‹ La chaumière indienneChapitre 21 sur 21 · XVI AVERTISSEMENT · texte numérisé non relu

XVI AVERTISSEMENT

fait de la Chaumière indienne, de Paul et Virginie même, des satires par voie de contraste; les peintures en sont-elles moins ravissantes et l'effet qu'elles produisent n'est-il pas toujours d'adoucir et d'épurer les âmes? Ainsi quoi de plus simple et de plus attachant que la fable de la Chaumière indienne^ Où trouver des descriptions plus riches de détails choisis avec goût, plus précises et plus lumineuses? Quelle naïveté et souvent quelle profondeur dans l'expression des sentiments, et aussi quelle nouveauté sans air de paradoxe! Qui ne voudrait avoir pénétré dans la cabane où le paria offre contre l'orage un abri au docteur anglais, et qui n'en rapporterait comme son hôte des leçons de sagesse et de vertueuses résolutions?...

Tout est charmant dans ce mince volume. Il n'y a pas jusqu'à l'avant-propos qui ne renferme des pages exquises... Quand Bernardin de Saint-Pierre parle avec tant de complaisance de l'ignorance naturelle qui ouvre l'âme à la vérité, il l'oppose sans doute mentalement aux erreurs acquises des savants de profession, mais nous voulons l'ignorer pour être tout à fait de son avis et ne pas gâter notre plaisir.

AVERTISSEMENT XVH

Qu'ajouter à cela? Kicn , cvidemmcnt , sinon que la Chaumière indienne possède des droits incontestables à être remise en lumière. L'ouvrage est court; il charme en même temps qu'il moralise : à notre époque, de tels livres sont rares !

Alexandre Piedacnel.

LA

oici un petit conte indien qui renferme plus de vérités que bien des histoires. Je l'avois destiné à augmenter la relation d'un voyage à l'isle de France, publiée en 1773, et que je me propose de faire réimprimer avec des additions. Comme j'y parle des Indiens qui sont dans cette isle, j'avois voulu y joindre un tableau des mœurs de ceux qui sont dans l'Inde, d'après des notes assez intéressantes que je m'étois procurées. J'en avois donc formé un épisode que j'avois lié à une anecdote historique qui en fait le commencement. C'est à l'occasion d'une compagnie de savants anglois, envoyés il y a une trentaine d'années dans diverses parties du monde, pour y recueillir des lumières sur plusieurs objets des sciences. J'y parle d'un d'entre eux, qui vint aux Indes pour concourir aux progrès de la vérité ; mais comme cet épisode formoit un hors-d'oeuvre dans mon ouvrage, j'ai jugé à propos de le publier séparément.

Je proteste ici que je n'ai eu aucune intention de jeter quelque ridicule sur les académies, quoique j'aie

beaucoup à m'en plaindre, non par rapport à ma personne, mais à cause des intérêts de la vérité, qu'ils persécutent souvent, quand elle contrarie leurs systèmes. Je suis d'ailleurs trop redevable à plusieurs savants anglois qui, sans me connoitre et par le seul amour des sciences, ont honoré mes Etudes de la Nature de leurs plus glorieux suffrages, qu'ils n'ont pas craint de publier, comme on peut le voir entr'autres dans un extrait de leurs journaux, rapporté par leMoAuïeur françois, le 9 février 1790. Le caractère que j'ai donné à un de leurs confrères est une preuve non équivoque de mon estime pour eux. Certainement j'ai dû regarder comme une démarche qui mérite toute la reconnoissance de leur nation, d'avoir cherché à importer des lumières des pays étrangers en Angleterre, ainsi que je considère celle d'en avoir exporté d'Angleterre dans des pays sauvages, par les voyages de Cook et de Banck, comme digne de toute celle du genre humain. La première a été imitée depuis par le Danemarck, et la seconde par la France; mais toutes deux bien malheureusement, puisque de douze savants voyageurs danois, il n'en est revenu qu'un seul dans sa patrie, et que l'on n'a aucune nouvelle des deux vaisseaux de guerre françois, employés à cette mission d'humanité, et commandés par l'infortuné de la Peirouse. Ce n'est donc point la science en elle-même que je blâme; mais j'ai voulu faire voir que les corps savants, par leur ambition, leur jalousie et leurs préjugés, ne servent que trop souvent d'obstacles à ses progrès.

Je me suis proposé un but encore plus utile, c'est de remédier aux maux dont l'humanité est affligé aux Indes. Ma devise est de secourir les malheureux, et j'étends ce sentiment à tous les hommes. Si la philosophie est venue autrefois des Indes en Europe, pourquoi ne retourneroitelle pas aujourd'hui de l'Europe civilisée aux Indes devenues barbares à leur tour? Il vient de se former à Calcuta une société de savants Anglois, qui détruiront peutêtre un jour les préjugés de l'Inde, et par ce bienfait compenseront les maux qu'y ont apportés les guerres et

le commerce des Européens. Pour moi qui n'influe sur rien, afin de donner plus de faveur et de grâces à mes arguments, )'ai tâché de les revêtir de celles d'un conte. C'est avec des contes qu'on rend par-tout les hommes attentifs à la vérité.

Nous sommes tous d'Athènes eii ce point; et moi-niême. Au nioment que je fais cette moralité.

Si Peau-d'Ane m'étoit conté J'y prendrais un plaisir extrême.

(La Fontaine, Le Pouvoir des fables, liv. VIII, fab. 4.)

On a dit avec plus d'esprit que de raison, que la fable étoit née dans les pays despotiques de l'Orient, et qu'on y avoit voilé la vérité, afin qu'elle put s'approcher des tyrans. Mais je demande si un sultan ne se trouveroit pas plus offensé de se voir peint sous remblérae d'un chat-huant ou d'un léopard, que d'après nature, et si des vérités de réflexion ne les blesseroient pas pour le moins autant que des vérités directes. Thomas Rhoé, ambassadeur d'Angleterre auprès de Sélim-Cha, empereur du Mogol, rapporte que ce prince très-despotique ayant fait ouvrir devant lui des coffres qui arrivoient d'Angleterre, afin d'y prendre quelques présents qui lui étoient destinés, fut fort surpris d'y trouver un tableau représentant un satyre qu'une Vénus menoit par le nez. c( Il s'imagina, dit-il, que cette peinture étoit faite en « dérision des peuples de l'Asie, qu'ils y étoient figurés « par le satyre noir et cornu, comme étant d'une même « complexion ; et que la Vénus qui menoit le satyre « par le nez représentoit le grand empire que les « femmes de ce pays-là ont sur les hommes. »

Thomas Rhoé, à qui ce tableau étoit adressé, eut bien de la peine à en détruire l'effet dans l'esprit du Mogol, en lui donnant une idée de nos fables; il recommande à cette occasion bien expressément aux directeurs de la compagnie des Indes en Angleterre , de n'envoyer à

l'avenir aucune peinture allégorique aux Indes, parce que les princes, dit-il, y sont très-soupçonneux. C'est en effet le caractère des despotes. Je crois donc que nulle part les fables n'ont été imaginées pour eux, si ce n'est pour les flatter.

En général, le goût pour les fables est répandu par toute la terre, mais bien plus dans les pays libres que dans les despotiques. Les peuples sauvages fondent leurstraditions sur des fables; il n'y a point de pays où elles aient été plus communes que dans la Grèce, oii tous les objets de la nature^ de la politique et de la religion n'étoient que des résultats de quelques métamorphoses. Il y avoit peu de familles illustres qui n'eût quelque animal au nombre de ses ancêtres, et qui ne comptât parmi ses cousins ou ses cousines, des taureaux, des cygnes, des rossignols, des tourterelles, des corneilles ou des pies. On peut observer que les Anglois, dans leur littérature, ont un goût particulier pour l'allégorie, quoique la vérité puisse se dire chez eux fort librement. Les Asiatiques ont été dans le même cas du temps d'Esope et de Lockman; mais on ne trouve plus aujourd'hui chez eux de fabulistes, quoique leur pays soit rempli de sultans.

Ce sont les peuples les plus rapprochés de la nature, et par conséquent les plus libres, qui ont le plus aimé à orner la vérité de fables : c'est par un effet de l'amour même de la vérité, qui est le sentiment des loix de la nature. La vérité est la lumière de l'ame, comme la lumière physique est la vérité des corps. L'une et l'autre réunies donnent la science de ce qui est : celle-ci éclaire les objets, celle-là nous en montre les convenances; et, comme dans le principe toute lumière rire son origine du soleil, toute vérité tire la sienne de Dieu, dont cet astre est la plus sensible image. Peu d'hommes peuvent supporter la lumière pure du soleil. C'est à cause de la foiblesse de nos yeux, que la nature nous a donné des paupières pour les voiler au degré qui nous convient; qu'elle a planté la terre de forêts, dont les feuillages verts nous offrent des ombrages doux et transparents ; et

qu'elle répand dans les cieux des vapeurs et des nuages, pour affoiblir les rayons trop vifs de l'astre du jour. Peu d'hommes aussi peuvent saisir les vérités purement métaphysiques. C'est à cause de la foiblesse de notre intelligence que la nature nous a donné l'ignorance pour servir de paupière à notre ame : c'est par son moyen que l'ame s'ouvre par degrés à la vérité, qu'elle n'en admet que ce qu'elle en peut supporter, qu'elle s'entoure de fables qui sont comme autant de berceaux, à l'ombre desquels elle la contemple; et lorsqu'elle veut s'élever jusqu'à la Divinité même, elle la voile d'allégories et de mystères pour en soutenir l'éclat.

Nous ne verrions pas la lumière du soleil, si elle ne s'arrétoit sur des corps ou au moins sur des nuages. Elle nous échappe hors de notre atmosphère, et nous éblouit à sa source. Il en est de même de la vérité; nous ne la saisirions pas si elle ne se fixoit sur des événements sensibles, ou au moins sur des métaphores et des comparaisons qui la réfléchissent; il lui faut un corps qui la renvoie. Notre entendement n'a point de prise sur les vérités purement métaphysiques; il est ébloui par celles qui émanent de la Divinité, et il ne peut saisir celles qui ne se reposent pas sur ses ouvrages. C'est par cette dernière raison que le langage des peuples civilisés ne peint rien, parce qu'il est plein d'idées vagues et d'abstractions ; et celui des peuples simples et naturels est trèsexpressif, parce qu'il est rempli de similitudes et d'images. Les premiers sont habitués à cacher leurs sentiments; les seconds à les étendre. Mais comme souvent les nuages dispersés sous mille formes phantastiques, décomposent les rayons du soleil en teintes plus riches et plus variées que celles qui colorent les ouvrages réguliers de la nature^ ainsi les fables réfléchissent la vérité avec plus d'étendue que les événements réels; elles la transportent dans tous les règnes; elles l'approprient aux animaux, aux arbres, aux éléments, et en font jaillir mille reflets. Ainsi les rayons du soleil se jouent, sans s'éteindre, au fond des eaux, y reflettent les objets de la terre et des

cieux, et redoublent leurs beautés par des consonnances.

L'ignorance est donc aussi nécessaire à la vérité que l'ombre l'est à la lumière, puisque c'est des premières que se forment les harmonies de notre intelligence, comme des secondes se composent celles de notre vue.

Les moralistes, comme je l'ai déjà observé dans mes Etudes, ont presque toujours confondu l'ignorance avec l'erreur. L'ignorance, à la considérer seule et sans la vérité, avec laquelle elle a de si douces harmonies, est le repos de notre intelligence ; elle nous fait oublier les maux passés, nous dissimule les présents, et nous cache ceux de l'avenir; enfin elle est un bien, puisque nous la tenons de la nature : l'erreur, au contraire, est l'ouvrage de l'homme; elle est toujours un mal; c'est une fausse lumière qui luit pour nous égarer. Je ne puis mieux la comparer qu'à la lueur d'un incendie qui dévore les habitations qu'elle éclaire. Il est remarquable qu'il n'y a pas un seul mal moral ou physique qui n'ait pour principe une erreur. Les tyrannies, l'esclavage, les guerres sont fondées sur des erreurs politiques, et même sacrées; car les tyrans qui les ont répandues pour établir leur puissance, les ont toujours dérivées de la Divinité ou de quelque vertu, afin de les faire respecter des hommes.

Il est cependant bien facile de distinguer l'erreur de la vérité. La vérité est une lumière naturelle qui luit d'ellemême par toute la terre, parce qu'elle vient de Dieu : l'erreur est une lueur artificielle qui a besoin sans cesse d'être alimentée, et qui ne peut jamais être universelle, parce qu'elle n'est que l'ouvrage des hommes. La vérité est utile à tous les hommes; l'erreur n'est profitable qu'à quelques-uns, et nuisible à tous, parce que l'intérêt particulier est l'ennemi de l'intérêt général, quand il s'en sépare.

Il faut bien prendre garde de confondre la fable avec l'erreur. La fable est le voile de la vérité, et l'erreur en est le phantôme. Ce fut souvent pour le dissiper que la fable fut imaginée : cependant, quelque innocente qu'elle soit dans son principe, elle devient dangereuse lorsqu'elle

AVANT-PROPOS n

prend le caractère principal de l'erreur, c'est-à-dire, lorsqu'elle tourne au profit particulier de quelques hommes. Par exemple, il importoit peu qu'on eut fait jadis de la lune, sous le nom de Diane, une déesse toujours vierge, qui présidoit à la chasse. Cette allégorie signifioit que la lumière de la lune étoit favorable aux chasseurs pour tendre des pièges aux bétes fauves, et que l'exercice de la chasse détruisoit la passion de l'amour. Il n'y eut pas un grand mal quand on lui dédia le pin dans les forêts; cet arbre devint un rendez-vous de chasse. 11 n'y eut pas encore un grand mal quand un chasseur, pour s'attirer la protection de Diane, y suspendit la tète d'un loup. Mais quand il y mit la peau tout entière, il se trouva des gens qui songèrent à en profiter; ils bâtirent à la déesse une chapelle où l'on offrit non-seulement la peau d'un loup, mais des moutons, afin de préserver des loups le reste du troupeau. Les offrandes s'y multiplièrent à l'occasion de la hure de quelque monstrueux sanglier qui avoit bouleversé les vignes, et qui avoit mis à ses trousses tous les chiens et toute la jeunesse du voisinage. Les chasseurs y attirèrent les pèlerins, et les pèlerins les marchands. 11 se forma bientôt un bourg autour de la chapelle, qui, parmi tant de gens crédules, ne tarda pas d'avoir ses oracles. Comme on y prédisoit des victoires, les rois y envoyèrent des présents, alors la chapelle devint un temple, et le bourg une ville qui eut des pontifes, des magistrats, des territoires. Bientôt on leva des impôts sur les peuples, pour lui bâtir des temples magnifiques comme celui d'Ephese; et comme la crainte a encore plus de pouvoir que la confiance sur l'esprit humain, pour rendre le culte de Diane redoutable, on lui sacrifia des hommes dans la Tauride. Ainsi concourut au malheur des peuples une allégorie imaginée pour leur bonheur, parce qu'elle tourna au profit d'une ville ou d'un temple.

La vérité même est funeste aux hommes, quand elle devient le patrimoine d'une tribu. Il y a certainement bien loin de la tolérance de l'Evangile à l'intolérance de

l'inquisition, et du précepte donné par Jésus à ses apôtres, de secouer la poussière de leurs pieds des maisons où l'on refusoit de les recevoir, et de son indignation lorsqu'ils lui proposèrent d'y faire tomber le feu du ciel, à la destruction des anciens Indiens de l'Amérique et aux bûchers des auto-da-fé.

Il y a à la galerie des Tuileries, à droite en entrant dans le jardin, une colonne ionique que le célèbre Blondel, professeur d'architecture, montroit comme un modèle à ses élevés; il leur faisoit observer que toutes celles qui la suivoient, alloient en diminuant de plus en plus en beauté. La première, disoit-il, est l'ouvrage d'un fameux sculpteur, et les autres ont été faites successivement par des artistes qui se sont écartés de ses grâces et proportions, à mesure qu'ils s'en éloignoient. Celui qui a sculpté la seconde, a assez bien imité la première; mais celui qui a fait la troisième ne copioit plus que la seconde : ainsi, de copie en copie, la dernière se trouve fort au dessous de l'original. J'ai comparé bien des fois l'Evangile à cette belle colonne des Tuileries, et les ouvrages des commentateurs anciens à celles du reste de la galerie. Mais, si on mettoit de suite les commentateurs modernes jusqu'à nos jours, quelles colonnes informes offriroient leurs volumes, et qui dans les tempêtes de la vie oseroit s'y appuyer?

Puisque la vérité est un rayon de la lumière céleste, elle luira toujours pour tous les hommes, pourvu qu'on ne mette pas d'impôts sur leurs fenêtres : mais dans tous les genres, combien de corps fondés pour la propager, par cela même qu'elle tourne à leur profit, y substituent celle de leurs bougies ou de leurs lanternes! Ils en viennent bientôt, quand ils sont puissants, à persécuter ceux qui la trouvent, et quand ils ne le sont pas, ils leur opposent une force d'inertie qui les empêche de la répandre : voilà pourquoi ceux qui l'aiment, s'éloignent souvent des hommes et des villes. Telle est la vérité que j'ai voulu prouver dans ce petit ouvrage. Heureux si je peux contribuer dans ma patrie au bonheur d'un seul Infor-

tuné, en peignant aux Indes celui d'un paria dans sa chaumière !

Ce n'est qu'à vous, auguste assemblée des représentants de la France, qu'il appartient de faire du bien à tous les hommes, en détruisant les obstacles qui s'opposent à la vérité, puisqu'elle est la source de tous les biens et qu'elle se répand par toute la terre. Rome et Athènes ne défendirent que leur liberté. Les peuples modernes n'ont combattu que pour étendre leur religion et leur commerce. Tous ont opprimé l'univers; vous seule avez défendu ses droits en sacrifiant vos privilèges. Un jour il s'intéressera à votre bonheur, comme vous vous êtes intéressée à ses destins. Puisse le monarque vertueux qui vous a convoquée et a sanctionné vos laborieux travaux, en partager la gloire à jamais! Son nom sera immor'.el comme vos loix. Les peuples anciens ont fixé leur principale époque à celle qui importoit le plus à leurs plaisirs, à leur puissance ou à leur liberté; les Grecs, si amoureux des fêtes, à leurs Olympiades; les Romains, si patriotes, à la fondation de Rome;, les peuples opprimés, à la naissance de leurs religions; mais les peuples que vous rappelez au bonheur, auquel la nature les destinoit, dateront les droits de l'homme, aussi anciens que le monde, du règne de Louis XVI.

L y a environ trente ans qu'il se forma à Londres une compagnie ,de savants anglois, qui entreprit d'aller chercher, dans diverses parties du monde, des lumières sur toutes les sciences, afin d'éclairer les hommes et de les rendre plus heureux. Elle étoit défrayée par une compagnie de souscripteurs de la même nation, composée cle négociants, de lords, d'évêques, d'universités et de la famille royale d'Angleterre, à laquelle se joignirent quelques souverains du nord de l'Europe. Ces savants

étoient au nombre de vingt, et la Société royale de Londres avoit donné à chacun d'eux un volume contenant l'état des questions dont il devoit rapporter les solutions. Ces questions montoient au nombre de 3,5oo. Quoiqu'elles fussent toutes différentes pour chacun de ces docteurs, et convenables au pays où ils dévoient voyager, elles étoient toutes liées entre elles, en sorte que la lumière répandue sur l'une devoit nécessairement s'étendre sur toutes les autres. Le président de la Société royale, qui les avoit rédigées, à l'aide de ses confrères, avoit fort bien senti que l'éclaircissement d'une difficulté dépend souvent de la solution d'une autre, et celle-ci d'une précédente; ce qui mené dans la recherche de la vérité bien plus loin qu'on ne pense. Enfin, pour me servir des expressions mêmes employées par le président dans leurs instructions, c'étoit le plus superbe édifice encyclopédique qu'aucune nation eût encore élevé aux progrès des connoissances humaines; ce qui prouve bien, ajoutoit-il, la nécessité des corps académiques, pour mettre de l'ensemble dans les vérités dispersées par toute la terre.

Chacun de ces savants voyageurs avoit, outre

LA CHAUMIERE INDIENNE l3

son volume de questions à éclaircir, la commission d'acheter, chemin faisant, les plus anciens exemplaires de la Bible et les manuscrits les plus rares en tout genre, ou au moins de ne rien épargner pour s'en procurer de bonnes copies. Pour cela, leurs souscripteurs leur avoient procuré à tous des lettres de recommandation pour les consuls, ministres et ambassadeurs de la Grande-Bretagne qu'ils dévoient trouver sur leur route, et, ce qui vaut encore mieux, de bonnes lettres de change endossées par les plus fameux banquiers de Londres.

Le plus savant de ces docteurs, qui savoit l'hébreu, l'arabe et l'indou, fut envoyé par terre aux Indes orientales, le berceau de tous les arts et de toutes les sciences. Il prit d'abord son chemin par la Hollande et visita successivement la synagogue d'Amsterdam et le synode de Dordrecht; en France, la Sorbonne et l'Académie des sciences de Paris; en Italie, quantité d'académies, de musaeum et de bibliothèques, entr'autres le Musaeum de Florence, la Bibliothèque de Saint-Marc, à Venise, et à Rome, celle du Vatican. Etant à Rome, il balança si, avant de se diriger vers l'Orient, il iroit en Es-

pagne consulter la fameuse Université de Salamanque; mais, dans la crainte de l'inquisition, il aima mieux s'embarquer tout droit pour la Turquie. Il passa donc à Constantinople, où, pour son argent, un effendi le mit à même de feuilleter tous les livres de la mosquée de Sainte- Sophie. De-là il fut en Egypte, chez les Cophtes ; puis chez les Maronites du mont Liban, les moines du mont Cassin: de-là à Sana, en Arabie; ensuite à Ispahan, à Kandahar, Delhi, Agra; enfin, après trois ans de courses, il arriva sur les bords du Gange, à Bénarès, l'Athènes des Indes, où il conféra avec les brames. Sa collection d'anciennes éditions de livres originaux, de manuscrits rares, de copies, d'extraits et d'annotations en tout genre se trouva alors la plus considérable qu'aucun particulier eût jamais faite. Il suffit de dire qu'elle composoit quatre-vingt-dix ballots, pesant ensemble neuf mille cinq cents quarante livres, poids de troy. Il étoit sur le point de s'embarquer pour Londres avec une si riche cargaison de lumières, plein de joie d'avoir surpassé les espérances de la Société royale, lorsqu'une réflexion toute simple vint l'accabler de chagrin.

LA CHAUMIERE INDIENNE l5

Il pensa qu'après avoir conféré avec les rabins juifs, les ministres protestants, les surintendants des églises luthériennes, les docteurs catholiques, les académiciens de Paris, de la Crusca, des Arcades et de vingt-quatre autres des plus célèbres académies d'Italie, les papas grecs, les molhas turcs, les verbiests arméniens, les sedres et les casys persans, les scheics arabes, les anciens Parsis, les pandects indiens, que loin d'avoir éclairci aucune des trois mille cinq cents questions de la Société royale, il n'avoit contribué qu'à en multiplier les doutes; et comme elles étoient toutes liées les unes aux autres, il s'ensuivoit, au contraire de ce qu'avoit pensé son illustre président, que l'obscurité d'une solution obscurcissoit l'évidence d'une autre, que les vérités les plus claires étoient devenues toutà-fait problématiques, et qu'il étoit même impossible d'en démêler aucune dans ce vaste labyrinthe de réponses et d'autorités contradictoires.

Le docteur en jugeoit par un simple apperçu. Parmi ces questions, il y en avoit à résoudre deux cents sur la théologie des Hébreux, quatre cent quatre-vingt sur celle des diverses commu-

l6 LA CHAUMIERE INDIENNE

nions de l'Eglise grecque et de l'Eglise romaine; trois cent douze sur l'ancienne religion des brames; cinq cent huit sur la langue hanscrit ou sacrée; trois sur l'état actuel du peuple indien; deux cent onze sur le commerce des Anglois aux Indes; sept cent vingt-neuf sur les anciens monuments des isles d'Eléphanta et de Salsette, dans le voisinage de l'isle de Bombay; cinq sur l'antiquité du monde ; six cent soixante-treize sur l'origine de l'ambre gris et sur les propriétés de différentes espèces de bézoards; une sur la cause non encore examinée du cours de l'Océan indien, qui flue six mois vers l'orient et six mois vers l'occident, et trois cent soixante-dix-huit sur les sources et les inondations périodiques du Gange. A cette occasion, le docteur étoit invité de recueillir, sur sa route, tout ce qu'il pourroit touchant les sources et les inondations du Nil, qui occupoient les savants de l'Europe depuis tant de siècles. Mais il jugea cette matière suffisamment débattue et étrangère d'ailleurs à sa mission.

Or, sur chacune des questions proposées par la Société royale, il apportoit, l'une dans l'autre, cinq solutions différentes , qui , pour les trois

mille cinq cents questions, donnoient dix-sept mille cinq cents réponses ; et en supposant que chacun de ses dix-neuf confrères en rapportât autant de son côté, il s'ensuivoit que la Société royale auroit trois cent cinquante mille difficultés à résoudre avant de pouvoir établir aucune vérité sur une base solide. Ainsi, toute leur collection, loin de faire converger chaque proposition vers un centre commun, suivant les termes de leur instruction, les feroit au contraire diverger l'une de l'autre, sans qu'il fût possible de les rapprocher. Une autre réflexion faisoit encore plus de peine au docteur : c'est que, quoiqu'il eût employé, dans ses laborieuses recherches, tout le sang-froid de son pays et une politesse qui lui étoit particulière, il s'étoit fait des ennemis implacables de la plupart des docteurs avec lesquels il avoit argumenté. « Que deviendra donc, disoit-il, le repos de mes compatriotes quand je leur aurai rapporté dans mes quatre-vingt-dix ballots, au lieu de la vérité, de nouveaux sujets de doutes et de disputes? »

Il étoit au moment de s'embarquer pour l'Angleterre, plein de perplexité et d'ennui,

l8 LA CHAUMIERE INDIENNE

lorsque les brames de Bénarès lui apprirent que le brame supérieur de la fameuse pagode de Jagrenat ou Jagernat, située sur la côte d'Orixa, au bord de la mer, près d'une des embouchures du Gange, étoit seul capable de résoudre toutes les questions de la Société royale de Londres. C'étoit en effet le plus fameux pandect ou docteur dont on eût jamais ouï parler; on venoit le consulter de toutes les parties de l'Inde et de plusieurs royaumes de l'Asie.

Aussi-tôt le docteur anglois partit pour Calcuta et s'adressa au directeur de la compagnie angloise des Indes, qui, pour l'honneur de sa nation et la gloire des sciences, lui donna, pour le porter à Jagrenat, un palanquin à tendelets de soie cramoisie, à glands d'or, avec deux relais de vigoureux coulis ou porteurs, de quatre hommes chacun, deux porte-faix, un porteur d'eau, un porteur de gargoulette pour le rafraîchir; un porteur de pipe; un porteur d'ombelle pour le couvrir du soleil le jour; un masalchi ou porte-flambeau pour la nuit; un fendeur de bois; deux cuisiniers; deux chameaux et leurs conducteurs pour porter ses provisions et ses bagages; deux pions ou coureurs pour

l'annoncer; quatre cipayes ou raispoutes montés sur des chevaux persans, pour l'escorter, et un porte-étendart avec son étendart aux armes d'Angleterre. On eût pris le docteur, avec son bel équipage, pour un commis de la compagnie des Indes. Il y avoit cependant cette différence que le docteur, au lieu d'aller chercher des présents, étoit chargé d'en faire. Comme on ne paroît point aux Indes les mains vuides devant les personnes constituées en dignité, le directeur lui avoit donné, aux frais de sa nation, un beau télescope et un tapis de pied, de Perse, pour le chef des brames; des chittes superbes pour sa femme, et trois pièces de talfetas de la Chine, rouges, blanches et jaunes, pour faire des écharpes à ses disciples. Les présents chargés sur les chameaux, le docteur se mit en route dans son palanquin, avec le livre de la Société royale.

Chemin faisant, il pensoit à la question par laquelle il débuteroit avec le chef des brames de Jagrenat, s'il commenceroit par une des trois cent soixante-dix-huit qui avoient rapport aux sources et aux inondations du Gange, ou par celle qui regardoit le cours alternatif et semi-

annuel de la mer des Indes, qui pouvoit servir à découvrir les sources et les mouvements périodiques de l'Océan par tout le globe; mais quoique cette question intéressât la physique infiniment plus que toutes celles qui avoient été faites depuis tant de siècles sur les sources et les accroissements même du Nil, elle n'avoit pas encore attiré l'attention des savants de l'Europe. Il préféroit donc d'interroger le brame sur l'universalité du déluge, qui a excité tant de disputes; ou, en remontant plus haut, s'il est vrai que le soleil ait changé plusieurs fois son cours, se levant à l'occident et se couchant à l'orient, suivant la tradition des prêtres de l'Egypte, rapportée par Hérodote; et même sur l'époque de la création de la terre, à laquelle les Indiens donnent plusieurs millions d'années d'antiquité. Quelquefois il trouvoit qu'il seroit plus utile de le consulter sur la meilleure sorte de gouvernement à donner à une nation, et même sur les droits de l'homme, dont il n'y a de code nulle part; mais ces dernières questions n'étoient pas dans son livre.

« Cependant, disoit le docteur, avant tout, il me sembleroit à propos de demander au pan-

dect indien par quel moyen on peut trouver la vérité; car si c'est avec la raison, comme j'ai tâché de le faire jusqu'à présent, la raison varie chez tous les hommes; je dois lui demander aussi où il faut chercher la vérité, car si c'est dans les livres, ils se contredisent tous; et enfin s'il faut communiquer la vérité aux hommes, car dès qu'on la leur fait connoître on se brouille avec eux. Voilà trois questions préalables auxquelles notre illustre président n'a pas pensé. Si le brame de Jagrenat peut me les résoudre, j'aurai la clef de toutes les sciences, et, ce qui vaut encore mieux, je vivrai en paix avec tout le monde. »

C'est ainsi que le docteur raisonnoit avec luimême. Après dix jours de marche, il arriva sur les bords du golfe du Bengale; il rencontra sur sa route quantité de gens qui revenoient de Jagrenat, tous enchantés de la science du chef des pandects, qu'ils venoient de consulter. Le onzième jour, au soleil levant, il apperçut la fameuse pagode de Jagrenat, bâtie sur le bord de la mer, qu'elle sembloit dominer avec ses grands murs rouges et ses galeries, ses dômes et ses tourelles de marbre blanc. Elle s'élevoit

au centre de neuf avenues d'arbres toujours verts, qui divergent vers autant de royaumes. Chacune de ces avenues est formée d'une espèce d'arbres différente, de palmiers arecques, de tecques, de cocotiers, de manguiers, de lataniers, d'arbres de camphre, de bambous, de badamiers, d'arbres de sandal, et se dirige vers Ceylan, Golconde, l'Arabie, la Perse, le Thibet, la Chine, le royaume d'Ava, celui de Siam et les isles de la mer des Indes. Le docteur arriva à la pagode par l'avenue de bambous, qui côtoie le Gange et les isles enchantées de son embouchure. Cette pagode, quoique bâtie dans une plaine, est si élevée que, l'ayant apperçue le matin, il ne put s'y rendre que vers le soir. Il fut véritablement frappé d'admiration quand il considéra de près sa magnificence et sa grandeur. Ses portes de bronze étinceloient des rayons du soleil couchant, et les aigles planoient autour de son faîte, qui se perdoit dans les nues. Elle étoit entourée de grands bassins de marbre blanc, qui réfléchissoient au fond de leurs eaux transparentes ses dômes, ses galeries et ses portes; tout autour régnoient de vastes cours et des jardins environnés de grands

bâtiments où logeoient les brames qui la desservoient.

Les pions du docteur coururent l'annoncer, et aussi-tôt une troupe de jeunes bayaderes sortit d'un des jardins et vint au devant de lui en chantant et en dansant au son des tambours de basque. Elles avoient pour colliers des cordons de jfleurs de mougris, et pour ceintures des guirlandes de fleurs de frangipanier. Le docteur, entouré de leurs parfums, de leurs danses et de leur musique, s'avança jusqu'à la porte de la pagode, au fond de laquelle il apperçut, à la clarté de plusieurs lampes d'or et d'argent, la statue de Jagrenat, la septième incarnation de Brama, en forme de pyramide, sans pieds et sans mains, qu'il avoit perdus en voulant porter le monde, pour le sauver; à ses pieds étoient prosternés, la face contre terre, des pénitents, dont les uns promettoient, à haute voix, de se faire accrocher, le jour de sa fête, à son char, par les épaules, et les autres, de se faire écraser sous ses roues.

Quoique le spectacle de ces fanatiques, qui poussoient de profonds gémissements en prononçant leurs horribles vœux, inspirât une sorte

de terreur, le docteur se préparoit à entrer dans la pagode, lorsqu'un vieux brame, qui en gardoit la porte, l'arrêta et lui demanda quel étoit le sujet qui l'amenoit. Lorsqu'il l'eut appris, il dit au docteur : « Qu'attendu sa qualité de frangui, ou d'impur, il ne pouvoit se présenter ni devant Jagrenat, ni devant son grand-prêtre, qu'il n'eût été lavé trois fois dans un des lavoirs du temple et qu'il n'eût rien sur lui qui fût de la dépouille d'aucun animal, mais surtout ni poil de vache, parce qu'elle est adorée des brames, ni poil de porc, parce qu'il leur est en horreur. — Comment ferai-je donc? lui répondit le docteur, j'apporte en présent au chef des brames un tapis de Perse de poil de chèvre d'Angora et des étoffes de la Chine, qui sont de soie. — Toutes choses, répartit le brame, offertes au temple de Jagrenat ou à son grandprêtre, sont purifiées par le don même; mais il n'en peut être ainsi de vos habillements. » Il fallut donc que le docteur ôtât son surtout de laine d'Angleterre, ses souliers de peau de chèvre et son chapeau de castor; ensuite le vieux brame, l'ayant lavé trois fois, le revêtit d'une toile de coton, couleur de sandal, et le

conduisit à l'entrée de l'appartement du chef des brames.

Le docteur se préparoit à y entrer, tenant sous son bras le livre des questions de la Société royale, lorsque son introducteur lui demanda de quelle matière ce livre étoit couvert. « Il est relié en veau, répondit le docteur. — Comment! dit le brame hors de lui, ne vous ai-je pas prévenu que la vache étoit adorée des brames? et vous osez vous présenter devant leur chef avec un livre couvert de la peau d'un veau! » Le docteur auroit été obligé d'aller se purifier dans le Gange, s'il n'eût abrégé toute difficulté en présentant quelques pagodes, ou pièces d'or, à son introducteur. Il laissa donc le livre des questions dans son palanquin, mais il s*en consoloit en lui-même, en disant : « Au bout du compte, je n'ai que trois questions à faire à ce docteur indien. Je serai content s'il m'apprend par quel moyen on doit chercher la vérité, où on peut la trouver, et s'il faut la communiquer aux hommes. »

Le vieux brame introduisit donc le docteur anglois, revêtu de sa toile de coton, nu-tète et nu-pieds, chez le grand-prêtre de Jagrenat,

dans un vaste salon soutenu par des colonnes de bois de sandal. Les murs en étoient verts, étant corroyés de stuc mêlé de bouze de vache, si brillant et si poli qu'on pouvoit s'y mirer. Le plancher étoit couvert de nattes très-fines, de six pieds de long, sur autant de large. Au fond du salon étoit une estrade entourée d'une balustrade de bois d'ébene, et sur cette estrade on entrevoyoit, à travers un treillis de "cannes d'Inde, vernies en rouge, le vénérable chef des pandects avec sa barbe blanche et trois fils de coton passés en bandoulière, suivant l'usage des brames. Il étoit assis sur un tapis jaune, les jambes croisées, dans un état d'immobilité si parfaite qu'il ne remuoit pas même les yeux. Quelques-uns de ses disciples chassoient les mouches autour de lui avec des éventails de queue de paon; d'autres brûloient, dans des cassolettes d'argent, des parfums de bois d'aloès, et d'autres jouoient du tympanon sur un mode très-doux : le reste , en grand nombre , parmi lesquels étoient des faquirs, des joguis et des santons, étoit rangé sur plusieurs files, des deux côtés de la salle, dans un profond silence, les yeux fixés en terre et les bras croisés sur la poitrine.

Le docteur voulut d'abord s'avancer jusqu'au chef des pandects pour lui faire son compliment; mais son introducteur le retint à neuf nattes de là, en lui disant que les omrahs, ou grands seigneurs indiens, n'alloient pas plus loin ; que les rajahs, ou souverains de l'Inde, ne s'avançoient qu'à six nattes; les princes, fils du Mogol,à trois, et qu'on n'accordoit qu'au Mogol l'honneur d'approcher jusqu'au vénérable chef, pour lui baiser les pieds.

Cependant plusieurs brames apportèrent jusqu'au pied de l'estrade le télescope, les chittes, les pièces de soie et le tapis, que les gens du docteur avoient déposés à l'entrée de la salle, et le vieux brame y ayant jeté les yeux, sans donner aucune marque d'approbation, on les emporta dans l'intérieur des appartements.

Le docteur anglois alloit commencer un fort beau discours en langage indou, lorsque son introducteur le prévint qu'il devoit attendre que le grand-prêtre l'interrogeât. Il le fit donc asseoir sur ses talons, les jambes croisées comme un tailleur, suivant l'usage du pays. Le docteur murmuroit en lui-même de tant de formalités; mais que ne fait-on pas pour trouver la vé-

rite, après être venu la chercher aux Indes?

Dès que le docteur se fut assis, la musique se tut, et après quelques moments d'un profond silence, le chef des pandects lui fit demander pourquoi il étoit venu à Jagrenat.

Quoique le grand-prêtre de Jagrenat eût parlé en langage indou assez distinctement pour être entendu d'une partie de l'assemblée, sa parole fut portée par un faquir, qui la donna à un autre, et cet autre à un troisième, qui la rendit au docteur. Celui-ci répondit dans la même langue : « Qu'il étoit venu à Jagrenat consulter le chef des brames, sur sa grande réputation, pour savoir de lui par quel moyen on pourroit connoître la vérité. »

La réponse du docteur fut rapportée au chef des pandects par les mêmes interlocuteurs qui avoient été chargés de la demande. Il en fut ainsi du reste du colloque.

Le vieux chef des pandects, après s'être un peu recueilli, répondit : « La vérité ne se peut connoître que par le moyen des brames. » Alors toute l'assemblée s'inclina, en admirant la réponse de son chef.

« Où faut-il chercher la vérité? reprit assez

vivement le docteur anglois. — Toute vérité, répondit le vieux docteur indien, est renfermée dans les quatre bets écrits il y a cent vingt mille ans, dans la langue hanscrit, dont les seuls brames ont l'intelligence. »

A ces mots, tout le salon retentit d'applaudissements.

Le docteur, reprenant son sang-froid, dit au grand-prêtre de Jagrenat : « Puisque Dieu a renfermé la vérité dans des livres dont l'intelligence n*est réservée qu'aux brames, il s'ensuit donc que Dieu en a interdit la connoissance à la plupart des hommes, qui ignorent même s'il existe des brames; or, si cela étoit, Dieu ne seroit pas juste.

— Brama l'a voulu ainsi, reprit le grandprêtre. On ne peut rien opposer à la volonté de Brama. » Les applaudissements de l'assemblée redoublèrent. Dès qu'ils se furent appaisés, l'Anglois proposa sa troisième question : a Fautil communiquer la vérité aux hommes?

— Souvent, dit le vieux pandect, c'est prudence de la cacher à tout le monde, mais c'est un devoir de la dire aux brames.

— Comment, s'écria le docteur anglois en

3o LA CHAUMIERE INDIENNE

colère, il faut dire la vérité aux brames, qui ne la disent à personne? En vérité, les brames sont bien injustes! »

A ces mots, il se fit un tumulte épouvantable dans l'assemblée. Elle avoit entendu sans murmurer taxer Dieu d'injustice; mais il n'en fut pas de même quand elle s'entendit appliquer ce reproche. Les pandects, les faquirs, les santons, les joguis, les brames et leurs disciples vouloient argumenter tous à la fois contre le docteur anglois; mais le grand-prêtre de Jagrenat fit cesser le bruit en frappant des mains et disant d'une voix très-distincte : « Les brames ne disputent point comme les docteurs de l'Europe. » Alors, s'étant levé, il se [retira, aux acclamations de toute l'assemblée, qui murmuroit hautement contre le docteur et lui auroit peutêtre fait un mauvais parti sans la crainte des Anglois, dont le crédit est tout-puissant sur les bords du Gange.

Le docteur étant sorti du salon, son introducteur lui dit : « Notre très-vénérable père vous auroit fait présenter, suivant l'usage, le sorbet, le bétel et les parfums, mais vous l'avez fâché. — Ce seroit à moi à me fâcher, reprit le

LA CHAUMIERE INDIENNE 3l

docteur, d'avoir pris tant de peines inutiles. Mais de quoi donc votre chef a-t-il à se plaindre? — Comment, reprit l'introducteur, vous voulez disputer contre lui! Ne savez-vous pas qu'il est l'oracle des Indes et que chacune de ses paroles est un rayon d'intelligence? — Je ne m'en serois jamais douté, dit le docteur en prenant son surtout, ses souliers et son chapeau. » Le temps étoit à l'orage et la nuit s'approchoit; il demanda à la passer dans un des logements de la pagode, mais on lui refusa d'y coucher, à cause qu'il étoit frangui. Comme la cérémonie l'avoit fort altéré, il demanda à boire. On lui apporta de l'eau dans une gargoulette; mais dès qu'il y eut bu on la cassa, parce que, comme frangui, il l'avoit souillée en buvant à même. Alors le docteur, très-piqué, appella ses gens, prosternés en adoration sur les degrés de la pagode, et étant remonté dans son palanquin, il se remit en route par l'allée des bambous, le long de la mer, à l'entrée de la nuit et sous un ciel couvert de nuages.

Chemin faisant, il se disoit à lui-même : « Le proverbe indien est bien vrai. Tout Européen qui vient aux Indes gagne de la patience, s'il

n'en a pas, et il la perd, s'il en a. Pour moi, j'ai perdu la mienne. Comment, je ne pourrai savoir par quel moyen on peut trouver la vérité, où il faut la chercher et s'il faut la communiquer aux hommes! L'homme est donc condamné par toute la terre aux erreurs et aux disputes; c'étoit bien la peine de venir aux Indes consulter les brames ! »

Pendant que le docteur raisonnoit ainsi dans son palanquin, il survint un de ces ouragans qu'on appelle aux Indes un typhon. Le vent venoit de la mer, et faisant refluer les eaux du Gange, les brisoit en écume contre les isles de son embouchure. Il enlevoit de leurs rivages des colonnes de sable et de leurs forêts des nuées de feuilles qu'il emportoit pêle-mêle à travers le fleuve et les campagnes, jusqu'au haut des airs. Quelquefois il s'engouffroit dans l'allée des bambous, et quoique ces roseaux indiens fussent aussi élevés que les plus grands arbres, il les agitoit comme l'herbe des prairies. On voyoit, à travers les tourbillons de poussière et defeuilles, leur longue avenue toute ondoyante, dont une partie se renversoit à droite et à gauche jusqu'à terre, tandis que l'autre se rele-

voit en gémissant. Les gens du docteur, dans la crainte d'en être écrasés, ou d'être submergés par les eaux du Gange, qui débordoient déjà leurs rivages, prirent leur chemin à travers les champs, en se dirigeant au hasard vers les hauteurs voisines. Cependant la nuit vint, et ils marchoient depuis trois heures dans l'obscurité la plus profonde, ne sachant oii ils alloient, lorsqu'un éclair, fendant les nues et blanchissant tout l'horizon, leur fit voir bien loin sur leur droite la pagode de Jagrenat, les isles du Gange, la mer agitée, et tout près devant eux un petit vallon et un bois entre deux collines. Ils coururent s'y réfugier, et déjà le tonnerre faisoit entendre ses lugubres roulements lorsqu'ils arrivèrent à l'entrée du vallon. Il étoit flanqué de rochers et rempli de vieux arbres d'une grosseur prodigieuse. Quoique la tempête courbât leurs cimes avec d'horribles mugissements, leurs troncs monstrueux étoient inébranlables comme les rochers qui les environnoient. Cette portion de forêt antique paroissoit i'asyle du repos, mais il étoit difficile d'y pénétrer. Des rotins qui serpentoient à son orée couvroient le pied de ces arbres, et des liannes qui s'enlaçoient d'un tronc

à l'autre, ne présentoient de tous côtés qu'un rempart de feuillages où paroissoient quelques cavernes de verdure, mais qui n'avoient point d'issue. Cependant les reispoutes s'y étant ouvert un passage avec leurs sabres, tous les gens de la suite y entrèrent avec le palanquin. Ils s'y croyoient à Tabri de l'orage, lorsque la pluie, qui tomboit à verse, forma autour d'eux mille torrents.

Dans cette perplexité, ils apperçurent sous les arbres, dans le lieu le plus étroit du vallon, une lumière et une cabane. Le masalchi y courut pour allumer son flambeau; mais il revint un peu après, hors d'haleine, criant : « N'approchez-pas d'ici, il y a un paria. » Aussi-tôt la troupe effrayée cria : « Un paria ! un paria ! » Le docteur, croyant que c'étoit quelque animal féroce, mit la main sur ses pistolets. « Qu'estce qu'un paria? demanda-t-il à son porte-flambeau. — C'est, lui répondit celui-ci, un homme qui n'a ni foi ni loi. — C'est, ajouta le chef des reispoutes, un Indien de caste si infâme qu'il est permis de le tuer si on en est seulement touché. Si nous entrons chez lui, nous ne pouvons de neuf lunes mettre le pied dans au-

cune pagode, et pour nous purifier^ il faudra nous baigner neuf fois dans le Gange et nous faire laver autant de fois, de la tête aux pieds, d'urine de vache, par la main d'un brame. » Tous les Indiens s'écrièrent : « Nous n'entrons point chez un paria. — Comment, dit le docteur à son porte-flambeau, avez-vous su que votre compatriote étoit paria, c'est-à-dire sans foi ni loi? — C'est, répondit le porte-flambeau, que lorsque j'ai ouvert sa cabane, j'ai vu qu'il étoit couché avec son chien, sur la même natte que sa femme, à laquelle il présentoit à boire dans une corne de vache. » Tous les erens de la suite du docteur répétèrent : « Nous n'entrerons point chez un paria. — Restez ici si vous voulez, leur dit l'Anglois, pour moi, toutes les castes de l'Inde me sont égales lorsqu'il s'agit de me mettre à l'abri de la pluie. »

En disant ces mots, il sauta en bas de son palanquin, et, prenant sous son bras son livre de questions avec son sac de nuit, et à la main ses pistolets et sa pipe, il s'en vint tout seul à la porte de la cabane. A peine il y eut frappé, qu'un homme d'une physionomie fort douce vint lui en ouvrir la porte et s'éloigna de lui

aussi-tôt, en lui disant : « Seigneur, je ne suis qu*un pauvre paria qui ne suis pas digne de vous recevoir; mais si vous jugez à propos de vous mettre à l'abri chez moi, vous m'honorerez beaucoup. — Mon frère, lui répondit l'Anglois, j'accepte de bon cœur votre hospitalité. » Cependant le paria sortit avec une torche à la main, une charge de bois sec sur son dos et un panier plein de cocos et de bananes sous son bras; il s'approcha des gens de la suite du docteur, qui étoient à quelque distance de là, sous un arbre, et leur dit : « Puisque vous ne voulez pas me faire l'honneur d'entrer chez moi, voilà des fruits enveloppés de leurs écorces, que vous pouvez manger sans être souillés, et voilà du feu pour vous sécher et vous préserver des tigres. Que Dieu vous conserve! » Il rentra aussi-tôt dans sa [cabane et dit au docteur : « Seigneur, je vous le répète, je ne suis qu'un malheureux paria; mais comme à votre teint blanc et à vos habits je vois que vous n'êtes pas Indien, j'espère que vous n'aurez pas de répugnance pour les aliments que vous présentera votre pauvre serviteur. » En même temps il mit à terre, sur une natte, des mangues, des

LA CHAUMIERE INDIENNE Sy

pommes de crème, des ignames, des patates cuites sous la cendre^ des bananes grillées et un pot de riz accommodé au sucre et au lait de coco; après quoi il se retira sur sa natte, auprès de sa femme et de son enfant endormi près d'elle dans un berceau. « Homme vertueux, lui dit l'Anglois, vous valez beaucoup mieux que moi, puisque vous faites du bien à ceux qui vous méprisent. Si vous ne m'honorez pas de votre présence sur cette même natte, je croirai que vous me prenez moi-même pour un homme méchant, et je sors à l'instant de votre cabane, dussé-je être noyé par la pluie ou dévoré par les tigres. »

Le paria vint s'asseoir sur la même natte que son hôte, et ils se mirent tous deux à manger. Cependant le docteur jouissoit du plaisir d'être en sûreté au milieu de la tempête. La cabane étoit inébranlable : outre qu'elle étoit dans le plus étroit du vallon, elle étoit bâtie sous un arbre de war, ou figuier des banians, dont les branches, qui poussent des paquets de racines à leurs extrémités, forment autant d'arcades qui appuient le tronc principal. Le feuillage de cet arbre étoit si épais qu'il n'y passoit pas une

goutte de pluie; et quoique l'ouragan fît entendre ses terribles rugissements, entremêlés des éclats de la foudre, la fumée du foyer qui sortoit par le milieu du toit et la lumière de la lampe n'étoient pas même agitées. Le docteur admiroit autour de lui le calme de l'Indien et de sa femme^ encore plus profond que celui des éléments. Leur enfant, noir et poli comme l'ébene, dormoit dans son berceau : sa mère le berçoit avec son pied, tandis qu'elle s'amusoit à lui faire un collier avec des pois d'angole rouges et noirs. Le père jetoit alternativement sur l'un et sur l'autre des regards pleins de tendresse. Enfin, jusqu'au chien prenoit part au bonheur commun : couché avec un chat, auprès du feu, il entr'ouvroit de temps en temps les jeux et soupiroit en regardant son maître.

Dès que l'Anglois eut cessé de manger, le paria lui présenta un charbon de feu pour allumer sa pipe, et, ayant pareillement allumé la sienne, il fit un signe à sa femme, qui apporta sur la natte deux tasses de coco et une grande calebasse pleine de punch, qu'elle avoit préparé pendant le souper, avec de l'eau^ de l'arrack, du jus de citron et du jus de canne de sucre.

Pendant qu'ils fumoient et buvoient alternativement, le docteur dit à l'Indien : « Je vous crois un des hommes les plus heureux que j'aie jamais rencontrés , et par conséquent un des plus sages. Permettez-moi de vous faire quelques questions. Comment êtes-vous si tranquille au milieu d'un si terrible orage? Vous n'êtes cependant à couvert que par un arbre, et les arbres attirent la foudre.

— Jamais, répondit le paria, la foudre n'est tombée sur un figuier des banians.

— Voilà qui est fort curieux, reprit le docteur; c'est sans doute parce que cet arbre a une électricité négative, comme le laurier.

— Je ne vous comprends pas, repartit le paria, mais ma femme croit que c'est parce que le dieu Brama se mit un jour à l'abri sous son feuillage ; pour moi, je pense que Dieu, dans ces climats orageux, ayant donné au figuier des banians un feuillage fort épais et des arcades pour y mettre les hommes à l'abri de l'orage, il ne permet pas qu'ils y soient atteints du tonnerre.

— Votre réponse est bien religieuse, repartit le docteur. Ainsi c'est votre confiance en Dieu

qui VOUS tranquillise. La conscience rassure mieux que la science. Dites-moi, je vous prie, de quelle secte vous êtes, car vous n'êtes d'aucune de celles des Indes, puisqu'aucun Indien ne veut communiquer avec vous. Dans la liste des castes savantes que je devois consulter sur ma route, je n'y ai point trouvé celle des parias. Dans quel canton de l'Inde est votre pagode?

— Par-tout, répondit le paria, ma pagode, c'est la nature; j'adore son auteur au lever du soleil et je le bénis à son coucher. Instruit par le malheur, jamais je ne refuse mon secours à un plus malheureux que moi. Je tâche de rendre heureux ma femme, mon enfant et même mon chat et mon chien. J'attends la mort à la fin de ma vie, comme un doux sommeil à la fin du jour.

— Dans quel livre avez-vous puisé ces principes? demanda le docteur.

— Dans la nature, répondit l'Indien, je n'en connois pas d'autre.

— Ah! c'est un grand livre, dit l'Anglois, mais qui vous a appris à y lire?

— Le malheur, reprit le paria : étant d'une

caste réputée infâme dans mon pays, ne pouvant être Indien, je me suis fait homme; repoussé par la société, je me suis réfugié dans la nature,

— Mais dans votre solitude vous avez au moins quelques livres? reprit le docteur.

— Pas un seul, dit le paria, je ne sais même ni lire ni écrire.

— Vous vous êtes épargné bien des doutes, dit le docteur en se frottant le front; pour moi, j'ai été envoyé d'Angleterre, ma patrie, pour chercher la vérité chez les savants de quantité de nations, afin d'éclairer les hommes et de les rendre plus heureux; mais, après bien des recherches vaines et des disputes fort graves, j'ai conclu que la recherche de la vérité étoit une folie, parce que, quand on la trouveroit, on ne sauroit à qui la dire sans se faire beaucoup d'ennemis. Parlez-moi sincèrement, ne pensezvous pas comme moi?

— Quoique je ne sois qu'un ignorant^ répondit le paria, puisque vous me permettez de dire mon avis, je pense que tout homme est obligé de chercher la vérité pour son propre bonheur; autrement il sera avare, ambitieux,

superstitieux, méchant, anthropophage même, suivant les préjugés ou les intérêts de ceux qui l'auront élevé. »

Le docteur, qui pensoit toujours aux trois questions qu'il avoit proposées au chef des pandects, fut ravi de la réponse du paria. « Puisque vous croyez, lui dit-il, que tout homme est obligé de chercher la vérité , dites-moi donc d'abord de quel moyen on doit se servir pour la trouvera car nos sens nous trompent et notre raison nous égare encore davantage. La raison diffère chez presque tous les hommes, et elle n'est, je crois, au fond, que l'intérêt particulier de chacun d'eux; voilà pourquoi elle est si variable par toute la terre. Il n'y a pas deux religions, deux nations, deux tribus, deux familles, que dis-je? il n'y a pas deux hommes qui pensent de la même manière. Avec quel sens donc doit-on chercher la vérité, si celui de Tintelligence n'y peut servir?

— Je crois, répondit le paria, que c'est avec un cœur simple. Les sens et l'esprit peuvent se tromper; mais un cœur simple, encore qu'il puisse être trompé, ne trompe jamais.

— Votre réponse est profonde, dit le doc-

teur. Il faut d'abord chercher la vérité avec son cœur et non avec son esprit. Les hommes sentent tous de la même manière, et ils raisonnent différemment, parce que les principes de la vérité sont dans la nature et que les conséquences qu'ils en tirent sont dans leurs intérêts. C'est donc avec un cœur simple qu'on doit chercher la vérité, car un cœur simple n'a jamais feint d'entendre ce qu'il n'entendoit pas et de croire ce qu'il ne croyoit pas. Il n'aide point à se tromper ni à tromper ensuite les autres; ainsi un cœur simple, loin d'être foible comme ceux de la plupart des hommes séduits par leurs intérêts, est fort, et tel qu'il convient pour chercher la vérité et pour la garder.

— Vous avez développé mon idée bien mieux que je n'aurois fait, reprit le paria; la vérité est comme la rosée du ciel : pour la conserver pure, il faut la recueillir dans un vase pur.

— C'est fort bien dit, homme sincère, reprit l'Anglois, mais le plus difficile reste à trouver. Où faut-il chercher la vérité? Un cœur simple dépend de nous, mais la vérité dépend des autres hommes. Où la trouvera-t-on si ceux qui nous environnent sont séduits par leurs' pré-

jugés OU corrompus par leurs intérêts, comme ils le sont pour la plupart? J'ai voyagé chez beaucoup de peuples, j*ai fouillé leurs bibliothèques, j'ai consulté leurs docteurs, et je n'ai trouvé pav-tout que contradictions, doutes et opinions mille fois plus variés que leurs langages. Si donc on ne trouve pas la vérité dans les plus célèbres dépôts des connaissances humaines, où faudra-t-il l'aller chercher? A quoi servira d'avoir un cœur simple parmi des hommes qui ont l'esprit faux et le cœur corrompu ?

— La vérité me seroit suspecte, répondit le paria, si elle ne venoit à moi que par le moyen des hommes; ce n'est point parmi eux qu'il faut la chercher, c'est dans la nature. La nature est la source de tout ce qui existe; son langage n'est point inintelligible et variable comme celui des hommes et de leurs livres. Les hommes font des livres, mais la nature fait des choses. Fonder la vérité sur un livre, c'est comme si on la fondoit sur un tableau ou sur une statue qui ne peut intéresser qu'un pays et que le temps altère chaque jour. Tout livre est l'art d'un homme, mais la nature est l'art de Dieu.

— Vous avez bien raison, reprit le docteur,

la nature est la source des vérités naturelles; mais où est, par exemple, la source des vérités historiques, si ce n'est dans les livres? Comment donc s'assurer aujourd'hui de la vérité d'un fait arrivé il y a deux mille ans? Ceux qui nous l'ont transmis étoient-ils sans préjugés, sans esprit de parti? Avoient-ils un cœur simple i^ D'ailleurs les livres mêmes qui nous le transmettent n'ont-ils pas besoin de copistes, d'imprimeurs, de commentateurs, de traducteurs, et tous ces gens-là n'alterent-ils pas plus ou moins la vérité? Comme vous le dites fort bien, un livre n'est que l'art d'un homme. Il faut donc renoncer à toute vérité historique, puisqu'elle ne peut nous parvenir que par le moyen des hommes, sujets à l'erreur.

— Qu'importe à notre bonheur, dit l'Indien, l'histoire des choses passées? L'histoire de ce qui est est l'histoire de ce qui a été et de ce qui sera.

— Fort bien, dit l'Anglois, mais vous conviendrez que les vérités morales sont nécessaires au bonheur du genre humain. Comment donc les trouver dans la nature? Les animaux s'y font la guerre, s'entretuent et se dévorent; les élé-

ments mêmes combattent contre les éléments; les hommes en agiront-ils de même entr'eux?

— Oh! non, répondit le bon paria, mais chaque homme trouvera la règle de sa conduite dans son propre cœur, si son cœur est simple. La nature y a mis cette loi : Ne faites pas aux autres ce que vous ne voudriez pas que les autres vous fissent.

— Il est vrai, reprit le docteur, elle a réglé les intérêts du genre humain sur les nôtres; mais les vérités religieuses, comment les découvrira-t-on parmi tant de traditions et de cultes qui divisent les nations?

— Dans la nature même, répondit le paria, si nous la considérons avec un cœur simple, nous y verrons Dieu dans sa puissance, son intelligence et sa bonté, et comme nous sommes foibles, ignorants et misérables, en voilà assez pour nous engager à l'adorer, à le prier et à l'aimer toute notre vie^ sans disputer.

— Admirablement ! repartit l'Anglois. Mais maintenant, dites-moi, quand on a découvert une vérité, faut-il en faire part aux autres hommes? Si vous la publiez, vous serez persécuté par une infinité de gens qui vivent de

l'erreur contraire, en assurant que cette erreur même est la vérité et que tout ce qui tend à la détruire est l'erreur elle-même.

— Il faut, répondit le paria, dire la vérité aux hommes qui ont le cœur simple, c'est-àdire aux gens de bien qui la cherchent, et non aux méchants qui la repoussent. La vérité est une perle fine, et le méchant un crocodile qui ne peut la mettre à ses oreilles, parce qu'il n'en a pas. Si vous jetez une perle à un crocodile, au lieu de s'en parer, il voudra la dévorer; il se cassera les dents et, de fureur, il se jettera sur vous.

— Il ne me reste qu'une objection à vous faire, dit l'Anglois, c'est qu'il s'ensuit de ce que vous venez de dire que les hommes sont condamnés à l'erreur, quoique la vérité leur soit nécessaire, car, puisqu'ils persécutent ceux qui la leur disent^ quel est le docteur qui osera les instruire?

— Celui, répondit le paria, qui persécute lui-même les hommes pour la leur apprendre, le malheur.

— Oh ! pour cette fois, homme de la nature, reprit l'Anglois, je crois que vous vous trompez.

Le malheur jette les hommes dans la superstition; il abat le cœur et l'esprit. Plus les hommes sont misérables, plus ils sont vils, crédules et rampants.

— C'est qu'ils ne sont pas assez malheureux, repartit le paria. Le malheur ressemble à la montagne noire de Bember, aux extrémités du royaume brûlant de Lahor : tant que vous la montez, vous ne voyez devant vous que de stériles rochers, mais quand vous êtes au sommet, vous appercevez le ciel sur votre tête et à vos pieds le royaume de Cachemire.

— Charmante et juste comparaison, reprit le docteur; chacun, en effet, a dans la vie sa montagne à grimper. La vôtre, vertueux solitaire, a dû être bien rude, car vous êtes élevé par dessus tous les hommes que je connois. Vous avez donc été bien malheureux? Mais dites-moi d'abord pourquoi votre caste est-elle si avilie dans l'Inde, et celle des brames si honorée? Je viens de chez le supérieur de la pagode de Jagrenat, qui ne pense pas plus que son idole et qui se fait adorer comme un dieu.

— C'est, répondit le paria, parce que les brames disent que dans l'origine ils sont sortis

de la tête du dieu Brama et que les parias sont descendus de ses pieds; ils ajoutent de plus qu'un jour Brama, en voyageant, demanda à manger à un paria, qui lui présenta de la chair humaine; depuis cette tradition, leur caste est honorée et la nôtre est maudite dans toute rinde. Il ne nous est pas permis d'approcher des villes, et tout naïre ou reispoute peut nous tuer, si nous l'approchons seulement à la portée de notre haleine.

— Par saint George, s'écria l'Anglois, voilà qui est bien fou et bien injuste! Comment les brames ont-ils pu persuader une pareille sottise aux Indiens?

— En la leur apprenant dès l'enfance, dit le paria, et en la leur répétant sans cesse : les hommes s'instruisent comme les perroquets.

— Infortuné ! dit l'Anglois, comment avezvous fait pour vous tirer de l'abyme de l'infamie où les brames vous avoient jeté en naissant? Je ne trouve rien de plus désespérant pour un homme, que de le rendre vil à ses propres yeux; c'est lui ôter la première des consolations, car la plus sûre de toutes est celle qu'on trouve à rentrer en soi-même.

5o. LA CHAUMIERE INDIENNE

— Je me suis dit d*abord, reprit le paria : L'histoire du dieu Brama est-elle bien vraie? il n'y a que les brames, intéressés à se donner une origine céleste, qui la racontent. Ils ont sans doute imaginé qu'un paria avoit voulu rendre Brama anthropophage, pour se venger des parias, qui refusoient de croire ce qu'ils débitoient de leur sainteté. Après cela je me suis dit : Supposons que ce fait soit vrai; Dieu est juste; il ne peut rendre toute une caste coupable du crime d'un de ses membres, lorsque la caste n'y a pas participé. Mais, en supposant que toute la caste des parias ait pris part à ce crime, leurs descendants n'en ont pas été complices; Dieu ne punit pas plus dans les enfants les fautes de leurs aïeux, qu'ils n'ont jamais vus, qu'il ne puniroit dans les aïeux les fautes de leurs petits-enfants qui ne sont pas encore nés. Mais supposons encore que j'aie part aujourd'hui à la punition d'un paria perfide envers son dieu il y a des milliers d'années, sans avoir eu part à son crime, est-ce que quelque chose pourroit subsister, haï de Dieu, sans être détruit aussi-tôt? Si j'étois maudit de Dieu, rien de ce que je planterois ne réussiroit. Enfin je me dis : Je sup-

LA CHAUMIERE INDIENNE Dl

pose que je sois haï de Dieu qui me fait du bien; je veux tâcher de me rendre agréable à lui, en faisant, à son exemple, du bien à ceux que je devrois haïr.

— Mais, lui demanda l'Anglois , comment faisiez-vous pour vivre étant repoussé de tout le monde?

— D'abord, dit l'Indien, je me dis : Si tout le monde est ton ennemi, sois à toi-même ton ami. Ton malheur n'est pas au-dessus des forces d'un homme. Quelque grande que soit la pluie, un petit oiseau n'en reçoit qu'une goutte à la fois. J'allois dans les bois et le long des rivières chercher à manger, mais je n'y recueillois, le plus souvent que quelque fruit sauvage, et j'avois à craindre les bèies féroces. Ainsi je connus que la nature n'avoit presque rien fait pour l'homme seul, et qu'elle avoit attaché mon existence à cette même société qui me rejetoit de son sein. Je fréquentai alors les champs abandonnés, qui sont en grand nombre dans l'Inde, et j'y rencontrois toujours quelque plante comestible qui avoit survécu à la ruine de ses cultivateurs. Je voyageois ainsi de province en province, assuré de trouver par-toui

ma subsistance dans les débris de l'agriculture. Quand je trouvois les semences de quelque végétal utile, je les ressemois en disant : Si ce n'est pas pour moi, ce sera pour d'autres. Je me trouvois moins misérable en voyant que je pouvois faire quelque bien.

Il y avoit une chose que je desirois passionnément , c'étoit d'entrer dans quelques villes. J'admirois de loin leurs remparts et leurs tours, le concours prodigieux de barques sur leurs rivières et de caravanes sur leur chemin, chargées de marchandises qui y abordoient de tous les points de l'horizon; les troupes de gens de guerre qui y venoient monter la garde du fond des provinces; les marches des ambassadeurs avec leurs suites nombreuses qui y arrivoient des royaumes étrangers pour y notifier des événements heureux ou pour y faire des alliances. Je m'approchois le plus qu'il m'étoit permis de leurs avenues, contemplant avec étonnement les longues colonnes de poussière que tant de voyageurs y faisoient lever, et je tressaillois de désir à ce bruit confus qui sort des grandes villes et qui, dans les campagnes voisines, ressemble au murmure des flots qui se

brisent sur les rivages de la mer. Je me disois : Une congrégation d'hommes de tant d'états différents, qui mettent en commun leur industrie, leurs richesses et leur joie, doit faire d'une ville un séjour de délices. Mais s'il ne m'est pas permis d'en approcher pendant le jour, qui m'empêche d'y entrer pendant la nuit? Une foible souris, qui a tant d'ennemis, va et vient où elle veut, à la faveur des ténèbres; elle passe de la cabane du pauvre dans le palais des rois. Pour jouir de la vie, il lui suffit de la lumière des étoiles: pourquoi me faut-il celle du soleil? C'étoit aux environs de Delhi que je faisois ces réflexions; elles m'enhardirent au point que j'entrai dans la ville avec la nuit; j'y pénétrai par la porte de Lahor. D'abord je parcourus une longue rue solitaire, formée à droite et à gauche de maisons bordées de terrasses, portées par des arcades où sont les boutiques des marchands. De distance à autre, je rencontrois de grands caravansérails bien fermés et de vastes bazars ou marchés, où régnoit le plus grand silence. En approchant de l'intérieur de la ville, je traversai le superbe quartier des omrahs, rempli de palais et de jardins situés le long de

la Gemna. Tout y retentissoit du bruit des instruments et des chansons des bayaderes, qui dansoient sur les bords du fleuve à la lueur des flambeaux. Je me présentai à la porte d'un jardin pour jouir d'un si doux spectacle, mais j'en fus repoussé par des esclaves qui en chassoient les misérables à coups de bâton. En m'éloignant du quartier des grands, je passai près de plusieurs pagodes de ma religion, où un grand nombre d'infortunés, prosternés à terre, se livroient aux larmes. Je me hâtai de fuir à la vue de ces monuments de la superstition et de la terreur. Plus loin, les voix perçantes des mollahs, qui annonçoient du haut des airs les heures de la nuit, m'apprirent que j'étois au pied des minarets d'une mosquée. Près de là étoient les factories des Européens avec leurs pavillons et des gardiens qui crioient sans cesse : Kaber-dar ! prenez garde à vous ! Je côtoyai ensuite un grand bâtiment, que je reconnus pour une prison, au bruit des chaînes et aux gémissements qui en sortoient. J'entendis bientôt les cris de la douleur dans un vaste hôpital, d*où l'on sortoit des chariots pleins de cadavres. Chemin faisant, je rencontrai des vo-

leurs qui fuyoient le long des rues, des patrouilles de gardes qui couroient après eux; des grouppes de mendiants qui, malgré les coups de rotin, sollicitoient, aux portes des palais, quelques débris de leurs festins, et partout des femmes qui se prostituoient publiquement pour avoir de quoi vivre.

Enfin, après une longue marche dans la même rue, je parvins à une place immense qui entoure la forteresse habitée par le grand Mogol. Elle étoit couverte de tentes des rajahs ou nababs de sa garde et de leurs escadrons, distingués les uns des autres par des flambeaux, des étendards et de longues cannes terminées par des queues de vaches du Thibet. Un large fossé plein d'eau et hérissé d'artillerie faisoit, comme la place, le tour de la forteresse. Je considérois, à la clarté des feux de la garde, les tours du château qui s'élevoient jusqu'aux nues, et la longueur de ses remparts qui se perdoient dans l'horizon. J'aurois bien voulu y pénétrer, mais de grands korahs ou fouets, suspendus à des poteaux, m'ôterent même le désir de mettre le pied dans la place. Je me tins donc à une de ses extrémités, auprès de quelques

nègres esclaves qui me permirent de me reposer auprès d'un feu autour duquel ils étoient assis. De-là je considérai, avec admiration, le palais impérial, et je me dis : C'est donc ici où demeure le plus heureux des hommes ! c'est pour son obéissance que tant de religions prêchent; pour sa gloire que tant d'ambassadeurs arrivent; pour ses trésors que tant de provinces s'épuisent; pour ses voluptés que tant de caravanes voyagent, et pour sa sûreté que tant d'hommes armés veillent en silence !

Pendant que je faisois ces réflexions, de grands cris de joie se firent entendre dans toute la place, et je vis passer huit chameaux décorés de banderoUes. J'appris qu'ils étoient chargés de têtes de rebelles que les généraux du Mogol lui envoyoient de la province du Décan, où un de ses fils, qu'il en avoit nommé gouverneur, lui faisoit la guerre depuis trois ans. Un peu après arriva, à bride abattue, un courier monté sur un dromadaire; il venoit annoncer la perte d'une ville frontière de l'Inde, par la trahison d'un de ses commandants qui l'avoit livrée au roi de Perse. A peine ce courier étoit passé, qu'un autre, envoyé par le gouverneur du Ben-

LA CHAUMIERE INDIENNE Dy

gale, vint apporter la nouvelle que des Européens, auxquels l'empereur avoit accordé, pour le bien du commerce, un comptoir à l'embouchure du Gange, y avoient bâti une forteresse et s*y étoient emparés de la navigation du fleuve. Quelques moments après l'arrivée de ces deux couriers, on vit sortir du château un officier à la tête d'un détachement des gardes. Le Mogol lui avoit ordonné d'aller dans le quartier des omrahs et d'en amener trois des principaux, chargés de chaînes, accusés d'être d'intelligence avec les ennemis de l'État. Il avait fait arrêter la veille un mollah, qui faisoit dans ses sermons l'éloge du roi de Perse et disoit hautement que l'empereur des Indes étoit infidèle, parce que, contre la loi de Mahomet, il buvoit du vin. Enfin, on assuroit qu'il venoit de faire étrangler et jeter dans la Gemna une de ses femmes et deux capitaines de sa garde, convaincus d'avoir trempé dans la rébellion de son fils.

Pendant que je réfléchissois sur ces tragiques événements, une longue colonne de feu s'éleva tout-à-coup des cuisines du sérail; ses tourbillons de fumée se confondoient avec

les nuages et sa lueur rouge éclairoit les tours de la forteresse, ses fossés, la place, les minarets de la ville, et s'étendoit jusqu'à l'horizon. Aussi-tôt les grosses timbales de cuivre et les karnas ou grands hautbois de la garde sonnèrent l'alarme avec un bruit épouvantable; des escadrons de cavalerie se répandirent dans la ville enfonçant les portes des maisons voisines du château et forçant, à grands coups de korahs, leurs habitants d'accourir au feu. J'éprouvai aussi moi-même combien le voisinage des grands est dangereux aux petits. Les grands sont comme le feu qui brûle même ceux qui lui jettent de l'encens, s'ils s'en approchent de trop près. Je voulus m'échapper, mais toutes les avenues de la place étoient fermées. Il m'eût été impossible d'en sortir, si, par la providence de Dieu, le côté où je m'étois mis n'eût été celui du sérail. Comme les eunuques en déménageoient les femmes sur des éléphants, ils facilitèrent mon évasion; car si par-tout les gardes obligeoient, à coups de fouet, les hommes de venir au secours du château, les éléphants, à coups de trompe, les forçoient de s'en éloigner. Ainsi, tantôt poursuivi par les uns, tantôt re-

poussé par les autres, je sortis de cet alTreux chaos, et à la clarté de l'incendie je gagnai l'autre extrémité du fauxbourg, où, sous des huttes, loin des grands, le peuple reposoit en paix de ses travaux.

Ce fut là que je commençai à respirer. Je me dis : J'ai donc vu une ville! J'ai vu la demeure des maîtres des nations! Oh! de combien de maîtres ne sont-ils pas eux-mêmes les esclaves! Ils obéissent, jusque dans le temps du repos, aux voluptés, à l'ambition, à la superstition, à l'avarice; ils ont à craindre, même dans le sommeil, une foule d'êtres misérables et malfaisants dont ils sont entourés, des voleurs, des mendiants, des courtisanes, des incendiaires et jusqu'à leurs soldats, leurs grands et leurs prêtres. Que doit-ce être d'une ville pendant le jour, si elle est ainsi troublée pendant la nuit! Les maux de l'homme croissent avec les jouissances. Combien l'empereur, qui les réunit toutes, n'est-il pas à plaindre! Il a à redouter les guerres civiles et étrangères et les objets même qui font sa consolation et sa défense, ses généraux, ses gardes, ses mollahs, ses femmes et ses enfants. Les fossés de la forteresse ne

sauroient arrêter les phantômes de la superstition; ni ses éléphants, si bien dressés, repousser loin de lui les noirs soucis. Pour moi, je ne crains rien de tout cela ; aucun tyran n'a d'empire ni sur mon corps ni sur mon âme. Je peux jervii Dieu suivant ma conscience, et je n'ai rien à redouter d'aucun homme, si je ne me tourmente moi-même: en vérité, un paria est moins malheureux qu'un empereur.

En disant ces mots, les larmes me vinrent aux yeux, et, tombant à genoux, je remerciai le Ciel qui, pour m'apprendre à supporter mes maux, m'en avoit montré de plus intolérables que les miens.

Depuis ce temps, je n'ai fréquenté dans Delhi que les fauxbourgs; de là, je voyois les étoiles éclairer les habitations des hommes et se confondre avec leurs feux, comme si le ciel et la ville n'eussent fait qu'un même domaine. Quand la lune venoit éclairer ce paysage, j'y appercevois d'autres couleurs que celles du jour. J'admirois les tours, les maisons et les arbres, à la fois argentés et couverts de crêpes, qui se reflétoient au loin dans les eaux de la Gemna. Je parcourois en liberté de grands quartiers so-

LA CHAUMIERE INDIENNE bl

litaires et silencieux, et il me sembloit alors que toute la ville étoit à moi. Cependant l'humanité m'y auroit refusé une poignée de riz, tant la religion m'y avoit rendu odieux! Ne pouvant donc trouver à vivre parmi les vivants, j'en cherchois parmi les morts: j'allois dans les cimetières mansfer sur les tombeaux les mets offerts par la piété des parents. C'étoit dans ces lieux où j'aimois à réfléchir. Je me disois: C'est ici la ville de la paix; ici ont disparu la puissance et Torgueil, l'innocence et la vertu sont en sûreté; ici sont mortes toutes les craintes de la vie, même celle de mourir; c'est ici l'hôtellerie où pour toujours le charretier a dételé et où le paria repose.

Dans ces pensées, je trouvois la mort désirable et je venois à mépriser la terre. Je considérois l'orient d'où sortoient à chaque instant une multitude d'étoiles. Quoique leurs destins me fussent inconnus, je sentois qu'ils étoient liés avec ceux des hommes, et que la nature, qui a fait ressortir à leurs besoins tant d'objets qu'ils ne voient pas, y avoit au moins attaché ceux qu'elle otTroit à leur vue. Mon âme s'élevoit donc dans le firmament avec les astres, et

b2 LA CHAUMIERE INDIENNE

lorsque l'aurore venoit joindre à leurs douces et éternelles clartés ses teintes de rose, je me croyois aux portes du ciel. Mais dès que ses feux doroient les sommets des pagodes, je disparoissois comme une ombre; j'allois, loin des hommes^ me reposer dans les champs au pied d'un arbre, où je m'endormois au chant des oiseaux.

— Homme sensible et infortuné, dit TAnglois, votre récit est bien touchant; croyez-moi, la plupart des villes ne méritent d'être vues que la nuit. Après tout, la nature a des beautés nocturnes qui ne sont pas les moins touchantes ; un poëte fameux de mon pays n'en a pas célébré d'autres. Mais, dites-moi, comment enfin avez-vous fait pour vous rendre heureux à la lumière du jour?

— C'étoit déjà beaucoup d'être heureux la nuit, reprit l'Indien ; la nature ressemble à une belle femme, qui pendant le jour ne montre au vulgaire que les beautés de son visage, et qui pendant la nuit en dévoile de secrètes à son amant. Mais si la solitude a ses jouissances, elle a ses privations; elle paroît à l'infortuné un port tranquille, d'où il voit s'écouler les passions

des autres hommes sans en être ébranlé ; mais, pendant qu'il se félicite de son immobilité, le temps l'entraîne lui-même. On ne jette point l'ancre dans le fleuve de la vie; il emporte également celui qui lutte contre son cours et celui qui s'y abandonne, le sage comme l'insensé, et tous deux arrivent à la fin de leurs jours, l'un après en avoir abusé et l'autre sans en avoir joui. Je ne voulois pas être plus sage que la nature, ni trouver mon bonheur hors des loix qu'elle a prescrites à l'homme. Je désirois surtout un ami à qui je pusse communiquer mes plaisirs et mes peines. Je le cherchai longtemps parmi mes égaux, mais je n'y vis que des envieux. Cependant j'en trouvai un sensible, reconnoissant, fidèle et inaccessible aux préjugés; à la vérité, ce n'étoit pas dans mon espèce, mais dans celle des animaux : c'étoit ce chien que vous voyez. On l'avoit exposé, tout petit, au coin d'une rue, où il étoit près de mourir de faim. Il me toucha de compassion, je l'élevai; il s'attacha à moi et je m'en fis un compagnon inséparable.

Ce n'étoit pas assez; il me falloit un ami plus malheureux qu'un chien, qui connût tous

les maux de la société humaine et qui m'aidât à les supporter; qui ne désirât que les biens de la nature et avec qui je pusse en jouir. Ce n'est qu'en s'entrelaçant que deux foibles arbrisseaux résistent à l'orage. La Providence combla mes désirs en me donnant une bonne femme. Ce fut à la source de mes malheurs que je trouvai celle de mon bonheur. Une nuit que j'étois au cimetière des brames, j'aperçus, au clair de la lune, une jeune bramine à demi couverte de son voile jaune. A l'aspect d'une femme du sang de mes tyrans, je reculai d'horreur, mais je m'en rapprochai de compassion, en voyant le soin dont elle étoit occupée. Elle mettoit à manger sur un tertre qui couvroit les cendres de sa mère, brûlée depuis peu, toute vive, avec le corps de son père, suivant l'usage de sa caste, et elle y brûloit de l'encens pour appeller son ombre. Les larmes me vinrent aux yeux en voyant une personne plus infortunée que moi. Je me dis : « Hélas ! je suis lié des liens de l'infamie, mais tu l'es de ceux de la gloire. Au moins je vis tranquille au fond de mon précipice, et toi, toujours tremblante sur le bord du tien. Le même destin qui t'a enlevé ta mère te

menace aussi de l'enlever un jour. Tu n'as reçu qu'une vie et tu dois mourir de deux morts; si ta propre mort ne te fait descendre au tombeau, celle de ton époux t'y entraînera toute vivante. » Je pleuroisetellepleuroit; nos yeux, baignés de larmes, se rencontrèrent et se parlèrent comme ceux des malheureux; elle détourna les siens, s'enveloppa de son voile et se retira.

La nuit suivante je revins au même lieu. Cette fois, elle avoit mis une plus grande provision de vivres sur le tombeau de sa mère; elle avoit jugé que j'en avois besoin; et comme les brames empoisonnent souvent leurs mets funéraires pour empêcher les parias de les manger, pour me rassurer sur l'usage des siens, elle n'y avoit apporté que des fruits. Je fus touché de cette marque d'humanité, et pour lui témoigner le respect que je portois à son offrande filiale, au lieu de prendre ses fruits, j'y joignis des fleurs. C'étoient des pavots, qui exprimoient la part que je prenois à sa douleur.

La nuit suivante, je vis avec joie qu'elle avoit approuvé mon hommage, les pavots étoient arrosés et elle avoit mis un nouveau panier de fruits à quelque distance du tombeau. La pitiô

et la reconnoissance m'enhardirent. N'osant lui parler, comme paria, de peur de la compromettre, j'entrepris, comme homme, de lui exprimer toutes les affections qu'elle faisoit naître dans mon âme : suivant l'usage des Indes, j'empruntai, pour me faire entendre, le langage des fleurs, j'ajoutai aux pavots des soucis. La nuit d'après, je retrouvai mes pavots et mes soucis baignés d'eau.

La nuit suivante, je devins plus hardi, je joignis aux pavots et aux soucis une fleur de foulsapatte, qui sert aux cordonniers à teindre leurs cuirs en noir, comme l'expression d'un amour humble et malheureux. Le lendemain, dès l'aurore, je courus au tombeau; mais j'y vis la foulsapatte desséchée, parce qu'elle n'avoit pas été arrosée.

La nuit suivante, j'y mis, en tremblant, une tulipe, dont les feuilles rouges et le cœur noir exprimoient les feux dont j'étois brûlé; le lendemain, je retrouvai ma tulipe dans l'état de la foulsapatte.

J'étois accablé de chagrin; cependant, le surlendemain, j'y apportai un bouton de rose avec ses épines, comme le symbole de mes espé-

rances, mêlées de beaucoup de craintes. Mais quel fut mon désespoir quand je vis, aux premiers rayons du jour, mon bouton de rose loin du tombeau! Je crus que je perdrois la raison. Quoi qu'il put m'en arriver, je résolus de lui parler.

La nuit suivante, dès qu'elle parut, je me jetai à ses pieds, mais j'y restai tout interdit en lui présentant ma rose. Elle prit la parole et me dit : « Infortuné, tu me parles d'amour, et bientôt je ne serai plus. Il faut, à l'exemple de ma mère, que j'accompagne au bûcher mon époux qui vient de mourir; il étoit vieux, je l'épousai enfant. Adieu , retire-toi et oublie-moi; dans trois jours je ne serai qu'un peu de cendre. » En disant ces mots, elle soupira. Pour moi, pénétré de douleur, je lui dis : « Malheureuse bramine, la nature a rompu les liens que la société vous avoit donnés; achevez de rompre ceux de la superstition. Vous le pouvez, en me prenant pour votre époux. — Quoi! repritelle en pleurant, j'échapperois à la mort pour vivre avec toi dans l'opprobre! Ah! si tu m'aimes, laisse-moi mourir. — A Dieu ne plaise, m'écriai-je, que je ne vous tire de vos

maux que pour vous plonger dans les miens! Chère bramine, fuyons ensemble au fond des forêts, il vaut encore mieux se fier aux tigres qu'aux hommes. Mais le Ciel, dans qui j'espère, ne nous abandonnera pas. Fuyons; l'amour, la nuit, ton malheur, ton innocence, tout nous favorise. Hâtons-nous, veuve infortunée, déjà ton bûcher se prépare et ton époux mort t'y appelle. Pauvre lianne renversée, appuie-toi sur moi, je serai ton palmier. » Alors elle jeta, en gémissant, un regard sur le tombeau de sa mère, puis vers le ciel, et, laissant tomber une de ses mains dans la mienne, de l'autre elle prit ma rose. Aussi-tôt je la saisis par le bras et nous nous mîmes en route.

Je jetai son voile dans le Gange pour faire croire à ses parents qu'elle s'y étoit noyée. Nous marchâmes pendant plusieurs nuits le long du fleuve, nous cachant le jour dans des rizières. Enfin, nous arrivâmes dans cette contrée, que la guerre autrefois a dépeuplée d'habitants. Je pénétrai au fond de ce bois, où j'ai bâti cette cabane et planté un petit jardin; nous y vivons très-heureux. Je révère ma femme comme le soleil et je l'aime comme la lune. Dans cette

solitude, nous nous tenons lieu de loui. Nous étions méprisés du monde; mais, comme nous nous estimons mutuellement, les louanges que je lui donne ou celles que j'en reçois nous paroissent plus douces que les applaudissements d'un peuple. »

En disant ces mots, il regardoit son enfant dans son berceau et sa femme, qui versoit des larmes de joie.

Le docteur, en essuyant les siennes, dit à son hôte : « En vérité, ce qui est en honneur chez les hommes est souvent digne de leur mépris, et ce qui est méprisé d'eux mérite souvent d'en être honoré. Mais Dieu est juste; vous êtes mille fois plus heureux dans votre obscurité que le chef des brames de Jagrenat dans toute sa gloire. Il est exposé, ainsi que sa caste, à toutes les révolutions de la fortune; c'est sur les brames que tombent la plupart des fîéaux des guerres civiles et étrangères qui désolent votre beau pays depuis tant de siècles; c'est à eux qu'on s'adresse souvent pour avoir des contributions forcées, à cause de l'empire qu'ils exercent sur l'opinion des peuples. Mais, ce qu'il y a de plus cruel pour eux, ils sont les premières vie-

yO LA CHAUMIERE INDIENNE

times de leur religion inhumaine. A force de prêcher l'erreur, ils s'en pénètrent eux-mêmes au point de perdre le sentiment de la vérité, de la justice, de l'humanité, de la piété; ils sont liés des chaînes de la superstition dont ils veulent captiver leurs compatriotes; ils sont forcés, à chaque instant, de se laver, de se purifier et de s'abstenir d'une multitude de jouissances innocentes; enfin, ce qu'on ne peut dire sans horreur, par une suite de leurs dogmes barbares, ils voient brûler vives leurs parentes, leurs mères, leurs sœurs et leurs propres filles : ainsi les punit la nature, dont ils ont violé les loix. Pour vous, il vous est permis d'être sincère, bon, juste, hospitalier, pieux, et vous échappez aux coups de la fortune et aux maux de l'opinion par votre humiliation même. »

Après cette conversation, le paria prit congé de son hôte pour le laisser reposer, et se retira avec sa femme et le berceau de son enfant dans une petite pièce voisine.

Le lendemain, au lever de l'aurore, le docteur fut réveillé par le chant des oiseaux nichés dans les branches du figuier d'Inde et par les voix du paria et de sa femme, qui faisoient en-

semble la prière du matin. Il se leva et fut bien fâché lorsque, le paria et sa femme ouvrant leur porte pour lui souhaiter le bon jour, il vit qu'il n'y avoit pas d'autres lits dans la cabane que le lit conjugal, et qu'ils avoient veillé toute la nuit pour le lui céder. Après qu'ils lui eurent fait le salam, ils se hâtèrent de lui préparer à déjeuner.

Pendant ce temps-là, il fut faire un tour dans le jardin; il le trouva, ainsi que la cabane, entouré des arcades du figuier d'Inde, si entrelacées, qu'elles formoient une haie impénétrable même à la vue. Il appercevoit seulement audessus de leur feuillage les flancs rouges du rocher qui flanquoit le vallon tout autour de lui; il en sortoit une petite source qui arrosoit ce jardin planté sans ordre. On y voyoit pèle-méle des mangoustans, des orangers, des cocotiers, des litchis, des durions, des manguiers, des jaquiers, des bananiers et d'autres végétaux tous chargés de fleurs ou de fruits. Leurs troncs même en étoient couverts; le bétel serpentoit autour du palmier arecque et le poivrier le long de la canne à sucre. L'air étoit embaumé de leurs parfums. Quoique la plupart des arbres

fussent encore dans l'ombre, les premiers rayons de l'aurore éclairoient déjà leurs sommets; on y voyoit voltiger des colibris étincelants comme des rubis et des topazes, tandis que des bengalis et des sensa-soulé ou cinq cents voix, cachés sous l'humide feuillée, faisoient entendre sous leurs nids leurs doux concerts.

Le docteur se promenoit sous ces charmants ombrages, loin des pensées savantes et ambitieuses, lorsque le paria vint l'inviter à déjeuner. (( Votre jardin est délicieux, dit l'Anglois, je ne lui trouve d'autres défauts que d'être trop petit; à votre place, j'y ajouterois un boulingrin et je l'étendrois dans la forêt. — Seigneur, lui répondit le paria, moins on tient de place, plus on est à couvert; une feuille suffit au nid de l'oiseau-mouche. » En disant ces mots, ils en trerent dans la cabane, où ils trouvèrent dans un coin la femme du paria qui allaitoit son enfant; elle avoit servi le déjeuner.

Après un repas silencieux, le docteur se préparant à partir, l'Indien lui dit : « Mon hôte, les campagnes sont encore inondées des pluies de la nuit, les chemins sont impraticables; passez ce jour avec nous. — Je ne le peux, dit le

LA CHAUMIERE INDIENNE -jZ

docteur, j'ai trop de monde avec moi. — Je le vois, reprit le paria, vous avez hâte de quitter le pays des brames pour retourner dans celui des chrétiens, dont la religion fait vivre tous les hommes en frères. » Le docteur se leva en soupirant ; alors le paria fit un signe à sa femme, qui, les yeux baissés et sans parler, présenta au docteur une corbeille de fleurs et de fruits. Le paria, prenant la parole pour elle, dit à l'Anglois : « Seigneur, excusez notre pauvreté, nous n'avons, pour parfumer nos hôtes, suivant Tusage de l'Inde, ni ambre gris, ni bois d'aloès; nous n'avons que des fleurs et des fruits; mais j'espère que vous ne mépriserez pas cette petite corbeille remplie par les mains de ma femme ; il n'y a ni pavots, ni soucis, mais des jasmins, du mougris et des bergamottes, symbole, par la durée de leurs parfums, de notre aff"ection, dont le souvenir nous restera lors même que nous ne vous verrons plus. » Le docteur prit la corbeille et dit au paria : « Je ne saurois trop reconnoître votre hospitalité et vous témoigner toute l'estime que je vous porte; acceptez cette montre d'or; elle est de Gréenham, le plus fameux horloger de Londres; on ne la remonte

lO

qu'une fois par an. » Le paria lui répondit : « Seigneur, nous n'avons pas besoin de montre; nous en avons une qui va toujours et qui ne se dérange jamais; c'est le soleil. — Ma montre sonne les heures, ajoiita le docteur. — Nos oiseaux les chantent, repartit le paria. — Au moins, dit le docteur, recevez ces cordons de corail pour faire des colliers rouges à votre femme et à votre enfant. — Ma femme et mon enfant, répondit l'Indien, ne manqueront jamais de colliers rouges tant que notre jardin produira des pois d'angole. — Acceptez donc, dit le docteur, ces pistolets pour vous défendre des voleurs dans votre solitude. — La pauvreté, dit le paria, est un rempart qui éloigne de nous les voleurs; l'argent dont vos armes sont garnies suffîroit pour les attirer. Au nom de Dieu qui nous protège et de qui nous attendons notre récompense, ne nous enlevez pas le prix de notre hospitalité. — Cependant, reprit l'Anglois, je desirerois que vous conservassiez quelque chose de moi. — Hé bien, mon hôte, répondit le paria, puisque vous le voulez, j'oserai vous proposer un échange : donnez-moi votre pipe et recevez la mienne; lorsque je fumerai dans la

LA CHAUMIERE INDIENNE yS

vôtre, je me rappellerai qu'un pandect européen n'a pas dédaigné d'accepter l'hospitalité chez un pauvre paria. » Aussi-tôt le docteur lui présenta sa pipe de cuir d'Angleterre, dont l'embouchure étoit d'ambre jaune, et reçut en retour celle du paria^ dont le tuyau étoit de bambou et le fourneau de terre cuite.

Ensuite il appella ses gens, qui étoient tous morfondus de leur mauvaise nuit passée, et, après avoir embrassé le paria, il monta dans son palanquin. La femme du paria, qui pleuroit, resta sur la porte de la cabane, tenant son enfant dans ses bras; mais son mari accompagna le docteur jusqu'à la sortie du bois, en le comblant de bénédictions, u Que Dieu soit votre récompense, lui disoit-il, pour votre bonté envers les malheureux! Que je lui sois en sacrifice pour vous! Qu'il vous ramené heureusement en Angleterre, ce pays de savants et d'amis, qui cherchent la vérité par tout le monde pour le bonheur des hommes ! » Le docteur lui répondit : « J'ai parcouru la moitié du globe et je n'ai vu par-tout que l'erreur et la discorde ; je n'ai trouvé la vérité et le bonheur que dans votre cabane. » En disant ces mots, ils se séparèrent l'un

de l'autre en versant des larmes. Le docteur étoit déjà bien loin dans la campagne, qu'il voyoit encore le bon paria au pied d'un arbre qui lui faisoit signe des mains pour lui dire adieu.

Le docteur, de retour à Calcutta, s'embarqua pour Chandernagor, d'où il fît voile pour l'Angleterre. Arrivé à Londres, il remit les quatrevingt-dix ballots de ses manuscrits au président de la Société royale, qui les déposa au Musaeum britannique, où les savants et les journalistes s'occupent encore aujourd'hui à en faire des traductions, des concordances, des éloges, des diatribes, des critiques et des pamphlets.

Quant au docteur, il garda pour lui les trois réponses du paria sur la vérité. Il fumoit souvent dans sa pipe, et quand on le questionnoit sur ce qu'il avoit appris de plus utile dans ses voyages, il répondoit :

(( Il faut chercher la vérité avec un cœur simple; on ne la trouve que dans la nature; on ne doit la dire qu'aux gens de bien, y

A quoi il ajoutoit : '< On n'est heureux qu'avec une bonne femme.

LE

LE

L y avoit à Surate un café où beaucoup d'étrangers s'assembloient l'après-midi. Un jour, il y vint un seidre persan, ou docteur de la loi^ qui avait écrit toute sa vie sur la théologie, et qui ne croyoit plus en Dieu. « Qu'est-ce que Dieu? disoit-il; d'où vient-il? qu'est-ce qui l'a créé? où est-il? Si c'étoit un corps, on le verroit; si c'étoit un esprit, il seroit intelligent et juste; il ne permettroit pas qu'il y eût des malheureux sur la terre. Moi-même,

8o LE CAFÉ DE SURATE

après avoir lant travaillé pour son service, je serois pontife à Ispahan, et je n'aurois pas été forcé de m'enfuir de la Perse après avoir cherché à éclairer les hommes. Il n'y a donc point de Dieu. » Ainsi^ le docteur, égaré par son ambition, à force de raisonner sur la première raison de toutes choses, étoit venu à perdre la sienne et à croire que c'étoit non sa propre intelligence qui n'existoit plus, mais celle qui gouverne Tunivers. Il avoit pour esclave un Cafre presque nu, qu'il laissa à la porte du café. Pour lui, il fut se coucher sur un sopha, et il prit une tasse de coquenar ou d'opium. Lorsque cette boisson commença à échauffer son cerveau, il adressa la parole à son esclave, qui était assis sur une pierre au soleil, occupé à chasser les mouches qui le dévoraient, et lui dit : « Misérable noir! crois-tu qu'il y ait un Dieu? — Qui peut en douter? lui répondit le Cafre. » En disant ces mots, le Cafre tira d'un lambeau de pagne qui lui ceignait les reins, un petit marmouset de bois, et dit : « Voilà le dieu qui m'a protégé depuis que je suis au monde; il est fait d'une branche de l'arbre fétiche de mon pays. » Tous les gens du café ne furent pas

moins surpris de la réponse de l'esclave que de la question de son maître.

Alors un brame, haussant les épaules, dit au nègre : « Pauvre imbécile! comment, tu portes ton dieu dans ta ceinture ! Apprends qu'il n'y a point d'autre dieu que Brama, qui a créé le monde, et dont les temples sont sur les bord> du Gange. Les brames sont ses seuls prêtres, et c'est par sa protection particulière qu'ils subsistent depuis cent vingt mille ans, malgré toutes les révolutions de l'Inde. »

Aussitôt un courtier juif prit la parole et dit : « Comment les brames peuvent-ils croire que Dieu n'a de temples que dans l'Inde, et qu'il n'existe que pour leur caste? Il n'y a d'autre Dieu que celui d'Abraham, qui n'a d'autre peuple que celui d'Israël. Il le conserve, quoique dispersé par toute la terre, jusqu'à ce qu'il l'ait rassemblé à Jérusalem pour lui donner l'empire des nations, lorsqu'il y aura relevé son temple, jadis la merveille de l'univers. » En disant ces mots, l'Israélite versa quelques larmes.

Il alloit parler encore, lorsqu'un Italien en robe bleue lui dit en colère : « Vous faites Dieu injuste, en disant qu'il n'aime que le peuple

d'Israël. 11 l'a rejeté depuis plus de dix-sept cents ans, comme vous en pouvez juger par sa dispersion même. Il appelle aujourd'hui tous les hommes dans l'Eglise romaine, hors laquelle il n'y a point de salut. »

Un ministre protestant, de la mission danoise de Tranquebar, répondit en pâlissant au missionnaire catholique : « Comment pouvez-vous restreindre le salut des hommes à votre communion idolâtre? Apprenez qu'il n'y aura de sauvés que ceux qui, suivant l'Evangile, adorent Dieu en esprit et en vérité, sous la loi de Jésus. »

Alors un Turc, officier de la douane de Surate, qui fumoit sa pipe, dit aux deux chrétiens d'un air grave : « Padres, comment pouvezvous borner la connoissance de Dieu à vos Eglises! La loi de Jésus a été abolie depuis l'arrivée de Mahomet, le Paraclet prédit par Jésus lui-même, le Verbe de Dieu. Votre religion ne subsiste plus que dans quelques royaumes, et c'est sur ses ruines que la nôtre s'est élevée dans la plus belle portion de l'Europe, de' l'Afrique, de l'Asie et de ses îles. Elle est aujourd'hui assise sur le trône du Mogol, et se répand jusque dans la Chine, ce pays de lu-

mières. Vous reconnoissez vous-mêmes la réprobation des Juifs à leur humiliation; reconnoissez donc la mission du Prophète à ses victoires. Il n'y aura de sauvés que les amis de Mahomet et d'Omar; car, pour ceux cjui suivent Ali, ce sont des infidèles. »

A ces mots, le seidre, qui étoit de Perse, où le peuple suit la secte d'Ali, se mit à sourire; mais il s'éleva une grande querelle dans le café, à cause de tous les étrangers, qui étoient de diverses religions, et parmi lesquels il y avoit encore des chrétiens abyssins, des Cophtes, des Tartares lamas, des Arabes ismaélites et des Guèbres ou adorateurs du feu. Tous disputoient sur la nature de Dieu et sur son culte, chacun soutenant que la véritable religion n'étoit que dans son pays.

Il y avoit là un lettré de la Chine, disciple de Confucius, qui voyageoit pour son instruction. Il étoit dans un coin du café, prenant du thé, écoutant tout et ne disant mot. Le douanier turc, s'adressant à lui, lui cria d'une voix forte : « Bon Chinois, qui gardez le silence, vous savez que beaucoup de religions ont pénétré à la Chine. Des marchands de votre pays, qui avoient

besoin ici de mes services, me l'ont dit, en m'assurant que celle de Mahomet étoit la meilleure. Rendez comme eux justice à la vérité : que pensez-vous de Dieu et de la religion de son Prophète? » Il se fit alors un grand silence dans le café. Le disciple de Confucius, ayant retiré ses mains dans les larges manches de sa robe, et les ayant croisées sur sa poitrine, se recueillit en lui-même, et dit d'une voix douce et posée :

« Messieurs, si vous me permettez de vous le dire, c'est l'ambition qui empêche, en toutes choses, les hommes d'être d'accord; si vous avez la patience de m'entendre, je vais vous en citer un exemple qui est encore tout frais à ma mémoire. Lorsque je partis de la Chine pour venir à Surate, je m'embarquai sur un vaisseau anglois qui avoit fait le tour du monde. En chemin faisant, nous jetâmes l'ancre sur la côte orientale de Sumatra. Sur le midi, étant descendus à terre avec plusieurs gens de l'équipage, nous fûmes nous asseoir sur le bord de la mer, près d'un petit village, sous des cocotiers, à l'ombre desquels se reposoient plusieurs hommes

de divers pays. II y vint un aveugle qui avoit perdu la vue à force de contempler le soleil. Il avoit eu l'ambitieuse folie d'en comprendre la nature, afin de s'en approprier la lumière. 11 avoit tenté tous les moyens de l'optique, de la chimie, et même de la nécromancie, pour renfermer un de ses rayons dans une bouteille ; n'ayant pu en venir à bout, il disoit : « La lumière du soleil n'est point un fluide, car elle ne peut être agitée par le vent; ce n'est point un solide, car on ne peut en détacher des morceaux; ce n'est point un feu, car elle ne s'éteint point dans l'eau; ce n'est point un esprit, puisqu'elle est visible; ce n'est point un corps, puisqu'on ne peut la manier; ce n'est pas même un mouvement, puisqu'elle n'agite pas les corps les plus légers : ce n'est donc rien du tout. » Enfin, à force de contempler le soleil et de raisonner sur sa lumière, il en avoit perdu les yeux et, qui pis est, la raison. Il croyoit que c'éloit, non pas sa vue, mais le soleil qui n'exisloit plus dans l'univers.

Il avoit pour conducteur un nègre qui, ayant fait asseoir son maître à l'ombre d'un cocotier, ramassa par terre un de ses cocos, et se mit ù

faire uft lampion avec sa coque, une mèche avec son Caire, et à exprimer de sa noix un peu d'huile pour mettre dans son lampion. Pendant que le nègre s'occupoit ainsi, l'aveugle lui dit en soupirant : « Il n'y a donc plus de lumière au monde? — H y a celle du soleil, répondit le nègre. — Qu'est-ce que le soleil? reprit l'aveugle. — Je n'en sais rien, répondit l'Africain, si ce n'est que son lever est le commencement de mes travaux, et son coucher en est la fin. Sa lumière m'intéresse moins que celle de mon lampion, qui m'éclaire dans ma case : sans elle, je ne pourrois vous servir pendant la nuit. » Alors, montrant son petit coco, il dit : « Voilà mon soleil. »

A ce propos, un homme du village, qui marchoit avec des béquilles, se mit à rire et, croyant que l'aveugle étoit un aveugle-né, il lui dit : « Apprenez que le soleil est un globe de feu qui se lève tous les jours dans la mer, et qui se couche tous les soirs à l'occident, dans les montagnes de Sumatra. C'est ce que vous verriez vous-même, ainsi que nous tous, si vous jouissiez de la vue. »

Un pêcheur prit alors la parole, et dit au boi-

LE CAFE DE SURATE Qj

teux : « On voit bien que vous n'êtes jamais sorti de votre village. Si vous aviez des jambes et que vous eussiez fait le tour de l'île de Sumatra, vous sauriez que le soleil ne se couche point dans ses montagnes; mais il sort tous les matins de la mer, et il y rentre tous les soi:s pour se rafraîchir; c'est ce que je vois tous les jours le long des côtes. »

Un habitant de la presqu'île de l'Inde dit alors au pêcheur : « Comment un homme qui a le sens commun peut-il croire que le soleil est un globe de feu, et que chaque jour il sort de la mer et qu'il y rentre sans s'éteindre? Apprenez donc que le soleil est une deuta ou divinité de mon pays^ qu'il parcourt tous les jours le ciel sur un char, tournant autour de la montagne d'or de Merouwa; que lorsqu'il s'éclipse, c'est qu'il est englouti par les serpents ragou et kétou, dont il n'est délivré que par les prières des Indiens, sur les bords du Gange. C'est une ambition bien folle à un habitant de Sumatra de croire qu'il ne luit que sur l'horizon de son île; elle ne peut entrer que dans la tête d'un homme qui n'a navigué que dans une pirogue. »

Un Lascar, patron d'une barque de commerce

qui étoit à l'ancre, prit alors la parole et dit : « C'est une ambition encore plus folle de croire que le soleil préfère l'Inde à tous les pays du monde. J'ai voyagé dans la mer Rouge, sur les côtes de l'Arabie, à Madagascar, aux îles Moluques et aux Philippines; le soleil éclaire tous ces pays, ainsi que l'Inde. Il ne tourne point autour d'une montagne; mais il se lève dans les îles du Japon, qu'on appelle pour cette raison Jepon ou Gé-puen, naissance du soleil, et il se couche bien loin à l'occident, derrière les îles d'Angleterre. J'en suis bien sûr, car je l'ai ouï dire dans mon enfance à mon grand-père, qui avoit voyagé jusqu'aux extrémités de la mer. »

Il alloit en dire davantage, lorsqu'un matelot anglois de notre équipage l'interrompit, en disant : « Il n'y a point de pays où l'on connoisse mieux le cours du soleil qu'en Angleterre : apprenez donc qu'il ne se lève et ne se couche nulle part. Il fait sans cesse le tour du monde; et j'en suis bien certain, car nous venons de le faire aussi et nous l'avons rencontré partout. » Alors, prenant un rotin des mains d'un des auditeurs, il traça un cercle sur le sable, tâchant de leur expliquer le cours du soleil, d'un tro-

pique à l'autre; mais, n'en pouvani venir à bout, il prit à témoin de tout ce qu'il vouloit dire le pilote de son vaisseau.

Ce pilote étoit un homme sage qui avoit entendu toute la dispute sans rien dire; mais quand il vit que tous les auditeurs gardoient le silence pour l'écouter, il prit alors la parole et leur dit : ( Chacun de vous trompe les autres et en est trompé. Le soleil ne tourne point autour de la terre, mais c'est la terre qui tourne autour de lui, lui présentant tour à tour, en vingt-quatre heures, les îles du Japon, les Philippines, les Moluques, Sumatra, l'Afrique, l'Europe, l'Angleterre et bien d'autres pays. Le soleil ne luit point seulement pour une montagne, une île, un horizon, une mer, ni même pour la terre; mais il est au centre de l'univers, d'où il éclaire avec el[e cinq autres planètes, qui tournent aussi autour de lui et dont quelques-unes sont bien plus grosses que la terre et bien plus éloignées qu'elle du soleil. Tel est entre autres Saturne, de trente mille lieues de diamètre et qui en est ;\ deux cent quatre-vingt-cinq millions de lieues (le distance. Je ne parle pas des lunes qui renvoient aux planètes éloignées du soleil sa lu-

UMiversitjj BIBLIOT

mière et qui sont en bon nombre. Chacun de vous auroit une idée de ces vérités, s'il jetoit seulement, la nuit, les yeux au ciel, et s'il n'avoit pas l'ambition de croire que le soleil ne luit que pour son pays. » Ainsi parla, au grand étonnement de ses auditeurs, le pilote, qui avoit fait le tour du monde et observé les cieux.

« Il en est de même, ajouta le disciple de Confucius, de Dieu comme du soleil. Chaque homme croit l'avoir à lui seul, dans sa chapelle, ou au moins dans son pays. Chaque peuple croit renfermer dans ses temples celui que l'univers visible ne renferme pas. Cependant est-il un temple comparable à celui que Dieu lui-même a élevé pour rassembler tous les hommes dans la même communion? Tous les temples du monde ne sont faits qu'à l'imitation de celui de la nature. On trouve, dans la plupart, des lavoirs ou bénitiers, des colonnes, des voûtes, des lampes, des statues, des inscriptions, des livres de la loi, des sacrifices, des autels et des prêtres. Mais dans quel temple y a-t-il un bénitier aussi vaste que la mer, qui n'est point renfermée dans une coquille? d'aussi belles colonnes que les arbres des forêts, ou ceux des vergers chargés de fruits?

une voûte aussi élevée que le ciel et une lampe aussi éclatante que le soleil? Où verra-t-on de^ statues aussi intéressantes que tant d'êtres sensibles qui s'aiment, qui s'entr'aident et qui parlent? des inscriptions aussi intelligibles et plus religieuses que les bienfaits mêmes de la nature? un livre de la loi aussi universel que l'amour de Dieu fondé sur notre reconnoissance et que l'amour de nos semblables sur nos propres intérêts? des sacrifices plus touchants que ceux de nos louanges pour Celui qui nous a tout donné, et de nos passions pour ceux avec lesquels nous devons tout partager? enfin un autel aussi saint que le cœur de l'homme de bien, dont Dieu même est le pontife? Ainsi, plus l'homme étendra loin la puissance de Dieu, plus il approchera de sa connoissance; et plus il aura d'indulgence pour les hommes, plus il imitera sa bonté. Que celui donc qui jouit de la lumière de Dieu, répandue dans tout l'univers, ne méprise pas le superstitieux qui n'en aperçoit qu'un petit rayon dans son idole, ni même l'athée qui en est tout-à-fait privé , de peur qu'en punition de son orgueil, il ne lui arrive comme à ce philosophe qui, voulant s'appro-

prier la lumière du soleil, devint aveugle, et se vit réduit, pour se conduire, à se servir du lampion d'un nègre. »

Ainsi parla le disciple de Confucius; et tous les gens du café qui disputoient sur l'excellence de leurs religions gardèrent un profond silence

La Bibliothèque

Université d'Ottawa

échéonce

The Library

University of Ottawa

Dote due

0 lU

Page 1