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DÉDICACE
k dédie celto œuvre à la mémoire de Miguel Cervantes Saavedra, qui railla la Chevalerie dans ses livres et fut un vrai chevalier dans sa vie; je la dédie au plus grand des écrivains de l'Espagne et à l'un de ses plus vaillants soldats, à l'auteur de Don Quichotte, au blessé de Lépanle.
Le 7 octobre 1571, les destinées du monde allaient se décider dans un golfe formé par la mer Ionienne, non loin de ce cap d'Actium où l'empire de la terre avait jadis été disputé par deux rivaux célèbres, et adjugé à Auguste. A Lépanle, il n'était pas question de rivalités orgueilleuses, ni d'ambitions personnelles. Deux races, deux religions étaient aux prises, et il s'agissait de savoir si l'humanité appartiendrait à Mahomet ou au Christ. L'heure était solennelle, et je ne sais même pas s'il y en eut jamais de plus grave dans toute l'histoire des peuples. Devant les trois cents galères des Turcs, Don Juan d'Autriche, un grand homme et un héros, avait fièrement aligné ses deux cent neuf vaisseaux vénitiens, espagnols et pontificaux. La bannière du Pape flottait au vent, étalant dans l'air l'image
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du Crucifié avec les mots célèbres : In hoc signo vinces. Tous les soldats, qui s'étaient préparés à la grande bataille par une communion générale et par trois jours de jeûne, attendaient en frémissant le signal de leur général en chef. Ballotté dans une petite barque, Don Juan, un "crucifix à la main, passait devant tous les navires de l'escadre, jetant aux soldats la vigoureuse éloquence de ses derniers encouragements. Tout à coup les trompettes sonnèrent: toute l'armée invoqua la Trinité et salua la Vierge; un premier coup de canon retentit, puis un second, et la bataille commença. Il était quatre heures du soir. A cinq heures la victoire était gagnée, et le pape Pie V, visité sans doute par un mystérieux pressentiment, s'écriait au Vatican, devant plusieurs prélats étonnés et ravis : « Allez rendre grâces à Dieu. Notre armée a remporté la victoire. »
Or, dans cette lutte sanglante (les chrétiens ne perdirent pas moins de huit mille hommes), il y eut un jeune Espagnol de vingt-quatre ans qui sut se faire distinguer, entre tant de vaillants, par l'impétuosité d'un courage vraiment chevaleresque. Malade, il avait réclamé l'honneur du poste le plus périlleux et s'était jeté comme un enragé sur les galères turques. La bataille ne dura qu'une heure; mais, durant cette heure épouvantable, il eut le temps de recevoir deux blessures en pleine poitrine et perdit pour toujours l'usage de la main gauche. On l'appela depuis lors « le Manchot », et il se trouva des méchants et des sots pour le plaisanter, plus tard, sur une aussi glorieuse infirmité. Mais quelle rude et admirable réponse il fit un jour à l'un de ces calomniateurs imprudents ! « Cette main a été brisée en « effet, non pas dans une taverne, mais dans la plus éclatante rencontre « qu'aient vue les siècles présents et que verront les siècles à venir. Si mes « blessures ne brillent pas glorieusement aux yeux de ceux qui les regar- « dent, elles sont estimées de ceux qui savent où elles furent reçues. » Celui qui tenait ce mâle langage, celui qui s'était si héroïquement battu à Lépante, s'appelait Miguel Cervantes Saavedra. Dans la légende ou dans l'histoire, quel chevalier est plus grand que lui ?
Ce n'est là, d'ailleurs, qu'un épisode de sa vie héroïque. Après être entré à Tunis avec le marquis de Santa-Cruz, il fut un jour fait prisonnier par les Infidèles qui continuaient à ravager la mer, et resta cinq ans entre leurs mains. Il se montra aussi « chevalier » dans leurs bagnes qu'à Lépante. C'était lui qui relevait le courage abattu de ses compagnons decaptivité; c'était lui qui se faisait leur consolateur et les exhortait à concevoir des espérances viriles. Quatre fois, il tenta de s'échapper decelte prison; mais les geôliers faisaient bonne garde. Doué du génie de la résistance, il ne se découragea point et organisa un vaste complot où tous les esclaves chrétiens étaient appelés à jouer un rôle actif. Le complot échoua, et c'est alors que, se dénonçant comme l'unique autour de tout le mal, Cervantes osa dire à celui dont sa vie dépendait : « Épargne mes frères, et tue-moi. » Il ne fut délivré que le 25 septembre 1380, grâce au
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dévouement combiné de sa mère et des religieux de la Trinité. On sait le reste, et quel chef-d'œuvre il écrivit. Mais le grand lettré resta par-dessus tout un grand chevalier. Il aima fièrement la pauvreté, dont il fut aimé : c Assieds-toi sur ton manteau », lui dit Apollon en son Voyage au Parnasse : « Votre Seigneurie, répond-il au dieu, ne s'est donc pas aperçue que je n'avais point de manteau1 ». On jour que l'ambassadeur de France lui offrait une pension, il la refusa avec une fierté polie et déclara qu'il n'entendait être assisté que par des mains espagnoles. Il avait transporté ses sentiments chevaleresques jusque dans sa façon d'estimer son métier d'écrivain : « Tout poète, s'écriait-il, devrait être tenu pour gentilhomme. » Et ajoutant l'idée chrétienne à l'idée chevaleresque comme une lumière à une autre lumière : « Si je pensais, dit-il ailleurs, que l'un de mes écrits pût inspirer quelque penchant au vice, je me couperais la main qui me reste plutôt que de publier une telle œuvre. » Durant toute sa vie, il se glorifia de sa blessure de Lépante plus que de Don Quichotte, et cette seule préférence suffit à le peindre. Dites, dites si ce n'était pas là un vrai chevalier.
Or c'est ce même Cervantes qui a porté à la Chevalerie un coup fatal et dont elle ne s'est pas relevée.
C'est lui (qu'il l'ait voulu ou non) qui a rendu ici-bas la Chevalerie ridicule et qui a mis en gloire les petites vertus prosaïques et poltronnes dont son gros Sancho demeure malgré tout le représentant applaudi et populaire.
C'est lui qui, sans le vouloir, a fait en Espagne la même œuvre que Rabelais en France ; c'est lui qui a dégoûté et dépris les âmes de l'idéal pour les précipiter dans l'amour du réel.
Son rire a tué une chose auguste et c'était la chose même dont il faisait le plus d'estime eu ce monde. La Chevalerie a été frappée au cœur par les plaisanteries de ce chevalier.
Ah! je sais ce que vont me répondre ses admirateurs outrés, ceux qui préfèrent son génie à la vérité : « Cervantes, disent-ils, n'a jamais cessé de distinguer entre la vraie et la fausse chevalerie et n'a jamais commis le crime de les confondre l'une avec l'autre. C'est à l'esprit d'aventure qu'il s'attaque, et non à l'esprit de sacrifice. Il a raillé ceux qui pourfendent des moulins, mais n'a jamais plaisanté ceux qui meurent pour une cause vaincue. » Voilà qui est bien, et j'admets volontiers ces distinctions subtiles. Je me contente d'observer que peu d'intelligences sont capables de les comprendre. Quelques esprits délicats, des lettrés, une aristocratie; mais la masse énorme du public, non pas. Le peuple — et la bourgeoisie pas plus que le peuple — n'ont rien entendu à toutes ces délicatesses et \ subtilités. Dès que Don Quichotte apparaît, ce gros public rit d'un gros
1 Nous empruntons ce trait, comme plusieurs autres, plus liaut et plus loin, à une belle Conférence de Jules Clarelie en I8bi [La libre l'arolt, p. 127). Voy., dans la Biographie générale, l'article d'A. Arnould. = Pour la citation de la paye 11, cf. la traduction de Viardol, Hachette, 1875, t. 11, pp. 223. 2i4.
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rire inextinguible et épais. Et, encore un coup, ce rire insulte à tout ce que j'aime le plus vivement sur la terre, au moyen âge chrétien, à ma vieille poésie nationale, à ma très chère et très aimée Chevalerie- La grande faute de Cervantes, c'est de n'avoir pas prévu les conséquences populaires de son œuvre. Il n'a peut-être pas suffisamment connu l'étendue et la force de l'intelligence humaine puisqu'il l'a crue capable d'un discernement aussi difficile. En général, l'humanité ne saisit qu'une seule idée dans toute une œuvre littéraire, et c'est celle que l'auteur a le plus complaisamment mise en lumière. Le reste lui échappe, et dans Don Quichotte elle n'a vu, elle ne voit encore que Sancho obèse sur son âne, et une lance ridicule se brisant contre d'ineptes obstacles. C'est tout.
Il m'est arrivé d'assister une fois à la représentation de je ne sais quel Don Quichotte, devant un auditoire uniquement plébéien, voire ouvrier, et je me souviendrai toute ma vie de la douleur profonde qui s'empara de moi, quand je vis parodier sous les yeux de ces braves jeunes gens tout l'antique rituel de l'entrée dans la Chevalerie. Ils riaient à gorge déployée ; ils riaient de la lance, de l'épée, de l'accolade ; ils riaient du vieux dévouement et de ce qu'il y a jamais eu ici-bas de plus grand et de plus beau. Ils riaient, et je pleurais.
Voilà, je l'avoue, un effet que Cervantes n'a pas voulu produire, et je m'assure qu'il n'aurait pas été du côté des rieurs ; mais enfin il n'a pas su prévoir qu'on exagérerait son œuvre et qu'à force de la grossir, on parviendrait à la dénaturer. C'est ce que, pour ma part, je ne cesserai jamais de reprocher à cet immortel écrivain, à cet incomparable chevalier.
Certes, les circonstances atténuantes ne lui font pas défaut. La Chevalerie était entrée, depuis longtemps, dans l'ère de sa décadence, et l'on peut dire qu'elle se flétrissait « visiblement » sous les yeux de l'auteur de Don Quichotte. Une littérature idiote, celle de nos romans en prose des xve et xvi" siècles, exaspérait légitimement la grande âme du blessé de Lépante. Ce n'étaient partout que chevaliers ridiculement empanachés, qui parcouraient le monde en matamores imbéciles et se plaisaient aux quintessences d'un amour puéril. Tout semblait devenir théâtral et faux, et une protestation indignée n'était pas inutile contre une niaiserie aussi contagieuse. Cervantes s'est indigné, il a bien fait; mais où il a eu tort, c'est quand il a dépassé son but. Il lui eût suffi de l'atteindre.
Je me suis dit bien souvent que, si Cervantes avait pu lire notre Roland du xic siècle ou notre Aliscans du xni% il n'aurait pas eu le courage de publier son livre, et l'on sait que les informes débris de nos plus vieux romans ont trouvé grâce devant lui. Il eût pu, à tout le moins, s'élever à une plus haute conception et théorie de la chevalerie; il eût pu saluer en elle « l'Hercule nouveau » qui avait mis la force corporelle au service d'une idée ; il eût pu se convaincre que « la société de son temps lui devait, en grande partie, les fondements sur lesquels elle reposait. » Il ne semble
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pas qu'il se soit fait une telle philosophie, et il s'est obstiné, lui aussi, à rompre des lances contre des moulins, contre ceux de la Chevalerie errante. Cependant il a beau faire : le cœur l'emporte et il en vient lui-même à aimer le héros ridicule qu'il a fait jaillir de son cerveau. Oui, semblable à cePulci, à ce rieur inexorable qui, lorsqu'il en arrive à raconter la mort de Iloland, change tout à coup de visage et se met à fondre en vraies larmes, Cervantes, lui aussi, se sent étranglé par l'émotion lors qu'il prête à son pauvre chevalier ce magnifique langage, et digne de nos plus illustres chevaliers : « Je suis chevalier. Tel je vivrai, tel je mourrai, s'il plait au * Très-Haut. Je marche dans l'étroit sentier de la chevalerie errante, mé- « prisant les richesses, mais non pas l'honneur. J'ai vengé des injures, « j'ai redressé des torts, j'ai châtié des insolences. Je n'ai pas d'intention « qui ne soit droite, et je ne songe qu'à faire du bien à tout le monde. Un « homme qui pense, un homme qui agit de la sorte, mérilc-t-il d'être traité « de fou ? Je le demande à Vos Excellences. » Et moi, vaincu par la beauté de ces paroles, je le demande également aux lecteurs de Cervantes.
Je n'admets pas d'ailleurs que l'auteur de Don Quichotte ait sauvé le « bon sens » sérieusement menacé, et nous ait, comme on l'a dit, rendus enfin raisonnables. Il ne nous a peut-être rendus que plus prosaïques. L'humanité, quoi qu'on fasse, ne pourra jamais se passer de certains « excès » de courage cl de dévouement, tandis que la prétendue raison et le bon sens ne sont trop souvent qu'un égoïsme plus ou moins dissimulé. Je ne crois pas à l'avenir des peuples qui, dans la mauvaise acception de ce mot, sont a trop raisonnables». Quelque folie d'emportement, de courage et de fierté est nécessaire aux nations dignes de ce nom, et je préfère une race qui produit quelques douzaines de Don Quicholles à une race qui ne produirait uniquement que des industriels et des marchands.
Il m'est doux de proclamer en finissant (et je n'y ai aucun mérite) que le Don Quiekolte est à mes yeux, comme à ceux des meilleurs juges, un chef-d'œuvre auquel on ne saurait rien comparer. La langue, le >t\le, les paysages, les caractères, tout y est vraiment achevé et nul écrivain ne s'est peut-être élevé à une semblable perfection. Mais, enfin, j'espère qu'on voudra m'excuser si je préfère l'homme au livre. En lisant, en relisant ce^ pages immortelles, je sens bien que, malgré tout, il me reste quelque chose à pardonner à celui qui les a écrites, et, pour amnistier l'auteur de Don Quichotte, j'ai besoin de penser au soldat de Lépanlc.
Léo* GALTIEIt.
Composition de Luc-OliTler Norton. — GroTure do Guunan