‹ La Chine ancienne et moderneChapitre 2 sur 4 · HISTOIRE BE I.A CHUTE · texte numérisé non relu

HISTOIRE BE I.A CHUTE

h\ CHINE ANCIENNE.

De tous les peuples de l'Asie centrale et orientale, le plus célèbre, aux yeux de rhistoire, est sans contredit le peuple chinois : l'ancienneté de ses annales et de ses débuts dans la carrière de la civilisation indique qu'il fut le premier constitué à l'état de nation. Tout fait présumer que cette portion do globe reçut, conune l'Europe et le nord de l'Asie, des colonies dont llrradiation s'opéra successivement : néanmoins nous n'avons guère, pour suppléer aux lacunes des traditions sur les mouvements des premiers essakns d'hommes aux extrémités orientales de ce continent, que des inductions déduites de la marche d'autres peuples vers l'oO' rident. Une certaine logique pousse l'esprit i assigner au développement de U

vie de peuples Ic^ntams des lois analogues à celles qui. mieux connues, ont préfiaré ravénement de la civilisation en Europe, en déterminant rétablissement définitif de populations jusqu'alors nomades. Il existe bien quelques indices assez préds, mais ils ne semblent pas encore généralement acceptés par tous les juges compétents : ainsi, relativement à| Torigine des Chinois, on trouve dans les lois de Manou un passage curieux, d'après lequel une colonie de la branche des Gha> Iryas, caste guerrière de Tlnde, serait venue s'établir au delà des monts> dans un pays que le texte appelle Maha-Tschin (grande Chine).

Au reste, la tradition du rapprochement et du contact des deux races indienne et chinoise, regardée longtemps comme fabuleuse, est une croyance générale chez^ les peuples orientaux, et les Chinois Tout adoptée comme les autres. Sous le rapport de la chronologie, les Chinois ne fournissent pas d'autres calculs que les Indiens et les Chaldéens. Ce qu'ils savent de leurs premières races ou famille» semble copié sur les traditions des autres peuples. Leur chronologie, soumise au calcul et au raisonnement, ne remonte pas à une autre antiquité : rien n'en fait enfin un peuple dont les conditions soient en désaccord avec les données historiques générales. On est donc amené à reconnaître, par l'étude même des livres chinois, que la civilisation de ce peuple n'a pas pu avoir d'autre berceau que le sol indien ou Tancienne Bactriane. Après une série de révolutions, des tribus entraînées par une force centrifuge, puis refoulées successivement par la conquête, se sont vues acculées aux limites orientales de l'Asie, où, trouvant un sol arrosé par des fleuves magnifiques, qui, malgré de fréquentes inondations, offraient de grandes ressources pour l'existence de peuples pasteurs, s'y sont établies et ont abandonné insensiblement leurs mœurs nomades.

Des savants du dix-huitième siècle ont cru découvrir dans les rapports de l'ancienne écriture chinoise avec les hiéFOglyphes égyptiens une preuve manifeste du contact de ces peuples à une époque fort reculée. Ce système, soutenu par le célèbre orientaliste de Guignes le père, qui faisait tout procéder de l'Egypte, jusqu'aux caractères indiens, importés, d'après lui, à la suite des conquêtes d'Alexandre, est aujourd'hui sans partisans. On sait actuellement, d'une manière posi ' tive, que les conquêtes de Sésostris, indiquées comme se liant à une première dispersion de peuples vers l'Ë. de l'Asie, ont eu lieu ({uatorze à quinze siècles avant J.-C. : or à cette époque la nation chinoise existait, car ses traditions écrites remontent à des temps plus anciens. Bien plus, les Egyptiens se servaient déjà de caractères alphabétiques, et il n'est pas naturel de supposer que la colonie n'eût point porté à la Chine son alphabet et lui eût communiqué seulement l'art des hiéroglyphes. Comment d'ailleurs les Egyptiens auraient-ils pu envoyer jusqu'en Chine vers 1300 avant J.-C. une colonie, sans que les peuples limitrophes, les Arabes, les Persans, les Indiens, en eussent eu connaissance?

Quelques missionnaires, plaçant leurs recherches scientifiques sous Tinspiration du sentiment religieux qui les dominait, ont également avancé, avec aussi peu de fondement, que les premiers habitants de la Chine étaient une colonie venue du Sennaar.

Les uns annoncent qu'on trouve dans les Kings (livres sacrés) et dans les plus anciens ouvrages des passages si singuliers, des maximes si semblables à celles des livres samts, qu'il est tout naturel d'en conclure que les premiers Chinois avaient fait ou porté avec eux des livres qui contenaient la croyance des premiers âges. D'autres, sur le témoignage du jésuite Gozani, qui rencontra en i704 des

juifs réunis en synagogue au centre de la Chine, lesquels faisaigiil remonter leur amvée à l*an 200 avant J.-G., aflirment que cet événement se rattachait à la captivité des juifs par Salmanasar àNinive (721 av. J.-G.), et que les dix trihus d'Israël ayant été depuis dispersées, quelques-unes avaient traversé TEuphrate et avaient bien pu arriver en Chme. Tout Tcchafaudage de ce système a croulé devant la précision des annales du peuple chinois, devant Tabsence de toute trace d'un semblable mouvement, comme aussi devant l'appréciation exacte de ses notions de sciences et d'arts. Klaprolh (1), dont l'opinion mérite la confiance générale, nous semble avoir approché le plus prés de la vérité sur cette question d'origine. Les Chinois actuels, selon cet auteur, ne sont devenus habitants de ce pays qu'après en avoir fait la conquête sur des populations qui y résidaient dés la plus haute antiquité. Les nouveaux colons vinrent de Touest, à en juger par le lieu où les Chinois placent le premier théâtre de leur mythologie, c'est-à-dire des montagnes de Nan-chan qui forment une des limites orientales du grand désert Gobi (â) : sortis de ces localités environ trente siècles avant J.-C., ils exterminèrent ou soumirent les tribus barbares qu'ifs rencontrèrent sur leur passage. Quelques descendants de ces anciens indigènes se sont conservés dans les montagnes de la Chine occidentale, où ils portent encore le nom de Aliao.

Quant à la configuration de la Chine proprement dite, qui occupe le grand versant situé àl'E. des monts Nan-chan et du Tubet, et descend par degrés insensibles jusqu'au grand Océan oriental, on peut partager ce vaste territoire en trois régions physiques : 1" le pays alpin à l'E. de la Mongolie; ^ les pays bas^ comprenant le cours inférieur des deux grands fleuves Houang-ho et Kiang (3), bassin trè&-fertile, mais sujet aux inondations des grands courants qui affluent de la région alpine ; 3® enfin la région méridionale qui participe, en quelque sorte, de la nature des deux précédents ; car les monts Nan-ling, qui séparent le Tonkin de la Chine, se prolongent jusqu'à l'Océan sous la forme d'une haute terrasse. Ces diverses contrées sont en général hérissées de hautes montagnes, dont un grand nombre sont couvertes de neiges perpétueUes; les plus élevées, celles qui

(4) Ttibieaua; hûtoriqueiet mémoiretiur l'Àti$;K\BpToth.

(2) Gobi ou ChamOj dont la direction s'étend du S.-O. au N.-E., appartient à cette large ceinture presque continue de déserts qui, depuis l'extrémité occidentale do Sahara» en Afrique» jusqu'à la limite orientale du Chamo, se prolonge sur une étendue de 452^ en longitude à travers le centre de l'Afrique, l'Arabie, la Perse» le Randahar et l'Asie centrale. Il commence à envircin 45 lieues au N. de la muraille de la Chine. Ce n'est pas une plaine unie ; il s'abaisse, au contraire, sensiblement vers' le milieu, et forme une longue vallée de l'O. à l'£. arrosée par de petits cours d'eau qui la sillonnent çà et là et s'épuisent en général peu loin de leur naissance» soit en donnant naissance à des lacs» soit par le seul effet de l'évaporation et de la filtration à travers un sable aride. (Humboldt, Fragments OiiatiquetJ)

(5) Le Kiang, ou fleuve par excellence, porte ce nom à juste titre ; car a plus de 50 lieues de son embouchure, sa largeur est déjà d'une demi-lieue ; il en a sept à son embouchure dans la mer Jaune, où il termine un cours de 500 lieues. Plus au nord, le Houang-ho , ou Fiewe Jaune, ainsi nommé a cause du trouble de ses eaux, à la suite d'inondations, a un cours presque égal à celui du précédent, quoique le volume de ses eaux soit moins considérable. Le débordement de ces fleuves est souvent encore, pour le pays, une cause de désastres; aussi le gouvernement consacre-t-il chaque année des sommes considérables pour la réparation de leurs digues.

enveloppent les provinces méridionales, ne sont que le prolongement de THimalaya, groupe de montagnes qui forme d'une manière un peu vague la limite du Tubet (Thibet) et de Tlndoustan.

Dés la plus haute antiquité, le commerce de la soie (en latin iericum) a eu lieu à travers les contrées centrales de l'Asie, et a porté en Europe la renommée d'un grand empire situé à l'extrémité orientale du continent asiatique ; aussi les Chinois étaient-ils connus des Romains et des Grecs sous le nom de Sères et leur pays sous celui de Sérique. La désignation de Thtin, donnée à cet empire par la dynastie qui a porté ce nom, et dont l'avènement au trône remonte à 258 av. J.-€., s'est également répandue de bonne heure et a été diversement altérée : Ptolémée l'a traduite par Sinœ : d'autres géographes ou voyageurs en ont fait Tckina dans l'Inde, et Sin chez les Arabes et en Europe. Ce dernier nom a prévalu chez nous, depuis que les Portugais ont commencé à visiter ces pays lointains, par la mer des Indes. Au moyen âge, on a appelé la Chine Kathaî, du nom des Khitans de race tongouse, alors maîtres des provinces septentrionales de l'empire (92(H116) : les voyageurs du treizième siècle, du Plan Carpin, Rubruquis et Marco-Polo la désignent encore ainsi. Quant aux Chinois actuels, ils donnent â leur pays le nom ai' Empire céleste^ de Tchong-kouî (royaume du milieu), de Ching-kwo (nation moyenne).

L'histoire certaine ne remonte, en Chine, qu'au neuvième siècle avant J.-C Les Chinois eux-mêmes ont établi une distinction fort sage, en appelant les temps antérieurs wafki (ce qui n'est pas histoire). Il existe cependant des traditions auxquelles l'absence d'authenticité ne doit pas faire refuser toute confiance : ainsi, le souvenir d'un déluge survenu 2295 avant J.-C. y a été conservé. Avant ce cataclysme, qui semble avoir été particulier à la Chine, car celui motionné dans la Genèse est fixé, selon l'historien Joséphe , à environ 5309 av. J.-C., les traditions indiquent plusieurs règnes; mais il est difficile de dégager la vérité des fables qui la voilent. Yao est le premier prince dont il soit fait mention dans le Chou-king, le plus ancien des livres chinois. Son régne remonte k l'an 2557 av. J.-C. Plus tard, un prince, nommé Yu (2216 av. J.-C), ayant acquis de l'influence par les services qu'il rendit après la grande inondation, fut proclamé chef des peuplades dispersées autour de lui, et sa dynastie reçut le nom de Hia. Sous son règne, le pouvoir, jusqu'alors électif, devint héréditaire. On promulgua de sages règlements ; le territoire fut partagé en neuf provinces, présentant, dans leur ensemble, la forme de demi-lune; la province de Chensi occupait le centre. La principale richesse du pays consistait en troupeaux. Il y avait cependant des terres cultivées par des colons, réunis en groupes de huit familles chacun. Au delà de ces champs ensemencés, commençaient les pâturages abandonnés à la population nomade. A la dynastie de Hia, qui dura 440 ans, succéda celle des Chang. Vers liOO av. J.-C, la dynastie des Tcheou fut élevée au pouvoir. A cette époque, la Chine s'arrêtait, au nord, vers le 41* degré de latitude, derrière la chaîne de montagnes qui borne la province de Chensi ; au S. -O. et au midi, elle ne s'étendait guère au delà des bords du Kiang, vers le 50*** degré. Resserrée d'abord dans les montagnes, et remplie ensuite de lacs et de marais, vers la partie orientale, la vallée de ce large fleuve présentait, san aucun doute, de grands obstacles à l'établissement des colonies. Ainsi, le peuple chinois se trouvait presque entièrement concentré dans la vaste vallée du Houang-ho, comprenant environ 1^100,000 kilomètres carrés, ce qui

représente le tiers de la Chine actuelle et plus du double de la France. Sa population atteignait déjà, dit^an, 21 millions d'habitants. Les peuplades disséminées au midi des possessions chinoises, sous le régne des Tcheou, sont représentées comme des barbares, vivant presque nus et se peignant le corps. £Ues ne furent soumises que vers la fin du troisième siècle avant notre ère; et on les considère, avec assez de probabilité, comme les premiers habitants de la Chine, que chassa devant lui un peuple conquérant, descendu des montagnes de Nanchan. Celles du nord avaient des habitudes moins grossières ; quelques germes d'organisation sociale s'étaient développés déjà au milieu d'elles, i.eur religion se bornait à sacrifier à de bons et à de mauvais génies. Le bouddhisme n'essaya que bien plus tard de les arracher à ces superstitions. Vers la fin du cinquième siècle avant J.-C., la civilisation jeta une lueur assez vive sur là Chine ; et Koungfou4seu (1), initié à la philosophie des brahmes, rassembla les annales antérieures, et en composa un corps de doctrine qui sert encore aujourd'hui de règle à la classe des lettrés.

Ce philosophe législateur, en qui des études profondes furent fortifiées par l'expérience puisée dans l'exercice d'emplois divers, mourut en 478 avant J.-C, à l'âge ^e soixante-treize ans, laissant dans ie Ckou-king un monument de sagesse et un code de morale complet. Cet ouvrage, destiné à reproduire les annales de la nation chinoise, commence à Yao, et finit en 624 avant J.-C. Son style, quoique laconique, est d'une éloquence remarquable, et touche parfois au sublime. Dans ces enseignements, présentés sous forme d'extraits, il rappelle continuellement à la pratique des vertus, de la morale la plus douce, la plus éclairée, et fait consister tous les secrets de la politique dans l'observance de ses doctrines. Il fait un devoir au prince de donner l'exemple, il déplore la guerre et le despotisme, il blâme le luxe, et se répand en éloges sur les bienfaits de l'agriculture. Aujourd'hui encore, Confucius n'est pas seulement regardé, en Chine, comme un grand philosophe, et un excellent écrivain : on lui donne aussi des épithètes qui expriment le plus haut degré de perfection morale» et qu'on ne peut guère reQ-« dre convenablement que par les mots de <ainl,»de divin. Dans ce pays, où les honneurs de l'apothéose se réduisent à des formules purement civiles, le patriarche delà littérature a été fictivement élevé à la digdité impériale; et le culte qu'on lui rend n'est autre chose, en réalité, que la reproduction des cérémonies par lesquelles se manifeste habituellement le respect profond que les Chinois de toutes les conditions doivent à celui qui occupe le rang suprême. Actuellement encore ce culte n'a point de prêtres : chaque magistrat le pratique dans la sphère de ses fonctions ; et l'empereur lui-même en est le chef souverain. Généralement tous les leUrét s'y rattachent, sans renoncer toutefois pour cela à d'autres pratiques superstitieuses.

La forme féodale que Wou-wang, fondateur de la dynastie des Tdieou, avait consacrée, ne put subsister longtemps sans que le désordre se glissât au milieu de tant d'États rivaux : des hostilités éclatèrent; et, vers 258 avant J.-C., le fameux Houang-ti, chef de la province appelée Tshin, parvint a s'emparer du trdne, et se fit décerner le titre d'empereur, inconnu jusqu'alors. Sa dynastie, appelée Tshin, donna son nom à toute la Chine.

Depuis bien des siècles déjà, la Chine septentrionale était continuellement exposée

.(4) L«s mÎMionnaires jésuites européens, latinisant ce mot, en ont fait Confunus.

aux invasions des peuples de race turque. Ces nomades reçurent alors le nom de Hioung'DOu. Chassées des vallées du grand Altaï, leur patrie primitive, un grand nombre de ces tribus étaient venues se réfugier au nord de la province de Chensi. Ces Hioung-nou vivaient là du produit de leurs troupeaux, cherchant des pâturages sur les bords des cours d'eau, exerçant des hostilités sur les terres limitrophes, et principalement en Chine, où les dissensions intérieures servaient leurs desseins. Houang-ti se mit en devoir d'arrêter leurs invasions. Après les avoir battus en plusieurs rencontres, il les refoula dans leurs montagnes. Ces succès lui amenèrent la soumission de la partie méridionale de la Chine, ainsi que celles des peuplades tubétaines, campées vers le cours supérieur du Houangho. Il s'occupa ensuite à réunir en une seule ligne toutes les murailles partielles, élevées séparément par différents princes, pour garantir leurs frontières contre les attaques des Hioung-nou. Ce travail d'enceinte, qui couvre la frontière septentrionale de l'empire, est connu, en Chine, sous le nom de mur de mille lieues (1). Ce raccordement dura plusieurs années; il ne fut mêçie achevé qu'aprés l'extinction de la dynastie desThsin.

L'esprit féodal, comprimé, plus qu'abattu, ne cessait d'agiter l'intérieur. Houang-ti fit face à ce nouveau danger : il combattit énergiquement toutes les révoltes ; mais, égaré par une sombre défiance, il poussa la tyrannie jusqu'à frapper d'interdiction l'intelligence, et vouer aux flammes les ouvrages historiques, principalement ceux de Confucius, dont les principes entretenaient, disait-il, un esprit d'insubordination parmi ses sujets. Cet acte de vandalisme, hnpuissant à produire tous les ravages que le despotisme en attendait, fut heureusement entravé dans ses effets par l'usage, déjà répandu, de l'écriture ; et comme si la civilisation utilisait les obstacles mêmes opposés à sa marche, en même temps que l'empereur menaçait d'étouffer les quelques progrés accomplis en Chine, un de ses généraux rendait leur dispersion plus facile, par la découverte du papier, du pinceau à écrire et d'une manière plus simple de tracer les caractères, jusqu'alors composés de traits roides et longs à former. On voit de même, en Europe, au quinzième siècle, l'imprimerie prendre sous sa protection les trésors nombreux dont la prise de Constantinople par les Ottomans pouvait causer l'anéantissement.

La mort d'Houang-ti (-210 avant J.-C.) produisit une réaction qui aboutit, après tant de guerres, à l'introduction d'une nouvelle dynastie, celle des Han. Depuis lors, l'histoire do la Chine ne présente plus aucune lacune dans la succession des événements auxquels cette nation a pris part. Elle la montre exerçant une haute influence sur l'Asie orientale et centrale, mêlée aux relations des peuples occidentaux, et faisant avec les Romains le commerce de la soie, par l'intermédiaire des Asi (Parthes), habitant à l'est de la mer Caspienne. C'est aussi sous le règne de cette dynastie qu'on signale l'arrivée en Chine de plusieurs familles juives et l'introduction du culte de Bouddha (Foë). Le bouddhisme est, comme on sait, une réforme du brahmanisme, cette religion des castes. Il date d'environ 1000 ans avant J.-C. ; il eut pour berceau les rives du Gange, d'où il gagna le centre de l'Asie et en particulier le Tubet, où il s'est perpétué sous la forme particu-

(4) Cette muraille n'a pas. dit-on, plus de 400 lieues en ligne droite, et les sinuosités qu'elle décrit ne doivent pas augmenter sa longueur de plus de moitié.

liére du lamaume (1). La base de cette réforme a été le rejet des Védas, l'abolition des sacrifices sanglants et des distinctions de castes. Cinq préceptes obligatoires complètent, en outre, sa partie philosophique : ils défendent le meurtre, le Tol, le mensonge, l'impureté et l'usage du Tin. C'est encore aujourd'hui la religion qui compte, en Asie, le plus grand nombre de prosélytes. Après bien des vicissitudes, la Chine parvint à détruire la puissance des barbares Hîoungnou, qui dans toutes les crises venaient ajouter à ses embarras- Un gouvernement militaire fut cré^ dans l'Asie centrale, pour faire respecter sa domination. Les résultats de cette suzeraineté furent immenses pour elle. Des relations commerciales, offrant quelque sécurité, s'établirent, par cette voie, avec le Hawarannahan (Turkestan), les Indes, la Perse et les peuples situés â l'est de la mer Caspienne, tels que les Alains, les Parthes. Ceux-ci ne vendaient pas la soie écrue aux Romains, mais des tissus de cette matière, qu'ils fabriquaient euxmêmes. Craignant de se voir privés de leurs bénéfices, ils s'étaient toujours opposés à ce que des communications directes s'établissent entre la Chine et l'Occident Les Romains, possédant des procédés de fabrication supérieurs à ceux des Parthes, renommés seulement pour la qualité de leur teinture, la vivacité et le brillant de leurs couleurs, avaient, au contraire, le plus grand intérêt à changer leurs habitudes Commerciales, et à traiter directement avec la Chine, afin de se procurer des soies écrues. C'est ce qui motiva l'envoi, par l'empereur Marc-Auréle (165 de J.-C.), d'une ambassade qui, pour éviter la rencontre des Parthes, s'y transporta par mer, et y débarqua par le Jinan (Tonkîn actuel).

Des relations suivies furent dés lors réglées, et continuèrent a subsister entre l'Orient et l'Occident pendant toute la durée de la dynastie des Han, jusqu'au commencement du troisième siècle. Des expéditions maritimes partaient de l'Egypte et des bords du golfe Persique, pour se rendre, à travers les mers de l'Inde, a Canton ou à tout autre port de la Chine méridionale. C'est à ces expéditions que Ptolémée est redevable des renseignements précieux qu'il a laissés sur ces contrées de l'Asie. Après les révolutions qui amenèrent la chute des Han et morcelèrent l'empire, les relations entre les deux continents ne furent point interrompues tout à fait : les agitations de la Chine, les événements graves survenus en Occident par suite de l'arrivée des barbares, les invasions des Arabes en Syrie et en Perse, la culture du ver à soie propagée en Europe, les rendirent seulement plus rares. L'histoire a gardé le souvenir des ambassades des empereurs de Rome et de Constantinople envoyés en Chine en 281, 550, 642, 719, 742, 1081. La dernière est de 1571 sous le règne de Mathieu Cantacuzène. La seconde, accomplie d'après les ordres de Jnstinien, rappelle un fait important : deux moines attachés à cette expédition rapportèrent des œufs de vers à soie qu'ils firent éclore en Europe.

La fin du deuxième siècle de l'ère chrétienne (170) vit éclater en Chine des troubles sérieux dont surent tirer parti à l'extérieur, surtout, les populations barbares et nomades, connues alors sous le nom deSian-pi, et campées dans la Mongolie

[} ) Voyez, sar le caractère de la réforme bouddhique, et particulièrement sur ce qu'il faut entendre par Tabolition des castes préchée par Buddha, le mémoire lu à VInstitut, par M. Eugène Burnouf, et publié dans la ^eo«e lndip$nia%U, livraison du 10 mai 4 845. (miedt* D'«.]

orientale . Deux grands corps rivaux se disputaient avec acharnement le pouvoir. Une institution funeste, empruntée aux usages orientaux, s'était propagée : les eunuques, maîtres de Tintérieur du palais, avaient gagné chaque jour du crédit au détriment des lettrés, chargés jusqu'alors de l'administration des afTaires publiques. De là l'origine d'une lutte qu'aucune transaction ne pouvait arrêter et qui, durant plusieurs siècles, plongea la Chine dans des calamités affreuses. Secondés chacun par de nombreux partisans, les deux partis finirent par se déclarer ouvertement la guerre . Les eunuques conquirent les premiers avantages et conservèrent la faveur de l'empereur impuissant qu'ils tenaient asservi. Ce n'était point assez pour enchaîner et maltriser^es mécontents; aussi Ibs lettrés, à la tête de la partie éclairée de la nation, soulevant toutes les inimitiés contre le despotisme honteux de leurs adversaires, allumèrent au sein de l'empire un vaste incendie. A un siècle de là, Szu-ma-yan, fondateur de la dynastie des Tsin (280), parvint à rendre à la Chine son unité et sa force, et s'empressa de renouer avec l'Occident des relations suspendues par suite des derniers troubles. C'est lui qui, en 284, reçut l'ambassade de Théodore, frère de l'empereur Héraclius. Ses successeurs, dépourvus de talents, adonnés aux plaisirs, ne surent pas lui ressembler ni tenir d'une main ferme et habile le sceptre qu'il leur avait laissé.

La Chine était loin de présenter alors ce spectacle d'immobilité, qui surtout est devenue sensible depuis deux siècles environ. Nous la voyons au contraire intervenant sans cesse dans les affaires de ses voisins, et apparaissant quelquefois comme régulatrice de leur action. Il n'est donc pas sans importance de faire connaître succinctement l'emplacement des peuples divers répandus à cette époque dans ces contrées. Les Sian-pi exerçaient une domination exclusive en Mongolie, et sur toute rétendue du grand désert ; les Tube tains orientaux, fractionnés en une foule de petites hordes ennemies, ne constituaient point encore une nation; quelques débris des Hioung-nou, campés près des sources de l'Irtyche, vers les monts Altaï, y séjournèrent jusqu'à l'avènement de la puissance des Toukhiu ou Turcs, de même race qu'eux, dont ils devinrent les auxiliaires et parmi lesquels ils se sont fondus. Les nations hunniques ou Finnois orientaux (les Huns, les Avares), habitaient les vallées des monts Ourals, d'où elles furcqt refoulées sur l'Europe dans la seconde moitié du quatrième siècle, par suite de la puissance des Sian-pî dans le centre de l'Asie. Les Khazars, appartenant à la même race finnoise, s'avançaient plus au sud, sur les bords du Volga, et occupaient les côtes nord-ouest de la mer Caspienne jusqu'à Derbend. Les grands Yue-tchi, de race tubétaine, avaient alors atteint l'apogée de leur puissance; ils étaient maîtres de tout le pays entre la frontière orientale de la Perse, la mer Caspienne, l'embouchure de l'Indus et les montagnes qui bordent au nord le Tubet actuel. La Perse, gouvernée par les Sassanides, vers la fin du troisième siècle, avait perdu l'Arménie ; ses limites à l'est s'arrêtaient au cours de l'Oxus.

Du reste, les mêmes causes engendraient les mêmes résultats. Dans le cours des guerres extérieures, durant lesquelles des discordes intestines ébranlaient la position des empereurs chinois, il s'élevait à côté de ces pouvoirs en décadence, d'autres chefs prêts é remplacer les princes dont l'heure fatale avait sonné. Malgré la prolixité et la masse innombrable de faits qu'elle contient, l'histoire de la Chine ne sort pas d'un certain cercle, où elle se meut d'une manière presque uniforme : on voit à chaque pas l'incapacité, les vices ou la mauvaise administration du gouvernement, provoquer les murmures, puis la i^évoltc du peuple,

dont les passions sont, aussitôt le drame consommé, éteintes et disciplinées par de nouveaux chefs. Dans ces successions si fréquentes de dynasties, les mêmes événements sont produits par les mêmes ressorts : la popularité abandonne un empereur faible et malheureux, et élève la fortune d'un général habile dont les grandeurs n'ont point encore énervé l'âme et avili le caractère : à des troncs décrépits succèdent des tiges vigoureuses, directrices à leur tour des destinées de la nation, jusqu'à ce que de plus vivaces leur soient substituées. C'est là l'histoire de toutes les monarchies ; c'est plus visiblement celle de la Chine : vingt dynasties y ont successivement régné pendant vingt siècles , s'annonçant toutes sous des auspices heureux, et allant bientôt se briser contre les dangers d'un despotisme aveugle ou systématique ; écueil de tous les pouvoirs qui n'ont plus mission de conduire les peuples.

Après un siècle d'existence, la dynastie des Thsin semble épuisée ; l'histoire représente les derniers empereurs de cette famille comme des princes débonnaires, plongés dans une vie oisive, et négligeant le soin des affaires publiques de plus eu plus compliquées, pour se livrer exclusivement aux pratiques du bouddhisme ou à l'observance des préceptes de Lao-tseu {\).

Plusieurs dynasties, presque toutes méprisées et renversées par de fréquentes invasions, ne permirent pas au pouvoir impérial de s'asseoir et de se fortifier, nous n'osons dire de donner une impulsion ; aussi le peuple, abandonné pour ainsi dire à sa nature, à ses instincts, dut se choisir lui-même son code, sa morale. La suspension de la marche de la civilisation en Chine a été en partie la conséquence de ce manque de stabilité dans ses. gouvernements, en même temps que la masse . de la nation vivait de plus en plus séparée de ses maîtres, de toute la distance d'une langue.

Vers le milieu du sixième siècle, peu de temps avant l'apparition des Avares en Europe, l'Asie était livrée à des révolutions analogues : un peuple, nouveau par son nom plutôt que par son origine, s'élevait et allait soumettre la plus grande partie de l'Asie centrale ; nous voulons parler des Thoukhiu ou Turcs, dont les descendants couvrent encore de nos jours les trois plus anciens continents connus. Ce nouvel empire se fonda sur les ruines de celui des Sian-pi, dont la dissolution avait commencé à la fin du quatrième siècle. Ces Thoukhiu, comme leurs prédécesseurs, furent bientôt en hostilité avec leurs voisins, et une rupture ayant éclaté entre eux et Anouchirwan, roi de Perse, au sujet du commerce de la soie, celui-ci eut recours à la protection d'Hiao-wouti, alors empereur en Chine, et le sollicita d'opérer une diversion. Les intrigues qui tiraillaient continuellement le gouvernement de ce prince ne lui permirent pas d'accueillir la demande du roi de Perse et de prendre parti dans une guerre étrangère. Bientôt l'empire fut partagé en deux portions qui eurent chacune à leur (ête une dynastie particulière, l'une chinoise, l'autre sian-pi. Cette division amena, conmie on le pense bien, des luttes affreuses, qui, pendant le reste du sixième siècle, plongèrent le pays dans une

(4) Lao-tseu existait sîk siècles avant J.-C. Ses sectateurs sont désignés sous le nom de Tao-sse, docteurs de la ration, paaceque leurs dogmes fondamentaux reposent sur l'existence d'une raison primordiale qui a créé le monde. Beaucoup de superstitions, basées sur la magie, l'astrologie et la nécromancie, sont mêlées à ce culte, qui compte encore aujourd'hui un certain nombre d'adeptes.

confusion que rhistorien chercherait vainement à éclaircir. On sait seulement que la dynastie sian-pi succomba et céda la place à celle des Souî (5S2).

Après plusieurs années de troubles et d'anarchie, une nouvelle dynastie, celle des Thang, fut investie du pouvoir impérial (619). Wen-wouti, deuxième empereur de cette famille, signala son régne par des mesures glorieuses : la dissolution de plus en plus active des possessions turques favorisa merveilleusement ses projets. 11 réorganisa l'Asie centrale sur un pied analogue à celui créé prés de huit siècles auparavant par le second empereur de la dynastie des Han. Le règne de Wen-wouti figure dans l'histoire de l'Asie orientale cbmfne un des plus brillants et des plus heureux : ce prince devint l'appui de toutes^ les infortunes/ le point de mire de toutes les espérances ; Phirouz, fils de Jezdedjerd, roi de Perse, chassé de ses États par les Arabes (638), accourut se réfugier sur un territoire dépendant de la Chine. A peine débarrassé des agressions des nomades asiatiques (Alains. Huhs, Avares), l'empire romain, redoutant les farouches prosélytes de l'islamisme, rechercha également à cette époque Talliance des Chinois, dont les possessions à l'ouest atteignaient presque la mer Caspienne ; et ce fut par suite de ces relations, qu'Olopen, prêtre nestorien, apporta en Chine les premières notions du christianisme. Wen-wouti accueillit ce missionnaire avec bienveillance, et ordonna qu'on mît à sa disposition les moyens de propager son culte. Ce fait est constaté par l'érection d'un monument retrouvé en 4625, sur lequel sont mentionnés le motif et la date de son élévation.

L'Asie moyenne était, au huitième siècle, divisée en sept empires principaux : à l'E , celui de la Chine; au S., celui des Yun-nan, comprenant, indépendamment de la province chinoise de ce nom, une grande partie de l'Inde au delà du Gange ; à l'O. , l'empire des califes ; au centre de l'Asie, dans le Tubet actuel, celui des Thoufan, peuple de race tubétaine; au N. de ce dernier, celui des Hoeîhe (Turcs), vassal de la Chine, et borné à l'O. par les possessions des Thoukhichi (Turcs occidentaux), s'étendant depuis la rivière d'Ili jusqu'au Volga; enfin, au N.-E., se trouvaient lesKhitans, dont la fortune ascendante menaçait, de concert avec les Thoufan, de détruire le système feudataire, au moy^n duquel le gouvernement chinois tenait en respect une partie de l'Asie centrale.

Les mêmes éléments de désunion et d'hostilités ne cessaient d'exister. LesKhitans inquiétaient alternativement les frontières de la Chine et ravageaient les terres des Hoeîhe. Les Tubétains. ennemis toujours acharnés des Chinois, fondaient aussi sur eux à chacune de leurs commotions intérieures : dans un de ces moments de troubles, ils parvinrent même à s'emparer de leur capitale et à la livrer au pillage (750). Ces conquêtes n'offraient, il est vrai, que le caractère de la dévastation. Après avoir ravagé une province, le vainqueur se retirait, sans songer qu'il y eût avantage pour lui à la conserver et à l'administrer. A tous ces malheurs qui accablaient la Chine se joignirent bientôt les expéditions maritimes des Arabes et des Perses. Leur flotte se présenta devant Tsing-hai (Canton), fit le siège de cette ville et reprit le large, après l'avoir saccagée. Le gouvernement chinois n'était point à la hauteur, de pareils dangers ; des intrigues multipliées augmentaient sa faiblesse.

Les empereurs se succédaient inhabiles, ou du moins dominés par de funestes influences qui compromettaient leur considération personnelle lorsqu'elles ne rendaient pas impossible toute manifestation d'autorité. Peu touché de cette paralysie, de cette corruption du pouvoir qui encourageaient de plus en plus les agressions

des barbares, le peuple chinois vivait retranché au milieu de ses mœurs et de ses coutumes. Indifférent à toute espèce de forme gouvernementale, il ne songeait point à former un faisceau autour d'un gouvernement national dont les exemples, les inspirations eussent fait germer dans les esprits des idées et des sentiments que la vie étroite de famille n'avait pu faire éclore. Les lellrés et les eunuques s'agitaient sans cesse, traînant chacun sur leurs pas un despotisme hostile à tout progrés réel. Entre ces deux forces également fatales pour le bonheur du pays, les Chinois restèrent faibles, sans esprit de cohésion et de nationalité : ils acceptaient sans beaucoup d'opposition tout joug étranger, pourvu qu'on s'engageât à respecter le culte du passé, le seul que comprissent des individus déshérités d'une foi reh'gieuse vive, éclairée, et privés d'une direction gouvernementale intelligente. Quelle action civilisatrice pouvaient exercer sur la moralité du peuple l'égoîsme e^ risolement des lettrés, dont les travaux roulent exclusivement sur certains textes ignorés'de la foule et formulés dans une langue qu'eux seuls ont le loisir d'étudier, ou bien le régime avilissant et corrupteur des eunuques? Il serait difficile de préciser sur quelle partie de la nation s'appuyaient ces conseillers dominateurs, et de dire quelles idées ils représentaient : l'histoire chinoise, dénuée entièrement de réflexions et de considérations philosophiques, ne dit rien de l'origine et de la portée des révolutions dont elle conserve la trace : enregistrarit simplement les faits sans y ajouter aucun commentaire, elle laisse l'esprit de critique livré à lui-même. Il y a lieu de présumer cependant que les eunuques, arbitres absolus des affaires publiques, pendant les trois siècles du régne de la dynastie des Thang, étaient l'expression dégénérée des mœurs antiques, d'un isolement systématique aux prises avec les idées moins choquantes des lettrés. Ceux-ci ont été à leur tour vainqueurs vers le milieu du siècle suivant (060) lors de l'avénement de la dynastie des Soung, et se sont perpétués au pouvoir presque sans interruption jusqu'à nos jours. L'histoire de la Chine exige, pour être appréciée exactement, une manière de voir spéciale.: toute division par dynastie est secondaire. Ses phases principales ont une autre expression, un autre caractère ; elles comprennent, jusqu'au septième siècle, le développement simultané de la puissance des eunuques et de celle des lettrés : leurs luttes acharnées et le triomphe des premiers pendant trois siècles , enfin la prédominance des lettrés. Ces derniers semblent, dans l'origine, avoir témoigné moins d'éloignement pour les étrangers que leurs rivaux ; aussi leurs premiers soins, en arrivant au pouvoir, furent de renouer avec l'Occident des relations suspendues depuis les troubles intérieurs. Les empereurs Soung ont reçu fréquemment des ambassades de Khotan, des khalifes arabes et de plusieurs pays de l'Inde : l'histoire mentionne en 1081 celle de Michel Ducas, empereur de Constantinople.

La Chine, resserrée au nord par des peuplades de race toungouse qui, depuis la chute de la dynastie des Thang, avaient envahi les provinces septentrionales de l'empire, et lui interdisaient toutes communications avec l'Asie centrale, n'avait plus d'autre ressource, pour réparer ses désastres, que d'appeler le commerce étranger sur ses côtes. Les Soung poursuivirent avec succès cette politique nouvelle ; ils créèrent habilement des relations avec les Arabes dont les entreprises embrassaient alors une grande partie du continent asiatique. Le mouvement commercial devint actif et important sur plusieurs points du littoral de la mer de Chine : les navires des Arabes, des peuples maritimes de Tlnde, ceux de Sumatra, de Java, de Bornéo et des Philippines affluèrent dans les ports chinois. La

Tonte continentale cessa d'être en usage jusqu'à Tavénement au pouvoir de la famille de Tchinghiz-Khan vers le milieu du treizième siècle. Sous le règne de cette dynastie, on voit Marco-Polo et d'autres voyageurs européens parcourir l'Asie orientale, et les caravanes et les communications politiques reprendre l'ancienne voie de terre, protégées par la puissance des chefs mongols.

Vers la fin du douzième siècle, un nouveau peuple parut avec éclat dans l'Asie centrale, cette scène de tant de fortunes aussi rapides que promptes à s'évanouir. Les Mongols ou Tatares devinrent à leur tour les maîtres de ces contrées. Tchinghiz-Khan, leur chef, chargea son fils Mogli du soin de poursuivre la guerre en Chine et en Corée, tandis qu'il dirigeait ses expéditions vers l'Occident, accompagné de Thou-thsaî, Chinois d'origine, rallié à sa fortune. L'histoire entoure des plus grands éloges la mémoire de ce ministre ; elle le représente intervenant sans cesse entre le vainqueur et le vaincu. 11 aida puissamment son maître à répandre quelques germes de civilisation parmi les Mongols : versé dans toutes les sciences connues à cette époque des Chinois, il fit composer un calendrier, traduisit lui-même en mongol plusieurs ouvrages de morale et autres, dessina d s cartes géographiques, et chercha à développer le goût des arts. La rédaction des ordonnances auxquelles il cAicourut, et qui servirent de code à la nouvelle nation, prouve à la fois les vues élevées de Tchinghiz et les connaissances profondes du ministre que la Providence lui avait envoyé pour l'aider à moraliser un peu ses peuples.

Après quelques tentatives de rapprochement restées infructueuses, Mangou, petit-fils de Tchinghiz, et alors grand khan, confia à son frère Khouhilaî la mission de renverser la dynastie des Soung. L'expédition de ce prince réussit complètement (1256) : le dernier empereur fut fait prisonnier et sa capitale emportée d'assaut. Investi de la dignité de grand khan après la mort de son frère (1260), K.houhilaï fonda une nouvelle dynastie, dite des Youan (Mongols). Son long séjour en Chine, l'étude particulière qu'il fit de la disposition des esprits, le disposèrent à adopter les mœurs de ce pays. Il accorda sa protection aux sciences et aux lettres ; il organisa l'administration, en divisant le pays en dix provinces, pourvues chacune de dix tribunaux, dont les présidents étaient Mongols.

L'empire mongol, parvenu à sa plus haute puissance, comprenait toute l'Asie moyenne et embrassait une surface de seize cents lieues de long de TE. à l'O., sur cinq cents de large : le moine Oderic, qui le parcourut en 1518, rapporte qu'il contenait plus de deux mille grandes villes. Marco-Polo visita également, vers cette époque, la Chine, qu'il appelle Kathaï, et revint en 1295 à Constanlinople, comblé de gloire et de richesses. Khouhilaî abandonna bientôt Karakorum, capitale de ses prédécesseurs, située au N.-E. du Gobi, sur la rive septentrionale de rOrkhon : cette ville lui semblait trop éloignée de la Chine, son royaume de prédilection. Jl fit de Cambalu (Péking) sa résidence d'hiver, et passait l'été, suivant l'usage de sa nation, dans une magnifique résidence, bâtie au milieu d'une plaine. Ce ne fut que vers 1275 qu'il parvint à réduire complètement la Chine ; jusqu'alors les débris du parti des Soung avaient défendu leur territoire pied à pied. Il tenta aussi une expédition contre le Japon ; mais une violente tempête détruisit sa flotte.

Sentant de plus en plus l'impossibilité de gouverner seul le vaste empire mongol et de diriger des guerres entreprises à quinze ou seize cents lieues de sa capitale, Khouhilaî divisa ses États en quatre lots. Tout en con.<îervant un droit de

suzeraineté sur la totalité de l'empire, il se réserva spécialement la Cbine, le pay* de Karakorum, la Mongolie, d'autres États tribuUires tels que la Corée, le pays des ïhoufan ou Tubet, les royaumes de Siara, de Tonkin, de Cochlnchine, c'està-dire TAsie orienUle tout entière. A son oncle, Taîné des fils de Tchingbiz, il donna le Mawaranuahar (le Turkestan), à son cousin Berkbi, le gouvernement du Kaptchak, renfermant tout le pays compris entre la mer d'Aral, la mer Caspienne, la mer Noire et les frontières occidentales de la Russie. Enfin, un autre parent, Houlagou, obtint dans cette répartition le Kharizm, le Khorassan, la Perse^ TArménie, la Géorgie et tout ce qu'il pourrait conquérir en Asie Mineure et en Syne : c'est ce chef qui a joué un rôle assez important dans la première phase de l'histoire des croisades. Un tel partage, en brisant Tunité à laquelle les Mongols étaient redevables de leur prospérité, présageait leirr chute et annonçait que ce (lot asiatique, lancé par la Providence pour suspendre des guerres civiles et réveiller des sentiments de nationalité chez les peuples vaincus, allait se retirer après avoir fertilisé le sol ; aussi la dissolution ne tarda-t-elle pas à commencer par les provinces occidentales les plus éloignées du berceau des Mongols ! Trois peuples recueilleront cette importante succession : les Ottomans, les Turcs de l'Asie moyenne, ayant à leur tète Timour, et les Chftiob, q«i se donneront une nouvelle dvnastie.

La domination de la dynastie des Youan, en Chine, a duré un siècle. Treize empereurs s'y sont succédé sur le trône, recevant successivement l'empreinte desmœurs du pays, plutôt cpie s'efforçant d'introduire de nouvelles idées, propres â assurer à sa vie sociale une meilleure direction. Les relations de parenté et de race qu'ils avaient avec les divers chefs mongols qui gouvernaient les États d'Oceident, écartèrent -pendant longtemps tout motif sérieux d'hostilités. Ces populalions perdaient déjà peu à peu leur caractère exclusif de nomades ^ et, guidées par certaines notions religieuses, s'essayaient à former des corps de nations aussi agglomérées que le permettait le sol de l'Asie si peu uniformément fertile.

Lorsque, vers la seconde moitié du quatorzième siècle, s'éleva la fortune de Timour, qui eut pour premier résultat d'interrompre le conmierce entre les deux extrémités de l'Asie, une semblable crise, en causant le malaise général de la nation chinoise, porta un coup mortel à l'attachement et à la confiance envers la dynastie conquérante, bien affaiblie déjà par suite de l'imprudence des empereur» mongols à s'entourer d'étrangers. Lors donc qu'on apprit la chute des Mongol» de l'Occident, le mécontentement se manifesta avec moins de contrainte, et des partis s'organisèrent pour délivrer le pays de souverains compromis. Une révolution éclata en I5<>8. lloung-wou, homme d'une naissance obscure, mais d'assez grand mérite, eu fut l'instigateur. Après avoir expulsé les Mongols de la Chine, il se fit reconnaître chef de l'État, sous le nom de Tay-tsou, et sa dynastie prit le nom de Miug. Le dernier empereur mongol, nommé Chuorti, hors d'état de résister au soulèvement d'une partie de la nation, se hftta de regagner, avec le& siens, les campements de ses ancêtres, autour de Karakorum et dans les vallées de la Selinga, de l'Orkhon et de la Toula. Les Khalkha, qui aujourd'hui occupent le pays au N.-Ë. du désert Gobi, sont les descendants de ces anciens Mongols.

Les événements de la Chine pendant les deux siècles et demi de durée de U dynastie des Ming (i36M644) méritent peu de fixer l'attention; ils eurent presque tous pour mobile lorganisation intérieure. Ce territoire, où s'étaient mcrcédé tant de dynasties, n'avait pu s'affermir au^ milieu d'invasions si souvent

renouvelées. Les divers conquérants qu'il avait subis, étrangers à tout système de politique élevée, ne songeaient qu'à retenir violemment sous leur domination le pays vaincu, sans même lui permettre de participer en rien à l'administration de ses propres affaires. Aussi, chaque dynastie, réduite cî une autorité superficielle, était impuissante à faire face à un danger extérieur un peu sérieux Telle a été, en grandepartie, la cause des nombreuses révolutions qui ont successivement ébranlé le sol chinois. Les entraves qu'opposait à la propagation des préceptes de Confucius et d'autres sages la langue écrite, qui présente d'assez grandes difficultés, contrîënérent en outre à acculer la civilisation dans une ornière profonde. La secte des lellrés n'avait pu, dés l'origine, remonter la pente fatale où elle se trouvait entraîiiée, et s'était peu inquiétée de rendre ses doctrines populaires et bienfaisantes. Une fois assise sur les degrés du trône, fidèle à ses antécédents, elle vécut dans ie même cercle vicieux. Ii6 travail de la fortne déroba de plus en plus aux regards l'importance du fond.

Cette singularité de l'existence politique et sociale des Chinois a servi de texte é bien des discussions, sans avoir été jusqu'ici, je crois, exactement appréciée. Quelques-uns ont dressé des statistiques pompeuses de toutes les découvertes connues de ce peuple depuis des siècles, et les ont opposées avec dédain à la lenteur de la civilisation européenne. D'autres, frappés de cette faiblesse sociale, qui ne sait ni repousser aucune invasion, ni agrandir sa sphère intellectuelle, ni développer ses moyens de richesse, sont tombés dans une incrédulité exagérée , et ont refusé à cette portion de l'Asie la moitié des biens dont on la faisait regorger. La conciliation de ces deux opinions si diverses ressort tout naturellement, selon nous, de l'histoire de ce peuple lointain. Isolé, sans contact sérieux, intime ^vec la civilisation occidentale, n'ayant avec elle que des rapports conmierciaux éphémères, il a travaillé seul â son progrès. Nul n'a moins emprunté à des na^ tions plus éclairées. Il s'en est tenu à ses premiers efforts ; quelques maximes de Confucius, suffisantes pour adoucir les mœurs de tribus sauvages et peu agglomérées, sont restées le code de l'empire chinois. Les idées de sympathie, qui constituent la force de cohésion d'un peuple , ont manqué à ses connaissances imparfaites. Le langage, borné comme les premiers besoins, n^a point su non plus se plier aux nécessités croissantes, ni se simplifier pour classer dans l'esprit les progrès postérieurs. En un mot, les Chinois, munis d'instrmnents grossiers, propres seulement à la construction de la base de leur édifice social, se sont ensevelis dans un travail préparatoire, sans jamais pouvoir atteindre les étages supérieurs, i^eur situation morale présente encore, sur tous les points, le caractère d'une enfance prolongée.

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