PAIX. — CONCLUSION
L^amiral Ëltiot étant parvenu à conclure avec les autorités chinoises une trêve qui assurât au moins des vivres frais à la gaicnison de Ghusan, quitta cette ile le 8 novembre, et arriva le 20 dans la rivière extérieure de Canton, et mouilla avec son escadre à Houng-kong, attendant Tarrivée du commissaire Ke-shen, Acculé dans ses derniers retranchements, le gouvernement chinois n'avait plus d'autre ressource que la temporisation. Il usa lai^gement de ce moyen, autant par système que par esprit de routine. Comme il fallait d'abord pallier, aux yeux de la nation, Tindignité d'une négociation arrachée en quelque sorte par ka violence, un édit annonça, dans des termes emphatiques, consacrés pour ces sortes de mensonges officiels, « que l'empereur s'étant aperçu que le message « des Anglais était respectueux, leur avait permis de se rendre à Canton et d'y « exposer leurs griefs avec humilité à Ke-shen, chargé de les recueillir ; que ces (( barbares ayant exprimé le désir de venir faire leurs excuses et implorer la grâce « impériale pour leur audace en se servant de leur artillerie contre des points du « céleste empire, on daignait leur pardonner, d Bien que Ke-shen fut arrivé à Canton à peu prés à la même époque que ramiral, il n'avait pas encore, à la date du 17 décembre, nommé les officiers chargés de traiter avec les Anglais. Il avait trouvé l'irritation des esprits portée au dernier degré. Le 41) août, un combat acharné avait été livré par les Anglais lesquels se voyaient menacés d'être expulsés de Macao, qui servait d'entrepôt pour ia contrebande de l'opium et de marché aux bâtiments du blocus qui venaient s'y approvisionner de vivres frais. Instruits des mauvaises dispositions des Chinois à leur égard, les Anglais voulurent les prévenir ; ils attaquèrent et taillèrent en pièces environ 2,000 soldats que les mandarins avaient réunis sur la limite du territoire de Macao , tandis que les bouches à feu des bâtiments de guerre détruisaient leurs retranchements. Ailleurs, des navires anglais se répandaient sur la côte, dans le but d'obtenir de force des provisions qu'en beaucoup d'endroits on refusait encore de leur vendre, malgré la promulgation de l'èdit qui ordonnait la cessation des hostilités jusqu'à conclusion des négociations.
Une première satisfaction avait été donnée néanmoins aux Anglais par la destitution du commissaire Lin, regardé comme l'adversaire obstiné de toute conciliation. Cependant, malgré le ton de l'èdit lancé à cette occasion, on put douter que cet acte fût sérieux ; car dans un nouveau mémoire qu'il adressa alors à l'empereur, le mandarin disgracié, loin de chercher à se disculper, prodigue des conseils conune au temps de sa puissance. Il recommande à son maître de gagner du temps ; les malctdies doivent^ dil-il, chasser les Anglais : le blocus leur suscitera peut-être une guerre avec une nation européenne; par-dessus tout y il ne faut rien céder ! La détresse des Anglais avait bien quelque fondement : à
Chusan, par exemple, sur une garnison de 5, GâO hommes, on comptait 1 ,624 malades; dans Tespace de cinq mois on y avait perdu 420 hommes, un peu plus du dixième de l*armée ; il mourait à peu prés dix individus par jour. Les atermoiements de Ke-shen, qui cimstituent le fond de la politique des Chinois en général^ ne laissaient pas d'exciter, en Europe surtout, des réclamations très-vives contre Tamiral Elliot. La presse de Londres l'accusait de mollesse et de disposition à se laisser duper par le langage et les menées artificieuses des autorités chinoises. Blessé de pareilles attaques qu'il croyait injustes, l'amiral profita d'une maladie de cœur dont il était atteint, et se décida à retourner en Europe.
Le Commodore sir Gordon Bremer, auquel il avait résigné ses pouvoirs de commandant en chef, craignant que les Chinois ne voulussent suivre avec lui un système qui n'avait pas été sans succès avec l'amiral Napier en 1855, et tout récemment avec l'amiral Elliot, résolut de reprendre les hostilités lorsqu'il vit ses propositions déclinées. Dans les premiers jours de janvier 1841 , il s'avança contre les forts du bogue qui défendent l'entrée de la rivière de Canton, et sont le véritable rempart de cette ville, bien que située d une vingtaine de lieues plus au nord. Le 7 janvier, il commence l'attaque du premier de ces forts : i ,500 hommes de débarquement viennent l'investir par derrière, en même temps qu'une division de marine va brûler 18 jonques stationnées dans une baie proche de là. L'ignorance des Chinois en matière d'art militaire, leur obstination d se défendre, sans calculer leurs moyens de résistance, amenèrent une boucherie épouvantable. Quelc[ues-uus se suicidèrent, d'autres préférèrent sauter des murs de vingt pieds de hauteur plutôt que de se rendre, et encore ne réussirent-ils pas d échapper a la fusillade anglaise qui les attendait et les poursuivait jusque dans les flots. La perte des Anglais, dans cette journée, fut insignifîante en comparaison de celle de leurs adversaires ; elle se borna à 5 hommes tués et 25 blessés. Le lendemain, comme on se disposait à attaquer deux autres forts, on reçut, par un parlementaire, avis que Ke-shen était prêt à entamer des négociations définitives.
Le 20 janvier, on arrêta les bases d'un traité dont les principaux articles furent : 1® le payement par les Chinois d'une indemnité de 6 millions de dollars (1), près de 52 millions de francs, payables par parties égales en six ans ; 2® la cession à l'Angleterre de l'Ile de Houng-kong, en réservant, comme d Canton, au gouvernement chinois les produits des douanes ; 5^ le droit des autorités anglaises de communiquer librement sur le pied de l'égalité avec les autorités chinoises. Les forts du bogue ne furent restitués qu'd ce prix. Cependant de telles conditions, qui ne portaient pas véritablement le caractère d'une tvansaction libre, ne semblaient pour personne définitivement résolues ; aussi, vers le milieu du mois suivant, lors de l'arrivée de l'amiral William Parker, successeur de l'amiral Elliot, le gouvernement chinois refusa hautement la ratification du traité, et annonça la ferme intention de soutenir une lutte désespérée, spéculant surtout sur l'épuisement des troupes et sur la pénurie du Trésor anglais, que l'expédition, quoique heureuse, de lord Keane dans l'Afghanistan et les embarras bien connus de la métropole dans les affaires d'Orient venaient de rendre encore plus manifestes. L'empereur lança un édit dont les termes, empreints de colère et de résolution, annonçaient le parti pris de déchirer tout voile et de recourir a une guerre ouverte. « Les barbares
(4) Le dollar vaut en Chine 5 fr. 35 c.
<c aux cheveux rouges (les Anglais), y est-îldit, ayant poussé à rextrème leurrétt bellion, il faudra que l'une ou Tautre des deux puissances triomphe ou succombe; « l'empereur envoie à cet effet son frère cadet, Meen-fang (1), ainsi que sonprea mier ministre Hih)^ à la tête de 50,000 hommes. Il destitue en même temps « de son rang et condamne é subir la peine de mort, le commissaire Ke-shen, qui, « dans un mémoire, avait fait entendre des paroles conciliantes. » Comme d'habitude, l'exagération avait la plus grande part dans ce faetum impérial. On se contenta de faire descendre Ke-sheu â la quatrième classe de mandarin et de confisquer ses richesses, évaluées à plusieurs millions, et d'opposer aux étrangers une force d*inertie plutôt que des mesures sérieuses. Au mois de mai, on n'avait encore effectué autour de Canton qu'une concentration de troupes insignifiante, et la trêve conclue entre Ke-shen et Elliot restait en apparence maintenue.
Cependant les Anglais avaient hâte de reprendre les hostilités ; toute perte de temps leur était préjudiciable. Profitant d'une attaque détournée que les Chinois venaient de tenter en lançant des brûlots contre la goélette et le cutter anglais stationnés devant les factoreries de Canton, lesquels, remorqués A temps par un bateau à vapeur, étaient venus échouer au pif d de maisons où ils avaient allumé I un incendie qui occasionna des pertes considérables au commerce ; profitant, dis-je,
de cette rupture déguisée, les Anglais se décidèrent â attaquer la ville de Canton le 25 mai. Le général sir Hugh Gough, chargé d'opérer une reconnaissance afin de pouvoir tourner la place, s'assura d'abord qu'elle était placée en amphithéâtre à quelque distance delà rivière; puis, â la tête de quatre colonnes fortes de 2 à 5,000 hommes et de quelcpies pièces de canon, il commença par s'emparer de certains forts qui dominaient la ville et dont il se rendit maître presque sans coup férir. Dans cette situation, il était évident que la vUle, sans autres fortifications qu'une simple muraille, n'avait plus qu'à se rendre. Elle capitula au prix d'une rançon de 6 millions de dollars (32 millions de francs), et le 5 juin, la garnison mantchoue s'éloignait de Canton, tandis que les Anglais étaient retournés à leurs bords et que l'escadre redescendait la rivière pour rentrer à Houng-kong où, grâce à la promulgation de sages règlements de police et d'administration, l'amiral travailla à jeter les fondements d'un établissement durable. Cette campagne de quelques jours avait coûté aux Anglais i5 morts et 11*2 blessés, et aux Chinois 500 morts et i ,500 blessés.
Un rapport de Yei-shen, neveu de l'empereur, nommé commissaire impérial, donna à la cour de Peking l'occasion de publier à son tour une proclamation tout â fait chinoise quant à la bonne foi, dans laquelle il s'attribuait la victoire de Canton, et célébrait cet événement heureux en faisant grâce de la vie à Ke-shen, que le rapport du nouveau commissaire signalait pourtant comme un traître. Dans ce document, Yei-shen « justifiait sa défaite en exagérant le nond)re et la force de ses « ennemis, n'ayant pas lui-même, disait-il, de champ de bataille où il eût pu dé- « ployer une grande armée, d II peignait ensuite la détresse des habitants, et ajoutait qu'il tenait des barbares, que Ke-shen leur avait livré Houng-kong. il terminait en promettant de venger bientôt cet échec et de reconquérir cette île.
(4) 11 parait que ce ne fat pas lui qui fut réellement envoyé ; car nous trouverons plus tard son neveu Yei-shen, commissaire impérial à Canton, adressant en cett^ qualité un mémoire à l'empereur.
Pendant que les autorités chinoises apportaient dans leur dissimulation un art qui laisse bien loin en arriére la plus habile diplomatie de TËurope, la presse anglaise, peut-être un peu prise au piège, oubliant les difficultés, Tétat d*épuisement et de maladie des troupes de l'expédition, ne se montrait pas satisfaite du résultat obtenu, et accusait le surintendant EUiot de s*étre retiré sans une indemnité qui pût compenser le tort immense fait au commerce anglais depuis la durée de la guerre, perte qu*on évaluait à plus de 2()<) millions. Ces accusations, injustes pour la plupart, mais chaque jour répétées, eurent néanmoins leur effet; peut-être aussi le cabinet de Londres, rassuré désormais sur les dispositions de la France â son égard, vit-ii le moment d'aborder avec plus de résolution la question chinoise. Quoi qu'il en soit des motifs, on donna pour successeur à EUiot, avec le titre de plénipotentiaire, le colonel sir Henry Pottinger, lequel arriva à la fin d'août sur le bateau à vapeur le SésoUris, après une traversée de 67 jours depuis Londres, trajet le plus rapidement exécuté jusqu'alors. Son premier soin fut d'annoncer, dans une circulaire adressée à ses compatriotes, sa prise de possession des fonctions qui lui étaient confiées pour terminer la guerre, déclarant qu'il voulait observer la trêve conclue, mais qu'à la plus légère infraction, qu'il pressentait à cause de la mauvaise foi notoire des mandarins chinois ou par sui e des ordres de leur gouvernement, il se disposerait à agir avec énergie. Kn attendant, il refusa de traiter avec les mandarins de Canton qui l'y invitaient, ne leur reconnaissant aucun pouvoir. Il se borna à leur adresser une lettre pour Tempereur, et leur enjoignit, aux termes de la convention, de suspendre tous travaux de fortifications ou autres ayant un but mQitaire.
Sa position ainsi dessinée, il s'embarque avec l'amiral Parker, le â1 août, traînant a sa suite une escadre composée de 21 bâtiments de guerre, dont 4 bâtiments à vapeur et plusieurs transports, portant 3^000 hommes de troupes de terre. Faisant voile vers le nord, il se dirige sur un groupe d'îles, à 60 ou 80 lieues d'Houng-kong, lequelles tirent leur nom de la plus importante, nommée Amoy, située non loin de l'embouchure d'un fleuve de la province de Fo-kien. A peine arrivé, il s'empare, après une faible canonnade, de la ville même d'Âmoy, contenant 60 à 70,000 âmes. Malgré de grandes démonstrations de résistance, malgré l'appareil de 500 canons et de 10 â 15,000 hommes de garnison dans les batteries qui couronnaient l'enceinte de la ville , les Chinois se sauvèrent à toutes jambes, dés qu'ils eurent tiré quelques coups d'arquebusades avec de mauvais fusils à mèche, et envoyé quelcpie volées de flèches. Tous les habitants les suivirent dans leur fuite. Continuant sa marche, l'amiral arriva devant Ghusan, où, après avoir mis à terre une colonne de débarquement, il parvint, de position en position, jusqu'à la ville de Ting-haî, située au fond de la baie, dont le général li. Ghough se rendit maître aisément, ainsi que d*une autre place. Chinhaï, considérée comme dépôt ndlitaire de la province, et bâtie sur une pointe de terre, qu'elle couvre de ses fortifications assez misérables. Après cet exploit facile, le plénipotentiaire anglais pénétra plus avant dans les terres qui obstruent l'entrée du fleuve Jaune, cherchant à persuader au peuple chinois que ce n'était pas à lui, mais au gouvernement impérial qu'on faisait la guerre.
Au commencement de l'année 4842, les Anglais occupaient toujours, sans être attaqués, INing-po, Chin-haï et les îles de Ghusan, d'Amoy et de Houng-kong. Ils attendaient de nouveaux renforts qui leur étaient annoncés, afin de pouvoir porter
des coups plus sérieux au gouvernement chinois, qui, pour rejeter toute proposition d'arrangement, comptait peut-être sur les embarras de leurs ennemis dans TAfghanistan, embarras qui venaient d'être accrus d'une manière si déplorable par l'assassinat d'Alex. Bûmes et du résident anglais, Mac-Naghteu, à Caboul, et par le désastre d'une armée, forcée à une retraite impossible. Dans la province de Canton, la trêve n'était déjà plus observée : les habitants cherchaient a relever leurs fortifications, à rassembler des troupes, et à acheter aux étrangers le plus d'armes possible. Ces préparatifs de guerre, qui n'avaient rien d'inquiétant aux yeux des Anglais, suffisaient néanmoins pour porter le découragement dans leur âme. Une crise commerciale les préoccupait bien plus que le danger qu'ils pouvaient courir; et il faut avouer qu'une telle anxiété n'était pas sans fondement. En 1841, on n'avait exporté de la Chine que 15 millions de livres de thé, environ moitié de l'approvisionnement de l'Angleterre seule, durant les années précédentes. Sir Henry Pottinger faisait tous ses efforts pour se tenir dans cette position délicate, et faire prendï^ patience aux intérêts commerciaux, si impatients. Il déclarait les porls de Ghusan et de Houng-kong libres et ouverts indistinctement aux pavillons de toutes les nations, jusqu'à la paix, tandis que le général H. Ghough s'occupait à renouveler ses approvisionnements épuisés, et à frapper l«s esprits, en s'emparant de quelques villes ou bourgs.
Les renforts étant arrivés à Houng-koug, la nouvelle expédition put enfin être réunie dans les mers de Chine, au mois de juin 1842 : elle se composait de 110 voiles, dont 14 bâtiments à vapeur, portant 1H,5âO hommes, plus 1,500 domestiques. Cette escadre se mit immédiatement en mouvement pour se rendre à Chusan, suivie de la frégate l'Erigone, le seul bâtiment de guerre français qui se trouvât alors dans ces parages : encore n'était-il arrivé à Macao qu'à la fin de décembre 1841 (1). Dans les derniers jours de juin, la flolte anglaise était à l'embouchure du Kiang (fleuve Bleu), ayant déjà emporté deux positions^ et se disposant à remonter le fleuve jusqu'à Nanking Le plan de campagne, comme on voit, était changé : il ne s'agissait plus d'approcher de Péking, pour y perdre un temps précieux dans de vaines formalités d'étiquette ; on songeait à forcer l'entrée du plus grand fleuve de l'empire, et à s'emparer, à son point d'intersection, du canal impérial, cette artère vitale de la Chine , qui, liant Péking aux cours d'eau qui affluent à Canton, est à la fois la clef de l'approvisionnement et celle du commerce de tout l'empire. La prise de possession de ce point stratégique , bien choisi, ne laissait aucun doute sur les résultats de la campagne : on restait en mesure de dicter des lois à ce corps informe, chez qui l'existence matérielle a, depuis longtemps, pris la place de toute autre préoccupation.
Les bancs de sable qui obstruent l'entrée du fleuve, la rapidité de son courant, la violence de la marée, des vents contraires, retardèrent la marche et retinrent les Anglais devant Wo-seng; mais, à partir du 20 juin, une division forte
(f ) Lee eiiTois directs de la Grande-Bretagne dans les mers de Chine et dans quelques archipels de l'Océanie, emploient annuellement plus de 80 navires, et atteignent une valeur de 232 millions ; ceux des Ltats-Unis, qui occupent environ 40 navires, ne dépassent guère 40 à 45 millions. Quant à la France, elle est représentée dans ces parages, par 6 navires, et le chiffre réel de ses exportations spéciales est 64,000 fr. Voilà notre bilan commercial au moment où une ère nouvelle va s'ouvrir en Chine 1
de 7 • voiles, portant 8 à 0,000 hommes de débarquement, arriva à quinze ou seize lieues de Nanidug, devant Tchin-Kiang-fou , grande ville située sur la rive gauche du Kiang, à son point d'intersection avec le canal Impérial. Dés le lendemain, cette ville, défendue par une garnison de 5,000 hommes, fut attaquée et enlevée vivement après le combat le plus sérieux qui eût encore été engagé. Dès échelles avaient servi à escalader promptement la muraille, et la victoire avait été fortement disputée pendant les cinq à six heures d'engagement qui avaient eu lieu dans les rues. Les Anglais eurent 24 hommes tués et 1il> blessés. Les Chinois firent preuve de courage; leur tactique et leur discipline ne répondaient malheureusement pas à leur bravoure personnelle. La ville étant abandonnée de ses habitants, les vainqueurs purent se livrer à leur goût habituel de pillage, et envahir tous les magasins. Âpres avoir laissé dans cette place une garnison de â,OtH) hommes, Texpédition continua à remonter le fleuve, et arriva en vue de Nanking le 7 août. Bientôt se présentèrent trois mandarins, au nombre desquels était Key-ing, prince de la famille impériale et général en chef des troupes Mares (I). Ces envoyés de l'empereur ayant demandé une entrevue à sir Pottinger, et ayant exhibé les pouvoirs qui les autorisaient à traiter de la paix, des négociations s'entamèrent et durèrent jusqu'au 29 juillet, jour où la paix fut signée à bord du vaisseau de ligne U CamiDollU^ dont les vastes proportions frappèrent d'étonnement les officiers chinois qui ne comiaissaient guère que leurs misérables jonques. La collation magnifique qu'on leur servit à bord, et à laquelle ils prirent une part qui, pour quelquesuns, dégénéra en excès, prouva aussi que l'impression morale qu'ils éprouvaient d'un spectacle si nouveau pour eux, et qui, dans de telles circonstances, eût dû être assurément fort triste pour des âmes élevées, n'exerçait aucun empire sur leurs instincts matériels, sur leurs mœurs, d'une naïveté enfantine, quand la ruse la mieux ourdie n'est pas cachée sous ces dehors trompeurs.
Les conditions principales de la paix furent : 1° le payement à l'Angleterre d'une contribution de 21 millions de dollars (environ 112 ndllions de francs), payables en quatre années par portions égales, destinées à payer les frais de la guerre, et à désintéresser les propriétaires des 22,000 caisses d'opium livrées à Lin ; 2o l'ouverture au commerce étranger des ports de Canton, d'Amoy, de Fou-tchou-fou, de ISing-po et de Ghin-haî, moyennant la nomination d'agents consulaires et la fixation de tarifs réguliers ; 3° la cession à perpétuité a l'Angleterre de l'ile de Houng-kong, à seize lieues au-dessus de Macao, et la meilleure position pour exercer la police dans toute la rivière extérieure de Canton ; 4* la mise en liberté des prisonniers et des espions surpris dans le courant de la guerre; 5* l'engagement du gouvernement chinois à se porter garant du remboursement des sommes dues aux négociants anglais par les marchands hongs. Comme dispositions transitoires, il fut «goûté que les forces anglaises ne se retireraient de la rivière de Nankin et du grand canal qu'après le payement des premiers 6 mil-
(4) Les Chinoif eux-mêmes, abusés sur l'origine des Mantchous, leur conservent le même nom qu'ils donnaient aux Mongols, lesquels étaient réellement Tatarê, Comme la dynastie des Mongols a puissamment influé sur la destinée de la Chine , cette nation a conserve l'habitude de designer de leur nom le nouveau peuple conquérant qui la tient asservie.
HoDS de dollars, et que les îles de Gbusan et de Kou-loDg resteraient occupées jusqu'à parfait accpiittement des sommes stipulées, et jusqu'à ce que les arrange* ments pour l'ouverture des ports fussent complétés.
Le gouvernement chinois n'était pas embarrassé de justifier la paix onéreuse qu^il venait de signer. N'ayant à redouter aucune réponse, aucune réflexion sé-^ vére sur ses communications officielles à ce sujet, il s'en remit à sa subtilité ordinaire du soin d'éclairer l'opinion publique et de calmer les susceptibilités. La fin du rapport du commissaire impérial est trop curieuse pour que nous ne la rapportions pas textuellement : « Les voilà maintenant {les barbares) qui deviennent u raisonnables, qui se repentent de leurs erreurs, qui sont soumis comme s'ils « étaient chassés par le vent... N'est-il pas plus avantageux, en effet, de nous « faire rendre notre territoire et de laisser les barbares venir faire le commerce, « puisqu'ils ne demandent pas mieux que de payer respectueusement les droits? » L'empereur joua de son côté une scène de sensibilité ; il remit les impôts de deux années aux provinces qui avaient le plus souffert de la guerre ; mais comme les besoins du 1 résor sont partout inexorables , le rusé souverain corrigea cette largesse proclamée fastueusement, en faisant vendre sous main les emplois publics.
Après l'accomplissement de la première partie du traité, sir Henry Pottinger se retira dans l'île de Chusan, d'où il renvoya dans l'Inde une partie des navires et des troupes de l'expédition, avec le général H. Ghough. On reprit ensuite les négociations pour les arrangements définitifs, qui furent entravées quelque temps par la mort du commissaire chinois Ëlepoo, auquel il fallait donner un successeur. Tout fut ei^fin réglé, et, vers la fin de septembre, le colonel Malcolm, secrétaire du plénipotentiaire anglais, arrivait à Londres, porteur de la notification du traité de Nanking et d'un nouveau tarif qui admet aux conditions les plus favorables les articles principaux du commerce anglais. Ce tarif, ainsi que l'annonce une proclamation du commissaire Key-ing, s'appliquera au commerce de la Chine avec* toutes les autres nations indistinctement. Les droits auxquels seront désormais assujetties en Chine les importations et les exportations sont généralement faibles : le plus élevé est^de 10 pour 100. Les articles les plus chargés sont des articles de luxe : à l'ûnportation, on a surtout ménagé les matières premières. La ratification' de ce traité ayant été approuvée par la reine Yittôria, le colonel Malcolm est reparti au mois de janvier 1845 pour le reporter à sir Pottinger afin qu'il en assurât l'exécution. Le nouveau système de commerce a été mis d'abord en vigueur à Canton à partir du 27 juillet 18'i5, les quatre autres ports ne devant être ouverts au commerce qu'après la réception de l'édit impérial dans les premiers jours de septembre.
Ainsi s'est accomplie une des révolutions les plus étonnantes de notre époque, et qui, après avoir eu le caractère d'une crise sérieuse pour l'Angleterre, promet de devenir, pour cette puissance maritime et commerciale, un des événements les plus heureux qu'elle pût convoiter. Si l'on se laisse aller parfois à stygmatiser une avidité effrénée qui, chez ce peuple, élève la spéculation à la hauteur des principes sociaux les plus saints, on ne saurait néanmoins, sans manquer à l'impartialité, refuser son admiration à cette persévérance d'efforts qui, puissamment aidée par l'habileté et l'énergie du gouvernement anglais, va successivement fouiller tous les points du globe, et jusqu'à faire brèche à l'empire le plus reculé, le plus
immobile du monde. Quelle profondeur de vues^ quelle témérité n'a*t-il pas fallu, pour oser poursuivre cette gigantesque révolution, au milieu de tant d'embarras dont un seul, la question d'Orient, faisait fermenter FËurope entière! Maintenant que la victoire est consommée, il n'existe plus d'incertitude sur la faiblesse sociale de la Chine. La main de la Providence a visiblement frappé de déchéance cette terre, inerte plutôt que systématiquement rebelle à la voix de la civilisation* Ce n'est pas qu'une soumission passive doive être la conséquence immédiate d'une transaction dictée par la force : des actes de perfidie, des réfflstances désespérées, interrompront assurément de temps à autre des relations commencées sous des auspices aussi funestes pour cet empire ; déjà Ton remarque les efforts que font les Chinois pour relever leur état militaire, pour introduire parmi leurs troupes l'instruction qui prépare la victoire et les armes qui l'assurent. Cet accueil, si libéral qu'il étonne, fait aux produits du sol et de Tindustrie de l'Europe, recouvre peut-être un piège que l'esprit de duplicité d'une nation familiarisée avec une fausse puissance tend à notre cupidité crédule. Malgré tout, le coup est porté : la Chine porte désormais dans son flanc comme un dard aimanté, dont l'effet doit provoquer sa mort s'il ne réussit pas à opérer sa transformation. La vie européenne est pour toujours infusée dans ses veines, et circulera bientôt dans tout son corps, régénérant certains organes, en desséchant d'autres. Dans son orgueil bizarre, cette nation peut se flatter encore de pouvoir rester dans son isolement : la Providence confondra ses illusions et l'entraînera déplus en plus dans la sphère générale. Des relations de commerce rapprochent déjà notre existence de la sienne : espérons que notre civilisation intellectuelle ne tardera pas à la dominer complètement.
Paris.— Imprimerie de Schneid^^r et Langraad , rue d'Krftirib, I.