La chevauchée d'Yeldis et autres poèmes, (1892)
Qiiitley un instant, le souci quotidien qui le lasse; laisse même les esthétiques qui prônèrent tour à tour réalisme et idéalisme; crois qiiil n'y eut jamais antagonisme entre le Réel et f Idéal, mais que c'est de leur fusion quest faite la Vie; oublie^ aussi, les savants métriciens — le vent passe dans les peupliers — et prends, simplement, comme je te le donne, ce peu de moi.
Si ton rêve y chante, parfois, à l'unisson de mes paroles, mes heures n auront pas été vaines — sinon., oublie même de me blâmer, et va ton chemin sans rancune.
Lj'air vibre au i^as des grèves roses Et monte vers les genêts clairs ; H n'est pas de plus sainte chose En ce doux glorieux mystère Que votre geste, lavandières.
Entre les peupliers mirés
Au grand ruisseau de Loire étale,
La toile qu'un beau geste étale
S'éploie et flotte, claire et vague,
Se drape en nuances, virée,
S"étire, au courant, comme une algue,
Et il passe des chansons sur la Marne
Sans doute ;
Au clapotis de jeunes rames
Qui, lasses, s'égouttent,
Des rires gais de jeunes femmes
Se croisent, se joignent
Et, dans les retrains qui s'éloignent.
Rythmant des heures sans mémoire.
J'entends le gai chant des battoirs.
J\\i douleur ! Si la vie immense N'est pas en l'heure, toute, et telle Qu'un mot d'amour vaut l'étincelle De l'astre ému des soirs d'enfance ; Douleur ! Si le seul mot redit N'est pas le mot du paradis, Si toutes choses ne sont les mêmes.
Et s'il est de nouveaux poèmes...
Ija vieille Relias, héroïque mère D'un rêve de jouvence millénaire, Fauche, en les thyms, sa belle vie martiale, Ensoleillée, éblouissante sous le métal, Et passe en théories vers la victoire,
Empoussiérant ses gris lauriers fleuris en gloires,
Massacrant sa beauté aux champs de Troie
Où surgit d'une autre onde ensanglantée
Hélène, la douleur de toute joie —
Brûlant aux autels de Paphos et d'Amathonte
Sa belle vie d'amour qui seule se dompte...
La vieille Hellas est morte — elle vit ! je vois :
Royale lavandière aux bras de roses,
Nausicaa à la pudique pose
Qui s'émeut de seule pitié ingénue
Sourit, et n'a pas peur d'Ulysse nu.
Vieille Rome.
Force,
Hautaine et triste
Vaine, et sans art que pour l'hégémonie,
Qui foulas d'un pied lourd le verger d'Ionie
Et fis stérile le vrai sang du Christ.
Avec tes lois, tes légions,
Mère des formulaires,
Tu fis la bestialité des nations
Et sur tes hautes voies de pierre,
Rome stérile et sans amour,
Tu mènes l'imperator au glaive court
12 LES LAVANDIÈHES
Au verbe bref et sourd.., Rome, ton joug est lourd .
lERTF.s la vie est vile, ce soir, mais belle encore •. .le ne sais si, hors d'elle-même, elle a d'espoir: Mais l'espoir vaut la foi, et la foi fait l'amour; La nuit qui gît et geint est grosse d'une aurore ; Certes la vile Vie est belle encore ce soir Et la foi nous étreint que voici notre tour.
Au crépuscule, ainsi, toi que la tâche attarde.
Lavandière aux bras roses, ô jeune femme,
D'un sourire rachète les haines de notre àme
Le suprême désir de vie est en ta garde ;
Dis-nous — pour l'avoir vue — souriante en tes pleurs,
L'eau toujours neuve mirant les mêmes fleurs.
La lente montée aux cieux des peupliers,
La route
Ouverle à jamais vers le même doute,
La route où vont les jeunes cavaliers ;
Dis-nous que toute vie est belle et vaut de vivre.
Que tous ces vieux poèmes écrits aux nouvi-aux livre?
Sont faits selon ta voix au long des espaliers,
LES l.ANAN l)n;UK< '13
Selon Ion chant dans les vergers où fleurit Dieu, Et dis-nous que l'amour espère et croit et veut.
Kt vous, Aïeule triste, au bras maigre, au lent geste,
Qui lavez jusqu'en l'ombre à deux genoux,
Rappelez-nous l'éternelle promesse
De votre chant monotone et doux :
La nuit tombe, le mystère défaille
Au voile d'un passé de rouille et de carnage,
Faites-le pur, Aïeule auguste des vieux âges.
Gomme un voile léger d'épousailles,
Et, vous redressant, grave, aux brises du matin
Tendez sur TOrient l'aube blanche de lin.