PRÉFACE
L'idée de ce livre m’a été donnée par un ouvrage du même genre, publié réeemment en Angleterre, sous le titre de « Chemistry made easy for the use of Agricullurists,”? par le Rév. J. ToPHaM, et répandu de suite en immenses quantités chez nos intelligents et industrieux voisins des Etats-Unis. A la première vue du titre et des nombreux témoignages d’approbation qui l’accompagnaient, je m’étais proposé d’abord de traduire tout simplement la compilation de l’auteur anglais ; mais la lecture de l’ouvrage en question me fit bientôt découvrir que la somme réelle de connaissances et de faits utiles était bien faible, comparée aux déclamations sur l’avantage des sciences et de leur application à la pratique ordinaire de l’agriculture. Je crus voir, aussi, que l’auteur donnait plutôt le résumé d’un rours professé devant des personnes possédant déjà ces connaissanees préliminaires suffisantes, que les éléments mêmes de la chimie agricole. Jai donc pensé qu’il serait plus avantageux de faire un ouvrage particulier, plus complet quoique non moins succint, ct dans lequel je ferais entrer tout ce que contient d’utile le petit livre cité plus
haut, accompagné d'explications qui sont le fruit de mes propres études et que je me suis efforcé de simplifier autant que possible. J’ai mis, en outre, à contribution le volumineux et savant ouvrage de L1EB1G sur la Chimie Organique, et les expériences de sir HumpHrRey Davy, à qui l’on doit la première application des principes à l’agriculture.
Quoique ce petit traité soit plus particulièrement consacré à la classe agricole et aux élèves des écoles canadiennes, j’ose croire que l’on y trouvera plusieurs renseignements utiles à tout le monde, mais qui demeurent enfouis dans les livres scientifiques de longue haleine, ignorés des uns, oubliés des autres Aujourd’hui que les connaissances agricoles prennent partout ail- Jeurs un essor prodigteux, il est absolument nécessaire que notre pays, qui possède un sol fertile et presque neuf, des moyens de transport sans: rivaux dans le monde, fasse plus que jamais des efforts pour se tenir au niveau des autres et compenser, par la science, quelques-uns des désavantages apparents du cliniat. L'agriculture qui jusqu'ici n’a été exercée que comme un art pratique où la routine semblait devoir suflire à jamaie, deviént une véritable science exacte, à
aide de laquelle les causes et les effets se calculent, se prédisent, se réalisent avec une scrupu- Jeuse et surprenante vérité ; les découvertes, qui
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s’y succèdent sans interruption, promettent aux studieux adeptes des récompenses morales et matérielles.
Sous ce point de vue, le présent ouvrage est d’un intérêt général, non que je croie y avoir développé tous les principes et tous les phénomènes qui se rattachent à la culture, de manière à combler totalement la lacune qui existe encore dans cette partie de nos connaissances ; le cadre d’un ouvrage destiné aux écoles élémentaires ne permet point d’éembrasser autant dans un premier traité. Je pense, néanmoins, avoir assez rassemblé de faits et de notions fondamentales pour donner une idée de la nourriture des plantes, de la nature des terres nécessaires aux différentes cultures qui se pratiquent dans ce pays, et démontrer au moins jusqu’à l’évidencce ces vérités importantes qu’on ne saurait trop répéter à notre population des campagnes: Le sol n’est que le dépositaire des sucs qui nourrissent les plantes, puis les animaux, puis l’homme.—Il faut rendre au sol les sucs qu’il perd, afin de pouvoir les lui redemander de nouveur..—N'os pères, qui vivaient bien autrefois sur notre sol neuf et riche alors, n'y vivraient plus aujourd’hui, parce qu’ils l’ont épuisé. — Une terre n’est pas sembluble deux unnées de suile; la meilleure s’épuise et devient aride ; la plus aride est susceptible d'amélioration cl peut devenir éminemment fertile.
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La question qui s’agite aujourd’hui et qui se résoudra, je l’espère, tout à l’avantage du pays, est de savoir si le Canada doit devenir un pays exclusivement agricole ou manufacturier. Ses richesses minérales encore vierges, sa position géographique, ses nombreux cours d’eaux navigables en tous sens, ses chûtes innombrables, qui forment une somme de puissance motrice supérieure à toutes celles qui travaillent à grands frais aujourd’hui dans le reste du monde, invitent indubitablement ses enfants à se lancer dans la carrière de l’industrie ; mais il ne faut pas se laisser aveugler sur ces avantages dont on ne peut profiter sans une grande prospérité agricole. Il est évident que, sans le pain à bon marché, l’on ne produit pas de marchandises à bas prix. La preuve de cet avancé nous est fournie d’une manière éloquente par les mesures récentes que l’Angleterre doit à son parlement, éclairé par l'esprit clairvoyant de RicHarD CoBDen.
C’est afin de maintenir, dans l’intérêt général, la suprématie industrielle de la nation britannique que les économistes anglais ont appelé chez elle les produits agricoles de l’étranger, au préjudice immédiat des intérêts privés du cultivateur indigène. L'expérience intelligente mais coûteuse que fait la mère-patrie doit nous servir d’exemple et nous avertir que nous devons désormais viser uniquement à augmenter les produits du sol tout
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en diminuant autant que possible le travail manuel, les essais hasardeux qui ne sont point fondés sur les enseignements stricts de la science. C’est dans la propagation des connaissances utiles de tout genre que gît le salut du pays, et ce n’est que lorsque nos agriculteurs seront éclairés sur la théorie de leur art, comme ils sont habiles et laborieux dans sa pratique, qu’ils pourront appeler à leur aïde et risquer sans crainte, sur leur sol, des capitaux qui cherchent aujourd’hui d’autres destinations.
Une population manufacturière ne peut prospérer qu’entourée d’une population agricole prospère aussi. Il faut que les champs et les ateliers puissent mutuellement et tour-à-tour se prêter des bras, des instruments, de la nourriture saine et abondante. Sans l’agriculture les manufactures deviennent un malheur pour les pays qui s’y livrent ; elles sont une source de débilité morale et physique, et ne profitent qu’aux exploitateurs.
Le présent traité, je le répète, n’a pas la prétention de faire connaître à fond une science longue et difficile, mais seulement d’initier chacun aux principes indispensables de la chimie appliquée à l’art agraire. Je me suis eflorcé de diviser et de graduer l’ouvrage de manière à permettre aux instituteurs studieux, qui n’auraient pas suivi des cours plus approfondis, de comprendre fuci-
lement et d'expliquer à leurs élèves le travail admirable et constant par le moyen duquel la nature opère la reproduction et la nourriture des plantes que la Providence a si profusément répandves sur la terre pour les besoins de l’homme, mais que celui-ci doit rassembler et soigner avec intelligence pour assurer et augmenter de plus en plus son bien-être.
Si le présent ouvrage reçoit un accueil favorabie du public, et surtout s’il remplit le double but que je me propose, qui est non seulement de procurer aux agriculteurs et surtout à la génération qui s’élève des connaissances utiles quoique très élémentaires, mais encore d’exciter leur curiosité, d'attirer leur attention sur les phénomèêènes naturels qu’ils ont tous les jours sous les yeux, et les pousser, à leur insu, pour ainsi dire, à des études plus étendues, je me croirai suffsamment récompensé. Je le ferai suivre d’un autre traité plus complet, qui comprendra les notions élémentaires de la chimie proprement dite, son application aux arts, un certain nombre de procédés industriels et d'économie domestique, et une série d’expériences faciles, au moyen desquelles les instituteurs pourront démontrer avec fruit, aux élèves, les principes de cette ‘ science à laquelle on doit exclusivement aujourd’hui les progrès surprenants de tous les arts utiles, N. AUBIN.
Québec, novembre 1846.
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