SUR LES ROUTES DU KERRY
Erin, Erin, terre sacrée des géants et des saints. Erin, Ile à la harpe d'or, aux rochers gris sur le sable pâle, au ciel bleu velouté, aux prairies vertes, aux torrents bruns, aux marais noirs. Ah 1 de tes côtes, Erin, Irlande bien-aimée, sont partis les grands imrams aventureux, en quête de terres nouvelles. Vers elles sont venus les moines dans leurs auges de pierre, barques plus lourdes et plus légères que celle de Jésus sur le lac de Tibériade. Patrick et Colomban t'ont imprimé le sceau catholique. Tu lui es restée fidèle, Erin, qui pourra jamais dire au prix de .quel sang versé I Et pourtant jamais, terre glorieuse, tu n'as cessé d'unir aux splendeurs strictes des hymnes latins la sombre beauté des mythes du Nord. Myriam de Magdala, la rousse juive romanisée, donne ici la main à Eva, princesse de Leinster, et à la reine Mab, la fée des forêts et des eaux. Elles dansent, toutes trois, le soir, Erin, dans tes clairières. Un de tes bras, ô conciliatrice, se tend vers l'Espagne ; l'autre vers le Groenland. Pour te comprendre, Erin, et pour t'aimer, il faut avoir contemplé la
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le dimanche, en guise de récréation, à pocher, entre deux coups de Bible, à Maïden-Head ou à
Woolwich, de petits poissons malpropres dans les eaux abjectes de la Tamise.
< Le baie au -navette pour SauthampÊon ne quittait le Havre qu'à minuit. Il était huit heures. Que faire, d'ici là, dans cette ville noire, puisque, grâce aux précautions de M. Térence, les formalités, les plus fastidieuses mêlaient épargnées? Mes. papiers étaient en règle. Mon argent, était anglais.
Dans un cabaret du port où j'entrai, pour tuer le temps, je me trouvai seul avec u& énorma sergent des troupes britanniques. Il me tournait le dos. A petits coups, il. buvait un verre de gros- vin rouge. Je voyais sa nuque ravinée, couleur- de bifteck trop cuit, ses bras beiges vers le sommet desquels montaient des brisques blanches.. Dans quels bizarres pays avait pu combattre cethomme? Il redemanda, un verre de vin, et, ayant, tiré de sa poche une poignée de pièces d'or, fruit de quelque rengagement, il se. mit à, les compter, a\tee une rigidité d'ivrognev
j,'— Voici l'heure.
' Je m'embarquai en traversant le pont d'un autre navire, qui faisait office de passerelle; Le vent pluvieux soufflait sur le port. •- <- ^
— Pourrai-je demeurer sur la dunette T d«mantUu-j» à l'homme qui avait pris mon billet.
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Au garçon auquel il me- confia, je demandai :
— Serai-je seul, dans ma cabine?
— Il y « avee vous un: autre passager.
Ja suiiiwamon.guide; J'étais-déjà saisi par Tésœurante odeur dei caoutchouc- ob d'huile à. machines.
Lai cabine? était très: petite. Elle avait^ l'une sur l'autre, deux couchettes, Je lançai mon manteau fujc lit. eouciietUi d'un haut»
— (3et4« couchette est retenue, dit le garçon, a» prenant monimanteau qu'il déposa sur-la couchette, d'aa b*s..
— Naturellement, fis-je avec humeur :■ s'est 1 lameilleure.
— Peut-être. Mais, de la vôtre, vous avez la Sisposition du hublot. Il n'y a pas à songer à l'ouvrir-,, naturellement, à. cause des paquets^ de mer. Mai»} air travers, tout à l'heure, vous pourrez voir un spectacle*, uni spectacle qui en vaut la peine.
11 vérifia soigneusement la; fermeture 'des rideaux.
— Hp «et m'en: entendu que vous ne tes écarterea que lorsque la lumière sera éteinte dans la cabine ; sans : calai, vous-auriez : tût fait de nous attirer des ennuis d» la part des- navires de surveillance.
— C'est tout ? dis-je.
— Geai. tout. Ah' I pourtant, encore : 1*» oeïntures.
Il me montra les plaques- de liège, attachée* au plafond par dss sangles- blanches efcbtottSBv ■ • — - GhmsisseE la. vôtre, '— $)wnd arrivonameus-ï
Cooyk'
Mais où l'avais-je déjà lu, entendu prononcer? Il me fut impossible de m'en souvenir.
Je remontai sur la dunette. La nuit était plus claire. Le vent semblait tomber.
— Je vais tâcher de me faire oublier ici, pensai-je.
A minuit précis, le paquebot levait l'ancre.' A minuit cinq, il passait entre les deux tourelles qui marquent l'entrée du port.
Au même instant, une ombre surgissait devant moi :
— Personne sur le pont I c'est l'ordre.
Je regagnai en maugréant ma cabine.
L'électricité y était allumée. Les rideaux de la
couchette d'en haut, tirés d'un bout à l'autre de
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■ Je m'allongeai. Un des verres de la toilette vint tinter contre sa ceinture métallique. Le navire pénétrait en haute mer.
Sur ma tête, il y eut un grincement. Le doc- ' teur Grùtli s'était sans doute retourné. Au gémissement de la couchette, je compris que mon compagnon devait être un homme d'un poids respectable. Les rideaux s'étant mis à se balancer, j'entrevis, au-dessus de moi, sur le bord de la couchette, un de ses pieds qui dépassait, un pied solidement chaussé d'une grosse bottine de cuir brun, à crochets de cuivre. La chaussette de laine, retombante, laissait apercevoir la jambe, grasse et velue.
Je tirai ma montre. Cinq heures me séparaient encore de l'arrivée. Je n'avais guère sommeil, et 'd'ailleurs les ronflements de mon compagnon me laissaient peu d'espoir d'arriver à m'endormir. A quoi mieux employer cette nuit de veille qu'à essayer de mettre un peu d'ordre dans mes
J'avais pris le train pour le Havre à la gare Saint-Lazare, le jour précédent, 15 mars, à huit heures quarante-cinq du matin. C'était, si on veut bien se le rappeler, le 8 mars, huit jours plus tôt, qu'avait eu lieu le déjeuner de Noisy-le-Sec et ma conversation avec M. Térence. -
Cooyk'
psychologieappliquéene manqueront pasde chercher la raison d'une aussi étonnante 'Voite-ftwe, et je suis persuadé qu'ils la décQUvrirontdans.leiait ■suivant, révélé en Un d'entretien par M. Térenee : c'était chez le comte d'Antrim que -devaient têtre accueillis, au cours de leur séjour en Irlande, les membres de la commiasion de contrôle international instituée sous les auspices des républicains d'Irlande.
Je me calomnierais d'ailleurs en laissant sujjpo-; ser que cette ■volte-face allât sans -entraîner -chez •moi une .crise de conscience. Une partie de.l'gprèBtnidi du 9 mars, je me souviens l'avoir ■passée, ■square hagarde, en faction devant le domicile de mon illustre homonyme, n S'il sort, me diaajfi-je, je lui dirai tout. S'il ne sort pas, eh bien I les des- ; tins s'accomplîront : je partirai à sa place. «
Il ne sortit pas. Mais, s'il était sorti, aurais-je tenu ma parole? Ah I je crois bien que je serais tout de même parti.
La matinée du lendemain me retrouva devant la maison du square Lagarde. Mais, cette Joie, aie .décision était prise, irrévocablement. An .bout ' d'un quart d'heure, M. Gérard parut, il ne ma; prêta aucune attention. Je le suivis. Par ks ;
— verrue, oreille couturée, joue vitriolée — qui eussent remîH vraiment paT trop aléatoire mon usurpation.
Ce fut donc dans «ne sécurité d'âme à peu près «empiète que, les trois jours de délai convenus étant écoulés, je revis M. Térence et que je lui fis part de mon acceptation. Elle était subordonnée naturellement à l'obtention du congé de deux mois jugé" d'un commun accord indispensable. De ce côté, îes choses allèrent beaucoup plus vite et toèaueoap mieux que je n'aurais osé l'espérer. Les dignitaires du ministère des Affaires étrangères qui avaient la haute main sur la maison de la Presse avaient l'esprit animé du plus aimable dilettantisme. Ils trouvèrent d'une actualité parfaitement suffisante la mission que je sollicitais d'eux pour -être autorisé à aller étudier sur place l'influence des penseurs démocrates français du xrx* siècle sur les hommes politiques irlandais de répoqun correspondante. J'eus même la confusion de me voir attribuer, pour cette enquête, une 6omme for! rondelette, que je dus accepter, sous peine d'éveiller les plus légitimes soupçons. ■"-'■?$
Mon départ ayant été fixé au 15 mars, je passai, comme bien on le pense, cette semaine dans le? diverses bibliothèques où je pouvais avoir accès. La tâche qui s'imposait à moi en ces quelques jourt.
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tablement technique consacrée à la phonétique du vieux breton. Grâce à elle, je pouvais espérer briller d'un éclat rapide, mais vivace, dans unediscussion de cet ordre qui pourrait s'engager inopportunément à la table du comte d'Antrim.
' — Vos papiers, messieurs. , Quelle idée de surgir ainsi, la nuit, dans la oabine des gens I Mœurs de jruerre. Je tirai le portefeuille, le petit portefeuille obtenu il y avait vingt ans, dans les conditions que l'on sait. Il était devenu bien ridé, bien ratatiné, ce portefeuille. Et comme j'avais eu du mal, l'avant-veille, à le retrouver,, parmi les vestiges du passé I Mais
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miens. L'inspecteur sortit en nous assurant de ses excuses et en nous souhaitant une bonne fin de nuit. Presque automatiquement, les ronflements du D* Grïitli recommencèrent.
Il pouvait être trois heures du matin, j'éteignis la lumière, je cherchai le sommeil.
Soudain, un coup de roulis un peu plus accentué fit osciller les rideaux qui voilaient le hublot. Le souvenir des paroles du garçon du bord me revint en mémoire. Un beau spectacle, à travers ce hublot... Pourquoi avait-il parlé d'un beau spectacle?
M'agenouillant sur la couchette, j'entr'ouvris les rideaux. Une lumière blanchâtre pénétra dans la cabine.
Je tressaillis longuement. Un beau spectacle I Ce n'était pas exagéré : devant moi venait d'apparaître le spectacle de la puissance anglaise.
Le brouillard, dru et dense, quand nous avions quitté le Havre, s'était maintenant dissipé. Sous la lueur lunaire, plus claire, semblait-il, que le jour, la mer s'étendait à. l'infini, à perte de vue hérissée de navires.
Les uns, énormes et noirs, à intervalles réguliers, observaient une ligne inflexible. Notre humble petit paquebot semblait en passer la revue magnifique. Croiseurs-bouées, forts balancés. Et pourtant, sans doute il n'y avait là, employés à <
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la cloison avait fait place à un grand vacarme de treuils, de chaînes, de caisses roulées sur le pont. Nous étions à Southampton.
Mon premier regard fut pour la couchette du D r Grûtli. Elle était vide. Mon compagnon avait quitté la cabine pendant mon sommeil. A ce moment précis, je tressaillis ; je venais de retrouver, et de la façon la plus inattendue, le détail dont j'étais en quête depuis la veille, depuis l'instant où j'avais lu le nom du docteur sur son sac de voyage. Le D r Grùtli, je ne me trompais parbleu pas lorsque je croyais me rappeler son nom I Ce nom, je l'avais lu, et il n'y avait pas huit jours, à' la Bibliothèque nationale, en me documentant sur l'œuvre de M. Gérard. Et je venais, avec épouvante, de me souvenir du titre qui l'accompagnait : D 1 Stanislas Grûtli, professeur de langue et littérature celtiques à l'Université de Lausanne. ,
Savoir que, dans le monde entier, il n'y a peutêtre pas en tout, le professeur Gérard compris, dix professeurs de langue celtique, et, dès mes premiers pas, me heurter à l'un d'entre eux, on admettra que c'était là le si^ne d'une malchance singulièrement inquiétante. 11 m'était, en effet, par ailleurs, impossible de douter que le professeur Grûtli ne fût le représentant de la Suisse dans la commission où j'avais usurpé le redoutable devoir
Cooyk'
il ne manquerait pas...
■ Atterré, je demeurais debout, bras ballants, dans la cabine. Jamais Français y débarquant n'a été
- moins soumis à cette curiosité des choses de l'Angleterre, qui ont eu sur les libéraux de chez nous, 'depuis deux siècles, une influence que le temps est probablement venu de reviser. ;
L'itinéraire que m'avait tracé M. Térence était sans lacunes, je n'eus, point par point, qu'à m'y, conformer. Paquebots, hôtels, changements de trains, il avait tout arrêté, tout prévu. Au fur et à mesure que j'avançais dans mon voyage, mes appréhensions se calmaient ; je pouvais croire m'être inquiété à tort. Ni dans le train qui me conduisit de Southampton à Fishguard, ni sur le bateau qui me débarqua a Cork, je n'avais, même en y prêtant une constante attention, rien remarqué qui pût me rappeler le sac de toile et les bottines rouges du D r Grutli. Pourquoi vouloir que le monde entier se fût orienté soudain vers les affaires irlandaises ! Ce brave D r Grutli, à cette heure,' il devait être, il était, j'en étais sûr, à Oxford, ou à Cambridge, bu mieux encore à Glasgow, où, depuis 1910, le testament du regretté Alexander Fleming
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un joli' homme, ni un homme élisant Mais enfirr sa face ronds n'était pas dénuée d'aménité.
— Après, touti me dis-je, rien ne me permet d'affirmer qu'il passera son temps à me pousser des «olles sur les gloses et les racines gaéliques. Et, même si cela arrive, je suis bien libre de ne pas répondre, moi. La science française ne serai pas, en ma personne, bafouée par ce petit Helvète.
J'avais besoin d'air. Je fis glisser dans leurs raii- Buresles glaces du compartiment et m'accoudai à un» portière, la quittant pour aller à. l'autre, y ravenant, afin d'avoir du paysage une impression'. aussi complète qae possible. Celui-ci, sous le- ciel '4e nacra grise, était, ainsi que je l'avais espéré, »> la fois sauvage et mesuré-.
Le train pénétra dans les landes du Kerry, coupées de tourbières, semées d'étangs au-dessus desquels voletaient, en s'y reflétant avec une étrange netteté, de sombres et mystérieux oiseaux aquatiques. Le vent traversait en trombe mon wagon', ouvert comme un tube, y laissant uns traînée d'odeurs- de bruyères: Alors le souvenir de ta bizarre- petite fille vers laquelle je me hâtais m'étreignit et ne m'abandonna pluB. Devant la sévère beauté des lieux à travers lesquels mon fraiii' roulait, je me mis k comprendre- que seule- Mentà présent j'allais savoir- ce qu'était Antiope... Antiope ! je répétai son nom tout haut, pour mieux «onfronter son image avea celle de sa patrie.
A es-moment, en cria le nom d'une petite station :
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conduite, depuis quinze jours, était chose véritablement surprenante.
— o Vous m'avez dit que je recevrai l'hospitalité du comte d'Antrim ? avais-je négligemment demandé à M. Térence. Est-ce ce comte d'Antrim a qui j'ai eu jadis l'honneur d'être présenté, vers 1894, à Aix-les-Bains î « Le vieillard avait compté sur ses doigts et avait répondu : « C'est lui. — Il avait à cette époque une fille, d'environ treize ans, et qui faisait un joli tapage dans les jardins de la Villa des Fleurs. — Il l'a toujours, répondit avec sa gravité habituelle M. Térence, et vous avez bonne, mémoire en ce qui concerne son âge ; la comtesse de Kendale doit aujourd'hui avoir trentecinq ans. — La comtesse de Kendale, dites-vous ?... — Oui, miss AntioDe a épousé, voilà six ans, lord Baxter, comte de Kendale. — Et... le comte d'Antrim vit-il avec ses enfants? — Ils vivaient avec lui, dans son château de Dunmore, sur la côte nord, de l'Ulster. Mais, depuis la mort de lord Baxter... —Ah ! lady Baster est veuve î — Depuis juin 1894. Elle a eu la douleur de perdre à cette date son mari, tué dans un accident d'automobile auquel elle n'a échappé elle-même que par miracle... Depuis cette époque, dis-je, elle a quitté le château 'de Dunmore, qui lui rappelait trop ce tragique
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château de Kendale que vous serez reçu, et je suis content que vous m'ayez fourni l'occasion de vous donner ces détails, puisque, à proprement parler, vous serez les hôtes de la comtesse de Kendale, et non ceux du comte d'Antrim. La chose n'a d'ailleurs aucune importance étant donnée l'affection qui unit le père et la fille, et le dévouement sans borne que la comtesse n'a cessé d'apporter à la cause de l'Irlande libre. » '
Tels furent les renseignements que m'avait fournis, proprio motu, M. Térence. On comprend que je me sois refusé à risquer d'éveiller sa défiance en en sollicitant d'autres. Et puis, ceux-là, pour le moment, ne me suffisaient-ils pas ?
A Tralee, près de là gare, dans un modeste hôtel» je mangeai des œufs au bacon. Le train repartait à deux heures, qui devait nous mener, à quelques milles de là, à la station où devait s'arrêter mon voyage. J'étais de retour à la gare dix minutes avant le départ du train. Je m'arrêtai devant là bibliothèque du quai pour faire emplette de quelques journaux. Comme je payais, le D* Griitli survint. Je ne voulus pas avoir l'air de fuir. Je vis le philologue tourner et retourner quelques livres, aux couvertures violemment coloriées. Finalement il arrêta son choix sur She, de sir Rider Haggard,
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et qui raisan un jon tapage aans les jardins ae la Villa des Fleurs. — Il l'a toujours, répondit avec sa gravité habituelle M. Térence, et vous avez bonne, mémoire en ce cpji concerne son âge ; la comtesse de Kendale doit aujourd'hui avoir trentecinq ans. — La comtesse de Kendale, dites- vous?... — Oui, miss Antiope a épousé, voilà six ans, lord Baxter, comte de Kendale. — Et... le comte d'Antrim vit-il avec ses enfants? — Ils vivaient avec lui, dans son château de Ûunmore, sur la côte nord de TUlster. Mais, depuis la mort de lord Baxter... — Ah 1 lady Baster est veuve ? — Depuis juin 1894. Elle a eu la douleur de perdre à cette date son mari, tué dans un accident d'automobile auquel elle n'a échappé elle-même que par miracle... Depuis cette époque, dis- je, elle a quitté le château 'de Dunmore, qui lui rappelait trop ce tragique
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content que vous m'ayez fourni l'occasion de vous donner ces détails, puisque, à proprement parler, vous serez les hôtes de la comtesse de Kendale, et non ceux du comte d'Antrim. La chose n'a d'ailleurs aucune importance étant donnée l'affection qui unit le père et la fille, et le dévouement sans borne que la comtesse n'a cessé d'apporter à la cause de l'Irlande libre. » '
Tels furent les renseignements que m'avait fournis, proprio motu, M. Térence. On comprend que je me sois refusé à risquer d'éveiller sa défiance en en sollicitant d'autres. Et puis, ceux-là, pour. le moment, ne me suffisaient-ils pas ?
A Traîee, près de la gare, dans un modeste hôtel, je mangeai des œufs au bacon. Le train repartait à deux heures, qui devait nous mener, à quelques milles de là, à la station où devait s'arrêter .mon voyage. J'étais de retour à la gare dix minutes avant le départ du train. Je m'arrêtai devant la bibliothèque du quai pour faire emplette de quel ques journaux. Comme je payais, le D* Grùtli survint. Je ne voulus pas avoir l'air de fuir. Je vis le philologue tourner et retourner quelques livres, aux couvertures violemment coloriées. Finalemenl il arrêta son choix sur She, de sir Rider Haggard,
aï GoogIc
trapus, une berline, dont la capote était a ■attendait.
Le postillon ouvrit la portière.
Je m'effaçai devant le docteur, qui était le plus" âgé.
Il s'inclina.
— Professeur Stanislas Grùtli, de l'Université ■de Lausanne, dit- il.
Je m'inclinai.
— Professeur Gérard, de Paris, repârtfe-je, jogeant décent de ne pas faire plus ample allusion aux liens qui m'unissaient au Collège de Fra»ee.
Dans le ciel bleu, avec des cris déchirants, des biseaux passaient se dirigeant vers l'ouest. Mes poumons se gonflaient d'une sorte tf'allegïeBse angoissée, en sentant la mer si proche, et a ne pas Tavon* encore aperçue.
Soudain, dans une échancrure de granit, elle ■sursit, immense et ncire, crëtée de Tafues
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pistions.
Le professeur GrûtLi, de leur étui, retira &ss lunettes, et lea ayant posément essuyées, regarda l'Océan.
— C'est plus grand que le lac de Genève, dit-il enfin, avec un sourire engageant.
— Certains Jours, dis-je par politesse, d'Eviaa, j'ai regardé le lac, il y avait des vagues véritablement énormes, et on ne pouvait distinguer l'autre bord.
— Il faut véritablement qu'il y ait beaucoup, beaucoup de vent, et beaucoup de brouillard, répondit- il.
Et, tous deux, nous reprîmes le cours de nos
Copper, copper. C'est ainsi, paraît-il, aux termes des meilleurs renseignements que j'avais pu recueillir à la Nationale, que les petits dépenaillés d'Irlande accueillent les étrangers et poursuivent pendant des heures leurs voitures. Durant toat* la route nous n'eûmes pas affaire à un 3eul de e€B quémandeurs. Des toits des masures apparues auï coudes du chemin montait, dans le soir tombant, un maigre panache de fumée jaune, seul iiutic* qu'elles fussent habitées.
Tantôt en déblai, tantôt en remblai, tantôt en corniche, la route où roulait notre berline coupait de grands escarpements de terre brune, sur Issqttela le crépuscule naissant faisait flotter ses vapettrs. Ht, tour à tour, suivant que la brise tf&it forte eu plUâ faible, c'étaient les senteurs
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le représentant de la France a la commission instituée officieusement par nos amis irlandais ? Je m'inclinai.
— Nos autres collègues sont-ils déjà arrivés ? demandai-je.
— J'en suis tout à fait ignorant.
— Et savez-vous quelles sont les nations qui seront représentées î
Le professeur toussa.
— Si le comte d'Antrim veut se conformer à la très ancienne coutume du Royaume-Uni qui fixe le nombre d'hôtes étrangers que peut recevoir un lord, nous serons six. Quant à dire quels sont les pays qui ont envoyé des délégués, je ne le puis. Je sais seulement — et tout à fait par hasard — que la Suède est représentée par notre éminent collègue Henriksen, professeur de droit romain à l'Université de Stockholm. C'est tout. Et vous 1
— Je ne sais rien, dis-je.
La berline allait plus lentement. Elle gravissait une rude côte entre deux ravins. Sous les fers des chevaux, on entendait la fuite des petits cailloux dispersés.
Subitement, l'appel d'une trompe d'automobile retentit derrière nous, suivi de très prèB par le grondement de la voiture elle-même. La route,
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ue&uie i fourrure.
Déjà la sauvage machine avait doublé la côté. La route était redevenue noire.
— A combien sommes-nous encore du château î demandai-je, touchant le dos de notre cocher,
— A quatre milles, dit-il.
— Dans la splendide automobile qui vient de nous dépasser, fit le professeur, nous n'en aurions pas pour dix minute9. Mais, avec cette respectable berline, nous ne serons pas arrivés avant trois quarts d'heure. Il est vrai que les automobiles sont proscrites au château de Kendale.
— Proscrites?
— Eh I fit-il, mon cher collègue, c'est bien compréhensible : un trop triste souvenir est attaché à ces véhicules.
Je compris à quoi il faisait allusion : l'accident qui, deux ans plus tôt, avait coûté la vie au comte de Kendale. Et il me fut obscurément pénible de songer que cet événement exerçait encore sur AnUope une telle influence...
— Tiens, dit le D r Grûtli, voilà que nous sommes arrêtés.
C'était vrai. Deux ou trois ombres tournaient autour de la berline immobile. A une vingtaine de pas on voyait, découpée dans la nuit d'un*
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Dans cette auberge, nous nous assîmes tous deux près du feu, au bout d'une âpre table de boîa.
D'après les indications de notre cocher, on cousvaraa, dans de grands bols, un lait brûlant, coupé v fortement de wisky. Le cocher, pour sa part.
négligea le lait,
! H s'entretenait en gaélique avec l'aubergiste, sa temme, ses enfants, les quelques buveurs rassemblés là. M. GrûtH écoutait leur conversation avec un visible intérêt. Ce oeltisant était à son affaire. Quant h moi, jamais, jusque-là, je n'avais autant regretté de n'être pas le professeur Ferdinasé Gérard.
Cooyk'
neu, en passant par vvoit ions, m, tout a coup, je tressaillis violemment.
— Ah ! parbleu ! parbleu.
C'était la voix du D r Grûtli. Il m'avait suivi, et, ayant chaussé ses lunettes, était lui aussi en train de regarder, avec un sourire de curiosité satisfaite, l'objet dont la vue venait de me troubler si profondément.
Dans un humble cadre, sous un verre maculé, il y avait une sorte de gravure d'un enfantin coloris, représentant des trèfles formant guirlande. La couronne qu'ils traçaient était séparée en deux parties par une barre surmontée de la harped'Erin. A droite et à gauche, la même inscription était répétée, tracée d'un côté en gaélique, de l'autre — pour mon salut — en anglais.
— Parbleu, parbleu, répéta le docteur.
Et, à mi-voix, avec les signes du contentement. le plus manifeste, il lut :
C'est le lundi du saint jour de Pâques de Tannée H5& que Devorgitta, fille d'Antrim, femme de Turnan O'Ruare, a commis le crime, ayant juste atteint ce jour-là son septième lustre. Qu'une fille d'Antrim atteigne elle aussi son septième lustre le lundi de Pâques, alors, ce jour-là, la faute de Deoorgilla sera rachetée, les deux retentiront 'des trompettes de la délivrance, et la Chaussée des Géants verra, avec la victoire de Pian Mac Coul, la fuite de V envahisseur. ■■■-.:
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villa des Fleurs, m'avait an la date ae sa naissance : 24 avril 1881.
« Dans un mois, vers le 20 avril, m'avait dit, d'autre part, M. Térence, l'Irlande va entrer en lutte contre l'Angleterre. » Ah ! ce jour-là, le lundi de Pâques, une fille d'Antrim aurait atteint son septième lustre ! C'était donc elle, ma petite amie lointaine d'Aix-les-Bains, la maigre fillette brune aux jupes courtes ! C'était donc à elle qu'incombait la formidable gloire d'effacer la honte séculaire de Devorgilla. Ah ! comme maintenant j'étais fier d'elle ! Comme j'étais heureux d'avoir obéi à la voix mystérieuse du souvenir I
M. Grùtli était revenu s'asseoir devant la cheminée.
Cooyk'
— Vous n'êtes pas de mon avis ? Cette prophétie est connue de tous les Irlandais. EJIe est comme leur charte de liberté, comme l'annonce de leur Messie. Les petits-enfants l'apprennent à l'école. Les professeurs du monde entier la commentent dans leurs chaires. De par son ordre, la révolte, dans un mois, va éclater, aussi véritablement, aussi certainement que nous sommes ici, en train de boire du lait coupé de pothen. Et pendant ce temps, que fait-on en Angleterre ? On dort. Cette tonne de fulmi-coton, Downing-Street et Scotland-Yard n'y voient qu'un texte moisi bon tout au plus pour amuser les philologues de notre sorte. Le vice-roi d'Irlande, le chief-secrétaire à Dublin, bien tranquilles, bien carrés dans leurs fauteuils, font des cocottes de papier avec les rapports queleur adresse leur malheureuse police pour leur dénoncer l'insurrection qui s'apprête de tout côté. Curieuse, curieuse chose.
J'avais repris mon calme.
— Curieuse, peut-être, mais pas si paradoxale qu'elle vous paraît, lui dis-je. C'est cette préparation de la rébellion qui, par cela même qu'elle se fait au grand jour, rassure ces messieurs. Vous avez pratiqué, je pense Ed^ar Poe. Rappelez-vous Dupin et la lettre volée. Cette lettre, où était-elle ? Dans un endroit si évident que personne ne s'était avisé de l'y chercher.
— Sans doute avez-vous raison, dit M. Griitli. Puisque ces choses sont, c'est qu'il y a une manière
j.:,: :-c.:y GoOglc
u-jsm» mura», nous sommes libres de disposer de nos jours. Elle, comprend-elle qu'elle n'est pas maîtresse des siens ?... Vraiment, vraiment, quelle situation extraordinaire !
A rémotion qm de tels commentaires dénotaient chez ce chétif savant, on peut deviner quelle était la mienne. Je revivais ce soir de mon enfance, ce soir humide dé Savoie, où Anliope, me quittant, m'avait fait don de la gravure de première communion qui portait à son verso la prophétie du Donegal. Maintenant, je m'abandonnais avec délices aux événements, je faisais un crédit illimité aux mystérieuses forces inconscientes auxquelles je devais de me trouver, à cette heure, sur les routes obscures du Kerry.
Soudain, dans l'auberge, les conversations cessèrent, pour reprendre presque immédiatement, en anglais.
Un homme, haut en couleur, coiffé d'une casquette à carreaux, venait de pénétrer dans la salle. Son manteau caoutchouté était maculé de boue. II jurait en s'ébrouant.
— C'est cette damnée automobile de lord
— Vous trouves «la drôle, fit le nouveau venu» furieux.
— Assez souvent, dit l'aubergiste, lord Arbukle », écrasé nos poules, et vous, John, trouviez cela naturel, et même drôle. Aujourd'hui» il vous a un peu sali. Vous criez. Arrangez-vous avec lui, John. Lord Arbukle est Anglais. Vous aussi, je crois ; oas histoires, John, ne nous intéressent pas.
Ht les rires coururent de nouveau.
— Anglais, Anglais, fit John avec un mauvais sourire, c'est entendu. Et pourtant, je connais quelqu'un qui sera bien heureux d'accepter sa main, a lord Arbukle, et de...
(Ici, une grossièreté saxonne.)
Ua murmure s'entendit dans la salle.
— Vraiment, John 1 Et qui ? dit l'aubergiste.
— Votre comtesse Antiope, parbleu.
Le murmure se fit plus fort. John posa sur sa hanche un point provocateur et ricana :
— Oui, votre comtesse Antiope.
— Tu mens, fit une voix.
C'était notre cocher qui venait d'intervenir. Un frémissement d'aise secoua l'auditoire.
— Je mens ?
— Oui, John, je dis que tu mena, et que tu lé sais.
— Fais attention, Joseph.
— Je n'ai pas à faire attention, John. Je dis quetu mens. Jamais Sa Seigneurie n'épousera un
Cooyk'
— Qu'en dites-vous ? murmura-t-il. Les pauvres arguments dont nous pouvons faire état, dans nos chaires, à l'appui de l'antinomie de ces deux races, que sont-ils auprès de la réalité !
Je ne répondis pas. Un malaise me prenait. Je me rappelais la singulière beauté du jeune homme entrevu tout à l'heure.
Un grand frémissement balancé s'élevait, à notre gauche. La mer était là, tout près, semblait-il, et la nuit nous empêchait de la voir.
Puis, peu à peu, en haut de la montée, une masse sombre se dessina sur le ciel.
— Nous arrivons, dit ,1e cocher.
Et sans qu'il ait eu à les presser, ses chevaux prirent le grand trot.
Une clôture longue, longue, une haie d'aubépine obscure. Une haute grille dont les pointes d'or brillaient sous la lune rousse, et qui s'ouvrit, très vite, la voiture ayant eu à peine h s'arrêter. Maintenant, la berline roulait sans bruit sur une allée sablée, entre les masses pyramidales des grands arbres noirs.
Nous tournâmes tout autour de murailles élevées dans lesquelles, de ci, de là, se découpaient des fenêtres lumineuses. Enfin la voiture fît halte devant un vaste perron à marquise.
Sur la dernière marche de ce perron, éclairé en" plein par un faisceau d'ampoules électriques, un homme en smoking se tenait debout.
' C'était- '""> sorte de colosse, aux cheveux drus et.
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Cooyk'
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ue iui a ueux Kilomètres au cnaieau qu eut; neu ie drame. L'automobile, conduite par le comte de Kendale, suivait la route en corniche, par endroits très étroite, qui domine la grève à environ trois cents pieds. Aux coudes particulièrement pittoresques, une des jeunes femmes descendait pour photographier l'automobile et ses occupants. A un moment, au lieu appelé Carrig-na-curra, ce fut le tour d'Antiope de photographier. Elle descendit, alla s'accoter contre le roc. Plus tard, elle devait ne se souvenir que de ces menus détails. : cherchant, de ses mains arrondies au-dessus du petit carré de vitre pâle ou fuyaient les nuées, à capter la dansante image de l'automobile, elle se sentit gênée par le soleil qui venait de surgir. « Un peu plus à gauche, si c'est possible », dit-elle. Encore une fois, elle ne regardait pas directement l'automobile. Elle ne put pas voir. Ce furent trois cris, trois cris horribles, fondus en un seul, qui lui firent relever la tête. Une seconde, au ras de la route, elle aperçut le capot cabré, les deux pneus gris, tout neufs. Puis, plue rien.
Les pauvres restes d'Edith Stewart, ainsi que ceux du petit Robert, furent déposés, suivant la
Lorsque le petit garçon et la jeune fille eurent été, par un honneur insigne, abrités là, elle, Antiope, sous ses longs voiles de veuve, conduisit par les falaises jusqu'à la gare de Portrush le convoi du comte de Kendale. Elle monta dans le train qui emportait vers les comtés du sud-ouest le cadavre de son mari. Là-bas, ce furent de nouveau les mêmes douloureuses formalités. Les paysans, au bord des haies, regardaient, chapeau bas, passer cette femme en deuil, la maîtresse désormais de la pairie de Kendale. Puis, elle s'installa dang le château. Deux mois plus tard, au moment où éclatait la guerre universelle, les gens du pays virent un vieillard tout blanc, poussé dans une voiture caoutchoutée à travers les pelouses du parc. Le comte d'Antrim était venu rejoindre sa fille. Depuis, ils n'avaient ni l'un ni l'autre quitté Kendale.
J'avars, pauvre fou, pensé revoir Antîope dès le premier soir de mon arrivée à Kendale. Je dus déchanter. Je ne vis même pas son père.
Nous gravîmes, le D r Grûtli et moi, à la suite de l'homme en smoking que notre cocher avait nommé M. Ralph, un escalier d'honneur, très éclairé, avec',
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La porte fut ouverte. Je me trouvai déposé dans la chambre qu'elle commandait, comme une lettre dans sa boîte.
C'était une grande, une très grande pièce. Je vis tout de suite que j'y serais bien. Un valet était entré avec moi dans la chambre.
Il avait déposé ma valise près de la table de toilette.
^- Monsieur avait une malle, dit-il. Elle sera ici demain matin.
J'étais gêné. Mon habit de soirée était dans la malle. Dès cette minute, je souhaitai n'avoir pas à rencontrer Antiope avant le lendemain soir.
Nerveusement, je me mis à déballer mes pauvres petits accessoires de toilette. Devant ce domestique, je souffrais de leur médiocrité, de leur maigre nombre. Que ne s'en allaiUil ! C'eût été à moi de lui en donner l'ordre. S'il restait, c'était évidemment qu'il avait la consigne de rester. ■■■■■■
On frappa à la porte. Le taciturne M. Ralph surgit.
v — M. le comte me charge de l'informer si monsieur le professeur a fait bon voyage, et s'il ne manque rien à monsieur le professeur. Sa Seigneurie sera heureuse de recevoir monsieur le professeur demain matin, à onze heures. -*.«--.: — -
Il s'inclina.
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l'immense fenêtre de la chambre. Un froid très vif pénétra, avec une vivifiante odeur de sapins. Les arbres s'étendaient devant moi, en bandes noires. Ils étaient très près de La fenêtre, car il fallait lever haut les yeux pour apercevoir le ciel rougeatre, où le vent chassait la lune, dans un floconnement de nuages jaunes.
Laissant la fenêtre, je regagnai le milieu de ma chambre. Cette chambre, à quel drame secret de ■ mon cœur devait-elle assister î Quelles mystérieuses conflagrations du cerveau et des sens allaient éclater en spectacle pour ces grands murs noirs? Un cadre doré, d'un travail vénitien, brillait au mur qui me faisait face. Il contenait, enluminée de shamroks gothiques, la prophéfie du Donegal. Je la relus, comme on relit un poème qu'on sait par cœur.
Puis, je songeais que la fumée des trains du sud- Smest avait accumulé, depuis Cork, beaucoup de poossière sur mes mains...
Quand j'eus terminé ma modeste toilette, je sonnai William. Il devait être en sentinelle derrière la porte, car elle s'ouvrit presque immédiatement.
Il me conduisit dans une salle à manger, ronde, exiguë, mais ornée de superbes boiseries de chêne et de glaces biseautées. j.
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Le front du D r Grutli se fronça.
— Ah ! fit-il, d'un air gourmé.
Le colonel le regarda avec un peu d'inquiétude.
— Docteur, dit-il, et vous, monsieur le professeur, il ne faut pas prendre en mal mes paroles. Nous sommes tous ici au même titre, et on ne m'a confié aucun rôle prépondérant. Mais je connais depuis assez longtemps le comte d'Antrim. Vous savez peut-être, d'autre part, que sa santé est fort ébranlée. Il fera son possible pour remplir effectivement auprès de vous ses devoirs d'hôte. Mais ses forces ne sont pas toujours à la hauteur de son désir. 11 m'a donc chargé de le remplacer éventuellement auprès de vous.
— Et nous vous en sommes, d'ores et déjà, reconnaissants, colonel t dis-je.
Le colonel Harvey ma jeta an regard de gratitude.
— Pratiquement, demanda le D* GruUi de sa petite roiz pointue, qu'aurons-nous à faire ?
Le colonel eut un geste de protestation peinée.
— Ce qu'il vous conviendra, docteur, ce qu'il vous conviendra. Si vous ne retirez pas de ce premier entretien l'impression qu'ici vous êtes libres, absolument libres, c'est que je me serai mal exprimé, que j'aurai trahi lea intentions du comte d'Antrim. Travaillez chacun de votre côté, comme bon vous semblera. Vous en aurez tous les moyens, puisque tout doit se passer à ciel ouvert. Nous sommes ici pour dire au monde ce que nous aurons
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nous aura relevées fassent l'objet de rapports d'ensemble, et non de communications adressées «a jour le jour aux journaux des pays que nous représentons ici. Nous sommes des,lîomme6 d'étude, non des journalistes.
— Rien de plus raisonnable, dit le iî r Grûtii sur un ton radouci.
Leur conversation prit alors un tour plus général. Vaguement, j'entendais le colonel faire l'apologie d'Amiet, et le docteur y répondre par un éloge courtois d'Emerson. Je ne les écoutais plus. Une crainte inattendue venait, de surgir dans mon esprit. Je songeais que, depuis vingt ans, Antiope avait pu devenir laide. ^n
Comme le docteur et 1 e colonel continuaient leurs mutuelles politesses, l'homme en smoking que le cacher Joseph avait appelé M. Ralph pénétra dans la salle à manger. Voyant que nous n'avions pas terminé nos alcools, il s'éclipsa discrètement. •>
Le D* Grûtii lança un regard interrogateur au colonel. - - - J '*C
— Ralph, expliqua celui-ci à demi-voix, Ralph Macgregor, l'intendant, l'homme de confiance du comte d'Antrim. Ralph Macgregor s'est engagé en 1914. Il a conquis brillamment en Flandre sa Victoria Ctoss. Vous voyez qu'il ne la porte d'ailleurs pas. Actuellement, il a un grade important dans l'organisation militaire révolutionnaire. Il serait capitaine, ou même major des Volontaires Irlandais, que cela ne m'étonnerait pas. En tout
„„ H . miMCU i B| iiuus tuucnons ici à
an point très intéressant. Nous constatons sur le Tif ce que la politique anglaise vis-à-vis de l'Irlande aura coûté à la cause des Alliés. Si, en 1914, le Home rule avait été appliqué, il y aurait à l'heure actuelle cent mille Ralph Macgregor de plus dans les tranchées de France.
Le colonel se tut : l'intendant venait de rentrer.' H vit nos verres vides.
— Je suis à la disposition de ces messieurs pour tes reconduire, quand ils le désireront, dans leurs appartements, dit-il.
De retour dans ma chambre, il me sembla d'abord que le voyage m'avai* beaucoup fatigué Je me couchai aussitôt. Alors, je m'aperçus que je ■'avais pas à compter sur un sommeil immédiat J'allai à une bibliothèque dont les vitres brillaient dans le coin le plus sombre de la pièce J't pris le premier volume qui me tomba sous la main et regagnai mon lit.
C'était Tristram Shandy. Une demi-heure"' peutêtre, je fus dans l'étrange et délicieux état d'esprit que l'on doit, sous le toit d'une demeure nouvelle à la lecture d'un livre déjà lu.
Les girouettes grinçaient au dehors. Comme j'en étais arrivé au chapitre intitulé : On a beau faire quelqu'un se plaint toujours, elles se turent pour faire place à un nouveau bruit, un bruit régulier, doucement monotone.
C'était la pluie qui commençait à tomber.
J'éteignis l'électricité. Alors, un autre bruit, plus
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/ La première journée que je passai à Kendale A son importance pour la suite de cette histoire. Je suis donc obligé, et je m'en excuse, de transcrire ici, sans discrimination, le détail, heure par heure, de ce qui arriva ce jour-là.
1 Je dormis mal, il faut l'avouer. Quand je m'éveillai, ce fut pour m'étonner de me trouver dans cette chambre, et pour saluer en moi un culte de l'imprévu, somme toute fort sympathique a l'époque où nous vivons. \
Je poussai les volets qui s'en allèrent battre contre le mur. Le parc surgit à mes yeux, avec ses verdures noires sur lesquelles la pluie tissait un voile ondoyant. Au ciel gris, de petits nuages frangés d'or autorisaient l'espoir d'une prochaine éclaircie. Gomme je terminais ma toilette, elle se produisit, et le murmure des gouttières s'arrêta.
Je sonnai William. 11 arriva, apportant mon déjeuner.
— Il n'est pas huit heures, lui dis-je, et ce n'est qu'à onze heures que j'ai l'honneur d'être reçu par M. le comte. D'ici là, j'ai l'intention d'aller me promener un peu dans la campagne.
— Votre Honneur, répondit William, pourrait aller visiter les ruines de l'Abbaye d'Ardfert, construite, voilà bien longtemps, par notre grand saint
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L'évocation d'Antiôpe dans cet appareil eut pour effet de rendre l'assistance tout à fait hostile au Saxon. Celui-ci s'entêtait. Non sans crânerie, il défiait ses interlocuteurs-. Des invectives commençaient à se croiser.
— Hé 1 dit tout à coup, dominant le bruit, la petite voix aigre du D r Grutli, je pense que la capote de notre voiture est enfin baissée. Quand repartons-nous ?
Tout le monde se tut dans la salle. Le coché? Joseph courba la tête.
— A vos ordres. Excellence.
Deux minutes plus tard, nous étions en route, sous la capote baissée qui nous cachait les rares
Je touchai le coude de Joseph :
— Lord Arbukle, dis-je, n'est-ce pas le conducteur de l'automobile qui nous a dépassés tout à l'heure ?
— Oui, grommela-t-il. Mais ce qu'a Bit John est faux, je le jure. Jamais Sa Seigneurie n'épousera lord Arbukle.
— Eh l fit\le docteur sur un petit ton léger, on aurait vu des choses plus déraisonnables. Ce lord Arbukle doit être bien riche, si j'en juge d'après la voiture qu'il conduit. .
- — Jamais, dit Joseph
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reconstruite, soixante ans plus tard, par le comte Jacques de Kendale, sur le produit d'un pari de dix mille livres sterling gagné par ce seigneur à la reins Anne. A cette époque, le domaine qui y était rattaché était dix fois plus étendu qu'aujourd'hui. Depuis, les confiscations et la vie a grande» guides des comtes de Kendale avaient fait leur œuvre. Tel qu'il subsistait, cependant, avec ses dixhuit cents acres de superficie, il restait un perpétuel objet d'envie pour les gros propriétaire» anglais des environs. Ceci en 1014. A partir de cette date, son passage aux mains de la maison d'Antrim n'avait plus guère laissé d'espoir aux Undlords mitoyens de réunir un jour ce domaine' vénérable à leurs fraîches acquisitions.
Déchirant les nuage3, le soleil venait d'apparaître. Le singulier paysage qui m'entourait se mit soudain à rayonner de couleurs humides. Je m'élançais avec allégresse à travers la tendre brise matinale.
Il y avait des chemins creux, disparaissant sous les ronciers en arceaux, au milieu desquels chantaient des chardonnerets, aux plumes gonflées par la plaie récente. Puis, ce furent des champs bornés par des murs de terre sèche, hauts de trois ou quatre pieds, des prairies en pente... Des ruisselete couraient sous les herbes, avec cette hâte que leur donnent les pluies de printemps, et ce murmure frais et saccadé qui n'a aunun rapport avec.
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et à l'est par des fossés assez profonds, il était protégé à l'ouest par l'escarpement même du rocher sur lequel il était bâti.
A ses pieds, à deux cents mètres, c'était la mer, vers laquelle on descendait par des sentiers taillés en lacets dans le roc. La grande houle du large venait mourir sur une plage de sable blanc, le long de laquelle on voyait aller et venir, pas plus gros que des crabes, cinq ou six ramasseurs de varechs. . ! Je regardai le château. Il avait eu beaucoup k souffrir des mutilations presbytériennes. En i649, Cromwell l'avait visité, avec ses mercenaires tondus et ses artilleurs. Il ne reste guère pierresur pierre là où est passé le vieux coquin, ainsi
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La demeure, sous son aspect actuel, avait été reconstruite, soixante ans plus tard, par le comte Jacques de Kendale, but le produit d'un pari de dix mille livres sterling gagné par ce seigneur à la reine Anne. A cette époque, le domaine qui y était rattaché était dix fois plus étendu qu'aujourd'hui. Depuis, les confiscations et la vie a grande» guides des comtes de Kendale avaient fait leur œuvre. Tel qu'il subsistait, cependant, avec ses dixhuit cents acres de superficie, il restait un perpétuel objet d'envie pour les gros propriétaire» anglais des environs. Ceci en 1914. A partir do cette date, son passage aux mains de la maison d'Antrim n'avait plus guère laissé d'espoir aux laudlords mitoyens de réunir un jour ce domainevénérable a leurs fraîches acquisitions.
Déchirant les nuages, le soleil venait d'apparaître. Le singulier paysage qui m'entourait se mit soudain à rayonner de couleurs humides. Je m'élançais avec allégresse à travers la tendre brise matinale.
Il y avait des chemins creux, disparaissant sous les ronciers en arceaux, au milieu œsquels chantaient des chardonnerets, aux plumes gonflées par la plaie récente. Puis, ce furent des champs bornés par des murs de terre sèche, hauts de trois ou quatre pieds, des prairies en pente... Des ruisselais couraient sous le3 herbes, avec cette hâte que lenr donnent les pluies de printemps, et ce murmure frais et saceadé qui n'a auoun rapport avec.;
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iantes, et cet air un peu fou des chevaux qui
yiennent de faire une sottise. ■■*■-■■■ "■"■"•■ "
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Et je bâtais le pas, en proie à une espérance à laquelle se mêlait déjà de l'inquiétude.
Je n'avais pas parcouru cent mètres que, le chen min ayant fait un nouveau coude, je vis venir à moi la silhouette noire d'une femme en costume de cheval. Elle portait d'un air d'ennui sur son bras gauche la traîne de son amazone. De la cravache qu'elle avait à la main droite, elle fustigeait nerveusement au passage les ronces du talus.
Elle poussa un cri de joie en apercevant sa monture.
— Ah I vous voilà, miss Peg.
La jument s'était arrêtée, et, craintive, reniflait.
Sans se hâter, la cravache haute, la cavalière s'avançait. Elle eut un petit mouvement de surprise à découvrir que je n'étais pas l'espèce de paysan auquel elle pouvait s'attendre, dans ce sentier marécageux. En même temps, elle aperçut la boue dont j'étais maculé. Elle en devina l'origine. Elle éclata de -rire.
— Je suis véritablement désolée, monsieur, dé la peine que vous avez prise. Cette miss Peg est
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m avoir ittigeuieiib laïase in luisir iiu^esùiure a ces
examen.
— Français, madama.
Et je lui expliquai brièvement, dout le cas où elle l'eût ignoré, que j'étais l'hôte do comte d'Àntrim.
Ah I fit-elle. Vous êtes à Kendalè.
| Au même instant, la jument fit un écart.
— Mis3 Feg t Eh bien ! voulez-vons avoir la grande bonté, cher monsieur, de tenir cette vilaine bête, pendant que je me mets en selle. Il s'y a pas d'autre façon de la faire rester tranquille.
■i Lestement, elle avait sauté sur la jument Misa
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signe, d'adieu.
Je më mis en devoir de regagner le château. II était plus de .dix heures, et j'avais à me mettre dans une tenue convenable avant de me rendre auprès du comte d'Antrim.
Ma malle m'attendait dans ma chambre." William était en train de la débarrasser de ses cordes. Tandis qu'il s'évertuait» je lui demandai négligemment :
. — La comtesse de Kendale monte à cheval, sans Soute?
— Certes, Votre Honneur, tous les jours.
— Alors, c'est elle, probablement, que j'ai rencontrée ce matin.
Je précisai :
— Avec une jument noire.
.William secoua la tête.
— Non, Votre Honneur, non. La jument de Si Seigneurie est blanche.-
r- Ah ! fis-je. Alors, qui pouvait bien être la
Arbukle, et de m'entretenir de lui avec votre camarade Joseph, gui m'a dit que lord Arbukle n'était pas marié.
' — Joseph a dit vrai, Votre Honneur, lord Arbukle n'est pas marié. Aussi n'estce pas sa femme que vous avez vue ce matin.
— Et qui est-ce, alors î
— Sa mère, Votre Honneur.
Je regardai William de travers.
■— Quel âge a donc lord Arbukle ? demandai-jë sèchement.
— Dans les vingt-six ans, Votre Honneur. Il faut dire que lady Arbukle l'a eu toute jeune : elle s'est mariée à dix-sept ans. N'empêche, qu'aujourd'hui, elle est plus près de ses quarante-cinq ans que je ne le serai jamais, moi, d'avoir mille livres dé rente. Mais, Votre Honneur l'a vue : il est certain qu'on ne lui donnerait pas cet âge. Il y a ici une fermière, la vieille Ketty, qui vient porter le beurre et le fromage. Elle est courbée, et en outre ridée comme une pomme. Eh bien I elle n'a que qua- r rante-huit ans. Trois ans de plus que lady Arbukle» 1 , Des choses pareilles, Votre Honneur, il faut les voir' pour y croire. ™*
Il répéta respectueusement :
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— C'est égal, elle est belle, murmurai-je.
Ainsi, l'heure était venue de paraître devant le comte d'Antrim, l'heure peut-être de revoir Antiope. L'émotion dont je m'attendais à être assailli en cette minute, je m'apercevais avec un étonnement infini qu'elle n'existait pas.
Elle naquit cependant, pour devenir peu à peu très grande, lorsque, guidé par M. Ralph, je pénétrai dans un petit salon, où trois personnes se trouvaient déjà rassemblées.
Il y avait le D* Grûtli, le colonel Harvey, et un petit homme jaune et noir, portant monocle, vêtu d'un complet gris fort élégant, et qui était le baron Idzumi, délégué du Japon.
, Le colonel Harvey nous présenta.
— Ah I monsieur, fit le petit homme dans le français le plus pur, en me serrant la main, je suis bien honoré de vous connaître. J'ai beaucoup d'estime pour vos travaux.
Je souris modestement.
— Oui, murmurai-je en moi-même. Eh bien !
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Mais il continuait :
— Avec Eoïb Mac Neil, vous êtesîe premier celti aant du monde.
D'an geste aimable, j'arrêtai un flot d'éloges qui, — il n'était pas besoin de le regarder beaucoup pour s'en rendre compte, — ne devait guère être du goût du D p Griïtli. Il avait verdi et gardait un silence hargneux.
— Nous ne sommes que quatre ? fis-je, désireux de rompre les chiens.
— Le sénateur Earkhilpedro n'est pas encore arrivé, dit le colonel. Il a tenu à passer par Paris et à s'y arrêter. Un Espagnol qui passe par Paris, vous savez, c'est son retard assuré. Quant au professeur Kenriksen...
Le colonel Harvey se mit à rire.
— Eh bien ?
— Il est vraiment extraordinaire. Il dit qu'il ne veut pas être dérangé dans son travail et s'obstine à ne pas sortir de sa chambre. Dans ces conditions, qu'avait-il besoin de faire le voyage d'Irlande I II aurait pu travailler tout aussi fructueusement en demeurant à Stockholm. Je n'ai pas voulu me charger de l'excuser auprès du comte d'Antrim, j'ai laissé ce soin à M. Ralph.
Précisément, écartant une portière de velours foncé, l'intendant venait de nous apparaître.
— Messieurs, fit-il, de cette voix égale, avare de nuances qui était la sienne, si vous voulez bien...
L'un après l'autre, nous pénétrâmes à ss suite dans la salle d'honneur du château. '
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■ M. Ralph nous conduisit vers cette cheminée, devant laquelle plusieurs fauteuils étaient disposés eu cercle.
■ Dans l'un de ces fauteuils, le plus élevé, un faîf- 1 teuil qui formait ealhèdre, se tenait le comte' d'Àntrim. Je crois bien que partout, en toute cir- ' constance, je l'aurais reconnu, tant il me parut d'abord peu changé. Vêtu de noir, il se tenait très droit, le buste émargeant de l'espèce de boite que faisait une énorme fourrure grise posée sur les deux bras du fauteuil, et retombant sur les jambes et les pieds du comte, qu'elle couvrait complètement. Les cheveux étaient très blancs. Le front chauve, poli comme du buis, reflétait les lueurs dansantes du foyer. Ce ne fut qu'en considérant le vieillard de plus près et avec plus d'attention ■que je m'aperçus de certains ravages : les joues creuses, le nez pincé aux narines, et surtout une tragique asymétrie do la figure, dont la partie ^droite demeurait perpétuellement immobile, Somme figée. La paralysie avait passé par là.
D'un signe de la main gauche, sa main droite restant elle-même morte sous la fourrure, le comte nous invita à nous asseoir.
D'une voix lente, martelée, une voix où l'on devinait sans cesse le plus douloureux des efforts, il parla. Il ne dit que quelques mots.
■ — Messieurs, le colonel Harvey m'a excusé auprès de vous de ne pouvoir être que le triste hôte que voua voyez. J'ai souvent beaucoup souffert de
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de sa voix nette, quasi livresque, le baron Idzumï parla.
— C'est noua, mylord, qui sommes heureux et flers d'être vos hôtes. Vous êtes le symbole vénéré d'an pays que nous aimons.
Il avait cambra èa petite taille, mais sa voix ne allait pas haussée d'un ton.
— Le Japon est, comme la France, l'allié fidèle de la Grande-Bretagne. D'autre part, — et il regarda le colonel Harvey, — nous avons, nous aussi, une doctrine de Monroe qui nous conseille de ne pas nous mêler des affaires européennes : notre champ d'action est suffisamment étendu avec l'Asie. Malgré cela, nous jugeons que l'indépendance de l'Irlande est de ces questions qui intéressent tous les peuples. Aussi, si je suis ici, c'est avec l'espoir d'être - témoin d'événements par lesquels sera effacée une anomalie, une contradiction gênante pour des nations dont la charte de coalition est la liberté des peuples.
Le colonel Harvey sourit.
— Pour moi, dit-il, je ne dirai qu'un mot. Je suis originaire de Baltimore, la grande cité américaine, qui, elle-même, tire son origine de Baltimore, un des plus misérables villages irlandais. Le comte 3'Antrim sait où sont mes sympathies. "
Le D r Gnitli fut plus laconique encore : '•
!— L'Irlande, dit-il, est, après la Suisse, le pays
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de ses lèvres non paralysée.
Mes collègues me regardèrent. D'une voix un peu tremblante, je pris la parole,
— Dans des jours encore plus lugubres que ceux que nous traversons, en 1870, un grand écrivain anglais, un écrivain que les nôtres n'ont jamais cessé de mettre bien haut, Cariyle, se promenait avec l'historien irlandais Lecky. Il lui expliquait les raisons que le monde avait de se réjouir de la défaite de la France. Il lui disait que cette défaite était la chose la plus utile qui fût arrivée dans' l'univers depuis qu'il y était, et que cela lui rappelait comment Satan, s'avançant en soufflant le blasphème et le feu de l'enfer, saint Michel, de quelques coups de son épée étincelante, abattit le monstre dans la poussière. Or, commentant cette opinion dont le moins qu'on puisse dire est qu'elle était légère, Lecky écrivit : n Je suis un peu sceptique sur la ressemblance entre saint Michel et le eomte Bismarck... En Irlande nous sommes passionnément Français, — partie parce que nous pensons nous-mêmes comme les Français, — partie & cause de la brigade irlandaise qui, au dix-huitième siècle, se battit pour la France, — et partie parce que les Anglais sont de l'opinion opposûe. * J'aime à croire, Mylord et messieurs, que, depuis 1870, les Anglais ont eu le temps de modifier leur ♦pinion sur ce point. Mais les français, eux, feraient injustes, si, entre l'Anglais Cariyle et l'Ir- ■ landais Lecky, ils n'établissaient pas de différence.
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ne vouions pas abuser davantage de vos instants. Le comte fit un geste.
— J'espère, messieurs, que vous voudrez bien me faire l'honneur d'accepter de dîner oe soir à ma table.
Nous nous inclinâmes.
— Je vous remercie. Nous souhaitons tous que le professeur Henriksen trouve le temps d'être des nôtres. Pouvez-vous vous charger de lui transmettre mon invitation, colonel ? Ou bien est- il préférable que je la lui fasse tenir jdirectemeni par écrit î
Le colonel Harvey sourit.
: — C'est peut-être préférable, dit-il.
— C'est entendu. Au revoir donc, messieurs, a ce soir.
Se ravisant, il nous arrêta d'un geste.
' — Inutile d'ajouter oue si l'un de vous avait a m'entretenir en particulier, je serais à son entière disposition.
C'était ce que j'attendais.
Passant le dernier devant lui pour lui perrer la main, je m'arrêtai.
— J'aurais précisément à solliciter de voua la' faveur de deux minutes d'entretien, Mylord.
■ — Mais, tout de suite, dit-il ; Ralph, reconduisez bas messieurs. Restez, restez, monsieur. Gérard, aSseyez-vous. —
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ne sa main vanae, le comte a aiiu-iiii avait pris ma main. Un éclair passa dans ses yeux pâles.
— Vos paroles de tout à l'heure m'ont été au cœur, murmura-t-il, merci.
— Mylord, balbutiai-je.
— Vous avez a me parler ? demanda-t-il très doucement.
Je ne répondis pas. Je regardai M. Rai oh qui, les visiteurs une fois raccom pagnes, était revenu auprès de son maître. Il se tenait debout, indifférant et froid, à côté du fauteuil.
Le comte d'Antrim vit mon regard.
— Ralph ne me quitte jamais, dit-il, c'est un autre moi-môme. Si vous le désirez, cependant...
Je protestai d'un geste. Je ne tenais pas à me faire, d'emblée, un ennemi de cet homme taciturne.
— Mylord, dis-je, affermissant ma voix, si je me suis permis de rester auprès de vous, c'est pour; vous rappeler un souvenir.
Il me regarda avec surprise.
— Un souvenir ?
— Oui, un souvenir, Mylord. Nous nous sommes déjà vus. J'étais, en 1894, à Aix-les-Bains, en sep-tembre, dans le parc de la villa des Fleurs.
Il parut, une seconde, réfléchir.
— J'y étais, effectivement, répondit-il. Maïs voua deviez, à cette date, être bien jeune, monsieur Gérard.
— Je l'étais, en effet, Mylord. J'avais à peu" près l'âge de la comtesse Antiope, avec laquelle, tout un
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vey en se levant, et nous l'imitâmes, Mylord, nous ne voulons pas abuser davantage de vos instants. Le comte fit un geste.
— J'espère, messieurs, que vous voudrez bien me faire l'honneur d'accepter de dîner oe soir a ma table.
Nous nous inclinâmes.
— Je vous remercie. Nous souhaitons tous que le professeur Henriksen trouve le temps d'être des nôtres. Pouvez-vous vous charger de lui transmettre mon invitation, colonel ? Ou bien est-il préférable que je la lui fasse tenir directement par écrit ï
Le colonel Harvey sourit.
; — C'est peut-être préférable, dit-il,
— C'est entendu. Au revoir donc, messieurs, à ce soir.
Se ravisant, il nous arrêta d'un geste.
' — Inutile d'ajouter que si l'un de vous avait à m'entretenir en particulier, je serais à son entière disposition.
C'était ce que j'attendais.
Passant le dernier devant lui pour lui serrer la main, je m'arrêtai.
— J'aurais précisément à solliciter de vous la' faveur de deux minutes d'entretien, Mylord.
— Mais, tout de suite, dit-il ; Ralph, reconduisez oes messieurs. Restez, restée, monsieur. Gérard, asseyez-vous. ■-■■-■■■■-
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De sa main valide, le cpmte d'Antrim avait pris ou main. Un éclair passa dans ses yeux pâles.
— Vos paroles de tout à l'heure m'ont été au cœur, murmura- t-il, merci.
— Mylord, balbutiai-je.
— Vous avez à me parler î demanda-t-il très doucement.
Je ne répondis pas. Je regardai M. Ralph qui, les visiteurs une fois raccompagnés, était revenu auprès de son maître. Il se tenait debout, indifférant et froid, à côté du fauteuil.
Le comte d'Antrim vit mon regard.
— Ralph ne me quitte jamais, dit-il, c'est un autre moi-même. Si vous le désirez, cependant...
Je protestai d'un geste. Je ne tenais pas à me faire, d'emblée, un ennemi de cet homme taciturne.
— Mylord, dis-je, affermissant ma voix, si je me suis permis de rester auprès de vous, c'est pôuç vous rappeler un souvenir.
Il me regarda avec surprise.
— Un souvenir ?
— Oui, un souvenir, Mylord. Nous nous sommes déjà vus. J'étais, en 1894, à Aix-les-Bains, en septembre, dans le parc de la villa des Fleurs.
Il parut, une seconde, réfléchir.
— J'y étais, effectivement, répondit-il. Maïs vous" deviez, à cette date, être bien jeune, monsieur Gérard.
^ — Je l'étais, en effet, Mylord. J'avais à peu près l'âge de la comtesse Antiope, avec laquelle, tont un
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Kendale qui, vingt ans avant le colonel Harvey, m*a présenté a vous.
Il me regarda, hochant la tête.
— Vous avez fait du chemin, au cours de ces vingt ans, monsieur, dit-il.
i Je rougis jusqu'aux oreilles. Il n'y prit pas garde. Il était tout occupé à rassembler de lointains, de lointains souvenirs.
— Oui, dit- il enfin, avec effort, je me rappelle. Je crois que je me rappelle. Le petit Gérard, un" enfant, avec une vieille dame en noir, que les incartades d'Antiope effrayaient si fort. Je me rappelle. ,Mon Dieu ! Mon Dieu 1
. Je le regardai respectueusement.
— J'ai appris avec douleur, lui dis-je, en arrivant ici, le grand malheur qui a frappé la comtesse de Kendale. ...... - -*%:■:■, . j
. . Il répéta :
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— ±Jiie aine avec noua ce soir, u'est son roie de maîtresse de maison, et elle n'y saurait manquer, car vous le savez, monsieur, c'est son hospitalité que vous recevez ici, que j'y reçois moi-même. Mais peut-être auparavant, seriez-vous heureux... ; Il était visiblement ému par l'évocation brutale 3e ce passé. M. Ralph s'approcha et lui toucha, l'épaule.
■* — Je ferai remarquer à Sa Seigneurie qu'il n'est pas raisonnable de se fatiguer aussi longtemps.
— J'ai fini, Ralph. J'ai fini. Mais ce que vient dé me dire M. Gérard est si inattendu, si extraordinaire. Je reviens à ma question, cher monsieur. Bans doute désiriez-vous, avant le dîner, revois votre amie d'enfance ?
— J'en serais heureux au possible, MylorôT.
— Eh bien, mais c'est tout naturel. Antiôpe monte chaque jour à cheval, après le déjeuner.
' Elle rentre vers quatre heures. A cinq heures, si vous voulez, on ira vous chercher pour vous con-* (luire auprès d'elle.
, PenHant le déjeuner, je n'écoutais que" bieff 'distraitement les propos, d'ailleurs pleins d'intérêt, 'qui furent échangés entre le colonel Harvey et le baron Idzumi concernant le statut des Japonais Ue la Californie. Comme je rentrais dans ma chambre, j'y trouvai William qui était en train
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s'était pas haussée d'un ton.
— Le Japon est, comme la France, l'allié fidèle de la Grande-Bretagne. D'autre part, — et il regarda le colonel Harvey, — nous avons, nous aussi, une doctrine de Monroe qui nous conseille de ne pas nous mêler des affaires européennes : notre champ d'action est suffisamment étendu avec l'Asie. Malgré cela, nous jugeons que l'indépendance de l'Irlande est de ces questions qui intéressent tous les peuples. Aussi, si je suis ici, c'est avec l'espoir d'être - témoin d'événements par lesquels sera effacée une anomalie, une contradiction gênante pour des nations dont la charte de eoalition est la liberté des peuples.
Le colonel Harvey sourit. ■•
— Pour moi, dit-il, je ne dirai qu'un mot. Je suis originaire de Baltimore, la grande cité américaine, qui, elle-même, tire son origine de Baltimore, un des plus misérables villages irlandais. Le comte [d'Antrim sait où sont mes sympathies. "
Le D r Grùtli fut plus laconique encore : '
!— L'Irlande, jlit-il, est, après la Suisse, le pays,
aï GoogIc
Mes collègues me regardèrent. D'une m un peu tremblante, je pris la parole,
— Dans des jours encore plus lugubres que aeux que nous traversons, en 1870, un grand écrirai» anglais, un écrivain que les nôtres n'ont jamais cessé de mettre bien haut, Carlyle, se promenait avec l'historien irlandais Lecky. Il lui expliquait les raisons que le monde avait de se réjouir de la' défaite de la France. Il lui disait que cette défaite était la chose la plus utile qui fût arrivée danS l'univers depuis qu'il y était, et que cela lui rappelait comment Satan, s'avançant en soufflant le blasphème et le feu de l'enfer, saint Michel, de quelques coups de son épée étincelante, abattit le monstre dans la poussière. Or, commentant cette opinion dont le moins qu'on puisse dire est qu'elle était légère, Lecky écrivit : n Je suis un peu sceptique sur la ressemblance entre saint Michel et le eomte Bismarck... En Irlande nous sommes passionnément Français, — partie parce que nous pensons nous-mêmes comme les Français, — partie a cause de la brigade irlandaise qui, au dix-huitième siècle, se battit pour la France, — et partie parce que les Anglais sont de l'opinion opposée. ■ J'aime à croire, Mylord et messieurs, que, depuis 4870, les Anglais ont eu le temps de modifier leur «pinion sur ce point. Mais les Français, eux, itéraient injustes, si, entre l'Anglais Carlyle et l'Ir- ■ landais Lecky, ils n'établissaient pas de différence.
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— J'espère, messieurs, que vous voudrez bien me faire l'honneur d'accepter de dîner oe eoir à ma. table.
Nous nous inclinâmes.
— Je vous remercie. Nous souhaitons tous que le professeur Hcnrikscn trouve le temps d'être des nôtres. Pouvez-vous vous charger de lui transmettre mon invitation, colonel ? Ou bien est-il préférable que je la lui fasse tenir directement par écril 1
Le colonel Harvey sourit.
, — C'est peut-être préférable, dit-il,
— C'est entendu. Au revoir donc, messieurs, à ce soir.
Se ravisant, il nous arrêta d'un geste.
— Inutile d'ajouter que si l'un de vous avait a' m'entretenir en particulier, je serais à son entière disposition.
C'était ce que j'attendais.
Passant le dernier devant lui pour lui serrer la main, je m'arrêtai.
— J'aurais précisément à solliciter de vous la" faveur de deux minutes d'entretien, Mylord.
— Mais, tout de suite, dit-il ; Ralph, reconduises . ces messieurs. Restez, restez, monsieur Gérard» ' agseyez-vous. " ■ ■
Cooyk'
— Vos paroles de tout à l'heure m'ont été au cœur, murmura-t-il, merci.
— Mylord, balbutiai-je.
— Voua avez à me parler ? demanda-t-il très doucement.
Je ne répondis pas. Je regardai M. Ralph qui, les visiteurs une fois raccompagnés, était revenu auprès de son maître. Il se tenait debout, indifférant et froid, à côté du fauteuil.
Le comte d'Antrim vit mon regard,
— Ralph ne me quitte jamais, dit-il, c'est un autre moi-même. Si vous le désirez, cependant...
Je protestai d'un geste. Je ne tenais pas à me faire, d'emblée, un ennemi de cet homme taciturne.
— Mylord, dis-je, affermissant ma voix, si je me suis permis de rester auprès de vous, c'est pour: vous rappeler un souvenir.
II me regarda avec surprise.
— Un souvenir 1
— Oui, un souvenir, Mylord. Nous nous sommes déjà vus. J'étais, en 1894, à Aix-les-Batns, en sep-. tembre, dans le parc de la villa des Fleurs.
Il parut, une seconde, réfléchir.
— J'y étais, effectivement, répondit-il. Maisvoii3 deviez, à cette date, être bien jeune, monsieur Gérard.
— Je l'étais, en effet, Mylord. J'avais à peu près l'âge de la comtesse Antiope, avec laquelle, tout un
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comte d'Antrim.
Un travail, pénible s'il en fut, avait l'air 3é se faire dans sa tête. Il était visible qu'il cherchait à se souvenir de moi. Il était trop naturel, par ailleurs, qu'il m'eût oublié. *~ . — Antiope, vous avez connu Antiôpe, répéta-t-il. ' — Oui, Mylord. Et c'est même la comtesse de Kendale qui, vingt ans avant le colonel Harvey, m'a présenté à vous.
Il me regarda, hochant la tête. ,
— Vous avez fait du chemin, au cours de ces vingt ans, monsieur, dit-il.
\ Je rougis jusqu'aux oreilles. Il n'y prit pas gardé. 'Il était tout occupé à rassembler de lointains, de lointains souvenirs.
— Oui, dit-il/enfin, avec effort, je me rappelle. Je crois que je me rappelle. Le petit Gérard, un' enfant, avec une vieille dame en noir, que les incartades d'Antiope effrayaient si fort. Je me rappelle. Mon Dieu I Mon Dieu I
. Je le regardai respectueusement.
— J'ai appris avec douleur, lui dîs-je, en ârri- Vant ici, le grand malheur qui a frappé la comtesse #e Kendale. , ... - ~* ;■■-■■ ■
Il répéta: " '
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car vous le savez, monsieur, c'est son hospitalité que vous recevez ici, que j'y reçois moi-même. Mais peut-être auparavant, seriez-vous heureux... ■ Il était visiblement ému par l'évocation brutale 3e ce passé. M. Ralph s'approcha et lui toucha, l'épaule.
» — Je ferai remarquer à Sa Seigneurie qu'il n'es* pas raisonnable de se fatiguer aussi longtemps.
— J'ai fini, Ralph. J'ai fini. Mais ce que vient dé îne dire M. Gérard est si inattendu, si extraordinaire. Je reviens à ma question, cher monsieur. Sans doute désiriez-vous, avant le dîner, revois votre amie d'enfance 7
— J'en serais heureux au possible, Mylord.
— Eh bien, mais c'est tout naturel. Antîôpe monte chaque jour à cheval, après le déjeuner.
' Elle rentre vers quatre heures. A cinq heures, si vous voulez, on ira vous chercher pour; vous con-* ctuire auprès d'elle.
, Pendant le déjeuner, je n'écoutais que" bien 1 'distraitement les propos, d"ailleurs pleins d'intérêt, 'qui furent échangés entre le colonel Harvey et le baron Idzumi concernant le statut des Japonais 'de la Californie. Comme je rentrais dans ma chambre, j'y trouvai William qui était en train
Cooyk'
s'il ne veut pas aussi ma table de toilette.
— Pour cela, non, Votre Honneur, répondit William, soulagé d'un grand poids, 11 n'en a qu'après
les tables rondes.
Je passai le reste de l'après-midi à essayer de continuer la lecture de Tristram Shandy.
A cinq heures, on frappa à ma porte. M. Ralph parut.
— Madame la comtesse, dit-il, attend monsieur le processeur.
Cooyk'
KENDALE (Suite)
Le jour de la fin septembre 1804 où j'avais quitté Anticipe, le soleil était en train de mourir. C'était au bord du lac, près de l'embarcadère des vapeurs qui mènent les touristes 4 Hautecombe. Plus tard,' lisant Raphaël, j'ai essayé avec obstination d'y retrouver cet endroit, mais sans y parvenir de façon bien irréfutable : les lyriques ont dans l'âme tant d'imprécision I
De grands arbres, aux feuilles à peines roussies,* étaient si près de l'onde que la retombée de leurs branches y baignait, composant au-dessus du petit couloir d'eau une belle voûte bleuâtre, où les derniers rayons du soleil perçaient de mouvantes lucarnes d'or.
C'était à ce soleil de Savoie que je songeais maintenant, en suivant derrière M. Ralph le corridor qui me menait, après vingt années, vers l'image de mon enfance. Une sorte d'allégresse mystérieuse me soulevait. J'allais revoir Antiope, la revoir à la même heure que je l'avais quittée. Chaque fois que je passais devant une des hautes fenêtres du cor-
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Il surgissait tour à tour et disparaissait derrière des nuées tumultueuses, au bas desquelles la nuit plaquait déjà ses ombres violettes. Le murmure de l'Océan pénétrait dans le château. La minute était austère et pleine de recueillement.
Parvenu devant une porte à double battant qui disparaissait sous une tenture de velours sombre, M. Ralph frappa.
Une femme de chambre vint nous ouvrir. Ils échangèrent tous deux un signe, après quoi la femme de chambre s'effaça pour me laisser entrer.
Ayant traversé un salon très simple, je ma trouvai dans la chambre de la comtesse de Kendale. ,
Je vis aussitôt Antiope, et ne vis qu'elle. Agenouillée à terre, elle était occupée à déposer des étiquettes blanches sur des paquets cousus dans de la toile brune.
J'étais resté sur le seuil de la porte. Elle se releva, vint a moi, me tendit la main.
— Je sui3 heureuse de vous revoir, monsieur, fit-elle simplement.
Et, m'ayant fait asseoir, elle ma dit :
— Excusez-moi. J'étais en train de préparer ces paquets, des colis contenant quelques douceurs, et que nous envoyons aux jeunes gens du comté qui sont là-bas, dans les tranchées de France.
J'eus un geste pour signifier que je serais désolé «de l'interrompre dans une telle besogne. - ■
"S. — Non, non, dit-elle. J'avaU terminé. Il n'y a
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partir avant que j'aie relevé la liste de leurs destinataires.
Elle aidait la servante à se charger des petits colis. Pendant qu'elle s'occupait ainsi, indifférente à ma présence, j'eus le loisir de la regarder.
Une des pages les plus achevées du Jardin de Bérénice est consacrée au trouble qu'on éprouve a retrouver devenue femme celle que l'on a connue enfant, à rechercher, son sourire, ses gestes, à reconnaître dans la grâce feutrée de la trentième année les façons brusques et un peu sauvages de la douze ou treizième. C'était au spectacle de cette transformation que j'étais à présent convié. Si attendu fût-il pour moi, il était empreint d'un sens si profond du transitoire et de l'éphémère que je sentis mes yeux s'emplir de larmes et mes mains trembler.
Alors, j'aperçus celles d* Antiope, et j'eus l'ineffable bonheur de constater que, sur les petits paquets de toile brune, elles tremblaient elles aussi. Je compris que je n'avais jamais eu qu'une crainte, celle de retrouver Antiope indifférente. Une Antiope douloureuse et meurtrie par la vie répondait mieux aux calculs poseurs de mon .
égoïsme passionné. ~~ï.
La nuit commençait à entrer dans la. chambre, ainsi que la clameur de plus en plus forte de l'Océan. La servante sortit, chargée de paquets, et j je restai seul avec la comtesse de Kendale..
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Dunmore au tieu d'être à Kendale, je vous montrerais quelque chose, quelque chose h quoi je tiens beaucoup, quelque chose qui est resté là-bas, dans un des tiroirs de mon secrétaire. lies déménagements, vous savez !... On oublie souvent les objets -qui vous sont le plus précieux.
— Un objet qui vous est précieux ?
— Oui, une liste sur laquelle il y a écrit :
F. Gérard, f franc.
— Ah ! ns-je, vous vous souvenez de ceJa. ,
— Ce franc, dit-elle, est entré dans la composition du petit pécule d'émigration destiné à une pauvre famille de fermiers catholiques de l'Ufster, que leur propriétaire avait expulsés. Ils sont partis pour l'Amérique. Nous leur avions remis cent
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la villa des Fleurs, dis-je, et de cette promenade que nous fîmes, un jour, aux gorges du Sierrox 1 Elle eut un geste vague.
— La dame en noir qui vous accompagnait, ditelle, vit-elle toujours?
— Ma grand'mère ? Non. Elle est morte.
— Ah ! fit-elle.
Julien Sorel se jure de saisir, dans un délai déterminé, la triste main pendante de M™ de Rénal. Je m'étais juré, moi, d'appeler dès notre première entrevue par son prénom la comtesse de Kendale. De toute ma volonté, je m'y efforçais — je ne pouvais y parvenir.
— Je me rappelle cette pauvre pièco de vingt ' sous, dis-je enfin. Et vous, vous souvenez-vous de ce que voua m'avez donné, le soir où nous nous quittâmes ?
■ Elle ne répondit pas. Evidemment, oe souvenir n'était plus dans sa mémoire. " l
— Vous souvenez-vous ? insisfaî-je, impitoyable. Elle eut un murmure qui était presque un
gémissement :
— Il y a si longtemps... Et tant de choses, tant 'de choses depuis se sont passées.
,■ — Une gravure, dis-je, vous m'avez donné une gravure de votre première communion. Et, au dos
li aussi longues, u aussi Bavantes p rem eui talions que les miennes pour aboutir à un tel silence 1
Ce fut Antiops, la première, qui le rompit.
Sa voix me parut plus douce. Le petit démon ■d'Aix-1 es-Bains s'était-il donc évanoui ?
— Je suis heureuse, dit-elle, de vous revoir.
— Vous ne m'avez pas oublié ? demandai-je.
Je vis ses mains se raidir sur les accoudoirs du
fauteuil.
— Si nous étions, répondit-elle lentement, à Dunmore au lieu d'être à Kendale, je vous montrerais quelque chose, quelque chose s quoi je tiens beaucoup, quelque chose qui est resté là-bas, dans un des tiroirs de mon secrétaire. Les déménagements, vous savez !... On oublie souvent les objets •qui vous sont le plus précieux.
— Un objet qui vous est précieux?
— Oui, une liste sur laquelle il y- a écrit : F. Gérard, 1 frajic.
— Ah t fis-je, vous vous souvenez de cela. ,
— Ce franc, dit-elle, est entré dans la composition du petit pécule d'émigration destiné à une pauvre famille de fermiers catholiques de l'Ulster, que leur propriétaire avait expulsés. Ils sont partis pour l'Amérique. Nous leur avions remis cent
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aidés. Bientôt, vous allez faire pour nous plus encore, beaucoup plus.
— Vous vous souvenez du parc, et du lac, et de
la villa des Fleurs, dis-je, et de cette promenade que nous fîmes, un jour, aux gorges du Sierrozî Elle eut un geste vague.
— La dame en noir qui vous accompagnait, ditelle, vit-elle toujours?
— Ma grand'mère ? Non. Elle est morte.
— Ah ! fit-elle.
Julien Sorel se jure de saisir, dans un délai déterminé, la triste main pendante de M™" de Rénal. Je m'étais juré, moi, d'appeler dès notre première entrevue par son prénom la comtesse de Kendale. De toute ma volonté, je m'y efforçais — je ne pouvais y parvenir.
— Je me rappelle cette pauvre pièce de vingt sous, dis-je enfin. Et vous, vous souvenez-vous de ce que voua m'avez donné, le soir où nous nous quittâmes ?
■ Elle ne répondit pas. Evidemment, ce souvenir ■n'était plus dans sa mémoire.
— Vous souvenez-vous ? insisfai-je, impitoyable. Elle eut un murmure qui était presque un '
gémissement : ■
— Il y a si longtemps... Et tant de choses, tant de choses depuis se sont passées.
,. — Une gravure, dis-je, vous m'avez donné une gravure de votre première communion. Et, au dos
Jigiwjay GoOglc
Cooyk'
surprise, se sentant vue, se raïaii sur son lauieuu pour essayer de recouvrer une contenance désinvolte. Mais déjà j'avais aperçu la crispation de sa bouche. Que cette femme avait dû souffrir I Je songeai à son père : quelques heures plus tôt, la. même contraction m'était apparue sur la face ravagée du comte d'Antrim. Une immense pitié mêlée de respect m'envahit, à l'égard de ces deux êtres, qui sentaient peser, se résumer en eux les souffrances, les aspirations de vingt générations opprimées. Je compris les angoisses qui devaient l'un et l'autre les étreindre, à mesure qu'à pas majestueux se rapprochait l'échéance fixée par la prophétie du Donegal : Si une fille d'Antrim atteint son septième lustre le lundi de Pâques, ce jour-là verra la débâcle de renvakisseur, le salut d'Erin, ton salut, Irlande bien-aimée.
Cette prophétie du Donegal I... La légende s'accordait depuis de longs siècles avec les travaux des érudits pour l'attribuer à l'astrologue Merlin. Or, n'était-ce pas ce Merlin qui avait prédit, vers le même temps où les premiers Saxons venaient polluer l'Irlande, qu'un aigle prendrait son vol de la Bretagne et passerait les Pyrénées accompagné d'un vol infini d'étoûrneaux... Et, en 1368, Bertrand Duguesclin était venu, et s'en était allé faire massacrer en Espagne, au compte de Henri de Transtamare, les hordes des Grandes Compa»
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lions g£nés par ce silence que nous n'a l'un ni l'autre la force do bannir. Les minutes passaient, lentes, plus lentes que je ne les ai jamais connues... La pendule qui battait dans-Fomfere me paraissait ralentir de plus en plus son balancement. Il fallait un fait du dehors pour nous arrache?, Antiope et moi, à cette torpeur, plus révéfrttrice de nos sentiments réciproques que le plus .dénudé des aveux. Ce fait se produisit.
- On frappa à la porte.
i C'était la femme de chambre. Antiope donna un ordre. L'électricité, brutale et bleue, jaillit. ' Sur un plateau, Jenny apportait une lettre, dont s'empara la comtesse de Kendale.
'• — Il y a une réponse, murmura la fcmmQ de chambre.
Antiope avait déchiré l'enveloppe ; elle lisait.
Je ne la quittai pas des yeux. Elle avait commencé sa lecture d'un air distrait. Elle la continua avec un léger mouvement de surprise. Il y avait maintenant dan3 son regard do l'ironie.
— C'est Ralph qui a apporté cette lettre t demanda-t-eîle.
; La. servante fit un signe affirmatif et dit : * — Il est là, dans le petit salon. Faut-il le faire «tfrer?
ijs- Attendez que je voua le dise, fit Antiope.
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— Ah I fis- je avec assez d'embarras, cette lettre est de lady Arbukle ?'
— D'elle-même, répondit Antiope, avec" une sécheresse qui me frappa.
Elle reprit. . ^
— Je devais aller demain prendre le thé au château de Clare, chez lady Arbukle. Elle me rappelle son invitation, et demande en même temps si vous consentiriez à m'accompagner. « M. Gérard, écritelle, m'a -rendu fort aimablement le service d'arrêter ce matin ma jument, qui m'avait faussé compagnie de la façon la plus impolie du monde. *
— Tai fait ce que n'importe qui aurait fait, dis-je. Je ne savais pas que cette dame était lady Arbukle. Elle ne s'est, même pas fait connaître.
— Vous aurez dû apprendre son nom depuis, dit Antiope, car, si j'ai bonne mémoire, c'est vous qui avez été le premierà le prononcer.
Je me mordis les lèvres. La comtesse de Rendais sourit.
— Dois-je répondre que vous acceptez son invitation ? demanda-t-elle.
— Je ne ferai rien, répandis-je, à mon tour d'un ton sec, pour vous imposer, madame, ma compagnie.
t-- Vous acceptez, dit-elle doucement.
nau sepi neures ; je me souvins ujjjJurLuuameui que le dîner était pour huit heures.
— Permettez-moi, madame, de me retirer, dis-je.
E)le me tendit sa main, que je baisai.
Un chemin sablé laissait à gauche la route de Tralee pour se diriger vers l'Océan. Il filait, en chaussée, au milieu de prairies marécageuses, parsemées de petits étangs d'un vert plus sombre, sur lesquels des patrouilles d'oiseaux sauvages flottaient avec gravité.
— Nous ne sommes plus qu'à un mille du château de Clare, dit Antiope. Nous aurons peut-être, en hâtant le pas, la chance d'arriver avant l'averse.
La pluie menaçait, en effet. Le temps, qui s'était, au début de la journée, montré clément au point que nous avions décidé de nous rendre a pied chez Lady Arbukle, le temps venait subitement de s'assombrir.
1 ,— Si nous étions venus à cheval, comme je, vous
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— il serait peut-être imprudent ae ma part de m'y essayer, répliquai-je. Certains mouvements violents me sont interdits, à cause de ma blessure.
— Ah I dit Antiope, vous avez été blessé, pendant la guerre î
— Oui,
— Alors, excusez-moi.
■î-; Je ne vois pas réellement en quoi..., cbmmençai-je.
— Non, non, dit-elle. Excusez-moi. Il me semble que j'aurais dû savoir.
Il y eut un de ces instants de silence redoutable et délicieux que je fus libre d'interpréterà mon gré. Entre nous, de tels instants semblaient destinés à devenir non l'exception, mais la règle. Déjà, la veille, au cours de la soirée qui s'était prolongée assez tard dans la nuit après que le comte d'Anlrim se fût retiré, nous étions restés ainsi, l'un et l'autre, sans parler, assis devant la cheminée, à voir s'écrouler les bûches sur le tapis de velours blanc et cerise des cendres, tandis que les membres de la commission de contrôle, un peu excités par le Champagne, écoutaient, avec des exclamations de surprise, une extraordinaire histoire contée par le professeur Henriksen. Celui-ci, gnome lippu et broussailleux, à souliers plats et à chaussettes blanches, disait comment il avait eu en sa possession, dès le début d'août 1914, le plan général de la ,
Cooyk'
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contraster plus complètement avec le château, — assez austère, il faut le dire, — de Kendale. ■ ■■<
Notre petite route conduisait droit à la grille du parc. Nous n'eu étions plus à cinq cents mètres.
Alors, Antiope, ralentissant sa marche, se mit à sourire.
— Nous n'avons guère parlé, dit-elle, au cours de cette promenade, et pas du tout des amis chez lesquels sous nous rendons. Or, vous tiendriez peut-être à avoir sur eux ce minimum de détails qui nous permet de franchir avec quiétude un seuil nouveau... Mais, peut-être aussi, ces détails, vous les a-t-on procurés déjà ?
La raillerie du ton était certaine, maïs si certaine aussi sa douceur que je pris, cette fois, le parti de rire.
— Je dois, dis-je, aux prévenances de M. Ralph, un valet de chambre qui a toutes les qualités du véritable confident...
Antiope leva les yeux au ciel avec une expression d'effarement comique.
— William, n'est-ce pas? fit-elle. Ah ! le brave garçon 1 Mais vraiment, comme on dit chez vous, il n'a pas inventé la poudre.
— Ge n'est pas son métier, dis-je. En revanche, il ne m'a jamais marchandé les renseignements que sa discrétion lui permettait de me donner...- >
— Sa discrétion I fit Antiope avec un sourire.- "■
— Et que la mienne, achevai-je, me permettait
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Arbukle, qui ne le cache d'ailleurs pas ?
— Naturellement, fis-je, il me l'a dit : quarantecinq ans.
— Eh I eh I fit-elle, c'est à peu près cela.
Elle s'était arrêtée devant une haie, et attirait a 'elle la branche épineuse d'un mûrier pour y cueillir une fleur blanche.
Sans se retourner, sur un ton calme, trop calme, elle me demanda :
■ — C'est tout ce que vous a dit William ?
— Il m'a donné également quelques détails sur les bruits qui courent dans le pays au sujet .de la fortune de Lord Arbukle.
S — Il ne vous a rien dit d'autre î .■ — William, fis-je, pesant mes mots, më paraît le plus honnête garçon, le plus dévoué à ses inaîtres. J'aurais jugé indigne de le pousser à commettre à leur sujet une indiscrétion.
V— Eh bien ? fit-elle.
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— A un projet a union encre vous ei Liora Arbukle, fls-je poliment
, Elle avait éclaté de rire, mais, continuant à maintenir entre ses doigts la branche du mûrier, elle ne s'était toujours pas retournée.
— Ah 1 dit-elle enfin, quelle grotesque histoire 1 Ce pauvre petit Reginald I Mais savez-vous qu'il y a exactement entre lui et moi la même différence d'âge qui existe entre moi et Lady Flora? Votre
" William aurait bien pu vous le faire remarquer,
— Madame, fis-je, — et c'était la première fois de la journée que j'usais d'un vocable aussi cérémonieux, — madame, permettez-moi de vous répéter respectueusement que William n'a rien à voir dans cette affaire.
Et je lui fis le récit de la scène qui s'était déroulée, le soir de mon arrivée, dans l'auberge.
; Elle écouta avec beaucoup d'attention. Quand , j'eus terminé :
, — On ne peut pas empêcher les gens de parler, se borna-t-elle à dire. Mais si vous saviez comme ce que vous me racontez est drôle. Pauvre petit Reginald ! Non, vous ne comprenez pas, vous ne pouvez comprendre... Quand vous l'aurez vu, peutêtre, alors...
■, Elle me posa la main sur le bras.
/ — Tenez, le voici justement qui vient à notre. rencontre.
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blonde bouclés, il avait l'allure un f des gens qui marchent eut la pointe des pieds. le reconnus le beau visage entrevu deux jours plus tôt dans l'automobile ; je le reconnus d'autant plus aisément que, dans l'intervalle, j'avais eu la charmante apparition de Lady Flora.
Quand il fut près de nous, il poussa un cri d'enfant, un cri joyeux comme s'il y avait des années qu'il n'avait vu la comtesse de Rendais.
— Antiope 1 Ah I chère Autiope, comme c'est gentil à vous I Que maman va être heureuse I
Il disait maman, et ce mot avait je ne sais quel charme entre ses lèvres d'un rose étonnamment semblable à celui des lèvres de Lady Flora.
Il serrait maintenant la main d'Antiope contre son cœur, et soudain, s'arrêtant dans ses effusions avec un geste d'une timidité pudique qui paraissait bien être étudiée de la façon la prua merveilleuse. -■■■ ■ "--■- -■ ■ -
— Mon Dieu! excusez-moi, monsieur le professeur. Antiopej je vous en prie, voulez-vous me faire le grand honneur de me présenter à M. le professeur Gérard.
La présentation à peine faite, ce fut un bien' autre déluge de protestations...
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d'être admis à vous connaître. J'ai tant d'admiration -pour vos travaux. Ici, ce n'est qu'une maison de campagne. Mais, en Angleterre, dans 'la bibliothèque de notre hôtel de Chelsea, j'ai tous voa ouvrages, tous...
Et, d'un trait, il me récita une liste qui aie parut effectivement être à peu près, complète.
— Bon, me dis- je. Gela prouve en tout cas qu'il ne possède pas ma photographie ; et aussi qu'il y a, au château de Glare, de bons dictionnaires biographiques.
Il m'était néanmoins impossible de contester que ce jeune Anglais fût infiniment Réduisant ~"
Il ne cessait de parler.
— Si vous saviez quelle fierté est la mienne I...
— Là I Reginald, arrêtez-vous, dit Antiope en souriant. Vous allez faire tomber en confusion M. Gérard, qui est le plus modeste des savants, "
Elle avait pris le bras de mon admirateur. .
, — Lady Flora va bien ?
— Bien, très bien, chère Antiope ; il lui tarda tant de vous voir arriver.
— Eh ! nous n'en avons plus pour longtemps, dit la comtesse de Kendale.
Elle continuait à marcher en «'appuyant sur lé bras du jeune homme avec une manière de complet abandon. Et, comme nos yeux se croisaient, elle eut dans les siens un regard railleur et rapide, un regard qui semblait dire : « Vous comprenez, main-j tenant?... »
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été partie, j'avais eu du cocher Joseph. Je savais ainsi que Lord Arbukle, le père, n'avait pas toujours été Lord Arbukle, ni même Sir Thomas Arbukle, et qu'avant de posséder le château de Clare en Irlande, plus le château de Bolsover, en Ecosse, et l'hôtel de Chelsea, il avait été mineur dans le pays de Galles, prospecteur au Transvaal, marchand de grains aux Indes, épuisant au cours de sa vie les multiples manières de s'enrichir que peuvent offrir les colonies britanniques à un sujet patenté de l'Empire.
Il était mort, ce robuste lutteur, assassiné, il y avait une dizaine d'années. On avait retrouvé son cadavre, chaud encore, dans une clairière, à un mille à peine du château de Clare. Un fermier expulsé et qui, devant témoins, avait proféré des menaces à l'adresse de Sa Seigneurie, avait été
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Somerville. Il fallait croire, — et je sua par la
suite que j'avais raisonné' juste, — que la fortune des Somerville n'était plus égale à l'antiquité de leur maison, pour qu'une héritière de oe grand nom ait dû consentir sa main à l'ancien mineur gallois. Tels étaient depuis deux jours, les objets fort peu scientifiques des investigations auxquelles je n'avais cessé de me livrer, n'abandonnant le souvenir d'Antiope que pour courir à celui de Lady Flora, et parfois même mêlant leurs deux images. N'y avait-il pas là un abus de confiance caractérisé ? Si j'avais usurpé la place du professeur Gérard, n'étais-je pas dii moins tenu à observer pour lui, à m'attacher à l'étude des choses auxquelles il se serait lui-même arrêté ? Mais ces scrupules n'étaient guère de longue durée, et la seule évocation de lady Flora dans sa prairie ou d'Antiope dans sa chambre de veuve suffisait à les mettre en fuite.
Nous étions arrivés devant le perron de la villa, — Ah ! monsieur Gérard, dit Antiope, je vous envie de n'avoir pas encore vu ce que vous allez voir ici. Rien n'est plus agréable aux yeux que la villa de Clare. Comme notre pauvre Kendale va vous paraître noir et triste, au retour... Non, non, ne protestez pas. Attendez d'avoir vu. Et vous savez, jdit-elle, en a' appuyant plus fort sur le bras de.
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petite, je croyais que le3 révolutionnaires étaient des gens au. cou noué d'un mouchoir à carreaux, et qui chaulaient des chansons excessives, debout sur les tables, au milieu de bouteilles vides. Et pourtant, Reginald est révolutionnaire. C'està bouleverser toutes les idées reçues I Ce n'est pas la peine de me pinoer le bras: Jurez, Reginald, que vous n'êtes pas révolutionnaire! ..-,■■
— Mon Dieu I Antiope, comme vous êtes ridicule, dit en riant Le jeune homme au veston fleur de pêcher. Et elle, cher monsieur, savea-TOus- ce qu'elle est ! Elle appartient à un tas de sociétés secrètes, des sociétés qui où. ir but de chasser les Anglais d'Irlande. Son nom est écrit dans une prophétie qui fait d'elle une espèce de Jeanne d'Arc irlandaise. A votre tour, Antiope, jurez que ce que je dis est faux.
— C'est vrai. Rien n'est plus vrai, dit Antiope. Cette maison où je viens prendre le thé, j'y entrerai un jour, bientôt, très bientôt, la torche à la main.' Mais, vous le voyez, monsieur Gérard, en attendant, nous sommes tout de même des amis, de bons- amis.
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compte de mon impression î Sans doute, car, d'une voix changée, une voix devenue presque dure, «Hé dit :
— Entrons. Assez de sottises. Il serait peùtèt» convenable de ne pas faire attendre da-vantaga votre maman.
Dans la vaste galerie où nous pénétrâmes tout d'abord, là où ils se trouvent d'ordinaire, je ne vis point de portraits de famille. Et comme je sous>crivis à cette réserve ! La multiplication des effigies des Somerville n'eût servi qu'à marquer la pénurie de la branehe Arbukle.
, tfn carrelage à damiers noirs et blancs. Une grande glace encadrée d'ébène, descendant sur une jardinière pleine d'hortensias bleus... Par la baie vitrée, on apercevait le jardin, s'acherninant en pente vers la mer, un jardin déjà noyé dans le brouillard, un de ce3 jardins devant lesquels aimait, eh compagnie du cher Lord Henry, à rêver le jeune Dorian, lorsqu'il rentrait de quelqu'une de ses nuits crapuleuses, passées avec les dockers opiomanes et les filles de Greenwich.
Rien n'était plus déplacé que la comtesse de Kendale au milieu de ce luxe déliquescent. Mais
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en le voyant si élégant et frêle I II est anarchiste, révolutionnaire, que sais-je encore I Quand j'étais petite, je croyais que les révolutionnaires étaient des gêna au cou noué d'un mouchoir à carreaux, et- qui chantaient des chansons excessives, debout sur les tables, au milieu de bouteilles vides-. Et pourtant, Regïnald est révolutionnaire. C'esta bouleverser toutes les idées reçues I Ce n'est pas la peine de me pincer le bras^ Jurez, Reginald, que vous n'ète3 pas révolutionnaire!
— Mon Dieu ! Antiope, comme vous êtes ridicule, dit en riant le jeune homme au veston fleur de pêcher. Et elle, cher monsieur, savea-TOus- ce qu'elle est I Elle appartient à un tas de sociétés secrètes, des sociétés qui ol.* ; :ir but de chasser les Anglais d'Irlande. Son nom est écrit dans une prophétie qui fait d'elle une espèce de Jeanne d'Arc irlandaise. A votre tour, Antiope, jurez que ce que je dis est faux.
— C'est vrai. Rien n'est plus vrai, dit Antiope. Cette maison où je viens prendre le thé, j'y entrerai un jour, bientôt, trè3 bientôt, la torche à la main.' Mais, vous le voyez, monsieur Gérard, en attendant, nous sommes toutde même des amis, de bons amis.
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compte de mon impression ? Sans doute, car, d'un* voix changée, une voix devenue presque dure, elle dit :
— Entrons. Assez de- sottises. Il aérait peùtôt» convenable de ne pas faire attend» davantage» votre maman.
Dana la vaste galerie où nous pénétrâmes tout d'abord % là où ils se trouvent d'ordinaire, je ne via point de portraits de famille. Et comme je souscrivia à cette réserve 1 La multiplication des effigies des Somerville n'eût servi qu'à marquer la pénurie de la branche Arbukle.
Dn carrelage à damiers noirs et blancs. Une grande glace encadrée d'ébène, descendant sur une jardinière pleine d'hortensias bleus... Par la baie vrtrée, on apercevait le jardin, s'acherninant en pente vers la mer, un jardin déjà noyé dans le brouillard, un de ces jardins devant lesquels aimait, en compagnie du cher Lord Henry, à rêver Te jeune Dorian, lorsqu'il rentrait de quelqu'une de ses nuits crapuleuses, passées avec les dockers opiomanes et les filles de Greenwich.
■ Rien n'était plus déplacé que la comtesse do Rendais au milieu de ce luxe déliquescent. Mais
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Elle souriait, un de ses Bras nus rayait ae Diano le divan noir.
Antiope s'était accotée aux coussins avec désinvolture.
. — Reginald, dit-elle, je suis désonnais trop bien pour bouger. Faites la jeune fille. Servez-nous le thé.
' Avec une dextérité de fée, le jeune homme fleur de pécher approcha la petite table sur laquelle était la théière et divers autres accessoires. Antiope se fit verser du thé. Il en prit aussi. Je choisis du porto, et Lady Flora m'imita. Déjà, du seul fait de ces choix, une sorte de correspondance commençait à s'établir entre nous quatre.
Lord Reginald, assis & mes pieds sur le tapis, s'amusait à taquiner, du bout d'une orchidée, une petite chienne de salon, sans queue ni tête, poilue*
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naturel, être assez autoritaire.
Profitant de la minute où elle était occupée à la fois de son verre de porto, d'une cigarette qu'elle allumait, et d'une conversation menée à bâtons rompus avec Antiope, je regardai Lady Flora. Je mentirais bien inutilement en niant que l'impression qu'elle nt sur moi ne fût profonde. Jamais on ne dira trop l'influence sur de jeunes plébéiens d'une femme somptueuse et belle. Distingués, par elle, ils deviendront* à son gré, de fanatiques défenseurs de l'ordre et des choses établies. Dédaignés, on les verra se muer instantanément en fauteurs farouches de discordes civiles et de guerres intestines. Si la reine Marie-Antoinette, dont personne n'a jamais eu l'idée de contester le pouvoir de séduction, s'était avisée, vers 1788, de donner une fête où elle eût convié et traité, comme ils désiraient l'être, une demi-douzaine de polissons du type Saint-Just, Barnave, Fabre d'Eglantine, il y a à parier dix contre un que la Révolution n'eût pas eu lieu, que Bonaparte aurait terminé sa carrière comme chef d'escadron d'artillerie, et que notre Europe et notre société actuelles, ne seraient pas devenues le plus beau panier de crabes qui se puisse imaginer.
Je regardai donc Lady Flora. Elle avait une robe de velours rubis. Ses cheveux coupés lui faisaient une petite crinière blond pâle, qui laissait nue son, W
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— Ah I dit-elle, monsieur Gérard, dompteur de juments rebelles, comme c'est aimable à vous d'avoir répondu à mon premier appel.
Elle souriait. Un de ses bras nus rayait de blanc le divan noir.
Antiope s'était accotée aux coussins avec désinvolture.
. — Reginald, dit-elle, je suis désonnais trop bien pour bouger. Faites la jeune fille. Servez-nous le thé.
' Avec une dextérité de fée, le jeune homme fleur de pécher approcha la petite table sur laquelle était la théière et divers autres accessoires. Antiope se fit verser du thé. Il en prit aussi. Je choisis du porto, et Lady Flora m'imita. Déjà, du seul fait de ces choix, une sorte de correspondance commençait à s'établir entre nous quatre.
Lord Hegînald, assis a mes pieds sur le tapis, s'amusait à taquiner, du bout d'une orchidée, une petite chienne de salon, sans queue ni tête, poilue.
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queue auuiiian, ei u une conversation menée a bâtons rompus avec Antiope, je regardai Lady, Flora. Je mentirais bien inutilement en niant que l'impression qu'elle fit sur moi ne fût profonde. Jamais on ne dira trop l'influence sur de jeunes plébéiens d'une femme somptueuse et belle. Distingués, par elle, ils deviendront, a son gré, de fanatiques défenseurs de l'ordre et des choses établies. Dédaignés, on les verra se muer instantanément en fauteurs farouches de discordes civiles et de guerres intestines. Si la reine Marie- Antoinette, dont personne n'a jamais eu l'idée de contester le pouvoir de séduction, s'était avisée, vers 1788, de donner une fête où elle eût convié et traité, comme ils désiraient l'être, une demi-douzaine de polissons du type Saint-Just, Barnave, Fabre d'Eglantine, il y a à parier dix contre un que la Révolution n'eût pas eu lieu, que Bonaparte aurait terminé sa carrière comme chef d'escadron d'artillerie, et que notre Europe et notre société actuelles, no seraient pas devenues le plus beau panier de crabes qui se puisse imaginer.
Je regardai donc Lady Flora. Elle avait une robe de velours rubis. Ses cheveux coupés lui faisaient une petite crinière blond pâle, qui laissait nue son,
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se détournant rencontra celui- d'Antiope. Il . était* plein d'une sécheresse si railleuse que je tressaillis.
Ma. rendant compte qu'un certain nombre de sujets de conversation devaient être ici comme autant dé chausse-trapes, je pris le parti prudentde complimenter Lord Arbukle sur les marques de goût qu'il avait données dans l'installation- de la villai.
Je sentis- que mes félicitations lui' allaient au cœur. Ses prunelles violettes me remercièrent.
— Vous êtes véritablement trop indulgent, cher monsieur:
— C'est sans contredit assez réussi, fit nonchalamment Lady Flora.
■ — Où l'on peut constater qu'on a- eu de bonnes idées, dit Resrînald, c'est lorsque, ces idées, un autre vous les prend. Vous connaissez sans .
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est pourtant si répandu dans tes milieux intellectuels. Enfin, peu importe. Sir Philipp est incontestablement un- homme remarquable et un gentleman accompli. Mais pour moi ^ il n'a pas été très gentil.
— Reginald', dit Lady Flora, ne dites donc pas : de sottises: Sir Philipp est un ami parfait.
— Je fais juge M. Gérard, maman. Ecoutez, cher monsieur : Sir Philipp a, à Hythe, près de Folkestone, une villa,, une superbe villa, une villa qu'il a.fait construire par l'architecte qui a édifié celle-ci. Jusqu'à présent, rien que de très correct. Mais il est- venu ici, et j'ai fait la sottise de lui montrer, ; par le menu, nies créations décoratives. A partir de ce moment, vous ne pouvez guère dire, maman, que sa conduite ait été ce qu'elle devait être.
. Lady Arbukle haussa ses belles épaules.
— Vous pouvez rire, maman. Ecoutez, monsieur Gérard : il y a dans la villa d'Hythe une chambra ainsi composée : boiseries grises ; murs tendus de papier rose, avec, comme frise, des singes jouant à saute-mouton avec des dauphins ; petite commode galbée avec glands d'argent servant de poignées de tiroirs ; enfin lit d'ôbène macassart, surmonté d'un perroquet de bois vert. Des dauphins, un perroquet, ce sont, je pense, des caractéristiques suffisamment originales. Eh bion, monsieur Gérard, cette chambre, textuelle, vous m'entendez, textuelle, je vais vous la montrer tout à l'heure ici. C'est la chambre Clovis Hugues.
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est pourtant si répandu dans les milieux intellectuels! Enfin, peu importe. Sir Philipp est incontestablement un* homme remarquable et un gentleman accompli. Mais pour moii il n'a pas été très gentiL
— ReginaloVdit Lady Flora, ne dites donc pas de sottises; Sir Philipp est un ami parfait.
— Je fais juge M. Gérard, maman. Ecoutez, cher monsieur : Sir Philipp a, à Hythe, près de Folltestoiie, une villa,, une superbe villa, une villa qu'il Et fait construire par l'architecte qui a édifié celle-ci. Jusqu'à présent, rien que de très correct. Mais il est venu ici, et j'ai fait la sottise de lui montrer, par le menu, nies créations décoratives. A partir de ce moment, vous ne pouvez guère dire, maman, que sa conduite ait été ce qu'elle devait être.
. Lady Arbukle haussa ses belles épaules.
— Vous pouvez rire, maman. Ecoutez, monsieur Gérard : il y a dans la villa d'Hythe une chambre ainsi composée : boiseries grises ; murs tendus de papier rose, avec, comme frise, des singos jouant a saute-mouton avec des dauphins ; petite commode galbée avec glands d'argent servant de poignées de tiroirs ; enfin lit d'ébène macassart, surmonté d'un perroquet de bois vert. Des dauphins, un perroquet, ce sont, je pense, des caractéristiques suffisamment originales. Eh bion, monsieur 'Gérard, cette chambre, textuelle, vous m'entendez, textuelle, je vais vous la montrer tout à l'heure ici. C'est la chambre Glovis Hugues.
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toile grise à frange cerise ; tapis gris uni ; billard d'ébène a pieds d'ivoire ; divans d'angle en bois gris, recouverts de grosse soie cerise ; tables gigognes en érable gris, à bande noire ; enfin frise cerise avec orfraies et hippocampes alternés... Des orfraies et des hippocampes 1 Eh bien, monsieur Gérard, cette salle, textuellement. Sir Philipp l'a copiée sur ma salle de billard à moi, la salle Raffin- Dugens. '■■ "■-• ■■
— La salle Raffln-Dugens, répétai-je.
Lady Flora leva les yeux au ciel.
— Vous voyez, Reginald, M. Gérard est un homme sensé. Demandez-lui ee qu'il pense de vos excentricités. Baptiser des appartements de noms pareils... On n'a pas idée I
Le jeune homme rougit délicieusement.
— M. Gérard, j'en suis certain, répondit-il, tr^ui vera avec moi, maman, que nous n'aurons jamais trop d'occasions de manifester notre respect visà-vis des hommes désintéressés qui s'attachent à guider l'humanité vers des voies meilleures.
— Tout cela serait très joli, dit Lady Flora, si on savait encore sur quel pied danser. Monsieur Gérard, à mon tour, je vous prends pour juge.. La hall nft vous êtes d'abord entré s'est appelé primi-
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changer tout cela. Présentement, le hall s'appelle hall Compère-Morel, le boudoir, boudoir Marc Sangnicr, et ma chambre, je vous demande un peu, chambre Kropotkine !
— Je ne pouvais pourtant, maman, fit Reginald avec une dignité froide, laisser à ces appartements les noms d'hommeg qui ont trahi leur idéal, en acceptant, pour une lutte fratricide, de collaborer avec des gouvernements bourgeois.
*— Evidemment, murmurai-je.
— Remarquez, dit Lady Flora, conciliante, que Reginald est un trop bon fils et que je l'aime trop pour l'empêcher de prendre son plaisir où il le trouve. Mais enfin, avouez que ces perpétuels changements sont bien désagréables pour une .maltresse de maison. Les domestiques ne s'y
retrouvent plus, et, quand nous avons des amis à la villa, ils montent à la chambre Gorki le petit déjeuner destiné à la chambre André Lebey.' C'est [insupportable ! Aussi ai-je exigé de Reginald qu'il ne donnerait désormais à nos appartements que des noms de révolutionnaires décédés. Ceux-là. du moins, on est sûr qu'ils ne renieront pas leu idéal pour devenir ministres dans des cabinet; bourgeois.
< Anticipe n'avait pas pris part à cette controverse. Debout contre une fenêtre, elle tambourinait des doigts sur la vitre, derrière laquelle on voyait le jardin s'effacer peu à peu dans le soir.
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cnanger loui ceia. treseniement, le naii sappene hall Compère-Morel, le boudoir, boudoir Marc Sangnier, et ma chambre, je vous demande un peu, chambre Kropotkine 1
— Je ne pouvais pourtant, maman, fit ïteginald avec une dignité froide, laisser à ces appartements les noms d'hommes 1 (fui ont trahi leur idéal, en acceptant, pour une lutte fratricide, de collaborer avec des gouvernements bourgeois.
î— Evidemment, munnurai-je.
— Remarquez, dit Lady Flora, conciliante, que Reginald est un trop bon fils et que je l'aime trop pour l'empêcher de prendre son plaisir où il le trouve. Mais enfin, avouez que ces perpétuels changements sont bien désagréables pour une .maltresse de maison. Les domestiques ne s'y
retrouvent plus, et, quand nous avons des amis à la villa, ils montent à la chambre Gorki le petit 'déjeuner destiné à la chambre André Lebey. C'est insupportable ! Aussi ai-je exigé de Reginald qu'il ne donnerait désormais à nos appartements que des noms de révolutionnaires décédés. Ceux-là. du moins, on est sûr qu'ils ne renieront pas leu idéal pour devenir ministres dans des cabinet: .bourgeois.
> Arj.tiope n'avait pas pris part à cette controverse. Debout contre une fenêtre, elle tambourinait de3 'doigts sur la vitre, derrière laquelle on voyait le jardin s'effacer peu à peu dans le soir.
— Oui? Vous entendez, monsieur Gérard, >ftt Reginald, que ^'indifférence de la jeune femme paraissait piquer. Vous entendez? Ne croyez pas fue ce soit une plaisanterie. Elle est sérieuse. Enfin, vous êtes au courant des choses de l'Irlande, expliquez-les-raoi, car je me demande, moi, ai je les comprendrai jamais. Que veulent au juste les Irlandais? Une meilleure organisation des -services judiciaires? Un régime douanier plus 'libéral? Des écoles? Des hôpitaux? Us n'ont qu'à parler. Nous ne demandons qu'à leur être agréables... . Je me récusai d'un geste poli. ...■•---
— Voyons, Antiope, dit le jeune homme, n'êtes- FT9U3 pas bien comme vous êtes? \.,
— Personnellement, dît-elle, oui.
— Alors?
— Alors !...
— .Dieu ! fit Lady Flora, que j'ai horreur de ce genre de discussion 1 Quels enfanté vous faites I Monsieur Gérard, on ne peut les laisser deus minutes ensemble sans qu'ils se mettent à tparler politique. Qu'est-ce que ce sera, quand ils n'auront jalos personne entre eux pour .les en empêcher!
La nuit était entrée dans le boudoir. Je ne voyais
LordJleginald s'entêtait.. ■ '-
— Vous ne m'avez pas répondu, Antiope? C'est bien .le 24 .avril -qu'est votre anniversaire, et -par .conséquent l'échéance de la. prophétie. du Donegal?
— Vous le savez aussi bien que moi, dit-elle.
— Bien I maman, j'ai, l'idée d'une bonne plaisanterie à faire à Antiope. Le 23 est ,1e ,jour de Pâques. Nous allons. donner ce jour-là une soirée, : pour fêter son anniversaire. Et 'il faudra qu'elle y vienne, qu'elle soit ici.au moment où se lèvera l'aube du lundi 24. Plus. de conspiration possible, ma pauvre Antiope. On dansera, -et je veux que vous ouvriez le bal avec mon ami le colonel Hart- ; fleld, qui ^commande la garnison de Tralee, et à qui incomberait, en cas de rébellion, l'agréable 1 honneur de vous arrêter.
Le jeune homme battait des mains. Il avait conscience d'avoir réussi une .excellente plaisanterie. '■
— Acceptez-vous, Antiope 7
— Restez donc en repos, Reginald, dit Lady Arbukle, un peu inquiète de la tournure que prenait la conversation.
Mais lui s'entêtait
— Acceptez-vous? répétait-il. Le 23 avril, à onze heures?... J'inviterai tous dob amis de là région. Nous sôuperons...
— Et si nous avons à ce momenHà' des hôtes àV Kendale, vous me permettrez de les amener, dit
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Liora negiutuu, a yaa u« iuup, aua *«n* -eue, «tt la saisit brusquement par le bras.
— Eh bien 1 belle conjurée, c'est toujours pour le 24 avril ? ,
— Quoi? dit-elle.
— Eh I l'accomplissement de la prophétie du Donegal. NJeat+ce pas ce jour-là que vous devez bous jeter à la mer?
— Oui, dit-elle, d'une voix lointaine.
— Oui? Vous entendez, monsieur Gérard, -fit Heginald, que l'indifférence de la jeune femme paraissait .piquer. Vous entendez ? Ne croyez pas inie ce soit une plaisanterie. Elle est sérieuse. Enfin, vous êtes au courant des choses de l'Irlande, expliquez-les-moi, car je me demande, moi, si je les comprendrai jamais. Que veulent au juste les Irlandais? Une meilleure organisation des services judiciaires? Un régime douanier plus libéral ? Des écoles ? Des hôpitaux ? Ils n'ont qu'à parier. Nous ne demandons qu'à leur être agréables... . Je me récusai d'un geste poli. ..■■■--
— Voyons, Antiope, dit le jeune homme, n'âtes- G»U3pas bien comme vous êtes? <...
— Personnellement, dit-elle, oui.
— Alors?
— Alors !...
— Dieu ! fit Lady Flora, que j'ai horreur >de ce genre de discussion ! Quels enfants 1 vous faites I Monsieur Gérard, on ne peut les laisser deux minutes ensemble sans qu'ils se mettent à iparler politique. Qu'est-ce que ce sera, quand ils n'auront jrfas personne entre eux pour ies en empêcher!
, La nuit était entrée dans le boudoir. Jene voyais
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— Vous ne m'avez pas répondu, Antiope? 'C'est bien le 24 avril qu'est votre anniversaire, et par .conséquent l'échéance de la.prophétie-du Dpnegal ?
— Vous le savez aussi bien quenioi,>dit-elle.
— Bien ! maman, j'ai, l'idée d'une bonne plaisanterie à faire à Antiope. Le 23 est .le .jour de Pâques. Nous allons. donner ce jour-là une soirée, pour fêter son anniversaire. Et 'il faudra qu'elle y .vienne, qu'elle soit ici.au moment où se lèvera l'aube du lundi 24. Plus. de-conspiration possible, ma pauvre Antiope. On .dansera, -et je veux que .vous ouvriez la bal avec mon ami le -colonel Hart-: fleld, qui ^commande la garnison de Tralee, et à qui incomberait, en cas de rébellion, l'agréablehonneur de vous arrêter.
Le jeune homme battait des mains. Il avait conscience d'avoir réussi une .excellente plaisanterie. -. . "
— Acceptez-vous, Antiope ?
— -Restez donc en repos, Reginald, dit Lady Arbukle, un peu inquiète de la tournure que prenait la conversation.
Mais lui s'entêtait.
— Acceptez- vous 1 répétait-il. Le 23 avril, à onze heures?... J'inviterai tous nos amis de la région. Nous sôuperons...
— Et si nous avons à cg .-moment-laides hôtes S Kendale, vous me permettrez de les amener, dit
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leur, ues minières jaiuirein un peu partout, ae coupes, de vasques, de lasternes multicolores.
Nous nous levâmes. Antiope et Lord Arbukle passèrent les premiers dans le vestibule.
Une seconde, je fus seul avec Lady Flora. Son bras gauche était dressé contre le chambranle de la porte. Elle y appuyait sa belle tête blonde ; j'étais près d'elle, tout près.
. — Je vous remercie de votre visite, ait-elle.
Je gardai le silence. Elle ajouta :
— J'espère que vous reviendrez.
Et comme je ne disais toujours pas un mot, elle dit encore :
i- — Que vous reviendrez, si du moins on vous en donne la permission.
Je lui saisis la main.
— Demain, murmurai-je, d'une voix oppressée.
neures et aemie.
Ces quelques répliques avaient été échangées à voix basse et très vite. Nous étions déjà dans le vestibule où Antiope n'avait pas encore terminé de mettre son chapeau.
La voiture avait parcouru environ un kilomètre sur la route de Kendale, lorsque Antiope prit la parole.
— Ralph, dit-elle à l'intendant.
Celui-ci ralentit légèrement l'allure de l'attelage. Le bruit des roues se fit moins fort.
— Ralph, dit Antiope, j'ai parlé à Lady Arbukle. Elle veut bien donner des ordres à son gérant pour qu'un nouveau délai soit accordé à Tom Lally. Il ne paiera son terme qu'à l'échéance de septembre. D'ici là, il pourra y avoir des changements.
Elle dit encore :
— Les poursuites sont abandonnées contre la vieille Madge, qui a été surprise en train de ramasser du bois dans le parc de Clare... Vous voudrez bien, Ralph, rassurer ces pauvres gens.
L'intendant s'inclina et remit ses chevaux ai: trot.
. .Après un instant de silence, la comtesse de Kendale demanda ■
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£<n même temps, tjne avait tourne un commuzaseur. Les lumières jaillirent un peu partout, de coupes, de vasques, de lanternes multicolores.
Nous nous levâmes. Antiope et Lord Arbukle passèrent les premiers dans le vestibule.
One seconde, je fus seul avec Lady Flora. Son bras gauche était dressé contre le chambranle de la porte. Elle y appuyait sa belle tête blonde ; j'étais près d'elle, tout près.
'-. — Je vous remercie de votre visite, "ditrello.
Je gardai le silence. Elle ajouta :
— J'espère que vous reviendrez.
Et comme je ne disais toujours pas un mot, elle dit encore :
I- — Que vous reviendrez, si du moins on vous en donne la permission.
' Je lui saisis la main.
— Demain, murmurai-je, d'une voix oppressée.
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heures et demie.
Ces quelques répliques avaient été échangées à voix basse et très vite. Nous étions déjà dans le vestibule où Antiope n'avait pas encore terminé de mettre son chapeau.
ta voiture avait parcouru environ un kilomètre sur la route de Kendale, lorsque Antiope prit la parole.
— Ralph, dit-elle à l'intendant.
Celui-ci ralentit légèrement l'allure de l'attelage. Le bruit des roues se fit moins fort.
— Ralph, dit Antiope, j'ai parlé à Lady Arbukle. Elle veut bien donner des ordres à son gérant pour qu'un nouveau délai soit accordé à Tom Lally. Il ne paiera son terme qu'à l'échéance de septembre. D'ici là, il pourra y avoir des changements.
Elle dit encore :
, — Les poursuites sont abandonnées contre la vieille Madge, qui a été surprise en train de ramasser du bois dans le parc de Clare... Vous voudrez bien, Ralph, rassurer ces pauvres gens.
L'intendant s'inclina et remit ses chevaux ai: trot.
. Après un instant de silence, la comtesse de Kendale demanda •
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