LES ÉLECTIONS POUR L ASSEMBLÉE NATIONALE
Le gouvernement républicain provisoire, dont Yuan Che Kai assume la direction depuis la retraite de la dynastie, doit prendre fin quand l'Assemblée nationale, comprenant Chambre haute et Chambre basse, aura voté une constitution et désigné un président de la République définitif.
Les décrets présidentiels, qui réglementent la constitution de ce premier Parlement de la République chinoise définitivement établie, ont paru le 10 août 1912 et les élections ont été fixées: pour les assemblées provinciales qui éliront les sénateurs, élections préliminaires le IG décembre, élections principales le 16 janvier; pour la Chambre des députés, élections préliminaires le 20 décembre, élections
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principales le 20 janvier ; pour le Sénat par les assemblées provinciales le 10 janvier 1913, par les dépendances le 20, par les institutions centrales le 10 février, par les Chinois du dehors le 10 février. Certains endroits ont obtenu des délais, mais qui ne dépassent pas 26 jours.
Le ministre de l'Intérieur a désigné un bureau préparatoire des affaires de l'Assemblée et des contrôleurs des élections pour assurer la régularité de ces opérations importantes.
Le décret présidentiel du 9 janvier annonce :
1<* Que tous les membres des Assemblées provinciales se réuniront dans les capitales de leurs provinces respectives et que, dès l'arrivée des deux tiers du nombre total, on devra procéder à l'ouverture des assemblées et le lendemain à l'élection des sénateurs ;
2'' Que tous les représentants et sénateurs élus n'ont qu'à se réunir à Péking pour la troisième lune, c'est-à-dire pour le mois de mars et que, dès l'arrivée de plus de la moitié des membres de chaque Chambre, l'inauguration des deux Chambres du Parlement aura lieu en même temps. Il n'est pas indiqué de date fixe.
Tels sont les règlements concernant les époques et les formes de l'opération d'où dépend l'installation du gouvernement décisif et stable de la Chine.
Quant au fond, il faut distinguer la manière
dont révénement était prévu de celle dont il s'est accompli en réalité.
La Chine doit constituer deux assemblées parlementaires : un Sénat (Tsan i yuan) et une Chambre de3 députés (Tchong i yuan).
Pour le Sénat, il est nommé par les assemblées provinciales au deuxième degré.
Chaque province doit élire 10 députés, soit 220 pour les 22 provinces ; la Mongolie en nomme 27, le Tibet 10, le Tsinghai 3, l'Association centrale de l'éducation 8, et les Chinois résidant à l'étrarfger 6. Ce Sénat comprend ainsi en tout 274 membres.
On est élu avec un tiers des suffrages présents, mais les électeurs provinciaux ne peuvent commencer le vote s'ils sont moins des deux tiers de leur nombre total. On fait autant de tours qu'il est nécessaire pour atteindre le résultat; et on désigne par le même procédé autant de sénateurs supplémentaires que des sénateurs en titre. Les conseillers votants doivent désigner la moitié des élus en dehors de leur groupe. Pour l'autre moitié, ils peuvent choisir parmi eux. Les sénateurs sont élus pour six ans, renouvelables par tiers tous les deux ans.
Quant aux députés, ils ne sont pas nommés
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non plus au premier degré, mais par des commissaires déjà élus par les hommes de plus de 21 ans ayant 2 ans de séjour au moins dans la localité, et remplissant une des quatre conditions suivantes : payer 2 piastres d'argent d'impôt (5 francs), ou posséder plus de 500 dollars d'immeubles (1.250 francs) ou avoir terminé leurs études primaires, ou avoir des connaissances assimilables à celles que comporte le certificat d'études primaires.
On ne peut être élu que si on a 25 ans, et si on connaît le chinois, quand il s'agit des pays rattachés, comme la Mongolie et le Tibet.
Mais n'ont pu participer aux opérations, ni comme électeurs, ni comnï^ élus : les condamnés privés de leurs droits civiques, les banqueroutiers frauduleux, les fous, les fumeurs d'opium, les illettrés, les militaires de terre et de mer, les fonctionnaires de toutes espèces : administrateurs, juges assesseurs, agents de police, les ministres des cultes taoïste, bouddhiste, musulman, catholique, protestant. De plus, les maîtres d'école, ou les élèves, ne peuvent être candidats.
Chaque province est divisée en cantons d'une ou plusieurs sous-préfectures. L'unité de circonscription n'est point la sous-préfecture, traditionnelle unité d'administration; il y a des salles de vote réparties dans les sous-préfectures.
Autant de 800.000 habitants, autant de députés dans une province avec un minimum toutefois de 10, même si la province ne compte pas 8 millions d'habitants ; dans chaque unité de vote qu'est le canton, on commence par nommer 50 fois plus de commissaires, pour élire les députés, qu'on ne doit désigner de députés finalement; le bulletin de vote ne comporte jamais qu'un seul nom ; le député peut être choisi en dehors des commissaires.
L'électeur doit se rendre en personne à la salle de vote et signer sur le registre de vote ; on ne peut voter par procuration. Les commissaires sont indemnisés pour les frais de voyage au canton, selon la distance.
Voici le nombre des députés à élire dans chaque province :
Tcheli . . .
Nganhoei
Kiangsou . .
Hounan .
Kiangsi . . .
Houpei .
Seutchouan .
Foukien .
Tchekiang .
Yunnan .
Ghantong . .
Ghensi .
Honan . . .
Koangsi .
Koangtong
Moukden
Chansi . . .
Kansou .
Koeitcheo
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Heilong Kiang \ Kirin ... | 10 Sinkiang . . ]
Soit au total 556.
Il faut ajouter les 27 de Mongolie, 10 du Tibet et 3 du Tsinghai. Soit en tout 596 députés.
Ils sont élus pour trois ans.
On ne peut être à la fois sénateur et député. Les sessions parlementaires s'ouvriront en même temps dans les deux Chambres et seront de 4 mois, mais pourront être prolongées.
Jusqu'à ce que le congrès de deux Chambres ait voté une constitution, la loi provisoire qui a réglé le pouvoir de l'assemblée précédente sera appliquée.
En cas de contestation sur les noms, 10 déclarations positives dans les trois jours contre une validité obligent à procéder à un second vote pour les élections primaires.
Outre les noms des élus, les cartes de vote doivent porter le lieu d'origine de la famille.
On comprend que cela ait été, tout le long du gouvernement provisoire, la préoccupation constante de Yuan. Dès l'hiver de la révolution, du moment où il envoya par toutes les
provinces des « pacificateurs » qui n'étaient rien moins que les personnages les plus connus et les plus influents de leur propre pays, Yuan se préparait une clientèle; et le 15 décembre 1912, ce n'est pas sans amertume que son décret apprenait à la nation que des urnes avaient été enlevées, des bureaux de scrutin saccagés, des violences exercées, toutes sortes d'irrégularités tentées pour fausser le vote. Sans doute cela se passait dans les rares régions qui ne sont pas encore soumises à son influence ; mais il n'en proclamait pas moins le principe que les élections doivent organiser l'Assemblée, non réaliser les vues égoïstes d'un parti, répétant son ordre du 10 juillet au moment où la lutte violente des partis prolongeait plus d'un mois la crise ministérielle. Quoique pour la première fois reconnues dans un pays où n'étaient autorisées que les associations religieuses et économiques, les associations politiques furent loin de donner satisfaction à Yuan. Le jeu normal de l'institution nouvelle fut bouleversé par les partis ; c'était très différent des intrigues de cour dont Yuan connaissait le jeu de bascule. Le seul parti qui fût organisé, le parti républicain socialiste de Sunyatsen, le dérouta par ses violences triomphantes. Ce n'était pas la lutte des partis; c'était la manœuvre écrasante d'un parti sans adversaire expérimenté.
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Heureusement pour Yuan, il avait pris d'avance ses défenses contre de si bruyants succès. Certaines élections comme celle de Hankeo furent retardées. La bourgeoisie libérale, instruite et à Taise, qui prit corps autour de Yuan et servit sa politique par les traditionnelles manœuvres et les conciliabules secrets, s'alarma au premier moment et se découragea un instant des éclatantes annonces des adversaires Kouo Ming Tang ; mais Yuan eut le temps de préparer ses effets, et le triomphe des modérés dans le Kiangsou ranima les courages, faciles à abattre, de ses alliés et éteignit la jactance des arrogants triomphateurs. La politique de Yuan, temporisateur et réformiste, s'affirma peu à peu au-dessus de celle des socialistes révolutionnaires.
On ne peut pas parler de programme dans ces élections. Même les partisans de Sunyatsen n'ont point une idée très nette de ce que peut être l'esprit et le travail d'une assemblée parlementaire gouvernant le pays ; ils n'ont guère revendiqué jusqu'ici que des droits à se gouverner eux-mêmes localement, dans les provinces où ils ont triomphé comme dans le Kouangtong et le Hounan, et moins nettement dans le Yunnan et le Tchekiang. Les ligues de modérés qui s'opposent à ce parti avancé ne sont pas à proprement parler des partis. C'est le Konghotang, le Tongyitang et leMinchetang
qui se réclament de personnalités comme Yuan Ghe Kai, Liyuenhong, Liangtsitchao ; et ni les uns ni les autres n'ont un programme de gouvernement central très sensiblement différent de celui de l'ancien régime. Si Yuan a consenti à sanctionner le pouvoir des chefs de province, élus ou désignés en dehors de lui, il entend que le principe soit qu'ils sont à sa disposition ; de même pour la police et les finances locales aussi bien que pour les grands services comme les mines ou les chemins de fer. Parmi les idées sans cohésion émises au cours de ces élections, beaucoup sont loin d'être favorables aux étrangers et dénoncent une crise de nationalisme jaloux qui se manifeste par l'interdiction officielle de vendre des terrains aux étrangers, même autorisés à acheter, contre laquelle les consuls de France et d'Angleterre au Seutchoan ont déjà protesté. Le triomphe du parti nouveau ne serait pas du tout l'ouverture de la Chine, plus ou moins promise dans le « Joyeux manifeste aux nations » de Sunyatsen. La prétention suffisante de ceux qui ont vécu quelque temps à l'étranger, sans y avoir solidement étudié, ne permet pas de solutionner facilement les questions : ces jeunes gens ont l'esprit beaucoup moins équilibré que celui des hommes du gouverment réformiste dont Yuan est le meilleur type.
Pour ces élections il n'y eut ni partis ni pro-
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grammes. Il n'y eut pas non plus beaucoup de régularité. Tout d'abord les chiffres d'inscrits ont été très inférieurs à ceux que les conditions de vote laissaient prévoir. Une grande ville comme Shanghaï n'a eu que 51.042 électeurs; soit que les autorités aient eu trop peu de temps pour établir les listes dans un pays sans état civil, soit que les intéressés n'aient pas mis beaucoup d'empressement à déclarer leurs revenus, les chiffres établis furent inexacts. On s'est servi des listes de chambres de commerce où sont relevés les noms des commerçants patentés. Mais beaucoup de propriétaires à l'aise se sont tenus à l'écart : il a toujours été dangereux de passer pour riche, et les révolutionnaires, plus que personne, ont exercé des réquisitions abusives, sous prétexte de protection des biens et des fortunes. Après le scrutin, il y eut beaucoup de protestations contre le prolétariat intellectuel qui ne représente pas du tout la moyenne chinoise et a souvent été l'élément principal dans cette première expérience. L'indifférence, réelle ou voulue, a été très grande, en dépit des quelques manifestations et des urnes qui durent être protégées à la baïonnette.
Yuan a préparé et influencé les élections, mais les premières Chambres à qui furent remises les destinées du pays ne peuvent inspirer confiance qu'autant que Yuan reste au pou-
voir et les guide. C'est ce qu'il a fait dans la proportion où il a voulu s'en servir. Elles représentent un peu plus exactement le pays que les deux assemblées révolutionnaires de 1912, mais on peut assurer qu'elles ne peuvent avoir plus que leurs devancières le sens exact des limites de l'exécutif dans un gouvernement républicain. Le Parlement chinois ne peut être utile au pays qu'en tutelle, tout le temps de son apprentissage. C'est ce qui explique le rôle très peu important que Yuan lui a laissé, depuis l'ouverture de la session de printemps 1913.
LE GOUVERiNEMENT PROVISOIRE
On appelle gouvernement provisoire en Chine tout l'interrègne pendant lequel Yuan Ghe Kai assure la direction des affaires courantes de son pays^ sans mandat de la nation à proprement parler, et sans que les puissances étrangères aient reconnu son autorité : c'est le gouvernement de Yuan. Les députés et les sénateurs de la nation arrivés à Péking le 8 avril 1913 n'ont point montré grand'hâte de le faire cesser. Il dure encore en octobre.
Ses origines n'ont rien de républicain.
Depuis que, comme premier ministre de l'Empire écroulé, Yuan a été chargé, par décret impérial en date du 12 février 1912, « d'orga-
niser avec pleins pouvoirs un gouvernement républicain provisoire » , l'ancien gouvernement chinois a cessé d'exister, et pour les puissances étrangères qui n'ont plus accrédité leurs nouveaux représentants, et pour les provinces de l'Empire ; mais jusqu'à maintenant, ni les unes n'ont encore reconnu dans l'ensemble, ni les autres n'ont ratifié un nouveau gouvernement chinois établi d'une manière stable et définitive. Les puissances attendent que les Chambres aient fait leur œuvre de politique intérieure et les Chambres, pour limiter l'autorité présidentielle, prétendent voter une constitution républicaine avant d'élire un président.
C'est sur la demande pressante des princes, qui voyaient en lui une garantie contre les républicains sudistes, comme le Trône avait vu en lui le soutien de la dynastie en novembre, ce n'est point grâce aux républicains que Yuan est devenu chef du gouvernement provisoire, et l'on comprend qu'il s'en défie encore aujourd'hui. Tout d'abord on avait prévu qu'il démissionnerait, comme le gouvernement révolutionnaire de Changhaï, au moment où l'Empereur se retirerait des affaires, après le décret secret du 3 février sur le traitement libéral à accorder à la Cour. 11 ne devait plus exister alors ni empereur à Péking, ni république à Nanking. Un gouvernement d'union nationale, composé de républicains et de monarchistes.
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convoquerait l'Assemblée nationale dans les trois mois pour qu'elle-même décidât de la forme de gouvernement. L'interrègne devait être de quelques mois ; il fut de plus d'une année. Il dure toujours; l'Assemblée nationale a été inaugurée le 8 avril (ordre présidentiel du 9 janvier) « quand plus de la moitié des membres de chaque Chambre furent arrivés à Péking ».
Cette longue durée, qu'on n'avait pas prévue, n'a pourtant pas atFerrai ce gouvernement. Elle a tout au plus consolidé au pouvoir l'homme qui le représente et qui tire sa force, avec l'origine de son autorité, des éléments les plus disparates : princes et révolutionnaires, mais surtout réformistes de l'Empire libéral des dernières années. C'est sa faiblesse aux yeux des républicains révolutionnaires.
Depuis la dislocation du début, et les tentatives d'indépendance qui se manifestèrent dans les différentes régions du pays au Seutchoan et au Kouang Tong surtout ; depuis que les relations administratives ou même télégraphiques ont été rompues, un moment, entre la capitale et les provinces, Yuan n'a pas encore pu rétablir l'autorité centrale, même nominale, qui reliait entre elles, avant la crise, les provinces de l'Empire ; et aujourd'hui, quoi qu'il en coûte à la naturelle fierté des révolutionnaires qui ont brisé l'ancien régime, il semble
qu'il dépende bien plus des étrangers que des Chinois de faire cesser ce caractère de provisoire qui empêche Yuan de gouverner véritablement.
Voilà longtemps que le président Yuan travaille à faire reconnaître son autorité souveraine parmi ses concitoyens. Il est bien accepté unanimement comme l'homme indispensable ; mais sa situation reste précaire. Tout son effort semble consister à se maintenir et à attendre l'avenir pour véritablement exercer le pouvoir. Jusqu'à la conclusion de l'emprunt du 26 avril 1913, il n'en eut jamais les moyens ; et c'est l'étranger qui dut le mettre en état de décider enfin de sa propre autorité, en lui donnant l'argent qu'il faut pour influencer ses compatriotes, pour établir suffisamment son crédit, même parmi les siens. C'est depuis lors seulement que le serviteur de l'Empire libéral peut tenter de réaliser les réformes dites républicaines auxquelles il travaille depuis une dizaine d'années. Jusqu'à cette échéance, le provisoire ne put que durer et la Chine resta pour beaucoup à la merci des financiers et des hommes d'affaires. Péking n'a végété que de leurs avances, et il s'en faut que le parti révolutionnaire soit plus indépendant de l'étranger; il a d'autres commanditaires de son affaire simplement.
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Pour faire cesser le provisoire Yuan a manqué jusque-là et de crédit moral et de crédit financier. Ni le pays, ni l'étranger n'ont montré qu'ils aient une confiance suffisante en cet homme, pourtant habile et travailleur, pour lui fournir les moyens d'agir qu'exige la transformation de la Chine. Toute une année, il fut comme à l'essai devant les intéressés; il multipliait les preuves de savoir-faire, mais toujours sans puissance que celle qu'il tient de ses propres ressources, qui sont disproportionnées avec l'étendue du pays. Durant cette période, il n'y a plus de gouvernement en Chine, et pour cela il n'y a plus de force ; celle du peuple, récemment exprimée, n'est pas encore remise à Yuan.
Ses compatriotes avant tout lui ont manqué : ils ne lui ont assuré ni l'argent, ni l'autorité morale, dont il avait besoin pour dominer la situation.
D'abord Yuan a manqué d'argent. C'est faute d'argent que les révolutionnaires ont cessé la guerre civile, et faute d'adversaires, après composition ; mais aussi, c'est faute d'argent que Yuan n'a pu l'arrêter plus tôt. Après avoir épuisé tout ce que la famille impériale voulut bien abandonner de ses richesses personnelles pour son propre salut, Yuan se trouva sans ressources, et dès lors, le peuple
ne payant plus d'impôts, il était obligé, comme Sunyatsen, de vivre d'expédients au jour le jour : contributions plus ou moins volontaires de compatriotes, avances et petits emprunts consentis par les grosses maisons étrangères de commerce et de banque qui tirèrent parti de la situation. La forte somme lui manqua, soit pour maintenir l'autorité ancienne, soit pour affermir la nouvelle : ni les révolutionnaires ne purent ceci, ni la dynastie ne voulut cela. D'un côté comme de l'autre, le Chinois gardait jalousement son trésor. Ainsi Yuan luimême et toutes les autorités locales furent à la merci de l'étranger. L'étranger, alors, ce n'était pas le groupe des puissances, c'étaient des financiers souvent improvisés, toujours indépendants ; et on imposa de ce fait à Yuan des commandes d'armes et de munitions telles, qu'il disait avec humeur, qu'une des premières œuvres du gouvernement, quand il s'établirait, devrait être de liquider toute le stock de guerre dont on lui avait imposé l'achat pour l'avenir, en échange de l'argent que les fournisseurs lui donnaient comptant, à ce prix, pour le moment. Pour avoir de l'argent, on passait des contrats où l'on hypothéquait l'outillage à venir de la Chine, au moment même où l'on en faisait la commande. L'usinier fournisseur devait être avant tout un banquier, un préteur sur gages incertains.
Yuan ne manquait pas moins d'appui moral. Sans doute les révolutionnaires ne pouvaient guère donner d'argent et devaient en réserver pour leur propre effort qui exigeait d'être renouvelé; mais ils ne donnèrent non plus aucune aide à Yuan. Les réformistes d'hier devenus les républicains modérés, toute la classe cultivée qui se groupe aujourd'hui autour de Yuan et de Liyuenhong, les notables progressistes ne donnèrent pas non plus ce qu'il fallait: ni les révolutionnaires militants, ni les doctrinaires républicains n'accordèrentleur confiance à Yuan. Tout d'abord même, les révolutionnaires le considérèrent comme leur adversaire, comme le soutien de la dynastie ; et bien qu'il ait fourni des gages sérieux de sa complicité quand lui-même alla près d'Hankeo dès novembre au front des troupes impériales et négocia pacifiquement le recul des vainqueurs, malgré les pourparlers qu'il engagea ensuite pour la conférence de la paix à Changhaï, malgré même le voyage des chefs de la révolution, Sunyésien et Hoangsing, triomphalement reçus à Péking en septembre, malgré tout, l'impression première persista : le Sud se défia toujours de l'homme rusé, du fourbe, comme on l'appelait à Canton.
Au milieu de ces difficultés, personne, même à l'étranger, ne faisait généreusement crédit à Yuan. Sous prétexte de neutralité, l'Angleterre
230 LA ghinp: en revolutiun
d'abord, dans la personne de son consul à Hankeo, sembla favoriser la révolution. Puis la politique de Londres combattit le gouvernement chinois, c'est-à-dire Yuan, en faisant obstacle au gros emprunt du baron Cottu contracté en temps opportun ; et il n'est pas jusqu'au Creusot qui, en toute honnêteté, refusa des munitions à Yuan qui s'offrait d'acheter la demi-batterie de canons qui avaient servi aux épreuves dont Krupp sut tirer avantage. A ce moment la presse en Europe et en Amérique était largement, libéralement en faveur de Sunyatsen, c'est-à-dire deTadversaire, car, comme il ressort des événements récents de l'été de 1913, on peut affirmer que l'entente n'a jamais été que superficielle entre les deux premiers présidents de la République chinoise. On n'a eu de sympathie pour Yuan ni parmi ses compatriotes ni à l'étranger ; tout au plus arrivet-on aujourd'hui à manifester à son égard, dans les différents pays et même le sien, une certaine admiration pour son succès, depuis qu'il a conclu l'emprunt.
A cette méfiance universelle il n'a longtemps répondu que par la méfiance, même de soi.
Il ne se montra pas confiant en lui-même. Il avait connu la disgrâce, puis se trouvait porté
au pouvoir, comblé d'honneurs encore plus considérables que ceux dont il avait été déchu. Il resta longtemps soupçonneux. Aussi bien les républicains n'agissaient autour de lui que par la menace. Son émissaire Tang chaoyi, envoyé à la conférence de la paix, était terrorisé par l'autre parti, et les plus hauts fonctionnaires des administrations étaient sommés de quitter leurs postes, sous peine de perdre leurs biens et leur vie ; on leur signifiait qu'on ne laisserait même pas en paixlestombeauxdeleurs ancêtres, s'ils n'abandonnaient pas leurs charges pour rentrer dans leur famille. Ainsi, à Péking, autour de Yuan, les bureaux étaient désertés. Redevenu puissant, il était plus isolé que pendant sa disgrâce.
Les circonstances rétrécissaient le cercle autour de l'homme du jour. Il était dangereux d'approcher l'homme sur lequel on jetait des bombes. Il n'essaya pas d'élargir le cercle. Non seulement pour la défense de sa personne, il s'entoura toujours par prudence d'une garde composée de soldats de son pays de Honan tout à sa dévotion; mais, même pour les affaires politiques, parmi le petit nombre d'hommes disponibles, il n'admit dans son entourage que d'anciens collaborateurs, des amis personnels, qui lui étaient attachés depuis longtemps. Personne ne fut dans la confidence de ses desseins, et encore aujourd'hui ce n'est un secret
pour personne que le président travaille seul, dans ses bureaux, dépouillant les dépêches, dictant les réponses, envoyant des hommes, surveillant les provinces, nommant les fonctionnaires, réunissant les Conseils. Par ambition ou par tempérament, il s'est mis à la besogne, et concentre tout en sa tête. Longtemps il se refusa à faire des nominations, laissant toutes les places vacantes. C'est ainsi qu'au moment où le Sud fit sa jonction, et comme sa soumission, il eut de quoi satisfaire tous les appétits. Mais quoiqu'il ait maintenant une bureaucratie encore plus au complet que sous la cour mandchoue, il connaît trop les traditionnelles indiscrétions et les corruptions dont est capable, au moins un moment, tout le personnel asiatique, même après un séjour à l'étranger, il en connaît trop l'atmosphère viciée, pour en attendre quelque chose de vital. Il n'a partagé sa responsabilité avec quiconque. Il a cru pouvoir seul suffire à la situation présente, la maintenir, sinon en sortir. Même ses ministres ne peuvent rien décider sans lui. Ses conseillers ne sortent pas de leur rôle consultatif ; ils ne savent rien que dans leur emploi ; ils ne peuvent rien faire au delà. Pareille conduite peut se justifier dans un gouvernement où même des dépêches officielles se trouveront être, maintes fois, des supercheries effrontées, des inventions de toutes pièces de
la part des révolutionnaires, destinées à produire une impression avant qu'on n'ait pu en vérifier la fausseté. Yuan a maintenant des dizaines de conseillers, dont il n'utilise pas les conseils : ce sont des Mandchous avec qui il collabora sous l'ancien régime et auxquels il se montre compatissant ; ce sont des jeunes gens du Sud qui jouèrent leur rôle près de Sunyatsen et qu'il envoie pour la plupart compléter leurs études en de fructueuses missions à l'étranger, mais que lui-même ne met pas en valeur. C'est Sunyésien, en personne, qu'il charge de tracer, sinon de construire tous les chemins de fer de Chine, en l'appointant une centaine de mille francs par mois. Il a nommé des généraux en abondance, il a multiplié les honneurs et les décorations de toutes sortes. Il a envoyé, depuis longtemps, des émissaires par tout le pays, comme autrefois le Shogoun du Japon, sans qu'on puisse prononcer s'il veut ainsi plutôt se débarrasser de ceux-là, ou réellement, par eux, pacifier celui-ci. Il reste seul pour tout ordonner.
Tout ce qui a joué un rôle pendant la révolution a passé par Péking. On y a fêté les redoutables membres de l'Union Jurée qui ont terrorisé de leurs bombes tout le pays : Canton, Ghanghaï, Hankeo, Nanking, Foutcheo, Péking même, et parmi eux des hommes aussi divers de nature que Tang Chaoyi, Outingfang, Hoang-
sing, Ghengkimei, Song Kiaojen, Tsai Yuanpei. On y a entendu les appels à la concorde de tout ce que le parti réformiste, qui tint tête à la révolution, comptait de plus lettré et de plus compétent: les Ma, les Tchangkien, les Liangtsitchao ; mais personne de ces violents ou de ces pacifiques n'est resté autour de celui qui fut un jour l'adversaire acharné des uns, ou dont l'esprit, pour autant qu'il n'est pas fruste, fut influencé par la pensée des autres.
Yuan reste seul avec son secrétaire général Liang Gheyi, en dehors et certainement au-dessus du Cabinet, et deux hommes dont chacun fut tour à tour ministre puis président du Conseil. Tout le gouvernement provisoire de la Chine est là.
Trois hommes seulement furent admis par Yuan pour alimenter et exécuter ses décisions : Liang Cheyi, Tchaopingsiun et Loutchensiang, un Cantonais, un homrne du Honan comme Yuan et un homme de Changhaï. Ce fut là en fait tout le gouvernement provisoire, malgré le nombreux personnel dont se composèrent les trois cabinets.
On a tant parlé de Yuan déjà, qu'il est devenu presque nécessaire de dégager les gros traits de cette physionomie bien connue qui
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lui donnent son caractère. C'est un homme d'âge, ce qui est en Chine une qualité indissolublement unie à l'autorité ; c'est un mandarin du Nord ; ce n'est pas un lettré ; c'est un militaire déjà ancien régime, encore qu'il ait créé, il y a une quinzaine d'années, l'armée moderne de la Chine. Il a été mêlé, tout ce temps, aux événements les plus importants de la Cour, titulaire des plus hautes charges, en rapport avec tous les fonctionnaires de son pays et de l'étranger en Chine. Il n'a point voyagé hors de Chine, il a peu voyagé en Chine. Peu cultivé, il n'a point de grandes idées, de larges plans d'avenir ; mais cet homme d'ancien régime est fort expérimenté, il flaire les difficultés et sait les dénouer. En ce qui touche la vie domestique, même dans sa retraite sur ses propriétés, pas plus que Tchangtchetong, il n'a rompu avec les vieilles mœurs chinoises ; sa maison n'est point sévère ; il aime son fils aîné Yuan Koting ; il l'utilisa au besoin et ne résista pas aux audaces de cette jeunesse qui favorisa les projets sudistes. Tenace et bon tout ensemble, il a une puissance de travail à laquelle des mois de disgrâce semblent avoir donné une force inaccoutumée. Il a toujours été homme de décision, incomparable pour toutes les questions qui peuvent être résolues définitivement sur-le-champ, qu'il s'agisse de répression ou de suppression ; et pourtant son énergie
n'apparaît jamais cruelle comme celle de beaucoup d'autres Chinois dans l'histoire ou parmi ses contemporains.
Liang Cheyi et Tchaopingsiun n'ont cessé de l'assister pour les affaires intérieures.
Le premier a l'œil vif des gens du Sud, c'est un parent de Tang Ghaoyi, un homme de la cinquantaine aussi, très alerte quoique fort en chair. Il est de Canton, mais n'en a pas moins gardé ses vêtements à la chinoise. Sa réputation, sinon sa conscience, est plus chargée que sa carrière. Les attaques furent d'une véhé mence intempérante contre lui, dès ses débuts dans les affaires, aux chemins de fer ; mais les censeurs de l'ancien régime commis pour enquêter sur sa conduite ne retinrent aucune des terribles accusations de corruption: les financiers français furent lavés du môme coup, et tout le mal passa pour inventions des amis de Chengkoungpao. On lui attribue tout le jeu déconcertant d'intrigues qui aboutit à l'union du Sud avec le Nord, lors de la conférence de Changhaï. Détesté ou redouté, il est trop souple pour être jamais écrasé; très cultivé, il sait habiller à l'occasion les ordres de son chef d'une forme classique que tout le pays admire.
Tchao est sorti de l'armée, comme Yuan qui en avait fait son chef général de la police, quand il était vice-roi du Tcheli. Il a géré d'abord le ministère d'où relève cet important service
d'État, et n'a pas cessé de faire la police autour de son maître dans la capitale, après en avoir partagé la disgrâce. Personne ne connaît comme lui tout le personnel administratif. Personne, sauf le vieux prince T'sing, n'est plus rompu que lui à toutes les chinoiseries des fonctionnaires. Personne n'est exécuteur plus dévoué des desseins de Yuan, quand ce devrait être les plus cyniques.
En face de ces trois hommes, si unis et si représentatifs, dans leur variété d'origine et de qualités, de la riche unité et de l'éternelle nature chinoise, reste M. Lou, qui non seulement est de Ghanghaï, mais encore est modernisé par plus de vingt ans de séjour à l'étranger. Il était à Saint-Pétersbourg comme secrétaire, quand l'actuel ministre de Chine à Paris y gérait la légation, et sa connaissance de la langue et des affaires russes aussi bien que sa situation à la Haye le désignaient pour régler les questions extérieures dont la principale était avec la Russie. N'étant engagé dans aucun parti, il n'eut pas d'adversaires acharnés, mais il n'eut pas non plus de soutiens très fermes dans les milieux politiques ; sa santé délicate et la situation même du pays ne lui permirent pas de poser une Chine nouvelle, digne, en face des grandes puissances, comme le voulait Yuan. Son remplacement par Tchao à la présidence du Conseil a marqué, dans le gouvernement
provisoire, la décision prise par Yuan d'en revenir uniquement aux méthodes traditionnelles. Désormais, c'est l'intérieur qui est redevenu la préoccupation dominante du gouvernement, bien plus même qu'aux temps troublés de la révolution, pendant les quelques mois delà guerre civile. Avec Lou, Yuan attendait beaucoup du dehors : la paix d'abord, puis de la bienveillance en même temps que de l'argent, tout ce qu'il fallait pour lui permettre de reprendre en mains rapidement les régions qui, dans le désordre, tentaient de s'affranchir. M. Lou ne put retenir la Russie de céder à la tentation, et tout le reste s'ensuivait. Yuan avait paru compter sur l'étranger plus que sur le pays même pour traverser la crise de croissance ; et voilà qu'aux frontières, des difficultés s'élevaient, où l'étranger paraissait vouloir profiter. Yuan désormais ne mit plus la diplomatie au premier rang et ne se soucia même pas de la guerre. Il accepta la démission de M. Lou tout en le maintenant aux Affaires étrangères. La présidence du Conseil fut remise à Tchao ; les préoccupations de l'intérieur reprirent leur place.
Le prédécesseur de M. Lou, Tang Chaoyi, s'était enfui pour échapper à la présidence du Conseil; M. Lou, bien plus européanisé, se retira à la chinoise, après avoir maintes fois sollicité sa démission, selon l'usage, affaibli
par une maladie diplomatique devenue réelle, selon l'usage aussi.
Dans le gouvernement provisoire, les personnalités du Sud n'eurent point de place. Ce n'est point seulement que Yuan les ait écartées comme suspectes ; il n'avait guère à prendre ombrage d'iiomaies qui ne s'étaient guère montrés hommes de gouvernement. Aussi bien il ne pouvait guère s'en servir. Ils avaient bien fait la révolution, proclamé la République, exigé le renvoi des Mandchous ; mais à Nanking même, quand ils avaient tenté d'organiser un cabinet, tous s'étaient révélés des administrateurs peu experts. Hommes d'action, ils n'avaient su profiter de la victoire et ordonner leur conquête ; ils n'avaient même pas su s'adjoindre des hommes d'ordre. Avec les meilleures intentions du monde, ils apparaissaient impuissants et incapables devant les difficultés ; et Yuan ne put leur donner que des rôles effacés à la tête des différents services, qui n'ont d'ailleurs pas encore été réorganisés.
Lespartis politiques n'ont point mis d'hommes en valeur ; si la plupart ont soutenu le président par qui ils espéraient que se réaliseraient les réformes projetées ces dernières années par la Cour, ils ne l'ont servi qu'indirectement, par leurs discussions. La révolution, œuvre de Souen-Wen, de Hoangsing et des sociétés secrètes, était achevée, quand s'organisa le
gouvernement provisoire ; les réformistes ont manqué d'entrain au travail. Ils ont discuté, formé des associations, établi des projets, mais ne se sont point montrés actifs à réaliser.
A la vérité on peut dire que le gouvernement provisoire, composé de quelques hommes isolés, lui non plus n'a rien réalisé ; il n'a fait que durer ; il n'a rien reconstruit.
La révolution, pour rapide et meurtrière qu'elle ait été, n'avait pourtant pas été sans détruire au moins la sécurité ; elle avait jeté le désarroi dans les esprits. Il fallait aplanir le terrain avant de travailler à la réédification sociale. Déjà l'Empire libéral avait dressé des plans; Yuan s'employa de toute son expérience à ce qu'ils pussent être exécutés, quand le pays aurait réellement un pouvoir exécutif. Il n'exécuta pas encore. Il n'osa pas. Ce n'est ni un homme d'allure ni un patriote à notre manière. Ceux qui se disent patriotes sont contre lui.
L'œuvre du gouvernement provisoire a été toute de négociations. Yuan eut à éclaircir deux grandes questions qui obscurcissent tout l'interrègne : la question mongole et la question du gros emprunt. Pour l'une comme pour l'autre, qu'il s'agisse de limiter les droits souverains de la Chine aux frontières, ou seulement de
limiter la capacité de corruption des mandarins pour le contrôle économique que les étrangers prétendent imposer au pays, Yuan sembla longtemps décidé à transmettre simplement cette lourde succession à l'Assemblée nationale qui s'est réunie le 8 avril. Du moment que son pouvoir comme président de la République chinoise n'était pas reconnu par les puissances étrangères, du moment que les ministres étrangers expédiaient simplement avec lui les affaires courantes, lui aussi se refusa à prendre la responsabilité du pouvoir effectif et il ne voulut décider de lui-même ni d'abandonner les plans en cours d'exécution pour la colonisation de la Mongolie par l'agriculture et l'administration chinoises, ni d'introduire le contrôle étranger au cœur des finances et des affaires de la Chine. Il négocia : c'est à quoi il appliqua longtemps toute son activité. Bien qu'il sût l'impuissance actuelle de l'armée à porter à ce moment la guerre au delà de Kalgan ; bien qu'il se sentît, d'autre part, paralysé faute d'argent, il retarda la solution des deux gros problèmes. Il temporisa et quand il finit par conclure, ce ne fut pas ouvertement et d'accord avec le Parlement. Il semble bien que ce] fut sous la pression et de l'étranger et des nécessités. Il ne dominait pas les problèmes.
Pour la question de Mongolie, il ordonna des mouvements de troupes, tout comme lors des
troubles révolutionnaires, comme s'il voulait cette fois faire la guerre pour s'opposer à la sécession mongole ; quelques milliers de soldats furent déplacés, juste assez pour donner satisfaction et donner le change à l'opinion publique, surexcitée peut-être à dessein pour faire pression sur l'étranger. Ainsi d'ailleurs il amena le gouvernement moscovite à être moins empressépour les Mongols, moins exigeant dans ses revendications, et il obtint que la souveraineté chinoise ne fût plus contestée. Quand le ministre de France exerça ses bons offices de médiation entre les deux pays conquérants, i'. dut ménager la susceptibilité de la Chine qui n'admettait pas que son impuissance militaire présente fût sanctionnée par une renonciation définitive consacrant le présent. Yuan voulait conserver à son pays des prétextes à faire la guerre, quand l'armée chinoise serait de force à servir les plans du gouvernement et à faire respecter les droits du pays.
Pour l'emprunt, la tactique chinoise fut la même. La Chine avait d'abord refusé les 60 millions de livres sterling qu'on lui offrait. Elle n'avait que faire de ce milliard et demi ; un demi-milliard de francs seulement lui suffirait pour le moment. Encore n'admettrait-elle pas, pour le prendre, qu'on lui fît des conditions plus humiliantes qu'aux autres nations emprunteuses. Les six puissances voulaient que le
monopole du sel servît de garantie et que les recettes en fussent versées à une banque du consortium qui opérerait les prélèvements pour les intérêts et l'amortissement de l'emprunt ; après ces remises faites par les fonctionnaires européens du nouveau service, le reste serait versé au gouvernement chinois ; on voulait un service comme celui des Douanes maritimes chinoises, plus encore entre les mains des étrangers. La Chine observa qu'aux Douanes il s'agit de marchandises étrangères à taxer, et que l'argent touché, propriété du gouvernement, est versé par lui-même aux banques, pour la part qui garantit les emprunts ; que la Chine n'admettrait pas que l'étranger fût introduit comme collecteur ou distributeur dans un domaine tout d'ordre intérieur comme la gabelle qui relève de la police, des coutumes, de la législation du pays ; et il semble bien qu'appuyée par les banques japonaises la Chine eut alors gain de cause. Le consortium voulait imposer à Yuan un Conseil de finances qui, durant cinq ans, aurait droit de conseil sur toutes les questions de taxe; et la Chine prétendit ne tenir de ces conseils que le cas qu'elle voudrait. Elle exigea qu'un Chinois fût désigné pour représenter le gouvernement chinois, et non pas un étranger, pour autoriser les paiements d'accord avec le délégué du consortium, après vérification de Temploi prévu. Elle admit que
le consortium nommât des étrangers comme contrôleurs pour surveiller l'emploi des finances, mais n'accepta pas que le gouvernement chinois fût représenté autrement que par des contrôleurs chinois, et, au cas où des fonds seraient employés à des entreprises industrielles, elle se déclara prête à accepter des ingénieurs étrangers, mais non pas, comme on le lui imposait, des contrôleurs qui pussent contrecarrer l'autorité des chefs d'entreprises. La Chine admit bien de ne plus conclure aucun nouvel emprunt pendant tout le temps où le consortium n'aurait pas encore placé tous les titres, fût-ce dans les cinq ans à courir, mais elle réserva que tous les emprunts faits récemment ou à faire, dans les provinces ou à Péking seraient valables et exécutables, pourvu qu'ils eussent été signés avant la date du gros emprunt en question. Et comme encore la Chine exige qu'un conseiller étranger qui lui est imposé puisse être révocable, le consortium doit déterminer les conditions et il est stipulé qu'il faut, pour le renvoi, l'avis conforme des représentants du consortium, et le paiement à titre d'indemnité d'une année entière de traitement, soit 75.000 francs. Les négociations n'étaient point infructueuses pour la Chine. Elles ne se sont terminées qu'au mois d'avril, quand l'emprunt de 630 millions fut signé avec les cinq puissances.
Pendant tous ces laborieux pourparlers, sans doute le gouvernement pro^'isoire manquait de ressources, mais du moins la Chine n'était pas engagée définitivement. Les impôts ne rentraient pas, mais quelques provinces ou quelques riches faisaient des cadeaux. La Cour donnait quelque chose de la fortune personnelle de l'impératrice défunte, qu'on évaluait à 25 millions de livres sterling, 630 millions de francs, autant que le montant du gros emprunt d'Etat dont les négociations ont tant duré. Yuan n'y perdait rien, le pays y gagnait. Aussi bien visà-vis des puissances que vis-à-vis des provinces, il n'y avait point de péril à rester gouvernement provisoire. Il n'engageait pas l'avenir au delà de sa puissance du moment. 11 put ainsi pacifier, préparer le pays, l'habituer à l'idée de la participation étrangère. Ses émissaires eurent à la longue un tel succès, que le Seutchoan même, si troublé, est disposé aujourd'hui à accepter la collaboration du capital étranger dans les chemins de fer, et ne repousse plus la centralisation économique, comme au temps où la province déchaîna la révolution pour s'opposer au fléau du pays : le gouvernement vendu à l'étranger. L'étranger maintenant pourra faire des affaires en Chine.
Yuan aplanit le terrain bouleversé. Les révolutionnaires avaient rapporté du dehors des
semences insolites, non seulement de liberté, mais de participation aux affaires publiques. Ils les avaient jetées par le pays à pleine volée, sans souci de leur acclimatation, et le gouvernement nouveau ne les protégea pas. Ce fut la misère et le désordre. Mais la récolte suivra la révolte, car au printemps voilà que le nouveau grain lève ; le terrain a été ameubli ; reste à savoir si la moisson sera du goût des consommateurs et s'ils ont pris appétit aux nouveautés. Yuan n'a ni écrasé, ni mis en serre les nouveaux germes ; il a soigné la terre.
Si pour les grandes questions le gouvernement provisoire n'a rien décidé. Yuan du moins a maintenu tout ce qu'il croyait durable ; il a empêché l'anarchie de son mieux.
Il ne se dissimula pas qu'il ne pouvait gouverner, mais qu'il était là seulement pour faire respecter le siège vacant de l'autorité, sans l'usurper. Il conserva le prestige du pouvoir, pour le moment où un pouvoir restauré pourrait à nouveau être exercé. L'Empereur même ne perdit pas son titre. Yuan s'efforça d'empêcher l'irréparable, une fois la dynastie renversée ; et il a fait cela avec si peu de moyens qu'on se demande si c'est pour le pays un signe
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de haute civilisation ou de déchéance profonde que pareille révolution sur un si vaste théâtre puisse être opérée avec ce minimum de violence et même d'action. Yuan arrêta la séparation menaçante du Nord et du Sud, la formation d'autonomies territoriales redoutables comme eût pu Têtre l'union du Seutchoan, du Yunnan, et du Koeitcheo formant « les trois provinces de l'Ouest » {si san chan)^ comme la Mandchourie constitue « les trois provinces de l'Est » [long san chaii). Il a su utiliser Tsen, au Foukien, Souen au Chantong et un moment même, jusqu'au meurtre, le général Ou au Chansi et Toanfang au Seutchoan. Il a maintenu l'ordre.
Il a assuré la transmission du pouvoir, mais ne l'a point assumé pour son compte. Il s'est contenté d'en être le gardien, surtout quand le souverain se fût retiré au Palais, comme un simple particulier.
Il a empêché que l'indiscipline aussi bien que la dictature du militaire se substituassent au gouvernement défaillant. Il a veillé au licenciement des troupes dans le Sud jusqu'à concurrence de quarante ou cinquante divisions pour tout le pays. Pour maintenir l'ordre, il n'a point reculé devant les exécutions, même parmi ses propres troupes ; ce sévère idéal était celui de son ministre de la Guerre, Kiang Koeiti, lors de la mutinerie des soldats à Tongtcheo
le 24 août ; comme un Brutus, ce général sacrifia son propre et unique petit-fils, dernier rejeton de la race. Des officiers suppliaient pour prendre la place du jeune homme, afin que leur vieux général respecté ne fût pas privé du culte familial. Kiang Koeiti resta inébranlable. Il fallait maintenir l'auto. ité pendant la transformation du régime. Il exécuta son unique petit-fils, serviteur de Yuan.
Comme il la protégeait contrôles usurpations de l'armée. Yuan aussi la garantit contre les entreprises d'un parti politique qui inaugurait en Chine l'emploi des bombes. Au moment des élections qu'il considérait comme devant terminer le régime provisoire, il s'efforça de contre-balancer l'influence du parti avancé de r (( Union Jurée » {Teng men Jioei), qui admet dans son programme les idés sociales et économiques de Henry Georg sur le remaniement radical de la propriété foncière. Yuan s'entoura d'hommes plus modérés qu'une réforme seulement politique et sociale satisfaisait. Les Mandchous éloignés du Trône, ilne les éloigna pas du pays, il n'expulsa pas la dynastie ; il garda ou rappela les Mandchous dans ses ministères, mettant tout au plus à la Justice, par exemple, tel qui était à la Guerre. Il se défendit de l'intransigeance, même dans les apparences, des révolutionnaires ; et non seulement à Péking, mais sur le Yangtze, à mesure que
Yuan s'affermissait, les nattes reparaissaient plus nombreuses. Une fois que le principe du changement eût opéré et que la dynastie fût tombée, Yuan s'efforça que la révolution parût le moins possible, comme si elle n'avait eu d'autre objet que le désétablissement d'un souverain étranger.
Durant toute la transition, l'autorité était sauve, mais elle ne se manifesta guère. La période intermédiaire n'a point même été une période de fermentation féconde : tous les rêves étaient déjà faits ; on ne les pouvait appliquer dans le pays comme ils avaient été faits au dehors. Dans les bureaux officiels la préparation même du travail, à défaut de l'exécution, n'a point été menée activement, si considérable que fût le personnel finalement engagé et appointé qui aurait pu y être employé. En dépit des promessesfaites par Sunyatsen dans son manifeste aux nations, daté du 5 janvier 1912, et bien que le cabinet de Nanking ait compté beaucoup d'étudiants revenus du dehors, on n'a modifié encore ni le Gode de commerce qui ne comprend guère que la loi sur les sociétés du 22 avril 1903, ni le Gode minier du 13 octobre 1907, dont certaines clauses tendent à enlever les étrangers à l'action de leurs consuls pour les soumettre exclusivement en matière démines aux autorités et juridictions chinoises, d'ailleurs encore
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inexistantes. Même dans la province très éclairée de Canton, l'application stricte de ce règlement, contre lequel la plupart des légations ont protesté, a continué, etdes difficultés se sont élevées avec la cimenterie anglaise de Green Islancl près Hong-Kong pour des pierres à chaux. Le gouvernement provisoire a peu travaillé, même pour l'avenir.
A la différence de rEmpire,qui en devenant libéral n'en manifestait pas moins fortement l'autorité centrale, d'où émanaient les réformes à imposer à tout le pays, le gouvernement provisoire évita de justifier môme l'apparence de dictature : il laissa tout se préparer en dehors de lui dans les gouvernements locaux de provinces.
La seule opération importanteoù Yuan même soit mêlé directement, puisque dès le début il signa le 14 mars 1912 le contrat qui fut ratifié le 20 à Nanking, c'est celle qui prévoit la construction d'environ 1.700 kilomètres de chemins de fer, de la mer à Lantcheo, en prolongement à l'est et à l'ouest de la ligne actuelle dite du Pienlo qui rejoint Kaifong à Honanfou. L'État chinois, comme il a racheté le Kinhan de Péking à Hankeo, doit racheter prochainement pour 42 millions la ligne exploitée par les Belges, et exploiter ensuite, pour son compte, au fur et à mesure de la construction, l'ensemble de la grande artère nouvelle sur
laquelle les étrangers n'auront jamais de bénéfices d'exploitation.
En dehors de l'État, l'initiative n'a point manqué.
Indépendamment de l'emprant belge, et du droit de préférence réservé au groupe anglofranco-belge, qui fit cette opération d'État jusqu'à concurrence de 312 millions de francs, beaucoup de projets de travaux ont été préparés soit par des administrations, soit par des particuliers, soit par des gouvernements provinciaux. C'est de là que dépend l'avenir de la Chine.
Ceux-là ont compris, et veulent faire accepter en le prouvant par le fait que la Chine ne peut être développée que par l'installation d'entreprises industrielles qui créent des richesses nouvelles, en exploitant les ressources du pays. Tandis que l'initiative vint du gouvernement central au Japon, quand le pays ouvrit ses mines, installa ses chemins de fer et ses grandes compagnies, en Chine, le rôle de l'État est encore réduit au minimum, et c'est en partie contre l'ingérence du pouvoir central dans les affaires locales et contre sa volonté d'accroissement que s'est développée sinon faite la révolution.
C'est le gouvernement de Canton qui s'est montré le plus organisateur. Non seulement il continua de lever l'impôt foncier et les douanes intérieures, mais il assura mieux qu'ailleurs l'administration locale, évita, dans les campagnes comme en ville, les excès des soldats licenciés, conjura des crises financières et organisa de véritables services où le travail est fait par des fonctionnaires touchant des appointements fixes et dévoués au bien public. Ainsi les grands projets de chemins de fer ont pu être repris, et l'idée du port cantonais à créer à Heungtcheo a si bien fait son chemin dans cette région déjà fort américanisée qu'il y a plus de chances de réalisation en faveur de ce projet que pour le creusement du port de Macao. La ville même s'embellit d'un quai plus animé, le long de la rivière de perle, que celui de n'importe quelle concession étrangère en Chine, y compris Hankeo. Avec l'installation des égouts et le service d'hygiène, Canton devient la plus belle comme la plus riche des villes chinoises. Dès maintenant on peut donner la province du Sud comme modèle de la Chine moderne, et elle s'est transformée par elle-même, à la différence du Chantong où travaillent les Allemands et de Changhaï qui est une création de l'étranger. Les Cantonais renouvellent la face de leur pays sans rien abandonner de leur intransigeance nationale.
Ailleurs, au centre cle la Chine, ce sont des Chinois qui projettent la création d'ateliers de consiruction et de réparation pour tout le matériel de chemins de fer, et il s'agit d'équiper non seulement les 1.200 kilomètres de Hankeoà Péking, mais encore la grande ligne de Hankeo à Canton en construction et celle de Hankeo au Seutchoan en préparation, ainsi que les moindres lignes de la Chine centrale et méridionale. Les ateliers d'Hankeo assureraient l'entretien de tout le matériel des voies convergeant vers Hankeo dans un rayon de 600 kilomètres ; on prévoit une dizaine |de millions de francs pour ces installations et on espère ainsi pouvoir construire une centaine de locomotives par an de différents types, en réparer 60, fabriquer plus de 2.000 w^agons ou voitures, en réparer près de 3.000, soit environ pour 35 millions de francs de travaux par an effectués par 7 à 8.000 ouvriers. On prévoit une fonderie d'acier pour permettre aux ateliers de produire euxmêmes leurs essieux, roues, pièces en acier moulé, et même les bandages. Les usines d'Hayang en face donneraient la matière première, fers et aciers laminés, tôles, profilés; et par contrat avec l'usine chinoise, on assurerait la régularité de fourniture et le bon fonctionnement des ateliers chinois, à qui l'on commanderait annuellement 30.000 tonnes de produits laminés, soit pour 6 kS millions de francs selon
le cours de l'argent de 200 à 240 francs la tonne, sans compter 3 à 4 millions de fonte, lingots d'acier et coke. Ces ateliers n'achèteraient à l'étranger que les tubes de cuivre et quelques rares spécialités, et on retrouverait un effectif d'ouvriers comparables à ceux que formèrent les contremaîtres français à l'arsenal de Foutcheo. Les devis sont conditionnés pour une production intense avec un outillage moderne à grand rendement.
Ailleurs il s'agit d'arsenaux considérables, de hauts fourneaux et d'aciéries, d'entreprises en Chine comme celles de Muroran au Hokkaido ou de Wakamatsu au Kiushiu pour le Japon. De même que Armstrong et Yickers sont intéressés dans les premières, en Chine, Krupp, sous la forme de Germania^ et le Creuset ou nos établissements de Commentry sont pressentis pour s'intéresser à ces grandes usines où la Chine construirait elle-même non seulement ses fusils, mais ses canons et tout le matériel de guerre. Les Allemands voudraient que le projet se réalise au Chantong, près des mines maigres de Poshan ; les Chinois semblent en ce moment préférer un emplacement dans la province de Chansi, où les gisements de fer et de houille sont plus riches.
Quoi qu'il en soit de l'avenir prochain de ces grandes entreprises, le gouvernement devra en sanctionner la réalisation ; mais les devis
sont établis en dehors de lui. Que la République soit organisée ou qu'un gouvernement constitutionnel soit établi par l'Assemblée nationale qui siège, au moment de dresser le bilan du gouvernement provisoire qui doit finir, la situation de la Chine se présente à peu près ainsi.
Après quelques mois d'une révolution heureuse, destinée à transformer d'abord son régime politique, puis l'économique, la Chine dans ses assemblées de tous ordres a commencé l'apprentissage du gouvernement par le pays. Comme on avait peu détruit, on ne fut pas pris de la fièvre de reconstruire. Contrairement à ce qu'on pouvait attendre de l'effervescence révolutionnaire, il n'y a plus rien que de sobre. Liyuanhong, qui déchaîna la révolution à Wout'chang, aussi bien que Yuan Che Kai, qui en fut le modérateur par toute la Chine, tous deux furent sans ambition. Leur programme tiendrait en quelques mots : moins de mandarins, ce qui était aisé parce que beaucoup avaient laissé leur poste, tués ou disparus ; pas de grands travaux ; pas de grandes réformes pour l'unification monétaire ou le développement industriel ou commercial ; assurer simplement la régularité de quelques
impôts pour le moment. Ces deux hommes d'ancien régime sont les plus puissants dans le pays ; ils sont favorables au changement de direction, mais ils ont à peine commencé l'opération.
Yuan Che Kai s'est tenu au gouvernail pour éviter les écueils pendant le passage difficile, pour sauver le pays du sinistre, mais il n'a rien fait pour donner l'orientation nouvelle. Il n'a point gouverné ; il a épargné au vaisseau de l'Etat d'être ballotté si violemment pendant la tourmente qu'il pût être submergé. Grâce au pilote, la Chine se croit arrivée hors de la passe dangereuse. Maintenant, on pourrait gouverner ferme et droit.
Qui pourrait gouverner? Comment la Chine sera-t-elle gouvernée ?
Sans doute Yuan n'a pas remis le pouvoir qu'il a reçu de l'Empereur à l'Assemblée nationale qui doit tenir le sien du peuple. C'est que tout semble faire prévoir qu'après cette longue période intermédiaire d'inaction, un gouvernement fort et quasi autocratique, même sous la forme d'une république, — ce qui n'a point été impossible aux États-Unis — soit ce que les circonstances favorisent le plus. N'entendon pas déjà que le président Yuan a fait ses preuves de fidélité, et que son pouvoir n'a point à être limité, comme celui du chef de l'État en France ou en Angleterre par un cabinet responsable ?
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En tout cas, pour qui devra gouverner véritablement, il y a lourd à remuer. La révolution n'a point fait table rase du passé. Au point de vue financier, au point de vue économique, au point de vue moral, le nouveau régime doit porter tout le poids mort de l'ancien. Sunyatsen, qui rêvait, à l'étranger, de la transformation de son pays et n'a su que déclanclier le mouvement, pouvait prévoir la construction de 100.000 kilomètres de voies ferrées en dix ans au coût minimum de 15 milliards de francs ; le gouvernement de demain devra se tenir plus près de la réalité.
Financièrement la situation est mauvaise. On peut à peine liquider le passé par l'emprunt d'un demi-milliard réalisé ; il suffit tout juste à tirer la Chine des embarras présents, rien de plus. Il ne prépare pas la réorganisation qu'il annonce mensongèrement.
Autant que les chiffres officiels sont dignes de foi, le budget de 1913 s'établit en gros sur 2 milliards et demi de francs de dépenses, 1 milliard en dépenses ordinaires, 400 millions en dépenses extraordinaires, 600 millions en fonds de réserves ; 250 millions pour encourager l'industrie (spécialement les mines de cuivre et de pétrole !). Les recettes prévues seraient inférieures de 500 millions environ, soit 2 milliards seulement, 600 millions d'ordinaires, 200 millions d'extraordinaires, et plus
d un milliard en emprunts dans le pays ou aux puissances. Ces comptes ne s'apurent pas très rigoureusement d'une manière mathématique. Les chiffres officiels publiés par les différentes administrations sont loin de s'accorder entre eux et avec ceux qu'a donnés Yuan dans son discours-programme du 29 avril 1912 pour l'ouverture de TAssemblée législative. Quand on sait Torigine douteuse des uns et des autres, il est impossible d'avoir confiance.
C'est donc surtout économiquement, en développant ses richesses foncières par des dépenses immédiatement productives que le gouvernement nouveau peut avoir des chances de se rendre indépendant de l'étranger comme tout Chinois y aspire, et par surcroit de rendre le pays fort en enrichissant les habitants. Il ne suffit pas d'organiser des banques nationales, de réformer l'impôt, d'établir les monopoles du sel et du tabac ; il faut faire jaillir du pays les sources de revenus, et pour cela la Chine a besoin non seulement des capitaux, mais de la science étrangère. Ne discuta-t-elle pas la proposition de donner tout son pétrole aux Américains ?
L'argent pour les travaux est offert depuis longtemps ; c'est sur les hommes et V esprit nouveau qu'il faut s'entendre. A l'inauguration d'un groupe d'union sino-française à Péking, le président d'honneur, un ancien polytech-
nicien, ministre de France, disait aux Giiinois le 15 décembre dernier : « Ce serait trop peu de vous prêter seulement de l'argent, nous voulons aussi vous fournir des hommes pour collaborer avec vous et vous faire profiter de toutes les ressources de l'industrie moderne où le génie français a apporté une si large et si glorieuse contribution. »
Pour les hommes, le Chinois retour de l'étranger prétend que son pays est trompé le plus souvent, quand il engage ainsi des étrangers à son service pour l'initier. Ceux des Chinois qui sont diplômés de nos écoles remarquent vite que ce ne sont pas les diplômés des meilleurs écoles étrangères qui sont à la tète des services chinois, malgré les traitements de 2 à 5.000 francs par mois qu'on leur sert, indépendamment des commissions qu'ils peuvent parfois se servir. Les étrangers, par exemple, qui portent le titre d'ingénieurs en Chine et sont payés en conséquence, font souvent comme ils peuvent, « à la chinoise » ; l'entente ne se fait souvent entre les directeurs chinois et les étrangers à leur service que sur un terrain de concessions et d'intrigues qui ne peuvent être que préjudiciables à l'entreprise, et à l'avenir économique du pays. Ce qu'on appelle l'expérience, en disant qu'elle compense la grande science, n'est souvent que l'expérience des petits côtés, et les Chinois n'ont sans doute pas
tort en pensant qu'un homme de science ne mettrait pas plus de temps qu'un autre à acquérir l'expérience utile. Quand par exemple le tracé d'une ligne, en dépit de l'évidence, emprunte tel parcours, parce que les entrepreneurs auront ainsi plus de remblai, donc plus de profit, ou parce qu'il y aura ainsi plus de ciment ou de fer à fournir que le tracé normal ne Teût exigé ; ou quand des erreurs techniques sont commises faute de connaissances, Chinois et étrangers peuvent bien s'entendre pour partager les bénéfices de la faute, mais il n'en est pas moins vrai que le prestige étranger est atteint. Sans doute, on ne peut faire la fortune de la Chine malgré ses habitants, si favorable qu'on leur soit, et il arrivera toujours que les entreprises à l'étranger soient menées par des hommes qui ont plus qu'ailleurs l'esprit de lucre et le souci d'un gain rapide, et qui résisteront d'autant moins aux tentations que les circonstances seront plus favorables que dans leur pays.
Le Chinois a pourtant raison en essayant de se défendre, d'une part, contre la création de riches sinécures pour étrangers dans |son pays et, d'autre part, contre l'envahissement de ses nouveaux services par un personnel qu'il considère comme inférieur. Il s'est trouvé maintes fois, dans les chemins de fer par exemple, que les meilleurs à la construction n'ont point fait
très bonne figure à l'exploitation. Les et iblissements financiers, dont tout le rôle consiste à prêter, moyennant une forte commission en plus de l'intérêt, l'argent que dépose chez eux le peuple français, n'ont cure ni du personnel ni des qualités du personnel qui emploiera l'argent: c'est à faire au débiteur. Le rôle de la banque est fini, son courtage assuré; et si un jour le recouvrement de sa créance devenait difficile, c'est le gouvernement qui en serait chargé. La banque n'a d'autre souci que celui de la part qu'elle touche dans l'opération, immédiatement; si on ne peut pas lui demander plus, il est juste que les gouvernements entre qui le règlement de compte aurait à se faire, s'il devenait difficile, s'entendent pour le meilleur emploi absolu de l'argent en question.
Dans l'intérêt des deux gouvernements chinois et français, des deux pays, les ministères dont dépendent nos grandes écoles d'où sortent les directeurs ou les inspecteurs de nos entreprises les plus importantes, chemins de fer, mines, arsenaux, aciéries, fonderies, etc., les pépinières de ces sujets d'élite devraient être appelés à fournir le contingent chinois qui jusqu'ici se recrute au hasard et peut aussi bien satisfaire que mécontenter les intéressés.
Si le gouvernement chinois à l'œuvre ne réussit pas à imposer ces conditions de sécucurité, et si le gouvernement français, pour la
part, qui l'intéresse ne l'aide pas utilement, la jeunesse des grandes écoles françaises aussi bien que l'avenir de la Chine sont lésés pour autant.
Si la Chine n'est pas servie par un personnel étranger choisi, qui imprime fortement une bonne direction administrative, et s'applique à collaborer réellement avec le personnel chinois destiné à continuer l'œuvre ainsi commencée, jamais la Chine ne réalisera les progrès économiques dont s'enorgueillit si justement le Japon. C'est seulement par un recrutement méthodique des étrangers employés à son service que le résultat pourra être obtenu.
Pour l'esprit qui doit animer le nouveau régime, c'est à la jeune Chine de montrer aux hôtes, devenus ses collaborateurs, si oui ou non il y a quelque chose de changé. Jusqu'ici les malversations, les vols administratifs impudents, de la part des plus riches comme des plus besogneux, semblent rester la tare chinoise. On ne peut pas dire que l'honnêteté sans défaillances soit devenue de règle, même tout proche de Yuan, encore qu'il recommande la pratique des huit vertus morales classiques : tiao^ te^ tchong, chin^ li, yi^ lien, tcJie : l'obéissance filiale, la fraternité, la fidélité, la confiance, la politesse, la chevalerie, l'honnêteté, la pudeur. Péking a vu accourir de partout, pour constituer des banques industrielles, les
aventuriers qui sont toujours à l'affût de n'importe quelle espèce d'opération fructueuse et ils ont trouvé aA^ec qui s'entendre. Sans doute d'autres pays sont accessibles à la corruption et se développent malgré cette déperdition de forces. Sans doute la rigoureuse économie que voulurent introduire dans l'Empire quelques hauts mandarins comme les vice-rois Tsen et Tchang n'a pas suffi à faire aboutir les réformes qu'on veut reprendre maintenant. Mais il reste que la Chine a pourtant plus de chances de se perdre si elle maintient ces usages d'irrégularité que si elle rompt avec eux pendant la période des grands travaux.
Si la vertu est la qualité essentielle du gouvernement républicain, la Chine est mal préparée. Les différentes assemblées ont montré qu'elles ignoraient ce qu'est une république. D'autre part, l'instruction manque en Chine et la vanité n'est pas moindre que l'ignorance. Yuan a réussi à conserver l'unité de la soidisant République chinoise, mais c'était à son profit; et le sens provincial n'a pas encore donné naissance au sentiment de la patrie.
Le gouvernement futur ne peut qu'être très dépendant de Yuan et tout à fait à la merci des puissances. Au moment où le provisoire doit
prendre fin, quelque longue qu'ait été l'expérience préliminaire, on ne peut rien préjuger du nouveau l'égime chinois.
Quelques puissances, méthodiquement, et d'accord avec l'ensemble, appliquent leurs efforts dans des régions déterminées, comme si on n'avait pas encore abandonné le plan de partage de la Ghine.,Tel ministère en Europe, sans être logé à Berlin, considère que le Ghantong est toujours d'influence allemande et que son propre pays n'y peut travailler. L'impérialisme russe aussi bien que l'impérialisme japonais ne paraissent accepter la République que comme une diminution de la Chine.
Yuan ne dépeint pas le pays comme très renouvelé. Un ordre présidentiel du 6 novembre rapporte : « Depuis les débuts de la révolution, nombre de familles riches et de marchands influents ont déserté leurs bureaux mandarinaux ou commerciaux. Le marché des affaires s'est alangui et la production de la richesse a décru ; pour les marchands, c'est méfiance des temps; pour les autorités locales, c'est incapacité de garantir la vraie protection. La République doit assurer l'unité et la coopération de manière à ce que la nation travaille en commun au progrès. Encore une fois, que tous ceux qui sont loin reviennent. » Le 26 novembre, l'ordre présidentiel déclare que la juridiction des divers fonctionnaires dans les
provinces est confuse, les toutous ou chefs de provinces ayant nommé des fonctionnaires ad libitum sans demander la sanction du gouvernement central. Et il est prescrit, un an après la révolution, que jusqu'à la publication du nouveau règlement, il faut se rattacher ^w vieux régime, car de mauvais sujets veulent faire une seconde, une troisième révolution. C'est arrivé.
La Cour avait déjà parlé, le même mois de l'autre année, des « mauvais sujets », et elle n'était pas plus empressée que Yuan à changer le vieux régime.
En présence de cette situation, la liquidation du passé est lourde dans les différents domaines. L'opium en plus reste un point noir, dans la politique intérieure aussi bien que dans la politique étrangère depuis qu'ont été dénoncés les stocks d'opium indien que les banques ont hypothéqués dans les ports. Les germes nouveaux ne sont pas très vigoureux ; les administrations et les industries présentes ne sont pas des modèles pour l'avenir.
Les rares hommes dont Yuan a pu faire l'essai parmi ceux qui vinrent à Péking, n'ont point encore pris l'habitude de se sentiiy-esponsables au nom de l'État. Leur conduite manque souvent de l'ampleur et du désintéressement qu'exige la gestion des affaires publiques. Après comme avant la révolution, le Chinois reste l'opportuniste prêt à toutes les intrigues et
préoccupé, par-dessus tout, de son intérêt personnel. Les jeunes gens revenus de l'étranger entrent pour la plupart dans la machine gouvernementale, et n'y font point figure singulière. Les trois asseinl^lées qui se sont tenues à Péking depuis la création de ce rouage nouveau ont eu si peu d^influence qu'elles semblent jusqu'ici n'avoir été destinées qu'à permettre aux délégués du pays de faire leur apprentissage de citoyens. Yuan n'a pas montré qu'il faille accepter que les membres des assemblées actuelles puissent parler en maîtres. Le gouvernement provisoire semble avoir préparé le pays à reconnaître l'autorité d'un chef autant qu'à s'administrer soi-même. Yuan est seul au seuil du nouveau régime. On est habitué à sa manière ; il a l'autorité ; la tradition monarchique n'est point brisée à Péking ; Yuan tient toujours l'Empereur qui grandit en réserve au Palais, et il serait dans la tradition s'il devait montrer qu'il en est resté le fidèle premier ministre.
Quant à la République de Chine, elle n'a pas encore pris corps, et son esprit est encore jeune ; elle a une tète, et quelques membres épars : c'est tout le travail de gestation du gouvernement provisoire. Dans leur suprême effort de juin 1913, qu'on a appelé la seconde révolution, les républicains ont montré qu'ils n'ont point désarmé contre Yuan, mais aussi qu'ils n'ont point acquis l'autorité suffisante
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pour le ruiner. Ils n'ont encore d'autre moyen de triompher de sa politique que de supprimer l'homme; et il est peu probable que pareille solution stabiliserait le provisoire. La crise chinoise, tant qu'elle reste politique, ne peut se résoudre: la période décroissance continue.
La place est aux économistes et aux hommes d'affaires, pour ordonner et équilibrer le milieu que n'ont cessé jusqu'ici de troubler et de désorganiser tous les politiciens plus ou moins financiers.
Cela s'entend seulement pour la prospérité et le maintien de la Chine.
Mais, si la question n'est pas là, tout ce qu'il y a d'immédiatement intéressé en Extrême- Orient, compétent ou non, a désormais libre et vaste carrière. C'est ouvert et sans défense ; on peut piller. Ambitieux du dedans et du dehors ne peuvent plus être retenus ; le gouvernement n'est même plus provisoire ; il n'y a plus de gouvernement. C'est l'anarchie et la guerre civile jusqu'à ce que l'étranger impose un nouvel ordre. Les 600 millions passés que les banques d'Europe ont fini par consentir à Yuan ne lui ont même plus permis d'échapper à cette menaçante perspective : ils n'ont servi qu'à alimenter le gaspillage et à accroître les appétits dans le pays et parmi les étrangers.
Pour peu que dure encore cette misérable
révolution, sans élan ni noblesse, la Chine, berceau immense d'une civilisation tant vantée, ne sera plus que le pays du brigandage et de Tinsécurité. C'est lamentable, et ce serait honteux pour notre époque. Espérons que ça ne sera pas.