L’AUBERGE DU BROC D'ARGENT
Hector et M. de Fourquevaux n'étaient plus qu'à deux ou trois cents pas du camp, lorsque le prisonnie se dégageant des mains des soldats qui le retenaieni. courut au devant des deux gentilshommes. Ses longucjambes faisaient des pas de dix coudées. et il courait le
bras ouverts. A peine le vieux soldat, ear e’était bien lui, eut-il atteint M. de Chavailles, que, le saisissant (le deux mains avee une ardeur singulière, il lembrasà plusieurs reprises, sans pouvoir parler. Le pauvre Cor: Héron tremblait de tous ses membres, comme un homn pris de fièvre; il voulait ouvrir la bouche et n'en tir aucun son: tenant Ilector par la tête il le baisait dar: les cheveux et sur le front, et ne se lasgait pas de recon:mencer vingt fois.
__Mon enfant, mon pauvre enfant!... dit-il en! et du revers de sa rude main, il essuya machinaleme nt les grosses larmes qui tombaient de ses yeux.
—Parbleu! je n’y tiens plus, et il faut que je t'en brasse aussi! s’écria Paul-Emile, en se jetant au cou vieux serviteur.
Yous êtes ici... Vous avez veillé sur lune îtes un brave coeur! rénondit le soldat en serran! à gentilhomme sur sa poitrine.
M, de Fourquevaux se détourna pour cacher ses e1%
—Que c’est bête de me faire pleurer comme ça! dit-il en frappant du pied, mais ça n'empêche pos que je ne sois très content de t'avoir revu.
Coq-Héron laissa M. de Fourquevaux à son dépit et à son contentement et retourna à M. de Chavailles, qu’il prit par les deux mains pour le mieux voir. G
—Enfin!.. dit-il avec le profond soupir d’un homme lont tous les souhaits viennent d'être exaucés.
L’émotion d'Hector n’était pas moins vive que celle “e Coq-Héron; il regardait le vieux soldat de tous ses veux, et déjà une espérance secrète se mélait au sentiment de joie impétueuse que lui faisait éprouver la pré- “ence de Coq-Héron. Il lui semblait que puisque Coq- Héron lui était rendu, il ne tarderait pas non plus à retrouver Christine,
—Oui, enfin!... dit-il, voilà cinq ans que je t’at-
nds; je n’espérais plus te revoir, et je t'attendais toujours,
-Ah çà! mon brave, d’où vienstu done? De la Cohinchine ou du Monomotapa? dit Paul-Emile, quand - se furent assis à l’écart.
— Vous ne croyez pas si bien dire, répliqua Coq-Hé-
Jai vu le pays d’où vient le soleil, et où les fem-
+ par économie sans doute, ne s’habillent guère plus
notre mère Eve.
Le beau pays! interrompit M. de Fourquevaux.
Ah! vous croyez? Je voudrais bien vous y voir!
Et moi aussi.
le jeunesse d’aujourd’hui parle sans savoir les cho- Ce pays-là, monsieur, est tout peuplé de moustiqui vous tatouent de piqûres, de serpents qui vous
!. absolument comme une femme tue la réputation
amie, à coups de langue, de tigres qui mangent ntassins à leur dessert, de scorpions qui se cachent il dans vos cheveux comme dans un bosquet. Ce nÙ que singes, requins, crocodiles, animaux malfai-
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gants, marais par-ci, poisons par-là. Oh! les gens qui voulaient se débarrasser de moi sont d’une grande force sur la géographie: entre toutes les contrées de la terre. ils avaient choisi la plus maïsaine. Quant aux femmes, dont la pensée vous répouit, monsieur, elles sont jaune: evinme des citrons.
La couleur n’y fait rien.
—Vous parlez comme un paien.
—Je n’a pas de préjugés.
__Mais, mon vieux Coq, dit à son tour M. de Ch vailles, par quelle aventure as-tu visité des pays si loi
tains ?
Vous imaginez-vous qu'on nait laissé le choix (| localités? Ah! monsieur le marquis, pourquoi ne mr vez-vous pas permis de vous suivre en Flandre? Vo m’auriez épargné une traversée de cinq mois à bord la frégate de Sa Majesté lV’'Astrée.
__J1 est done bien vrai qu'on t'a enlevé, mon vi camarade? dit Paul-Emile. Cydalise me Javait « mais j'en doutais un peu.
__Vous aviez tort; on m'a fort bien enlevé, con une novice que son galant arrache au cloître. Avant voir eu même le temps de me reconnaître, j'étais ( une chaise bien eadenassée qui allait comme le \ On me conduisit ainsi en un lieu fort bas et fort vi! cù l’on moffrit le régal d’un pain et d’une cruche dl
Un cachot, sans doute? dit Paul-Emiw.
—Oui, monsieur, un cachot où jeus tout le lois méditer sur la fragilité de nos espérances ; mais, à dire, j'enrageais trop pour me livrer à ce genre dk traction. Au bout de trois jours, on me fit parti compagnie de deux ou trois autres pauvres diable: logeaient dans le voisinage.
—Toujours aux frais de PEtat? demanda Paul-f
—Toujours, monsieur, et .râce à une esconade chers de la maréchaussée qui nous escortait, nous
vames sans encombre à Brest, où une frégate en partanée nous réçut à son bord,
—Que n’écrivais-tu pour te réclamer de M. de Riparfonds ou de M. de Fourquevaux? dit Hector.
—On voit bien, monsieur, que vous n'avez jamais voyagé sous la garde des gens du roi. Ce sont des homes merveilleux sur l’article des précautions: on ne me ‘ournissait ni encre. ni plumes, ni papier: et pour m’ôcr jusqu'à l'envie de correspondre, ces messieurs m’asient lié les mains derrière le dos.
—Les misérables! äit Hector.
—Oh !il ne faut pas leur en vouloir! Chacun fait son
étier en ce monde!
—Et les archers s’acquittaient bien du leur? dit M.
: Fourquevaux.
—Trop bien! répondit Coq-Héron. Quand la frégate
‘à la voile, — poursuivit-il après un soupir, — jé-
“ai un serrement de coeur effroyable. I! me sem-
‘ qu'on me prenait la poitrine dans un étau : j'étouf- Je ne me rappelle pas avoir rien éprouvé de padepuis la mort de feu M. le marquis votre père. Je ardais la terre. et la terre s’éloignait ; je me demance que vous alliez devenir sans moi. nui avais juré ‘ de mort de M. de Chavailles de n «s abandonjamais. .… lu as tenu ta promesse aussi longtemps que tu pu, et il n’a pas dépendu de toi de la tenir davan-
. dit Hector en serrant la main du vieux soldat. (
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‘est égal, monsieur, j'aurais dû la tenir toujours. Maïs on a employé la force pour t’enlever !
n'est pas une raison!... Il me semble que si étais bien pris, je me serais fait tuer.
[lost certain que le moyen eût été merveilleux jamais quitter ton maître. Parlez-moi donc Domme mort pour rendre service aux gens! dit l-Fmile,
Coq-Héron frappa du pied.
—S$i j'en avais le temps, s’écria-t-il plus fort, je vous démontrerais que vous avez une déplorable manière d'argumenter.
Mais l'Astrée est à la voile, et tu préfères rester à bord ?
Justement, monsieur. Si deux soldats de marine qui me surveillaient, ne m’avaient pas saisi à bras | corps, je crois que je me serais jeté dans la mer. I: lendemain,—après une nuit passée à ronger mes poin: et à égratigner mon hamac, — on ne voyait plus que ciel et l'eau. Le courage me revint et je fis à part ni cette réflexion, que tant que l’homme à des bras et d jambes, rien n’est perdu.
—Voilà qui est judiciensement pensé, murmura \. 3e Fourquevaux.
T1 se trouva que la frégate se rendait à Pondiché:
—Cest un peu loin.
__Eh! monsieur, c’est encore plus loin que ça! Enf de vague en vague, de mer en mer, et après nous être 11 peu battus contre les Anglais, nous débarquâmes 111 Grandes-Indes. Quand on a traversé l'Océan, monsio ir le marquis, on croit au déluge... il ya assez d' pour noyer trois mondes. A peine arrivé à Pondichér\. je comptais qu’on me dirait pourquoi on m°y avait annné, JT n’en fut pas plus question que du Grand-Tu: en m'incorpora dans un régiment d'infanterie, et lon m'envoya sur les frontières, où j’eus occasion de faire le coup de feu.
Ca distrait, dit M. de Fourquevaux.
__ Certainement, mais on ne peut pas fusiller dos habits rouges toute sa vie. Après quatre ans d’escari oi ches. et bien sûr, désormais, que les tigres les croco: les, les Anglais et les moustiques ne voulaient pa: : moi, je pris sérieusement la résolution de divorcer 11
les Indes; mais le projet était plus facile à concevoir qu’à exécuter.
—Bah! il ne s’agit souvent que d'essayer!
—C’est que je me dis, et j’essayai, 11 y avait dans le régiment un officier qui m'avait pris en affection, parse que, étant à la chasse, je l'avais débarrassé d’une tigresse qui le caressait de trop près ; cet officier était sur l2 point de partir pour la France: je lui confiai mon projet d’y retourner, il consentit à m'y aider, et, grâce À sa protection, j’échappai à la sur“eillance des douaniers, qui, sans cela, n'auraient pas manqué de m’arrêter au passage.
—Comme le blé en temps de disette, tu étais prohibé à la sortie; c’est beaucoup d'honneur qu’on te faisait.
—Je m'en serais passé, monsieur, répliqua Coq-Héren; le capitaine de frégate qui allait apparciller voulut bien me recevoir à la considération de l'officier qui (fait de ses amis; on me gliesa dans une grande caisse, et it nuit venue, on m’embarqua comme un colis.
—Fh! eh! voilà la première fois que j'entends parler lun soldat qui voyage comme une momie, dit Paul- Emile.
—Tidée est de moi; n’en dites pas de mal!
—Dieu m'en garde! je la trouve même originale et
ropre à figurer dans un ballet ture... J’en parlerai
! surintendant des menus plaisirs, pour qu’il en régale Sa Majesté.
—Parlez-en à qui vous voudrez, mais laissez-moi finr! s’écria Coq-Héron d’un air furieux.
—Finis, mon brave, finis et ne te fâche pas; sinon je
irai que les voyages Pont gâté le caractère. :
-Une fois arrivé à hord de la frégate, reprit Coq-
‘ron, je sortis de ma caisse: le vent était bon. et l’idée
le rovoir la France me donnait nne onicté de laquelle ne croyais incapable deux jours auparavant. On ‘ta à Bourbon, puis encore aux Açores, puis à Lis-