LA CHINE MODERNE
La dynastie des Ming ne sut, à son tour, ni prévenir ni réprimer l'invasToD des MantchouS; d'origine toungouse, qui la renversèrent du trône, en 1644. Devenue puissante, vers 1606, par suite de la soumission d*un grand nombre de tribus, cette nation secoua la suzeraineté des Chinois, et, se déclarant indépendante, donna le titre d'empereur a son chef, Thay-tsou. Celui-ci pénétra en Chine, à la tète d'une armée formidable, et y poursuivit ses conc[uêtes jusqu'en 1626, époque de sa mort. Son fils, Thay-tsoung, sjoutant de nouvelles victoires à celles de son père, continua à accroître l'importance du peuple mantchou ; il soumit à ses armes diverses tribus mongoles , ainsi que la Corée, et, après plusieurs campagnes heureuses, se rendit maître de la ville de Kiang-ning (Nanking), résidence méridionale des empereurs, et livra aux flammes le superbe palais qui embellissait cette capitale. Le dernier empereur des Ming, Hoal-tsoung, craignant de tomber entre les mains de ses ennemis, se donna la mort au moment où ceuxci franchissaient les portes de la ville. Cet événement laissant disponible le trône de la Chine, le neveu de Thay-tsoung, âgé alors de huit' ans, fut proclamé empepereur, le 16 mai 1644, sous le nom de Chun-tchi, et sa dynastie prit celui de Tsing. Les Mantchous s'occupèrent d'abord d'afiermir leur dommation, en confiant la garde des villes à des troupes de leur nation, en introduisant des individus de leur race dans les tribunaux^ dans les administrations, et leur y faisant adjuger les présidences. Ne pouvant rien changer au mécanisme politique et civil de la nation chinoise, ils comprirent, du moins, qu'ils devaient garder toutes les avenues du pouvoir : c'est ce qui a lieu encore aujourd'hui. Il existe à la tête des tribunaux de chaque division, administrative ou militaire , deux chefs égaux en dignité, l'un mantchou, et l'autre chinois^ dont la rivalité sert réciproquement de garantie aux prétentions des nationaux et aux droits des conquérants.
La soumission du vaste empire de la Chine ne s'effectua pas néanmoins eu une seule campagne : les Mantchous éprouvèrent de vives résistances; et deux règnes s'écoulèrent avant que la prise de possession de ce territoire fût complètement consommée. Le jeun'e Chun-tchi étant mort à l'âge de vingt-quatre ans, on désigna pour lui succéder, son fils, qui n'avait pas plus de htfit ans, comme son père, lorsque celui-ci monta sur le trône. L'histoire a entouré Khang-hi d'une haute célébrité. Ce prince, appelé a régner à un âge où il ne pouvait exercer la souveraineté, avait besoin de guides qui éclairassent son inexpérience : on nonmia quatre ministres, auxquels fut confié le soin des affaires pendant sa minorité. Le premier acte de cette régence fut d'expulser les euntiques, qui menaçaient de reconquérir de nouveau l'influence dont les lettrés avaient été dépossédés momentanément, lors de la révolution de 1644. Une loi parut, qui interdit, à l'avenir, aux empereurs mantchous la faculté de conférer aucune charge ou dignité à ces eunuques. Celte interdiction fut prononcée, sans aucun doute, à l'instigation des lettrés : du moins elle leur profita, depuis lors, exclusivement. Les Mantchous
inanquaienl de connaissances pour diriger eux-mêmes radminislration de k Chine.
Des révoltes presque aussitôt comprimées, et quelques expéditions militaires en l^longotie, remplirent les premières années du règne de Khang-hi : le succès qui couronna ces entreprises, qu'il dirigea lui-même en partie, accrurent sa puis- ?»ance et contribuèrent à lui mériter le nom de Khang-hi (paix profonde), que lui a conservé Thistoire.
Dès Tannée 1692, ce prince avait rendu un édit qui autorisait l'exercice de la religion chrétienne sur tous les points de son empire. Les missionnaires chrétiens cherchaient depuis longtemps à répandre leur esprit de prosélytisme dans ces contrées lointaines; la nouvelle route découverte à travers TOcéan au quinzième siècle, avait excité le zèle religieux non moins que Tactivité commerciale. Vers le milieu du seizième siècle, François-Xavier entreprit le premier de pénétrer en Chine, et d*y prêcher la foi chrétienne. Ses forces ayant trahi son enthousiasme et sa pieuse ardeur, il mourut avant de débarquer. D^autres après lui s'élancèrent sur ce sol qui leur promettait une abondante moisson, et affrontèrent avec courage les périls et les persécutions. Les missionnaires européens ne parvinrent, cependant, à s*y établir avec quelque sécurité que sous le régne d'Hoai-tsoung (4656). Le père Adam Schaal, natif de Cologne, réussit à gagner l'amitié de cet empereur par ses connaissances en physique et en mathématiques : ce fut lui qui enseigna aux (Chinois Tart de fondre des canons en bronze, instruction qui, ainsi qu3 tant d'autres, semble avoir porté peu de fruits. Il avait, du reste, quitté Péking avant la révalution qui porta au trône la dynastie des Mantchous.
L'acte de tolérance de Khang-hi lui assura, parmi les missionnaires jésuites, un grand nombre de partisans, qui tous exaltèrent ses qualités, son mérite et son goût pour les lettres. La mission religieuse qui avait été leur premier mobile, se tourna insensiblement vers des occupations scientifiques ; ils s'efforcèrent de propager leurs connaissances en mathématiques, en géographie, en astronomie, et à transmettre aux académies d'Europe le récit des coutumes et des découvertes de ce curieux pays. Plusieurs d'entre eux mirent à la disposition de Khang-hi des talents et des services qu'il accueillît parfaitement : ils furent logés au palais impérial; on leur monta des maisons opulentes et on leur permit de bâtir des églises. En échange de cette somptueuse hospitalité, les missionnaires se livrèrent à l'enseignement des arts les phis nobles : quelques-uns furent employés à lever la carte de l'empire, opération mal faite jusqu'alors et bornée au territoire de la Chine avoisinant la grande muraille. Ce travail topographique, auquel les missionnaires ont consacré huit années, est encore aujourd'hui le plus vaste et le plus complet de tous ceux du même genre exécutés hors d'Europe. Le régne de Khanghi est, en quelque sorte, le premier nœud d'une chaîne de relations, depuis lors non interrompues, qui, liant l'Orient à l'Occident, et plus spécialement la Chine à la France, doivent apporter un jour dans la destinée de ces peuples, des modi- (ica tiens dont l'esprit le plus pénétrant ne saurait découvrir la portée II est impossible, sous ce point de vue, de nier que le séjour des missionnaires en Chine, si peu utile à la cause du christianisme en particulier, ait puissamment concouru au triomphe des intérêts de la religion de l'avenir, quelle qu'elle soit. Dans leur prosélytisme religieux, ces apôtres chrétiens ne songeaient qu'à conquérir des sujets à l'Eglise de Rome : la Providence a agrandi à leur insu le champ de leur
mission, et s'est servie de leurs prétentions l)oraées pour jeter un pont entre les deux pays du globe les plus éloignés Tun de Tautre. Des travaux énûnents ne cessent d'attester, en Chine, les lumières européennes ; tandis que ces nombreux livres chinois que nous possédons (1 ), et qui sont â nos yeux comme le butin de glorieuses campagnes, nous initieront à cette langue étrangère, et nous aideront â rattacher un jour au faisceau commun des peuples une nation engagée dans une voix fausse et étroite dont elle ne peut trouver Tissue.
Khang-hi mourut en 1722, après un régne glorieux qui avait duré soixante et un ans. Il avait désigné pour héritier de k couronne son quatrième fils connu sous le nom de Young-tching (saint aïeul). Un des premiers actes de l'administration de ce prince fut de conclure avec le czar Pierre T' un traité relatif â la délimitation de la Chine et de la Russie. Depuis longtemps le besoin se faisait sentir de déterminer les frontières de ces deux empires : des acquisitions de territoire successives rendaient, de chaque côté, cette opération nécessaire. Après s'être accru au détriment des Mongols du Kaptchak, le gouvernement russe avait envahi la Sibérie, et était devenu limitrophe de la Chine, au nord du pays occupé de nos jours par les Mongols Khalkha. Des négociations avaient été entamées déjà en 1689, au sujet de cette délimitation, mais la guerre survenue entre Khanghi et les Eleuths-Mongols avait forcé de les suspendre. Un congrès s'ouvrit enfin sur un des affluents de la Selinga, à douze lieues de Kiakhta. On y arrêta que le cours de TArgoun et la crête des monts Altaï deviendraient les lignes prmcipales de démarcation entre les deux empires. Il fut convenu, en outre, que Kiakhta, situé à 360 lieues environ à l'ouest de Pékîng, servirait d'entrepôt de commerce pour les négociants des deux Etats, et que les habitants pourraient seuls y trafiquer.
Des marchands de la petite Boukharie y ont le monopole du commerce de la rhubarbe, plante transplantée du nord de la province de Chensi. Les échanges chino-russes de Kiakhta s'élèvent annuellement â 60 ou 65 millions, somme qui représente prés des trois quarts du commerce des Etats-Unis et le sixième environ de celui de l'Angleterre avec la Chme. Le commerce du thé entr^ naturellement pour moitié de cette somme, que la Russie paye avec ses draps, ses cotonnades, toiles, pelleteries et cuirs. La Russie reçoit chaque année 75 à 80,000 caisses de thé (cubes de deux pieds), dont la moitié reste en Sibérie pour être transportée pendant l'hiver, et dont l'autre moitié arrive en été à la foire de Nijni, qui se tient près de l'embouchure de l'Oka, dans le Volga.
Ces relations commerciales ont valu à la Russie le privilège d'entretenir un établissement permanent à Péking. 11 se compose d'une mission et d'un couvent grec dans lequel une petite colonie, renouvelée tous les dix ou douze ans, s'initie à la connaissance de la langue chinoise et forme des interprètes pour les besoins du cabinet de Saii^Pétersbourg. Le nombre des négociants russes auxquels le gouvernement chinois accorde en outre la permission de venir tous les trois ans à Péking ne doit pas dépasser deux cents : ces négociants, réunis en caravanes, voyagent sous la conduite d'un officier chinois chargé de prendre à leur égard toutes les précautions de police en usage envers les étrangers. Young-tching consacra les douze années de son règne (1722-4.55) à des soins
{\j Plus dç cinq mille Yolumes chinois se trouvent actuellcmenl réunis à la bibliothèque royale de Paris : leur envoi date en {jrandc partie du règne de Khanr-hi.
^'admiaistralion intérieure, et n'eut aucune guerre à soutenir. Les lellrés^ deve^ nus de plus en plus influents dans les affaires publiques, réussirent à lui faire partager leurs préjugés contre les mii»sionnaires européens. Il faut dire aussi que les ^iivisîons de ces derniers étaient de nature â susciter des troubles sérieux : l'intoiérance des dominicains, leurs disputes avec les jésuites, alarmèrent le gouvernement de Péking eteompromirent ce que la science des Schaal, des Yerbiest avait conquis. La jalousie avait corrompu peu à peu les fruits de leur sagesse ; on fut «tonné de voir des savants qui, peu d'accord sur ce qu'ils venaient enseigner, se persécutaient, s'anathémadsaient réciproquement, et s'intentaient des procès criminels à Rome. L'empereur ayant tni devoir agir à leur égard avec une juste sévérité, les missionnaires se vengèrent de leur expulsion en reportant toute leur admiration sur son prédécesseur Khang-hi, et en exaltant à tout propos le souvenir 'de ce prince, qu'ils comparèrent à Louis XIV, son contemporain (1).
L'aîné des trois fils de Young^tching hérita du trône de la Chine à la mort de son père. Cet empereur, connu sous le nom de Khian-loung (protection du ciel), consacra ses soins à retenir dans un cercle étroit d'obéissance et de vassalité les tribus disséminées de l'Asie centrale, qui ne pouvaient renoncer subitement à leurs habitudes turbulentes. Cette tâche ne présentait rien de difficile depuis que les tribus mongoles et tubétaines n'apportaient plus dans leurs mouvements aucun ensemble. A dater du règne de Khian-loung, la question de souveraineté a cessé pour toujours d'être agitée entre la Chine et les nomades de l'intérieur de l'Asie. Divers événements ont paralysé à jamais l'existence guerrière de ces populations errantes : ce sont la formation à l'ouest de l'Asie de plusieurs nations musulmanes et de l'empire russe ; les conquêtes croissantes do ce dernier, la puissance de la Chine, et surtout l'influence du bouddhisme et la découverte d'un chemin maritime qui a enlevé au pillage et au brigandage la prime qu'ils s'étaient arro- ■gée sur le commerce. Le mouvement ascendant de la population, qui suit invariablement la prospérité des empires, a également abandonné l'Asie centrale ; du jour où cette contrée n'eut plus à enregistrer que des défaites, sa force numérique a diminua peu à peu et s'est réduite au niveau de ses ressources. Ces nomades qui, trois siècles auparavant, disputaient à main armée des empires, manifestent à peine aujourd'hui leur existence par quelques agitations intestines que le gouvernement chinois, leur suzerain, réprime aisément par des mesures de simple police. Vivant dans des contrées rebelles à toute espèce de culture, ces pauvres nomades paraissent condamnés à conserver leurs mœurs vagabondes : en cette qualité, ils peuvent encore rendre d'immenses services en servant de lien entre la Chine proprement dite et la Russie. Le Tubet seul, sous le régne de Khianloung, tenta une rébellion qui lui devint fatale. Du temps de Khang-hi, cette principauté avait été donnée à titre d'apanage, au général chinois qui l'avait paci-
(\) Voici les paroles que 1«8 missionnaires mettent dans la bouche de l'emperear lorsqu'il prononça leur expulsion : elles sont extraites littéralement des Leitret eu-^ rieutês et édifianteê rédigées par eux. c Que diriez-vous si j'envoyais une troupe de bonzes et de lamas dans \'otre pajs? Comment les reccvriez-voos ? Vous voulez que ies Chinois embrassent votre loi. Votie culte n'en tolère point d'autres, je le sais : en ce cas, que deviendrons-nous? Les sujets de vos princes. Les disciples que vous faites ne connaissent q«e vous : dans un temps de troubles, ils n'écouteraient d'autres voix que la vôtre. »
fiée. Non coDleDt d*avoir hérité de là haute position de son père, le fiis de ce gouverneur conçut l'ambition de se rendre indépendant. Il échoua dans son projet et paya de sa vie sa téméraire entreprise. Depuis lors (1757), la dignité quasi royale fondée au Tubet fut définitivement supprimée, et ce pays resta désormais subordonné aux Dalaï-lama et à d'autres fonctionnaires qui ressortent directement du ministère des affaires étrangères de Péking.
Khian-loung, remplissant alors un vœu qu'il avait formé, abdiqua en faveur de son fils (1Td5), Kia-king (suprême félicité). Ce prince, l'un des plus illustres de la dynastie mantchoue, s'est montré zélé propagateur de l'instruction parmi les^ tribus de sa race ; il a concouru à fixer la langue mantchoue en faisant traduire les meilleurs livres chinois et en composant lui-même des préfaces que le célèbre missionnaire Amiot loue et admire avec impartialité et bonne foi.
Ce fut sous le règne de ce prince (1793) qu'eut lieu Tarrivée en Chine de !a fameuse ambassade de lord Macartney, qui, malgré son éclat et sa magnificence, n'eut qu'un très-faible succès. Outre la tentative qu'il devait faire indirectement pour ouvrir à l'Angleterre les portes du Japon, cet ambassadeur avait pour mission spéciale de demander à l'empereur Kia-khing la cession en toute propriété, soit de Macao, soit de l'île de Wampoa, soit de quelque autre localité propre à un établissement permanent. Ou lui prête même d'avoir adressé d'autres demandes plus explicites encore, telles que la liberté du commerce dans tous les ports de la Chine. Quoi qu'il en soit de ces prétentions qui apparaissent comme les signes précurseurs de la possession récente de l'île de Houng-koung par les Anglais, elles furent alors repoussées. Rien cependant n'avait éié négligé pour imposer à l'empereur de la Chine et pour capter sa bienveillance. Une seconde ambassade, celle de lord Amherst, en 1816, réussit encore moins bien que la première; elle fut obligée de quitter subitement Péking sans avoir été reçue en audience par l'empereur. Sur la foi de l'édit publié à cette occasion, on a cru que le refus de laisser approcher de Péking cette ambassade tenait à ce que lord Amherst et sa suite n'avaient point voulu se conformer au cérémonial chhois et subir les neuf prostemements en usage en pareil cas. Des faits antérieurs et la bonne foi suspecte que les derniers événements nous ont fait découvrir dans les pièces officielles, lancées plus souvent pour déguiser la vérité que pour la constater, permettent de douter de l'exactitude de la raison alléguée dans l'édit de Kia-khing. Lord Macartney n'avait fait d'autres salutations à l'empereur Khian-loung que celles observées en Europe. Quelques ambassades russes avaient également été accueillies en éludant avec un peu d'habileté la partie du cérémonial chinois qui pouvait sembler humiliante.
L'état intérieur de la Chine explique bien mieux, selon nous, la réaction politique dont l'ambassade russe du comte Golovkin, en 1805, et celle de lord Amherst éprouvèrent le contre-coup. Le règne de Kia-khing avait commencé sous de tristes auspices. Quelques mois s'étaient à peine écoulés depuis son intronisation, que des révoltes éclatèrent. Plusieurs sectes secrètes, entre autres celle du Ménuphar hlauc, levèrent l'étendard de la révolte, et mirent la dynastie mantchoue à deux doigts de sa perte. Ces ferments de guerre civile durèrent plusieurs années avec une intensité alarmante; ce ne fut qu'en 1802 que fut vaincue déiinitivement la secte du nénwphar blanc j dont les débris allèrent ailleurs entretenir l'esprit de discorde, si l'on eu juge par les commotions qui se succédèrent pendant longtemps. On comprend que l'empereur Kia-khing, en proie à une ter-
reur bien naturelle, mal renseigné sur les intrigues qui agitaient son vaste empire, ait surtout ressenti de Téloignement pour les étrangers dont ses prédécesseurs avaient notoirement eu à se plaindre. Dés 1805, on le voit en effet renouveler les édits de proscription contre la religion chrétienne ; et depuis lors, de nouvelles persécutions contre les missionnaires, et en général contre les étrangers, n*ont presque plus cessé d'attiser Tantipathie des nationaux contre des gens qu'on désignait commt^ fauteurs de tous les désordres. Pour un gouvernement, assis sur une base si peu solide, la fusion des croyances religieuses, l'extension du commerce étranger devaient infailliblement amener l'introduction et la propagation d'idées subversives de son système politique I
Ces dispositions de méfiance n'ont pas changé avec le règne de Taouk-wang, monté sur le trône en 1820. Fidèle à des doctrines, justifiables pour des conquérants que le régne de la force lie à des populations asservies, ce prince n'a pas cru devoir se départir un instant, jusqu'en 1842, des mesures d'éloignement systématique envers tout étranger, d'où dépendaient, à ses yeux, sa sécurité, le maintien et l'affermissement de sa race en Chine. C'est sous l'empire d'une telle susceptibilité que les bases du commerce maritime étranger,^ qu'on ne pouvait plus désormais repousser complètement, ont été arrêtées. On veilla à maintenir avec plus de riguiur les restrictions alors en usage, en même temps qu'on s'efforça d'égarer l'opinion publique, en flattant, en entretenant ses préjugés contre ce qu'on appelait dédaigneusement des barbares. Les tentatives commerciales de la compagnie des Indes, chaque jour plus impérieusement commandées par la nécessité, l'usage de l'opium dégénéré en abus, appelaient cependant de plus en plus l'attention et la sollicitude du gouvernement chinois. Un seul port, Canton, resta donc ouvert aux navirt s des nations lointaines. On maintint aux négociants barbares la permission d'élever quelques factoreries sur un point très-resserré de la ville, où ils auraient la latitude de résider seuls, sans leurs familles, pendant six mois de l'année, temps jugé nécessaire pour la vente et l'achat. La ville intérieure leur fut fermée, et on les obligea à se servir de compradores ou majordomes chinois. Les précautions ne s'arrêtèrent pas là. On fit arrêter leurs navires près de Whampoa, petite île à quatre lieues de Canton, et la police chinoise venait y exercer son esprit d'inquisition et d'espionnage, outre que ces navires étaient «entourés de bateaux mandarins et d'embarcations armées de la douane. Un corps de marchands (les hanistes) fut institué et chargé exclusivement de la souillure du contact étranger, (i'est par les mains de cette corporation, dont chaque navire admis à trafiquer devait avoir un membre pour intermédiaire, que passaient toutes les affaires et aussi la plus grande partie des bénéfices : le gouvernement ne paraissant préoccupé que du soin de prélever, pour son compte, des droits de port et de tonnage fort élevés.
§ni.
ORIGLNE ET HlSTORigiJE DE LA QUESTION ANGLO-CHINOISE.
Tant que dura le monopole de la compagnie des Indes , Tordre qui régnait dans toutes les transactions de cette compagnie, Tunité de vue des directeurs et Tespéce de discipline à laquelle le commerce était assujetti, la crainte de compromettre ses intérêts en Chine, tout concourut à maintenir la bonne harmonie avec les autorités locales, aux exigences , aux prétentions desquelles on se pliait d'assez bonne grâce. Mais quand le privilège de la compagnie expira, quand le commerce libre accourut, avec son avidité turbulente, envahir un marché considéré jusqu'alors comme une source de si grands bénéfices, la spéculation, celle sur Topium surtout, sortit des limites qui lui étaient assignées, et prit une extension prodigieuse. Ainsi, pour en donner une idée, l'importation en Chine de ce produit, qui ne s'élevait en 1805 qu'à 2,131 caisses, représentant une valeur d'environ { millions de francs, atteignait en 185 > 44,000 caisses, c'est-à-dire une somme de prés de M :> millions. Comme c'est, d'une part,raccroissement énorme dans la consommation, de cette drogue pernicieuse pour la santé, et, de l'autre, les modifications apportées dans les transactions par la liberté du commerce qui ont conduit de nouveaux spéculateurs anglais sur le marché de Canton, où n'avaient apparu jusqu'alors que des agents de la compagnie des Indes ; comme ce sont, dis-je, ces deux faits corrélatifs qui ont amené la crise dont l'issue présage au monde entier l'avènement d'une phase nouvelle dans son existence, nous croyons utile d'en reproduire les principaux incidents, et de tracer ici une relation succincte des négociations suivies d'actes de résistance et d'hostilité, couronnées en juillet 1842 par un traité solennel, sinon bien sincèrement conclu et fidèlement exécuté. Outre que cet événement est le résultat d'une politique européenne qui remonte à l'ambassade du lord Macartney en 1795, c'est également l'acte le plus significatif pour nous initier à la connaissance des rouages gouvernementaux de la Chine, de l'esprit de duplicité et d'insigne fourberie de ses agents officiels, de rétat de barbarie et d'ignorance des populations, de l'infériorité enfin de sa puissance militaire et maritime.
Lorsqu'on voit une nation comme l'Angleterre ayant avec la Chine un commerce annuel de ^00 millions, commerce qui lui fournit, entre autres, le thé, article aujourd'hui de première nécessité chez elle, et qui rapporte à l'État 8» millions, environ le sixième du produit général de ses douanes, et qui, en outre, laisse près de 100 millions à la compagnie des Indes ; lorsqu'on voit, dis-je, une telle nation menacée de perdre un marché aussi avantageux, on peut prédire qu'elle cherchera, par tous les moyens, à échapper à un tel malheur, qui serait le commencement de sa ruine. D'un autre côté, un gouvernement qui a érigé en principe social la haine des étrangers, qui se voit insensiblement inondé d'un produit dont la proscription ne semble avoir servi qu'à accroître la contrebande, et à faire sortir du pays au moins 150 millions par an de numéraire, en même temps qu'il exerce une funeste influence sur la population, en la rendant peu à peu impropre au travail, manquerait à son devoir le plus sacré s'il ne cherchait à
résister à l'envahissement d*un tel mal. Alors se succèdent rapidement tous ces décrets impériaux contre le commerce d'opium, tous ces édits contre les étrangers, que l*improbité des fonctionnaires chinois a rendus bien souvent illusoires.
C'est à l'abri d'une petite lie déserte appelée Lintin, située dans les eaux extérieures de la rivière de Canton, et hors de la portée des forts qui défendent l'entrée de la rivière, que stationnaient depuis plusieurs années cinq ou six navires d'un fort tonnage, qui servaient d'entrepôt au commerce d'opium. C'est là que de petits bateaux européens, de nombreuses jonques chinoises venaient, à la vue des bateaux mandarins placés en surveillance, et souvent de connivence avec leurs commandants, prendre leur chargement d'opium. Chaque année des ordres sévères arrivaient de Péking à Canton pour chasser ces navires entrepôts, sans qu'il y eût eu, jusqu'en 18311, un commencement d'exécution. Cependant la cour de Péking commençait à s'impatienter ; exaspérée à la fin, en apprenant la vérité sur l'accroissement du commerce d'opium, elle se décida à envoyer à Canton, au mois de mars 1859, Lin, gouverneur d'une province, avec les pouvoirs d'un commissaire impérial, pour régler cette affaire.
Le gouvernement chinois avait hésité longtemps sur les mesur^ Â prendre. De nombreux rapports avaient été provoqués à cet égard de la part des principaux personnages de l'empire : l'un d'eux, daté de 1856, émané du vice-président de la cour des sacrifices^ démontrait la nécessiié de légaliser le commerce d'opium, dont la suspension totale paraissait impossible, afin. surtout d'arrêter l'exportation de l'or, conséquence naturelle d'un commerce de contrebande. L'étabÙssement de certains droits d'importation élevés devait remédier en partie au mal, en enrichissant le Trésor, si surtout on prescrivait qu'à l'avenir ce commerce n'aurait lieu qu'à titre d'échange contre des produits du sol chinois. Les autorités particulières de Canton, consultées, se rangèrent à cet avis. Un autre mémoire, d'un membre du département des cérémonies religieuses^ entreprit la réfutation de ce projet, par des considérations parfaitement justes, mais en désaccord complet avec les faits. Après avoir exagéré la puissance de l'empire à rexiérieur et à l'intérieur, il signalait les funestes effets de l'opium, et concluait à la stricte et sévère application des lois. Postérieurement, le fameux Ke skeUy allié de la famille impériale, et qui plus tard jouera un rôle important dans ces négociations, produit aussi un mémoire dans lequel il expose son plan, qui est de fermer avec soin, pendant quelques années, la Chine au commerce étranger. « Il « espère ainsi forcer le vice à s'amender, à se convertir, tandis que vouloir « l'extirper par la violence, c'est vouloir inonder de sang tout l'empire, et soule- « ver, dans certaines provinces, des mécontents qui, s'unissant aux étrangers, « pourraient compromettre la sécurité du céleste empire. »
Après bien des alternatives de tolérance et de mesures rigoureuses, le parti d'une prompte répression prévalut dans les conseils de l'empereur, et Lin Tsihtseun, précédé d'un édit qui l'investissait de pouvoirs pour la conduite de cette affaire f et pour cùuper le mal dans sa racine, apparut à Canton le 10 mars 1839. Les Anglais étaient, depuis quelque temps, inquiets sur leurs intérêts commerciaux : tout annonçait que la tempête était au moment d'éclater. Déjà, à la fin de I837,.le capitaine Elliot, surintendant du commerce anglais dans ces parages, avait amené son pavillon, qui ne flottait que depuis huit mois à Canton, parce que le gouverneur de la province avait refusé de recevoir ses communications officielles. Plus tard, le pavillon anglais reparut à Canton, mais ce ne fut que pour
donner de nouveaux sujets de plainte aux adversaires du commerce d'opium, malgré les avertissements du surintendant qui, dans ses circulaires aux négociants anglais, s*empressait, à la fin de 1858, de désavouer, au nom de son gouvernement, des tentatives de contrebande qui compromettaient, disait-il, tout autre genre de commerce, déclarant qu*en cas de conOscation de navires chargés d*opium, toute résistance ou violence de la part de ces négociants envers les autorités chinoises serait punie avec toute la rigueur des lois nationales. Lûrs donc que le gouverneur de Canton signifia au capitaine Ëlliot le nouvel édit de l'empereur, et les développements dont il avait cm devoir l'accompagner, l'agent anglais, s'en référant à sa circulaire du 18 décembre, déclarait de nouveau que son gouvernement n'interviendrait pas pour protéger les propriétés des négociants anglais qui continueraient à se livrer à ce funeste trafic.
En supposant même que les paroles d'£lliot fussent l'expression sincère des sentiments et de la politique du cabinet anglais, celui-ci était débordé par les exigences et la cupidité de la classe de commercans anglais en Chine, qu'on retrouve ailleurs dans toutes les crises avec le même caractère d'exigences implacables. Là , en effet, comme sur une foule d'autres points, un besoin impérieux, une force d'autant plus irrésistible qu'elle semble pour l'Angleterre une condition d'existence, surexcitait une fièvre d'ambition commerciale , chaque jour plus violente, depuis que l'exploitation d'un momie nouveau promettait de devenir le prix d'efforts persévérants. Lors donc que Lin parut à Canton, bien qu'un langage pacifique fût dans la bouche et peut-être dans le cœur du représentant anglais, il était évident que de graves hostilités allaient éc'ater entre la Chine et une portion considérable des commerçants anglais qu'irritait toute idée de transnclion, et habitués, dans de pareilles questions, à forcer la main à leur gouvernement. La conduite énergique de Lin hâta l'explosion. Huit jours après son arrivée, il publia une proclamation qui donna tout de suite la mesure de sa volonté. C'était la première fois que la menace était aussi directe, aussi formelle. Dans ce manifeste^ il somma les étrangers de livrer aux officiers de l'empire tout l'opium qu'ils avaient en leur possession, et de signer en outre un engagement par lequel ils s'obligeaient à défendre à leurs navires d'apporter cette marchandise en Chine, sous peine de voir leur chargement confisqué et l'équipage mis à mort. A l'appui de cette proclamation, on défendit aux étrangers de quitter Canton pour descendre à Macao, tant que durerait le séjour du commissaire impérial, et jusqu'à conclusion dé Taflaire de l'opium. Lin voulait ainsi les retenir en otages et les empêcher de se rendre à Lin tin où se trouvait entreposé la plus grande partie des cai^aisons d'opium. Le capitaine Elliot, accouru de Macao pour conjurer le danger, s'assura bientôt par lui-même qu'il n'y avait plus à compter sur la modération du gouvernement chinois. Quelques, actes d'une justice un peu prompte l'engagèrent à réunir tous les étrangers, et â leur recQnmiander de résister avec calme aux mesures d'intimidation employées à leur égard. Lin alla plus loin : les domestiques chinois reçurent l'ordre de quitter les factoreries, et il fut défendu aux habitants de vendre aux étrangers des provisions, de quelque nature qu'elles fussent. Deux jours après, les Chinois s'emparaient de toutes les embarcations étrangères : deux cents négociants, et avec eux le surintendant anglais et le consul américain, furent dés lors prisonniers à Canton, ce qui était le commencement d'exécution du plan de Lin.
Celui-ci, en effet, somma immédiatement de nouveau les étrangers de livrer l'opium. Ëlliot, sentant que l'obéissance était devenue une nécessité, adressa à son
tour le lendemain 27 mars, à ses compatriotes, une circulaire dans laquelle il les invitait à remettre par son intermédiaire, au gouvernement chinois, tout Topium qu'ils avaient en leur possession, se rendant sans réserve^ et de la manière la plus absolue, responsable lui-même et au nom du gouvernement britannique, envers tous les sujets de Sa Majesté, et envers chacun d*euœ, pour la livraison de tout l'opium, propriété anglaise, La parole de M. Elliot couvrant tous les négociants de sa nation, ceux-ci s'étaient empressés, sous Tempire d'une panique assez justifiable, de faire connaître au commissaire impérial leur résolution de se conformer à ses ordres, et s'étaient solennellement engagés à ne plus faire le commerce d'opium et à renoncer à toute tentative pour l'introduire en Chine. Bientôt après, 20,258 caisses d'opium furent livrées à Lin, lequel les fit vider dans une immense fosse et mêler avec de la chaux vive en sa présence. Vin ce jour fut consumée une valeur de 42 à 15 millions de francs de propriété anglaise. A ce prix les étrangers furent rendus d la liberté. Peu à peu ou se relâcha de la rigueur déployée contre eux : on leur rendit leurs domestiques, et M. Elliot, qui, du reste, n'avait paâ voulu quitter Canton avant que le dernier de ses compatriotes s'en fût éloigné, enjoignit dans une nouvelle circulaire, à tous navires anglais, de ne pas s'approcher de ce port, et de suspendre toute relation avec la nation chinoise, jusqu'à réception d'ordres ultérieurs du gouvernement anglais. Il annonça en outre pubiquenlent le 25 mai qu'il quitterait Canton, ce qu'il fit après avoir reçu une adresse des marchands anglais, r.endant compte au ministre des affaires étrangères des événements qui venaient d'avoir lieu, et demandant pour le commerce anglais en Chine la protection énergique du gouvernement.
Quant à Lin, il ne larda pas à recevoir des témoignages de satisfaction de sa cour pour l'énergie et la fermeté qu'il avait montrées pendant tout le temps que dura cette démonstration : il fut nommé gouverneur des deux provinces Cheekeang et Keang-lee, poste le plus important de Tempirc après celui qui renferme dans sa circonscription la ville impériale de Péking. Le danger passé, l'attention des commerçants anglais se porta bientôt sur les immenses pertes qui devaient résulter pour eux de la livraison de l'opium ; l'inquiétude de l'avenir se mêlait aussi aux préoccupations du présent. Quand on vît les navires anglais s'entasser dans la rivière de Canton ; quand des masses énormes de marchandises, arrivant de tous les points de l'empire britannique et cherchant des débouchés, furent arrêtées par les dispositions du capitaine Elliot, on commença à bldmer le surintendant, et à l'accuser d'avoir faibli dans une situation moins critique qu'on ne l'avait arlilicieusement insinué ; on lui reprocha d'avoir pris des mesures qu'on venait tout récemment d'adopter d'un commun accord : on nia (juil eût le pouvoir et le droit d^arréter le commerce anglais dans son essor. Cependant plus tard, comme Lin, dans un document postérieur à la livraison de Topium, donnait à entendre qu'il n'était pas éloigné, par condescendance, de permettre la reprise des affaires, les négociants, même ceux qui doutaient de retendue des pouvoirs du capitaine Elliot, repoussèrent les ouvertures du commissaire impérial. Ce qui compliquait encore la situation, c'est que les négociants américains, nullement disposés à épouser plus longtemps la querelle des Anglais, étaient retournés à Canton sur l'invitation des autorités chinoises, et y faisaient des affaires d'autant plus brillantes qu'ils étaient débarrassés de toute concurrence. Une polémique acerbe ne tarda pas à s'élever entre les nationaux des deux peuples.
Sur ces entrefaites, la mort d un Chinois,, tué dans une querelle dé mate» lots, amena de nouvelles difficultés. M . Elliot ayant refusé de livrer le meur^ trier, et s'étant borné à le faire juger et condamner à une peine minime par un tribunal extraordinaire, convoqué à cet effet, le gouvernement de Canton > mettant en usage un moyen employé déjà précédemment avec assez de succès, essaya de réduire par la famine les Anglais, soit qu'ils restassent à Macao, soit qu'ils fussent à bord de leurs navires. Ne voulant pas compromettre les autorités portugaises de Macao, dont les privilèges ne pouvaient s'étendre jusqu'à effacer dans la ville de Macao la souveraineté de la Chine, M. Elliot se résigna à faire exécuter à la hâte l'embarquement de la communauté anglaise. A cette époque, il n'y avait pas un seul navire de guerre anglais dans les eaux de la r>iére de Canton. Ce ne fut que quelques jours après cet incident que le surintendant^ profitant de l'arrivée de la corvette la Volage ^ se mit à la tête d'une petite flottOle pour se procurer par la force, sur quelques points de la côte, des moyens de subsistance qu'on refusait à ses prières. Après avoir tenté de sortir de cette position difficile par une série d'actes, les uns irréguliers, comme la déclaration d'un blocus, sans nulle autorisation de son gouvernement; les autres, de transactions impraticables, M. Elliot annonça à ses compatriotes que, les conventions ayant été violées parles autorités chinoises, il était urgent que tous les navires anglais se missent de nouveau à l'abri des attaques. Les négociations firent place alors à des hostilités ouvertes. Le 5 novembre, on vit la flotte chinoise, composée de vingt-neuf jonques de guerre, se diriger contre deux navires anglais, lesquels, sur le refus d'une explica^^ tion, engagèrent un combat, et, au bout d'une heure, coulèrent bas ou dispersèrent ces misérables jonques, avec une perte de quatre à cinq cents hommes. A la suite de cette affaire, les Anglais qui étaient retournés à Macao, furent obligés de se rembarquer avec leurs familles. On craignait avec raison que Lin cherchât à venger la défaite de sa flotte par une attaque sur Macao ou par la famine, qu'il pouvait déchaîner à son gré sur la population. Pendant ce temps, un commerce de transbordement s'établissait au grand profit des Américains. Faisant l'office de neutres, ils aidaient les Anglais, un peu dépités, à se défaire de leurs ri^ ches cargaisons, retenues depuis plusieurs mois en dehors du bogue {boca}, point où la rivière de Canton (1) se resserré à 20 ou 25 lieues de la ville, en regard et à 8 ou 10 lieues de Macao, situé au S.-O., et de Houng-kong au S.-E. (ces deux derniers points étant distants l'un de l'autre d'environ 10 lieues). M. Elliot es^ saya en vain de modifier cette situation étrange, qui faisait passer entre les mains d'une nation rivale les bénéfices d'un commerce dont jusque-là ses com^ patriotes avaient eu, pour ainsi dire, le monopole. Vers le milieu de décembre, il adressa une requête au commissaire impérial, afin d'obtenir de lui que les An^ glais pussent retourner à Macao avec leurs familles, et que, provisoirement, le commerce reprît son cours habituel. Cette démarche n'eut aucun succès. Loin de se relâcher de sa sévérité, Lin multiplia, au contraire, les édits contre le commerce anglais, et même contre l'importation des marchandises anglaises sous pavillon neutre ; ce qui n'empêcha pas, les Américains de continuer leur rôle lu^ cratif d'intermédiaires.
Au commencement de 1840, le commerce d'opium avait pris un accroissement
H) En dedans du boguej la rivière a de un à trois milles de larreur; devant Canton, sa largeur est à peine d*un quart de mille. Te bogue est défendu par deux forts.
considérable. Les capitaux que^^rinterruption du commerce légal rendait inaclif» S6 portaient avidement sur les seules transactions qui, quoique également prohibées, présentaient les meilleures chances de fortune. D'un autre côté, il advint en Chine ce qui arrive partout où il y a persécution : les populations recherchèrent l'opium avec plus d'ardeur que jamais; les prix élevés obtenus sur toute la côte enlevèrent de cet empire plus d'argent qu'il n'en était jamais sorti pour l'achat de cet article. Lin op])Osait bien une résistance opiniâtre ; mais ses moyens étaient insuffisants pour dompter et réduire une âpreté commerciale habile à saisir tous les moyens de trafiquer, et presque toujours aidée par des intelligences secrètes avec les habitants. Il était évident que, dans cette lutte, le désavantage devait être pour le gouvernement chinois, qui n'avait que de rares exceptions de probité et d'inflexibilité à opposer à la ténacité des étrangers et à des habitudes cn^ racinées chez ses nationaux. Tout ce qu'il put entreprendre pour chasser les Anglais de Macao n'aboutit qu'à des vexations sans nulle efficacité pour la solution de l'affaire importante.
Vers le mois de mars, arriva indirectement la première nouvelle du refus du gouvernement anglais de faire honneur aux traites émises par le capitaine Ëlliot pour le payement de J'opium livré entre ses mains par les négociants anglais. Comme il est facile de le comprendre, elle produisit une sensation profonde sur toute la colonie commerciale. Dos récriminations violentes éclatèrent contre le cabinet de Londres et contre le surintendant. Le protêt des lettres de change n'était pas seulement la certitude d • la perte présente : il alarmait aussi sur les résultats ultérieurs d'un différend qui menaçait de rompre toute relation entre l'Angleterre et la Chine. Privée du commerce avec la Chine, l'Inde allait perdre son plus important débouché, la navigation européenne les principaux articles qui forment ses retours. IN 'est-ce pas la Chine qui consommait presque exclusivement les deux principaux produits de l'Hindoustan, l'opium et le coton? Or, avec ces deux articles, on payait le thé, la soie, la rhubarbe, les gommes et d'autres riches produits qui composent les cargaisons de retour. Quelle crise effrayante ne devait pas engendrer la suspension ou du moins les entraves apportées à une masse d'affaires dont l'importance ne s'élevait pas à moins de 400 millions par au ! De plus en plus abusés par leur oi^eil et leur j^norance, les Chinois trio^iphaient de ces embarras. Ils refusaient de croire à des démonstrations plus énergiques que celles qu'ils se vantaient d'avoir repoussées ; ils ne pouvaient concevoir surtout que la déclaration du blocus d'une partie de leurs côtes par le gouvernement anglais engageât toute autre nation commerçante, et que les convenances ou les griefs d'un cabinet eussent le droit de paralyser les opérations de tout autre peuple, considéré jusque-là comme concurrent.
Toute illusion, toute incertitude cessèrent bientôt : on apprit positivement qu'une expédition anglaise allait arriver de Calcutta et de Bombay sur la côte de Chine, qui serait indubitablement bloquée. C'était véritablement quelque chose de très-hardi, et qui conomande une certaine admiration, que cette résolution de la part du ministère anglais d'affronter courageusement les chances incertaines d'une expédition si éloignée de ses établissements, lorsque déjà les opérations de lord Keane dans l'Afghanistan exigeaient tant de sacrifices, et que la question si épineuse de la Syrie pouvait amener un conflit en Europe I On est vivement impressionné à l'aspect de cette conduite imposante d'un cabinet qui a le sentiment profond de ses devoirs et de sa dignité, en même temps qu'on reste confus et
humilié du rôle que la France a joué dans de telles circoustauces. Elle, jadis si fièref si susceptible, osait à peine mettre la main sur la garde de son épée ; le cœur lui manquait pour la sortir du fourreau au moment le plus favorable, lorsque ses adversaires abusaient en quelque sorte de Taudace t Chez nos voisins, les nécessités du commerce poussaient le gouvernement à entreprendre presque audessus de ses forces, alors qu'en France les passions les plus déplorables étaient conjurées pour faire reculer le pays en deçà des légiUmes exigences de nobles instincts, peut-être même d'une saine poli tique^ Singulier et triste rapprochement I La première partie de Texpédition anglaise, préparée depuis quatre mois à Calcutta, à Bombay et dans les autres ports de Tlnde, et forte de vingt-neuf voiles, dont un vaisseau de ligne et trois grands bateaux à vapeur, avec 10,000 hommes de troupes de débarquement, arriva a Macao, le 20 juin, sous les ordres du commodore sir Gordon Bremer. La seconde division, sortie des ports de la Grande- Bretagne et des établissements anglais du Gap, avait été retardée dans sa marche par In mort de l'amiral Maitland, destiné à prendre le commandement en chef de l'expédition. L'amiral £lliot, parent du surintendant du même nom, alors en Chine, et commandant de la station du Cap, fut appelé à succéder à l'amiral Maitland. Il apportait à l'expédition principale un renfort de plus de 4,000 hommes de troupes européennes ; mais il n'arriva au bogue que le 28 juin , lorsque Georges Bremer en était déjà parti. Le surlendemain de son arrivée, celui-ci annonça officiellement l'établissement du blocus de la rivière de Canton ; laissant quatre ou cinq bâtiments pour le faire observer, il continua immédiatement sa route vers le nord, avec le reste de sa division. En arrivant à Macao, quatre jours après le départ du commodore, l'amiral Elliot approuva toutes ces dispositions, et, prenant à son bord le surintendant, il fit voile, avec tous les bâtiments qui l'accompagnaient, vers Chusan (ïcheou), où s'était dirigé le commodore. Le plan était d'attaquer ce lieu, plus accessible et moins peuplé qu'une grande ville comme Canton, qu'il suffisait de tenir bloquée.
L'fle de Chumn, la plus considérable d'un groupe d'îles renfermant environ 60,000 habitants, gens pauvres, sans autre industrie que la culture du riz et la fabrication d'une boisson fermentée extraile de cette plante, avait été désignée depuis longtemps comme point d'une certaine importance, par un ancien chargé d'affaires de la compagnie dés Indes à Canton. Cette île, située par le 51*^ de latilude, a neuf lieues de longueur sur six de large, et compte une population de .""i à 6,000 âmes. Elle est séparée de la province de Che-kiang par un canal d'environ cmq lieues peu dislanl de l'embouchure du grand fleuve Jaune. Les Anglais y avaient déjà fait jadis le commerce, ainsi qu'à Ning-po, grande et importante ville bâtie sur le continent, en face de Chusan, et à l'embouchure d'un beau ïleuve. Le grand canal, la principale communication entre le nord et le midi de l'empire, vient déboucher dans ce fleuve sous les murs de Ning-po qui, grâce à cette circonstance, est peut-être le plus vaste entrepôt de toute la Chine. L'attaque de Chusan était donc, comme début de la guerre, un excellent plan d'opérations : on savait y trouver un vaste port, abrité contre tous les vents, et un bon mouillage pour plusieurs centaines de vaisseaux, quoique le fond soit, dans certaines parties, assez mauvais, semé qu'il est de récifs à pic ou ayant trop de profondeur. Quoi qu'il en soit, il n'était pas douteux qu'une fois maître de ce point, on exercerait une immense influence sur le gouvernement chinois, dont le siège était éloigné pourtant do plus de trois cents lieues.
ÙO
Le -4 juillet, G. Bremor, qui n'avait pas encore été rejoint par Famiral EUiot, «ntrait avec son avant-garde dans le port de Ghusan. Les Chinois, qui n'avaient pris aucune mesure pour l'arrêter, ne Tempêchèrent pas davantage de choisir son mouillage, et même de manœuvrer à t^rre afin de s'établir convenablement. Le Commodore s'empressa d'envoyer à l'unique autorité, militaire et maritime, qui commandait dans l'Ile une garnison de 5 à 4,000 hommes de troupes et quelques jonques de guerre, une sommation pour qu'il eût à faire sa soumission. Il fut répondu qu'on ne pouvait pas se rendre sans avoir fait au moins un semblant de résistance. On décida en conséquence pour le lendemain un simulacre d'attaque. I^a côte était défendue par vingt-quatre pièces de canon du plus mince calibre, et dans le plus mauvais état; sur le bord de l'eau, on avait formé, avec des barques échouées et remplies de sacs à terre, une sorte de rempart derrière lequel paraissaient des soldats chinois, le carquois sur le dos et l'arc à la main ; des étendards et drapeaui de toutes les formes, de toutes les couleurs, représentant des animaux hideux, et ces êtres fantastiques, créés par la bizarre imagination des Chinois, étaient élevés sur les jonques , sur les tours, sur les remparts, comme pour effrayer les assaillants. A la vue des Anglais, ils se mirent à battre leurs tambours, leurs tam-tams avec fureur, poussant des cris affreux, et agitant dans l'air leurs drapeaux. Ce tintamarre ayant été pris pour le signal des hostilités, le Wellesliy leur envoya un coup de canon : les jonques et les batteries de terre répondirent par une décharge générale ; mais il paraît que ce fut la seule. La division anglaise ouvrit alors son feu, qu'elle cessa au bout de quelques minutes, voyant qu'on ne lui répondait pas. En effet, les Chinois s'étaient enfuis à toutes jambes, laissant la plupart de leurs canons crevés après un seul coup, ou détachés de leurs afTùls vermoulus. Le débarquement s'opéra immédiatement, sans la moindre résistance.
La capitale de l'ile, Ting-haî-hin, ne possédant que des moyens de défense analogues, simulés néanmoins assez longtemps pour permettre aux habitants de sortir de son enceinte, les troupes anglaises s'en rendirent maîtresses tout aussi facilement ; seulement ils la trouvèrent vide lorsqu'ils y pénétrèrent. Le drapeau anglais fut aussitôt arboré sur les murs, et alors commencèrent des scènes de déprédation et d'ivrognerie, qu'explique le mode de recnitement des armées anglaises, et que les proclamations du chef de l'expédition ne parvinrent pas toujours à réprimer.
Quelques jours après, l'amiral Elliot entrait dans le port de Ghusan, et prenait enfin le commandement réel de l'expédition. Sur sa route, il avait essayé de parlementer avec les autorités d'Amoy, ville de la cote, mais son envoyé avait été reçu â/îoups de canon. A Ning-po, l'amiral avait été plus heureux : ses officiers avaient été reçus très-poliment par les mandarins; toutefois ceux-ci avaient refusé la dangereuse mission d'envoyer à la cour de Péking le manifeste du gouvernement anglais. En attendant, cette ville, ainsi que les embouchures dufleuve Jaune, avaient été mis en état, de blocus; ce qui n'empêchait pas les Chinois de vendre des vivres frais et d'entretenir les meilleurs rapports avec les bâtiments chargés de les tenir bloqués. Quant au commissaire Lin, son attitude à Canton était plusfiére que jamais : dans ses proclamations ou mémoires, il s'attribuait emphatiquement la gloire d'avoir éloigné le gros de la flotte anglaise; il promettait des récompenses aux soldats et aux gens du peuple qui détruiraient dés navires étrangers ou qui tueraient ées soldats anglais, et, comme complément de ses bravades, mélange d'astuce et
de naïveté, il ordonnait quelques armements insignifiants, depuis que l'escacfre était partie.
Âpres vingt-quatre jours passés à Ghusan, employés à y mettre la garnison à l'abri de la disette et de toute tentative d'agression, et à déterminer un très-petit nombre d'habitants à rentrer dans leurs maisons dévastées, Tamiral Elliot mit a la voile le 30 juillet avec sa flotte, composée de cinq bâtiments de guerre, d'un bateau à vapeur et de deux navires de transport, se dirigeant vers le golfe de Pe-che-li, aux embouchures du fleu\'e Pé-ho, sur lequel est bdftie, ^ une distance assez considérable de ta mer, la ville de Pétdng. Le 11 août, le surlendemain de l'arrivée de cette flotte au fond du golfe, le capitaine Elliot se présente à la barre du fleuve, suivi de toutes les embarcations armées des bâtiments de l'escadre, portant pavillon parlementaire. C'était la première fois qu'une ambassade de cette nature, plus faite pour imposer le respect que manifestant l'intention d'en témoigner à la cour impériale, s'avançait si prés de Péking. L'^attitude calme, imposante de cette flotte, expression énergique des besoins de l'industrie du dixneuvième siècle, contrastait majestueusement avec cette autre obstination passive, dépourvue de grandeur, d'un gouvernement qui s'est fait une loi immuable de son culte du passé, au lieu de porter toute ^sa ferveur vers l'avenir.
Toute la flottille du capitaine Elliot, secondée par le bateau à vapeur, apré» avoir passé la barre sans difflcuUé, continua à remonter le fleuve. Un peuple inmiense) mû par un vif sentiment de curiosité, couvrait les rives et les hauteur» environnantes : le steamer surtout semblait frapper d une terreur superstitieuse l'imagination de la foule. Lorsque les embarcations anglaises furent arrivées jus* qu'à la hauteur des misérables fortifications qui sont censées défendre l'entrée de la rivière, un bateau de mandarin se détacha de la terre, et vint recevmr une lettre adressée par l'amiral Elliot au gouvernement chinois. Les Anglais retournérent ensuite à leurs bords aussi pacifiquement qu'ils étaient venus. Après les six jours indiqués par l'amiral pour obtenir une réponse, l'empereur ayant demandé un nouveau délai de vingt jours, pendant lequel les Anglais furent largement pourvus de vivres et de viande, on vit arriver, à l'époque fixée, un messager im> périal, lequel annonça qu'il serait donné satisfaction. En effet, trois jours après, le 30 août, le capitaine Elliot eut à terre une entrevue avec Ke-shen, mandarin de première classe, Fun des grands personnages de l'empire, allié â la famille même de l'empereur. Dès lors les négociations prirent un «ours régulier, et se poursuivirent pendant quinze jours sans interruption. Etant tombé d'accord pour achever de traiter l'affaire à €anton, l'amiral reprît la mer. A Ghusan, il trouva la garnison de l'île dans un état alarmant, la population persistait à ne pas vouloir rentrer dans la ville, et les troupes, déjà en quelque sorte affamées, se trouvaient dépourvues d'effets nécessaires à l'entrée de la mauvaise saison. L'état sanitaire était loin aussi d'être satisfaisant : les maladies commençaient à sévir avec assez d'intensité.