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il n'est pas nécessaire d'attirer trop longuement le regard de nos lecteurs; mais on avouera, d'ailleurs, qu'un tel cérémonial était
Fijf. 40. L'ont'. ôq de saint Martin dans la chevalerie, d'aprjs une peinture de Simone Momini (nv" siècle).
vraiment imposant et grandiose. Tous ceux qui prenaient quelque part à ce rite sévère remplissaient très sérieusement leur office. Les éperons s'attachaient gravement; gravement on ceignait l'épée;
il y aurail ici trois consécraleurs au lieu de deux .) Le bon Symon afait Pépins apareillier— Et lui et ses deux filz, chascun fait chevalier... — Dux Namles leur ala les espérons chaucier — Et li bons rois Pépins leur ceint le brant d'acier. — La colée leur donne, puis les alabaisier. (Berte aus grans pies, éd. Scheler, v. 3170-3175.) Gerart et Guielin flst li cuens apeler. — La nuit orent veillié au moustier Saint-Omer. — Renaus de Monlarmier et
gravement on donnait l'énorme coup de paume sur la nuque. C'était religieux, tranquille et beau. Je ne puis jamais penser à cette solennité militaire et touchante, sans me rappeler la belle composition que Simone Memmi a consacrée à l'adoubement de saint Martin. C'est une scène du moyen âge : que dis-je? c'est le moyen âge. tout entier, saisi sur le vif par l'âme et par le pinceau d'un grand artiste.
Nous n'avons parlé jusqu'ici que d'adoubements « laïques » ; mais, dès le douzième siècle, il arriva que, dans certaines conjonctures et en certains pays, on cléricalisa l'entrée dans la Chevalerie. Voilà sans doute de quoi étonner ceux de nos contemporains qui croient tout affranchir en voulant tout laïciser; mais il convient d'avouer que, durant les siècles de saint Bernard et de saint Louis, les âmes étaient attirées par un aimant dont nous ne connaissons plus la puissance. Il y avait des damoiseaux qui faisaient le voyage de Rome, pour avoir l'honneur d'être armés par le Vicaire du Christ. Beaucoup d'autres se jetaient aux genoux de leurs évêques, et leur demandaient humblement l'épée chevaleresque1. Les exemples abondent, et l'office de la Benedictio novi mili/is en vint un jour à triompher des antiques préjugés. Les Abbés, qui rayonnaient sur un certain nombre de châteaux et de châtelains, se firent, surtout en Angleterre, remarquer par leur ardeur à faire de nouveaux chevaliers. 11 fallut que l'Eglise éteignit ce beau feu et qu'un concile, tenu à Westminster, leur défendit formellement ces adoubements irréguliers1. En Espagne, on ne penchait pas de ce côté, et cette race très fière, trop lière parfois, en vint un jour à inventer fort naturellement l'adoubement « par soi-même ». Les rois espagnols se couronnaient bravement de leurs propres mains (on aime assez cette crânerie), et les chevaliers espagnols se ceignaient eux-mêmes de l'armure chevaleresque1. Ces fiertés-là ressemblent singulièrement à de l'orgueil,
Navari le ber — Et maint autre grant prince furent à l'adestrer. — Guilluumcs Fièrebrache ne s'i Toit arrester; — À ses neveus ala les espérons freiner. — Ains n'i laissa nului fort que lui adeser — Et Aymerit li quens cainst chascun le bran cler. — La colée leur donne. litières de Commarchit, v. 04-72). Etc., etc.= ' Ducange, au mot Miles, éd. Didot, IV, p. -401, Cf. Honoré de Sainte-Marie, Dissertations historiques et critiques .«m- la Chevalerie, p. 126. = 1 « fie abbalet faciant milites ». Ce concile est de 110*2. (V. D. Cellier, Histoire des auteurs sacrés et ecclésiastiques, éd. Vives. XIV, G. Cf. Ducange, au mot ilitcs;èd. Iiidot, IV, p. 400.) = s Manu propria se accinxit cingulo militari. (Rodrigue de Tolède, De liebus hispanicis,
mais ne sont pas sans avoir parfois quelque caractère de grandeur. Nous n'étions pas, en France, aussi glorieux et aussi roides, et plus d'un jeune noble, plus d'un prince, s'estimait heureux, durant toute sa vie, d'avoir été adoubé par une femme. Ce n'était pas déchoir, en vérité, et de telles femmes n'étaient pas des petitesmaîtresses. L'histoire et la légende s'accordent à nous offrir le noble spectacle de ces adoubements féminins, où les esprits vraiment philosophiques trouveront une nouvelle preuve de cette élévation que le moyen âge chrétien a su communiquer au caractère et au rôle de la femme. L'antiquité n'a rien connu de pareil. Au moment où les deux voix de ce grand orateur populaire qui s'appelait Pierre l'Ermite et de ce grand pape qui avait nom Urbain II lancèrent tous les barons de la chrétienté occidentale sur le chemin de Jérusalem, tout nous invite à croire que les femmes ne découragèrent pas leurs maris ou leurs frères. La fille de Philippe Ier, la femme de Tancrède, Cécile, voulut adouber de ses propres mains un certain nombre d'écuyers qui allaient partir pour la guerre sainte'. Il y eut beaucoup de Céciles, et l'on peut regretter que les historiens ne nous aient pas, comme Orderic Vital, laissé le nom de ces modestes héroïnes. Nos romans sont ici plus prolixes et, si j'ose le dire, plus « historiques ». Lorsque le frère de Vivien, le petit Guichardet, s'échappe de la ville d'Orange pour s'élancer au secours de son frère charnel qui va mourir bientôt à Aliscans, sa tante Guibourc ne veut pas le laisser courir à une aussi rude aventure sans lui avoir donné de ses propres mains les armes du chevalier. C'est elle qui lui vêt le haubert, c'est elle qui lace le heaume clair autour de cette jeune tête, c'est elle qui lui ceint l'épée5. L'enfant trouve que Guibourc est bien lente; il pleure; il s'échappe de nouveau et, rencontrant au milieu de la grande mêlée son oncle Guillaume qui ne le reconnaît pas et l'appelle chevalier frère : « Vous ne me reconnaissez pas? Je « m'appelle Guichardet, et suis votre neveu. Guibourc a fait de
lib. IX, cap. x.) Cf. Ducange, 1. 1., p. 401. = « Cicilia, Philippi Francorum régis fflia, quce Tancredi uxor fuit, Gervasium Britonem, Haimonis Dolensis vicecomitis friium, militent fecit, aliosque plures armigeros militaribus armis contra paganos instruxit. (Orderic Vital, lib. XI; éd. Le Prévost, IV, 245.) — 2 Dame Guibor li vet armes doner; — Vest li l'auberc et lace l'eaume cler, — Ceint li l'espée au senestre costé. — Uuec l'adoubent soz un arbre ramé. — Quant armez fu Guicbardez à son gré, — Adont s'en torne, si prent à galoper. [Covenans Vivien, y. 1270-1276.)
Ventrée dans la chevalerie. 267
« moi un chevalier, et je viens vous aider à délivrer mon frère « Vivien. » Guillaume lui saute au cou'.
De quelque poésie cependant que Guibourc soit revêtue, il en est qui verraient plus volontiers la chevalerie conférée à un jeune damoiseau par un sourire et par des mains plus jeunes. Une tante, c'est bien; une fiancée, c'est mieux. Que ces difficiles se rassurent : il nous est aisé de les faire assister à cette autre scène qu'ils estiment plus gracieuse. Ce gros géant, un peu bête et très brutal, Robastre, est un jour adoubé par les petites mains de Plaisance, et ce n'est pas une épée, mais une cognée que la gentil dansele lui attache au flanc*. Je dois dire que, comme tableau de genre, je préfère encore l'adoubement de Jourdain de Blaives par la belle Oriabel qui deviendra sa femme. Le jeune valet s'apprête à combattre le terrible Sortin, et il est à craindre qu'il ne succombe dans ce duel inégal. L'amour n'en va pas moins son train : « Me « jurez-vous de me prendre pour femme, si vous sortez vainqueur « de ce combat? — Ah ! répond naïvement Jourdain, je le jure a bien volontiers et me sens plus heureux que si l'on m'avait donné « Paris. Mais ne fosoie dire. » Alors Oriabel, toute rayonnante, va chercher à l'écurie un superbe cheval pour son fkuicé. Puis, l'adoubement commence, et c'est la pucelle qui, elle-même, attache l'épée au flanc de Jourdain. Mais il est un autre file devant lequel elle hésite un peu. Est-ce que vraiment elle osera donner la culée à ce damoiseau? « Je suis femme, dit-elle, et il ne convient pas « que je frappe un homme. — Si, si, frappez, je vous en prie. » Elle n'hésite plus, et donne le coup d'usage sur cette chère tète qui s'incline devant elle : « Soyez chevalier, et que Dieu vous donne honneur et courage. » Puis, redevenant femme : « Si vous aviez par hasard envie d'un baiser, prenez-le. » 11 en prend trois, et saute à cheval*.
• Ibid.. v. 1304-1320. = * lue gentil dansele dont il a fet s'amie — L'adouba l'autre jour et chainst une cuignie. (Doon de Maience, v. 8261 , 8202.) Et ne vout sa cuignie Iessier si l'eitement — Que li doua sa famé l'iesanche la vaillant — Et l'en fisl chevalier cl la li chainst au flanc. (Gaufiey, v. 3678-5680.) = s Adonc s'arma li anfes maintenant. — 11 vest l'auberc, lace l'iaume luisant , — Et la pucelle li apporte le brant. — Elle meUme li a ceint à son Pane. — Puis, li a dit trois mos aparrissans: — « Damoisiaus sire, Dex voz soit hui garans — Qui vos envoit proesse et hardement. — Se mes cbiers pères vos ceinsist or le brant — Et la colée toz donnast maintenant, — 11 voz venist, espoir, plus à talant. — Car je suis famme, si n'est pas avenant — Que je ja fiére sor home en mon vivant. » — « Si ferez, dame, ge l'voz
La science des transitions nous t'ait absolument défaut pour passer d'un aussi charmant épisode à un récit presque terrible, et qui est même un peu poussé au noir. Il nous reste, en effet, à parler d'un dernier consécrateur, dont un historien n'aurait jamais songé à faire mention et qui appartient uniquement à la légende : un mort.
Il s'agit de ce fils d'Olivier, de ce jeune Galien, auquel sa mère apprend un jour le secret de sa naissance et qui se met héroïquement à chercher son père à travers tout le monde chrétien. Peu de conceptions poétiques sont aussi fortes et seraient mieux faites pour inspirer un drame. Après des aventures plus ou moins vulgaires, et qu'il est inutile de rappeler ici, le jeune homme, ô joie! trouve enfin son père Olivier. Mais, hélas! où le trouve-t-il? Sur le champ de batail'e de Roncevaux, pantelant, expirant, n'ayant plus à lui que cinq minutes avant sa mort. Et l'illustre ami de Roland n'a guère que le temps de jeter à son fils ces derniers mots d'une voix éteinte : « Aime Charles, et défie-toi de Ganelon. » L'enfant ne s'arrête pas longtemps à des regrets stériles. Il jette un regard sur le corps de son père, et se lance soudain au milieu des païens. Quels coups de lance! Quels exploits! On vit le soir descendre de la montagne un jeune damoiseau, tout rouge de sang : c'était Galien, qui venait de venger son père. Ce héros cependant n'était pas encore chevalier, et l'on assista alors à un grand miracle. Le corps inanimé de Roland mort était là, sous les yeux de l'Empereur, sous les yeux de Galien. Au milieu du silence, le bras droit de l'ami d'Olivier se leva lentement et tendit à Charles son épée par la pointe. Le Roi comprit, et fit présent à Galien de cette incomparable épée; puis, par une inspiration
pri et commant. — « Por vostre amor ferrai-je mieux dou brant. » — La damme l'oit que fu preus et vaillant. — Une colêc li donna maintenant : — « Chevaliers soiez, dist la dame au cors jant. — Que « Diex te doinst lionor et hardement. — Et s'uns baisiers vos venoit « à talant, — Se l'preïssiez, et des autres avant. » — Et dist Jordains : « Cent mercis voz « en ranz. » — Trois fois la baise trestout en un tenant. (Jourdains da Blaivies, v. 17-44- 1705.) Cf., pour d'autres adoubements par des femmes, les romans de Gui de Nanteuilet d'Aubcron : «Gui demande ses armez, on li va aporter... — Ayglentine la bêle le sevvi à Vanner. — Celé li ceint l'espée qui fu moult à loer. (Gui de Nanteuil, v. 942-050). A Brunehaut sa taie adont requist — Que chevalier tantôt de lui fesist. — Les armes voelt avoir que li promist. — Dist lîrunehaus : « Ce soit à ton pourfit. » — Dessus le col le palme li assist ; — Puis li a dit sans ire et sans despit : — « Dès or soies chevaliers Jhesu Crist. » - Si faitement à joie et à délit — Fu chevaliers... (Auberon, v. 1624-1652.)
sublime : « Tu vas être chevalier », lui dit-il. Mais à un tel héros, il ne fallait pas un adoubement banal. Le fils de Pépin s'incline alors vers Roland, prend le bras du mort, et fait donner par cette paume froide la colée à Galien. Or jamais colée n'avait été encore administrée de la sorte, et, depuis lors, elle ne le fut jamais.
C'est la seule fois, même dans notre légende, qu'un chevalier vivant fut ainsi fait et créé par un chevalier mort'.
Nous savons maintenant quels étaient les candidats admis à la Chevalerie. Nous savons où, quand, par qui étaient créés les chevaliers nouveaux, et nous avons répondu à ces quatre questions de notre chapelain, qui nous paraissaient tout à l'heure quelque peu pédantes et indiscrètes: Quis? Ubi? Quandoï Ver quem? Mais il nous reste à résoudre un cinquième et dernier problème, le plus difficile de tous et qui exige une solution plus détaillée: « Comment faisait-on un chevalier? Quomodo?
La plupart des historiens de la Chevalerie sont ici tombés en d'étranges erreurs et ont, mal à propos, confondu toutes les époques. Ils ont lu et relu ce charmant petit poème dont nous avons déjà parlé plus d'une fois, l'Ordene de ChcvaUi ir, qu'ils considèrent comme un Manuel classique, et en ont hasardé un commentaire plus ou moins fidèle. Mais, en réalité, ces vers faciles et aimables ne sont pas faits pour donner une idée exacte de la Chevalerie desxi'et xif* siècles. L'Ordene, qui est une œuvre du temps de saint Louis, révèle, comme nous l'avons dit, un état de choses très avancé, une civilisation délicate, de la poésie, des raffinements. Il en est ainsi de la Bcnedictio novi militis, que l'on trouve dans les anciens Pontificaux. Ce ne sont là que des œuvres faites après coup, des perfectionnements, des théories, des codifications sym-
• Tout le récit qui précède est tiré du Viaggio di Carlo ilagno m Etpagna, compilation italienne du iv* siècle. L'auteur italien s'est visiblement inspiré de nos vieilles chansons de geste et a mis à profit, plus ou inoins directement, l'Entrée en Espagne, la Prise de Pampelune, Ronceraux.iY. l'édition de Viaggio donnée par Ceruli, Bologne, Romagrioli, 1871, t. Il, 179 et suiv. ; 203, 205; 218, 219. Cf. l'analyse détaillée que nous en avons donnée : r.piqàu françaises, 2* éd., t. III, pp. 332, 333.)
boliques et quintessenciées. Mais il n'y a là rien de primitif, rien d'original, rien de « natif».
Rappelez-vous l'origine, simple et brutale, que nous avons dû assigner à la Chevalerie; n'oubliez pas que c'est la remise des armes au jeune Germain. Un vigoureux soldat remet une hache ou une épée à un soldat plus jeune : tel est le premier et le plus ancien de tous les rituels chevaleresques. Pas d'autre élément: c'est tout.
À ce premier élément, tous les autres sont venus s'agréger peu à peu, naturellement, par la force des choses.
C'est ce que nous allons démontrer.
Remettre une épée au jeune noble qui est appelé à se battre, c'est fort bien, et il ne saurait s'en passer; mais depuis le ixe siècle, au moins, les nobles ne se battent plus qu'à cheval, et tous les chevaliers, comme leur nom l'indique, sont forcément des cavaliers. Il est donc tout naturel de commencer par mettre le novice en état de piquer son cheval et de le précipiter sur l'ennemi. De là, le « chaussement » des éperons.
Des éperons, c'est bien; mais une bataille n'est alors qu'une série de duels. On se bat de près, on se bat corps à corps, et si le chevalier n'a pas les membres et la tête enveloppés de fer, il sera, en une minute, atteint mortellement, désarçonné, perdu. Donc, avant de lui ceindre l'épée, on lui revêt une bonne chemise de mailles à capuchon, et l'on entoure son front d'un bon casque protecteur, qui lui couvre le nez. De là, la remise du haubert et du heaume.
Pour être plus dispos et plus gaillard, le jeune féodal a voulu ce matin prendre un bain, mais un bain qui n'a rien d'emblématique ni de liturgique. Ce n'est pas encore du symbole : c'est de l'hy-
giene.
Le voilà donc baigné, éperonné, chaussé, vêtu, emmailloté de fer. Le moment solennel est venu : on lui ceint l'épée. C'est là l'essence, et, comme le diraient les théologiens, la « forme » du sacrement de la Chevalerie. Le reste est accessoire.
La colce elle-même, ce gros coup de paume sur la nuque, n'est venue que plus tard, et n'est pas nécessaire à la validité du sacrement. Nous sommes en mesure de citer, nous citerons vingt épisodes de nos chroniques et de nos chansons, où la paumée
n'apparait pas et où l'on n'est fait chevalier que par l'épée. A quelle époque a paru le coup de paume en question? D'où vient-il? Quel en est le sens exact? Nous essaierons plus loin de répondre à toutes ces demandes.
Quoi qu'il en soit de cette sorte de confirmation sauvage, de cette paumée que le consécrateur laissait tomber sur le cou du novice et qui était de force à l'assommer, il est certain que cette brutalité fut de bonne heure accompagnée d'un petit sermon, où ne pénétra d'abord aucune idée chrétienne: « Sois preux ». Puis, le nouveau chevalier était invité à montrer qu'il était bon cavalier. Il prenait son élan, et, d'un bond, comme un clown de cirque, sautait sur son gros cheval. Le déshonneur, c'était de toucher l'étrier. Là-dessus, il faisait, en piquant des deux, un beau temps de galop, un estais, sous les yeux de mille spectateurs émerveillés et qui battaient des mains. Mais il lui restait encore à prouver son adresse et sa force, et qu'il saurait aisément abattre son adversaire sur le champ de bataille. On avait, à cet effet, sur des estaches, sur des pieux, disposé des mannequins et des trophées d'armes : il fallait que l'adoubé les abattit d'un coup de lance sans cesser de courir sur son destrier énorme. C'était là cette quinlaine, cette sorte de carrousel dont nos pères raffolaient et que nous aurons lieu de décrire ailleurs par le menu. La cérémonie se terminait par là. Au milieu des acclamations et des cris de joie, le jeune chevalier descendait enfin de cheval et allait se reposer un peu, ou se fatiguer à autre chose.
Tel est le premier mode de l'adoubement. Tout y est matériel, germanique, barbare. L'Église n'intervient point, elle ne parait même pas; on ne la sent ni derrière le consécrateur, ni derrière le consacré. Les sept ou huit éléments qui composent ce rituel primitif sont uniquement militaires, et c'est ce qui nous décide à choisir ce dernier mot pour qualifier tout le système. C'est le mode « MILITAIRE ».
Mais on comprendra que l'Église ne pouvait demeurer longtemps la spectatrice indifférente des développements d'une institution aussi importante et qui semblait ainsi se dérober à son action, il n'y a vraiment aucune exagération à comparer l'Église, durant le moyen âge, à un soleil qui pénètre tout de son rayonnement et
auquel rien de vivant ne peut définitivement se soustraire. Peu à peu, sans transition brusque, sans secousse et par le seul effet d'une nécessité sociale, l'adoubement, qui ne cessa pas d'être laïque, devint chrétien. Il est vrai de dire que cette évolution ne réussit point partout, et que l'antique mode d'adoubement subsista à côté du nouveau ; mais la transformation fut importante, et souvent définitive. Rien de plus simple, toutefois. Quelques familles, plus chrétiennes que les familles voisines, estimèrent que, dans ces rites décidément un peu grossiers, on ne faisait pas à Dieu une part digne de lui, et entreprirent de réparer un aussi regrettable oubli. Le futur chevalier fit tout d'abord déposer ses armes sur l'autel de quelque moutier, afin que cet attouchement sacré leur communiquât un caractère auguste et sacramentel. D'autres damoiseaux allèrent plus loin, et prièrent un prêtre de bénir leur grosse épée. Observez toutefois que le prêtre n'avait pas ici le caractère d'un consécrateur. Il bénissait l'épée, et ne l'attachait pas. Malgré tout, on venait de faire un pas décisif, et l'on ne s'en tint pas là. Ce qui manquait à l'entrée dans la Chevalerie, c'était une préparation qui fût proportionnée à la majesté d'un tel acte; passez-nous le mot, c'était une « avenue », et l'Église la lui donna. Personne ne s'entend mieux qu'elle à -préparer, et elle le fit bien voir. Il n'en coûta pas beaucoup aux futurs chevaliers d'entendre, le matin de leur adoubement, cette messe qu'ils entendaient tous les jours, et qui avait seulement, ce jour-là, une physionomie plus solennelle. C'était quelque chose déjà, mais ce n'était pas assez. On se souvint alors de ces grandes veillées solennelles qui avaient lieu, dans toutes les basiliques du monde chrétien, durant les deux nuits lumineuses de Pâques et de la Pentecôte, et qui se terminaient, à l'aurore, par le baptême de tant de catéchumènes vêtus de robes blanches. La veillée des armes est sortie de ces deux nuits-là : elle n'en est que l'imitation, et presque la copie. Le chevalier passa dans une église toute une nuit à attendre son second baptême, et ce fut le rite le plus chrétien de cette solennité où Dieu pénétrait de plus en plus. Pour christianiser l'adoubement, il n'y avait plus qu'à christianiser le petit sermon, trop militaire et rude, qui accompagnait la remise de l'épée ou la colée. Ce fut chose aisée. Au
lieu de dire : « Sois preux », on dit : « Aime Dieu ». Et l'évolution fut accomplie.
Tel est le second mode de l'adoubement. Une seule épithète lui convient, et nous la lui imposons volontiers. C'est le mode chrétien.
On aurait pu en rester là; mais l'Église jugea nécessaire d'aller plus loin. A côté des deux premiers rituels, qui continueront (ne l'oublions pas) à coexister durant tout le moyen âge, elle en imagina un troisième. Il est tout à elle, celui-là; elle y a mis son empreinte; il est souverainement et uniquement catholique; mais il a nécessité une sorte de coup d'État. L'élément laïque y est relégué au second rang, et, pour tout dire en quelques mois significatifs, le consécrateur du nouveau chevalier n'est plus un laïque, mais un prêtre. L'évèque prend décidément la place du chevalier, du père, du seigneur, du suzerain ou du souverain. C'est lui qui non seulement bénit, mais qui attache le glaive. C'est lui qui dit : « Sois chevalier. » C'est lui qui donne la colée. Sans doute, elle est bien transformée, l'antique colée, et ce n'est plus le gros coup de poing barbare sur la nuque. La main douce de l'évèque ne saurait donner de tels horions. L'évèque ne frappe pas : il touche. Quelques petits coups de plat d'épée suffiront à ce consécrateur pacifique. Mais malgré tout, et à travers une transition qui s'est peut-être fait plus vivement sentir que les précédentes, l'entrée dans la Chevalerie est véritablement devenue cléricale. Ce n'est plus l'adoubement, mais la llenediclio novi militis. C'est dans les Pontificaux que l'on trouve ce nouveau rituel, et non plus dans les chansons de geste. Bref, le premier mode a été uniquement militaire; le second était religieux, mais encore laïque; le troisième est liturgique, et ce nom lui doit rester.
Nous souhaiterions avoir, dans les pages précédentes, fait vivement sentir à nos lecteurs l'enchaînement « fatal » des idées et des faits qui, depuis le ix* jusqu'au xin' siècle, ont successivement produit les trois formes principales de l'adoubement chevaleresque. Mais nous voyons que rien ne saurait ici remplacer des exemples, des textes, des types. Et nous allons demander à nos vieux poèmes, comme à nos vieux livres liturgiques, la mise en action, vivante et chaude, de ces trois rituels dont nous avons, hélas! parle si froidement.
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C'est à l'adoubement « selon le premier mode » ou à l'adoubement militaire que se rapportent nos plus anciens textes historiques. Le rite est ici d'une absolue simplicité: il est austère et' rude. C'est l'antique « remise des armes », à la germaine. Pas de coup de paume sur la nuque, pas de colée. Cette brutalité ellemême est encore absente, et il nous paraît difficile de préciser l'heure exacte où nous pourrons scientifiquement la constater pour la première fois. Il est probable qu'elle remonte assez haut, et elle est certainement d'essence barbare ; mais, à s'en tenir aux textes, il n'y a rien de certain avant le xne siècle. Quand Guillaume le Conquérant, en la dix-neuvième année de son règne, voulut faire chevalier son fils Henri, un de ses historiens se contente de nous dire en termes fort simples « qu'il le revêtit des armes viriles* ». C'était la formule la plus ordinaire, et nous lui trouvons une certaine saveur de belle antiquité. Ce même Guillaume « avait jadis reçu du roi de France les insignes de la chevalerie »s. Toujours pas de colée. « Être orné des armes chevaleresques » : c'est encore, à cette époque, un terme consacré3, et il n'est pas sans poésie. En Allemagne*, le rituel est alors le même qu'en Normandie et en Angleterre, et les Rois eux-mêmes, quand ils sont faits chevaliers, sont uniquement « ceints de l'épée ». Toujours pas de colée. Mais qu'cst-il besoin de se perdre en ces détails? Nous avons l'heur de posséder, pour la France de l'Ouest, durant le premier tiers du
» llenricus, anno regni patris sui Guillelmi tertio, natus est in Anglia. Vicesimo primo ejusdem regni, œtatis vero decimo nono, sumpsit arma in Pentecosten. (Brève Chronicon S. Martini Turonensis; Historiens de France, XII, p. 65.) Anno decimo nono regni, Henricum lilium suumjuniorem virilibus induit armis. (Henri deHuntindon; Historiens de France, XI, p. 210.) = - YVillelmus [dux Normanniœ], ubi primum potuit per œtatem, militiœ insignia a rege Francorum accipiens... (Guillaume de Malmesbury, lib. III; Historiens de France, XI, p. 177.) C'est ce que répète Aubri des Trois-Fontaines, (Ibid., XI, p. 551.) = » Robertus de Grentemaisnilio Wïllelmi ducis armiger quinque annis extitit : deinde ab eodem duce decenter est armis adornatus et miles effectus. (Orderic Vital, Historiens de France, XI. p. 226.) Cum vero beatus Bertrandus attigisset juvenilis robur œtatis, mililaribus armis est dccoralus. (Vie de S. Bertrand de Comminges, écrite vers la fin du xii* siècle, Acla Sanctorum Octobris, t. VII, pp. 11-49 et 1173.) = * llenricus rex (Henri IV) accinctus est gladio, anno regni sui nono, œtatis autem suœ decimo quarto. (Hermann. Contract., Historiens de France, XI, p. 22.) llenricus rex in quarta feria Paschœ gladium
m* siècle, une admirable page de chroniqueur, une page presque unique et pleine de lumière, qu'il nous faut citer ici, et citer intégralement. On la dirait empruntée, presque servilement, à une chanson de geste, et nous ne sommes pas assuré que le moine de Marmoutier, qui en est l'auteur, n'ait pas eu sous les yeux quelque texte poétique dont il a cherché à traduire la mâle énergie en un beau latin un peu pédant et chargé d'épithètes. Il s'agit de la « chevalerie » du jeune Geoffroi Plantagenet et des armes que ce fils du comte d'Anjou reçut des mains du roi d'Angleterre Henri. C'était en 1129. Écoutez'.
Geoffroi avait alors quinze ans. Il savait bien monter à cheval et était très beau ; mais ce n'étaient là, au dire de son verbeux panégyriste, que les moindres de ses vertus. « Envoyez-moi votre fils à « Rouen : je le marierai avec ma fille et, puisqu'il n'est pas encore « chevalier, je l'adouberai moi-môme le jour de la Pentecôte. » Tel fut le message que reçut un jour le comte Foulques, et ce message venait du roi d'Angleterre. L'obéissance était facile : il obéit. • Cinq barons sont choisis pour accompagner le damoiseau, cinq barons qui portent de grands noms : Hardouin de Saint-Mars, Jaquelin de Maillé, Robert de Semblançai, Jean de Clervaux, Robert de Rlois. Vingt-cinq damoiseaux, du même âge que Geoffroi, marchent derrière lui avec un beau cortège de chevaliers. On hâte les préparatifs de départ, on se met en route, on arrive à Rouen.
cinxit Vormalix. (Chronicon Lobiense, Historiens de France, XI, p. 416.) = ' « Excédons itaque puéril ix metjs, adolescentix primxvo flore vcrnans, quindecim annorum Tactils est... Ex prxcepto insuper Régis exactum est a Comité, ut filium suum nondnm militent ad ipsam immineutem Penlecosten Rotomngum honorifice mitteret, ut ibidem, cum coxquxvis suis arma suscepturus, regalibus gaudiis intercsset. Nulla in lus obtineudis fuit dillicultas : justa enim petitio facilem meretur assensum. = Ex imperio itaque palris gcner Régis futurus. cum quinquc baronibus, Jaquelino videlicet de Ualliaco, Robertode Scmblenciaco, Harduino de S. Medardo. Rol«rto de Dloiu, Pagano de Clarxvallis, et viginli quinque de coxtaneis suis, multo ctiam stipatus milite, Itotomagum dirigitur. Fama ïero prxcurrenle, nuntiatmn est Régi quia comitis Andegavorum films advenissct. Lxtalus est itaque Rex in iis qux dicta suut ei super geueri sui adventum, mittitijne a latere suo nobitiores quosque, ut eum cum debito lionore et reverenlia ante regiam dcducerent majestatem. Introgresso aulem aulx Regix atrium interius, suis et regiis militibus circumsepto, vulgi etiam stante coroua, Rex, qui antea nulli assurgere consueverat, ipsi assurgens obviam procedit, pio stringit amplcxu, dulcia lanquam tilio infigens oscula; propria eum manu deducens, sibi consedere facil. = Rex adolesccntem mulliplici affalur eioquio, milita ei proponens, ut ex mutua confabulationc respondentis prudentiam experiretur. Adolescens vero, ut sapientium moris esl, verboruni compcndio studens, eadem etiam verba rlietoricis exornans culoiibus, paucis innotesceie sala^cbat. Rex satis superque
Le roi anglais, qui avait coutume de ne se lever jamais devant personne, se lève devant le jeune baron, va à sa rencontre, le pressa dans ses bras et, après ces premiers épanchements d'une affection dont il n'était pas coutumier, se prend à interroger le jeune chevalier et à lui faire subir une sorte d'examen. Le bon historien nous assure que Geoffroi subit victorieusement cette épreuve, et qu'il répondit, en véritable rhéteur, aux questions de son royal examinateur. Nous aimons à penser qu'il n'employa pas autant de figures, et fut plus simple.
Cependant le soir est tombé : la nuit est venue, cette nuit de la Pentecôte durant laquelle on baptisait jadis tant de nouveaux chrétiens et qui était aussi solennelle que la nuit de Pâques. Demain, demain matin, Geoffroi sera créé chevalier.
C'est dans une chambre privée que notre futur chevalier se prépare aux rites solennels. L'usage voulait que l'on y préludât par un bain : Geoffroi et ses vingt-cinq compagnons se plongent dans cette eau qui n'a pour eux rien de symbolique. Puis on lui revêt une chemise de lin, une robe de drap d'or, un bliaut de belle couleur pourpre, des chausses de soie et des souliers où sont brodés des lions d'or. Les vingt-cinq autres damoiseaux sont, en même temps que lui, couverts de lin et de pourpre. Et voici que cette belle jeunesse sort enfin de celte chambre, alerte, parée, brillante, superbe. Le jeune prince anglais marche à leur tête, et notre annaliste, qui n'est pas sans aimer la rhétorique et sans connaître sa Bible, ne
admirans, admodum dclectatus est super prudentia et responsis ejus. Tota dies i!la in gaudio et exsultatione expanditur. Illucescente die altéra, balneorum usus, ut tyrocinii suscipiendi consueludo expostulat, paratus est. Compertus Rex a cubiculariis, quod Andegavensis et qui cum eo vénérant ascendissent de lavacro, jussit eos ad se vocari. Post corporis ablutionem, ascendens de balneorum lavacro, comitis Andegavorura generosa proies Gaufredus, bysso retorta ad carnem induitur, cyclade auro texta supervestitur, clamyde conebilii et muricis sanguine tincta tegitur, caligis holosericis calceatur, pedes ejus sotuLiribus in superficie leunculos aureos habentibus muniuntur. Ejus vero consodales qui cum eo mililiœ suscipiendae munus exspectabant, universi bysso et purpura induuntur. =: Talibus itaque, ut prœtaxatum est, ornamentis decoratus regius gêner, quasi dos lilii candens roseo superfusus rubore, cum illo suo nobili collectaneo comitatu de secreto thalami processif in publicum. Adducti sunt equi, allata sunt arma : distribuuntur singulis, prout opus erat. Audegavensi vero adductus est miri decoris equus llispaniensis, qui lantœ, ut aiunt, velocitatis erat, ut multœ aves in volando eo tardiores essent. Induitur lorica incomparabili, quae maculis duplicibus intexta, nullius lanceae vel jaculi cujuslibet ictibus transforabilis baberetur. Calceatus est calceis ferreis et maculis itidem duplicibus compactis; calcaribus aureis pedes ejus adstricli sunt. Clypeus, leunculos aureos imaginarios habens, collo ejus suspenditur; imposila est capiti ejus cassis
craint pas ici de le comparer à la rose et au lis : quasi flos lilii candens, roseo superfusus rubore.
C'est en plein air que le rite de la consécration doit être désormais célébré, et l'on a déjà songé à amener les chevaux et à disposer. les armes qui sont destinées aux jeunes chevaliers. Le destrier qu'on a réservé à Geoffroi est un magnifique cheval d'Espagne, dont les pieds sont plus rapides que l'aile des oiseaux. Cette comparaison, un peu banale, est fréquente dans nos vieux poèmes, et c'est là que l'historien a sans doute été la puiser. Le fils du comte d'Anjou est là, sous les yeux de mille spectateurs; il est immobile et dans l'attente de ce qui va se passer. On lui ajuste tout d'abord un bon haubert à mailles doubles, qu'aucune lance ne pourra percer; on lui attache aux pieds des chausses de mailles; on lui suspend au cou un écu orné de lions d'or; on lui enfonce sur la tête un heaume contre lequel s'émousseront les meilleures épées et où étincellent vingt pierres précieuses. Puis, voici la longue et bonne lance de frêne avec son « fer > en acier de Poitiers, et voilà l'épée qu'on a été chercher dans le trésor du roi, l'épée qui est l'œuvre de ce merveilleux ouvrier, de ce Galant dont parlent toutes nos chansons. C'est fini : le jeune homme est équipé des pieds à la tète, il est armé, il est chevalier. Il ne lui reste plus qu'à montera cheval sans l'aide des étriers et à prendre part aux behourds qui terminent la fêle. Mais, en vérité, ce mot « terminent » n'est pas tout à fait juste : car, selon notre historien, la fête ne dura pas moins de sept jours. Le huitième, Geoffroi se maria.
• Tel est le récit de Jean, moine de Marmoutier. Quels que soient ses emprunts à nos chansons, il est digne de fixer notre attention.
Malgré toutes les magnificences dont on l'a revêtu, malgré l'éclat
multo lapide prelioso relucens, qua? (alis température erat, ut nullius eusis acumiue incidi vel falsilicari valcret. Allata est ei hasta fraxinea ferrum Pictavense prxtcmlens. Ad ullimtim allalus est ei ensis de thesauro regio ab anliquo ibidem signatus, in quo fabric.m lu fabrorum superiativus Galanus milita opéra et studio desud.ivit. Taliter ergo armatus lyro noster hotus, militix postmodum flos futurus, mira agililate absque stasii gratia in velocitatis equum prosiliit. Quid plura?Dies illa tyrocinii, honori et gaudio dicata, tola in ludi ln'll.ci exercitio et procurandis splendide corporibus elapsa est. Septem ex integro dies apud Regem tyrocinii célèbre gaudium conlinuavit. (Johannis Turonensis, monacbi Majoris Monasterii, Historia Geoffredi Plantagenistœ, Andegavensi* comitis cl ducit Kormannorum. Historien» de France, XH, bti, Chronii/ue* d'Anjou, publiées par P. Marebegay et A. Salmon, pour la Société de l'histoire de France, p. 233 et suiV. Cf. du Gange, au mot Milt$, IV, p. 3U0.)
des costumes, malgré la durée de la fête, cet adoubement n'a rien de compliqué. C'est toujours l'antique « remise des armes », précédée d'un bain et d'une vêture solennelle. Pas de colce, pas de sermon, pas même de quintaine. Notez que nous avons affaire à un adoubement presque royal, dans une des plus grandes villes de France, au centre d'une de nos provinces les plus civilisées, en plein douzième siècle. Et jugez par là des autres adoubements à la même époque.
Rien n'est plus sauvage, à ce point de vue, que les plus anciens textes de nos chansons, et ils rendent exactement le même son que les textes historiques du même temps. J'oserai dire qu'ils sont plus historiques, plus vrais. Ouvrez Auberi le Bourgoing, ouvrez ce poème barbare1. Comment le héros de cette chanson adoube-t-il un jour ce Cautier, auquel il doit la vie? Il ordonne qu'on le couvre de riches vêtements, lui remet des armes, et lui fait enfin présent d'un bon cheval. C'est tout, et le poète ne craint pas de dire : Si li dona l'ordre de chevalier. Voilà qui n'est pas compliqué. Dans Ogier, même simplicité ; mais le décor est ici plus beau que le drame. Charlemagne est sous les murs de Rome, qu'il essaye d'arracher aux païens vainqueurs. Ogier, qui est encore tout jeune, a rendu la terre toute rouge de sang sarrasin, et étonné l'armée par mille exploits incomparables. L'Empereur, qui avait eu jadis quelques raisons pour se défier de cet enfant, l'Empereur n'y tient plus, il descend de cheval et, en pleine bataille, le ceint soudainement de l'épée : Chevaliers pu Ogiers d'or en avant1. C'est fier, mais sec. D'autres poèmes sont plus détaillés, mais plus matériels. Quand il nous raconte comment Aubri fut fait chevalier, l'auteur de Garin le Loherain ne se perd pas dans l'analyse du rite chevaleresque, et constate à peine la remise des armes ; mais il s'arrête avec quelque complaisance devant le spectacle de ce fort et rude jeune homme : « 11 était cschevis et moulé ; il avait les épaules énormes et la taille fine; il n'y avait pas de plus bel homme en soixante cités. » On sent ici que l'on a affaire à un siècle qui est brutalement épris de
' Li Borgignons ne se vout delaier; — Isnelement fist acesmer Gautier; — De riches robes le fist apareillier. — Si li dona l'ordre de chevalier. — Armes li done et un riche destrier. (Auberi, éd. Tobler, p. 248, v. 17.) = 2 « Danois, dist [Karles], tenés vestre auferant.... — Et celé espée, por coi n'est çainte au flanc? » .... — Et dist Ogiers: «Car à vos m'en atant. » — Lors desciendi li rois Kalles à tant. — La bone espée a çainte Ogier au
la force musculaire : « Regardez-le, dit Garin à son frère Begon. « S'il vit, quel baron ce sera! ' > On ne saurait demander à l'auteur de Raoul de Cambrai de faire montre de plus de délicatesse. Le comte de Cambrai, quand il adoube Dernier, se contente de le faire armer. Dernier, lui, saute à cheval, se couvre de son écu à bandes d'or, saisit sa lance où cinq clous d'or fixent le gonfanon, et fait un temps de galop sous le regard émerveillé de cent barons qui se disent l'un à l'autre, tout bas* : « C'est vraiment un beau chevalier. »> 11 serait aisé de multiplier ces exemples; mais il est préférable de les résumer et, pour ainsi parler, de les condenser en un ou deux types. C'est à Garin le Loherain, c'est à ce terrible vieux poème qu'il nous faut encore emprunter ici notre récit le plus significatif et le plus concluant5. Les deux principaux acteurs de cette scène un peu farouche, ces deux personnages sont un vieux chevalier qui s'appelle Fromont et un tout jeune damoiseau qui est son propre fils et se nomme Fromondin. Contraste saisissant et charmant. A la vue de l'enfant qui marche accompagné de vingt autres valets, Dernard de Naisil se précipite vers lui, lui baise la bouche et le visage et, appelant Daudouin de Flandre : « Le beau neveu que nous avons! Si nous « allions demander à Fromont le poestis d'en faire un chevalier. — « Je le veux bien, dit le Flamand. Allons. » Ils y vont et sont fort mal reçus. C'est en vain qu'ils font remarquer à ce père brutal que
flanc. — Chevaliers fu Ogiers d'or en avant. (Ogier, v. 743 et ss.) = ' Li Borguignon ont Aubri adoubé — Et l'Allemant et Huedes le séné, — Li quens Joffroi d'Angiers la grant cité — Et Bernais qui d'Orléans fu nés. — Quant mangié oront et midis fu passés, — Chevaus demandent, on lor a amené. — Les escus prennent, behorder vont as prés. — L'erbe i est verde et gent i ot assez. — Aubris fu biaus, eschevis et moles, — Gros par espaules, graisles par le baudré. — N'eut plus bel home en soissante cités. — Mont bien li siet l'escus enluminés. — Cil qui l'esgardent cuident qu'atout soit nés. — Moult bel behorde tout contreval les prés. — Bien li avint, si fu de tous loués. — Li dus Garins l'a à Begon monstre : — t Frères, dit-il, par Dieu, or esgardez. — Cil iert preudons, se il vit par aé. » (Garin» li Loherain*, I, p. 84.) =» Li quens Baoul qui molt fist à loer — A l'endemain fist Bernier adouber — Des millors armes que il pot recouvrer. — El' dos li test l'auberc tenant et cler — Et lace l'elme qui fu à or parez — Et çainst l'cspée c'on li fist présenter. — Son bon destrier Bernier i va monter. — Dès que Bernier fu el' destrier montez, — A grant inervelle parfu biax adoubez: — L'escu saisi qui fu à or bendez — Et prent l'espieu qui fu bien acerez, — Le confanon à cinc clos d'or fermez; — Fait un eslais, si s'en est retornez. — Emmi la place fu molt grant li barnez. — Dist l'un* à l'autre : « Cis est molt bien armez ». (Raoul île Cambrai, éd. Le Glay, pp. 23, 24.) Cf., dans le même poème, un adoubement du même ordre, pp. 18-20). = 5 Devant les autres est venus Fromondins, — Et oui o lui de damoisiaus bien vint... — Bernars
son fils a déjà la taille d'un homme, que sa poitrine est large et ses bras énormes, et qu'il est capable de mettre en pièces les lances de tous ses ennemis. « Vois donc comme il est fort, vois donc « comme il est beau. — Non, non, il est trop jeune, » répond le vieux, qui ne veut pas qu'on le trouve vieux et qui, à la façon de don Diègue, se prend à jeter un superbe défi à la tête de Bernard et de Baudouin. Mais, enfin, il se rend à leurs raisons, et change tellement d'avis, qu'il veut que son fils soit adoubé sur l'heure. Vite on prépare les cuves, on les remplit d'eau : Fromondin entre dans la première, et ses compagnons dans les autres. Au dehors on entend le piaffement des chevaux et les voix des écuyers qui tiennent en main les destriers et les palefrois. Entre toutes ces bêtes de prix, il en est une qui attire tous les regards : c'est Beaucent, c'est le cheval du vieux Fromont. Le jeune Fromondin va droit à lui, au sortir de son bain, et, par un bond osé, saute de plaine terre sur le bel animal. Puis il caracole sur le bon cheval et heurte en passant don Bernard de Naisil, qu'il renverse à moitié. C'était pour jouer. Il éclate de rire, et crie à son oncle: « Sire vieillard, je vous prie de vouloir bien faire partie de ma « maison. » L'autre ne sourcille pas, et en prend occasion d'adresser un petit sermon à son neveu : « Je le veux bien, dit-il, mais « à la condition que vous ferez toutes mes volontés. Et il est trois « choses que je vous recommande tout d'abord. Sachez, je vous « en prie, éperonner votre cheval, honorer les nobles chevaliers « et donner aux pauvres. » La cérémonie s'achève par ce petit discours, ou plutôt par un repas homérique en plein air. Il n'y a même pas eu de remise solennelle de l'épée.
Il n'en est pas de même dans un autre épisode qui va compléter
le voit, à rencontre li vint, — Il li baisa et la bouche et le vis. — Il en apelle le Flamenc Bauduin : — « Or esgardez quel nevou avons ci ! — Et car prions Fromont le poesti — Que il feïst chevalier de son fil. — Et je l'otroi, » li Flamens respondi. — A Fromont vienent, si l'ont à raison mis. — « Or esgardez, biaus niés, » Bernais a dit, — « Com cil est biaus et de bras et de pis. — Car en faisons chevalier, le matin. — Il puet « moult bien grosses lances croissir — Et guerroier ses mortes anemis. — Se tu « vivois jusqu'au jor de l' juïs, — En meilleur point n'iert chevaliers les fis. » — Et dist Fromons : « Merveilles avez dit. — Il est trop Jones, ne le pouroit sofrir »... — A son hostel est venus Fromondins. — Les cuves l'ont d'iave trestout emplir. — Entrés i est li damoisiaus de pris — ■ Et des vallés chascuns la soie prist. — Là veïssiez les chamberlans venir — Qui portent robes et bons dras de samis, — Les escuiers aus murs et aus roncins, — Aus palefrois et aus chevaus de pris. — Fromons envoie Baucent à Fro-
le précédent et qui nous représente la dernière phase et la plus brillante de l'adoubement c sans colée ». La scène se passe à Boulogne, et l'enfant qui va recevoir la chevalerie est celui de tous nos héros qui l'a peut-être le plus honorée devant les hommes et devant Dieu. 11 fait beau, il fait doux : c'est le mois d'avril, c'est le jour de Pâques. Godefroi, fils d'Eustache, comte de Boulogne, va être adoubé par son père, et jamais roi, jamais amiral n'aura été mieux armé. On commence par lui revêtir des chausses serrées et tenans qui sont plus blanches que la fleur aparissant, et sans plus tarder, on y attache les éperons qui « tranchent; » on le couvre ensuite d'un haubert dont les pans sont brodés en fils de laiton entrelacés dans les mailles, et qui a jadis appartenu au premier mari de la belle Orable, à Tibaut d'Afrique. Il serait trop long de parler du heaume clair, du cercle d'or, et de ce nasal où éclatent cinq pierres précieuses. Une escarboucle ardente rayonne au sommet, et, sur ce casque chevaleresque, il y a tant de topazes, d'émeraudes, de saphirs, d'aimants, de jaconces et de diamants, qu'un riche Vénitien ne pourrait lui-même se donner le luxe d'un tel objet d'art. Mais le moment est venu de ceindre le brant au jeune bachelier, et l'épée qu'on lui donne est celle-là même avec laquelle fut tué jadis un des plus terribles ennemis du nom chrétien, Agolant. Il est superflu d'ajouter qu'elle sort de la forge de Galant et qu'on ne lui connaît qu'une égale, qui est la propre épée de Roland, Durendal. b'écu qu'on attache au cou de Godefroi est orné de deux lionceaux blancs, et le cheval qu'on lui amène est tout caparaçonné d'un blanc diasprc qui retombe jusqu'à terre. Godefroi est superbe à cheval, avec son gros épieu et son gonfanon aux trois aigles volants : « Allons aux champs, » dit-il; et il y court, accompagné de tous ceux que l'on vient d'adouber avec lui, de son père et de tous les
mon lin. — Son bon destrier que il paramoit si. — Boue est la selle qui de Tolouse vint. — De plaine terre saillit sus Fromondius, — Fist un eslai, arières s'en revint; — Hurle decosle danlBcrnart de Naisil, — Por un petit que il ne l'abatt : — « Sire viellars, » tout en riant li dit, — i De ma mesnie serez, je le vous pri. » — El dist Bernars : « Sire, « Tostre merci, — Par tel couvent que ferez mon plaisir. — Or vous convient des espe- « rons ferir — Et honorer les chevaliers gentis; — Donner aux povres et le vair et le « gris. — Car une chose vous aconte et vous dis : — Nuns avers princes ne puet terre « tenir, — Ains est domages et dolors quant il vit. » — Dist Fromondius : « Je ferai « vo plaisir. » — El' vergicr entre où li mangiers fu mis. — A une t;djle est assis Fromondius. — Dejouste lui Guillaume de Monclin... (Gar'tns li Lilierains, éd. P. Paris, II, p. 145-148.)
282 VENTRÉE DANS LA CllEVALElUE.
autres barons. Ah ! la belle chevauchée ! La mère du nouveau chevalier, la comtesse Yde, la suivait sur un palefroi qui était soef amblans , et j'imagine bien, quoique le poète n'en dise rien, qu'elle essayait surtout de voir son fils Godefroi, et qu'elle le dévorait des yeux. On chevaucha tout le jour ; mais quel repas le soir, quels chants de jongleurs, quels contes charmants, et quel sommeil enfin jusqu'au petit jour clair du lendemain matin1 !
On ne saurait placer avant le xme siècle la rédaction du poème que nous venons de citer, et auquel on a imposé le nom de Godefroi de Bouillon; mais depuis longtemps déjà, en certaines régions de la France que la science devra un jour déterminer exactement, la colée était d'un usage général. Je me persuade qu'elle nous est venue par le Nord, et qu'elle n'est pas chez nous fort antérieure au xie siècle. Dans les chroniques comme dans les poèmes du xne siècle, les exemples fourmillent, et cette forme d'adoubement, tout comme la première, a subi certaines transformations qui l'ont rendue de moins en moins grossière, de plus en plus civilisée et élégante. C'est la marche ordinaire et l'ordre logique. Un historien du xne siècle, que l'on ne connaît pas assez et que ne goûtent pas assez vivement les historiens de la vie privée, Lambert d'Ardres, parle de Valapa à toutes les pages de sa charmante et vivante chronique. On peut même dire qu'il a trouvé la formule définitive de ce rite barbare, lorsqu'il nous raconte l'adoubement d'Arnoul II, comte d'Ardres et de Guines, et qu'il nous montre, en termes vifs, le père de ce jeune prince qui lui donne solennellement le soufflet militaire ou la colée, « sans que le nouveau chevalier lui puisse rendre un tel coup ». Dédit ei militarem, non repercutiendus, alapam. La scène se passe à Guines, le jour de la Pentecôte de l'année 1181, en pleine cour comtale, sous les yeux de nombreux spectateurs qui vont consacrer aux fêtes et aux festins le reste de cette bienheureuse journée1. Mais c'est en
1 Godefroi de Bouillon (v. 1687-1728). Cf. les épisodes suivants, qui nous offrent également le type exact des adoubements « sans colée » : Gui de Nanleuil, v. 942 et ss.; Siège de Barbastre, Bibl. nat., fr. 1448, f 124, V; Aiol, v. 6550 et suiv.; -v. 10517 el suiv.; Godefroi de Bouillon, éd. Ilippeau, v. 1579 et suiv. Etc., etc. = s 11 s'agit du
vain d'ailleurs que, dans le même texte, Lambert d'Ardres élève presque cet adoubement à la hauteur d'un sacrement : les deux mots non repercutiendus ne perdent rien de leur éloquence matérielle, et caractérisent fort bien cette façon brutale d'entrer dans la Chevalerie. Il faudrait citer ici dix autres textes du même historien, et, nous transportant soudain au milieu du xm* siècle, faire encore assister notre lecteur aux adoubements allemands de ce temps plus délicat. L'auteur de la Grande Chronique belge observe candidement1 que, pour éviter les frais écrasants de la chevalerie nouvelle, la plupart des chevaliers de son temps se contentaient de la colce, et le même chroniqueur raconte ailleurs que Guillaume de Hollande, élu roi des Romains en 1247, reçut sur la nuque ce terrible coup qui créait les chevaliers. Il vous est libre, il vous est facile, entre. Lambert d'Ardres et le Magnum Belgii Cltronicon, d'étager cent textes aussi décisifs.
.Nos vieilles chansons ne sont pas moins concluantes, et dès le commencement du xni" siècle, la brutalité de la paumée y est exprimée en un style encore plus pittoresque et plus saisissant. Le début d'Élic de Saint-Gille$ est, à ce point de vue, un chef-d'œuvre d'exposition sauvage et vraie. Le père d'Élie, Julien de Saint-Gilles, a la barbe toute blanche. C'est un fier baron, qui ne s'est jamais rendu coupable d'une trahison, qui a toujours aimé le fils de sainte Marie, qui a porté honneur aux moutiers et a fait construire des ponts et des hôtelleries pour les pauvres voyageurs. Mais enfin, « il y a cent ans qu'il a été fait chevalier », et il éprouve le besoin de « se
père d'Àrnould H, comte d'Ardres et île Guines, auquel sou père confère la chevalerie en 1181, et le chapitre de Lambert d'Ardres a pour titre : Quomodu idem Arnoldut fffrelu* est miles. « Pater ejus.... convocavit filios suos et nolos et amicos in curiam suam apud Ghisnas in die sanclo Pentecostes, et ei militarex, ro.i reiercutiesdus, dédit alapam, ei inilitaribus eum in virum perfectum dedicavit sacramentis. (Lambert d'Ardres, Cltronicon Chitnense et Ardente, cap. ici; éd. du marquis Godefroy Ménilglaise, p. 201.) Les passages qui suivent, quoique moins importants, ont aussi leur valeur : « Eidem comiti... in signum militia», gladium lateri et calcaria... sui militis pedibus adaptavit, el alapam collo ejus infini, quam tameu, in ipso militarise promolionis ejus die, variis redehit inunusculis et lautioribus quam regalibus expensis. (Ibid., cap. liiimi. 1. 1. p. 193.) Licct mililarcm nondum recepiuet alapam, in armis tamen strenuus crat. (Ibid., cap. xc; 1. I. p. 199.) = 1 Plerique milites moderni temporis, patrimoniis intendenlcs, omissis sumptuosis solemnitatibus, saltem per infradiim colaphum, militarem consequuntur dignitatem. (Magnum Belgii Chronicon, anno 1247.) Dans la même chronique, à la même année, il est dit que lors de l'adoubement de Guillaume de Hollande, le roi de Bohème lui administra la paumée : « Rex Bohcmix iclum impegit in collum tironi*. »
reposer et de bien vivre ». Là-dessus, il fait venir son fils Élie, ou plutôt, il le fait comparaître devant lui dans la salle perrine. Pour exciter la colère du jeune homme, il lui reproche de n'avoir encore accompli aucun exploit : « A ton âge, dit-il, j'avais déjà conquis « châteaux, fertés et villes. » Le jeune Élie se cabre sous l'aiguillon de ces paroles, d'autant que le vieillard se demande tout haut si son fils ne serait pas plutôt appelé à vivre dans un cloître et à être « moine reclus à Noël ou à Pâques ». Pour le coup, c'en est trop. Élie veut partir et quitter pour toujours ce château où il est forcé de dévorer de tels outrages : « Tais-toi, malheureux, tais-toi, lui « crie son père. T'imagines-tu partir ainsi, sans escorte et sans « armes? Mais l'on dirait en te voyant passer sur les routes : « Vous « voyez ce jeune homme? C'est le fils de Julien-à-la-Barbe. Son père « l'a chassé de sa terre. »Non, non; tu ne partiras pas ainsi. Et je « m'en vais, sur l'heure, te faire chevalier. » Se tournant alors vers ses hommes : « Qu'on prépare une quintaine, dit-il, et qu'on m'ap- « porte mes armes. » La cérémonie commence tout aussitôt. Le vieillard ceint l'épée à son fils; puis, haussant la main et la laissant tomber comme un marteau sur le cou de l'enfant, ce terrible centenaire lui donne un tel coup, qu'Élie en est à moitié renversé. Le nouveau chevalier sent la colère lui monter à la tête et couvre tout bas son père d'injures : « Ah! dit-il, si c'était un autre! Mais «c'est mon père, et mon devoir est de ne pas me plaindre ». Il se calme, relève la tête, monte brusquement à cheval et abat, d'un coup de maître, tout l'appareil de la quintaine. « Ce sera un preux! » s'écrie alors le vieux, qui est ravi. Mais la mère pleure en pensant que son fils va la quitter. La scène est à la fois féodale et « humaine » '.
1 Chou est d'un conte qui fut nés à Saint-Gille. — Signor, il vesqui tant que la barbe ot fiorie. — Ains ne fist en sa vie traïsou ne boisdie, — Ains ama moût forment le fieus sainte Marie — Et moût bien honora mostier et abeïe, — Et si fist bons pons faire et grant ostelerie. — Juliens ot à non, moult [ot] grant signorie. — Un jor estoit li Quens en se sale perine; ■ — U que il voit ses homes, si loi" commenehe à dire : — « Signor baron », dist-il, « li cors Dieu vous garissel — 11 a moût bien cent ans mes armes portai primes,' — Aine puis ne fis nul jor traïsou ne boisdie »... = Juliens se seoit ens el' palais de marbre, — Tout entor lui sa gent et son barnage. — Il les a apelés comme preudon et sage : — • Signor, fait-il, li cors Dieu bien vos fâche. — Bien a cent ans premier portai mes armes; — Ne puis mais paine endurer de bataille. — De ma mollier que je moût pris en haste — Ai je un fil, Dameldé le me salve.... — Veés mon fil qui est en celé sale. — Gent a le cors et lées les espaules — Moût me mervel confais est ses corages, — S'il vaura
La colée se compose de deux gestes et d'une parole ' : hausser la main, l'abaisser lourdement sur le cou de l'adoubé, et accompagner le tout d'un petit sermon qui n'a d'abord rien que de militaire : « Sois vraiment chevalier et courageux contre tous tes ennemis». Ou -bien : «N'oublie pas d'être fidèle à ton seigneur». Ou, plus simplement encore : « Sois preux ». Ces deux mots en disent long. Ils disent tout.
Un type, moins exceptionnel que celui d'Élie de Sainl-Gilles, est ici nécessaire, et nous l'empruntons à ce beau roman de Girars de Viane où le trouvère ne fait sans doute que remanier un poème antérieur. « Pour adouber le damoisel Aimeri, — Ils descendent près d'un buisson fleuri. — C'est le duc Girard avec ses frères.
— On lui revêt un bon haubert tresli; — Girard lui ceint l'épée d'acier fourbi — Et, de sa paume, lui assène un grand coup : — «Souviens-toi de moi, et sois preux, Aimeri. — Grand merci, Sire, «a répondu l'enfant. — Je serai preux, s'il plait à Dieu et si je «vis. » — On lui amène alors un destrier arabe. — Et sur-le-champ, il y monte. — Au cou lui pend son fort écu arrondi; — Il tient au poing son roide épieu fourbi, — Fait un temps de course emmi le pré fleuri. — Et tous de se dire l'un à l'autre : «Voilà, certes, « un bon chevalier. » Tel est le rite le plus usuel*, et ce texte nous dispense d'en citer beaucoup d'autres'. Il importe cependant
eslre, comme destriers en garde, — Moines reclus à Noël et à Pasqucs. — Or deùst estre à Paris et à Chartres — Ou en Espaigne u au roi de Navaire — Et servist tant Loeys le lieus Charle - Que de son fief cûsl grant héritage. — J*en conquis tant, quant fui de son eage, — Dont j'ai encore quatre chastieus en garde — Et trois chités et frètes jusqu'à quatre. — Mais par l'Apostle que on requiert en l'arche, — Aler s'en peut et tenir son Toiage. » — Elyes l'ot, et tressailli le table. — Aler s'en vaut, quant li viens !e regarde :
— t Tais toi. lechieres, li cors Dieu mal te fâche! — S'or t'en aloie ensi sans guienage,
— Tost diroit-on à Paris u à Chartres : — « Veés le lil Julien à la barbe. — Par mal— « talent l'a cachiet de sa marche; t — Ains te donrai mon destrier et mes armes.... » — Li Tieus li çaint l'espée à son senestre lés; — Il a hauciet le paume, si li doue un cop tel — Por un poi ne l'abat et ne 1' fist enverser. — Et quant le voit li enfes, le sens quida derrer; — Il dist entre ses dens coiement à chelé : — « Dan vieus, moult estes faus et « gangars et enflés. — Se l'eûst fait un autre, ja l'eûst comperé. — Mais vous estes mes pères, ne m'en doi aïrer. t — On li trait en la place un destrier sejorné — Et Elles i monte, qui gentieus est et ber. — U gela à son col un fort escu bouclé — Et a pris en son poing un fort espiel quarré — Et on fait la quintaine tost drechier eus el' pré (Elie de Saint-Gille, t. 4-116). = ' Quand Charles adoube son (ils Louis : llaucha le palme, ens el' col li assist : — « Chevaliers soies, dist li percs, biaus tix, — Et corageus envers tes anemis. » (Ogicr, v. 7314-7316.) C'est le type le plus classique et le plus bref que nous puissions faire ici passer sous les yeux de notre lecteur. = * Girart de Viane, éd. P. Tarbé, p. 65.
— 5.Nous allons donner l'indication de dix-huit adoubements « avec colée » : 1" Oyier,
d'ajouter que la cùlée, qui (en de certaines régions tout au moins) n'avait pas fait partie du rituel antique de la Chevalerie, en vint un jour à remplacer parfois tous les autres rites. On fut fait chevalier par la seule colée1. C'est étrange, mais certain. Puis, il arriva que le gros coup sur le haterel fut un jour trouvé trop grossier, et qu'un cérémonial élégant fut substitué à l'antique rudesse. Un coup de paume, fi donc ! C'est laid, c'est lourd. Un coup de plat d'épée est aussi militaire, et serait plus gracieux. La miséricordieuse Église, qui n'aime point les brutalités, adopta volontiers et inventa peut-être cet accommodement, qui ne fut pas le dernier. Car enfin la vieille, l'antique, la rude colée, après avoir été remplacée par le poétique coup d'épée sur l'épaule du nouveau chevalier, en est un jour venue, grâce à un jeu de mots, à se transformer en une accolade familière qui n'est trop souvent ni un baiser sincère, ni un baiser de paix...
Quoi qu'il en soit, nous avons achevé tout ce qui concerne l'adoubement militaire, et nous voici en présence de l'adoubement religieux.
L'adoubement « religieux » n'a pas été découvert tout d'une pièce, en un jour, par quelque inventeur de génie; mais c'est par infiltration, si j'ose ainsi parler, que le christianisme a pénétré l'antique cérémonial de la Chevalerie. Un long temps s'est écoulé avant que les mœurs militaires de nos barons se soient imbibées de foi et de piété. On y est venu cependant, mais sans bond violent et petit à petit. La plus grande innovation a été la Yeillée des armes, et c'était à peine une innovation: car, indépendamment des grandes veillées liturgiques de Pâques et de la Pentecôte, nos pères con-
v. 6988 et suiv. ; 2° lbid., v. 7314-7516; 5° Auben, éd. Ad. Relier, Romwart, p. 223; 4° Garins li Loherains, II, p. 181 (c'est le seul exemple de paumée que nous puissions constater dans ce vieux poème, où il y a cependant plusieurs récits d'adoubements); 5" Aiol, v. 7147, 7148; 6° Parise la Duchesse, v. 1869; 7° les Saisnes, éd. Fr. Michel, t. I, p. 138; 8° Aliscans, éd. Jonckbloct, v. 7083; 9° et 10" Girarsde Viane, p. 61 et p. 65; 11" Renaus de Montauban, p. 48, v. 31 ; 12" lbid., p. 425, v. 7; 13° Enfances Vivien, Bibl. nat., 1448, f° 205, V 204; 14" Hervis de Metz, Bibl. nat., fr. 19160, P 84; 15° Gaufretj, v. 9208; 16° Auberon, v.1628; 17" Enfances Ogier, éd. Scheler, v. 1181, 1182; 18" Bette aux ijrans pies, éd. Scheler, v. 5175, etc., etc. =« V. le texte déjà cité du Magnum Bdgii Chronicon:
naissaient ces longues veillées conteuses dont il est question dans un texte célèbre des premières années du xn* siècle', et où l'on chantait les vies des saints et les exploits des héros épiques. La Veillée des armes n'a donc été, à tout prendre, qu'une imitation ou, suivant notre jargon conetmporain, une c adaptation ». Quant à l'audition de la messe, c'était pour nos chevaliers une habitude de tous les jours. Dans la déposition des armes sur l'autel, il faut voir également la copie intelligente et presque originale d'un usage qui remontait à une haute antiquité, et l'on sait que l'on plaçait ainsi, sur la pierre sacrée, les chartes contenant des promesses et des engagements solennels. Il est également fort naturel qu'on ait fait entrer la pensée et le nom de Dieu dans le petit discours laïque qui accompagnait la colée, et qu'après avoir dit : «. Sois prud'homme », on en soit venu, à travers vingt transitions délicates, à dire un jour : « Souviens-toi de la passion et de la mort de Jésus. » Reste donc la b.'nédiclion de l'épée : mais l'Église, cette éternelle et incomparable bénisseuse, avait, depuis longtemps déjà, introduit partout l'usage de bénir les habitations de l'homme, la chambre et le lit nuptial, les fruits nouveaux, les œufs et le pain, et jusqu'aux plus vulgaires des objets qui servaient à la vie de tous les jours. Bénir la lance et l'épée avec lesquelles on devait poursuivre et abattre les ennemis du Christ; bénir le heaume et le haubert qui pouvaient rendre invulnérable le corps des amis de la sainte Église, c'était le plus simple de tous les devoirs. Mais c'est ici, encore un coup, qu'il faut établir une distinction formelle entre le second et le troisième mode de notre adoubement, et ce n'est pas en vain que nous avons attribué au second mode cette épilhèle : « religieux » et, au troisième, cette autre : « liturgique ». Bénir l'épée ou la ceindre, c'est fort différent. Dans l'adoubement « religieux », le piètre se contente de faire sur l'épée le signe de la croix; dans l'adoubement « liturgique»,
Plerique milites moderni temporis, patrimoniis intendentes, omissis suuipluosis solernpnilatibus, saltem per infractum colaplium mililarem consequunlur dignitalem. (Du Cange, *u mol Alapa.) Philippe de Beaumanoir (cité par Anatole de Barthélémy, delà Qualification de chevalier, p. 14) raconte que l'on fut un jour forcé, pour donner de la validité à une enquête, d'improviser un chevalier. La chose fut rapide. Et li donna li uns une colée, ttdiil : Chevalier» toyet. = ' Vila sawii Willelmi. Quœ enim régna, quœ provincial, quae pentes, qu.-c urbes Willelmi ducis potentiam non loquuntur; 0.1. k mgii.i.i: samkjkih non résonant et modulatis Tocihus décantant, etc. {Acta S inctoruni ilaii, VI, p. SU.)
I'Évêque est le consécrateur. Ce n'est plus un laïque, c'est lui, c'est l'Évêque qui, de ses mains ointes, attache le glaive au flanc du nouveau chevalier, en lui disant : Accingere gladio luo super fémur tuum, potentissime. Un dernier trait suffira à distinguer les deux modes, que personne désormais ne pourra plus confondre. La langue de l'adoubement « religieux » est presque toujours la langue vulgaire du pays où l'on crée le nouveau chevalier. La langue de l'adoubement liturgique a toujours été le latin.
C'est à l'adoubement selon le second mode que l'avenir était réservé. Le militaire a fini par paraître décidément trop grossier; le liturgique a semblé parfois trop clérical, dans le mauvais sens de ce mot, et quelques-uns y ont pu voir un envahissement de l'Eglise. L'accusation était injuste, mais spécieuse, et les hommes de guerre ont le plus souvent préféré se faire chevaliers entre eux. Un rite sincèrement chrétien leur a suffi, et ils ont tenu à garder leur caractère de consécrateurs. Ce rite, d'ailleurs, a subi plus d'une transformation à travers les siècles du moyen âge. On lui a donné, dans YOrdene de Chevalerie, la parure d'un symbolisme compliqué, et les xive et xv" siècles lui ont encore ajouté je ne sais quels perfectionnements et raffinements qui composent la Chevalerie moderne. Nos poètes, nos dramaturges, nos peintres ne connaissent guère que celle-ci, et l'affublent de panaches; mais son origine est celle-là même que nous venons de lui attribuer, et il ne reste plus qu'à faire assister nos lecteurs, d'une façon claire, à tous ses développements historiques.
Nos chansons, grâce au ciel, sont pleines d'adoubements « religieux»; mais il est rare d'en trouver une description véritablement complète et qui nous offre à la fois les cinq rites augustes de la veillée des armes, de la messe solennelle, de la déposition des armes sur le saint autel, de la bénédiction de l'cpée, et de ce petit sermon « à la chrétienne » qui doit accompagner la paumée. Il ne convient pas, au reste, de s'en inquiéter outre mesure : car il suffit, en réalité, d'un de ces éléments ou de deux, pour donner scientifiquement à une « chevalerie » des xne et xnie siècles ce caractère religieux qui la sépare si nettement des adoubements militaires. Le fils aîné de Witasse, comte de Boulogne, veille durant toute la nuit qui précède son entrée dans la chevalerie : il
KlANÇAILLEli LE ROLAND AVEC LA BELLE AUDE (p. 300)
Ce fut en mai, qu'il fait chaut et iiri;
Les bois sont en feuilles; les prés sont verts...
Cbarlemagne tint sa cour (il n'y en eut jamais d'aussi belle)
Au palais seigneurial de Vienne.
Après le dîner, avant le départ,
Dame Guibourc sortit d'une chambre
Tenant par la main la belle Aude,
Dont la beauté illuminait tout le palais :
« Donnez-la-moi, dit l'Empereur ;
■ Je la demande pour mon neveu Roland. »
Lors appelle son neveu qu'il aime tant
Kl lui donne Aude pour épouse et pour pair:
Par mi la mai» fi voit H liait baillier.
El l'Archevesque fut la pour les fiancer. .
(Giron d* Viatu, éd. H. Tarbé, v. 177-178.)
Composition de G. Jourdain.
s'impose cette veillée au nom de la vierge Marie, et ne quitte le moutier qu'après y avoir entendu la messe du matin. C'est ainsi que veillent Hervis le Loherain ; les deux neveux d'Aimeri de Narbonne, Gerart et Guïelin ; Gui, fils d'Anseïs de Carthage, et cinquante autres'. Quant à la messe, l'auteur de Girars de Viane constate que, de son temps, c'était la coutume des nouveaux chevaliers (la coutume : pesez ce mot) d'entendre pieusement la messe et de prier le Seigneur Dieu avant de recevoir leurs armes*. Deux
«Sur cette Veillée des armes, voy. notamment les textes suivants : l'a En certains pays, le futur chevalier passe la nvit précédente à veiller et à prier debout. » (llelinand, •H 257, Ckronicon, publié dans la Bibliotheca Cisterciensis deTissier.YII, 192; reproduit par Vincent de Beauvais, Spéculum, IV, 1230.) M. Lecoy de la Marche.qui cite ce texte précieux, ajoute avec raison « que la Veillée des armes n'a pas du être partout en usage. « (La Chaire française au moyen âge, p. 556.) Le fait est absolument certain. — 2° Li rois Gibers qui Tu gentis et beirs — A fait l'enfant à un moustier meneir. — La nuit villa de si à tajorneir — Et avoec lui teis quinze bacheleir. — Tuit fil à contes qui sont de son reignei; — Si parant sunt et de son parantei. (Girbers de Metz, Ilibl. nat., fr. 19160, f* 516 V.) 5* La nuit veilla li enfes eP non sainte Marie — Entresi qu' cl' demain que 1 aube est esclarcie; — Aine ne s'en volt movoir, si ot la messe oie... * Quant Wilasse ot teillié enfresi c'a P matin, etc. (Godefroi de Bouillon, v. 1576-1580.) Cf. un autre passage du même poème où il n'est pas fait mention de la Veillée des armes a propos de l'adoubement de Godefroi; mais il faut observer que ce dernier adoubement a lieu le jour de Pâques, et qu'on a pu juger inutile de mentionner ici l'antique veille liturgique qui se confondait avec la veillée militaire. Ce n'est là, d'ailleurs, qu'une hypothèse. — V A Sainl-Vinchent va veillier et prier; — Ensemble o lui li domaine et li per, — Li fil as contes, li jouene bacheler, — Veillent o lui por l'enfant honerer. — Trosc à l'demain qu'il virent le jor cler. (Ansels de Carthage, Bibl. nat., fr. 795, f* 75). Il s'agit de l'adoubement par Charlemagne de Gui. fils d'Anseïs.) — b' La nuit veillait Hervis li baichelers (Hervis de Metz, Bibl. nat., fr. 19160, f 47.) — 6* Gerart et Guielin fist li cueiis apcler. — La nuit orenl teillié au moustier Saint-Omer (Bueves de Commarchis, v. 61, 65). etc., etc. = On remarquera que les textes précédents appartiennent au xm* siècle, et nous n'en connaissons pas d'antérieurs. Pour les siècles suivants, il serait trop aisé de multiplier les citations : « Aultres [chevaliers] se font, qui sont baignez en cuves et puis revestus de neuf, et celle nuyt vont veiller en Ceglise où ils doivent estre en dévotion jusques après la grant messe chantée. (La Salade, d'Antoine de la Salle, du milieu du iv« siècle, citée par Sainte- Palaye. Mémoires, 1, 118.) Etc., etc. Une dernière remarque est de rigueur. Il semble que la Veillée des armes eut lieu, tout d'abord, durant la nuit qui précédait une bataille (la prb mière bataille peut-être à laquelle assistait un chevalier). C'est du moins ce que fait, dans Carins li Loherain*, le nouveau chevalier Rigaut : A la chapelle de 1' baron saint Martin, — Veilla liiqaus de ci à le matin (II, p. 185.) Il en est de même, dans cette vieille chanson, pour Begon de Belin qui veille avant de combattre Isoré le Gris (/pic/., II, p. 156; note). Un texte moins clair est celui qui se rapporte à Fromondin dont l'adoubement parait se faire en deux journées. C'est avant la seconde que le jeune homme s'en va à Saint-Seurin de Bordeaux : f La nuit veilla, grant luminaire fist. » Mais cette veillée est également une préparation à la grande bataille qui a lieu le lendemain (Ibid., 156 et 160, 161), et l'on ne peut tirer de là aucune conclusion rigoureuse. — La nuit qui précédait le duel judiciaire, les Champions veillaient également, et cet usage semble remonter à une haute antiquité. (V. la Chronique d'Adhémar de Chabannes, qui se termine en 1029, etc.) = * l'or messe oïr l'enmeinent à raoslier, — Que c'kst costme à novel chevalier, — Ains qu'on li <loie ses game-
290 V ENTRÉE DANS LA CIIEVALEIiŒ.
cycles qui sont souvent en désaccord, celui du Roi et celui de Guillaume, s'accordent à nous raconter le touchant épisode des armes chevaleresques que l'on étale pieusement sur l'autel, afin que ce contact les sanctifie à tout jamais, et Jean de Salisbury nous ajoute, en son latin, que c'était là un usage général, auquel il ne paraît pas d'ailleurs attribuer une grande ancienneté1. C'est surtout dans les textes latins qu'il est fait allusion à la bénédiction de l'épée, et les anciens Pontificaux nous offrent, à côté delà Benedictio novi militis dont nous parlerons plus loin, la Benedictio émis et armorum qui laisse aux laïques le droit de ceindre l'épée et ne donne à l'évêque que celui de la bénir*. Reste le sermon, et il a traversé bien des phases. D'abord brutal et tout grossier : «Sois brave», il prend peu à peu une teinte religieuse, et devient à moitié chrétien : «Que le vrai Dieu te donne le courage; » puis, enfin (mais non sans peine), tout à fait pieux : « Si je te donne cette « épée, c'est à la condition que tu sois le champion du Seigneur3. » Ce sont là des nuances, si l'on veut; mais ces nuances que nous
mans baillier, — Doit oïr messe et Damedeu proier. (Girars de Viane, p. 21.) Cf. les textes suivants : « llenriet firent baignier et nestoïr. —Au mastinet, quant vint à l'esclaircir, — Vont oïr messe li chevalier jantil, — Et si mena Dernier son joene fil. — Geri l'arma et chevalier le fit. {Raoul de Cambrai, éd. Le Glay, p. 322). La messe escoute de l'evesque Renier (Ibid., p. 149). Au mostier vait le servise escouler (Hervis de Metz, f'r. 19160, f° 46). Quant Witasse ot veillié enfresi c' à 1' matin — Et il ot messe oïe à taulel saint Martin (Godefroi de Bouillon, v. 1579, 1580). Remarquez ces derniers mots : c'est en effet devant l'autel de saint Martin que, de préférence, se tiennent les veilleurs. (Cf. Garins li Loherains, II. p. 185.) = «Au moment d'adouber l'enfant Gautier, neveu de Raoul de Cambrai : « Les riches armes portèrent au mouslier. » (Raoul de Cambrai, éd. Le Glay, p. 149.) Cf. Enfances Guillaume, Dibl. nat., fr. 1448, v. 85 : Guillaume, adoubé par l'tmpereur, ne veut point porter ses armes avant qu'elles aient été déposées sur l'autel de Saint-Denis. —Le texte de Jean de Salisbury est emprunté à son Policraticus, lib. VI, cap. x : « Inolevit consuetudo solemnis ut, eo die quo quisque militari cingulo decoratur, gladioque super allare posito et oblalo, etc. = a Heinricus rex in quarta feria Paschae [anno 1065], gladium cinxit Vormatiœ, Eberardo Treverensi episcopo benedicenle [Chrcnicon Lobiense, Historiens de France, XI, p. 415.) Dans le manuscrit de la bibliothèque Vallicellane à Rome, qui est côté D 5, et qui remonte a la première moitié du xi" siècle, on trouve le plus akcie.n exemple de la Benedictio ensis (f° 1): «Exaudi.quœso, Domine, preces nostras et hune ensem, quohicfamiilusNsecircumcingidesideral,majestatistuœdexterabenediceredignare,»etc. Le Pontifical romain consacre à la Bénédiction de l'épée la première partie de son rite De Benedictione novi militis, et deux de ces belles prières {Exaudi et Benedic) se trouvent déjàauxiesiècledans le manuscrit de la Vallicellane (f°l). La Benedictio armorum&précéàé \<s.Benedictio militis et ne doit, en aucun cas, être confondue avecelle. =sLe sermon laïque, qui est fait pour accompagner toujours la colée, a tout d'abord un caractère exclusivement militaire : Li Rois li çaint un riche brant d'acier, — El' col li fierl l'Emperere à vis fier. — Ce li a dit : « Soies proudum, Renier. » (Girars de Viane, p. 21.) Le brant li çainsl Kalles de Saint-Denis. — Haucha le palme, ens el' col li assist: — Chevaliers soies,
voudrions vivement faire saisir, ces nuances, c'est de l'histoire; que dis-je, c'est l'Histoire.
Jusqu'ici, cependant, nous n'avons pas vu paraître le symbolisme, et le symbolisme en effet ne parait jamais qu'assez tardivement. Ce n'est point un début, mais une consécration ou un raffinement, et quelquefois une décadence. Donc, avant le xme siècle, l'adoubement est religieux : il n'est pas symbolique. Mais voici VOrdene de Chevalerie, voici ce petit poème, savant et dogmatique, attrayant et élevé, et où la fleur de symbolisme s'épanouit en toute liberté. Fleur un peu artificielle, mais non sans charme.
VOrdene est une œuvre d'art : c'est une théorie faite après coup ; c'est une sorte de petit Traité scientifique dont on ne retrouve les doctrines dans aucune de nos chansons de geste, dans aucun de nos poèmes sincèrement populaires.
La scène se passe en Terre sainte, et cette scène n'est à vrai dire qu'un dialogue. Les deux interlocuteurs sont, d'une part, un chevalier chrétien, un prisonnier et un vaincu, qui s'appelle Nue
dist li pères, biaux fix, — Et corageut cnvert tet anemit. » (Oyicr, v. 7313-7316). On voit le f sermon i prendre petit a peut une teinte religieuse; mais il s'en faut, durant un long temps, qu'il soit nettement chrétien : « Tien, Renoart, Diex te croûte bonlez — Et vasselage, et proesce et barnez » (Alitcans, éd. Jonckbloet, t. 7684, 7685). a Chevaliers soies, Dix te doinst hardement. » (Le Chevalier au cygne, v. 1263). « Or soiez si preudome que Diex vous veuille amer. t(liuevet de Commarchit, v. 78.) C'est la comtesse Ermengart qui lient ici ce langage à ses fils.) Cependant, dans Renaut de Monlauban, le « sermon » a déjà pris une allure plus chrétienne : La colée li done rois Saleinons li ber... — o Or tien, ce dist li Rois, Jhetus le puist talver, p. 48, v.31, 3*2). Dans certains romans de la décadence épique, ce caractère s'est encore plus vivement accentué : Dès or toiet chevalier Jhcsu Crist (Auberon, v. 1630). L'auteur d'une version du Département des enfant Aimeri est presque mystique : En l'honneur Dieu qui le mont estora, — Te doing ce tirant, meilleur ne vi pieça. — Par un couvent que deviserai jà : — Cetl que Dieu aimes (Bibl. nat., fr. 2150'J, f* 53 V). Ce même sermon renfermait, depuis longtemps, des conseils moraux plus ou moins développés : « Or vos convient des espérons ferir — Et ben requerre vos morteus aneinis — Et alever etparens et amis, — Et honorer les chevaliers de pris. — Doués aux pauvres, etc.» (Ogier, v. 7331 et suiv.) Mais enfin, c'est au xiii* siècle soulcment que ci; pelit discours en arrive à ressembler à un sermon clérical, et je ne connais, à ce point de vue, rien de plus significatif que le fragment suivant du Magnum Belgii Chronicon. La scène se passe en 1247, et il ne s'agit rien moins que de l'adoubement de Guillaume de Hollande. Le roi de Bohème lui donne une grande alapa sur le cou, et lui tient le discours suivant : « Ad honorent Dei omuipotenlis te militem ordino et in nostruin collegium gratanter accipio. Sed mémento quoniam Salvator muudi coram Anna pontilice pro te colophyzalus, et illusus coram Piluto prxsidc, et flagcllis essus, ac spinis coroualus, coram Herode rege veslitus chlamide et coram omni populo nudus et vulneralus,in cruce suspensusest,cujus opprobria meiniuissc le suadeo, cujus crucem acceptare te consulo, cujus etiam inoitem ulcisci le moneo. » On ne saurait guéres être plus pieux, et c'est par là qu'on peut finir cette petite « Uisloire du sermon laïque après la colée ».
292 L'EMBÉE DANS LA CIJEVALEIUE.
de Tabarie, et, de l'autre, un grand prince païen, un conquérant et un vainqueur, qui se nomme Saladin. Or il se trouve que le vainqueur est attiré par le vaincu, comme le fer par l'aimant, et que, dans l'esprit du Sarrasin, une seule idée germe et grandit: « Je voudrais être chevalier ». De là, tout le poème.
« Comment fait-on les chevaliers? » Telle est la question de Saladin, anxieuse autant que sincère, et vous allez entendre la réponse du chrétien : elle est fière. La première condition pour être chevalier, c'est d'être chrétien, et Hue de Tabarie, dans notre Ordene, le dit vertement à Saladin : « Le saint Ordre de la Che- « valerie n'est pas à votre portée : car vous êtes de la loi mauvaise, « et vous n'avez ni le baptême ni la foi. Vous faire chevalier, ce « serait une aussi grande folie que de couvrir un fumier de soie « pour l'empêcher de sentir mauvais. » La leçon est peu polie, mais qu'importe? Saladin insiste, Saladin commande. Le prisonnier doit obéir, et c'est ici que commence le commentaire animé de tous les rites de la grande solennité. Le bain est le premier de ces rites et, en même temps, de ces symboles : « De même, dit le « chevalier consécrateur, que le petit enfançon sort sans péché « des saints fonts après le baptême; de même vous devez sortir « de ce bain sans tache et sans vilenie. » Nous voilà déjà transportés sur de belles hauteurs, et malheur à l'intelligence qui ne comprendrait point la noblesse d'un tel langage ! Le novice sort du bain, déjà tout transfiguré et rayonnant, et est déposé sur un lit de parade : « Conquerre lit en Paradis, tel est le but de la cheva- « lerie. » Saladin, très attentif et respectueux, se laisse en silence habiller de vêtements blancs comme les catéchumènes de l'Église primitive : « 11 faut, s'ils veulent parvenir à Dieu, que les che- « valiers soient purs dans leur âme et dans leur chair. » Après cette leçon de chasteté, le chrétien jette une robe vermeille sur les épaules de son docile compagnon : « Souvenez-vous que vous « devez répandre tout votre sang pour la défense de la sainte .< Église. » Le futur chevalier présente alors ses pieds restés nus aux mains de son professeur de chevalerie, et celui-ci les couvre avec des chausses noires, « pour lui bien rappeler la terre d'où « il est venu et où il retournera, et pour le préserver de l'or- « gueil. » Mais voici que le consécrateur prend une voix et une
L'ENTRÉE DANS LA CIIEVALElilE. 203
attitude plus solennelles; voici que le moment décisif approche. Le cingulum, la ceinture est alors placée autour des reins de l'aspirant. Cette ceinture est blanche, et rappelle de nouveau au soldat chrétien, au défenseur de l'Église, le devoir si important de la chasteté. Aux chausses brunes sont alors attachés les éperons d'or : « Désormais le chevalier devra être aussi docile à l'éperon de la « volonté divine, que son cheval sera docile aux coups de ces épe- « rons matériels. » Mais il est temps de donner à ce chevalier l'arme qui est le signe distinctif des chevaliers, l'épée à deux tranchants : a Avec l'un il doit frapper le riche qui opprime le « pauvre, avec l'autre il doit punir le fort qui persécute le faite ble. » C'est bien là l'idéal chevaleresque; c'est bien là, comme nous l'avons dit plus haut, la Force armée au service de la Vérité désarmée.
Quelques rites encore, et la solennité touchera à son terme. Sur la tête du nouveau chevalier on pose une coiffe blanche : elle lui remettra sans cesse dans la mémoire le prix qu'il doit attacher, loin du péché, à la blancheur de l'àme conservée par l'innocence, ou reconquise par la pénitence. La cérémonie devrait ici se terminer par le soufflet, ou plutôt par la colée: mais Huon de Tabarie n'ose pas frapper ainsi le roi païen, et se contente de lui adresser un dernier sermon qui résume tous les autres. « (1 est quatre choses, « dit-il, que doit toute sa vie observer un chevalier, s'il veut garder « intact son honneur. C'est, d'abord, de ne jamais frayer avec les « traîtres; c'est de ne jamais mal conseiller une dame ni une « damoisclle, mais au contraire de leur porter grand respect et de « les défendre contre tous; c'est, ensuite, d'observer pieusement « les jeûnes et les abstinences; c'est enfin d'entendre la messe « tous les jours et de faire une belle offrande au moutier. »Saladin écoule, ravi, les paroles du chevalier chrétien et se montre digne d'être chrétien lui-même en rendant sur-le-champ la liberté au prisonnier qui lui a tenu un si fier, un si admirable langage1.
* L'Ordene de Chevalerie se trouve dans les manuscrits suivants : 1* Ifibl. nat. fr., 837, •f* 152, V, 1" col., à f* 154, y*, 1" col ; im« siècle, complet. Une copie en a été faite au nui* siècle. (I!ibl. nat., fr. 781, f» 155 et suiv.) — 2* Bibl. nat., fr. 1553, 1» 410, V, l**col., à P 413, V, 2* col., nu* siècle, complet. — 3* Ilibl. nat., ï5i0->, f* 149, v>, à 157, v* (manuscrit Picard, excellent, utilisé par Burbazan.) — VOrdene a été mis en prose et se trouve, sous cette forme, dans les manuscrits de la Uibl. nat., fr. 1971,
29/i L'ENTRÉE DANS LA CHEVALERIE.
Tel est YOrdene de Chevalerie, qu'il importait de résumer ici. Il convient, suivant nous, de considérer ce poème comme une œuvre où la fantaisie individuelle joue un certain rôle. Ce qu'il y a de plus vrai dans ces vers généreux et chrétiens, c'est l'esprit général; mais il ne faudrait pas prendre à la lettre tout ce symbolisme raffiné, ni s'imaginer qu'il fût universellement compris et pratiqué sur toute la surface du sol catholique.
Quelque théorique, quelque alambiqué qu'il puisse paraître, YOrdene de Chevalerie a eu son influence sur les développements de l'institution. Disons mieux : ce n'est pas YOrdene lui-même, mais tout le courant d'idées, tout le système, toute la doctrine dont YOrdene a été un jour l'expression plus ou moins exacte. Grâce à tant d'additions savantes et de superfétations pieuses, l'adoubement a fini par devenir, aux xive et xve siècles, quelque chose d'effroyablement complexe et qui demanderait un long commentaire, avec de bons professeurs pour le donner. Des jeûnes austères; des nuits passées en prière, avec un prêtre et des parrains, dans les saintes ténèbres d'une église; les sacrements de la Pénitence et de l'Eucharistie avidement recherchés, et reçus par le candidat en grande dévotion et piété; des bains qui étaient réellement devenus symboliques et figuraient la pureté nécessaire dans l'état de la chevalerie; des habits blancs que l'on revêtait à l'imitation des anciens néophytes, et enfin l'assistance à des sermons où tout le Credo était passé en revue, commenté, défendu: tels étaient les préliminaires du grand rite, tel était le prologue du grand drame de l'adoubement. Mais ce n'étaient là, en effet, que des prolégomènes et une préface, et quelques-uns pouvaient trouver qu'elle était bien longue, l'avenue qui conduisait à ce palais. Enfin se levait le grand jour. Le Novice entrait solennellement dans l'église et, d'un pas lent, s'avançait vers l'autel, portant son épée en écharpe. Il la présentait au prêtre, qui la bénissait liturgiquement et la suspendait, bénie et sacrée, au cou du jeune candidat. Parmi les futurs chevaliers, quelques-uns restaient alors dans l'église pour le complément du rite chevaleresque; mais d'autres
1972, 1973 (x\" s.), 1150 (fin du xv" ou commencement du xvi'). Les mss. 19809 et 19810 ne nous donnent que le commencement de ce petit Traité fen prose). = Nous devons cette bibliographie à M. Ernest Langlois, qui a bien voulu dresser pour nous un texte critique de VOrdcne.
préféraient aller au château, voire en pleine campagne. Dans l'un comme dans l'autre cas, on voyait alors le novice s'approcher du consécrateur et lui tendre son épée : « Quel est votre dessein « en entrant dans l'Ordre? Et n'aspirez-vous vraiment qu'à l'hon- « neur de la Foi et de la Chevalerie? » Le jeune baron répondait plus ou moins fermement, mais de façon à satisfaire la sévérité plus ou moins apparente de l'interrogateur officiel qui daignait enfin lui accorder l'objet de sa demande. Vite alors, on le revêtait des armes chevaleresques, et, s'il y avait des dames, les dames s'en mêlaient. On lui attache d'abord l'éperon gauche, puis l'éperon droit, le haubert ou la cotte de mailles, la cuirasse (il y a des cuirasses maintenant), les brassards et les gantelets. Tout cet équipement est lourd autant qu'éclatant, et l'on peut aisément se le figurer d'après les innombrables pièces qui font l'honneur de nos musées. Chargé de ces aciers étincclants, timide et modeste, le Novice demeure à genoux et attend la minute décisive qui va faire de lui un homme nouveau , un chevalier. Le Consécrateur ne prolonge pas trop longtemps cette attente douloureuse, et lui donne sur l'épaule ou sur la nuque trois coups de plat d'épée. Parfois le vieil usage a persisté et c'est la main, c'est la paume du consécrateur qui vient, non plus s'abattre sur le halerel, mais toucher la joue du consacré. Tout s'est adouci, tout dégénère. En ce moment, on entend une voix qui dit : « Au nom de Dieu, de saint Michel « et de saint Georges : je te fais chevalier. » C'en est fait : le novice n'est plus novice; il est chevalier. Cependant il n'a pas encore son casque en tète; on le lui ajuste. 11 n'a pas son bouclier au bras : on le lui attache. Il n'a pas sa lance au poing : on la lui présente. Puis, à cheval, à cheval! Le chevalier s'élance sur le beau destrier paré. S'il peut se passer d'élriers, c'est parfait. Il est en selle, il est superbe, et « fait parade de sa nouvelle dignité», en exécutant de belles caracoles sous les yeux émerveillés des dames. C'est l'ancien estais, un peu humanisé, et vous avez pu d'ailleurs, dans tout le récit qui précède, discerner aisément les éléments de l'antique cérémonial qui ont persisté dans le rituel du xv* siècle. Ils y sont un peu noyés; mais ils y sont1.
* Dans les deux pages qui précèdent, nous avons fidèlement (parfois même littéralement) résumé la doctrine de Sainte-Palaye. {Mémoires, 1. 1, p. 09-73.) Chacune des propo-
Quelle complication cependant ! Et combien je regrette les rites sauvages du temps de Philippe Auguste ! Combien je regrette l'antique coup de paume sur la nuque ; la remise agreste et farouche de la grosse et lourde épée; le vieux sermon primitif, qui était militaire et chrétien tout ensemble, et tout ce brave vieux rituel sans phrases, sans agréments et sans panaches!
L'Église, dès le x* ou le xie siècle, avait trouvé ces rites trop grossiers et avait pensé à leur donner un caractère décidément liturgique, et c'est ce qui nous amène, par une transition toute naturelle, à parler ici de notre troisième et dernier mode d'adoubement, dont le caractère essentiel est facile à déterminer: «Ce n'est plus un laïque, mais un évêque qui est le consécrateur chevaleresque. » Tout se passe à l'autel ; tout se dit en latin.
Cette date que nous assignons aux plus anciens adoubements liturgiques est de nature à scandaliser quelques érudits, et il en est qui les vieilliraient volontiers de quelques siècles.
« A quelle époque remonte réellement la Benedictio novi militis? » Sur cette question, comme sur tant d'autres, les érudits ne sont pas d'accord. Mais il importe de ne pas s'arrêter à une telle mésentente et de résoudre le problème, qui est véritablement important.
On a trop volontiers, on a trop longtemps confondu la « Bénédiction du nouveau chevalier » avec la Bénédiction des armes ou la Bénédiction de l'épée. Ce sont là deux rites essentiellement différents et qui, dans les anciens Pontificaux, ont été tantôt séparés, tantôt réunis. L'Évêque bénit la lance, l'épée, le vexillum, le haubert, l'écu : c'est fort bien, et cette bénédiction forme l'utile prologue de la consécration, du Sacre d'un nouveau chevalier. Mais ce sacre, ne l'oublions pas, consiste essentiellement dans la cinction de l'épée par la main de l'évfque consécrateur et dans une colée fort adoucie, qui est accompagnée de ces mots : « Sois chevalier. »
La question étant ainsi posée, nous n'avons pas à nous préoc-
sitions précédentes est appuyée, chez ce bon érudit, par des preuves qu'il est inutile de reproduire. [Ibid., pp. 119-127.)
cuper ici de l'époque où l'on voit pour la première fois un évèque bénir les armes d'un chevalier, mais de celle où, pour la première fois, on voit un évêque consacrer et, passez-nous le mot, fabriquer un chevalier.
Dans une petite bibliothèque de Rome, et dont les seuls érudits savent le chemin, à la Yallicellane, on conserve un manuscrit1, dont plusieurs savants ont déjà invoqué le témoignage*. C'est ce qu'on appelle un Ordo romanus ou, pour parler plus clairement, un Cérémonial, un Rituel. L'écriture présente tous les caractères d'une minuscule lombarde de la fin du x' siècle ou, tout au plus, de la première moitié du n*. Le grand Mahillon, qui l'a connu et le mentionne, l'attribue au temps des Ottons*, et tout porte à croire qu'il a été effectivement écrit sous Otlon III, entre les années 985 et 1002. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'on y lit' ce distique très significatif
• Manuscrit coté D 5. Petit in-folio, parch. 150 feuillets. Précédé d'un Indexlrès détaillé qui contient toutes les rubriques du Rituel et qui a été rédigé au siècle dernier. Titre de la même époque : Ceremoniale antiquum tive Ordo romanut et Ritualc. Codex XI txculi (comme on peut juger par l'écriture ci-contre) contcriptut régnante Otlone III, imperaloie
Romano, uti ex folio 129 a tergo colligilur. On lit, en effet, au P 120, V, col. 2, les Tcrs suivants, à la fin d'un passage qui est qualifié dans l'Index : Mot celcbrandi litanias in vigiliit Patch.* : « Sancta Dei genitrix, Komaiiam respice plebem, — Ottonesque love, sancta Dei genitrix. = Tertius Otto tue [nixus solamine palme, — Presto sit venie tertius Otto tue] = Uictibi, si quid babel, devoto peclore prestat, — Spargere non Jubilât bic tibi (si quid habetl. = Gaudeat omnis bomo, quia régnât tertius Otto; — lllius im-
perio gaudeat omnis homo. (La lacune a élv comblée par un travailleur moderne, à l'aide du ms. 451 du Mout-Cassin.)= * C'est ce manuscrit, « découvert par Bianchini • que Catalani.en son Commentaire du Pontificale romanum, oppose principalement à Martène pour prouver au Bénédictin français l'antiquité de la Benedictio novi militis. Mais Mabillon avait déjà déclaré depuis longtemps que le fameux Uido Romanut, publié au xvi* siècle par Cassander, Ilittorp et Ferrari, ne méritait aucune confiance, « si ce n'est, ajoutait-il, pour quelques éléments empruntés à notre manuscrit de Vendôme et a celii de la Vaiaicmaake. ti (Muteum Italicum, éd. de 1721 : In Ordinem romanum Commentarium, p. ». == » Mabillon, 1. I. p. 9. = » I 129, v>.
et dont l'intérêt historique égale la médiocrité littéraire : Gaudeat omnis homo, quia régnât tertius Otto. — Illius imperio gaudeat omnis homo. Un peu plus haut, on y supplie la mère de Dieu « de jeter un regard favorable sur le peuple de Rome et de protéger les Ottons. » Le livre, destiné à fixer les rites romains, a été probablement écrit à Rome. Même au cas où l'on admettrait que l'on a affaire à une copie, et non à un original, on ne pourrait certainement le placer après 1050.
Eh bien ! si nous ouvrons ce manuscrit au premier feuillet', nous y tombons en pleines prières militaires. C'est, tout d'abord, la Benedictio vexiîli bellici; puis vient, tout aussitôt après, la bénédiction de l'épée avec ces superbes prières, Exaudi et Benedic, qui se lisent encore aujourd'hui dans le Pontifical romain et qui ont,
1 Voici le texte du manuscrit de la Vallicellane. Il a été transcrit, pour nous, par notre confrère et ancien élève, M. Grandjean, membre de l'école de Rome, auquel nous devons également la Notice bibliographique que nous avons insérée plus haut. « F* 1, col. 1 -.Benedictio vexilli bellici : Omnipotens sempiterne Deus, qui es cunctorum bene — dictio et triumphan-
!>&irf^yrfaicw w
tium fortitudo, — respice propitius ad preces humilitatis nostre — et hoc vcxillum, quod bellico usui preparatum est, — celesti benedictione sanctifica, ut contra — adversarios et rebelles nationes sit va — lidum tuoque munimine circumseptum, sit — que inimicis Christiani populi terribile atque in te confidentibus solidamentum — et victorie ccrta fiducia.
Dtefti/tf txniur fu£ cw&£y
Tu es enim — Deus qui conteris bella et celestis presidii spe — rantibus in te prestas auxilium. Per.... * Benedictio ensis noviter succincti. — Exaudi, quesumus, Domine, preces nostras, et hune — ensem, quo hic fumulus tuus N se cir— cumeingi desiderat, majestatis tue — dextera benedicere dignare, quati — nus defensio atque protectio possit esse — (col. 2)ecclesiarum, viduarum, orphanorum — omniumque Deo serventium contra sevitia[m] paganorum aliisque insidiantibus sit pavor — terror et formido. Per...* Alia oralio. Famulum tuum. N, quesumus, Domine pietatis — tue custodia muniat, ut hune — ensem quem, te inspirante, desiderat — suscipere, te adjubante, illesum custodiat. Per... * Aliaoratio. Bene die, Domine sancte. Pater omnipotens, — per invocationem sancti Noministui — etperadventum Filii tui, Domini nostri, Jhesu Christi — atque per donum Spiritus Paracliti, hune ensem, — ut bis, qui hodierna die, tua pietale, — eo precingitur, visibiles inimicos sub — pedibus conculcet vicloriaque per omne — potitus, semper maneat illesus. Per. Tune cantatur Antiphona iste : Speciosus forma. — Accingere gladio tuo super fémur. * Oralio. Omnipotens sempiterne Deus que famulum tuum — N. eminenti mucrone circumein — gi jussisti, fac illum contra cuncta — adversantia, ita celestibus armari presi — diis; quo nullus hic et in evum tempesta — tibus bellorum turbetur. Per... » Ce passage est précédé d'une Benedictio retium ad capiendos pisces et suivi du rite : Ad capillaluram inci-
comme on le voit, une antiquité suffisamment respectable. Jusqu'ici, cependant, rien de particulier, si ce n'est que c'est là, sans doute, le plus ancien texte de ces prières. Mais voici où l'intérêt commence. A la suite de la bénédiction de l'épée, le chœur entonne l'antienne Speciosus forma, que nous retrouverons tout à l'heure dans la plupart des autres Pontificaux, et qui marque l'instant précis où a lieu la cinction de l'épée. Le verset Accivgere gladio luo super fémur, qui continue l'antienne, n'est pas moins caractéristique, ainsi que l'oraison suivante, où l'on dit à Dieu : « C'est vous, Seigneur, qui avez ordonné à votre serviteur d'être ceint du glaive. » La chose est évidente : au moment où l'on entonnait le Speciosus forma, le soldat n'était pas encore ceint de l'épée; au moment où l'on commençait l'oraison, il en était armé. Mais quelles mains avaient attaché le glaive au côté du nouveau chevalier? C'est ce que ne dit pas le manuscrit de Vallicellane, et l'on n'y trouve point cette rubrique précieuse que nous rencontrerons tout à l'heure dans un autre Ordo romanas, visiblement dérivé de celui-ci : Deinde cinqal eum Episcopus, dicendo : Âccipe hune gladium. »
Malgré l'absence de cette rubrique, malgré cette lacune si clairement comblée par les textes postérieurs', j'affirme que, suivant toute probabilité, c'était l'évêque qui ceignait l'épée. Mais, somme toute, il n'y a que probabilité, et non pas certitude.
En dehors de ce texte de la Vallicellane, il n'y a rien à citer avant le douzième, ni même avant le treizième siècle. Celui de tous les savants chrétiens qui a tenu entre ses mains cl analysé le plus de textes liturgiques, Martène, s'écrie avec raison' : « Je n'ai jamais, dans les anciens Pontificaux, découvert aucune trace de la Benedirlio novi mililis. » Et l'illustre Bénédictin ne peut, dans son De (nitiijuis Ecclesix ritibus, rien publier de plus ancien, à cet égard, qu'un extrait du Pontifical de Guillaume Durand, lequel remonte à la seconde moitié du xiii" siècle.
En vain, d'ailleurs, alléguerait-on l'autorité d'un autre Ordo
detulam. = ' Dans VOrdo Homaniu publié, au xvi* siècle, par Cassander, Hittorp et Ferrari, el reproduit dans la Mtuima liibliutheca Palrum, t. XIII, p. G59 et ss. Nous en donnerons plus loin une analyse détaillée = * Cuin Ecclesia ahhorreat a sanguine, « Be-
M.bli.TIOHEl »OVI M1UTIS » IH A.NTIQUIS PO.vrtFICALIBCS QIOS Mllll, SUJIHA CU.M DIMGEMTA ET MACSO
studio, I'Em.cstrajie ucuiT, ku.squam depriuendi (De anliqmt Eccletix ritibtu, t. II, p. 066.
300 L'ENTllÊE DANS LA CHEVALERIE.
romanus très développé1, qui a été publié au xvie siècle, et que les éditeurs de la Maxima Bibliotheca Patrum ont fait entrer dans leur Recueil. Il est reconnu depuis longtemps que cet Ordo n'est qu'une compilation sans critique et une mosaïque de fragments rapportés. On peut se servir de ce texte qui reproduit les principaux traits du manuscrit de la Vallicellane, on peut s'en servir utilement pour une époque postérieure; mais, comme on n'en connaît pas les sources exactes, on devra toujours en suspecter l'autorité1.
11 ne reste donc devant nous que le texte de la Vallicellane avec ses obscurités et ses lumières3, et je pense qu'on ne sera pas téméraire en concluant que la Benediclio novi militis a probablement été un usage d'origine pontificale et romaine, et qui, de Rome, a rayonné lentement sur les autres pays de la chrétienté. Je ne pense pas, pour tout dire en quelques mots, qu'il ait été introduit en France avant le xne siècle. 11 n'y a été d'un usage courant qu'au temps de saint Louis.
Dans l'état actuel de la question, la Benedictio novi militis est représentée par trois familles de textes. C'est d'abord le fameux Ordo vulgatus, qui a été successivement publié par Cassander, Hittorp, Ferrari, et par les éditeurs de la Maxima Bibliolheca Patrum, et qui est manifestement un dérivé du texte de la Vallicellane; c'est, en second lieu, le Pontifical de Guillaume Durand, qui est passé presque intégralement (c'est son plus grand honneur) dans la rédaction officielle du Pontifical romain; c'est, enfin, le texte si précieux du manuscrit 4748 de la Vaticane,
« L'Ordo Romanus en question (connu sous le nom A' Ordo vulgatus) a été successivement publié : 1" par Georges Cassander (Cologne, 1559); 2° par Melchior Hittorp (De dioinis Ëcclesise. catholicœ Officiis, Cologne 1508); 3' par G. Ferrari (Rome, 1591); 1° Dans la Maxima Bibliotheca Patrum (Lyon, Anisson, 1677, t. XIII, p. 639 et suiv.) =• En son Muséum Italicum, éd. de 1724, In Ordinem Romanum commentarium, p. 9, Mabillon publie quinze Ordo, d'après les meilleurs textes, et ne fait même pas entrer dans sa compilation le fragment de la Vallicellane. = 5 CI. le texte de Pierre de Blois (1150-1198), plusieurs fois remarqué avant nous : « Militaris hodie disciplina prorsus evanuit et se in quandam delinquendi libertatem et scurrilitatis speciem deformavit. Olim se juramenti vinculo milites obligabant quod starent pro reipublicae statu, quod in acie non fugerenl et quod vitae propriœ utilitatem publicam prœhaberent. Sed et uodie tiroses esses suos ri.cipio.nt de altari, ut prolïleaiitur se filios Ecclesiœ, etc. (Epist. XCIV, Maxima Bibliotheca
VENTRÉE DAi\S LA CHEVALERIE. 301
qui ne remonte pas plus haut que le xme siècle, mais qui est le plus romain de tous nos textes, et nous fait connaître, par le menu, les rites spéciaux usités dans la basilique de Saint-Pierre de Iîome pour la création des nouveaux chevaliers. Il n'est pas, d'ailleurs, impossible qu'on découvre un jour de nouvelles familles de manuscrits1, et nous souhaitons fort vivement de telles découvertes, comme on souhaite, comme on doit souhaiter la diffusion d'une belle idée ou d'une belle œuvre d'art. Cela dit, il nous reste à ouvrir les antiques Pontificaux, à les traduire, à les animer de notre souffle, à leur rendre la vie.
On ne s'étonnera pas que nous donnions la première place au Pontifical de Guillaume Durand et que nous l'offrions ici comme le type le plus complet de ce rite magnifique ; comme celui qui est assurément le plus « français »....
La Messe pontificale est célébrée dans la cathédrale récemment achevée; l'Évêque est là, l'Évoque qui, au moyen âge, a l'importance et le prestige d'un roi. Le graduel s'achève et les derniers ncumes du dernier Alléluia retentissent en vocalises joyeuses. C'est alors (le moment est bien choisi) que le prélat procède à cette bénédiction de l'épée, qui forme le premier acte du drame liturgique. Pour bénir ce morceau de fer, qui sera peut-être appelé à sauver la Vérité, l'évèque lit, d'une voix solonnelle, quelques-unes de ces prières si injustement méconnues et qui sont l'honneur de la littérature catholique : « Bénissez cette épée, afin que votre serviteur puisse être, désormais, contre la cruauté des hérétiques et des païens, le défenseur des églises, des veuves, des orphelins et de
Palrum, t. XXIV, p. 1012). = ' On ne saurait considérer comme une « famille » des textes semblables à celui qu'a publié Favin (Thi'dlre (f honneur et de chevalerie, I, pp. 89 et 00, et qui est, pour la plus grande partie, emprunté à plusieurs autres familles. VExaudi, en effet, se trouve dans le Pontifical de Guillaume Durand, dans VOrdo romanut, dans le Pontifical romain, etc., etc., et la seconde partie de VAccipc hune glalium se lit textuellement dans le ms. 4748 de la Vaticane. Somme toute, il y a vraiment fort peu d'éléments originaux dans le texte de Favin; mais il y faut cependant noter cette belle formule: Serre C.hriili, »it miles in /tontine Palri» f et Filii [ et Spiritut tancli. Amen; l'antienne Conforlare rr e>to vib, et l'oraison Deu$ qui proridentia où se trouve cette noble parole : Propitiare ut... omnit hottium tuorum fortitudo virtule gladii tpirilualis fiangalur ac, lepro illo pugnante, pcnilut conlei alur . « Pour clore la cérémonie, ajoute Favin, on chantait le cantique des enfants de Clioré, qui est le 4V psalme, commençant : Eructavit cor meum terbum bonum, duquel le 8' verset était répété par trois fois. » Or, ce huitième verset est le suivant, dont la splendeur ne peut échapper à aucun regard : Dilexisli Jasliliam et oditti Iniquitatem.
tous ceux qui servent Dieu. » Et l'Évêque ajoute : « Bénissez cette épée, Seigneur saint, Père tout-puissant, Dieu éternel ; bénissez-la au nom de l'avènement de Jésus-Christ et par le don du Saint-Esprit consolateur. Et puisse votre serviteur, qui a surtout votre amour pour armure, fouler aux pieds tous ses ennemis visibles et, maître absolu de la victoire, demeurer toujours à l'abri de toute atteinte. » Il nous semble, en vérité, que les philosophes 'et les poètes les plus illustres de l'antiquité païenne eussent admiré ce ferme et bon langage, et que leur idéal n'allait pas jusque-là. Et que n'eussent-ils pas dit en écoutant ces paroles que l'Évêque emprunte ensuite à l'Ancien Testament : « Béni soit le Seigneur Dieu qui forme mes mains au combat et mes doigts à la guerre. Il est ma miséricorde, il est mon refuge, il est mon libérateur. » Puis, après un dialogue entre l'Évêque et le Chœur, la voix grave et lente du prélat se fait entendre de nouveau : « Dieu saint, Père tout-puissant, Dieu éternel, qui seul ordonnez toutes choses et les disposez comme il convient, c'est pour que la Justice ait ici-bas un appui, c'est pour que la fureur des maudits ait un frein, c'est pour ces deux causes seulement que, par une disposition salutaire, vous avez permis aux hommes l'usage de l'épée. C'est pour la protection du peuple que vous avez voulu l'institution de la Chevalerie. À un enfant, à David, vous avez autrefois donné la victoire sur Goliath. Vous avez pris par la main Judas Machabée, et lui avez donné le triomphe sur toutes les nations barbares qui n'invoquaient pas votre nom. Eh bien ! voici votre serviteur, qui a courbé tout récemment son front sous le joug de la condition militaire : envoyez-lui du haut du ciel les forces et la vaillance dont il a besoin pour la défense de la Justice et de la Vérité ; donnez-lui l'augment de la foi, de l'espérance et de la charité; donnez-lui la crainte et l'amour, l'humilité et la persévérance, l'obéissance et la patience. Disposez tout en lui comme il le faut, afin qu'avec cette épée il ne frappe jamais personne injustement et afin qu'il défende avec elle tout ce qui est juste, tout ce qui est droit. » Cependant l'épée, la grande épée, est toujours sur l'autel, nue. L'évêque la saisit, toute parfumée et consacrée par ce contact presque eucharistique, et la place dans la main droite du futur chevalier : « Reçois-la au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit. » Puis, il fait
rentrer le glaive dans son fourreau, et (voici l'instant solennel) en ceint le soldat qui est agenouillé devant lui. « Sois ceint de l'épée, « ô très puissant. » Le chevalier tire alors le glaive du fourreau avec un geste superbe et, plein de fierté, de confiance, de joie, il le brandit à trois reprises, l'essuie sur son bras gauche comme s'il était déjà couvert du sang des ennemis de la Vérité, et le remet au fourreau. Le nouveau chevalier et l'évêque se donnent le baiser de paix, et le pasteur dit au soldat : « Sois un soldat « pacifique, courageux, fidèle et dévoué à Dieu. » Ici on retrouve le soufllet, Yalapa des anciens rituels ; mais ce n'est pas un poing rude et brutal qui l'assène sur le cou du soldat : c'est une main douce qui, comme nous avons eu déjà l'occasion de le dire, caresse délicatement la joue du nouveau chevalier. « Réveille-toi € du mauvais sommeil, lui crie alors l'évêque, et sois éveillé dans « l'honneur et dans la foi du Christ. » S'il y a quelques chevaliers présents, ils attachent alors les éperons aux pieds de ce défenseur de l'éternelle Justice. La cérémonie se termine, dans le Pontifical de Guillaume Durand, par la bénédiction solennelle du vexillum, et dans le Pontifical romain, par cette rubrique qui ne manque pas de beauté : Hit diclit, novut milet vadit in pace.
Inpace. Et c'est un soldat1 !
Tout autre est le texte de YOrdo romanus, qui constitue la seconde de nos familles et mériterait la première place à raison de l'antiquité de ses origines, si nous étions plus scientifiquement renseignés sur chacun des éléments qui le composent. On y retrouve tout le, texte de la Yallicellane, mais singulièrement augmenté, dilaté, orné. C'est une longue série de bénédictions
• Pontifical de Guillaume Durand (De anliquii Eccletix rïlibut, II, 607, 008). In Denedictione novi mililis hoc modo procedatur. Ponlifex enim, priusquam dicatur evangelium, benedicat ensem : Exaudi, qusesumus, etc. Àlia benedictio : Benedic, Domine sainte, etc. l'ossent etiam hic dici alise benedictiones annorum... Annis... benedictis ci.ngat ilm e.\se*, prannittens : Bénédictin Dominas Deus, qui docet manus mens ùd prselium. Et, dictis tribus primis versibus cum Gloria Palri, dicitur versus : Salvum fac servum tuum. Esto ei, Domine... Domine, exaudi... Dominus vobiscum. Oreuius : Domine sancle, Pater omnipolens, stterne Deus, qui cuncta solus ordinat... l'ost hoc l'ontifex ensem uuduin suinit de altari et pouit îlluin in dextra manu, dicens : Accise (jladium istum in nomine Patris et t'ilii et Spnitus -Sancti, etc. Deinde, ense in vagina reposito, cim.it iixi k.nseji cum vagina, et cixgkmmj dicit : A'dnijere gladio tuo super fémur, potenlissime, etc. Ense igitur acto, miles novus illinu de vagma educit et evaginatum ter in manu vibrât. Et, eo super bracliio terso, mox in vaginam reponit. Quo facto, i.nsigmens illun cabaciehe militam, dat illi osculum pacis, dicens : « Esto mile* pacifiait, slrenuus, fidelis et Dco dévolus. Et mox dat sibi alapam
d'armes, au milieu desquelles on a intercalé la Cinction de l'épée et la Consécration du chevalier nouveau. Le titre est significatif: « Rite pour armer un défenseur de l'Église ou un autre cheva- « lier. » L'idée ecclésiastique est ici plus dominante encore que dans le Pontifical de Durand. C'est par la bénédiction du vexillum que commence la fonction liturgique, et l'évêque invoque tout d'abord le Dieu, « qui est la vraie force des triomphateurs », afin que ce gonfanon soit, en quelque manière, « entouré par le nom de Dieu, » et devienne terrible pour tous les ennemis du peuple chrétien. Puis, c'est le tour de la lance, et le consécrateur ne manque pas de rappeler ici le souvenir du fer qui a percé le le cœur du Rédempteur, suspendu sur la croix. C'est au nom de saint Michel qui est le chef de la Chevalerie d'en haut, c'est au nom de toutes les Vertus célestes, que l'on prie Dieu de se faire l'auxiliaire de celui qui portera ce drapeau dans la bataille, et l'on prononce les noms d'Abraham et de David, qui furent jadis de glorieux soldats, des soldats vainqueurs. Le texte de la bénédiction de l'épée est à peu près le même que dans le Pontifical de Durand1, et il n'y a pas lieu de s'en étonner : car c'était là le texte capital et celui qui semblait naturellement destiné à subir le moins de variantes. Cependant, le futur chevalier, le defensor Ecclesix est à genoux, et c'est sur lui que descend maintenant la bénédiction épiscopale. Le moment « sacramentel » est venu, et l'Évêque ceint l'épée à l'homme de guerre: « Reçois ce glaive avec la bénédiction de Dieu, et puisses-tu, par la « vertu de l'Esprit saint, repousser, à la pointe de cette épée, tous « tes ennemis et tous ceux de la sainte Église ! » Le chœur chante alors, tout d'une voix, les beaux versets: Specicsus forma frx film
leviter, dicens : Exciteris a sommo militiss et vigila in fide Chrisli et fama laudabili. Tune nobiles astantes imponunt sibi calcaria, ubi hoc fîeri mos est, et cantatur Antiphona : Speciosus forma prœ filiis hominum; Accingere gladio super fémur tuum, potentirsime. Oremus : Omnipotens sempilerne Deus, hune famulum luum, etc. Ultime- dat i 111 vexillum, ubi hoc lieri mos est. = Le Pontificale romanum, dont nous n'avons pas besoin de citer, le texte bien connu, est, pour ainsi dire, calqué sur le Pontifical de Guillaume Durand, et en reproduit tous les traits principaux. Il y a cependant, entre les deux rédactions, certaines différences qu'il importe de noter : 1" Ce n'est pas après l'Évangile, mais après la messe que l'on crée les chevaliers au Pontifical romain, et même quacumque die, loco et horu. 2° Un assistant tient le glaive nu devant l'Évêque qui le bénit. 3° Après avoir ceint l'épée au Novice, l'Évêque reçoit de nouveau cette épée et en frappe trois coups sur les épaules du chevalier à genoux, en lui disant : Esto miles, etc. = ' Les deux prières : Exaudi, quœsumus et Benedic, Domine sancle sont communes à YOrdo et au Pontifical de Durand. Il en est de même, un peu plus loin, après la cinction de l'épée, de forai-
L'E\TIiÉE DA.\S LA CIlEVALElUi
hominum,Specie tua et pulchritudine et Propter Veritatem qui sont tirés du psaume xliv. Puis, les prières reprenner.t leur cours. Jusqu'ici le chevalier n'a reçu que les armes offensives. Il est temps de songer aux autres, et de faire en particulier descendre la bénédiction du Ciel sur cet écu énorme, qui est une sorte de retranchement où l'on souhaite que le chevalier soit toujours à l'abri. On le place ensuite sous la protection de ces trois illustres chevaliers qui s'appellent saint Maurice, saint Sébastien et saint Georges, et au moment où l'évêque remet l'écu au soldat, les chants du Chœur éclatent de nouveau : Scuto circumdabit te Veritas cjiis. Ce texte semblait tout indiqué, et le verset suivant, également tiré du psaume xc, n'est pas moins de circonstance : « Tu n'as rien à « craindre désormais des flèches qui tomberont autour de toi. » Mais la cérémonie a déjà duré un long temps : elle louche à sa fin, et l'Évêque congédie le nouveau chevalier, en demandant pour lui, les yeux levés en haut, les joies de la terre et celles de l'éternité'. C'est à Rome, c'est dans l'antique basilique de Saint-l'ierre que nous sommes transportés avec notre troisième et dernière famille de textes, et il convient de se représenter ici, non pas les magnificences du Saint-Pierre que nous connaissons tous, mais la vieille église que Michel-Ange a fait abattre, et qui était bâtie sur le plan de nos Basiliques des premiers siècles, avec ses deux portiques de colonnes et les poutres peintes de son laqucar, moins vaste, plus joyeuse, aussi belle peut-être que l'œuvre du xvi* siècle. L'Ordo, que nous fournit le manuscrit 474s de la Valicane, commence par cette rubrique significative : « Comment on fait un chevalier dans la sacro-sainte Basilique de Saint-Pierre ». En effet,
son Omnipotens sempiterne Deus, famulum tuitm, etc. = ' Ordu Romnnus, Bibliolhecn tnaxima Patrum, l. XIII, p. 745 el suiv. Ordo ad armandum Ecclesiac defensorem vel alium militera. Inprimis benedicat EpiscopuSTexillumejus, hoc modo : Omnipotens sempiterne Deus, qui es sanclorum benedictio et triumphantium fortitudo, hoc texiUum cœlisti benedictione sanclifica, etc. Post, benedicat lanceam : Re*picc...ad benedicendam hanclaneeam militaris instrumenti, qui a milite lotus flliituiDomini nostri Jesu Christi pro noslrn saluleincrucependentispermisistilanccaperforarLOrcimis: Perinterventum beatiMichaelii archangeli, omniumque Yirtutumcœlestium.pra'stahuicviroauxiliumdexlerxtux. El sicut benedixisli Abraham, adversum quinquer gcstrlumphantcm, etc. Post hoc, benedicat ensem: Exaudi, etc.Alia[oratio] : Benedic, etc. Tl.nc bkn edicat mii-itkm : Famulum tuum.quxsumus, Domine, pielalis lux custodinmuniut, ut hune rnscmqwm, te inspirante, suscipere drsiderat, le adjuvante, illxsumcustodiat. Deindeci.NGATEUM Episcoi>usdicendo: Accipe hune gladium, eum Dti benedictione libi collatum, in quo, per virtulem SpiritmSuncti.resistere etejicere taU-ai omnes inimicos luos... Quo accincto, canant clerici lias antiphonas : Speciosus, ver-
le chevalier est ici sacré vice et auctoritate Âposlolorum ; il est, en quelque manière, armé par les saints apôtres Pierre et Paul, et tout est, non seulement liturgique, mais pontifical. Ce texte a grand air, en vérité, et le petit sermon qui accompagne la dation de l'épée est d'une fière et émouvante beauté : « Prends cette épée. Exerce avec elle la vigueur de la justice ; abats avec elle la puissance de l'injustice. Défends avec elle l'Église de Dieu, et ses fidèles. Disperse avec elle les ennemis du Christ. Ce qui est par terre, relève-le. Ce que tu auras relevé, conserve-le. Ce qui est injuste ici-bas, abats-le. Ce qui est suivant l'ordre, fortifie-le. C'est ainsi que, glorieux et fier du seul triomphe des vertus, Justitiœ cultor egregius, tu parviendras au Royaume de là-haut, où, avec le Christ dont tu portes le type, tu régneras éternellement. » Nous ne pensons pas qu'on ait jamais tenu un langage plus haut, et c'est pour nous une heureuse fortune de terminer par là tout ce qui concerne les rites augustes de l'entrée dans la Chevalerie1. Nous sommes sur un sommet : n'en descendons pas*.
Le chemin que nous avons parcouru a été long, quelquefois obscur et souvent pénible ; mais c'est peut-être un de ces voyages dont on dit plus tard : « Je suis heureux de l'avoir fait. »
suin Accingcre cum Gloria; antiphonam Specie tua cum Psalmo : Propler Veritatem; cum Gloria el repetitione antiphonsc Specie tua. Oremus : Omnipolens sempiterne Deus,...fac illum contra cuncla adversantia ila cœlestibus armari prxsidiis quo hic et in œrum nullis tempestatibus bellorum lurbelur, etc. Tune benedicat scutum,... [et] det ei Episcopus : Accipc scutum mililix salularis, obslaculum inimicis, in nomine Patris cl Filii el Spiritus sancli ut, robore protectus superni juvaminis, non timeas populi milita le circumdonlis. Oremus : Per mérita sanclorum marlyrum tuorum et mililum Mauritii, Sebasliani et Gcorgii, etc. Deinde circumstantes dicant antipl.onam : Scuto circumdabit te Veritas ejus... cum psalmo : A sagilla, etc. Sequitur Oremus : Conserva... famulum luum... et ab omnibus adversitatibus redde securum,ul in prœsenti vila gaicdeat et futura. = ' Ms. delà Vaticane, 4748 (xmc s.), d'après le texte publié par Catalani {Pontificale romanum, éd. de Paris, I, 647). Ordo qualiler in sacrosa'ncta beati Pétri basilica de Urbe aliquis militelur. « Spondeat suo sacramento militandus, in manibus dicti domni Archipresbyteri vel Prioris dicte Basilice, omnium aliarum ecclesiaruin.viduarum et orphanorum esse defensor atque in necessitatibus propugnator et virilis adjutor... « Per eumdem [gladium] vim œquitatis exerceas, molem iniquitatis potenter destruas et sanctam Dei Ecclesiam ejusque fidèles propugnes atque protegas.... Desolala restaures, restaurata conserves, ulciscaris injusta, confirmes bene disposita, quatenus in hoc agendo, virlutum triumpho gloriosus, Justifiai cultor egregius, cum mundi Salvatore cujus typum geris in nomine, merearis sine fine regnare. » — 2 On a remarqué, avant
Les élapes, d'ailleurs, ont été nombreuses, et il importe de les faire, une dernière fois, passer sous notre regard :
Une épée qu'on remet à un homme de guerre : telle est l'origine lointaine de tout ce cérémonial militaire ; telle est la première forme du rituel chevaleresque. On y joint plus tard un gros coup de paume qu'on fait brutalement tomber sur la nuque d'un jeune noble en lui disant : « Sois brave. »
Puis l'idée chrétienne pénètre peu à peu cette sauvagerie primitive, et nous avons eu la joie d'assister au spectacle de ce lent et heureux envahissement. Le jeune noble, façonné par l'Église et par sa mère, croit qu'il attirera la bénédiction du Dieu sur son épée, sur sa lance et sur son haubert, s'il les dépose sur l'autel de quelque moutier. De là à les faire bénir par un prêtre, il n'y a pas loin. Entendre la messe n'est pas pour lui une affaire, et il ne voudrait pas manquer à cette habitude le matin de son adoubement. Les veillées religieuses auxquelles il a pris part, avec toute sa famille, durant les nuits qui précèdent les grandes fêtes, lui donnent fort naturellement l'idée de se préparer, par une veille spéciale, au sacrement de la Chevalerie. Si peu religieux, si brutal, si soldai que puisse être le chevalier qu'il a choisi pour consécrateur, ce chevalier ne peut plus désormais se contenter de lui dire: « Sois un brave chevalier » ; et il faut, de toute nécessité, que, dans son petitsermon, il fasse, lui aussi, pénétrer l'idée chrétienne : « Sois, lui dit-il, sois un chevalier de Jésus-Christ. »
Jusqu'ici néanmoins le Consécrateur a été un laïque; mais il arrivera un jour où, sous l'empire de certaines circons-
nous (An. de Barthélémy, De la qualification de chevalier, p. 23), que l'affiliation aux Ordres militaires ne conférait aucunement la chevalerie. On était reçu frère dans un de ces ordres perpallium, par la collation du hameau de l'ordre ; mais cette réception solennelle ne dispensait personne de se faire adouber chevalier. C'est ce que disent très nettement les Slabilimenta Hospitalis Hierosolimilani : « Qui sub gradu militiae, adhocidonei etapti, pro forma slabilimenloruni et consueludinum, ad professionem Ordinis noslri admilti poslulabil , priusquam habitum suscipiat et professionem faciat, cingulo militi* decoretub necesse est. (lilm, 1496, in-f°.) « Nul en l'iispital ne requierge eslre frerechevaliers, ne li a esté promis (avant qu'il receust l'habit de la maison de l'Ospital, mesmement quand il sera de tant de cage) qu'il peust estrk chevalier au siècle. (Alfonse de Portugal, Bibl. nat., fr. 13531, f° 20.) Néanmoins, il est permis à un Hospitalier de se faire adouber par le frère-chevalier qui recevra sa profession ou par tout autre frèrechevalier (Slabilimenta, 1. I), « le tout par la volonté du Maistre et du Commandeur et par le Conseil des Frères de la maison. (Alfonse de Portugal, 1. 1.) On peut dire qu'il eh