‹ La chevalerieChapitre 15 sur 70 · I. Théorie el Histoire · texte numérisé non relu

I. Théorie el Histoire

l y a , chez nos vieux poètes , plusieurs mots pour, exprimer l'Entrée dans la Chevalerie. On est ceint du glaive ou du baudrier. On est fait, on est armé, on est adoubé chevalier'. Ce dernier mot parait avoir été le plus usuel , en même temps qu'il est le plus technique ; mais il n'est point sans offrir quelque difficulté. Qu'il vienne de l'anglo-saxon dubban ; qu'il ait d'abord signifié « frapper » ; qu'il y ait là, enfin, une allusion pittoresque à ce fameux coup de paume que le consécrateur devait donner sur la nuque du nouveau chevalier : j'y consens* ; mais en

« Là fu Garins chevaliers adoubés. {Garins U Loherains, I, p. 0 i. ) Etc., etc. = • L'étymologie « adoplare », proposée par Du Cange [Dissertations, etc., éd. Didot, Glossaire, t. VII,

observant toutefois que ce sens est, dans notre langue, quelque peu « préhistorique », et que, dans les plus anciens monuments de notre poésie nationale, adouber a tout simplement le sens à' armer l. Au demeurant le coup de paume en question n'est peut-être pas aussi ancien qu'on pourrait le supposer, et ce n'est même pas, comme nous le dirons bientôt, un élément essentiel de Y adoubement*.

Quel que soit le mot qui désigne l'Entrée dans la chevalerie, cet événement notable n'en est pas moins attendu par le jeune damoiseau avec un enthousiasme impatient et fiévreux. C'est l'idée fixe, la pensée suprême, l'idéal unique. L'écuyer se dit : « Quand serai-je chevalier? » Le chevalier, marié depuis quelques années, dit à sa femme : « Quand nos enfants seront-ils chevaliers? » Le vieux baron, contemplant d'un regard éteint les plus jeunes de ses garçons : « Voyez, s'écrie-t-il, voyez mes fils. Si le roi du Paradis le « permettait, s'il me conservait saine et sauve la vie jusqu'à ce « que je les visse devenir chevaliers3, mon cœur, mon vieux cœur « en serait tout joyeux. » La Chevalerie, c'est le rêve, c'est le but, c'est l'honneur souverain. On a dit (et rien n'est plus vrai) que notre siècle avait « le tourment de l'infini ». Ce mot de Schlegel ne peut s'appliquer au moyen âge, qui n'avait réellement rien d'aussi « tourmenté » ; mais on sera juste en disant que, si nos pères n'avaient pas le tourment de la Chevalerie, ils en avaient la passion.

Les scolastiques ont eu parfois le tort de réduire la vérité à des classifications un peu sèches et forcées ; mais leurs procédés, même excessifs, ne sont point à dédaigner. A propos de l'entrée dans la

p. 86 et ss.), est absolument inadmissible. = * Paien descendent pur lur cors aduber. (Roland, y. 3159.) Li Emperere tuz premeralns s'adubet. (lbid., v. 2987.) « Seignor, ce dist Ogiers, or tost de l'adouber .» (Gui de Bourgogne, v. 800.) « Mes or vos veil par amor demander — Que tu me soffres ton cors à adouber. » (Aliscant, v. 4810-4811.) On trouvera vingt autres exemples de ce sens dans notre Glossaire du Roland (12e éd., p. 495) et dans le Dictionnaire de Fr. Godefroy (t. I, p. 110.) Cf. la note de P. Pans, Garins li Loherains, t. I, pp. 64, 65. = * Lever, qui signifiait baptiser, a-t-il eu, par extension, le sens « d'armer chevalier? » On ne saurait s'appuyer, pour le prétendre, que sur ces vers de Roland : D'altre part est uns païens Valdabruns. — Celoi levât le rei Marsiliun. (Roland, v. 1519, 1520.) Le sens est bien douteux, et il n'est sans doute question que d'un mode de parrainage. Cependant le manuscrit de Lyon traduit celoi levât pari/ adoba. = 5 Aimeri deNarbonne, Bibl. nat., fr. 1448, 1*68 v°, 69 r°. C'était la dernière préoccupation au moment de la mort; c'est celle de Begonde Belin, quand il est sur le point de

VENTRÉE DANS LA CUEVALEIUE. Ihl

Chevalerie, le chapelain de notre futur chevalier s'est proposé d écrire un petit Traité qu'il a divisé en cinq chapitres, auxquels il a donné pour titres : Qui»? Quando? Ubi? Per quem? Quomodo? Il a même essayé de condenser ces cinq questions en un vers, en un seul vers hexamètre ; mais, s'il faut tout dire, la tâche était rude, et il n'y est point parvenu.

Nous suivrons néanmoins le plan de notre chapelain; mais, pour plus de clarté, nous traduirons ses idées en français : « Qui peut « être armé chevalier? Quand reçoit-on l'ordre de la Chevalerie? « Où le reçoit-on? Quelle est l'autorité qui le confère? Quels sont « les rites de ce « huitième sacrement » auquel tant de milliers a d'âmes attachaient un si haut prix?» Telles sont les cinq questions auxquelles nous allons successivement répondre....

c Qui peut être armé chevalier? » Nous serions volontiers tenté de répondre : « Tout le monde », et ne sciions pas très loin de la vérité. De la Chevalerie on ne peut pas dire, on ne dira jamais que c'était une institution « fermée », ou, si vous l'aimez mieux, une caste. On n'en élimine rigoureusement que les infirmes, parce qu'ils ne sont pas en état de faire bonne ligure en bataille, et que toute la Chevalerie se résume vraiment en un seul mot : Se battre. L'Église, très sagement, exclut les estropiés de l'autel, où ils seraient ridicules, et le moyen âge, très sagement aussi, les a exclus de la Chevalerie où ils auraient été inutiles. La vilenie de l'âme, l'infamie des mœurs, la flétrissure que l'opinion publique inflige à certaines professions ou à certaines origines, toutes ces infirmités inorales sont de nature à interdire l'accès de la Chevalerie aux âmes basses et déshonorées. Certes, Richard Cœur de Lion aurait bien voulu faire un chevalier de Mercadier, de ce chef de routiers, de ce bandit qui fut son compagnon d'armes ; mais il ne le put pas. C'était vraiment la chose impossible. Ne pouvant anoblir ce brigand, il se borna à l'enrichir. Voilà qui est plus aisé1.

rendre l'àme : « il;i! Biautrix, genlis franche moillier, — Ne me verrez à nul jor desoz ciel.... — Mi de-i afanl, li lil de ma moillier, — Se je vequisse, vus fuistiez cheralier. » (Carint li Lohcraint, II, p. 240.) = ' Bibliothèque de l Ecole de* Charles, t. III, p. 426.

Donc, la Chevalerie est « ouverte ».

Elle est ouverte aux vilains, et nos chansons, que nous avons eu déjà l'occasion de citer à ce sujet, nous en offrent plus d'un exemple fameux qu'il est utile de remettre en lumière. Ce pauvre bûcheron, ce Varocher, qui s'engage si héroïquement au service de la reine de France indignement calomniée et proscrite, qui abandonne pour elle femme et enfants, qui se fait son guide et son défenseur, qui la conduit en Hongrie et protège le petit Louis, né dans l'exil, comme il a protégé sa mère, cette sorte de tâcheron trivial et presque ridicule, dont la grosse tête ébouriffée fait rire tous les passants, ce vilain très vilain reçoit un jour la chevalerie des propres mains de l'empereur de Constantinople. Oui, un empereur lui ceint l'épée, un duc lui chausse les éperons, une reine lui fait revêtir le ciclaton réservé aux nobles. Elle fait mieux, et s'écrie : « 11 n'y a pas dans le « monde entier un homme plus loyal '. » Si vous donnez à ces derniers mots leur véritable signification, vous vous persuaderez que la Chevalerie était alors la souveraine récompense, et que le dernier des vilains y pouvait légitimement prétendre. Cet autre paysan, ce Simon le Voyer, qui a fait un si généreux accueil à la très douce et très innocente femme du roi Pépin, à la reine Berte, cet homme de petite naissance est admis à la même récompense, au même honneur. On jette sur ses épaules un manteau de drap d'or; le Roi lui attache le brant d'acier au côté gauche, et le duc Naimes, les éperons aux pieds. Ses deux fils sont faits chevaliers en même temps que lui, et reçoivent comme lui le baiser de Pépin'. Une telle élévation ne surprenait personne, et le fait était bien moins rare qu'on ne pourrait le penser. Nos romans sont pleins de récriminations contre ceux qui introduisent des vilains dans l'ordre auguste de la Chevalerie. « Il est bien mal récompensé le bon guerrier qui de fils de vilains fait chevalier » : ainsi parle l'auteur de Girarl de Roussillon, et l'on sent qu'un tel cri sort du plus profond de son cœur3. C'est qu'en effet l'on en vint à abuser étrangement de ces adoubements de vilains. Sans parler de certaines provinces où les bourgeois s'attribuaient le privilège de pouvoir ceindre l'épée chevaleresque ', il arrivait alors, au grand scandale

1 Macaire, v. 2506, 2515-2522.= * Bette aux gians pies, éd. P. Paris, p. 180; éd. Scheler, v. 5170 et ss. = 3 Cirait de Roussillon, trad. P. Meyer, p. 28, § GO. = * 11 en était

L'EM'liÊE DÂXS LA CI1EVALEIUE. 249

des véritables chevaliers, que certains parvenus se faisaient donner la colée, comme aujourd'hui certains financiers se font donner la croix. Témoin ce marchand dont il est question dans la chanson de DoondeMdience. Il n'avait jamais cherché, en toute sa vie, qu'à gagner de l'argent, et c'était son unique mérite : mes pour son grant avoir Col on fel adouber1. Le vers est typique, et pourrait s'appliquer à bien des chevaliers de notre temps. C'est que l'adoubement était, en effet, un excellent moyen pour se faire des créatures. Quand le traître Herchembaud veut perdre les enfants de Gui de Maïence, il cherche tout d'abord à corrompre leur précepteur : « Je te ferai chevalier, » lui dit-il*. Telle est aussi la promesse que fait le jeune Roland au portier de ce château de Laon, où il est gardé à vue ; mais le portier, âme vulgaire, tient la Chevalerie en petite estime: « C'est m un métier, dit-il, où l'on reçoit de mauvais coups », el il repousse brutalement, comme nous l'avons vu plus haut, les fallacieuses avances du neveu de Charlemagne*. Il n'en est pas de même de ces deux serfs qui restent si héroïquement fidèles au pauvre Amis, lorsqu'il est frappé de la lèpre, et ils se laissent joyeusement adouber chevaliers*. Un dernier trait. La Chevalerie est accessible aux jongleurs, aux comédiens eux-mêmes'. C'est beaucoup dire en peu de mots.

Mais ce serait travestir la vérité que d'aller plus loin ou de trop généraliser. Si nombreux que soient de tels faits, ce ne sont, malgré

ainsi dans la sénéchaussée de Beaucaire : « Notum facimns quod usiis et consuetudo suiit et fuerunt longissimis temporibus observât», et tanlo tempore quod in coutrarium memoria non existit, in sencscallia Bellicadri et in Provincia, quod birgenses co.nsleverunt a nobilibus et a baronibus et etiam ab artbirpiscopis, sine principis auctoritate et licen-

tia, CLIGl'I.CM «ILITARE ÀSM HERE ET SIGNA WUTARIA IIAUERK ET PORTARE, ET GADDERB l'RIVILEGIO

hilitaru.... Die Marlis post octabas Pentecostes, anno Oomini 1208. (Y. DuCange, au mot UiUi, éd. Didot, t. IV, p. 402. Ex cartophylacio regio, scrinio Ordination*», I, P"227.) = ■ Marcheant ot esté pour avoir conquester, — Mes pour son grant avoir l'ol on fet adouber. (Doon de ilaience, v. 7C01, 7002.) = * DoondeMaicncc, v. 'iiUetss.: « Se tu veus bien ouvrer selon ma volonté, — Chevalier le feroy dedens un an passé. »= ' Asprenwnt, éd. Guessard, p. 15, v.48 et ss. : a Hé! gentix boni, tant faites à prisier, — Lai nos aler là lors esbanoier... — Se nos sons grans, c'armies puissous baillier, — Nous te ferons par ma foi chevalier. » = * Amis et Amilet, v. 32 >3-3207. La liberté, la franchise est cependant la condition ordinairement requise. On dit d'Anbri le Bourguignon qu'il faisait volontiers des chevaliers à ses frais : Uuequcs n'ot serjant ne chevalier, — S'il fust frans homs et d'armes ot mestier — Que à son coust ne l'fache chevalier. (Aubcri, éd. Tobler, p. 248, y. 23-25.). :- » Uerta de li gran pié, Romania, n° 11, juillet 1874, p. 341 : « Ma un çubler li fut qui lu li plus aller, — E qe era adobé à lo de çivaler, — Et estoit plus anomés en cort de princer, — Qe nul autres qe faça qel mester. » Un certain nombre de troubadours

tout, que des exceptions. Tout autre est, je ne dirai pas la règle, mais l'usage général, et il convient ici de le formuler clairement : « C'est avec des damoiseaux, c'est avec des fils de chevaliers, c'est avec de jeunes nobles que l'on fait principalement les chevaliers. » Parmi ces candidats à la Chevalerie, il en est qui ont subi certaines épreuves et exercé le rude métier d'écuyer ; mais ce n'est point là une condition absolument indispensable et, le plus souvent, la noblesse suffit. Il est vrai que le jeune noble ne naît pas chevalier; mais il appartient à un groupe social où, parvenus à un certain âge, tous les hommes sont armés chevaliers. L'homme de guerre fait de son fils un homme de guerre, quand le garçon est assez fort pour vêtir une armure et tenir une épée. Rien n'est plus naturel, et c'est la force des choses.

« Quand recevait-on le sacrement de la Chevalerie? » Il ne s'agit point ici de l'âge du candidat, et cette question a été élucidée plus haut. Mais n'y avait-il pas certains jours qui fussent plus particulièrement réservés à ce rite solennel? Oui, certes, et nos pères, race très religieuse, choisissaient de préférence les grandes fêtes de l'année liturgique. Ils étaient assurés, ces jours-là, d'avoir autour d'eux une assistance nombreuse, un public en liesse. Les bourgeois et les vilains eux-mêmes, qui remplissaient l'église, prenaient un vif plaisir, après l'office, à assister à la « quintaine » qui terminait la fête. Les grands ne dédaignent pas, croyez-le bien, les enthousiasmes de la foule, et vont jusqu'à les rechercher un peu trop volontiers. Nous avons relevé, dans nos vieux poèmes, cinq jours de fête qui sont plus spécialement consacrés aux adoubements : Noël, Pâques, l'Ascension, la Pentecôte et la Saint-Jean1. Une seule de ces

commencent par être jongleurs, et il en est plusieurs, parmi ces derniers, qui, comme Perdigon, sont un jour faits chevaliers. = ' 1° Noël. « A la Nativité chevaliers vos feron; — Lonrai haubers et hiaumes etescus à lion.» (Renausde Monlauban, p. 47, v. 57.) — 2° Pâques. Ce fu à Parues que l'on dit en esté; — Guillaumes ot Vivien adoubé. (Covenans Vivien, v. 8, 9.) A Pasqucs en avril chevalier en sera. (Fierabras, v. 237.) A unePasque après, une feste joie, — Les fist tous chevaliers au moustier Saint-IIelie. (Doon de Maience, v. 12185- 12484.) À Pasques en avril, — L'a adobé li pères. (Godefroi de Bouillon, v. 1088.) Etc., etc. On est quelquefois adoubé durant l'octave de Pâques : Ilenricus rex (Henri IV) in qitarta feiia Pasche gladium cinxit. (Chronicon Lobiense. Historiens de France, t. XI, p. 416.) Etc.

fôtes tombe en hiver, et c'était la moins recherchée : car l'adoubement réclamait le plein air, le printemps, la joie. Sacrer un chevalier en hiver, c'était presque un contre-sens. Pâques et la Pentecôte sont visiblement les dates préférées : A Pasques en avril que soés est li tans', et ailleurs : Ce fuà Pentecosle qu'est pleniers li estes*. Ne me parlez pas de décembre pour cette fête de la jeunesse, mais de ces beaux mois qui s'appellent avril, mai et juin. La floraison des nouveaux chevaliers est si bien faite pour coïncider avec celle des églantiers et des pommiers ! Nos pères, sans aucun doute, ne subtilisaient pas là-dessus ; mais ils sentaient très vivement ces harmonies, dont ils ne se rendaient pas un compte exact. Ils subissaient l'influence du printemps, sans être de taille à l'expliquer scientifiquement. Puis, cette fête de Pâques était vraiment la fête des fêtes, le dies dierum. C'était le premier jour de l'an, c'était le sommet de l'année liturgique, et toutes les traditions de la primitive Église étaient encore vivantes et frémissaient, pour ainsi parler, dans le cœur de ces rudes* chrétiens.

On n'a pas assez remarqué, à ce point de vue, que les nuits de Pâques et de la Pentecôte étaient, depuis la plus haute antiquité chrétienne, sanctifiées par des veilles dont la liturgie a gardé la trace et où tout le peuple fidèle jouait un rôle actif. Entre la zcillée des armes, dont nous aurons lieu de parler tout à l'heure, et les belles vigiles liturgiques de Pâques ou de la Pentecôte, il

— 5* Pe-ste. otk. « S'atendrai Pentecotle, la glorieuse fesle; — Puis, les adouberai» {Mol, T. 6502-0503.) Ce f u à Pent-cotle.... — Que li Rois ot les frères de novel adobés. (Renaus de Monlauban, p. 49, t. 25-20.) Etc., etc. Les textes historiques ne sont pas ici moins nombreux que ceux de nos vieux poèmes. C'est un jour de la Pentecôte que Foulques le liesi hiii fut armé chevalier par son oncle Geofl'roi Martel : In bujiis exlremo vitae anno me nepotem suuin ornavit in militem, in civitate Andegavi, festivitate Pentecosle*, anno ab incarnatione Domini 1000. (Il M. Andegav. fragm., auctore Fiilcone, comité Andegavensi : Historien* de France, t. XI, p. 138.) C'est le même jour qu'est adoubé Henri, fds de Guillaume le Conquérant. (Brève Chroniron Sancti - Martini Turonentis, Historiens de France, t. XII, p. 05.) C'est le même jour encore que le roi d'Angleterre adoube Gcoffroi HnUgenet. (Récit de Jean, moine de Marmoutier, en sa Vie de Geoffroi, Chroniques d'Anjou, publiées par P. Marcbega; el A. Salmon, p. 283.) « Un grand nombre de fils et de frères de nos rois, depuis le règne de Philippe Auguste jusqu'à celui de Philippe le Bel, reçurent la chevalerie le jour de la Pentecôte. » (Sainte-Palaye, Mémoires sur l'ancienne Chevalerie, t. I, pp. 143-140.) Etc., etc. — 4° L'Asce.>sios. Pris ot ses armes droit à FAtcention. (Ogicr, v. 0455.) Et le list chevalier à une Ascension. (Itenans de Monlauban, p. 10, v 31 f*.) 5" Nativité de saur Jcah-Baftuti, 21 juin. A (este saint Johan que l'on doit aourer, — En a fait li genliex vint et cinc adober. (Le Chevalier au Cygne, v. 5727-5728.) = ' Godefroi de Bouillon, v. 1688. =*Renaus de Monlauban, p 49, v 23.

y a une corrélation naturelle et glorieuse. Je ne voudrais pas m'aventurer dans la voie d'un symbolisme dangereux, mais je ne saurais néanmoins oublier que la fête de la Pentecôte est l'anniversaire de la fondation de cette Église à laquelle tous les chevaliers vouaient jadis leur épée et leur vie, et je songe involontairement aux différents Ordres du Saint-Esprit qui ont honoré l'Église et la France. Plus encore que Pâques, la Pentecôte était décidément une solennité chevaleresque, et je ne saurais m'en étonner. Ce matin-là, à la grand'messe, nos jeunes damoiseaux étaient fort émus dans le moutier, en écoutant une « séquence » tout nouvellement composée et que les clercs prenaient plaisir à leur traduire : « Dans les labeurs soyez notre repos et, dans les ardeurs brûlantes, notre rafraîchissement et notre abri. » Nos futurs soldats goûtaient singulièrement ce beau verset, eux qui allaient sans doute être bientôt appelés à souffrir de si rudes labeurs sous le soleil ardent iîc la Terre-Sainte. In labore requies, in œstu temperies.

Les fêtes liturgiques n'étaient pas les seuls jours qui vissent naître ainsi des chevaliers nouveaux. On profitait volontiers de ces autres fêtes, tout intimes, qui peuplaient soudain la solitude des châteaux ou des palais. A propos d'un mariage ou d'un baptême princier, on ceignait l'épée à quelques valets1. L'adoubement d'un fils de roi ou de comte entraînait toujours d'autres adoubements1. On s'empressait, pour faire honneur à un prince, de donner à son fils, nouveau chevalier, le charmant et incomparable cortège de vingt, de cinquante, de cent nouveaux adoubés. C'était une délicatesse, une recherche, un luxe. Mais tous ces usages3, faut-il le dire? nous semblent en somme trop gracieux et civilisés. L'adoubement que nous préférons à tous les autres, c'est celui qui avait lieu en pleine mêlée ou le soir d'une bataille, sans apprêts, quand on était tout haletant de la lutte et couvert d'un sang rouge et noir. Malgré le caractère un peu horrible de cette consécration improvisée, il y avait, dans ce rite farouche, je ne sais quel air de

* Il en est ainsi, le jour du mariage de Beuves d'Hanstonne : « Beuves a fait, pour l'amour sa moillier, — Tout maintenant cent noviaus chevaliers.))[Beuvcsd'Hanslonne,Sibï. nat., fr. 12547, f* 151.) C'est de la sorte que les choses se sont passées aux mariages des deux frères de saint Louis, Robert en 1258 et Alphonse en 1241. (Sainte-Palaye, Mémoires, t. I, p. 146.) Etc., etc. = 2 Beuves d'Hanstonne. Bibl. nat., fr. 12548, M90. Etc., etc. = ' Les païens convertis sont armés chevaliers immédiatement après leur baptême. [Prise de Cor-

triomphe, d'espérance et de joie. C'était encore une fête. Aussi, quand les croisés luttent sous les murs d'Antioche et que, devant les admirables exploits de l'écuyer Gontier d'Aire, Godefroi de Bouillon s'écrie : « Nous le ferons chevalier, dès qu'il le voudra », le damoiseau s'empresse très chrétiennement de refuser un tel honneur qui lui semble mêlé de trop de joie : « Non, non, dit-il, pas « d'adoubement, pas de nouveaux chevaliers, avant que nous ayons o conquis le saint Sépulcre '. » Le mot n'est pas loin d'être sublime.

« Où était-on armé chevalier?» Sur le champ de bataille, tout d'abord, en quelque heure d'enthousiasme et de victoire , après quelque insigne prouesse. Ce noble usage remonte à une très haute antiquité, et nos plus vieux poèmes nous en offrent de beaux exemples. C'est ainsi que le Danois est un jour adoubé sous les murs de Rome, après s'être couvert d"e gloire dans une de ces grandes batailles qui ont assuré les destinées chrétiennes de la Ville éternelle; c'est ainsi qu'il est créé chevalier, après avoir arraché aux mains des païens vainqueurs cette oriflamme qui était véritablement un drapeau, et qui était vraiment le drapeau de la France'. C'est ainsi qu'en pleine mêlée, Bertrand, fils de Bernard de Brebant, se présente un jour aux yeux de son père, et lui demande de le faire chevalier: «Tu ne sais pas seulement, lui répond brutalement ce « père terrible, tu ne sais pas tenir une lance; » et il frappe au visage ce fils indigné, qui, pour toute réponse, se jette au milieu de l'armée païenne et essaie de se faire tuer*. On peut s'imaginer, d'ailleurs, que de tels adoubements n'étaient pas compliqués, et que leur rituel était des plus simples. En deux minutes c'était fait*.

L'archevêque Turpin n'y fait pas tant de façons et se lance dans la bataille, en jetant ce cri étrange : Je sui evesques; or me fez chc-

dres, Bibl. nat., fr. 1448, C 176. Etc., etc.)— ' Le duc de Bouillon s'écrie: a Quelle hore qu'il Toura, chevalier en feron. « Et Gontier répond : t Seigneurs, ce dist Gontiers, à Dieu bencïçon. — Àins que viene au sépulcre, ne nous adouberon. » (Antiochc, t. I, p. 225.) = * Charlcmagne, 4* branche : Bibliothèque Saint-Marc à Venise, ms. fr, t. XIII, analysé par M. F. Guessard, Bibliothèque de rEcole des Chartes, t. XVIII, p. 593 et suiv. Cf. nos Epopées françaises, S* éd., t. III, p. 55. = * Enfances Vivien, Bibl. nat., fr. 1418, f" 197. = * Lors desciendi li rois Kalles à tant. — La boue espée a çainte Ogier au flanc. — Chevaliers fu Ogiers d'or

valier1; mais c'est là un procédé par trop sommaire, et un consécrateur, à tout le moins, était rigoureusement nécessaire pour la création d'un véritable chevalier. Depuis le xine siècle jusqu'au xvr\ la mode des adoubements sur le champ de bataille ne fit que se développer dans la France et dans l'Europe chrétienne. Elle donna lieu à des abus. La Chevalerie, avons-nous dit, doit être surtout considérée comme une récompense, comme la plus noble et la plus enviable de toutes les récompenses, et c'est le soir d'un grand combat que l'on a vraiment quelque plaisir à se figurer de beaux jeunes gens, pâles et blessés, recevant la paumée et chaussant les éperons d'or. Après la bataille, c'est fort bien; avant, c'est excessif. J'admire très vivement le roi Juan de Portugal, lorsque, avant la bataille d'Àljubarotla en 1585, il place au premier front de l'armée les soixante chevaliers qu'il vient de créer, et qu'il leur lance ces fières paroles : « Beaux seigneurs, je vous envoie au premier chef « de la bataille. Faites tant que vous y ayez honneur : car aulre- « ment vos éperons d'or ne seraient pas bien assis1. » Voilà qui est fort beau; mais si je me réjouis des quatre cent soixante-sept chevaliers français que l'on créa avant la victoire de Rosebecque, je suis un peu moins fier des cinq cents que l'on improvisa avant la défaite d'Azincourt. Il ne m'arrive pas souvent de me trouver du même avis que Brantôme, et j'en serais volontiers trop fier ; mais je me vois forcé de lui donner raison quand il préfère la chevalerie conférée après le combat à celle qui se donnait d'avance*. Et je ne puis m'empêcher de terminer tout ce qui concerne les « adoubements en bataille » par ce beau trait qui nous rappelle le sou-, venir d'un des plus grands chevaliers dont s'honore notre histoire nationale, de ce Duguesclin qui a mérité qu'on lui consacrât la dernière de nos chansons de geste. La scène se passe longtemps après la mort de ce rude et glorieux capitaine, en 1425, le soir de

en avant. [Ogier, v. 746-748.)= ' Aspremonl, Bibl. nat., fr. 25529, P 77 r°. = » « Beaux seigneurs, l'Ordre de la clievallerie est si noble et si haulte que nul bon cœur ne doit penser, qui cbevallier soit, à villonie, à ordure, ne à vilté ne couardise quelconque; mais doit estre lier et hardy comme un lyon quand il a le bacinet en teste et il perchoit ses ennemis. Et pourtant que je vueil que aujourd'huy vous montrés prouesse là où il appartiendra à monstrer. Je vous envoie et ordonne tous au premier cbief de la bataille. Or faites tellement que vous y aies bonneur : car autrement vos espérons dorés ne seroient pas bien assis. » (Froissart, éd. Kervyn deLetlenhove, XI, p.l 66.) = 'Brantôme, Capitaines français, t.I,p.!4 etss., cité par Sainte-Palaye, Mémoires, t. I, p. 252. C'est à cet excellent érudit que nous avons

ventrée dans la chevalerie. 255

la bataille de la Brossinière. Ce fut une de ces rares, de ces très rares victoires, qui consolèrent un peu la France durant la guerre de Cent ans, comme Coulmiers nous consola en 1870. Un petit rayon de soleil dans la tristesse de notre nuit. Le vainqueur de 1425 s'appelait le comte d'Aumale, et c'était un cousin du roi. «Il termina cette brillante journée, comme il était d'usage, en faisant plusieurs chevaliers sur le champ de bataille. Le jeune André de Laval fut du nombre, et il lui ceignit la propre épée de Duguesclin en lui disant : « Dieu te fasse aussi vaillant que celui qui la porta!' » Si nous étions une nation un peu plus traditionnelle, si nous aimions plus vivement l'honneur antique de la France, nous garderions avec plus de fierté le souvenir de ces fières paroles. Mais nous en sommes, hélas! à ignorer jusqu'au lien qui a uni les deux grandes âmes de Duguesclin et de Jeanne d'Arc, et il n'y a peut-être pas dix Français aujourd'hui, oui, dix, qui connaissent ce trait touchant de la libératrice d'Orléans, envoyant un jour son petitanneau de jeune fille à la veuve de ce Bertrand Duguesclin qui, cinquante ans auparavant, avait tant et si bien travaillé à délivrer la France de Charles V*. Avoir une si belle histoire, et ne pas la connaître ! Quelle que fût la poésie de ces adoubements sur le champ de bataille, on se résignait le plus souvent à entrer dans la Chevalerie par une voie plus prosaïque, et c'était en temps de paix que l'on faisait réellement le plus de chevaliers. Cette fête était de celles qui, comme nos premières communions, rassemblaient la famille éparse et l'attendrissaient vivement. La cérémonie avait pour théâtre un château ou une église , suivant que la famille du novice et le novice lui-même avaient adopté le rituel militaire ou le rituel liturgique. L'église que l'on choisissait était généralement le moulier le plus voisin, et c'est par exception que l'on alla plus tard se faire adouber dans le sanctuaire de quelque pèlerinage célèbre, à Sainte- Catherine ou au Saint-Sépulcre*. Mais les rites laïques (il faut bien le dire) demeurèrent longtemps en possession de la vogue, et voilà pourquoi nous sommes amenés à nous demander quelle partie du

emprunté la substance des lignes qui précèdent. = ' Revue archéologique cl hùlorique du Maine, t. I : « La bataille de la Brossinière. » = * Voir le beau livre de Siméon Luce : la Jeunette de Bertrand, p. 129, note 2, et p. 150. = 5 « Bons chevaliers se font au Saint-Sépulcre de Nostre-Seigneur par amour et honneur de lui. Aultres se font à Sainte-Katherine, là où ils ont leurs dévotions. (La Sulude, \>av A.nt. de la Sale;

château était spécialement réservée à une aussi auguste et aussi vivante solennité. C'étaient les prés ou les champs qui s'étendaient devant les murs de la ferté ; c'était, plus souvent encore, la «place» devant le perron1. Les premiers rites de l'adoubement, l'attache de l'épée et la paumée, n'exigeaient pas un espace trop étendu, et le seul perron y aurait suffi. Au point de vue simplement pittoresque il n'y avait pas de plus bel emplacement, et je me permettrai de le recommander vivement aux décorateurs et aux peintres. Au haut de ces degrés, tout prenait un aspect grandiose, et mille spectateurs eussent pu suivre aisément tous les détails d'une telle solennité. Mais quand on en arrivait aux derniers actes du rituel militaire, quand le nouveau chevalier était astreint à sauter en selle, à faire un temps de galop et à abattre une quintaine, ni le perron ni la place ne lui suffisaient plus. On était donc forcé de sortir du château : le nouveau chevalier marchait en tête, entraînant la foule. C'est en pleine campagne que la cérémonie s'achevait, par une belle journée d'avril, près des pommiers en fleurs. J'ai à peine besoin d'ajouter que nos damoiseaux aimaient à se faire adouber dans le palais d'un roi, et je ne voudrais pas jeter une note triste dans la description d'une fête aussi joyeuse en ajoutant que l'on était quelquefois contraint de recevoir la chevalerie sur son lit de mort1. La cérémonie, certes, était des plus touchantes et bien faite pour inspirer une œuvre d'art. Mais, décidément, j'aime mieux le champ de bataille.

Et voici que nous savons maintenant quelles étaient les conditions requises pour entrer dans le Collège de la Chevalerie, à quelles époques de l'année avaient lieu ces consécrations solennelles, et quel en était le théâtre ordinaire.

Mais quel était le consécrateur? A qui appartenait le droit de créer de nouveaux chevaliers? 11 importe de le savoir.

Tout chevalier a le droit de faire des chevaliers3 : c'est le principe qu'il faut poser d'abord et qui domine toute la matière; c'est la

milieu du iv" s. Citation de Sainte-Palaye, Mémoires, I, 118. = ' Es la place descendent desos un aubespin. (Godefroi de Bouillon, v. 1610.) = 2 Trésor des Chartes, reg. JJ. 70, en. 365. = 3 Ducange, Glossarium, au mot Miles, éd. Didot, t. IV, p. 4013. Cf. Sainte-

AELIS (P. J85)

fiuillaume. vaincu à Aliscans, vient demander des secours à l'empereur Louis, qu'il a jadis placé sur le trône.

Mal accueilli par toute la cour et surtout par sa soeur l'impératrice BlancheQeur, il se précipite sur elle et s'apprête à la tuer, quand, tout à coup, une • damoiselle » se jette à ses genoux et lui demande grâce : Durant lui al la bêle agenoillie; — Le pié lia et la jambe enbrocii : — Merci, biaus oncles, por Deu le fil Marie.

damoiselle c'est Aena. qui est la lille de Blanchetleur et la nièce de Guil-

EUe sauve sa mère. {Alitcant, éd. Jonckbloet, v. 3139-3231.)

Composition d'ÉooUARD Zier.

coutume antique et primordiale; c'est l'esprit, la vie, l'essence de l'institution.

La Chevalerie est une société où tous les membres ont le droit de faire entrer de nouveaux membres, et autant de nouveaux membres qu'ils le veulent. Tout est là.

Il y a dans la main et dans l'épée de tout chevalier une puissance (j'allais dire un fluide, mais je n'ose) qui est véritablement capable de créer d'autres chevaliers. C'est là le plus noble et le plus précieux privilège du miles. Si l'on n'avait pas tant abusé d'un mot aussi sacré, je dirais volontiers qu'il y a là comme un sacerdoce militaire. Mais, au demeurant, la Chevalerie, ici comme ailleurs, a été inconsciemment calquée sur l'Église. 11 est des circonstances où tout chrétien est investi du droit de faire un chrétien, et l'eau du baptême peut, en de certains cas, tomber de toutes les mains sur tous les fronts. C'est ainsi que tout chevalier pouvait très légitimement se dire en lui-même : « Je puis faire d'autres chevaliers, » et relever fièrement la tête.

Mais on comprendra facilement que, dans la pratique des choses, un tel droit n'ait pas été exercé par tous les chevaliers. Le candidat, très jeune et sans aucune expérience, promenait curieusement son regard autour de lui et se demandait avec quelque anxiété : « Quel parrain pourrais-je bien choisir? » Or le premier chevalier qui frappait ses yeux, c'était son père. 11 n'est pas besoin, croyonsnous, d'être un très profond observateur du cœur humain, pour se persuader que le jeune damoiseau choisissait volontiers son père pour parrain. «Entre pater et patrinus, dit le chapelain fie notre « château, il y a si peu de différence! » Mien n'est plus fréquent, dans nos chansons de geste, que de voir un père adouber son fils. C'est ainsi qu'Hervis de Metz est un jour armé chevalier par son père qui est le duc Pierre'. Mais je ne connais point, en vérité, de type plus complet et plus beau de ces adoubements paternels que la scène A'Âiol, où l'on voit le jeune héros de ce charmant poème, sur le point de partir à la cour de Louis, solliciter de son père les armes chevaleresques. La mère, la pauvre mère, assiste à cet adoubement qui lui présage une longue absence : « Mon fils,

Palave, Mémoire*, I, pp. 67, 112, etc. = ' lient* de iletz, Bibl. Hat., fr. 19100. f 21.

« lui dit-elle, n'oubliez pas votre père, qui est malade. — Mon nls, « dit le père, n'oubliez pas votre mère qui va rester ici toute seule. » C'est alors que le vieil Élie ceint le brant d'achier et donne la colée à son (ils. Aiol peut partir : il est chevalier'.

Il est à peine nécessaire d'ajouter que, si le damoiseau n'a plus son père auprès de lui, il se tourne tout naturellement vers ses plus proches parents, afin de choisir parmi eux le parrain dont il a besoin. L'oncle est ici tout indiqué, et il y a dans nos épopées un oncle qui est merveilleusement paternel. C'est cet admirable Guillaume d'Orange, c'est ce héros qui (chose rare en nos vieux poèmes) n'a pas d'enfants. Mais il aime tant ses neveux! Mais il aime tant son neveu Yivien! Il ne veut laisser à personne l'honneur et la joie d'en faire un chevalier, et voici qu'en un certain jour de Pâques, que l'on dit en esté, Guillaume arme Yivien : « Je fais le vœu, « bel oncle, de ne jamais reculer d'un pas devant les Sarrasins. » Ainsi parle le nouveau chevalier, avec toute l'impétuosité et toute l'imprudence de la première jeunesse. Hélas! il ne tint que trop bien ce vœu téméraire, et mourut à Aliscans*.

Il est un autre parrain que les novices préféraient souvent à leurs oncles, à leurs pères. Ce parrain, que les mœurs, les coutumes et le droit s'accordaient à leur indiquer, c'était le seigneur. Le seigneur ou un seigneur. Les jeunes nobles avaient intérêt à se placer sous le patronage de quelque baron riche et puissant. Il en est de même aujourd'hui à la veille d'un baptême. Tous les chrétiens, sans doute, peuvent tenir un nouveau-né sur les fonts ; mais

1 II apela son père par amistié.... — « Sire, poramorDieu, m' aparelliés. — Quant je vêtirai à l'roi qui Franche tient, — Que ne soie entrepris por escuier. » — Quant l'entendi Elies, moult en fut liés : — « Biaus fiex.molt estes sages et afaitiés : — Les armes arés-vos molt volentiers. » — Isnelement le fist aparellier. — El'dos li ont vestu l'aubcrc doublier. — Et Avisse li lâche l'elme ens el'cief : — Puis, l'apela Elies par amistiés — Qu'il li vaudra ja çaindre le branc d'achier — Et doner la colée; s'ert chevaliers. » * « Or, en irés en France, tiex, dist li mère, — Servir roi Loeys nostre enperere. — ...Por Dieu n'obliés mie vostre chier père — Qui chi remaint malades en tel contrée... » — Il est venus à J'iit u gist ses pères, — Et Elies l'apele, çaint li l'espée... — Elies a la paume amont levée; — Si en dona son fil une colée : — « Biaus fiex, che dist li Dus, Dex li Saveres — Te doinst pris et barnage longe durée.., — Por Dieu n'obliés mie la vostre mère — Qui chi remaint si seule et esgarée. » (V. 475-534.) = 2 Guillaumes ot Vivien adoubé, — Le fil Garin d'Anseùne l'ainzné. — Por seue amor en ot cent adoubez. — Dist Viviens : « Beaus oncles, entendez. — Par tel covent l'espée me donez — Que ge promet, votant vos, Damedé, — Le Glorieus de sainte majesté, — Voiant Guibor qui m'a norri soef, — Et voiant vos et voiant toz voz pers, — Que ne fuirai, en treslot mon aé, — Por Sarrazin, por Tur, ne por

la famille de l'enfant, par un calcul qui n'a rien de trop condamnable, choisit de préférence ceux que leur fortune et leur nom recommandent à son attention quelque peu intéressée. Il arrivait donc, fort souvent, que nos futurs chevaliers demandaient la colée à un comte, à un duc, à leur suzerain et, (remontant vivement l'échelle jusqu'au plus haut degré), à l'Empereur ou au Roi1.

Nos chansons peuvent nous éclairer quelquefois sur certains points que l'histoire a laissés dans l'ombre. Il en est ainsi de ces adoubements par les princes, sur lesquels nous sommes assez mal renseignés, et il s'est produit, à cet égard, un mouvement dont les annalistes ne se sont pas suffisamment rendu compte. Nous sommes convaincu, quant à nous, que les Rois et les Empereurs ont habilement profité de cet élan qui entraînait vers eux tant de damoiseaux, jaloux de recevoir leur épée de la main d'aussi hauts personnages, heureux de se créer de puissants protecteurs et assurés enfin de faire, sous un tel patronage, un plus brillant chemin dans le monde. Nous sommes convaincu que les Rois et les Empereurs en vinrent un jour jusqu'à réclamer pour eux seuls, sinon la création, du moins la confirmation de tous les nouveaux chevaliers. Il n'est pas moins certain que cette tentative échoua, et qu'en général l'antique usage prévalut. Au lieu de faire un bond au-dessus de tous leurs consécratcurs naturels, les valets continuèrent, le plus souvent, à demander la colée à leurs pères, à leurs seigneurs directs, à quelque grand baron du voisinage, à un simple chevalier, et la confirmation royale n'intervint qu'assez rarement. Tout cela, on le comprend, ne se passa pas en un jour, ni sans quelques péripéties intéressantes. Nos vieux poèmes, par bonheur, ne sont pas là-dessus aussi muets que l'histoire.

Que les enfants, que les écuyers aient éprouvé le très vif désir d'avoir leur épée ceinte par la main d'un roi, en un beau palais de marbre, sous les yeux de mille barons vêtus de mailles d'argent, devant mille dames couvertes de bliauts de soie et d'or, rien n'est

Escler. (Li Cotenant Vivien, y. 12 — 19.) = * Girart et Renier, (ils de Garin de Monlglave, traversent toute la France pour aller ù Paris se faire adouber par l'Empereur. (Girart de Viane, éd. P. Tarbé, p. 10 et suiv.) Les enfants d'Aimeri de Narbonne, Deuve, Aimer et Guillaume sont envoyés par leur père à Charles qui marie Beuves et adoube Aimer. (Département de* enfant Aimcri, Bibl. Nat., fr. 1418, f 88). Ces « envois d'enfants » à l'Empereur sont lellements fréquents, dans nos vieux poèmes, qu'on en pourrait citer plus de

plus facile à comprendre, et la solennité était autrement émouvante, autrement riche et belle que dans le château de leur père. Que ces pères eux-mêmes aient là-dessus partagé le sentiment de leurs fds et les aient volontiers envoyés à la cour du Roi, c'est ce qui est attesté par cinquante de nos chansons. La scène, d'ailleurs, se passe toujours de la même façon. Le vieux baron, jetant les yeux sur ses aînés, les trouve un jour assez corsus et assez forts pour empoigner une lance et jouer de l'épée. La même parole, alors, lui monte toujours aux lèvres : « Allez demander à l'Empereur de vous faire « chevaliers... et de vous donner des terres. » Ils partent, et, à travers je ne sais quelles aventures, joyeuses ou terribles, et dont le récit forme parfois le tissu de tout un roman, ils entrent un matin dans Paris, poudreux et souriants, épuisés et ravis tout ensemble, oubliant les fatigues du voyage et se faisant immédiatement conduire au palais où le Roi les attend, les bras tendus, bans nos épopées, qui reflètent exactement les mœurs du xie et du xne siècle, les plaids solennels de Pâques et de la Pentecôte s'achèvent rarement sans ce beau rite de la création de nouveaux ehevaliers, et les Rois, pour attirer à leur cour les damoiseaux de tous pays, leur font alors des largesses royales. C'est là de la bonne politique, et l'on ne saurait être, en même temps, plus généreux et plus adroit. Dans une de nos chansons qui nous offrent le plus de détails sur la vie intime de nos pères et dont nous avons utilisé le plus souvent le témoignage exact et vivant, nous trouvons le récit d'un de ces adoubements par un roi. Rien n'est plus charmant que ces pages trop peu connues de Godefroi de Bouillon. Nous sommes à Roulogne, et le fils du comte Witasse, qui s'appelle Witasse lui-même, est envoyé par son père à la cour du roi d'Angleterre, pour y être admis dans l'ordre de la chevalerie. Le jeune valet est si beau qu'on ne saurait, eï règne Loeïs, le comparer à aucun autre valet ou meschin. Il emmène avec lui dix autres damoiseaux, vingt-six écuyers et sergents, quatre chevaliers et quatre chevaux de prix, sans parler 'de l'argent monnayé, des fourrures, des oiseaux de chasse. Ah ! ce

cinquante exemples : « Envoiez le l'empereor Pépin ; —Si fera bien chevalier le meschin. » (Garins li Loherains, cité par Ducange au mot Adobare, etc., etc.) Le type le plus complet (mais un peu trop moderne) de ces adoubements par un roi est celui de Witasse, fils aîné du comte de Boulogne, qui est fait chevalier par le roi d'Angleterre. [Godefroi de Bouillon, 1541 et suiv.) Nous en parlons plus loin.

fut un beau départ et, de Boulogne à Douvres, une belle traversée. Le jeune Boulonnais et son cortège font halte à Cantorbéry, puis à Rochester. « Où est le Roi? demande-t-il à un passant. — A Londres. « — Allons à Londres. » Witasse y arrive avant le coucher du soleil et se loge devant l'église Saint-Paul. A peine arrivé, il fait montre de magnificence. Sa chambre est splendidement illuminée et projette de vives clartés dans la rue : « Que tous ceux qui ont faim viennent a manger chez moi; la table est mise. » Les pauvres accourent; les sergents et les chevaliers ne se mettent point en retard, et l'on commence déjà à parler, dans Londres, de ce jeune damoiseau de France qui est plus libéral, plus royal que le roi lui-même. « Je suis le fils « du comte de Boulogne, dit-il à ce roi, le lendemain matin, au « sortir de la messe, et je viens vous demander mes garnimem. » On l'embrasse, on lui fait fête, on l'adoube avec un luxe très joyeux'. Il revêt une chemise de cendal, des ebausses de diaxpre, un manteau osterm. 11 n'a jamais paru aussi beau, et le poète qui le compare avec les autres damoiseaux, confesse naïvement que ce jeune meschin « de treize ans et demi » l'emporte autant sur eux que le gerfaut sur la pie, l'argent sur le plomb et la rose sur l'ortie. C'est le Roi lui-même qui lui ceint l'épée, et le bacbelicr, à la suite d'une glorieuse quinlaine, est nommé sénécbal d'Angleterre avant la fin de la journée. Dieu! combien de manteaux et de fourrures, combien de bliauts et de pelissons furent distribués ce soir-là dans la bonne ville de Londres! Le nouveau chevalier faisait largesse à tous, et ne voulait rien remporter à Boulogne. Et les jongleurs chantaient, et les psaltérions retentissaient, et la joie éclatait partout. On se souvint longtemps de cette fête.

Le frère de Witasse, qui se nommait Godefroi, fut tout simplement adoubé par son père, à Boulogne. Il n'était pas possible, en effet, de renouveler souvent de pareilles dépenses, et l'ainé de la famille était souvent le seul qui pût se donner la joie d'un tel luxe. Il en coûtait pour être adoubé par un roi. !

Ce qu'il y a de certain, c'est que les Bois attachaient un véritable prix à ces adoubements, qui* étaient de nature à favoriser leurs empiétements comme à augmenter leur prestige. Ils auraient

* Godefroi de Bouillon, v. 764 et ss. Nous avons vu plus haut (pp. 228-230) comment Witasse, avant d'être adoubé, vengea son père menacé par un traître.

souhaité les multiplier à l'infini et parvenir un jour à faire enfin proclamer ce grand principe : « Le Roi peut seul armer des chevaliers. » C'est ici que les historiens nous font à peu près défaut et que nos vieux poètes les suppléent avantageusement. On peut en effet diviser nos chansons en deux groupes distincts : les royales et les féodales. Or, c'est dans nos romans antiféodaux que les prétentions de nos rois se font jour avec le plus d'éclat et d^audace, et rien n'est plus précieux, à ce point de vue, qu'un épisode trop peu remarqué de la Chanson d'Aspremont. Au début de ce poème qui appartient à la fin du xne ou au commencement du xme siècle, on voit Charlemagne défendre énergiquement à tous les nobles de faire des chevaliers : « Qu'il n'y ait pas de capitaine assez hardi « pour ceindre l'épée à un seul damoiseau. » Et quelques vers plus loin : « Charles défend à tous ceux de la contrée d'y faire un seul « chevalier. Que les damoiseaux viennent à la cour, quand elle « sera assemblée. Chacun y recevra un cheval, une épée, un bon « haubert, une ventaille fermée, une bonne robe de soie gironnée;. « et, s'il le veut, on le fera sur l'heure chevalier. » Contre tous ceux qui enfreindraient la défense du Roi, la pénalité est sommaire. On les force à quitter leur terre1. Proscrits!

Les empereurs et les rois de nos romans ont encore été plus loin, et Charlemagne, dans une autre version de cet Aspremont que nous venons de citer, va jusqu'à jeter ce cri qui est presque révolutionnaire : « Sera chevalier qui voudra. » Tout aussitôt il met en pratique cette audacieuse théorie : et le voilà, dit le poète, qui fait des chevaliers avec des hommes de tout lignage. « Ceux qui sont serfs, sont quittes de tout servage*. » C'est le comble du césarisme, et l'on n'est jamais descendu jusque-là dans la réalité

» Nainmes parole à la chière grifaigne : — « Oies, dit-il , que défient Karlemaigne.

— Et si commant à tos ciax d'Alemaigne, — A ciels de Puille et à ciels de Romaigne,

— De Lombardie, de France et de Bretaigne, — De Normandie et d'Anjou et dou Maingne,

— Et si deffent à tos ciels d'Aquitaigne — Que mar i ait nul si hardi chastaigne — Quidamoisel nesune espée çaigne. — Se le set Karles, ja n'iert jours ne s'en plaingne. — N'iert tant hardiz qu'en sa terre remaigne. * « Signor, dit Naimes à la barbe meslée, — Karles défient à cels de la contrée — Ne se penst ja nus lions ilel pensée — Que chevalier i face en sa contrée. — Veigne à la cort, quant ele iert asemblée : — Chascuns aura et cheval et espée, — Et bon haubert et ventaille fermée — Et bonne robe de soie gironnée. — Se il tant fait qu'il viengne à l'asenblée, — Chevaliers iert tanlost, se lui agrée. (Aspremont, éd. Guessard, p. 3, v. 6 — 26.) = 2 Version du ms. de la Bibl. Nat., fr. 25529 (anc. Lavallière, 125). Voy. la Chevalerie d'après les textes poétiques du moyen

des choses. Mais nos chansons, à tout le moins, mettent ici en lumière une tendance fort réelle du pouvoir central. 11 était bon de la connaître.

Nous n'avons jusqu'ici parlé que d'un consécrateur, mais, de bonne heure, on en voulut avoir plusieurs. Ce luxe, comme on peut le penser, ne convenait qu'à des fils de rois, de ducs et de comtes, et non pas à de petits hobereaux de campagne. Quoi qu'il en soit, ces consécrateurs se partagent la besogne. L'un chausse un éperon, le second chausse l'autre; un troisième (le plus haut seigneur, celui-là) ceint l'épée; un quatrième donne la paumée; un cinquième, enfin, amène au nouvel adoubé le beau cheval fougueux sur lequel il va s'élancer.

Les choses, par bonheur, ne sont pas toujours aussi compliquées, et, au lieu de cinq consécrateurs, nos écuyers de haut parage se résignaient aisément à n'en avoir que quatre, même trois, voire deux1. Il y avait là toute une série de combinaisons, sur lesquelles

âge. Revue des questions historiques, t. III, 1867, p. 360. = • Nous allons, suivant notre usage, indiquer ici les types de chacun de ces adoubements par plusieurs consécrateurs : 1" Adoibekf.st par six cossecratecrs. Soz le paies ot deus arbres plantez. — Là fu un pailes erranment aportez. — Iluec s'asist Renoars l'aloscz. — Guillaumcs l'arme, et Bueves li senex — Et Aymeris et Guiber* li merabrez. — Li cuens Bernan n'i est mie arestez. — Chances de fer, blanches com flor de prez — Li ont chaucies... — Derlrans li a les espérons fermez... — Li cuens Guillaumcs li ceint l'espéc au lez. (Aliscans, éd. Jonckbloet, t. 7657-7680.) 2* Cixq cny^i. iutlirs (y compris celui qui donne ou amène le cheval). Renaus, li filz Aimon, ne s'i vaut alargier — Et Aymonet l'aisné a fait tost haubergier :

— Il a veslu l'auberc, lacé l'iaume d'acier. — Uns espérons li cauce dus Piuymes de Bai- Tier — Et le seneslre après li bons Danois Oyiers. — Floberge li a çaiiite Karllesmaines au vis fier; — Collée li dona Rouans, li frans guerriers. — De bon cuer et de vrai le commence à seignier. — « Vassaus, dist Karllesmaines, Dex te veulle hui aidier! » — Un destrier airain lui font apareillier. — Oliviers li dona... (Renaus de Montauban, p. 424, v. 37, 58; p. 425, p. 1-9.) 3' Quatre coxskcratkurs. Renaut le fil Aimon a pris a apeler : — « Vassaus, dist Karlesmaines, vos estuct adober... — Karles li laça l'iaume...

— Oyiert li çaint l'espée... — El Naimes l'esperon... — La colée li doue rois Salemons li ber... — Chevaliers fu Renaus. (Ibid., p. 48, v. 24, 37.) Par devant Karllemaine amenèrent Yon. — Il caucha unes cauches de fer li vaillaus bons; — Ses espérons li cauche Eslous lifilzOdou; — Courtain, l'espée Ogier, li a ceint Salemon. — La collée li doue Rollans, li niés Karllon, — Et Renaus le seigna... (Ibid., p. 425, v. 17-23.) 4° Trois coxiecrateurs. Sur un paile aufriquant adoubent le baron — L'esperon d'or li cauche Garins le bon baron — Et le seneslre aussi li a cauchié Doon. — ... Berarl li chaint l'espée au tenestre giron; — La colée li donne. (Gaufrey, v. 9201-9208.) 5° Diux coxskcratkurs. Là adoba Kallemaine son fil. — Les cauches furent de fin argent massis ; — Les espérons à or li ont sus rais; — Si li caucha dux Nanties li floris... — Le branrli çainst An//, s Je Saint-Denis... —Son fil dona li l'.ois son arrahi (Ogier, v. 7307-7520.) Là a l'anfes lîerarz son ordre receù ; — L'Ampereres li chance son esperon agu — Et l'autre li dus N'aymes qi le poil ot chenu. — L'ampereres de Rome li ceint le branc inolu, — La colée li donc...

— Li rois Lohot li doue le brun baucent crenu. (Les Saisîtes, 1, 158. Si l'on compte Loliot,

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