INTRODUCTION
Un inonde nouveau va naître pour la civilisation : sa destinée , lengtennps obscure, mal appréciée par nos ateui, apparaît déjà à nos regards sous un jour plus exact, et tend déplus en plus à s^harmoniser avec la nôtre. La Chine, enfant améré du progrés, impuissante à retrouver seule la voie normale où elle n*a tenté jusqu'ici que des pas incertains, commence à subir, non sans tressaillement, les atteintes portées par l'Europe à ses mœurs séculaires. Le commerce promet «nfîn de réaliser bientôt ce que la propagande religieuse n'avait qu'imparfaitement ébauché : son action, devenue de nos jours plus impérieuse, plus agressive, convient mieux en effet que toute autre, pour remuer des esprits courbés sous le joug du matérialisme, dominés par des appétits physiques, et indifférents à toute idée tk rie future. La nation chinoise, grandie au milieu de théories froides qui ont substitué partout l'étiquette à la charité, la ruse à la sincérité, s'est arrêtée peu à peu lorsqu'elle a senti le mouvement contrarier son mode d'existence. Incapable de donner ^ à sa rie une impulsion régulière, elle s'est bornée, ne pouvant pas se suicider tout
(4) An moment où des relations nouvelles s*ouvrent entre l'Europe et la Chine, nous croyons faire plaisir a nos lecteurs en réunissant ici dans un résumé succinct A complet toat ce que l'on a écrit jusqu'ici sur cet empire. [jSoU det D*^*.)
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à fait, à comprimer en elle ce qu'il y avait de sève morale, et à subordoimcr tous les rouages de son mécanisme social au principe exclusif d'un ordre matcrif I, image de Timmobilité.
Un tel empire est puissant, si l'on considère seulement son étendue et sa population : il s'étend du 70e au iÂO^ degré de longitude orientale, et, par son plus grand prolongement, du 22*" au 56* de latitude septentrionale ; il embrasse i ,750 lieues de TE. à 1*0., et 850 du N. au S. Sa population est de plus de 360 millions d'Ames, environ 288 individus par mille carré. Aucun État ne recèle cependant plus de germes de kiblefse et de raine. Sans ressort moral élevé et en harmonie avec les proportions d'une association aussi considérable, il voit les sciences et les arts paralysés dans leur berceau par l'imperfection même des instruments qui, partout ailleurs, ont favorisé leur essor et facilité leur développement. La langue écrite, différente de l'idiome parlé, en conservant un mécanisme d'une extrême simplicilé en apparence, n*a pa triomf^Qr des difâcuBés aoienées à la suite des temps : les racines élémentaires, maintenues dans chaque mot, les ont multipliées à Tinfîni, au détriment des sciences abstraites et métaphysiques, en même temps que l'inconvénient provenant du défaut de lien entre l'écriture et la parole, engendrait une grande variété de prononciation et réservait pour une classe setUe les notions d'une écriture fort imparfaite quant à ses éléments, fort compliquée quant à sou application. De là séparation presque absolue entre deux classes, entre le peuple proprement dit et les lettrés : de là ignorance et oppression d'une part, et de l'autre aristocratie pédante, orgueilleuse, appliquant ses efforts à conquérir la forme du discours plutôt que soucieuse d'en faire jaillir la pensée. Privé à peu prés de la connaissance de la langue écrite, le peuple n'a pu s'initier qu'imiiarfaitement à la doctrine des lettrés y exire^te des livres de Confucius. Rien d'ailleurs n'y parlait à son âme ni à son imagination : la répression des passions, ordonnée au nom d'une nécessité terrestre, était incapable de captiver son attention et sa cqpfîance. Une telle morale ne lui parut qu'un code de rigueur; c'est ce qui fit qu'il ne renonça point au culte de ses idoles, ne différant pas, du reste, en ce point des lettrés eux-mêmes pour qui les livres de préceptes ne purent combler le vide que laisse dans le cœur l'absence d'une religion. Le rôle du bouddhisme semble lui-même épuisé : et l'on peut dire, avec Klaproth, que si If s nomades farouches de VÂsie centrale ont eu tout à gagner en adoptant cette religion f les Chinois n'ont qu'à perdre désormais avec elle (1).
Sous l'empire de ces circonstances, toutes les sources de moralité individuelle se sont promptement desséchées. Le culte du passé, élevé à la hauteur d'une croyance religieuse. ayant son sacerdoce et ses lévites (le tribunal des rites et cérémonies), s'est de plus en plus substitué à toute aspiration naturelle vers l'avenir. Les rapports de société, les actes publics et privés, tout, en un mot, s'est vu assujetti à un cérémonial diversifié selon le rang. L'étiquette, saiâssant chaque citoyen au berceau, le façonne de telle sorte, qu'elle lui ôte tout mouvement spontané, pour en faire un rouage obéissant et régulier. Le culte (des ancêtres devait obtenir le premier rang dans cette adoration servile du passé, et l'ambition s'y est glissée, comme en Europe les rêves de vanités héréditaires. Frappés d'admiration à l'aspect d'une piété si touchante qui fait rejaillir sur les aïeux des distinctions et des honneurs, les missionnaires européens, auxquels nous devons la
[^ ) Tableaux hittoriquet de VÀtie.
Goanaissance de cette étrange coutume, ne sachant comment la rattacher aux principes fondamentaux du pays, l'ont jugée avec une émotion toute filiale, au lieu de lui chercher une cause moins sentimentale et plus vraie. La philosophie, cette observation rationnelle du fail humain^ est parvenue de nos jours à en pénétrer les causes mystérieuses : replaçant cette question sur son véritable terrain, elle a cru reconnaître que Tidolâtrie pour les ancêtres, si profondément enracinée en Chine, pouvait bien tenir à Fabsence de toute croyance à une vie future. En envahissant une société où le dogme de Timmortalité de Fâine est inconnu, le ma- . térialismC'a dû empêcher d'éclore ces espérances précieuses qui nous reportent au delà du présent. L'avenir, ne réveillant aucun sentiment dans F Ame du Chinois^ est resté pour lui muet et voilé : aussi, au milieu des nécessités du présent, no sait-il pour toute consolation que se rejeter dans le passé !
La justice, appelée à juste titre fille aînée de la religion, a dû, de son côte, conserver dans ce pays le^ traits qui décèlent son origine, les principes sur lesquels elle se fonde. Les peines y ont effectivement toutes un caractère exclusivement matériel. Plusieurs supplices cruels y sont même en usage : les chAtiments habituels sont la bastonnade, les amendes, les soufflets, la détention, la prison dans des cages en fer étroites, la mort. La plupart des crimes peuvent être rachetés à prix d'argent. Aussi, frappé de cette sauvage application de la justice, de cette substitution du chAtiment corporel à'I'infamie, Montesquieu a dit avec justesse : a Nos missionnaires nous parlent du vaste empire de la Chine comme d'un « gouvernement admirable, qui mêle ensemble dans son principe la crainte, « l'honneur et la vertu. J'ignore ce que c'est que cet honneur dont on parle, chez « des peuples à qui on ne fait rien faire qu'à coups de bâton. » Ce qui était pour Montesquieu une révélation de son génie est devenu pour nous une certitude : les commerçants nous donnent une faible idée de la vertu des Chinois, et on peut les consulter sur les brigandages des mandarins : dans toutes les classes, la ruse, la fraude, la fourberie ne s'arrêtent que devant la crainte du bambou. Nous verrons plus tard l'nnportâtion seule de l'opium, article prohibé, s'élever en 1859 à 44,(t00 caisses ayant une vakur de prés de 115 millions, et les fonctionnaires chinois n'éprouver eux-mêmes aucun scrupule à enfreindre les lois, lorsque l'œil du chef ne les fait pas trembler.
€e que l'on sait des mœurs privées de cette nation corrobore encore notre opinion sur son infériorité sociale. Le lien de famille est en Chine un mot vide de sens, ou du moins bien éloigné de l'acception qu'on lui donne en Europe. Les devoirs et l'étiquette remplacent l'affection franche, cordiale, au foyer domestique conmie dans les autres relations : la polygamie condamne les femmes à une réclusion presque absolue et à une grossière ignorance. L'autorité impériale envahit le sanctuaire de la famille et enchaîne la nature par des prescriptions tyranniques : ainsi l'autorité nomme, au nom du prince, la femme légitime de chacun, et lui impose, A titre de mère légale, le soin de veiller sur les enfants des concubines ses rivales. Un tel règlement peut bien contribuer à maintenir le bon ordre ; il ne saurait développer des sentiments que la nature n'a pas placés dans le cœur de la femme ; aussi a-t-il fallu accorder à ces espèces de mères des prérogatives exceptionnelles, et porter en même temps les prescriptions les plus sévères pour fahre prédominer un système aussi vicieux.
Le culte du passé, la polygamie, l'insouciance de l'avenir, ont engendré peu à peu au sein des fanilles des résultats affligeants. En décrétant une maternité fictive.
la loi a semé partout la barbarie et la cruauté : elle a étouffé la voix du sang dans le cœur des mères naturelles. La crainte de la famine, la privation de tout droit sur leur progéniture, les ont rendues insensiblement indifférentes à leur vie comme à leur mort : c'est ainsi que dans certaines provinces, les parents n'élèvent ordinairement qu'une ou deux filles, et noient les autres au moment de leur naissance, dans uu seau d'eau placé à dessein prés du lit de la mère. Rien ne prouve mieux du reste l'absence complète des véritables sentiments de famille que la loi chinoise qui autorise le père à vendre sa fille, à exposer ses enfants. Le motif allégué par certains v<)yageurs, de la disproportion entre le nombre des naissances des garçons et celui des filles, et de l'appréhension de la misère, n'eussent pas suffi pour pervertir Tâme à ce point, si des causes d'un autre ordre n'avaient brisé de bonne heure un des sentiments les plus puissants du cœur humain. Tant d'oulrages envers la nature seraient-ils commis journellement en Chine si l'esprit qu'on représente comme ouvert aux idées de prévoyance et d'avenir y avait conscience de sa dignité et quelque foi en sa force d'expansion.
Si de la famille on remonte à la société et au gouvernement, en qui se résume sa vitalité et sa puissance, on retrouve en Chine les mêmes symptômes de stérilité et de langueur. Les sciences y végètent dans une espèce d'enfance : Fastronoroie, la plus honorée, la plus anciennement cultivée, n'y a jamais fait que des progrés médiocres : privés du secours d'instruments perfectionnés, les Chinois se sont bornés à savoir dresser un calendrier annuel et à calculer quelques éclipses. Leurs connaissances en mathématiques sont également très-peu étendues. Depuis 1 ongtemps néanmoins leur méthode de numération est basée sur le système décimal. La médecine est mêlée de pratiques superstitieuses : quant à la chirurgie, elle est complètement ignorée. La littérature est loin de justifier l'admiration, bien excusable, de certains de nos sinologues : les volumineux ouvrages composés en langue chinoise ont généralement peu de valeur, et semblent se succéder sans date, tant ils ont d'uniformité dans chaque genre. £n fait de philosophie, ce sont des commentaires des Kings (livres sacrés); en fait d'histoire, des annales décolorées, d'arides chroniques. La poésie, descriptive plutôt qu'exprimant un sentiment, se montre toujours parée des mêmes tleurs : les formes et les artifices du style constituent presque tout son mérite. Les romans, destinés à peindre les mœurs, en reflètent la monotonie, et décèlent partout les entraves des plus vaines formalités. Nulle part la réflexion ne vient donner la vie à un sujet et accroître rintérêt, en liant l'ordre moral à l'ordre matériel. La pensée, toujours terne, emble un fardeau trop pesant pour ces intelligences arriérées ou avortées, et l'inspiration du cœur, cette flamme électrique, manque à toutes les productions ttéraires. Dans ces écrits froids, diffus, rien n'y saurait servir d'aliment civilisaeur.
Les arts ne sont pas plus avancés en Chine que les sciences et les lettres. Le dessin est cultivé imparfaitement : la perspective et la distribution d'ombres sont totalement inconnues : habiles comme peintres de détails, les Chinois ne montrent de talent que pour retracer la nature inanimée ; ils reproduisent avec une merveilleuse patience les fleurs, les oiseaux, les poissons, leurs nuances les plus délicates, les plus variées ; mais ces ouvrages ne révèlent ni pensée, ni intelligence : les procédés matériels constituent toute l'importance de l'art. La sculpture ne se distingue que par le fini : elle est, du reste, sans grâce, sans expression. La musique n'est pas plus avancée : fondée sur un système trés-com-
pliqué, elle est détestable dans son exécution. L'art dramatique est à la hauteur d une musique barbare ; les spectacles rappellent ceux qui se donnent en plein air dans nos villes; on y joue de mauvais mélodrames mêlés de jeux, de combats, plus ridicules que ceux des plus petits théâtres d'Europe. L'architecture seule annonce un art en progrés : elle présente assez de grandiose, surtout dans la construction des monuments d'utilité publique, ponts, canaux, quais, digues, etc. En résumé, retenues par des lois et des institutions aussi puériles qu'immuables, a dit Herder, la musique, rtutronomie, la poésie, la liltérature, la lactique militaire, sont eu Chine ce qu'elles étaient il y a des siècles. Sans admettre ce qu'il y a d'absolu dans un tel jugement, ce que nous mettrons le lecteur à même de reconnaître bientôt en parcourant succinctement les annales de cet empire, on ne saurait nier du moins que, par une cause quelconque, les ressorts moraux et intellectuels ne fonctionnent pas en Chine d'une manière normale.
^uant au gouvernement, absorbé dans l'observance puérile de pratiques extérieures, il paraît n'avoir d'autre souci que celui de sa conservation. Ses soins sont partagés entre la nécessité incessante de combattre la famine et celle de réprimer les révoltes. L'empereur, en Chine, résume en lui tous les pouvoirs. Il est en même temps chef suprême de l'État, grand sacrificateur, principal législateur de la nation, et le premier des docteurs. Il a le titre de fils du ciel et de père de ses sujets. Son pouvoir est absolu ; mais la manière patriarcale dont on l'envisage réussit à déguiser ce qu'il y a d'arbitraire dans son exercice. La population est répartie dans six ordres distincts, les mandarins, les gens de guerre, les lettrés, les cultivateurs, les artisans et les marchands. Aidé dans son action despotique par la corporation décorée du titre de lettrés, dont le mode de recrutement et d'avancement hiérarchique est un hommage rendu au principe du mérite (hommage , du reste , complètement stérile pour les administrés) , ce gouvernement ne reconnaît que la terreur et l'intimidation pour clef de voûte de son fragile édifice. Ses moyens d'action, énergiques, violents dans l'intérieur, sont sans puissance au dehors. L'armée, divisée en deux parties, dont l'une, celle des Mantchous conquérants, observe et contient les nationaux armés, bien que forte de 600,000 hommes, n'est composée que de mauvais soldats indisciplinés, portant des cimeterres et des fusils à mèches : quelques régiments ont encore des arcs et des flèches. Le mauvais état de l'artillerie s'est manifesté suffisamment dans la guerre récente contre les Anglais, dont nous décrirons en son lieu les phases diverses. La marine, qui ne mérite pas ce nom, se compose de 1,810 petites jonques de 200 tonneaux avec douze indigènes pour tout équipage, et de 60 jonques de guerre de 1 ,000 à 1 ,500 tonneaux portant 500 hommes, et de 12 Â 50 canons. Quant aux revenus publics de l'État, dont l'évaluation est bien diversement appréciée, les documents les plus accrédités ne les font pas monter à plus de 560 millions de francs, dont environ 100 millions en denrées, et le reste en numéraire.
Tel est, dans son ensemble, le tableau de cet empire auquel le canon du commerce anglais vient de faire une si large brèche. Le moment était venu, comme on voit, de faire tomber cette muraille dont la solidité était loin de répondre a l'idée qu'on s'en faisait; il n'a fallu qu'un seul coup de main pour entamer ce corps languissant, et pour être convaincu que ses organes réclament impérieusement une sève nouvelle. L'examen que nous venons de faire de sa constitution morale et matérielle ne justifie que trop sa chute ou du moins sa
transformation prochaine. Pour être néanmoins en droit de formuler notre opinion avec une certaine autorité, nous croyons utile de passer succinctement en revue les annales de ce peuple, et de procéder par la méthode historique à la recherche de ce qui constitue la vie de cette nation. L'aridité d'une telle tAche sera, je pense, suffisamment compensée par le mérite de rectifier une foule d'erreurs qui ne sauraient plus longtemps usurper le caractère d'opinion impartiale et raisonnée. On se serait épargné bien des exclamations de surprise, si, au lieu d'accepter ces jugements superficiels qui représentent faussement la Chine comme livrée à un repos séculaire, et endormie dans les douceurs d'une vie rêveuse et contemplative, on eût étudié scrupuleusement les manifestations sociales sur cette terre lointaine. La connaissance exacte des faits aurait au conti*aire montré que loin d'être le théâtre de l'immobilité, aucun sol n'avait été labouré par plus de révolutions politiques. Dans l'espace de vingt siècles, vingt dynasties s'y sont successivement disputé et arraché le pouvoir* L'indifférence des masses pour leurs gouvernements ne s'est chez nulle autre nation montrée au même degré ; aussi les mœurs ont-elles conquis peu à peu tout le terrain qu'une succession de conquêtes matérielles sans émission d'idées nouvelles était impuissante à retenir. Peut-être nous abusons-nous ! mais il nous semble que cette réhabilitation d'une histoire jusqu'alors défigurée est plus qu'une rectification de faits; c'est surtout un enseignement profond qui manquait au scepticisme de notre époque. La fidélité scrupuleuse qui nous guidera dans cette recherche ne parviendra pas toujours à triompher de l'aridité du sujet, car les sources où nous sommes contraints de puiser sont peu nombreuses et surtout fort restreintes dans leurs développements. L'h sloire des premiers temps de ce pays lointain présente des difficultés insurmontables : il faudra que le lecteur excuse souvent la sécheresse de notre récit, ne pouvant l'éviter nous-même qu'on donnant carrière à notre imagination et en substituant des hypothèses, des considérations sans preuves, à une série d'événements incomplets, froids, parfois tronqués, mais qui ont le mérite déjà assez rare de satisfaire aux exigences de la chronologie.