, haletante, à bout d'efforts, vivait dans l'espérance d’une victoire que ses maréchaux lui promettaient toujours et qui n'arrivait jamais.

Au moment où nous reprenons ce récit, le soleil s’abaissait vers l'horizon dont le cercle enflammé fermait une vaste étendue de plaines piquées at loin par les clochers de Bouchain. On voyait au-dessus de la ville, distante de deux ou trois lieues, un dôme noir de fumée incessamment accru par les décharges de l'artillerie qui grondait sourdement. Le pays était ravagé comme 8i une armée nombreuse l’eût foulé.

Une demi-douzaine de sentinelles, dispersées à quatre ou cinq cents pas du bivouae, four!'aient la plaine de leurs regards attentifs.

Un peu au delà du cercle que formaient les gentinelles, et au bord d'une route dont la longue ligne blanche traversait la plaine, un hom:x. ss promenait lentement. Sa marche égale allait d'un moulin crevassé au pied d'unegrand noyer qui, di ges larges branches, ombrageait une fontaine dont quelque boulet avait brisé l’auge de pierre. Les éperons du cavalier sonnaient à temps égaux Sur la terre: son pamesuré comme celui d’un homme qui a le loisir d'attendre ou qui cherche à tromper sa pensée par un exX2TC mécanique, n’était jamais ni plus lent ni plus rapide. Quand il arrivait au pied du moulin, le promeneur s'irrêtait l’espace d’une seconde ou deux, plongeait ses l'gards au loin sur la route poudreuse, et reprenait C1-

quite lentement sa marche silencieuse et cadencée. il portait le costume militaire, de grandes bottes mo

tant jusqu'aux genoux, un large chapeau ct une longue épée, dont le fourreau de cuir à pointe de fer battait ses éperons ; mais ce costume conservait la trace de longs et laborieux services; le drap en était râpé, les passementeries éraillées, les rubans déchirés; la poignée de l'épée seule, le bout de fer du bourreau déchiqueté

vingt endroits par des coups perdus, reluisaient com s’ils sortaient de la boutique de l'armurier, lv née tait plus triste et plus morne que la promenwi: silen-

cieuse de ce cavalier; aucun geste n'échappait à ses bras croisés, aueun mouvement à sa tête incliné; son om bre raide, vivement accusée par les rayons du soleil couchant, coupait d’une ligne noire Ja poudre du chemin et suivait, sans oscillation, la marche du corps: la réflexion la plus profonde absorbait toute la pensée du promeneur. Hector de Chavailles—car c'était lui— marchait déjà depuis une heure, lorsqu'il aperçut à l'extrémité du chemin, un point noir qui se dégageait du moulin, grimpa sur un pan de mur écroulé, pour voir de plus loin, mit sa main en abat-jour sur ses yeux !attendit, immobile comme une statue sur son piédes- 1. Au bout de quelques secondes, la silhouette d’un iwalier se détacha du voile blanchâtre qui flottait sur ‘ route, grossit dans l'éloignement par l'élan rapide °° sa course, s'illumina bientôt de toutes les clartés du il, qui prenait la route en écharpe, et M. de Chavailreconnut M. de Fourquevaux. I] quitta brusquent son observatoire et marcha à la rencontre d: son in, qui arrivait comme une balle. Le cheval, blanc ume, s'arrêta près du moulin, et Paul-Emile, sau- ‘it de selle, embrassa M. de Chavailles.

Suis-je en retard? dit-il.

D'une heure à peine, Cydalise vous gronderait, ns moi, je vous remercie, répondit Hector.

Je serais arrivé plus tôt, si je n'avais rencontré, à - où quatre lieues d'ici, un parti de hussands impé-

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riaux, avec lequel il m’a fallu en découdre. (Cela m'a retardé.

__Vous avez puni les indiscrets ?

J'en ai tué trois et blessé quatre, avec le secours de deux laquais que j'avais armés en guerre. Par exemple, les deux laquais sont restés sur le carreau...

—Les maladroits!

Oh! ce n’est pas leur faute! J'ai remarqué que les jeux de Mars, comme disent messieurs de l’Académie dans leurs préfaces, sont contraires au tempérament de mes laquais. Vous souvient-il de ceux que j'avais à Turin?

—Parfaitement.

__Jes uns ont déserté, les autres sont morts. Il est écrit que je ‘es perdrai tous. Bref, après qu'on eut ferraillé suffisamment, les hussards ont pris d’un côté, moi j'ai tiré d’un autre, et me voici.

Kain et sauf, à ce que je vois.

Oh! le corps va bien, c'est l'esprit qui est malade ; seulement, comme j'ai un furieux appétit, j'espère dissiper mes chagrins en déjeunant.

Hector sourit, tira un sifflet de sa poche, siffla, et un soldat parut du milieu d’un tas de broussailles parmi lesquelles il était couché. Hector lui dit quelques mots en allemand et le soldat partit en courant.

Suivez-moi, mon cher comte, reprit Hector, on fera ce qu’on pourra pour VOus contenter.

__C'est un soldat français que cet Allemand-là? demanda Paul-Emile qu suivait Hector en tenant son che val par la bride.

Oh! j'ai une compagnie recrutée en tout pays, ripondit Hector: Wallons, Flamands, Français. Espagnols, s’y trouvent mêlés; on y parle le jargon de la to de Babel.

(est-à-dire que vos cavaliers sont des flibustier équestres.

—Ù est certain que je vis un peu en corsaire. Ma compagnie va et vient au gré de ma fantaisie; j’en connais tous les soldats. Dans la vie civile, ce sont des sacripants; à la guerre, ce sont des héros.

— Vos héros, —qui ont bien l'air de brigands, soit dit sans offenser le régiment de Saintonge,—ont-ils le bénéfice de l’immortalité ?

—Non pas; ils meurent beaucoup même; mais pour un qui tombe, deux se présentent. Au métier que je leur fais faire s’il y a des coups, il y à aussi tant d’argent à gagner! On pille les équipages et les convois, on ranconne les officiers ennemis.

—Et la discipline ?

—J’ai la réprimande pour la première faute.

Et pour la seconde ?

—Une balle de pistolet. (Ca fait que mes soldats n'ont jamais le temps de recommencer.

Tout en parlant, Ilector conduisit Paul-Emile sous l'ombre du noyer, l’installa sur l'herbe et attendit le retour du soldat allemand qui était allé aux provisions ct qui ne tarda pas à reparaître portant une bouteille, ün gros jambon, un quartier de mouton rôti et du pain. Quand le déjeuner fut servi sur le gazon, Paul-Emile SOUpPIra.

Vous souvient-il, mon pauvre marquis, du déjeunv que nous fimes au camp de Turin, il y a quelque cinq ou six ans? dit-il.

Oui! répondit Hector, nous étions jeunes alors!

Oh! ce n’est pas la jeunesse qui manque, ni l’ap-

: non plus, reprit M. de Fourquevaux en attaquant

bon; ce qui manque, c’est la gaieté.

Hector regarda Paul-Emile sans répondre.

Oh! oui, poursuivit le comte, je sais bien ce que

voulez me dire; vous avez des questions plein le

. vi, à défaut de vos lèvres, vos yeux m’interto-

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Parlez done, puisque vous devinez si bien.

—Et que vous dirai-je? c’est aujourd’hui comme la dernière fois.

—Quoi! rien encore?

Rien; mon silence ne vous le faisait-il pas comprendre, et croyez-vous que si javais eu quelque bonne nouvelle à vous apprendre, je ne me serais pas empressé de parler?

Les deux gentilshommes échangèrent silencieusement une poignée de main, et Paul-Emile, pour dissimuler son émotion, avala un grand verre de vin.

Ainsi, continua Hector, Cydalise n‘a pu rien découvrir ?

-Cet espoir qu’elle avait conçu un instant, et qui n'avait fait partir en hâte pour Paris, s’est évanoui bientôt et toutes ses recherches ont été vaines.

—$i je n’avais une longue habitude de la résignation, toutes ces mésaventures, ces espérances si souvent et si promptement déçues, ne seraient-elles pas faites pour briser le plus grand coeur ? Attendre ! attendre encore‘ attendre toujours! voilà ma vie! Peut-être ferais-, mieux de la pousser si avant dans la mêlée qu’elle n° revient pas!

HEst-ce bien vous qui parlez ainsi? qu’avez-vous fa ce votre courage ?

__Je courage est toujours debout ; c’est l'espoir (11 est abattu. Je combats comme un gladiateur blessé, av: la certitude de mourir, mais le visage tourné vers l« nemi.

Bah! toutes les blessures ne sont pas mortelles je sais des gens qui, laissés pour morts sur le champ bataille, dansent gaiement à la cour. Ainsi ferez-vois! On est jeune, que diable! et de bonne maison... temps vous guérira.

—Regardez-moi ei jugez.

M. de Fourquevaux leva les yeux sur M. de Chavail-

les et se tut. Cinq ans avaient suffi pour transformer Hector. Ce n’était plus le jeune capitaine à qui le roi promettait sa faveur, qui poursuivait l’amour plus encore que la fortune, et à qui l’amour souriait : qui avait Lne carrière ouverte devant ses efforts, ct que lespoir, amant de là jeunesse, entraînait vers un avenir glorieux. C’était un soldat, un peu semblable à celui qui dormait sous les remparts de Turin, quand M. de Riparfonds le heurta du pied; mais triste, sévère et froid; un soldat que les périls avaient endureci, et qui, morne comme un lütteur vaincu, voyait venir la bataille sans enivrement ct sans secrète émotion; Hector marchait dans la vie comme un pilote ss boussole au milieu de l'Océan. Le même feu briiis : ans --« yeux, mais un feu sombre: es traits avais à 01 4:42; : r expression mâle d’audace ci de franchie, vis 1° ° la jeunesse en avait disaru comme éebie nrein sr de beauté dont le printemps pare ! que te vn d'été dessèche dan: son os ses “ais Le vigour :<ment accusés, sa peau bru- , Je heie €: son front :i iques rides précoces creusaint ? ser, ke after. vil et net de son profil, la rareté au son sourire 1! -ontribuait à lui donner lap- Parence de ces xs iint 20: ‘aventure qui couraient les grindes routes zu *:: ps des guerres civiles. Les chefs l'vinistes qui tiraient l’épée à Vappel de amiral, n’a- “aient pas plus que lui de gravité farouche et de sombre impassibilité. Paul-Emile soupira et à son tour lui tendit la main.

—Trinquons, frère! dit-il, et buvons à de meilleurs termpe!

Moctor remplit son verre et Papprocha du verre de Par'-Fmile, N'est-ce point étrange ? reprit-il en laissant retom- 1 main, tout me souriait, le roi, ma maîtresse ct l’a- ! Et maintenant, le roi sait même pas que j’ex- - Ina maîtresse a dir ru, et l'avenir m'est fermé.

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