‹ La Chine en révolutionChapitre 11 sur 13 · LES NÉGOCIATEURS · texte numérisé non relu

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dans la question des chemins de fer nationaux ou régionaux, avait provoqué les troubles du Seutchoan. Cet événement était d'autant plus important que les délégués n'ont qu'un pouvoir consultatif; ils prirent leur puissance politique de ce que, dès les premiers jours, les rapports issus de leurs séances furent approuvés tels quels par le Trône et transformés en décrets impériaux sans modification : les adversaires irréductibles du gouvernement, un an plus tôt, en devenaient les conseillers les plus écoutés. Leurs mandants flairèrent un piège. Petits employés de ministère et grands mandarins intrigants de la capitale, professeurs et étudiants en province, tout ce qui tient le pinceau ou gouverne en Chine s'était agité autour d'eux et en attendait la réalisation des plus chimériques désirs. C'étaient pour une moitié des représentants du sufl'rage populaire au troisième degré, et, pour l'autre moitié, des hommes désignés directement par le Trône : princes, nobles, chinois, mandchous ou mongols, fonctionnaires, lettrés, ou riches à qui le commerce ou l'industrie donnait une grosse situation dans le pays. Leur obstination, entretenue par l'exaltation d'étudiants un peu intempérants, avait obtenu la convocation de la véritable assemblée nationale pour le printemps 1913. Tout ce qu'il y a de remuant dans le pays avait les yeux fixés sur cette mêlée d'ambitieux circonspects

et de convaincus généreux ou méthodiques, quand on s'avisa que, par suite de modifications apportées au règlement intérieur, ils n'apparaissaient plus comme un instrument d'opposition, mais simplement comme l'organe d'un gouvernement réformiste. Cent quatre-vingtdix sur deux cents assistaient à la séance d'ouverture le 22 octobre ; ils écoutaient debout la lecture du décret impérial leur recommandant rattachement au Trône et le patriotisme, et leur demandant toute leur attention pour l'établissement d'un régime constitutionnel. L'Empereur déclarait que l'inquiétude était grande dans le pays, et en effet la capitale du Houpé était déjà aux mains des rebelles, depuis dix jours. Mais bien qu'ils aient condamné avec sévérité le 25 oc tobre l'administration provinciale ou la cruauté des vice-rois du iïoupé et du Seutchouan quoi qu'ils aient dit en vue de rétablir l'ordre et la tranquillité, comme s'ils se sentaient déjà débordés par les événements; bien qu'ils aient enlevé par le décret du 30 la formation d'un cabinet responsable dont ne feraient pas partie les membres de la famille impériale; quoiqu'ils aient forcé le prince K'ing, pivot de la politique impériale, qui assistait à la séance du 31 octobre, à donner sa démission de président du Conseil ; quoique cette charge ait été confiée le lendemain même à Yuan ; malgré tout, ils n'étaient déjà plus que la moitié des membres,

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une centaine, à siéger huit jours après l'ouverture; les autres regagnaient leurs provinces et leur rôle d'intermédiaire entre la Cour et la rébellion devenait impossible. Le gouvernement ne gouvernait plus, mais l'Assemblée consultative qui en obtenait décrets, confessions, promesses et serments ne pouvait pourtant le réconcilier avec ceux qui s'étaient soulevés. Les provinces envoyaient des télégrammes de menace et de désaveu aux représentants qui continuaient de siéger. On n'accordait aucun crédit à la Cour, dont l'Assemblée obtenait tant et de si grandes, mais si tardives concessions. Tous les moyens étaient employés par les révolutionnaires : faux télégrammes, rumeurs ingénieusement répandues, exploitation de prétendus massacres accomplis par les soldats impérialistes, où l'on ne voulait pas voir de traditionnels actes de guerre, tout était mis en œuvre pour attirer la défiance et la haine sur la Cour et ses collaborateurs de l'Assemblée. Celle-ci avait à peine eu le temps d'attaquer le Trône et d'en obtenir tout ce qu'elle demandait, déjà les révolutionnaires s'indignaient et prétendaientque c'étaient de mauvaises et suprêmes ruses. Les exaltés du Sud annihilaient les efForts des délégués qui n'étaient pas retournés dans leurs provinces. Les personnages de l'Assemblée, violents de la veille, modérateurs de l'heure présente, n'étaient pas attachés par un loyalisme indéfec-

tible à la dynastie mandchoue, ni résolus à travailler pour elle uniquement, mais ils sentaient chez les hommes du Sud une impuissance certaine à rien construire de durable, de solide et d'immédiat ; et quelle que fut leur rancune contre les vices du gouvernement précédent, ils voulaient éviter la délDâcle. Dès ce moment, ils étaient dépassés. D'autres assemblées pluspressées se tenaient ailleurs.

Il y avait des assemblées militaires. Le 1«^ novembre étaient arrivés à Péking 200 cavaliers avec un officier, venus de Langtcheo, garnison au nord-est de Péking. Le gouvernement avait songé à leur interdire l'accès de la capitale ; mais le régent et le prince K'ing, qui faisait encore fonction de chef du cabinet, acceptèrent de les entendre. Ils apportaient, de la part de la 20^ division de Moukden et de la 3^ de Tchangchun, une revendication en douze points sur les conditions que doit remplir le gouvernement constitutionnel. Leur pétition envoyée à l'Assemblée y avait déjà été discutée en séance secrète la veille. Elle n'était pas antidynastique, elle posait les principes d'une monarchie limitée ; elle exigeait que l'Empereur, maintenu chef suprême de l'armée et de la flotte, ne pût, sans le consentement du Parlement, bientôt convoqué, employer la force militaire contre la population à l'intérieur; elle demandait que le président du Conseil fût nommé par le Parlement,

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et que le service militaire n'empêchât pas de prendre part à l'élaboration des lois fondamentales constitutionnelles, de la loi électorale par exemple, ainsi qu'au règlement des questions d'Etat importantes. Dans la séance du même jour, 1^'" novembre, à laquelle le prince K'ing assistait, l'Assemblée avait approuvé tout cela et le 2 novembre elle votait les dix-neuf articles de confiance qui sont les principes des lois constitutionnelles d'après le système anglais. Le choc de TAssemblée militaire ne ruinait donc pas la dynastie, puisque celle-ci accordait d'ellemême, sur la demande de l'Assemblée, ce que le général requérait, et dont le refus vraisemblablement lui eût fourni le prétexte à marcher sur le gouvernement de Péking. L'attaque était parée.

Jusque-là l'assaut contre le gouvernement n'ébranlait pas la dynastie. On la maintenait, au contraire, sous un régime constitutionnel, et la Cour s'en tenait au décret du 19 octobre où elle invitait les hauts fonctionnaires à « publier partout des appels rassurants, en persuadant aux troupes et à la population de ne pas prendre part aux troubles et de ne pas s'associer aux émeutiers criminels, fauteurs de désordres, et en promettant le pardon à tous ceux qui se sont laissé entraîner, mais se repentent ». Cependant les révoltés du Sud annonçaient qu'ils ne déposeraient les armes qu'après l'établissement

de la république, et ils étaient intransigeants. Un comité politique se constitua, composé de républicains et de monarchistes, aussi irréductibles les uns que les autres. Son but était d'obtenir des deux partis que la nation entière fût consultée par référendum sur la forme de gouvernement qui convient le mieux : république ou monarchie limitée. Par décret impérial du 5 novembre, sur la demande de l'Assemblée consultative, non seulement l'amnistie a été prononcée en faveur des délinquants politiques, aujourd'hui révolutionnaires, mais ils sont autorisés à former un parti politique ; les chefs de ce parti doivent, comme la Cour, donner un assentiment préalable et formel à la décision nationale quand elle sera manifestée. L' « Union d'assistance mutuelle pour l'établissement d'un gouvernement en Chine », dont le siège était à Tientsin, précisait nettement Topposition entre le parti constitutionnel monarchiste, partisan de l'unité et de l'indépendance dv^ la Chine, et le parti républicain, pour qui, entre la masse de la nation et le Trône, il y a une telle méfiance et inimitié que la constitution ne peut jamais être solidement établie si la dynastie mandchoue continue de régner. C'est à la nation de décider pour éviter les graves conséquences d'une lutte fratricide entre les deux partis. Le programme de la société fut exposé à l'Assemblée le 20 novembre et on demanda que, pour

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permettre l'arbitrage, les deux partis commençassent par suspendre les hostilités.

La séance fut importante, orageuse et émouvante. Les promoteurs expliquèrent que le seul but de la Société était de mettre fin aux troubles; que, même si le gouvernement triomphait dans le Houpé,il ne pourrait être vainqueur contre toutes les provinces déjà indépendantes, qu'en tout cas il faudrait des années de luttes et de maux, et que l'arbitrage mettrait fin à ces malheurs. Un maréchal tartare protesta qu'il n'y avait pas à parler de république, du moment que la Gour avait déjà octroyé un régime constitutionnel et que serment était prêté aux 19 articles de confiance : c'est aux révoltés, dit-il, à désarmer. On demanda que le président du Conseil, Yuan, vînt s'expliquer sur ses intentions, et il fut dit que tous les membres de l'Assemblée se retireraient, et provoqueraient la dissolution s'il entendait réprimer la révolte par les armes. Cette séance montrait clairement que la Société n'admettait pas que la dynastie défendît sa situation par la violence.

Le Trône, ainsi attaqué ou mal soutenu dans les assemblées, même par des hommes de raison, ne compte plus que sur Yuan. Celui-ci, protecteur ou dictateur, est maître absolu. Il a constitué son ministère de ses hommes liges; il ne rend pas de compte à la Cour ; il n'est pas responsable non plus devant l'Assemblée qui

lui fait demander timidement, et vainement, d'assister aux séances. C'est en lui que se concentrent les pouvoirs. 11 est le maître unique à Péking et c'est lui qui peut discuter avec les révolutionnaires. 11 a pris la place des assemblées et il parle au nom du Trône.

Dans le camp opposé, quoique l'effort militaire n'ait pas été considérable en novembre, on ne s'est pas encore organisé. On parle bien d'un gouvernement central républicain, mais le siège en est placé tantôt à Wout'chang, tantôt à Nanking, tantôt à Ghanghaï, où un ancien ministre de l'Empire, Outingfang, négocie avec les étrangers. L'appel des représentants, à raison de trois par province, n'est lancé qu'à la mi-novembre. Dès le 21 les délégués de sept provinces sont réunis à Ghanghaï : c'est le commencement d'une petite Assemblée nationale. Une constitution provisoire de la République chinoise en 21 articles est votée le 3 décembre à Hankeo par une réunion de représentants du même genre. G'est une sorte de gouvernement militaire en attendant, dans les six mois, la convocation d'une Assemblée nationale.

Au début de décembre, c'est encore le général Liyuenhong, le promoteur du mouvement militaire, qui est à la tête du parti. Dès la reprise d'Hanyang par les impérialistes, et même un mois plus tôt, il avait été approché par Yuan, quand celui-ci était à la tête des troupes devant

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Hankeo, après que les bons offices du consul anglais à Hankeo eurent été acceptés, Li s'entendit enfin avec Yuan pour que, au cours d'un armistice, qui devait se prolonger indéfiniment, une conférence fût tenue entre les représentants des deux partis. Cette conférence apparut un des plus beaux triomphes pacifiques du parti révolutionnaire.

Pour le représenter à la conférence, Yuan délégua, de son sceau personnel, Tang chaoyi. Ce Gantonais avait déjà été ministre, mais, depuis deux ans, retiré, il méditait des plans politiques, comme tout grand fonctionnaire qui a cessé momentanément d'exercer sa haute charge. Il venait de refuser un portefeuille que lui offrait son maître Yuan, mais il avait des sympathies révolutionnaires; il accepta la mission délicate de négociateur extraordinaire, et partit pour Hankeo le 9 décembre, après la démission du régent, accompagné de délégués soigneusement désignés par Yuan, à raison d'un par province. Il pouvait accorder l'autonomie des provinces ; mais il devait rester intransigeant sur le maintien de l'Empereur, bien que le pouvoir pût passer en fait à un président du Conseil élu par le peuple comme une sorte de président de République.

A l'arrivée à Hankeo, Liyuanhong, général qui ne manque pas de diplomatie, apprit au plénipotentiaire que le parti républicain avait

désigné Outingfang comme négociateur, et celui-ci étant irrévocablement retenu, par ses fonctions de directeur des Affaires étrangères du gouvernement provisoire, à Changhaï, c'est là que la délégation pékinoise devait se rendre. On savait la ville depuis longtemps acquise aux révolutionnaires ; ils n'y avaient pourtant pas encore commis d'exactions comme il arriva bientôt ; l'exaltation y était grande en faveur des nouveautés, tandis que Hankeo fumait encore de la récente victoire des troupes impérialistes. Yuan pourtant accepta.

Au cours du voyage, en descendant le Yangtse, Tang traversait des pays acquis à la rébellion ; il passa devant Nanking qui venait de tomber aux mains des révoltés. Le spectacle sans doute l'influença ; toujours est-il qu'à la première réunion de la conférence tenue à Changhaï le 18 décembre, à en croire les comptes rendus unanimes, il n'ouvrit pour ainsi dire pas la bouche. Ses assistants ne purent pas le suppléer, car il était convenu que les plénipotentiaires seuls pourraient parler, et que les conseillers et auditeurs, de part et d'autre, devraient rester silencieux, tout au plus se parler à l'oreille ou faire passer des observations par écrit à leur chef respectif. C'était annihiler soit l'éloquence, soit l'ingéniosité diplomatique de ceux que Yuan pourtant avait choisis attentivement. Ce fut donc un dia-

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logue et non un congrès ; et ce fut même un monologue, puisque Tang, presque toujours muet, ne contesta aucun des points exposés par son compère Outingfang. Celui-ci exigeait nettement la reconnaissance préalable de la république. Tang transmit à Péking la prétention comme définitive ; il représenta les républicains prêts à partir en guerre à l'expiration de l'armistice dont déjà, par ses pérégrinations, il avait épuisé les quinze jours. La famille impériale, si elle rendait l'expédition nécessaire, aurait un sort misérable, tandis qu'on la traiterait avec dignité, si elle se résignait. L'arrivée prochaine de Sunwen, ajoutait-il, rendait irrévocables les exigences du parti républicain.

Ces nouvelles affolèrent la Cour, et permirent à Yuan d'en obtenir, après avis des princes réunis, le décret du 28 décembre qui annonçait la convocation de l'Assemblée nationale selon une loi électorale à déterminer, fonctionnant normalement. Celle-ci indiquerait la forme de gouvernement qui convenait à la Chine, et la cour se conformerait à la décision. C'était un pas considérable : la possibilité de la république était admise, alors que deux mois auparavant, la Cour, en proclamant les 19 articles de confiance, s'en tenait à la monarchie constitutionnelle. Cette suprême concession arriva trop tard.

Dès le 19 décembre étaient réunis à Nanking

les délégués des 18 provinces ; ils constituaient une sorte de gouvernement provisoire républicain dont ils nommaient déjà les hauts dignitaires. Le 27 décembre, Sounwen arrivait ; brusquement il effaçait la gloire militaire de Liyuanhong et de Hoangsing, et la réputation déjà parlementaire de Outingfang. Il était acclamé président de la république par 17 voix sur 18.

Dès lors l'élu de Nanking se trouvait en face de riiomme de Péking et contrariait ses projets. La révolution s'aggravait. 11 fallait abandonner tout espoir d'entente.

En envoyant son émissaire Tang discuter à Ghanghaï, Yuan, maître du Nord de par la confiance de la Cour, avait pu espérer qu'une élection présidentielle dans le Sud en sa faveur lui donnerait un égal pouvoir sur le pays gagné à la rébellion. Ramenant ainsi tout l'empire sous sa propre domination, le pacifiant grâce aux emprunts à l'étranger que raffermissement de la situation lui permettrait de réaliser, le replaçant sous une unique loi dont il demanderait le principe à la nation, il rendrait l'Empire à l'Empereur ; il ne doutait pas que les sept dixièmes de la nation consultée, comme il disait, ne s'exprimassent en faveur d'une monarchie limitée, si limitée peut-être même que c'en pourrait être un régime à l'anglaise bien plus qu'à l'allemande.

Il avait obtenu de l'impératrice, anéantie par

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les dépêches de Tang chaoyi, la convocation d'une Assemblée nationale, essentielle à sa combinaison, c'est-à-dire à son compromis avec les révolutionnaires : la Cour avait donc accepté d'oublier le serment de fidélité à la constitution juré sur l'autel des ancêtres. L'élection de Sounwen jetait par terre des plans si bien agencés.

Dès lors l'attitude de Yuan change tout à fait. 11 ne reconnaît pas les arrangements de son plénipotentiaire qui n'a pas caché dès le début ses sympathies pour la république ; il lui retire la signature valide pour une entente, et en avise Outingfang; il n'admet pas la prétention des républicains de faire reculer les troupes impérialistes de cinquante kilomètres sur tous les champs de bataille, pour assurer l'armistice au cours des discussions ; il exige que, pendant cette période de cessation des hostilités, les révolutionnaires, aussi bien que le gouvernement, s'abstiennent de tout emprunt; il refuse de considérer comme une Assemblée nationale valable les représentants des provinces réunis à Nanking en quelques jours. 11 exige que la convocation se fasse selon une loi électorale sérieuse, sérieusement préparée, comme le prévoit le décret de la Cour, sérieusement appliquée, dans les délais nécessaires à son fonctionnement normal, c'est-à-dire dans un minimum de quelques mois, vu l'étendue

de l'empire et le mauvais état des routes en cette saison d'hiver. 11 prétend que cette Assemblée nationale digne doit siéger à Péking, dans la capitale, et non dans une des villes du Yangtse. Sinon, c'est la guerre.

Tang démissionna; Yuan reçut la démission du plénipotentiaire et refusa même de désigner un successeur pour prendre la suite des négociations. Il estimait qu'on pouvait désormais discuter avec lui par télégraphe. L'Assemblée consultative, réunie en séance le 3 janvier, réclama qu'un ultimatum fût envoyé à Ghanghaï ; faute d'être écouté, le gouvernement ferait son devoir militaire.

11 semblait que toutes négociations allaient être rompues; et pourtant l'armistice fut encore renouvelé pour quinze jours, puis encore pour quinze jours.

Pendant ce mois de janvier 1912, les pourparlers ne reprenaient pas entre le Nord et le Sud. Yuan avait protesté contre le gouvernement provisoire de Soun^ven qui, à Nanking, organisait les différents services de ses ministères. A Péking, Yuan préparait les princes à un modus vivendi, et à une abdication au moins provisoire quand, au sortir du palais impérial le 16 janvier, à midi, il faillit être victime d'un attentat à la dynamite où périrent, ou furent grièvement blessés, trois chevaux et quatre hommes de son escorte.

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Les conversations avec le Sud étaient arrêtées; mais la marche au nord des hommes du Sud, particulièrement sur la ligue de Hankeo-Péking, continuait. Le désaccord se manifestait au sein du palais, parmi les membres de la famille impériale. Un parti de la résistance semblait enfin s'éveiller à la tête duquel se mettaient les Mongols pour la défense du Trône. Le plus grand homme d'Etat de ces dix dernières années, le doyen des princes, celui qui malgré ses soixante-quinze ans, aux minutes de panique récente, était demeuré digne, attendant la mort, la prince K'ing, n'était plus d'accord avec Yuan. A cette heure difficile, Yuan prenait un congé de trois jours, et, à l'expiration, un décret annonçait que le prince K'ing à son tour se retirait des affaires pour cinq jours. Il n'y a pas d'affolement. L'Empereur, l'impératrice, le régent, le prince K'ing, Yuan, tous les grands premiers rôles du drame sont là, et il est bon qu'on sache qu'à aucun moment ils n'ont quitté Péking. Les précepteurs de l'enfant impérial entrent chaque jour au palais pour lui donner les leçons comme d'habitude. Où en est la démission conditionnelle qui, depuis le décret du 28 décembre, paraissait acquise? Yuan l'attend ; Yuan a montré à la Cour qu'elle n'y peut échapper; lui-même arrange l'organisation d'un gouvernement provisoire à Tieutsin. Le rôle de l'homme de Péking est

fini vis-à-vis de la Cour mandchoue. Il l'a protégée tant qu'elle eut des moyens : hommes et argent ; mais au moment où elle lui semble à bout de forces et de ressources, le bon serviteur de la dernière heure, le ministre suprême refuse de disparaître avec elle. Il se retire. Il attend le départ de ces maîtres étrangers qui ont dominé son pays depuis près de trois siècles : lui est Chinois. Il veut encore servir la Chine. Servira-t-il la Révolution ? L'endiguera-t-il ?

A l'heure où la place est nette pour la république, où la rébellion n'a pas à vaincre l'ennemi dynastique contre lequel elle s'est levée, à rheure où l'œuvre d'un homme agissant de sang-froid a déblayé le terrain, et réalisé ce que ni les armes ni les assemblées n'avaient obtenu, que peut faire la Révolution ? Elle rallie le personnel des ministères de l'ancien régime, sauf quelques lettrés de grand caractère ; tous ceux qui, ces dernières années, préparaient les réformes constitutionnelles, paraissent prêts à entrer dans les cadres du régime nouveau, où ne dominent encore à la première heure que les jeunes gens sous l'influence japonaise. Mais le sort de la Révolution n'appartient pas à ces groupes; il est fixé par deux hommes : Yuan Chekai et Sunyatsen. Celui-ci, à peine en charge, n'a point manqué de jurer fidélité à la constitution républicaine et il s'est installé dans l'ancienne capitale impériale à Nanking; mais, dès

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son triomphe il n'en a pas moins toujours déclaré qu'il se retirerait devant Yuan pourvu que Yuan soit acquis à la Révolution.

Après la retraite de la dynastie dont il assurait la fin, Yuan est-il acquis à la Révolution? C'est ce qu'on n'a jamais pu dire avec certitude. C'est le doute et la méfiance à son égard qui empêchèrent la fusion des deux négociateurs suprêmes. On causa, mais ce fut moins pour s'entendre et coopérer, que pour éviter d'agir, c'est-à-dire de s'entretuer ; l'un des deux rusa, l'autre s'usa. Yuan n'a point bougé de Péking,et s'affermit; Soun s'estencore échappé en exil, discrédité.

Fatalisme et opportunisme.

Décembre 1911.

La lenteur de ce qu'on a si vite appelé la révolution chinoise oblige à la réflexion ceux

qui suivent le mouvement à Péking et en guettent les manifestations.

Môme à la capitale où tout doit finalement retentir de ce qui ébranle la province, l'observateur a si peu à enregistrer, au moment où il pensait que le cours des choses devait se précipiter, il est tellement déconcerté de tant de calme et d'apparente insouciance qu'il a tout loisir, non seulement de contrôler le peu d'informations qu'il reçoit, mais même d'évaluer le poids des événements qui peu à peu se produisent et leur

importance dans l'ensemble du vieux système de forces qui constituent la Chine.

L'impression très nette qui domine et colore le tableau c'est que dans la révolution chinoise qui s'accomplit, rien ne s'opère qu'autant que les temps sont révolus. La violence n'a guère de place, en dépit de tous les faux bruits, issus môme de télégrammes et de rapports lancés on ne sait par qui, et transmis à la Cour avec des signatures de personnages considérables. Beaucoup de communications étant interrompues, l'information est souvent fantaisiste, mensongère, tendancieuse. Malgré la présence de l'armée, la brusquerie n'est employée ni dans l'attaque, ni dans la répression : on laisse faire le temps des deux côtés. On ne croit pas que ce qui n'est pas mûr puisse être avancé ; on n'a pas hâte d'en finir avec l'adversaire. Les républicains croient que l'absolutisme impérial a vécu, mais ils se contentent d'attendre avec patience, et il est vrai aussi avec ténacité, que peu à peu tous les obstacles à la république disparaissent, ministres centralisateurs comme Cheng Kong pao, princes de la famille impériale comme Tao et Choun à la tête de ministères aussi importants que la Guerre et la Marine, jusqu'au régent lui-même et demain au petit Empereur, qui doivent se dessaisir de leur autorité mal exercée.

Pour les soldats, il n'y a d'acceptable qu'un minimum d'action et d'engagements. On se

contente le plus souvent de les montrer, on opère des déplacements de troupes pour impressionner l'adversaire et l'assurer de son quivive. Presque tout le décisif se passe en armistices, négociations, compromis ; on se bat avec courage sans doute, surtout les révolutionnaires républicains, mais rarement ; on s'applique plus à la temporisation. Les soldats ne se retirent, ni ne se lancent hors de mesure. On ne détruit pas la ligne ferrée, tout au plus la rendon inutilisable l'espace de quelques rails, enfantinement déboulonnés, et placés sagement alors le long des traverses même. On ne coupe pas les ponts, on ne recourt pas aux moyens héroïques et pressés ; on laisse aller. Ce n'est qu'exceptionnellement que l'action a des minutes d'acharnement — et encore sont-elles calculées — et on est prévenu, comme à Wout'chang, à Tayuen, à Nanking. Point d'obstination, ni de nervosité ; peu de ces atrocités coutumières en Europe dans des situations que nous estimons moins graves.

Fiaisonnablement on se fixe un plan, auquel on se tient, ou dont on cède des parties, selon les circonstances. L'autorité elle-même ne dirige pas à proprement parler les événements, et pèse à peine sur leur enchaînement. Ce mélange d'acceptation de ce qu'on considère comme l'inévitable et d'aisance à s'y adapter, constitue le plus caractéristique de cette révo-

lution. Il n'y a pas de sang versé à flot, pas d'explosion, sauf exceptionnellement, pas d'exploits non plus. Tout s'accomplit froidement, avec calme, sans ardeur. Successivement ceux qui paraissent le plus obstinément attachés à leur fonction, les pivots de l'ancien régime, les princes et le régent se sont retirés sans éclat ; les révolutionnaires discutent les articles constitutifs de la nouvelle organisation avec les représentants du pouvoir établi, mais ébranlé. Ce n'est pas même à Péking, c'est au centre de la révolution que cette session se tient. L'autorité se transmet sans secousse.

Tout cela, malheureusement pour le pays, ne s'entend que de la politique. Cette sagesse ne s'étend point à l'ensemble du peuple ; ce n'est pas pourtant que la fureur des opinions l'agite en un sens ou en l'autre, pour le maintien de l'Empereur enfant, si faible soit l'ombre de son pouvoir, ou pour l'établissement d'une républiquefédérale d'Etats indépendants à la manière des États-Unis. Le peuple, faute de sentir en ce moment une autorité ferme, a commencé en maints endroits, sur la côte méridionale, au Yunnan, au Chensi, au nord du Chansi, à se livrer au banditisme, à la piraterie, aux désordres de toutes espèces qui caractérisent les époques où se détend la discipline. Des soldats, qui n'avaient pas reçu leur solde depuis des mois, ont demandé que des banques privées

avancent l'argent aux fonctionnaires pour les distributions en retard ; ; comme on refusait, ils ont commencé le pillage de l'argent, des habits de soie, des fourrures ; puis ils ont parcouru les voies du commerce, grossis à chaque marché de tous les éléments instables de la population. Tous en Chine sont opportunistes, à leur manière, dès que l'occasion s'offre à ces gens, qui n'ont rien, de prendre quelque chose. Chaque soldat avait trois ou quatre chevaux pour porter son butin. C'est ainsi qu'au moment où la tète de la nation donne un si bel exemple de possession de soi et de maîtrise de la situation, malgré les oppressions financières les plus lourdes, la masse commence au contraire à troubler l'ordre dans le pays. C'est le même principe de fatalité et d'opportunisme qui fait à la fois tout ce l)ien et tout ce mal ; l'ardeur, le cœur, la conscience, n'inspirent pas ici les mouvements décisifs dans les circonstances décisives.

La Chine montre ses merveilleuses facultés à durer, et en même temps la difficulté qu'elle éprouve à maîtriser sa masse aux heures de recomposition ; clairvoyante et soumise d'une part, aveugle et gourmande d'autre part, elle étale en ce moment son manque d'homogénéité, l'écart énorme qui sépare le lettré du peuple. Le premier peut mener à bien une transformation môme radicale ; par le second le mou^

vement tourne vite en révolution, pour peu qu'il s'opère avec lenteur. La docilité du peuple, n'étant point éclairée, n'est pas assurée.

Ce qu'on ne dit pas.

On lit les dépêches les plus sensationnelles et les plus attristantes, comme le massacre de la mission Legendre heureusement démenti ; on rapporte des quatre coins de l'Empire les faits les plus extraordinaires, et on accorde sans critique une foi, sinon absolue, au moins irraisonnée, à toutes ces nouvelles émouvantes, comme s'il ne pouvait y avoir de révolution sans événements d'une brusquerie ou d'une ampleur considérable. Quand une partie de la ligne du Ghansi fut occupée par les rebelles, on dit qu'ils s'étaient livrés à Tayuen à une boucherie de Mandchous effroyable dans le quartier tartare ; mais on n'a pas dit que c'est eux-mêmes, un des leurs qui, à l'autre bout du fil, donnait ce terrifiant avertissement ; on avait parlé de deux mille fusillés; on parle, aujourd'hui que Tayuenfou est accessible, d'une vingtaine. La petite chronique non vérifiée doit au câble toute sa grandeur.

Ce n'est pas seulement l'étranger qui fut ainsi remué vivement. Beaucoup de lignes té-

légraphiqiies étaient coupées, puis rétablies tout d'un coup ; on ne cherchait pas comment, et les rapports télégraphiques les plus extraordinaires arrivaient aux différents départements de la capitale qui s'affolaient, ou demeuraient stupides, consternés. Il faudrait dire la vérité et éclater de rire sur-le-champ, au lieu de tenir en réserve un sourire entendu pour des récits qui suivent, après des semaines, les événements. Comme des bouffons qui ne négligent rien pour produire les plus gros effets, les révolutionnaires usèrent de moyens du plus haut comique, et réussirent auprès des plus hauts fonctionnaires apeurés. Tientsin n'est pas à trois heures de chemin de fer de Péking, il y a entre les deux grandes villes télégraphe et téléphone ; et pourtant deux jours durant, on ne put savoir au juste, ni dans les bureaux chinois, ni môme aux légations, si le port était aux mains des révolutionnaires, et si Péking était menacé. Les trains arrivaient régulièrement, et avec eux les renseignements les plus contradictoires. Quelqu'un du ministère des Affaires étrangères pénétrait un jour près du régent et lui annonçaitla prise de la ville. — D'oùle tenez-vous? les communications sont rompues. — C'est le consul du Japon qui l'a télégraphié à sa légation. — ... Et alors, chaque ccusul de Tientsin télégraphiait à sa légation à Péking ; et pourtant

il n'y eut jamais rien dans la cité chinoise de Tientsin que des affiches révolutionnaires.

On dit, et on n'ose pas dire, que des explosifs entrent constamment à Péking en cachette et que la police ne met pas la main sur tous. On sait que Yuan Chekai déménage pour aller inaugurer les nouveaux bâtiments du ministère des Affaires étrangères. Môme ceux qui assistèrent à son arrivée à la gare de Péking n'ont pas dit que sa voiture était allée jusque sur le quai et qu'il était descendu du wagon pour y entrer, pour y disparaître. Le grand homme se protège; il n'a jamais accepté l'idée de se rendre à la Chambre consultative; il avait imaginé d'en recevoir les membres chez lui, mais ils refusèrent et ce fut seulement leur président S. E. Li Kia Kiu qu'ils déléguèrent à cette vaine cérémonie.

On ne dit pas les combinaisons inouïes dont il fut question quand il était encore à Hankeou s'efforçant de négocier avec le général de la révolution, Li ; il était gardé par une sentinelle perchée sur le toit du wagon dont il faisait son quartier général. Ceux qui savent quelque chose en renforcent leur opinion que ce sauveur ne doit qu'aux étrangers sa réputation ; la Chine intelligente ne lui fait guère crédit. Il est l'instrument de l'heure. Il ne fait pas l'admiration de ses adversaires, comme il arrivait pour le prince K'ing invariablement quand des

fonctionnaires partisans des réformes les plus avancées étaient convoqués par l'homme d'Etat qu'ils combattaient. Les plus européanisés, qui sortaient écœurés de chez S. E. Natong, dont la séduction glissait sur leur froide clairvoyance, conservaient la plus haute idée de la dignité et de la force de l'homme qui connaissait tout le personnel administratif de son pays. Même ceux qui sont en Europe à cette heure peuvent témoigner de cette impression ; est-ce qu'ils ne le disent pas ?

On n'a pas dit toutes les mystifications du Ghantong, qui aboutirent à la démission, acceptée par le Trône, dans un décret du 18 décembre 1911, d'un homme qu'on a connu à Paris et à Berlin comme ministre de Chine, qui envoya de France le premier rapport à la Cour pour l'établissement d'une constitution en Chine, S. E. Soun-Pao-K'i. Mais parle-t-on de l'entente qui se négocie fin décembre à Ghanghaï entre deux augures qui exercèrent déjà les plus hautes fonctions, le docteur Outingfang, ancien ministre à VYhasington, au nom du parti républicain, Tang-Chao-i, ancien ministre d'État, au nom de Yuan, chef actuel du gouvernement ? Cette entente n'est qu'un échange de paroles : Yuan ne peut alors déposer l'Empereur dont il continue de se proclamer le défenseur, sans risquer sa tète ; mais qu'il laisse agir le temps ; que petit à petit les

républicaÎQS gagnent Péking, dans quelques mois, et alors on pourra peut être sans trop de risque balayer ensemble les Tartares, Jusquelà, puisqu'on continue de clamer que le Trône n'a plus d'argent, pourquoi ne pas dire pourtant qu'on continue de payer les pensions alimentaires fournies aux membres du clan impérial, régulièrement, et non pas seulement aux soldats, mais même aux civils ?

Il y a tant de choses qu'on ne dit pas et que venait me dire à l'oreille l'autre jour un vieux Tartare,rusé mais averti, qui, de ^I. de Rochechouart à M. Pichon, a suivi de près notre personnel et notre fortune ; mon homme fut écouté de ces ministres qu'il servit avec dévouement aux heures où il s'agissait de plus que d'affaires courantes. Il vaut d'être entendu encore.

Il y a tant de choses qu'on ne dit pas ; on en dit de si étranges ! Ceux qui savent ne peuvent pas parler; ceux qui parlent ne peuvent savoir, et pourtant la Chine, pour qui y vit parmi les Chinois, n'est point un pays si mystérieux. C'est pour les étrangers qu'elle est étrange ; les choses y sont-elles même plus complexes que chez nous ? Le Chinois dit volontiers que nos hommes ont le cœur simple et franc et qu'on le peut connaître ; c'est vrai ; mais nousmêmes, ne savons-nous pas qu'il y a des choses que le Chinois ne peut dire, et qu'il dément à son meilleur ami, et qui sont vraies,

et sur lesquelles ni l'un ni l'autre ne se trompe pour la conduite de leur action ? Ce qu'on ne dit pas parmi ce peuple si correct, si courtois, et aux paroles si abondantes pourtant, ce qu'on ne dit pas est justement ce d'après quoi on dirige sa conduite, surtout aux heures critiques. Ce qu'on ne dit pas, c'est l'important.

Indécise n cJt in oise.

Au 28 décembre, brusquement la situation paraît redevenue grave. Après une longue période d'accalmie pendant laquelle il semblait que la parole, la parole décisive, n'était plus aux politiciens de l'intérieur, partisans du Trône ou acclamateurs de la république, mais uniquement à la finance internationale, au syndicat des quatre puissances, à ceux qui avaient fait échouer l'emprunt du baron Cottu qui eût pu sauver la dynastie, et qui donnait la seule chance d'éviter le désordre dans l'Empire, voilà qu'à l'improviste, comme un coup de foudre, éclate le bruit de nouveaux engagements au nord de Poukeo près de Nanking, en plein armistice; c'est la victoire du général Tchangsiun, l'intrépide loyaliste, sur les révolutionnaires !

Les hostilités étaient suspendues jusqu'au 31 décembre pour permettre à la conférence

tenue à Changhaï entre représentants du pouvoir, avec Tang Chao yi, et républicains, représentés par Outingfang, d'arriver à une entente sur la forme du gouvernement; et comme les négociations ne s'engageaient pas, on avait déjà annoncé que l'armistice serait encore une fois prolongé. Visiblement le gouvernement paraissait vouloir gagner du temps. De part et d'autre, on achetait ce qu'on pouvait d'armes et de munitions aux Japonais et aux Allemands, à ceux qui ont le souci constant de renouveler leur armement national, ne l'oublions pas, et même, on prenait position. Selon les rumeurs, les 3.000 soldats révolutionnaires venus de Canton à Changhaï s'embarquaient sur le Yangtse pour Nanking, d'où le chemin de fer de Poukeo-Tientsin les conduit facilement vers le nord pour l'attaque éventuelle de Péking : brusquement voilà que le représentant du gouvernement, un Cantonais, Tang Chao yi, se déclare favorable aux idées républicaines, à la forme républicaine ! C'était le seul point sur lequel Yuan Chekai, en qui le Trône s'est confié, avait donné ordre à Tang de résister. Le 27 un grand conseil exceptionnel des princes et des ministres est tenu, et le 28 paraît le décret des grands jours, abondant en littérature comme tout ce qu'on fit émaner en ses derniers temps de l'impératrice douairière Longyu.

Outingfang y est donné comme « le repré-

sentant de l'armée nationale » et il est dit que (( l'opinion privée d'un groupe de la population ne peut avoir de valeur décisive pour savoir quelle forme de gouvernement serait actuellement la plus adaptée aux besoins de la Chine, la monarchie constitutionnelle ou le régime républicain ». Et voilà que le Conseil des ministres doit « élaborer le plus vite possible une loi électorale et la mettre en vigueur pour que le parlement puisse être convoqué à temps, ainsi que négocier la suspension des hostilités pour garantir à la population une existence paisible et mettre fin à de grands malheurs ».

Ce décret, comme toute la conduite jusqu'ici de Yuan, depuis plus d'un mois qu'il est à Péking, retour d'Hankeo, où déjà il négociait avec les révolutionnaires, ce décret du 28 ne paraît fait aux yeux de tous que pour continuer de gagner du temps, à la chinoise. Mais déjà au début de Tarmistice, les révolutionnaires se plaignaient que les impérialistes n'avaient pas cessé les hostilités, et le lendemain du jour où parait le décret de paix et d'attente, sinon d'entente, le 29, voici un télégramme annonçant une victoire impérialiste du glorieux défenseur de Nanking.

Alors, Péking redevient un peu nerveux, comme il fut quelques jours; les conversations reprennent. On parle, comme d'une lointaine possibilité, d'une attaque de la capitale, et voilà

quelques jours que ce plan est donné comme celui des révolutionnaires. Les journaux sont pleins de commentaires sur l'intervention étrangère possible; il faut signaler qu'il n'est pas question du tout de la France dans la revue générale des puissances ou favorables ou hostiles à l'intervention : l'Allemagne, la Russie et le Japon passent pour les seules qui désirent intervenir, naturellement pour défendre l'ancien régime. L'Angleterre a tout fait pour qu'on ne prête pas d'argent trop tôt. Plusieurs estiment aussi qu'elle a montré de la sympathie aux révolutionnaires, du moment où le consul anglais de Hankeo a pris l'initiative de la conférence de Ghanghaï entre gouvernementaux d'apparence et répal)licains. La conférence d'ailleurs a échoué. Les mêmes pensent qu'il est grand dommage que l'effort français ait été arrêté tout d'un coup pour suivre le mouvement, le contremouvement anglais. La France reprenait en Chine, dans la Chine réformiste, une situation de premier plan.

Ce n'est pas à dire qu'une place de faveur ne l'attende pas dans la Chine révolutionnaire qui peut triompher, mais après quels désordres, après quel affaiblissement de l'autorité ! Il semble bien qu'on ne soit plus à la veille de la révolution, mais que vraiment elle commence. On ne va donc plus se contenter comme jusc[if ici de l'assassinat des chefs. Faute d'argent,

104 LA CHINE EiN REVOLUTION

on va se tuer pour s'imposer ; et pourtant les flots réguliers de sang répugnent au Chinois.

V inévitable assaut.

Dès que le général Li Yuan Hong se souleva à Wout'chang, il indiqua dans sa signification aux consuls de Hankeo le 12 octobre qu'il marchait à l'assaut de la dynastie; dans tous leurs mouvements militaires jusqu'au début de décembre, ceux que le gouvernement s'obstinait à appeler des rebelles montrèrent bien que leurs visées avaient un but bien défini, le renversement de l'Empereur et des siens, et qu'ils n'étaient pas seulement des soldats mutinés, mais des républicains avant la lettre, les instaurateurs et les acclamateurs du régime nouveau. Toutefois, au cours de ces opérations militaires qui traînèrent plus de six semaines, peut-être parce que leur plan mal concerté n'aboutit pas, les révolutionnaires n'inspirèrent pas au Trône la crainte qu'eût dû donner la poursuite de leur but déclaré. Les décrets le prirent toujours de haut avec ces égarés qu'on voulait ramener, à qui on offrait un pardon généreux, qu'on se refusait à réduire par la force des armes, comme de véritables adversaires.

Après la reprise d'Hanyang par les soldats

impérialistes, le gouvernement fit accepter ses désirs de négociations, de pourparlers pacifiques, et la période des armistices commença, d'abord de trois jours, puis de douze, puis de sept, puis de cinq, puis de dix, jusqu'au dernier renouvellement du 15 janvier qui prolonge encore la trêve d'une quinzaine. Pendant deux mois on fit assaut d'habileté, de ruse, d'esprit, sinon d'éloquence. La lutte des gens de parole, de ce qu'il y a de lettrés dans les deux camps, succède à celle des gens d'armes, des guerriers intrépides, qui commencèrent l'attaque. C'est la période des palabres, si importants, et si naturels dans un pays où le général, à toutes les époques, est doublé d'un lettré qui le conseille et le dirige. Malheureusement, les républicains de i'avant-première heure sont intransigeants, et leur irréductibilité ne peut être entamée par les promesses les plus tentantes d'argent et de titres auxquelles ne résiste guère le Chinois traditionnel. Les hommes du régime nouveau sont inaccessibles et l'assaut des représentants les plus habiles du gouvernement ne peut triompher des convictions républicaines. Ce n'estpas que les paroles, les belles paroles, aient manqué dès le premier moment, quand, par la violence et avec éclat,, les nouveaux venus manifestèrent oi^i ils voulaient atteindre. Tous les décrets de cette époque furent pleins de douceur, de mansuétude, d'invitation pater-

nelle à venir à résipiscence, et il n'était pas de lettré, durant tous ces temps de troubles, qui ne portât aux dîners où il était prié sa petite composition sur les difficultés de l'heure présente. Moins les guerriers avaient d'élan, plus les donneurs de conseils prenaient de place. Ceuxci réussirent, comme il convient en Chine, à supplanter ceux-là, et à leur faire déposer les armes.

Les périodes des conférences furent aussi scandées par de brusques reprises, des attaques furtives, dont les deux partis s'excusaient assez pauvrement, prétextant les malentendus des époques de transition : aux lignes de combat où les avant-gardes s'affrontaient, les ordres de renouvellement de trêve étaient arrivés tardivement, et l'esprit des uns et des autres était ainsi satisfait. Aucun ne perdait le souvenir de l'assaut qui convenait à sa nature et à son objectif, mais l'un et l'autre restaient irréductibles.

Est-ce la faillite des sages? Les modérés sont-ils déçus et vaincus, même sans coup férir ? Ou bien l'attente fut-elle ruineuse et la patience mauvaise ? La parole autorisée, celle des lettrés célèbres ou celle du gouvernement, a d'abord été dédaignée par les hommes d'action qui rejetaient aussi cette tradition de leur pays. Puis, quand ils l'écoutèrent et engagèrent la conversation, le charme des paroles fut impuis'

sant. Yuan Chekai lui-même, le créateur de l'armée moderne en Chine, venu pour négocier, supplanta bien le ministre de la Guerre qui prétendait écraser, mais il n'obtint pas plus par la persuasion que l'autre n'avait pu par la force.

Maintenant c'est le dernier et inévitable assaut. Les premières armes ne furent pas décisives; les dernières paroles restent vaines. Deux gouvernements qui se reconnaissent provisoires l'un comme l'autre et s'en remettent de leur sort à la décision d'une Assemblée nationale se livrent l'assaut suprême; le dernier mot sera-t-il à la violence ou à la persuasion ? à la Chine nouvelle ou à la Chine éternelle sous quelque forme qu'elle se présente ?

Nanking, la capitale des Ming il y a trois siècles environ, est devenue le siège du gouvernement provisoire de la République chinoise depuis que Souen-Wen, le premier président élu, s'y est installé le 2 janvier. L'espoir qu'ont les révolutionnaires les plus fervents, et particulièrement les Cantonais, de voir cette antique métropole remplacer Péking comme capitale définitive de la République ; l'histoire du siège qu'elle supporta, pendant trois semaines, seule de toutes les villes de l'Empire, au cours du récent mouvement révolutionnaire, — c'est plus qu'il n'en faut pour qu'on réserve à Nanking une place à part dans une histoire au jour le jour de ce qui se passa en Chine, pendant la révolution.

Nanking, la « capitale du Sud », est revendiquée par les méridionaux, qui sont à l'origine du mouvement républicain. Péking, proche de la Mandchourie, pouvait être la forteresse des conquérants mandchous; Canton, berceau de l'agitation, ne peut prétendre au rang de capitale, sa situation étant aussi excentrique que celle de Péking ; Nanking, parmi les villes de la vallée du Yangtse, vaut bien qu'on s'y arrête ; Wout'chang, voisine d'Hankeou, a, peutêtre, un avenir considérable, mais son passé, même immédiat, n'a pas le lustre du passé de Nanking : mieux vaut boire l'eau de Nanking que manger le poisson de Wout'chang, rapporte déjà le vieux dicton.

En février, les trains qui vont de Ghanghai à Nanking en six ou huit heures, express ou omnibus, sont tous bondés non pas de fuyards apeurés, mais de voyageurs affairés. Un grand nombre sont des jeunes, partisans du régime nouveau ou même déserteurs de l'ancien régime, par exemple des officiers de la garde de Péking, qui s'en vont à Nanking pour être détachés à la Présidence ou à l'état-major. Tous viennent offrir leurs services au gouvernement de Nanking qui les écoute toujours, s'il ne les accueille pas tous.

On les reconnaît facilement à leurs chaussures jaunes toutes neuves, à leurs complets de façon japonaise ou allemande, à leurs pardessus longs comme les lévites juives de Varsovie, à leur faux-col serré autour du cou, sans chemise, simplement par-dessus un maillot de laine. Soyez certain que ce personnage un peu gauche, mais assez vite prétentieux» parle une langue européenne, l'anglais le plus souvent ; j'en ai trouvé aussi qui répondaient en français à mes questions en chinois, sans même savoir si j'étais Français, simplement pour montrer qu'ils connaissaient une langue étrangère. Soyez sûr aussi — et il ne tardera pas à vous le dire en détail — que ce petit monsieur, dont un parent plus ou moins lointain exerce ou a exercé telle ou telle fonction, a déjà été reçu par le président de la République et qu'il lui a présenté tel ou tel remède très efficace à la situation présente. Ce petit homme, voyageur de troisième classe, n'est pas aussi antipathique que son camarade retour d'Europe, de Belgique ou d'Angleterre, qui porte un accoutre ment plus soigné et un melon sur la tête. Le chapeau mou, feutre, soie ou toile, pareil au couvre-chef que nous mettons en excursion ou au bord de la mer, coiffe maintenant la plupart des gens de la province du Kiangsou ; ils n'ont souvent que cela d'européen dans leur costume, qui, resté de belle soie éclatante, contraste

avec les tons ternes et éteints des étoffes étrangères, grises ou kaki; ils ont abandonné la casquette de voyage qu'ils avaient d'abord accueillie avec tant d'empressement.

Écolier visant un emploi, ou ancien étudiant à l'étranger ayant déjà ou cherchant une place de secrétaire dans un des ministères en formation, ou commerçant de plus ou moins d'importance, tous, à n'importe quelle heure du voyage, pour cinquante centimes, mangent avec une cuillère en métal un plat de riz avec des œufs et des crevettes. Les domestiques du wagon transportent ces vivres d'un bout à l'autre du train entre les petites banquettes et les petites tables. On mange pour passer le temps, sobrement et à bon marché, et tous les quarts d'heure le plus pauvre comme le plus riche, pour deux centimes, se rafraîchit la figure et les mains avec des serviettes trempées dans l'eau bouillante et encore pleines de vapeur. C'est Pégalité dans un certain confortable et dans une certaine propreté : voilà qui est extraordinaire sur les chemins de fer chinois, si Ton excepte ceux de la Mandchourie qui relèvent des Japonais. C'est en cette province du Kiangsou que le peuple est le mieux élevé selon nos habitudes. En première classe il n'y a que des étrangers, — pas toujours aussi convenables d'aspect que certains voyageurs de troisième, — de gros personnages japonais et quelques Chi-

nois considérables ; en tout, peu de monde.

Ce train de famille, où l'on cause avec Tun et avec l'autre sur un ton d'amabilité souriante, traverse un des plus délicieux pays de la Chine, une vaste plaine abondamment arrosée. La campagne est verte des blés tendres à peine sortis de terre ; les bois sont embrumés, et ces paysages de matin et de printemps ont la fraîcheur des toiles de Corot. Le train longe la longue muraille de Soutcheo la jolie, dont on ne voit que la tour derrière une grisaille de pierres crénelées.

Ce ne sont partout que canaux fertilisant de leur eau limpide cette campagne dont certains coins d'intimité avec leurs arbustes font songer à Bruges. Les barques chargées de travailleurs aux vêtements bleus glissent par les champs sur l'eau verte à peine courante, et sous le ciel bleuté, dans cette atmosphère douce et paisible, ce spectacle d'activité régulière en pays de révolution, tout près delà capitale nouvelle, mérite de retenir l'attention. La richesse ou tout au moins l'aisance régnent ici, quoique les tombes ancestrales occupent de leurs monticules une grande portion de la terre labourable ; c'est un terroir bien différent des sables qui avoisinent Péking, landes desséchées parle vent jaune de Mongolie et dont le climat extrême, hiver comme été, est inclément et rigoureux.

Les femmes qui voyagent sont, auKiangsou, plus nombreuse^ que dans le Nord ; le visage régulier de ces beautés, réputées dans toute la Chine, ne manque pas de finesse ; malheureusement il s'alourdit aujourd'hui, chez les jeunes femmes, de vilaines grosses lunettes, noires ou bleues, qui s'accordent mal avec l'élégance de leurs tuniques soyeuses. Quelques maigrichonnes portent la capote noire des soldats et enferment leur chignon sous la casquette militaire : ce sont les amazones à pied de la révolution.

Il n'est pas encore vrai que tout le monde soit sans nattes, mais, pour peu que les Gantonais répètent souvent l'opération du tipitze (couper les queues) que j'ai vu pratiquer, dans un train, par un officier et un soldat, le phénomène se généralisera. Ces deux exécuteurs en uniforme, contrôleurs d'un nouveau genre, montés à l'extrémité du train, allaient à l'autre bout, après avoir haché de leurs petits ciseaux toutes les queues, même les mieux cachées. Ils faisaient lever le couvre-chef sous lequel souvent une mince natte de vieillard s'enroulait autour de la tête, et personne n'échappait à l'opération. Les patients ne disaient mot, les autres riaient; seul, un vieux, le jour où j'assistai à ce spectacle et vis tomber plus de vingt nattes, résista et fit scandale en ameutant tous

les passagers du train dans son wagon. Il se défendit, alléguant qu'à la campagne où il habitait, personne n'avait subi cette mutilation, tant et si bien que l'officier, fort en colère, s'en alla.

Aux petites gares, presque tous les paysans portent encore la natte épaisse. J'ai remarqué à Ghanghaï que les agents de police ont conservé leurs longues queues; mais à Nanking, où, depuis plus de deux mois, les soldats venus de Canton font du zèle, on rencontre en abondance de pauvres hères dont la chevelure, tombant seulement jusqu'à la nuque, encadre de noir la face terne et osseuse. Les misérables tireurs de pousse-pousse qui peinent le long des routes de Nanking, où ne circulent que deux automobiles introduites par le président Souen et son ami Hoang-sing, ministre de la Guerre, — ces pauvres diables ont, depuis le tipitze^ un aspect fantomatique qui aurait tenté Gustave Doré.

Les vieux surtout, depuis qu'ils ont perdu leur appendice, ont un air entendu tout à fait drôle et ridicule; cet air et leur suffisance, et les taches de leurs habits, et l'assurance imperturbable de leurlangage, en voilà assez pour justifier le dégoût qu'ils inspirent à quelquesuns de nous; aussi trouve-t-on que Souen-Wen, le président, n'en est que plus estimable de travailler pour des gens si misérables, si con-

tents d'eux-mêmes, et qui ne ressemblent pas encore à des citoyens égaux d'une république, même en cette province où se rencontrent les meilleurs sujets de la Chine.

Parmi ces gens, combien se donneraient quelque peine ou feraient un effort désintéressé pour aider le noble esprit qui tâche de faire triompher les idées démocratiques dans un pays si passivement et naturellement soumis à l'autorité des mandarins traditionnels? Combien de ces gens sont simplement fats, mal élevés, sans souci de grandeur et encore moins d'héroïsme, môme passager ! Parmi ces soldats de l'armée nationale, à qui la République a donné des hautes payes, des habits neufs, et trop de licence, beaucoup, demain, refuseront de rentrer chez eux et pour peu que tarde la reconnaissance du nouvel État par les puissances, ils seront les pires adversaires du nouveau régime !

Dans notre train, ils sont là quelques soldats, assez bons enfants, qui vous disent que les dix dollars qu'ils reçoivent, depuis plus d'un mois, pour ne rien faire, sinon manger et jouer dans les casernements confortables des temples, des écoles, des bâtiments officiels, ne leur suffisent pas. Et pourtant, avant la révolution, ils ne gagnaient pas la moitié de cette aubaine régulière, et ils n'avaient pas les mêmes occasions de piller!

Tout ce monde ne paraît guère fait pour user de la liberté; l'ancienne manière forte sera nécessaire à la République. On songe avec tristesse qu'il suffirait que quelques têtes, admirables en dépit de leur inexpérience, fussent à cette heure supprimées, et c'en serait fait du mouvement républicain qui n'a pas de racines populaires. Ce peuple mou manque de persévérance dans les grandes entreprises, lui qui en a tant dans les petites; le sort delà République reste précaire; l'intransigeance des Gantonais peut seule l'assurer au milieu des jalousies des différentes provinces.

Faute de maîtrise personnelle, et surtout faute de discipline dans le pays, Souen-Wen, si près du but après un si bel effort et un si rapide succès, ne risque-t-il pas d'être obligé de passer la main à Yuan en faveur de qui il a démissionné de son titre de président de la République ? Si Nanking ne cède pas à l'homme d'énergie qui est à Péking, ne s'expose-t-on pas à un long interrègne d'anarchie où se perdrait tout ce qu'on a gagné jusqu'ici ? Autant de réflexions que le voyage à Nanking provoque.

Encore quelques collines surmontées d'une tour qui s'estompe joliment dans le brouillard, et voici les murailles de la vieille capitale. Le

train stoppe hors la ville, à Shiakoan, dans un faubourg assez grouillant et mal famé, non loin du port où stationnent des croiseurs de toutes nationalités et des transports chinois, sur lesquels arrivent ou partent constamment des jeunes soldats de la République, bien qu'on ne se batte plus nulle part depuis le début de décembre.

De l'autre côté du fleuve, c'est Poukeo, la tête de ligne du chemin de fer qui conduit au nord, par Tsinanfou, à Tientsin. Les uniformes, de couleurs variées selon les provinces, kakis ou gris verdâtre, ou bleu foncé ou noir, les chefs aux dorures vives encombrent les rues du faubourg. C'est la vraie petite ville de garnison, chose inaccoutumée en Chine, et tous ces uniformes neufs aux écussons de couleurs tendres, rose particulièrement, sont les nouvelles recrues de la République. Partout flotte le nouveau drapeau aux cinq couleurs, rouge, jaune, bleu, blanc, noir; devant certaines portes, où logent des soldats, le drapeau national s'entre-croise avec celui de l'armée, grosse étoile noire, dont chacune des neuf pointes s'orne d'un rond jaune ou blanc, le tout sur fond rouge; beaucoup de jeunes gens, et même des fillettes, portent le brassard de la Croix-Rouge et, au chapeau, des cocardes argentées et des rubans aux cinq coueurs. Partout des décorations; c'est la fête.

ii8 LA CHINE EN REVOLUTION

L'Empereur par décret a abandonné le pouvoir le 12 et c'est demain 15 février que Souen-Wen, en grande pompe, célébrera l'union du Nord et du Sud.

Voici de petits soldats de Canton qui viennent d'arriver par bateau et seront de parade demain. Leur équipement est tout neuf ; les souliers sur le sac n'ont pas encore servi ; dans le sac ils portent un peu de linge blanc. Tous ces gamins d'à peine vingt ans ont l'air souffreteux sous des fourrures, que, de leur vie, dans leur pays du Sud, ils n'ont jamais connues ou du moins utilisées. Tous causent gentiment et vous assurent qu'ils partent pour le Nord. De fortes filles replètes, aux vives couleurs, vont et viennent parmi eux, avec des fleurs dans les cheveux et, sur le sein gauche, des tubéreuses. Les recrues ont chacune cent vingt cartouches et touchent presque un franc par jour, une fortune pour beaucoup et qui lente !

La superficie de la ville est plus considérable que celle de Paris ; on y entre par un petit train qui fait l'office de tramway. A l'intérieur de l'immense enceinte, comme en pleine campagne, des champs bien cultivés, des bois de bambous très touffus, des étangs, de longues avenues plantées de saules. Voici les consulats, japonais, allemand, anglais, américain, avec leur mât de pavillon, constructions neuves à lourdes arcades ; et plus loin les blancs bâti-

ments éphémères de l'Exposition de 1910, où sont installés les soldats des provinces de Kiangsi et Koangsi. Des caisses cachetées sont portées par des coolies sur des bambous flexibles : c'est plus de cinq cent mille francs de billets que le gouvernement républicain émet pour payer ses troupiers ; de misérables voitures attelées de maigres haridelles vous demandent des prix fantastiques pour la moindre course et baissent tout de suite des trois quarts si l'on discute.

Nous arrivons à la « station du président », devant l'ancien yamen du vice-roi du Kiangnan ; c'est au cœur de la ville du Nord, aux vastes espaces libres, aux nombreuses bâtisses européennes, écoles officielles ou œuvres américaines qui abondent en cette cité. A l'est, il y avait autrefois la ville tartare et le yamen superbe du maréchal Tie-liang ; mais depuis le pillage des premiers jours de décembre par les troupes révolutionnaires entrées en ville le 3, ce ne sont plus que tuiles et pierres amoncelées ! Au sud, la ville chinoise est active et affairée ; tout le long des étroites rues dallées qu'encombrent les passants et les ânes en files, ce ne sont que boutiques aux étalages ininterrompus.

Au nord-est, hors de Tchaoyangmen, à flanc de coteau, s'étagent les sépultures impériales des Ming. Auprès du tombeau de Hongou, le fondateur de la dynastie, Souen-Wen, dès son

arrivée à Nanking, alla jurer fidélité à la constitution républicaine. Son principal effort était alors de détrôner la dynastie tartare des Tsing. Le 15 février, trois jours après la publication des décrets d'abdication, il vint à ces tombeaux faire brûler des parfums et présenter des mets. La cérémonie, dans le cadre des monts et des eaux qui s'épandent à Tentour, fut célébrée devant plusieurs milliers de soldats, tous les fonctionnaires et même les étrangers. Ce geste de patriotisme et de tradition, d'amour du sol et de rattachement aux ancêtres, fait par le chef de la révolution qui a passé la plus grande part de sa vie à l'étranger, ce geste n'est pas parmi les moins mémorables et joyeux du jeune régime.

L'après-midi, en son vaste yamen de plus de douze cents chambres, Souen-Wen, qui venait de démissionner en faveur de Yuan Chi-kai, célébra avec son entourage, le triomphe de la République. Les soldats disaient partout avec allégresse qu'aujourd'hui on buvait du vin. Tous les jeunes ministres ou vice-ministres, gens de Canton ou du Houpé, pour la plupart, qui autrefois, à l'étranger, avaient reçu Souen- Wen à leur table d'étudiants, et qui, maintenant, travaillaient autour de lui, tout ce petit personnel, ce jour-là, dans des appartements improvisés, s'épanouissait en buvant, après le manger sol)re, composé, à la chinoise, de riz,

de poisson, d'œufs et de légumes... Et cependant si Yuan n'acceptait pas de venir à Nanking et restait à Péking avec des bureaux déjà fournis de personnel, c'était la fin des espoirs de ce petit monde. Aussi le lendemain quelquesuns essayèrent-ils de chambrer Souen sous prétexte que le président était très occupé. Ils semblaient redouter que quelque chose de leur maître si accessible à tous ne leur échappât à cette heure.

Le même jour encore, à trois heures de l'après-midi, les représentants des dix-sept provinces, à raison de trois par province, votèrent pour élire, à la place de Souen, un nouveau président ; ils donnèrent quatre voix au premier tour au général Liyuanhong de Wout'chang, initiateur de la rébellion, puis au second tour se déclarèrent à l'unanimité pour Yuan Chi-kai. Ils accomplissaient les vœux de Souen-Wen, mais ces délégués du peuple manifestèrent leur indépendance en choisissant Péking pour capitale, bien que Souen eût déclaré que sa démission ne devait pas être une raison pour retirer le titre de capitale à Nanking. Il ne remarquait pas que désormais Péking était devenu plus libre et plus sûr qu'au temps où Nanking avait été choisi. C'est à partir de ce mom.ent que des tiraillements entre Souen et le parlement de Nanking ont commencé de se manifester. Une délégation du gouvernement

de Nanking a quitté Changhaï le 21 février, pour aller chercher à Péking Yuan et les archives, et revenir dans le Sud installer le gouvernement de la république. Le rôle de Nanking et des hommes qui y siégèrent fut assez important pour que Thistoire enregistre comment la révolution entra en ville.

Lors de la révolte, les autorités de Nanking ne se montrèrent pas disposées à céder. Le vice-roi et le maréchal tartare restèrent à leur poste jusqu'à la veille du jour où les assiégeants y entrèrent, et le général Tchang-siun, au lieu de céder la place au général Siu révolté, opposa à la rébellion une résistance vigoureuse pendant vingt-trois jours, du 8 novembre au 2 décembre. Nanking n'était pas une ville gagnée d'avance à la révolution ; ce fut une véritable conquête de Tarmée révolutionnaire, presque la seule.

Quand éclata la révolte militaire de Wout'chang, qui mit en fuite l'autorité civile, il y avait à Nanking 5.000 Tartares — 2.000 bien armés — sous les ordres directs du maréchal tartare Tie-liang et une division, soit 10.000 hommes, d'ancienne armée, c'est-à-dire de soldats vêtus de casaques rouges et de turbans, avec de grands caractères chinois cousus

NA>-KING PENDANT LA REiVOLUTION 123

sur le ventre et sur le dos. Ils avaient encore les grands instruments de musique, aux tubes longs de deux mètres, les étendards et les fanions multiples. Armés d'excellents fusils et de bons canons, ces 10.000 hommes de troupes que le général Tchang-siun avait sous la main, tant à Nanking qu'à Poukeo, sur l'autre rive du fleuve, n'avaient aucune tactique ni formation de manœuvre ; mais Tchang-siun pouvait renforcer cette division d'anciennes troupes de 10.000 recrues levées récemment au nord du Kiangsou, dans la région de Sutcheo. Enfin, il restait encore à Nanking, mais sous les ordres du général Siu, une division de troupes modernes, soit 10.000 hommes bien armés, et bien dressés par des officiers sortis, pour la plupart, des écoles militaires de Yuan Chi-kaiàPaoting-fou, et eux-mêmes élèves d'instructeurs allemands ou japonais. Cette nouvelle armée chinoise, composée des mêmes éléments que la vieille, était mieux exercée aux manœuvres étrangères. Une brigade de cette 9*^ division tenait garnison à Nanking, l'autre à quelque distance, dans la ville de Tchinkiang.

Le général Siu était depuis trois ans à Nanking ; d'abord lettré du Houpé, il était devenu militaire dans l'entourage de Yuan Chi-kai dont il avait été jadis le secrétaire. L'autre général, Tchang-siun, vieil impérialiste qui commandait les vieilles troupes, est un pur Chinois ancien

régime. Il est né à Nanlchang dans la province du Kiangsi et fut aubergiste autrefois à Péking. Quand l'impératrice dut décamper de la capitale en 1900, c'est lui qui procura les chars, et il suivit la Cour à Singanfou. Tchang-siun était, en octobre 1911, généralissime àNanking ; mais le général Siu, commandant des troupes indépendantes, ne dépendait que du vice-roi.

Quand, au milieu d'octobre, on apprit à Nanking ce qui venait de se passer à la 8'^ division de Wout'chang, la 9^ s'agita et les officiers semblèrent ainsi disposés à suivre le mouvement. Les autorités songèrent d'abord à désarmer les troupes, selon le procédé ordinaire, mais les soldats dirent qu'ils ne se laisseraient pas faire, qu'on voulait les tuer comme des moutons et qu'ils ne rendraient ni munitions ni fusils. Le mois d'octobre s'acheva sans trouble, bien qu'il y eut dans la rue de fréquentes disputes entre les soldats ancien et nouveau régime, qui souvent, quoique jeunes gens des mêmes villages, se menaçaient: pour ceux qui étaient embrigadés dans les troupes nouvelles, le Sintiiui, le mot d'ordre était: Mort aux Mandchous ! c'est-à-dire guerre aux soldats des vieilles troupes, le Laotiun.

Pour en finir avec ces rixes, la brigade du général Siu reçut l'ordre, fin octobre, de quitter Nanking avec armes et bagages, mais sans munitions, pour aller à 70 lis au sud de la ville,

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à Moulinkoan. C'était pour purger le pays des brigands, disait-on. Les 5.000 mécontents restèrent là dix jours ; en secret, ils envoyèrent des émissaires pour s'entendre avec Liyuenhong à Wout'chang. Ghanghaï, à ce moment, avec son arsenal, passa aux révolutionnaires et promit, ainsi que Wout'chang, le renfort et les munitions qui manquaient au général Siu.

Le 8 novembre, sûrs que les munitions attendues et promises de Ghanghaï allaient arriver, les troupes de Siu marchèrent sur Nanking, persuadées qu'elles y entreraient facilement. Mais les munitions n'étant pas arrivées, les assaillants avaient seulement chacun cinq cartouches. Malgré tout, ils attaquèrent, croyant bien qu'à l'intérieur de la ville tout le monde lâcherait. La nuit du 7 au 8 il y avait eu en ville une émeute, que Tchang-siun avait réprimée vigoureusement. Cent ou deux cents révolutionnaires, munis de bombes, la nuit, vers deux heures du matin, étaient allés à la prison militaire et avaient ouvert les portes. Ils s'étaient adjoints les prisonniers des deux sous-préfectures, tous habillés de rouge vinasse selon l'uniforme des prisons chinoises.

Avant le jour tout ce monde avait envahi les postes de police, avait pris les fusils et les habits des cinq ou six cents policiers ; le drapeau blanc de la révolte avait été hissé sur les résidences des sous-préfets, par ordre de ces

fonctionnaires. Ce matin-là, sur tous les murs de la ville on avait placardé une proclamation républicaine signée par le général Siu, et les sous-préfets couards croyaient que « c'était arrivé ». Siu disait qu'il venait installer la république et qu'il garantissait la paix. Cette tactique révolutionnaire par affiches a été employée maintes fois au cours de la révolution chinoise et maints consuls même s'y sont laissé prendre. Siu n'entra pas dans la ville, mais toutes les autorités en sortirent : préfet, sous-préfets, intendants, trésorier, grand juge, directeur de l'enseignement. On ne les vit plus au cours du siège qui suivit; on ne les a pas revus.

Vers cinq heures du matin, les cinq cents, qui se croyaient déjà maîtres de la situation en ville, se dirigèrent vers le yamen du vice-roi. Il était bondé d'un millier de soldats, mais on les croyait tous révolutionnaires. Tchang-siun s'y trouva avec ses troupes, bien armées et fidèles, et il résista. Ce fut un massacre: les partisans de la cause républicaine périrent et toute la journée par la ville on fit la chasse aux révolutionnaires, coupant la tête à tous ceux qui avaient coupé leur tresse. Deux cents Chinois sans queue furent ainsi tués, mais il faut bien noter qu'il n'y avait pas un seul Mandchou parmi ceux qui se livraient à ces violences. ANanking, jamais les Tartares n'ont

été au feu, ni en ville ni à la campagne; ils allèrent seulement aux remparts ; et les massacres de Chinois sans queue qu'on leur a reprochés sont l'œuvre des soldats de Tchangsiun. La ruine de la ville tartare à laquelle se livrèrent plus tard les révolutionnaires après leur entrée en ville, ne peut passer pour une représaille, puisque les Tartares à Nanking n'avaient massacré personne. Au nombre de 2 à 3.000 armés, soldats depuis l'âge de quinze ans, ils firent leur devoir jusqu'au bout en gardant le yamen du maréchal tartare.

Le 8 novembre au matin, les prisons avaient été ouvertes, les yamens s'étaient vidés et l'hôtel particulier de Tchang-siun avait été attaqué ; beaucoup de bombes y avaient été lancées de la rue, mais au seul détriment de ceux qui les jetaient. La révolution n'était pas victorieuse. Hors des murs c'était une journée néfaste pour la République. La brigade du général Siu pensant entrer facilement en ville, tous les soldats avaient mis le brassard blanc de la révolte ; ils disaient qu'ils coucheraient le soir dans leurs casernes, derrière le yamen du vice-roi, près de l'ancienne exposition ; ils trouvèrent les portes fermées et ouvrirent le feu avec leurs cinq cartouches par homme, à 8 heures du soir. Des murs, on tira pendant une moitié de la nuit ; les grosses pièces et les mitrailleuses donnèrent ; la fusillade fut parti*

culièreinent nourrie du haut de la « terrasse des fleurs de la pluie, Yuhoatai », au sud. Ce fut le carnage: la plupart des assaillants s'éparpillèrent. Il resta sous les murs deux cents tués ou blessés.

Le général Siu aussitôt prit un bateau le 9 pour Tchinkiang, et avec son autre brigade qui était là, intacte, il reforma sa division, et renforcé de la division entière du Tchekiang, — 10.000 hommes venus de Hangtcheo, — maître désormais de deux divisions, il se disposa à marcher sur Nanking. C'est le 2 décembre que les troupes y entrèrent. Les portes étaient fermées depuis vingt-trois jours, depuis le 8 novembre.

Durant toute cette période de siège, la ville fut aux mains de Tchang-siun qui sut y maintenir l'ordre. Chaque soir on sonnait l'appel aux remparts et tous les hommes y passaient la nuit à veiller ; comme il n'y avait pas de relève, les défenseurs furent vite harassés, mais il n'y eut pas un acte d'indiscipline. Tous les jours les portes étaient ouvertes deux heures pour expulser les fainéants et les bouches vaines. L'exode avait commencé dès le début du siège ; la foule s'entassait dans le faubourg de Shia-Koan près du fleuve ; on payait quinze dollars des

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billets de passage pour Ghanghaï. Les cinq ou six derniers jours, ce fut l'affolement.

Les Européens furent toujours très respectés. Les femmes des fonctionnaires des services impériaux, postes ou douanes, étaient parties, ainsi que les femmes des missionnaires américains; il ne restait que deux docteurs, quelques professeurs et trois ministres, en tout dix personnes, au lieu d'une centaine qui, d'habitude, vivent dans les établissements protestants de Nanking; il y avait encore, outre les consuls et beaucoup de Japonais, deux Ecossais, un Canadien et le P. Gain, jésuite français de la mission catholique. Le consul japonais et tous les marchands japonais qui se groupaient autour de lui étaient très surveillés par les Américains. Le vice-roi et le maréchal Tie-liang changeaient de lit et de demeure plusieurs fois par nuit, se réfugiant de préférence au consulat japonais où ils s'estimaient plus sûrement à l'abri.

Le fort du Tigre au nord de la ville céda le premier sans résistance, vers le 25 novembre. Des troupes envoyées par Tchang-siun pour reprendre Tchinkiang, passèrent à l'ennemi. Le fort du mont Lion, qui domine la ville près de la gare, répondait au bombardement des batteries du mont Tigre. Toutefois les projectiles n'étaient guère dirigés que contre les murailles, jamais dans l'intérieur de la ville.

Le mont Tigre, à deux kilomètres de distance, ne visa que trois fois le (( kiosque de l'extrême nord, Pétiko », colline surmontée d'une pagode où, justement, les autorités étaient à boire quand y arriva un des deux boulets qui atteignirent juste. Le 30 novembre, de la « montagne violet or, Tsekingclian », qui est près des tombes impériales, les rebelles tirèrent sur les forts voisins qui furent tous évacués le 2 décembre. Les troupes entrèrent en ville le 3. Le 30, le vice-consul américain, M. Gilbert, le vieux docteur canadien établi depuis vingt ans dans la cité, et le président de l'Université américaine, M. Bowen, étaient allés, précédés du drapeau américain et de la bannière de la Groix- Rouge^ négocier avec un général subalterne afin que Tchang-siun et une escorte de 200 hommes eussent un sauf-conduit pour sortir de la ville ; ils n'avaient pu obtenir la sortie en armes de toutes les troupes avec les honneurs de la guerre.

La nuit du 1^»' au 2 décembre, Tchang-siun, ainsi protégé, sortit par la porte du sud et fila vers le fleuve pour passer sur la rive gauche à Poukeo. Aucun de ses soldats ne traversa avec lui, excepté son escorte et encore sans les chevaux, car les sentinelles, qui n'avaient pas été prévenues, les arrêtèrent au moment de l'embarquement sur les sampans, La cavalerie fut abandonnée sur la berge. Les troupes que

commanda ce général dans la suite étaient ses 5.000 hommes de Poukeo, les meilleures, celles qui n'avaient pas donné pendant le siège et qu'il emmena avec lui au nord.

N'ayant pu rassembler ses soldats, le général réunit du moins, à Poukeo, tous les wagons et les locomotives qu'il put trouver, chargea un wagon entier de dollars et fila jusqu'à Tchoutcheo au nord, puis à Linghoaikoan où il établit son quartier général : à Nanking, parmi les républicains on n'en finissait pas de s'organiser. Enfin on le poursuivit jusqu'à Sutcheo ; il ne commença de résister qu'au nord de la rivière Hoai. Entre Nanking et la rivière, il n'y eut pas de combat.

Cette même nuit, le vice-roi et Tie-liang étaient partis du consulat japonais et avaient fui par la porte d'eau de l'ouest. Les officiers ayant suivi Tchang-siun, cette nuit-là, de grands pillages eurent lieu en ville. Ce fut un désordre sans pareil. Les soldats restés seuls ne massacraient pas : ils prenaient tout ce qu'ils pouvaient. A l'aurore, la garde nationale fusilla tous ceux qui avaient été arrêtés avec du butin.

Entre neuf et onze heures du matin, le 2 décembre, les premières troupes républicaines entrèrent en bon ordre dans la ville, ayant à leur tête les soldats mômes que Tchang-siun avait envoyés pour les combattre. Le général Siu, malade et fatigué, ne fit pas son entrée

ce jour-là ; il fat remplacé par son lieutenant Ling, en qui il avait toute confiance et qui depuis un mois s'était distingué avec les troupes de Tchinkiang. Ling, simple chef de camp et officier subalterne ([uinze jours auparavant, alla s'installer au yamen du vice-roi. Ses troupes prirent tranquillement leurs quartiers tout l'après-midi, et c'est le lendemain seulement, le 3 décembre, qu'eut lieu la honteuse journée révolutionnaire, la ruine de la cité tartare de Nanking. Désormais, pendant un mois, jusqu'à l'arrivée du président Souen-Wen, le régime républicain, ou plutôt la loi martiale, sévit à Nanking.

La période du gouvernement militaire n'est guère à l'honneur des révolutionnaires.

Elle commence par l'ellroyable journée du 3 décembre dans la ville tartare. Les soldats de Ling se précipitaient au pillage au cri de : (jiPaohan^mie manlyi Vivent les Chinois, mort aux Tartares ! ]Magnifiques fourrures, beaux habits de soie, parures d'or et d'argent, ils faisaient main basse sur tout. On dit que beaucoup de femmes et de filles se jetèrent dans les puits. Des Tartares mirent eux-mêmes le feu à leur maison pour échapper à la honte ; on ne tuait toutefois que ceux qui résistaient ; on se

contentait de voler et de brûler la maison vidée. Quand l'opération était finie, tout le butin était porté aux monts-de-piété qui recevaient des richesses pour quelques dollars. Et ainsi, ces établissements regagnaient au centuple les sommes qu'ils avaient dû verser aux troupes quand elles avaient quitté la ville à la fin d'octobre. Des groupes de soldats dépêchèrent l'un d'eux à Ghanghaï pour vendre leur butin et se partagèrent l'argent : beaucoup portèrent à leurs doigts des bagues d'or, et chargèrent les filles de perles et de bracelets. Cela dura jusqu'à ce qu'il ne restât plus que des décombres de tout ce quartier tartare. On pillait tous les beaux hôtels que les propriétaires, soupçonnés d'être impérialistes, avaient fermés avant d'émigrer à Ghanghaï ; on ne vidait pas les maisons occupées, mais on en menaçait les riches habitants. Le plus fortuné de la ville était un mahométan. M, Ma : dès le 3 décembre, on envoya une garde de cent soldats à sa porte. Il comprit et offrit aussitôt un wan^ soit vingtcinq mille francs environ ; le lendemain on découvrit une seconde porte à garder et il versa un second wan : on trouva quatre portes et il dut verser plus de 100.000 francs, puis on lui retira ces hommes de garde et il dut repayer pour les obtenir.

Si les Japonais et les Américains s'étaient entendus, peut-être les étrangers eussent-ils pu

jouer à Nanking le rôle que tint la mission catholique à Kingtcheo, au Houpé, où la ville tartare fut épargnée grâce à un Père belge qui négocia une reddition : les Tartares remettaient leurs fusils aux républicains contre dix dollars pièce, et tout était fini. Si une telle transaction avait pu intervenir à Nanking, l'admirable palais du maréchal ainsi que la ville tartare subsisteraient encore, et de nombreuses atrocités eussent été évitées.

Tandis que ses soldats se conduisaient ainsi, Ling trouvait au trésor provincial des caisses prêtes à être envoyées à Péking pour servir à la réforme financière : elles contenaient 600.000 dollars, soit un million et demi de francs; il se les appropria, et comme il y avait au port une douzaine de navires de l'escadre du Fokien, sa province d'origine, il en dépêcha quelques-uns pour porter les précieuses caisses dans sa famille. Il gorgea ses propres soldats d'argent et de munitions, car il en restait de si grandes réserves qu'on eût pu facilement soutenir le siège encore longtemps. Ling s'était constitué une garde tout à fait dangereuse, et, bien que vivement attaqué pour s'être ainsi installé en maître et approprié personnellement les deniers publics, il était fort redoutable. Il acheta certaine presse de Changhaï qui, bien que républicaine, le défendit en insistant sur ses qualités. Mais, ayant vu un de ses secré-

taires, Tao, arrêté à Changhaï avec des caisses compromettantes et fusillé sur-le-champ, Ling se retira dans sa famille.

Il fut remplacé dans les fonctions de gouverneur par M. Tseng. La situation était devenue si difficile à Nanking que celui-ci appela, pour l'assister, le conseiller Ma. Agé de 72 ans, c'est une des plus nobles figures de la Chine républicaine, un homme à qui ses voyages en Europe et en Amérique ont bien fait comprendre les institutions républicaines et leur avenir en Chine. Quoiqu'il n'eût pas accepté les situations officielles qu'on lui offrait. Ma avait le sceau de M. Tseng et chaque matin il allait au yamen régler les aflaires. Vers Noël, Tseng alla à Changhaï, à la rencontre de Souen-Wen et quand celui-ci fut élu président, il fut du ministère composé à Changhaï, où il resta. Ce fut un homme de la province même, M. Tchoang, naguère intendant au Koangsi, qui occupa la place vacante, mais M. Ma continua de s'occuper des affaires.

Dans la ville la situation devenait de plus en plus difficile. Il y eut un moment cinquante mille hommes de troupes et toute une séquelle de filles. Ce n'étaient que viols, désordres, incendies. Les commerçants demandaient qu'on débarrassât la cité de ce fléau; et pour les satisfaire on dirigea ces pillards sur Péking. Parmi ces soldats de la révolution, c'était

l'anarchie : il y avait autant d'états-majors que de contingents provinciaux. Le ministre de la Guerre, Hoangsing, arrivé en hâte, ne sut rien organiser et ne réussit même pas à se faire obéir.

Les soldats, entrés en piteux état au lendemain du siège, petit à petit avaient été rhabillés à neuf. Ils entendaient ne plus rien faire désormais; ils ne voulaient même plus monter la garde. Pendant trois semaines, de nouveaux soldats arrivèrent à Nanking, point de concentration de toutes les troupes révolutionnaires, et, comme on ne pouvait organiser de trains, puisque Tchang-siun avait emmené avec lui tout le matériel du chemin de fer, on fit venir des locomotives du Tchekiang pour transporter les hommes au nord.

La Croix-Rouge chinoise était aussi un élément de trouble. Comme elle n'acceptait que les soldats blessés, elle n'avait pas grand travail à Nanking. Chaque province avait envoyé son escouade de docteurs, instruits au Japon, mais ces infirmiers bardés d'emblèmes s'amusaient. Ils étaient payés par de bonnes œuvres chinoises ou vivaient sans traitement. L'intendance militaire, elle aussi, manquait d'organisation.

A ce moment, comme Yuan Chi-kai à Péking, Outingfang à Changhaï, représentant le Trône et la révolution, étaient d'accord pour faire la paix, Tang-chaoyi fut délégué pour la négo-

cier. Les officiers de Nanking, au contraire, ne rêvaient que batailles. Ce n'étaient que cris de : « A Péking, à Péking î » poussés par les « brave-la-mort », les pou pa seii. Alors, le Tcheli, le Honan, le Ghantong, le Nganhoei, une grosse part du Kiangsou, tout le nord du Fleuve Bleu, y compris Poukeo et Hankeo étaient impérialistes. Les républicains ne tenaient que le Sud; les officiers voulaient aller de l'avant et Nanking souhaitait de se débarrasser de la soldatesque. Trois corps d'armée furent formés, l'un à Hankeo, l'autre à Changhaï; un troisième devait partir directement de Nanking pour le Nord. Celui de Changhaï alla à Tchefou et à Tchingwangtao par mer, et il y eut alors un accord secret, entre les partis qui avaient négocié l'armistice, pour laisser les hommes se battre à Sutcheofou, au Ghansi et à Hanyang. Le conseil donné en haut lieu était : défense de se battre, excepté si on ne peut plus avoir la paix avec des gens qui veulent se battre absolument. C'est ainsi qu'à Koutchengk'iao les soldats de Canton furent rossés à plate couture, par Tchang-siun ; le lendemain, les soldats du Tchekiang et du Kiangsou prirent une revanche. Les Cantonais, calmés, rentrèrent tous à Nanking et furent logés dans de bonnes maisons par ordre du ministre de la Guerre qui est de leur province.

Des troupes fraîches de tous les pays arrivèrent chaque jour à Nanking, où la situation menaça longtemps de redevenir aussi mauvaise qu'elle fut en décembre. L'entretien des soldats coûta cher. Canton ne remettait d'argent que pour trois mois aux recrues qu'il envoyait; le Kiangsou versa plus de douze millions, et, si riche que soit ce pays, il ne paraissait pas disposé à payer plus longtemps la note du gouvernement républicain dont les mesures financières étaient loin d'être approuvées par les plus sages républicains du pays.

Des délégués de toutes les provinces, hormis le Kansou, avaient été envoyés à Nanking par les chefs militaires du gouvernement révolutionnaire, à raison de trois députés par province. Ce parlement siégeait déjà, à peu près ignoré, quand Souen-Wen arriva à Changhaï. L'apôtre infatigable de la révolution n'accepta qu'à son corps défendant d'être nommé premier président de la République chinoise. Il inaugura le régime républicain en distribuant par toute la ville les nouveaux drapeaux qui devaient remplacer les dragons impériaux, mais quel que fût son dévouement à la cause publique et son souci d'établir la république en versant le moins de sang possible, si sympathique que fût sa per-

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sonne et si louables que fussent son énergie, sa ténacité et son prompt esprit de décision, il n'en fut pas moins surveillé de près par des hommes qui se croyaient très forts, du moment qu'on était en république, et qui n'entendaient pas, eux représentants des dix-sept provinces à Nanking, être au service du président.

Le premier essai du régime républicain débuta par un manque de confiance entre le président et son Parlement. Souen-Wen ne parut aux séances que trois fois. Dans les confortables bâtiments de l'Assemblée provinciale, les quarante-cinq députés siégeaient au milieu de la haute salle centrale. De leurs réunions secrètes peu de nouvelles transpiraient. Sur les murs de la ville étaient placardées des proclamations du gouvernement militaire, le général Siu, ou du gouverneur civil, le toutou; mais on ne voyait point de proclamation de la présidence de la République, hormis des adresses générales aux puissances étrangères qui n'étaient d'ailleurs en relations qu'avec Yuan Chi-kai et le gouvernement de Péking. Même les négociations entre les gouvernements du Nord et du Sud ne se faisaient pas directement entre Yuan et Souen,mais entre Yuan et Outingfang qui n'était pas à proprement parler le délégué du président, puisqu'il avait déjà ces fonctions au temps qu'il négociait avec Tang Chaoyi, avant que Souen-Wen arrivât à Changhaï.

L'activité du président à Nanking au milieu d'un ministère de jeunes gens, dont tout le monde ne reconnaissait pas l'autorité, paraissait effacée. On disait vaguement que quelques-uns des membres les plus considérables du ministère républicain, des hommes d'expérience entrés dans la combinaison pour modérer les généreux élans de la jeunesse et de Pinexpérience, on disait que le ministre de l'Industrie, par exemple, n'était pas d'accord avec le président de Nanking et effectivement, deux jours avant la démission de celui-ci, le 15 février, après quarante-cinqjoursde fonctions, lui-même avait offert sa retraite. On disait que le président prenait seul des mesures pour lesquelles il aurait du consulter au moins les ministres compétents ; on lui reprochait d'avoir émis, ou laissé émettre, des billets militaires remboursables à trois mois, sans avoir préparé aucune réserve pour cette opération imprudente. Le Parlement faisait des remontrances au président, qui en souffrait. Des bruits circulaient touchant les relations de Souen avec les Japonais d'une part, les Américains de l'autre ; et quand il se retira le 15février après avoir proclamé l'union du Nord et du Sud pour l'établissement d'une république stable, il était avéré que le président ne gouvernait pas avec son Parlement, soit qu'au fond il en contestât l'autorité qui n'émanait pas d'un mandat du peuple directe-

ment, soit qu'il estimât nécessaire, aux premiers temps de la République, d'agir avec autorité, en maître sinon en dictateur.

Souen passait alors pour un organisateur médiocre, un administrateur inexpérimenté ; idéologue à la fois et excellent excitateur, cet homme, animé des meilleures intentions, n'était plus à sa place, la période révolutionnaire terminée.

Souen se retira : Yuan Ghi-kaï fut élu aussitôt par le Parlement de Nanking président de la République ; même, bien que dans un message Souen invitât le Parlement à conserver Nanking comme capitale, ce fut Péking qui eut d'abord les préférences de tous les délégués, sauf ceux de Canton, et ce n'est que sur une forte pression que la majorité changea d'avis.

On a fort commenté la conduite de l'ancien président démissionnaire, envoyant une délégation de dix membres à Péking auprès de Yuan Ghi-kai, à la fois pour inviter le nouveau président à venir prendre ses fonctions à Nanking et pour rapporter à la capitale du Sud les archives des ministères : retiré simple citoyen, il semblait vouloir toujours intervenir dans les affaires de l'Etat et commander.

On ne peut rien préjuger de l'accord tacite ou du désaccord qui put exister entre les deux présidents ; mais pour la capitale, il n'est pas douteux que ce fut un échec et pour Souen-Wen

et pour la République, qu'elle n'ait pas été transportée à Nanking, malgré l'effort des Cantonais. On céda, sous prétexte qu'il était opportun de surveiller de Péking^ les MonQ:ols et les Mandchous, ou encore que le temps et l'argent manquaient pour bâtir de nouveaux ministères à Nanking, ou bien qu'il ne convenait guère de demander aux légations des Puissances étrangères de déménager, au moment où on sollicite un emprunt ; mais il n'en reste pas moins que Nanking a vu l'inauguration du régime républicain en Chine. Yuan, tout en employant du personnel sudiste dans ses bureaux, persista à ne pas venir à Nanking. Les Gantonais, dont beaucoup ne semblent avoir jamais eu grande confiance en Yuan comme républicain, tout en estimant que le nouveau régime ne sera pas définitif s'il ne commence pas par s'installer d'une manière stable dans une nouvelle capitale, n'insistèrent pas.

Quoi qu'il arrive, le rôle de Nanking, à l'origine de la République chinoise, n'en aura pas moins été très important, et l'antique et glorieuse cité peut redevenir la capitale d'une Chine moderne, sinon républicaine, riche, et tout à fait indépendante des pressions diplomatiques étrangères.

Nanking, 15 février 1912.

La journée du 15 février 1912 restera une date mémorable dans l'histoire de la révolution chinoise. Parmi les révolutionnaires aussi bien que parmi leurs adversaires, non moins républicains, mais plus modérés qu'eux, plus organisateurs que démolisseurs, on estime que c'est la fin de la révolution et l'avènement d'une république incontestée, incontestable, stable et définitive. Beaucoup de Japonais jugeaient au contraire que c'était le commencement des dissensions intestines, du désordre politique autant que m.atériel, de la révolution en un mot.

La journée du 15 à Nanking correspond à celle du 12 à Péking, jour de l'abdication où

l'impératrice fit reconnaître le gouvernement républicain au jeune Empereur et remit à Yuan, pour apaiser le cœur du peuple, le soin d'organiser un régime républicain provisoire et de faire l'entente entre le Nord et le Sud. Mais, comme il convenait, la journée eut un éclat beaucoup plus triomphal au Sud qu'au Nord. A Nanking, on chanta victoire, on rendit grâce aux ancêtres, on se congratula entre militants. Le président Souen, les membres de l'Assemblée provisoire des dix-sept provinces, chacun eut son heure de parade ou d'action véritable, sa part de gloire ou de travail. Des quarante-cinq journées que dura la présidence de Souen-Wen à Nanking, aucune ne fut plus représentative, plus pleine, plus joyeuse, plus grosse dépassé, et d'espoir peut-être aussi, que la célébration confuse du 15 février.

Elle commença par une grande cérémonie solennelle à la gloire de la patrie et à la mémoire de l'ancêtre du mouvement, Hongou, le fondateur de la dynastie des Ming. Patriotisme et traditionalisme sont les deux caractères de cette manifestation. A l'arrivée de Souen-Wen, le 2 janvier, il pleuvait à Nanking et l'entrée en ville, tard dans la soirée, n'avait pu avoir le caractère imposant d'une grande entrée en fonctions. Peu après, le gamin d'Honolulu, dans le Pacifique, qui avait fait ses études au collège anglais de Victoria à Hong-Kong et puis avait

couru le monde, était bien venu en grande et grave pompe au tombeau de l'ancêtre des Ming qui avait arraché aux Mongols Yuan pour la rendre aux Chinois l'administration du pays. Il avait bien, devant l'ancêtre, prêté serment de détrôner la dynastie tartare des Tsin et de remettre au peuple chinois le gouvernement du pays ; mais les temps étaient restés difficiles à Nanking; la ville était toujours menacée parles dissensions intestines des soldats de la révolution ; et cette cérémonie initiale n'eut pas toute la grandeur que prit la cérémonie finale de consécration. Le président Souen n'avait pas donné de fêtes; on avait célébré en retard le 15 janvier, parce qu'on n'avait pas pu fêter le 1^=^ janvier; hors cela aucune réception n'avait eu lieu au palais présidentiel, dans l'ancien yamen aménagé du vice-roi dépossédé ; aucune parade, rien n'avait été fait pour la gloire.

Mais aussi le 15, dès que la dépêche de Péking était arrivée le 13 à Nanking, toutes les autorités locales, les membres du Parlement provisoire, 45 membres réduits à 25, représentant 17 provinces, les consuls japonais, américain, anglais et allemand, tout ce qui avait quelque autorité dans la ville avait été convoqué sur les ruines, briques cassées et murs décrépits, voLites ébréchées qui constituent le pauvre tombeau des Ming, où la grandeur n'est plus que dans le souvenir, et dans les lieux, au pied

d'un haut tertre planté d'arbres, entouré de collines, dominant à la fois les eaux, la vaste plaine grise de la terre à ce moment inculte, et les constructions brunes des casernes, aux toits de tôle rouge ondulée. On avait tendu quelques guirlandes de branches d'épicéas piquées de roses en papier, comme pour nos fêtes de village, et ces fraîcheurs masquaient la solide voûte de pierre en marbre blanc avec sa grecque et ses entrelacs. Quelques milliers des troupes de la République, campées dans les écoles, dans les pagodes, dans les anciens bâtiments de l'Exposition, dans les tribunaux des fonctionnaires partis ou tués, sont là, et jusqu'au batail Ion des amazones qui constituent comme une garde du corps dans la partie la plus intime du palais, de construction européenne, où loge le citoyen Souen ; il y a aussi les citoyens ministres ou vice-ministres, secrétaires ou employés, des étrangers, des Chinois du dehors qui suivirent le chef de file derrière qui se déroule la révolution. Tout ce inonde habillé de neuf, en beau drap à poil luisant, encore sans taches, tous ces petits hommes du Sud, nerveux, guillerets sous le beau soleil, avaient une bonne allure quand caracola devant eux le groupe des hommes en kaki qu'ils ne distinguaient pas les uns des autres, mais parmi lesquels étaient le président Souen et le ministre de la Guerre Hoangsing, le grand émeutier de

partout ces dernières années, l'organisateur du Congrès de Tokyo en 1907 où fut tenu le fameux discours-programme, l'homme du Yunnan, l'homme de Canton. Pétards et musique donnèrent de l'éclat à cette entrée de grisaille, et la cérémonie commença. Des parfums furent brûlés, des mets offerts et on lut la proclamation d'unité du Nord et du Sud; la composition littéraire, à l'ancienne manière, n'était l'œuvre personnelle ni du président bien entendu, ni même du ministre de l'Instruction publique qui s'était dérobé, mais émanait d'un secrétaire; le beau morceau de littérature fut lu comme une prière du haut d'une terrasse, au pied de laquelle les milliers de soldats écoutaient, mais n'entendirent pas. Le drapeau républicain aux cinq couleurs horizontales : rouge, jaune, bleu, blanc, noir, flottait sur ces lieuxdetradition, si étrangement ranimés.

L'après-midi le président recevait tout le personnel de la révolution, ministères, état-major. Parlement, et à tous, parmi le vin, il faisait l'éloge de Yuan : c'était l'ami de la République, le dévoué et précieux serviteur de la cause, l'homme de Péking, devant qui il se retirait, tout en ne cessant de collaborer avec lui.

A trois heures, à une demi-lieue de là, dans le haut bâtiment de l'Assemblée provinciale du Kiangsou, tout orné d'arceaux en plâtre, beaucoup plus élégant avec ses lustres formés d'une

quinzaine d'ampoules électriques que la misérable salle nue où se réunissait à Péking l'Assemblée consultative, siégeaient les 25 membres du premier parlement républicain ayant les 17 voix des provinces représentées. Ils devaient élire le président général de la République provisoire du Sud et du Nord unis; au premier tour de scrutin, Li Yuan hong, le général de VVout'chang qui s'était plaint amèrement ces derniers temps, dans une lettre ouverte à toutes les autorités rc'nublicaines, des abus de favoritisme et de recherche d'argent auxquels les membres du nouveau pouvoir se livraient comme ceux de l'ancien, le digne général lettré obtint quatre voix; au second tour, toutes allèrentàYuanChekai, selon le désir de Souen, démissionnaire en faveur de l'union, pour l'affermissement de la République. Toutefois, pour le choix de la capitale, quoiqu'il ait parlé, pour les Gantonais, en faveur de Nanking de préférence à Péking, quoique sa démarche du matin au tombeau des Ming semblait faite pour enraciner là la République, quoiqu'il dit que Nanking existant déjà comme capitale républicaine avant qu'il y arrivât, il n'y avait pas lieu de changer parce qu'il se retirait, les députés firent observer qu'au temps dont parlait l'ancien président, Péking n'était pas libre, Wout'chang pas sûre, et ils votèrent en grande majorité pour Péking selon le vœu de Yuan ; celui-ci avait fait savoir : 1*^ qu'il

importait de ne pas éloigner le siège du gouvernement des pays tartares mandchous et mongols, desquels on pouvait craindre un mouvement de contre-révolution, si on n'était toujours à veiller attentivement dès les commencements du régime républicain; — 2'^ qu'on n'avait pour l'instant ni le loisir ni l'argent pour construire à Nanking et transporterlà tous les bureaux des grands services généraux du pays installés à Péking; — 3« enfin, qu'il n'était pas prudent de s'aliéner les diplomates en les invitant à reconstruire leurs légations ailleurs, même en les indemnisant, au moment où Ton songeait à réaliser enfin le grand emprunt à l'étranger si nécessaire. C'était déjà l'avis de Yuan qui prévalait.

L'ex-président était alors au chevet de son ami et fidèle conseiller, M. Omer Lea, l'Américain qui l'avait accompagné depuis sa rentrée en Chine et qui pris d'une hémorragie cérébrale perdait soudain la vue.

Dans le palais en liesse la nouvelle jetait le désarroi ; le président Souen, dont la porte avait été ouverte toute grande à tout visiteur tout le temps de son séjour, ne recevait plus. L'animation bruyante dans le palais s'arrêtait. Plus d'étrangers et surtout de ces nombreux Américains qui écrasent la ville de Nanking de leurs énormes bâtisses de fondations in meinoricuiiy et débordaient dans toutes les avenues du

IgO LA CHINE EN RÉVOLUTION

yamen. Les jeunes gens de l'entourage de l'ancien maître devenaient discrets et réservés, incertains du lendemain, doutant, au cas où le gouvernement républicain ne resterait pas à Nanking oii ils avaient leur place, d'en retrouver une à l'autre siège.

Derrière les cloisons de papier des ministères des Finances ou des Affaires étrangères installés dans une partie du yamen, les commentaires allaient leur train sur la situation : Tex-président avait des difficultés avec son Parlement qui lui avait fait des remontrances sur le peu de cas qu'il faisait de TAssemblée, bien qu'en république : seul, imprudemment, n'avait-il pas émis pour 300.000 dollars de papier payable à vue dans trois mois, afin de pouvoir verser la solde arriérée aux soldats, bien qu'aucun fonds ne fût prévu pour le remboursement à la fin du trimestre ? N'avait-il pas hypothéqué aux Japonais, les pires ennemis de la Chine, n'avait-il pas accordé la ligne Ghanghaï- Hangtcheo ? Aux missions américaines ne venait-il pas de céder d'énormes terrains de la ville tartare détruite ? N'avait-il pas des difficultés avec quelques-uns des ministres, comme celui de l'Agriculture, pas jeunes ceux-là, mais au contraire venus là pour avoir un pied dans les affaires républicaines et résister aux mesures trop hâtives d'un président inexpérimenté ? Enfin son ami intime Hoangsing,

n'était-il pas avéré qu'il ne pouvait se faire obéir des troupes, et que même dans son ministère, à la Guerre, Souen agissait sans le consulter ? Tous ces bruits couraient ; une campagne de presse prochaine, menée, disait-on, par le journal américain même qui avait soutenu le président, allait lui dire violemment : (( Filez, filez, retournez au Nanyang avec votre ami Hoangsing. »

Ailleurs on dressait le bilan de la première présidence. M. Souen n'était pas dépensier; sans doute c'est son automobile qui fut la première introduite à Nanking, et après elle, vint celle du ministre de la Guerre ; mais c'étaient ses soldats pour lesquels il n'épargnait rien qui coûtaient cher ; et tout cela était payé par la province du Kiangsou, celle du Koangtong, malgré sa richesse, n'ayant envoyé ses troupes qu'avec des munitions et une solde pour trois mois. Il était accueillant, ouvert, mais à l'excès, disant oui à tout le monde, écoutant tous les conseils, et mettant toujours en pratique le dernier venu, surtout s'il venait d'outre-Pacifique... Idéologue au moment de l'application, il avait été l'homme de l'heure pour la destruction des Mandchous, mais faute de discipline, d'esprit d'organisation et de connaissance de l'histoire et des mœurs de ses compatriotes, il était insuffisante Pheure de la reconstruction ; malgré la meilleure volonté du monde, il

n'était ni administrateur ni gouverneur, et s'il fut riiomme de la révolution, il ne pouvait être celui de la République. La place revenait à Yuan ; le travail de Souen était fini. On ne le critiquait pas violemment, mais on le plaignait vivement. Peut-être avait-il été simplement l'organe de Yuan, le moyen dont cet homme de réalisation et de volonté s'était servi pour attirer sous sa maîtrise le Sud républicain qui en fin décembre eût résisté. C'était joué.

Et tandis que tout cela s'agitait, dans les rues et dans les wagons, officiers et soldats de la République avec des ciseaux s'amusaient à couper les tresses de tous ceux qui en portaient encore, au nom de leur liberté. Le grand jour de fête finissait.

Canton, fin février 1912.

A Péking, on ne se montre pas favorable aux Cantonais : ils ne peuvent pas vivre à la capitale, dit-on, c'est trop froid pour eux, le climat les rend malades, voyez Tang Chaoyi et combien d'autres ; et puis ce sont des fumeurs incorrigibles ; et on nous cite à l'oreille les noms de deux ou trois personnages considérables; ils sont tous joueurs et s'amusent trop; on ne fait exception que pour Outingfang, le sage revenu d'Amérique. Le jugement est sommaire.

A Nanking, autour de Souen-Wen (plus connu sous son nom cantonais de Sunyatsen, en mandarin Souenyisien), qui est rattaché à la métropole du sud, tous ceux qui ont un rôle de confiance, en général pas très fixe, ce sont des

Gantonais. Ceux dont on parle, ce sont les Cantonais, ce sont les petits soldats du Sud qui se sont avisés de s'installer au coin des rues certains jours pour couper les nattes, en riant, à tous ceux qui passaient. Ce sont eux qui ont placardé à l'entrée de leurs casernements provisoires qu'ils étaient les soldats de l'expédition du Nord, envoyés du Sud pour exterminer la dynastie conquérante. C'étaient les plus ardents à aller au combat, les plus nombreux, les mieux équipés, les plus sympathiques, malgré leur petite taille, qui leur donnait un air enfant avec leurs mollets grêles et leurs figures fines. Il en arrivait constamment de Changhaï par transports fluviaux; il en repartait pour le Chantong,pour la Mandchourie. Ils étaient partout. Les trois délégués qui avaient la voix de la province au Parlement provisoire de Nanking passaient pour jouer un rôle décisif, et dans le vote pour le transfert définitif de la capitale à Nanking, quand seize voix s'étaient prononcées pour Péking, c'était la voix unique de Canton qui réclamait Nanking où Souen-Wen, par deux sacrifices solennels, au début et à la fin de sa présidence, au tombeau du fondateur de la dynastie chinoise Ming, avait entendi. affermir le nouveau régime républicain ; leur volonté avait été assez tenace et puissante pour faire modifier la décision, pour un temps.

La ville même de Canton avait changé depuis

ÔÀNtON EN RÉPUBLIQUE tSB

1910 ; on pouvait y arriver en chemin de fer, de Kaoloung en face de Hong-Kong. Autant la route est calme à travers la verdure touffue et puissamment colorée d'une végétation déjà tropicale, parmi les banyans et les camphriers, au milieu des buffles gris qui paressent, après le travail, le long des rigoles des champs, autant était frappante l'animation bruyante du boulevard qui sert d'immense quai le long de la rivière des Perles où Canton a sa façade. Le sans-gene d'un jeune Chinois moderne en première classe, quittant son pantalon pour être plus à l'aise, et se promenant en veste dans le couloir, la chemise hors du caleçon, indiquait bien que ce n'était plus tout à fait l'heure ni le pays de l'extrême politesse. Les gardes rangés le long du train à chaque station, avec la casquette nouveau régime, en uniforme de toile bleue, ceinturés de trois rangs de cartouches et pour les chefs, le revolver sans étui suspendu au cou par une ficelle, tout cet appareil faisait bien pressentir do l'extraordinaire, mais la réalité dépassait encore ce qu'on pouvait imaginer.

Trois kilomètres de boulevard au bord de l'eau et d'un boulevard où la chaussée, large comme chez nous, est aussi encombrée que le

trottoir ; pas de voitures que des pousse-pousse dont les clochettes sont constamment agitées ; fringants, de petits chevaux aux sonnailles assourdissantes, montéspar des jeunes gens en complets européens non sans élégance ; mais surtout une foule compacte plus ou moins légèrement vêtue, prenant le frais de la brise et du soir et causant haut et saccadé à la promenade ; des lumières, du tumulte, le sifflement des chaloupes; des cris, de la nervosité, des détonations inattendues et inexpliquées, et au milieu de tout cela, des patrouilles de soldats en file indienne, ou deux par deux, dix, vingt ou davantage, uniquement couverts de toile souple couleur Champagne, pas du tout excités, ne faisant nullement la police, marchant plus posément et plus lentement encore qu'aucun des promeneurs, mais présents là, dans la rue avec leurs armes ; de-ci, de-là, fréquemment, piquées sur la chaussée devant une porte, quatre ou six hautes perches, où flottent d'énormes étendards d'étoffes rouges ou bleues, ornées au milieu d'un gros caractère blanc cousu, indice que ce bâtiment public est transformé en caserne : voilà Canton. Tous les locaux où des soldats pouvaient être logés en regorgent en effet ; à l'entrée, quelques-uns sont assis, comme un corps de garde, et un ou deux restent sous les armes.

A un moment tout le inonde se précipite sur

les bateaux, dans les jonques, sur les pontons ; la rue, si pleine et si bourdonnante, est vide en une seconde et silencieuse. Quelques-uns murmurent: Fighting ; c'est une rixe, c'est une bataille. Je suis seul avec les soldats isolés, entre une double haie épaisse de curieux pressés sur l'eau d'un côté, et, de l'autre, juchés en grappes à tous les balcons des maisons à trois étages dont les grilles ont été brusquement glissées pour fermer l'entrée. Et pourtant il n'y a rien, rien du tout, c'est une fausse alerte, c'est l'effet de la surexcitabilité énorme de ce public. Les conversations ont repris ; les maisons dégorgent, les passerelles faites d'une simple planche rétablissent la communication entre le bord de pierre et les sampans qui s'étaient tout de suite éloignés pour ne pas être envahis; la rue est aussi grouillante que l'instant d'avant. Je vais et viens entre ces hautes maisons, pleines de lumières derrière les vitraux colorés, et les grands bateaux-restaurants perpendiculaires à la berge ; l'ombre est profonde malgré les miroirs qui reflètent les rares lueurs des lumignons éclairant les lourds meubles en bois de lim violacé foncé, incrusté de nacre. Les petits arbres verts, récemment plantés le long du quai, n'apportent pas encore de calme et de fraîcheur, comme les hauts et puissants camphriers et banyans sous lesquels s'ensevelit l'île européenne deChamin plus loin; ici

c'est un monde fiévreux et turbulent, avec ses innombrables petits salons privés et accueillants que sont les sampans tendus de nattes aux couleurs vives et propres qui avoisinent, dans l'intimité, les larges et lourds bateaux de fleurs où l'on boit, avec du thé, le meikoueilou ou Voiitiapi savoureux.

J'entre dans un de ces hauts hôtels, à vastes baies européennes, qui ont si grande apparence ; c'est complet, toutes les chambres sont occupées et éclairées a giorno; de beaucoup sortent les sons vifs des petits violons chinois, ou les paroles pressées de conversations sans répit. C'est le vacarme d'une vie exubérante. J'entre ailleurs : il n'y a pas de chambre qu'au troisième dans un long couloir, mais toutes les fenêtres prennent l'air sur la rivière, deux fois large environ comme la Seine aux Tuileries, et je m'installe dans une pièce modeste, carrelée comme toutes les autres, éclairée à l'électricité. Les petites cloisons de bois, peint en blanc, ne montent pas jusqu'au plafond, et ainsi toutes les chambres communiquent et sont aérées par le haut plus hygiéniquement qu'avec nos ventilateurs ; et il n'est pas désagréable à l'étranger d'entendre tout le babillage des voisins. On m'apporte de l'eau chaude, le traditionnel panier d'osier tout feutré de coton où s'insère exactement et se maintient chaude la théière d'eau bouillante avec sa

tasse. Je dormirai seul ici, au milieu de cette trépidation, loin de l'hôtel européen qui est enfoui dans le calme de Chamin où tous les étrangers descendent; je reste dans ce monde de révolution.

La nuit, l'orage fut terrible, et l'averse violente; j'étais^ réveillé, quand, aux premières rougeurs du soleil, j'entendis les longs sons des cornes et des tubes de deux mètres, par lesquels dans toutes les casernes traditionnellement on salue lentement le jour naissant. Cette ville si vive a conservé les vieilles modes provinciales des villes les plus reculées de l'intérieur. Le calme de l'aurore n'est point troublé par les brusques réveils en fanfares du matin ; ce sont des bruits confus et indistincts, comme la lumière, c'est l'ancien usage naturel.

Toute la journée encore, tout en préparant au téléphone des entretiens importants, et en faisant déjà quelques visites, je me mêlai à cette vie de la grande façade cantonaise. Voici l'hôpital américain, l'hôpital chinois de la Croix- Rouge; voici les pavillons isolés, au milieu des jardins, de notre hôpital Doumer aux briques rouges ; et presque derrière, voici les flèches fines de la jolie cathédrale gothique; voici les dorures et les boiseries légères, les laques pointillées d'or et les fines arcades des grands thés; voici le sobre bâtiment de l'électricité, avec ses fenêtres-soupiraux toujours ouvertes,

et des curieux toujours devant, pour suivre le mouvement des machines; voici les ponts à dos d'âne sur les bras du fleuve qui s'élargissent, et forment les petits bassins qui servent de ports en attendant que Canton ait ses ports comme Paris, en attendant Canton port de mer; voici encore un grand thé aux jolies grilles de fer et aux nombreux vitraux de couleur perçant les énormes murs blancs, sans saillies ni rentrées pour les fenêtres ; voici un second port; voici les pots de fleurs en émail vert de M. (( Yué pingchen, consul général de Chine », selon ce qu'annonce sa grande plaque en cuivre. Voici des fanions multicolores et les soldats cuisinant dans la rue, comme en campagne, le feu de bois sous la marmite à l'air ; voici des coolies ou des soldats, qui se lavent à l'entrée d'un casernement provisoire; voici le yamen moderne du vice-roi et ses bâtisses de briques ; voici les briques grises du débarcadère officiel, non loin duquel le second maréchal tartare dès son arrivée fut tué par une bombe, car Canton eut son usine de bombes non loin de la Chambre des députés qui brûla un jour par accident, et Canton eut son corps de grenadiers qui portaient en leur sachet de cuir une quarantaine d'engins explosifs, et dynamitaient partout où les chefs n'étaient pas contents. Voici la Tour de l'Amirauté; voici le lever du soleil, et l'immense ciel cerise aux

poussières empourprées, rappelant le spectacle rougeoyant des hauts fourneaux lorrains, Ghampigneul vu des hauteurs de Malzéville. Voici la halle au poisson frais, en plein quai ; voici les quatre colonnes de granit au gros grain qui supportent une riche maison appuyée aux angles sur de forts piliers carrés; voici le dépôt de charbon, dans les arbres touffus, de la (( Chinese engineering and niining C"^ » du Tcheli ; voici les grosses huîtres amenées par la marée, ouvertes sur place; voici une maison lourde, basse, écrasée, isolée, avec sa teinte violacée claire et son énorme drapeau rouge à caractères blancs, pendant à côté du petit drapeau bleu provincial et de l'ancien drapeau national rouge à réserve bleue en haut de la hampe; on ne Ta pas encore remplacé ici par le drapeau aux cinq couleurs horizontales, rouge, jaune, bleu, blanc, noir, symbolisant les cinq nations: chinoise, mandchoue, mongole, tibétaine, musulmane ; c'est ici le terrible Club du Serment qui a fourni les hommes, les anarchistes, diton, les plus décidés de la révolution ; voici, un peu en arrière, les deux galeries animales du Jardin des Plantes, avec ses ours en voiture, ses cerfs, ses singes, les perroquets, les vautours, les lions, les tigres, les loups, mais surtout les pavillons de thés, admirables de luxe, de confortable et de couleurs vernissées ; voici une paillotte, aux parois tressées et

bigarrées de fantastiques mosaïques végétales, où le rouge et le vert se combinent en somptueux tapis ; à l'intérieur, ce sont des comptoirs improvisés, où les riches vinrent verser leurs cotisations spontanées pour la République. Voici des clubs encore, de vastes maisons de thé où le troisième étage, avec sa terrasse, est un théâtre; mais il a fallu fermer ces maisons, car les soldats, logés dans les vastes rezde-chaussée, s'y disputaient.

Tout cela, sur une seule ligne, c'est le quai de Canton, le quai qui n'était que démolitions et encombrements de matériaux il y a seulement deux ans, le quai qui conduit à la gare de Kaoloung; c'est, étincelant ou noir, comble ou désert, le boulevard le plus extraordinaire de la plus moderne et de la plus chinoise des cités d'Asie, en république.

Un soir je flânai encore sous le vent du large, et les spectacles étaient variés dans ce monde de désœuvrés et de nonchalants en apparence, si serrés les uns contre les autres, traversés souvent par la chaise à porteurs d'un Américain pesant et affalé. Gomme cela est différent de Hong-Kong et de la solidité grave des hautes colonnades de granit mal éclairées et peu fréquentées, à la nuit, quand les Anglais sont

remontés au pic de Victoria, dans les nuages qui leur rappellent l'Ecosse ! Gomme ici c'est plus mouvementé, plus léger, plus populaire, plus démocratique ! Voici un petit bateau-cuisine au bord du fleuve; c'est simplement une petite boutique à bon marché ; il va être minuit ; sur les degrés de pierre qui descendent à l'eau, assis sur une des planches du bateau déposée là exprès, un grand garçon en complet gris et chapeau de paille, tout à l'européenne, mange avec une cuiller de porcelaine une assiette de choses gélatineuses, tout à son aise, pour quelques sous. Dans la soirée il a peut-être été de ceux qui, en riant, taquinaient du bord une belle fille à l'arrière du sampan où elle a godillé tout le jour, et il attendait qu'elle lui tendît la planche pour l'aller lutiner au dedans. Je monte un de ces grands escaliers droits dont l'entre-deux, entre les marches, est fait de céramique et de miroir. A chaque étage, la salle est vaste et les glaces nombreuses. Les tables sont garnies de pétales de fleurs, de fruits confits, de pâtisseries, de thés fins préparés dans les tasses, et l'on me versera l'eau bouillante sur la qualité que je choisirai. Tout ce raffinement de délicatesses, dans un endroit très décoré et très peuplé où ma présence intrigue à tel point que plus d'un vient m 'interroger, s'asseoir à ma table, m'offrir sa carte glacée, marbrée, aux teintes les plus claires,

bleu ciel ou vert d'eau, tandis que le domestique, son service fini, s'assoit lui aussi et questionne familièrement ; tout cela pour cinq ou dix sous au plus.

En bas, sous mes yeux, voici des soldats qui passent, ou du moins d'anciens soldats ; ce sont des hommes habillés n'importe comment, tout chargés, qui de sa literie, couvertures au mininum, qui d'un petit baluchon serré dans une toilette, qui d'un paquet plus considérable enveloppé d'un paillasson, tous avec un fusil, plus ou moins long, plus ou moins primitif, quelques-uns longs tromblons de deux mètres, espingoles ou canardières. Ce sont les licenciés. Ils ne sont point bardés de cartouches sur le ventre. Ils rentrent enfin dans leurs campagnes, d'où ils étaient venus il y a quelques mois à Canton pour installer la République. Leur masse peu disciplinée commençait à devenir dangereuse : en voici qui consentent à partir, avec un petit ballot de butin sans doute qu'ils portent sur l'épaule au bout de leur fusil; et ils ont en poche une bonne gratification. On les escorte, ils vont à la queue leu leu assez en désordre, ceux du même village ensemble, et on ne les distingue de la foule que par leur arme extraordinaire et leur bagage qui les embarrasse. Ils en emportent plus qu'ils n'en ont apporté ; sans doute ils ont pillé, dans le quartier riche de l'ouest ; on me dit que ces dix

dernières soirées il y eut plus de quarante maisons visitées : « Au nom du gouvernement avez-vous des armes ? » et on perquisitionne ; et il s'égare toujours quelque chose au gré des visiteurs qui emportent une proie facile ; mais ici du moins cela ne provoque pas des violences, comme à la ville tartare de Nanking. D'ailleurs, on protège les nombreuses maisons des riches qui ont fermé leur porte, en partant pour Hong- Kong, il y a huit ou dix mois déjà; on ne subtilise pas les soies, les meubles de prix ou les bibelots que les propriétaires n'ont pas eu la précaution ou la possibilité de déposer dans les magasins des banques qui prêtaient sur gage. Les gens à l'aise de Canton ont acheté de quoi s'abriter à Hong-Kong, où la crise sur les immeubles a cessé, et où les maisons ont augmenté du tiers presque de leur valeur ; mais il pourraient revenir à Canton, ils n'y auraient pas la vie difficile qu'on pourrait croire en pays de révolution. Tout le monde désire au contraire leur retour et on se conduit en conséquence : les atteintes à la propriété, sitôt connues, sont réprimées aussi sévèrement que possible, en ville du moins, car dans les campagnes, la sécurité n'est guère assurée. En ville, ce qu'on avait le plus à redouter, ce sont les soldats, et les voilà qui partent.

On n'est d'ailleurs pas doux pour les mauvais sujets : cet après-midi je voyais un mouvement

dans la foule ; c'est un homme en guenilles, avec un soldat, le fusil sur l'épaule, qui marche vite derrière ce misérable qui a les chaînes aux poignets; une foule suit, rapide, courant parfois plus d'une heure ainsi : on va voir fusiller le condamné. La surveillance ne manque pas. Voici des coups de sifflets partout sur le quai ; il sort des soldats en armes de toutes les maisons. La large rue se vide automatiquement ; la chaussée appartient à la troupe. Encore une fois seul, je regarde à ma montre ; c'est minuit; sans doute c'est un service. En effet les hommes se comptent; les falots entête de la colonne, ils se répartissent par groupes d'une quarantaine pour s'enfoncer dans les ruelles obscures. A travers les portes qui percent la muraille, ils pénètrent dans l'intérieur de la cité ; je suis un groupe ; tout est fermé, tout est silencieux, excepté les casernes improvisées, devant lesquelles sont plantés les grands étendards, et quelques maisons où l'on cause encore derrière les planches par où filtre la lumière. Les couloirs dallés, bordés de hauts murs, sont solitaires ; on n'entend guère que le pas des soldats sur la pierre lisse ; à peine une chaise attardée nous croise-t-elle, et les porteurs hâtent la marche. Pendant une heure, c'est uniformément le même spectacle, et quand je quitte la troupe pour regagner mon hôtel et la vie du boulevard, je n'ai de distraction que les

gros rats d'égout à qui la rue déserte à cette heure appartient. Les caniveaux sont sous les dalles de la chaussée et les rats viennent à l'air pendant la nuit. Il était plus de deux heures quand je rentrai ce soir-là et l'animation était bien encore aussi grande qu'à Paris, sur le boulevard.

Le lendemain fut une grande journée de visites. J'avais obtenu un rendez-vous du généralissime Long Tsaikoang, qui assure Tordre dans la grande ville, et je devais être chez lui à huit heures du matin. Il est logé à l'extrémité ouest de la ville, dans un grand temple, avec 1.300 de ses soldats; et pendant plus d'une demi-heure, pour atteindre là, j'allai parmi les gens du matin, déjà nonchalants et insouciants d'aspect comme ceux du soir, glissant sur les dalles inégales, suintantes et sales sous les pieds nus qui pataugent dans le sang des porcs ou des poissons éventrés ; de petits filets d'eau s'échappent des touques à pétrole qui servent de fontaines d'eau vive ; le jet tombe sur un bassin de bois plat, où frétillent encore quelques gros poissons avides d'eau, qui en ont tout juste assez pour l'éclabousser en s'agitant sur le dos. La marche entravée et le spectacle sanguinolent sont écœurants ; et, plus d'une

fois, parmi les odeurs acres et les relents de friture, en passant entre les fruits, les légumes et les petits cochons de lait rissolés, la narine enflée parfois de l'odeur de la myrrhe ou du storax brûlés à mes pieds au petit autel du génie de la porte chaque matin et à l'heure du diner, je me disais : « Que peut-il bien sortir de cette confusion? » Enfin, après avoir encore frôlé des nudités épaisses et pleines de sueur dans la rue, des gens malingres, des femmes allant pieds nus, leurs enfants sur le dos, la tête à peine sortant des brassières qui les soutiennent; après avoir heurté, aux étalages des bouchers, des viandes pendantes, lavées, luisantes et devenues blêmes à côté des poumons et des vessies, dans le brouhaha matinal d'une grande ville qui n'a pas de halles centrales, j'atteignis enfin le temple. Les soldats étaient encore pour la plupart couchés sur le terri ou la pierre, enveloppés dans des couvertures, à côté de leurs nombreuses caisses de bagages. Il y en avait partout, dans les cours, sous les toits, jusque le long des couloirs. Je traversai deux ou trois corps de bâtiments, et remis ma carte. On me fit asseoir dans une chambre où étaient logés cinq petits chefs, dont un seul était debout ; il n'y avait certainement pas d'autre place libre ; ils sortirent des couvertures dans lesquelles ils s'enroulent tout habillés pour dormir, se lavèrent longuement les dents, se raclèrent la

langue avec une sorte de baleine de corset en acier, en usage aussi au Japon, et continuèrent sans doute leur toilette minutieuse, quand je fus invité à suivre le domestique qui m'introduisait. A l'entrée de la cour où j'avais remis ma carte, six soldats étaient maintenant de garde ; c'était déjà plus que je n'en vis à Nanking chez Sunwen ; il y en avait encore à la porte de la grande salle, qui était un vaste dortoir ; je montai un escalier ; en haut m'attendait dans une longue robe de bure brune, en souliers européens, la grosse tête ronde toute rasée bien dégagée sur des épaules fortement musclées, le généralissime Long Tsaikoang, natif de Mongtze, province du Yunnan. Me dirigeant par une véranda, jusqu'à un petit salon à peine meublé, dont mon hôte s'excusait, il me fit asseoir ; on apporta le thé, chacun une cigarette et nous restâmes seul à seul, les yeux dans les yeux. Le regard de l'homme était plein d'énergie et sa parole pénétrante et douce. 11 lui suffisait de se retourner, quand un domestique, curieux selon l'habitude chinoise, approchait de la porte, pour que l'indiscret s'éloignâtaussitôt. 11 m'expliqua comment il n'y avait plus rien à craindre des brigandages qui avaient infesté l'ouest delà province, la région de Packkoi, d'où il était revenu dix jours auparavant; comment, dans la ville môme, les troubles qu'on redoutait à cause de la présence des troupes peu soumises, n'étaient plus

un danger, depuis que le président provincial avait fait exécuter quatre jours auparavant, dans son yamen même, le chef de bande le plus dangereux et un assez grand nombre de ses soldats^ qui n'étaient que des voleurs sans règles ni scrupules ; et quand je le quittai, après avoir porté mes lèvres au thé versé, ce rude homme des camps m'assurait qu'avec les 50.000 hommes dont il disposait à cette heure, à Canton, 20.000 des anciens soldats et 30.000 des troupes nouvelles, la sécurité de la ville ne faisait pas de doute ; il me reconduisit jusqu'en bas de l'escalier, tout proche des sentinelles de garde.

Je revins, en changeant un peu mon itinéraire ; dans quelques rues, les boutiques étaient encore fermées pour le nouvel an, le traditionnel nouvel an qui tombait le 18 février et qui se prolonge là où le petit commerce n'est pas actif ; quant aux marchés en gros ils ont cessé presque complètement, n'étant plus alimentés de l'intérieur depuis que les bateaux n'osent plus descendre les rivières, de crainte du pillage. J'essayai de changer un billet étranger, mais sous prétexte que la date était marquée par un rappel de l'ère de la dynastie mandchoue, on ne l'accepta pas ; on me refusa aussi des pièces de la province du Kiangnan, de Nanking, siège du nouveau gouvernement, où pourtant on accceptait la monnaie du Koangtong, bien qu'on refusât celle de Mandchourie. Il s'en faut

que runité, même monétaire, soit faite entre ces provinces,même républicaines. Après,ayant déjà, vu et entendu par moi-même assez pour suivre une conversation, je me rendis au consulat et à lamissionpour causer desévénements passés, de ce que je ne pouvais plus voir, de la situation, et je m'assurai une fois encore que, quand ils veulent se tenir au courant et consentent à y mettre ceux qui ont leur confiance, les missionnaires sont renseignés avec une précision et une sûreté, de laquelle on peut difficilement approcher.

En traversant la petite île de Chamine où sont installés les étrangers et leurs consuls, je vis les fameux travaux de défense, barricades de bois et de sacs pleins de sable, garnitures de fils de fer barbelés, que les Anglais crurent nécessaires quand ils redoutèrent le pillage de leur concession et annoncèrent que Canton était à la merci d'une quarantaine de milliers de brigands arrivés de l'intérieur; ne disait-on pas que quelques-uns avaient poussé l'audace jusqu'à enlever de la cour du consulat une mitrailleuse que le factionnaire du pont avait heureusement empêchée de sortir! On se fortifia donc, on fit débarquer des marins comme si on devait soutenir un siège, et pourtant le danger ne fut pas considérable et la concession française ne jugea pas utile de faire les mêmes préparatifs de guerre.

La vérité est que la République fut déclarée à Canton de façon tout à fait fortuite, et à bon

{li LÀ CHINE EN REVOLUflÔN

marché, par le départ du vice-roi;, au moment où, depuis une huitaine, on le croyait disposé à la résistance. Le parti révolutionnaire, pour vaincre l'opposition sur laquelle il comptait, s'était assuré de forts appuis dans l'intérieur, et alors, bien qu'ils aient cessé d'être utiles, tombait sur la ville une avalanche de va-nupieds, avec ou sans armes, fusils ou poignards, plus ou moins habillés, sorte de Sambre-et-Meuse qui, très bien reçus, bien payés, augmentèrent d'autant plus rapidement qu'au mois de novembre il n'y a plus de travaux à faire dans les campagnes. Ça pouvait être des pirates et des bandits autant que de braves gens. On prit peur, on exagéra leur nombre. C'est eux dont on chercha à se défaire au plus vite comme d'un élément possible de troubles; c'est eux qui, bien vêtus et bien armés, ont été embarqués pour l'expédition du Nord, tandis que ceux qui sont restés furent invités à retourner chez eux. On en fait travailler à la démolition des fortifications commencée au nord de la ville, pour les dégoûter au moins autant que pour les utiliser, afin qu'ils consentent à rentrer au foyer avec quelques mois de gratification et la médaille de la campagne. 11 semble que rapidement on ait réussi à conjurer le danger, et ce n'est pas le moindre étonnement que l'ordre qui demeure dans cette ville révolutionnaire et n'a presque

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jamais été troublé pendant toute la période redoutée, quelque animée que soit cette capitale souvent en effervescence.

L'histoire de la révolution à Canton, de la maîtrise et de la ténacité avec laquelle le mouvement antidynastique et républicain s'y est développé, est tout à la gloire de ceux qui la firent; ils n'ont pas moins de mérite à Canton pour avoir évité de verser le sang qu'on n'en accorde au Nord à Yuan Chekai ; et le résultat fut obtenu au Sud avec plus de droiture et de franchise que n'en montra l'homme de Péking. Les Cantonais sont les Chinois qui eurent le plus anciennement des relations avec les Européens, mais loin d'être soumis davantage pour cela, ils ont mieux su au contraire s'affranchir et conserver leur indépendance ; tandis qu'à Hankeo, à Changhaï et à Tientsin les quais achalandés sont aux étrangers, à Canton au contraire le quai vivant et actif est œuvre et possession chinoise. Pour n'avoir pas la force des pierres qui s'élèvent sur le roc à Hong-Kong, ce commencement provisoire à Canton n'a pas moins d'avenir et a déjà plus d'élégance que les massives et régulières bâtisses trouées de Victoria. Canton a pris l'initiative d'un mouvement d'indépendance qui peut permettre à la grande ville de s'épanouir, si la sagesse continue d'y maîtriser la violence.

La révolution avait été préparée là de longue date et tout avait été prévu pour que le pouvoir de la dynastie abhorrée fût aboli sans brutalités ni désordres. On dit que le jeune vice-roi Tchang Mingki était gagné à la cause et avait reçu du parti plus d'un demi-million pour obtenir sa place à la tête de la province. Il devait faciliter le triomphe de la République dans la province; les révolutionnaires avaient escompté que, de là, l'exemple gagnerait de proche en proche les différentes régions jusqu'à Péking. Le yamen du vice-roi fut attaqué par Hoangsing à la tète de révolutionnaires venus en grande partie de Singapore, fervents de Sunwen ; ce devait être le premier triomphe éclatant, et on espérait qu'il serait pacifique. Ce fut une déception sanglante. Le lendemain de cette journée meurtrière, on pouvait compter, sur le terrain, leo cadavres de quarante-six révolutionnaires ; beaucoup, natifs de la province sans doute, mais habitant depuis longtemps l'étranger, parlaient à peine la langue du pays pour lequel ils venaient de mourir : le viceroi les laissa tuer par ses hommes, au lieu de donner l'ordre de les faire entrer comme il devait être convenu.

Dès lors, jusqu'en octobre, les journaux et les clubs reprirent leur œuvre, et ces six mois

de préparation, de reprise après l'échec furent une campagne de presse et d'opinion remarquable. Le seul journal qui défendit un peu la dynastie, le Sipao^ dut disparaître, et tous les autres, d'accord, furent les journaux du parti : UEgalité^ les Droits de Vhomme^ F Aurore^ le Citoyen. Ils étaient dirigés par des gens pauvres, ordinaires, mais dont le style du moins était distingué, et qui maniaient l'ironie d'une plume très déliée. Plus tard même, le China Outlook fut fondé à Hong-Kong pour les Chinois dont la langue habituelle est l'anglais. On ne peut pas dire que le raisonnement était très solide dans ces articles, mais les journalistes connaissaient admirablement la situation et savaient en tirer parti; ils évitaient les questions de personnes, et contrôlaient tout ce qu'ils savaient de répréhensible — et ils savaient tout — avec une rigoureuse impartialité.

Les journaux furent très secondés par les clubs. Le principal était la Société du Serment, le Tiing Mang hoei^ où l'on jurait de résister jusqu'au bout, et on se vouait à la mort, si on défaillait. Peu à peu il n'y eut pas de parti qui n'eût son club; tous les Kong liouo seit ou fédérations étaient révolutionnaires mais, le Club du Serment surtout ; on en devenait membre en versant une certaine somme et les membres actifs qui étaient la grande majorité s'engageaient par serment à ne pas s'arrêter d'eux-

mêmes dans une entreprise commencée ; sinon les autres avaient le droit de se défaire du défaillant. Tel qui s'était chargé de réunir par exemple cinq cents soldats et de les équiper n'avait qu'à fuir s'il n'y réussissait pas. Malheureusement, quand il y eut des places à prendre au pouvoir,les membres voulurent les accaparer, bien que n'ayant pas, tous, le sens du gouveiv nement; ils reprochèrent à ceux des leurs qui étaient aux affaires de ne plus s'occuper d'eux, alors qu'ils avaient de plus importantes préoccupations ; le club finit dans l'anarchie.

Grâce à ce mouvement des esprits, la haine contre la dynastie était excitée et depuis longtemps on annonçait une attaque de Canton par les révolutionnaires pour octobre. Les chefs du mouvement se concertaient avec les notables et les commerçants des guildes pour maintenir l'ordre dans la province, assurer la tranquillité des habitants et éviter l'effusion du sang. Une des principales assemblées fut présidée par un ancien vice-roi, M. Tang, notable de la ville, et le principal orateur fut M. Liangtingfen. On y vota l'indépendance de la province : le Kouangtong aux Cantonais ; et pour empêcher l'envoi d'argent et de soldats à Péking pour aider la dynastie qui commençait à avoir des difficultés au Houpé, on décida qu'à cause des brigandages de la région, les soldats ne pourraient pas sortir de la province, et que l'argent

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était indipensable alors pour l'administration locale. Cette mesure prise en vue d'éviter toute effusion de sang devait être précisément retournée plus tard, quand, la révolution ayant déjà des triomphes, Canton envoya des hommes et de l'argent au Nord pour aller au besoin à l'assaut de Péking. On convint d'envoyer un groupe de délégués à Hong-Kong s'entendre pour assurer avec l'ordre l'installation de la République. Le résultat des délibérations fut transmis le soir même au vice-roi Tchang Mingki qui répondit dans la nuit des lettres très respectueuses où il annonçait qu'il supprimait lui-même une partie des impôts et préparait la République.

Sur ces entrefaites, le 25 octobre, arrive à Canton le grand maréchal tartare Fouki, désigné de Péking pour remplacer le précédent maréchal assassiné, et garder la ville à l'Empereur en empêchant, par sa présence, le vice-roi Tchang Mingki de céder aux révolutionnaires. On l'avertit de se prémunir contre les attaques; il n'en fit rien. Ni le vice-roi, ni aucun des grands mandarins n'allèrent le recevoir au débarcadère officiel comme de coutume. Il voulut pourtant entrer avec la pompe ordinaire et il n'avait pas fait trente pas dans une petite rue qu'une explosion se produisit; et il resta avec vingt soldats sous les décombres de la maison écroulée.

On annonce alors la victoire de la révolution à Hankeo, la prise de Péking ! on parle de proclamer la République ; on discute cela de Hong- Kong et on tombe d'accord avec le vice-roi TchangMingki qui sera le président. On allume des pétards, on promène processionnellement en ville le drapeau de la République, quand tout à coup le vice-roi, qui vient d'apprendre le reprise de Hanyang par les impérialistes, croit à une victoire définitive de la Cour, fait arrêter et emprisonner les porte-drapeaux, et lance une proclamation où il traite les républicains de bandits.

Aussitôt après, c'était l'entrée cà Nanking des révolutionnaires, et pendant les huit jours que Tchang Mingki, peu clairvoyant, resta encore au pouvoir, lui et le peuple furent malheureux. Il fit des proclamations pour qu'on restât fidèle au gouvernement impérial, juste au moment où on annonçait l'attaque décisive des révolutionnaires, et où l'effroi était considérable. Il s'entendit d'ailleurs bientôt avec les principaux de la ville pour qu'il n'y eût pas de sang versé. Lui-même était acquis à la révolution; mais il fallait gagner aussi les soldats tartares et leurs chefs. On voulut les désarmer; ils refusèrent, ayant déjà appris le massacre des leurs à Nanking. Jamais les révolutionnaires n'auraient pris Canton si le viceroi avait résisté.

Le 9 novembre au matin le yamen était vide Le vice-roi l'avait quitté la nuit et s'était réfugié sur un bateau anglais, d'où il gagna bientôt Kobé. Il fit remettre au consul américain, doyen du corps consulaire, une lettre annonçant qu'il avait cédé ; et il laissa son sceau, insigne du pouvoir, pendu à une poutre du yamen. Il chargea le fidèle général impérialiste Long tsai koang de faire la transmission des pouvoirs, désignant lui-même la Chambre des députés provinciaux, dont les membres n'ont d'ailleurs joué aucun rôle à côté des notables et des chefs du parti, comme siège du gouvernement qui lui succéderait.

Deux jours après, un jeune journaliste très lettré. Fou eul man, en mandarin Ouhanming, arriva de Hong-Kong désigné comme président de la République cantonaise. La situation du général Long était très délicate. Homme des camps, sous le vice-roi, il avait d'abord lutté contre les brigands du Koangsi. Tchang Mingki l'avait mis à la tête de toutes les troupes de terre, et même de mer quand il avait succédé à l'amiral Li. Il commandait vingt-sept y ing on hditdiiWoiis, mais, comme il était chef des troupes anciennes, quand il reçut le commandement des nouvelles, sans être sorti des écoles, uniquement par confiance du vice-roi, on lui adjoignit comme chef d'état-major un di plômé, M. Wongtselong, qui fut nommé alors

vice-président de la République avec M. Tsang koeiming, ancien député et journaliste ; plus tard, quand le président Ouhanming alla saluer Sunwen au passage et à la fin de décembre l'accompagna comme chef du cabinet secret à Nanking, c'est Tsang qui devint président par intérim, puis président efFectif de la République cantonaise. Le général Long était avant tout un homme d'ordre, et il passa à la République pour éviter Tefl^usion du sang. Les canons étaient installés sur les remparts de la ville braqués contre les assaillants et même contre les habitants. Long supplia ses soldats à genoux de ne pas se battre et de passer comme lui à la République par dévouement au pays. 11 fit respecter l'autorité nouvelle.

Alors entraient chaque jour en ville cette foule de paysans que les Anglais et les Allemands de Chamine ne tardèrent pas à tant redouter. C'étaient les Mankoan, les soldats du peuple, indisciplinés, sorte de garde nationale, recrutés principalement dans les associations secrètes ; et leur rôle eût été d'effrayer, si la République ne s'était pas installée bien plus simplement que ses promoteurs ne l'avaient cru. Ils voulaient comme président Wang tsing koei, le jeune homme qui, il y a deux ans, avait lancé une bombe à Péking contre le régent ; il refusa l'honneur, protestant qu'il était seulement un homme hardi, mais non un adminis-

trateur et qu'il voulait rester simplement un employé de la République. Mais le président Tsang n'en eut pas moins de grandes difficultés à discipliner ces hommes des champs qui avaient des chefs redoutables comme généraux, des sortes de jeunes bandits qui voulaient faire la loi, Tchek-Kiangsiun, Loklansen et Wongkosiun ; le premier surtout était redoutable. Il vendait des pâtisseries dans un hôtel chinois en avril quand Hoangsing mena l'attaque désastreuse sur le yamen du vice-roi ; il sauva la vie du chef qui s'échappait, en le recueillant dans la boutique de son maître. En quittant Canton pour aller combattre au Nord en octobre, Hoangsing remit une lettre au jeune Tchek, disant le service qu'il avait rendu à la cause, et le jeune homme en profita pour se présenter comme chef des soldats de la campagne. 11 acheta des fusils au Japon par l'intermédiaire des Allemands, livrables en quinze jours; un bateau de Macao en apporta 60.000. Le gouvernement exerça le monopole, achetant lui-même pour trente-quatre dollars un fusil, cent cartouches un ceinturon et une baïonnette qu'il revendait facilement le double ; c'était une ressource ; au début le nouveau gouvernement n'en avait guère, malgré le monopole du sel, les souscriptions volontaires et les profits des bazars. Tchek était exigeant, menaçant, et le président Tsang était dans une situation difficile.

Tsang, que Yuan rétablit comme gouverneur dès l'été de 1913, était bien l'homme énergique nécessaire ; jeune, originaire du nord-est de la province, près de Swateo, de la tribu aborigène des Hoklo, il avait été député et journaliste. Faisait-il acte d'autorité, les journalistes l'accusaient de brutalité et le rappelaient au libéralisme ; comme il entendait leur faire rectifier leur propos et que six s'y refusaient, il voulut les punir ; ils le menacèrent de ne plus rien insérer de ses proclamations et de couper ainsi toute communication entre la présidence et le peuple. Il n'obtint même pas un repentir et son orgueil en fut blessé ; aussi bien toutes les notifications de l'intérieur adressées d'abord au bureau de la presse continuaient de l'être au président et au bureau de la presse. Wongtzelong, le chef d'état-major devenu vice-président, était parti dans le Nord de dépit, peu après que Ouhanming avait quitté la présidence, où son caractère de fin lettré n'était pas à la hauteur de la situation. Tsang ne s'entendait pas avec Wong et le jalousait un peu de ce qu'il avait les nouvelles troupes pour lui. Enfin le chef des anciennes troupes Long avait été envoyé à l'ouest pour combattre les brigands aux frontières duTonkin, etdevant les exigences des jeunes chefs des Mankoan, le président Tsang se trouvait sans appui.

C'est alors qu'il réussit à faire revenir à

Canton le général Long avec 3.000 de ses soldats fidèles; fort de ce secours, à bout de patience avec les Mankoan, il décida de faire une grande revision de toutes les troupes, de passer une revue générale à jour fixe, et de s'assurer ainsi que la liste des soldats et des armes correspondait bien à ce que réellement les chefs déclaraient avoir d'hommes et avoir acheté de fusils. On découvrit ainsi les tromperies de Tchek qui réclamait indûment de l'argent au président ; de Bocca Tigris, qu'il avait gagné sur un bateau de guerre, il menaçait encore le président ; ses deux jeunes collègues faisaient pression aussi.

Malgré toutes ces difficultés Tsang restait quand même, et quand le général Long fut de retour de Packhoi, il manda Tchek au yamen et le fit exécuter avec quelques-uns de ses plus dangereux séides, le 24 février 1912. C'était une leçon pour les deux autres chefs et à partir de ce moment, les soldats des campagnes qui n'avaient pas encore accepté d'être licenciés commencèrent à quitter la ville, tandis que les soldats de Canton revenus du Chantong et de Mandchourie, de l'expédition du Nord, eux aussi regagnaient leurs foyers.

A ce moment la situation en ville ne paraît plus dangereuse, grâce surtout à la ténacité du président Tsang toujours fortement soutenu de Nanking et appuyé par les troupes et la

grande autorité morale du général Long.

Grâce à ces hommes de haut sens et de courage, la République de Canton n'a jamais été ni un danger, ni en danger. Même financièrement il n'y eut pas de crise ; la République de Canton n'a pas émis de nouveaux billets ; elle n'a même pas donné suite à l'idée qu'on eut d'abord d'annuler les anciens au bout d'un certain temps, après avis dans les journaux annonçant le terme où ils seraient périmés ; toutes les œuvres d'instruction, de bienfaisance, ont continué d'être entretenues ; et mensuellement, avec régularité, l'argent arrivait aux aveugles comme aux soldats, même tartares,qui touchaient leur solde militaire et perdirent seulement ce que leurs familles recevaient comme pensions tartares. On trouva toujours les 150.000 dollars dépensés par jour, environ 375.000 francs ; et il n'y eut ni confiscation, ni pillage des biens des riches bourgeois émigrés à Hong-Kong depuis des mois déjà. Marchands et notables se réunissaient pour être plus forts contre les abus des soldats voleurs au milieu desquels on vivait, puisqu'ils occupaient les immeubles libres ; le président portait plus normalement et plus commodément que les particuliers lésés leurs requêtes au gouvernement ; mais aussi on s'assemblait pour décider de donner la moitié des bénéfices mensuels et promettre davan-

tage si le gouvernement pouvait assurer la tranquillité.

C'est merveille tout à l'honneur des Gantonais que dans un pareil milieu il n'y ait pas eu d'incendies. On n'a pas toujours pu maîtriser les soldats ; avant d'être réduit, un régiment qui avait perdu son colonel et entendait obéir à la femme du défunt, a échangé des balles dans une ruelle avec l'armée régulière, et six au moins ont laissé des traces de leur passage sur les murs de l'hôpital Doumer ; mais cela ne prouve pas une indiscipline habituelle. Sans doute les meurtres sont fréquents dans les campagnes depuis l'ouverture des prisons selon le plan de Sunwen, et les vengeances s'exercent librement contre ceux qui jadis dénoncèrent des criminels vindicatifs. Les services de justice du nouveau régime n'ont pas encore remplacé les offices des anciens mandarins qui ont tous fui, rentrés pour la plupart dans leur province d'origine, sur leurs terres et comme sous terre ; et ce n'est guère qu'à la capitale qu'on peut se faire rendre justice. Les campagnes ne sont pas sûres, comme il arriva déjà en d'autres temps ; et comme les Anglais ne protègent avec leurs canonnières et leurs torpilleurs que les bateaux battant les pavillons britanniques, les autres sont à la merci des brigands. Mais il faut reconnaître aussi que les hommes au pouvoir,

ignorant souvent ce qu'est le pouvoir, furent reconnaissants à tous ceux qui essayèrent de les aider ; que les services des relations avec les étrangers tenus par M. Tsengchapai montrèrent un jeune diplomate avisé et courtois; bref, c'est juger grossièrement les Gantonais de ne voir en eux que de jeunes inexpérimentés qui veulent mener la Chine.

Ils ont donné la mesure de leur valeur, de leur droiture, de leur rigidité, de leur ténacité, de leurs principes de libéralisme chaudement défendus, et plus strictement appliqués là que partout ailleurs, même en crise révolutionnaire. On peut douter que leur esprit primesautier et leur nature inconsistante soit capable de maintenir ces acquisitions qu'ils ont imposées, mais encore faut-il les voir à l'épreuve. Ils semblent moins enfants qu'on est sur le Yangtse, ils ne portent aucun emblème révolutionnaire. Ils sont les plus avancés, mais ils n'apparaissent pas non plus comme les moins sages.

Des contrastes qui permettent le plus riche équilibre caractérisent la ville et les habitants. C'est décisif pour les pays en révolution.

Dans la seconde décade d'octobre 1911, le vice-roi du Yunnan réunissait pour la première fois TAssemblée provinciale. On inaugurait tardivement dans cette région reculée un nouveau système de gouvernement qui n'avait pas encore donné de résultats fort appréciables dans les provinces plus cultivées, où depuis plus de deux ans on en avait essayé les vertus. Cette réforme de l'Empire libéral allait être appliquée jusqu'aux frontières et jusqu'aux pays où l'esprit est resté le plus lourd. Ce nouvel instrument politique, même là, n'eut pas longue vie. Huit jours après, Yunnanfou était aux mains d'un gouvernement militaire, et l'on n'entendit plus parler de l'Assemblée provinciale jusqu'à la grande fête républicaine du

3 mars 1912 où, comme tous les autres corps constitués de la capitale, elle était représentée par une délégation au Champ de Mars. De même qu'à Péking, l'Assemblée nationale a dû s'effacer devant la dictature militaire, en dépit des apparences et du costume mandarinal de Yuan Chekai, de môme, dans les provinces, les représentants du pays ont dû subir bon gré mal gré la loi martiale imposée par un petit groupe d'officiers résolus ou par une bande de pillards ou de soldats qui faisaient trembler ou fuir partout notables aisés, commerçants et fonctionnaires. Pour établir la République chinoise, la révolution a commencé par supprimer toutes les administrations civiles anciennes et par installer le régime militaire; et selon le plan de l'organisateur même de cette grande transformation céleste, Souen-Wen, ce sont les chefs de troupes qui, pendant trois ans, doivent diriger le pays. Le Yunnan, qui constitue avec le Hounan la réserve des meilleurs soldats de l'Empire, n'a pas échappé à cette loi générale de dictature militaire.

Dès la fin d'octobre une certaine effervescence agitait la garnison de Yunnanfou, où la 19« division comptait ses douze bataillons d'infanterie, de la cavalerie, six batteries de montagne et

une compagnie de mitrailleuses. Selon le procédé habituel, les mandarins parlaient de désarmer les troupes gagnées à l'esprit nouveau et excitées par les rumeurs qui parvenaient • du Yangtse, de Wout'chang surtout où l'Ecole militaire était en relations régulières avec celle de Yunnanfou. Quelques troupes étaient déjà désarmées; l'autorité les voulait annihiler toutes ainsi, sur le bruit qui courait que dans trois semaines la révolution éclaterait là comme dans le reste de l'Empire.

Le 30 octobre, des émissaires du vice-roi avait été envoyés aux camps d'artillerie pour continuer ces négociations, quand dans la soirée la nouvelle se répandit qu'ils avaient été tués. Des soldats se mutinaient, des bâtiments flambaient aux portes de la ville; c'étaient les habitations des officiers, dont plusieurs comme à Wout'chang ne voulaient pas suivre leurs hommes. Les portes de la ville étaient fermées comme toutes les nuits; les étudiants militaires, complices du mouvement qui éclatait plus vite qu'on ne l'avait préparé, aidèrent à les ouvrir. On tua, on massacra par les rues sans merci une population qui résistait, et ne comprenait pas; cinq cents habitants, dit-on, sur une cinquantaine de mille, périrent cette nuit-là. Beaucoup de petits mandarins disparurent qu'on n'a jamais revus depuis, soit qu'ils aient été tués, par vengeance, soit qu'ils aient pu fuir dans

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leur province natale. Le général dé division qui commandait et habitait en ville se fit vaillamment tuer à la tête de quelques soldats en voulant s'opposer au mouvement. Le général de brigade, natif du Hounan, appelé dans la province à cause de ses réelles qualités militaires développées dans les écoles japonaises, M. Tsai, s'installa dès le matin sur une colline qui est la meilleure position stratégique de la place, dans les bâtiments de briques des écoles normales, et fortifiant encore cet endroit escarpé pour se rendre inexpugnable, il en fit le siège du gouvernement militaire dont il se déclara le chef sur-le-champ. On raconte qu'avant le jour un de ses familiers se présenta au consulat de France. Il fut introduit dans la chambre à coucher du consul; là, agitantnerveusement un de ces innombrables revolvers qui étaient entrés par caisses, comme de la serrurerie, dans la province, et que les gens portaient au cou suspendu sans étui par une ficelle, il annonçait triomphalement : a La République est proclamée et M. Tsai, même chose Napoléon ! »

A cet assaut, toutes les autorités quittaient leur palais. Le vice-roi s'enfuyait dans une maison amie d'où il faisait demander asile au consulat de France, sachant que d'autres mandarins y étaient déjà; mais il n'y put atteindre, et le troisième jour fut découvert dans sa cachette avec un de ses fils et gardé en prison

comme otage à la Chambre provinciale par les soldats et les étudiants qui avaient pris la tète du mouvement. Au moins autant par prudence que par humanité, on ne tua pas les grosses têtes, on les réservait pour négocier et marchander au cas où l'attaque ne réussirait pas et où il faudrait céder la place. Dès le 31 octobre, 15 blessés arrivaient à l'hôpital français; 18 le lendemain; il y en eut bientôt 56 dont 13 civils, 3 femmes seulement, la plupart de tout jeunes soldats, 5 officiers, tous des révolutionnaires, beaucoup blessés dans le dos. A ceux qui étaient morts, les plus nombreux, onfit, le troisième jour, quand la révolution se sentit triomphante, des funérailles solennelles avec la musique et les étendards déployés.

Des hauts fonctionnaires, seul le directeur des finances fut cruellement traité par les étudiants. C'était un Mandchou, mais pas détesté de la population et pas riche. Il fut pris dans une maison où il s'était réfugié et sa fille fut brutalement frappée par les soldats. Les étudiants qui l'enfermèrent et le gardèrent pendant la journée, où ils l'obligèrent à se tenir à genoux, exigeaient de lui une rançon de 40.000 taëls, sachant très bien qu'à la différence du richissime vice-roi chinois Li, ce Mandchou n'avait pas de fortune. Il dit qu'il réunirait au plus la moitié de la somme, une soixantaine de mille francs, et les marchandages en étaient là

i92 LA CHINE EN REVOLUTION

quand une rumeur se fit dans le voisinage. Les jeunes gardiens, entendant des coups de feu, crurent que le peuple venait délivrer leur victime, tirèrent à bout portant, manquèrent leur coup et finirent par couper la tête à ce bon administrateur; l'un d'eux but une tasse de son sang.

Le directeur de l'enseignement échappa à ce triste sort. On voulait le massacrer. Dès la nuit, le feu fut mis à son yamen. Il tenta de s'empoisonner par asphyxie, en avalant une feuille d'or. Il fut saisi et transporté à l'hôpital en syncope émotive : n'avait-on pas voulu lui arracher sa feuille d'or de la bouche ? On lui avait brisé les dents. Les étudiants le détestaient. Ils le croyaient empoisonné et étaient furieux qu'il leur ait ainsi échappé si vite. Ils envahirent l'hôpital où on l'avait amené pour le prolonger et prétendirent le garder. En réalité il se tira d'affaire. Après un lavage d'estomac, superflu, il revint à lui, mais fut saisi de terreur en se voyant entouré comme s'il était mené au supplice. Il reconnut où il était, et, quoique antiétranger, fut émouvant de reconnaissance. Quand on eut fait évacuer de l'hôpital tous ceux qui s'y étaient rués derrière lui, les deux soldats restés de garde dans sa chambre réussirent difficilement pendant les vingt et un jours qu'il demeura à l'hôpital à empêcher les étudiants d'entrer pour l'achever. D'accord avec

le jeune nouveau gouverneur militaire Tsai qui voulait le sauver comme il avait voulu sauver le vice-roi à qui il succédait, le médecin allait jusqu'à accepter de rendre l'homme malade pour le garder à l'abri. Un jour, Tsai demanda même qu'on le fit passer pour mort et qu'on mît un cadavre à sa place; on songeait à lui faire un abcès de fixation à la térébenthine quand on parvint à l'évacuer sur la gare, le Tonkin et Ghanghaï, d'où, sauvé, il écrivait sa reconnaissance.

Le directeur de la justice s'était rallié.

Le directeur des affaires diplomatiques avec sa famille avait gagné l'hôpital, puis le consulat français, et au bout d'une vingtaine de jours avait réussi à prendre le train, déguisé en Annamite, ainsi que l'intendant des grains, le marquis Tseng, déguisé en domestique et portant un appareil photographique.

Le gouverneur militaire avait favorisé l'évasion de tous ces personnages, et évité l'effusion du sang, ce qui n'était pas un mince mérite au moment où l'on tuait partout à la capitale et dans la province. Le 12 novembre, après entente avec le consul de France qui accompagna le fugitif par train spécial payé par le nouveau régime, il avait laissé partir le vice-roi, non sans en avoir exigé une rançon qu'on a évaluée à deux millions. Toujours est-il que cet homme très riche était sans argent en arrivant à Haï-

phong OÙ il dut emprunter à un de ses compatriotes pour prendre la mer. Trois cents soldats étaient dans son train; une quinzaine déjeunes gens terriblement armés lui servaient de garde du corps. La nuit du voyage où le train s'arrêta, il refusa de descendre du wagon pour aller à l'hôtel chinois, tant il redoutait de ne pas continuer le voyage, du moment qu'on ne l'autorisait pas à loger chez un agent européen de la compagnie du chemin de fer. Enfin, à Laokay, les soldats chinois le quittèrent, sa garde spéciale de jeunes gens fut désarmée en territoire français, et le père et le fils en exil furent sauvés. Peu après, le gouverneur militaire facilita le départ des autres autorités, dont la présence à la capitale pouvait devenir gênante, et vingt jours après l'attaque, il n'y avait plus de personnages à Yunnansen que des hommes de la révolution.

La ville était loin d'être calme pourtant; huit jours seulement après le départ des mandarins, encore un train spécial emportait une partie de l'état-major de Tsai lui-même : ces collaborateurs de la première heure annonçaient que la situation du jeune chef militaire était des plus critiques, et que, menacé par ses troupes, il ne pourrait tenir tête longtemps ; eux filaient avant le massacre qu'ils prédisaient. En effet, beaucoup en voulaient à Tsai de n'être pas un homme de la province, d'être du Hounan, et

on lui opposait un autre général de brigade, du Yunnan celui-là, M. Li. Dans la forteresse où Tsai avait installé ses services avec une administration complète, le bureau central du téléphone étant dans son appartement, les querelles de palais passaient pour être violentes. Li sentait sa popularité. Tsai le redoutait. Pourtant ils s'accordèrent, du moins Tsai fit placarder sur les murs une proclamation qui démentait les faux bruits de leur désaccord, et annonçait leur entente. Peu après, Li était parti dans le Nord, à Likiang, avec des soldats pour rétablir l'ordre dans la région. C'étaient au cours de novembre des déplacements de troupe constants le long de la ligne, autant d'ailleurs pour arrêter les pillages des bandits dans les campagnes ou dans les villes de l'intérieur que pour refréner dans la capitale les velléités de pillage des troupes elles-mêmes. A Yunnanfou,un régiment murmurait qu'il avait été de garde toujours, de-cide-là, aux jours de bonnes aubaines, et sur ses menaces, les banquiers qui n'étaient pas fort rassurés offrirent aux soldats un dédommagement qu'on fixa à 40.000 tfxëls, plus de 120.000 francs. Maintes fois la nuit on entendait des fusillades et des feux de salve qui semblaient n'avoir d'autre but que d'assurer que les soldats étaient maîtres de la place. Un jour, ils avaient pris comme cible l'hôpital français, où Tsai pourtant venait

souvent, où les leurs étaient soignés ; ils arrêtèrent le feu dès qu'on les en pria. Il n'y avait pas grande sécurité. On retrouva seulement le calme après que Tsai eût réussi à faire partir ses soldats de la ville en envoyant la plus grande partie au nord, à la « conquête du Seu-tchoan », selon le grand projet d'indépendance régionale, d'arrangement économique et à la fois de diversion que nous exposerons plus loin.

L'intérieur du pays, même quand les troupes le parcouraient, n'était pas plus tranquille. Sans doute, beaucoup de petits mandarins, opportunistes, étaient restés à leur poste, au lieu de fuir comme avaient fait ceux des grandes villes. En d'autres endroits, ils avaient remis les sceaux au conseil municipal improvisé qui les réclamait sous menace d'égorgement ; mais ça n'avait pas été partout si simple. Il y avait eu des mystifications. A Yongpé, c'était un mandarin Tien qui exerçait le pouvoir. Sous peine de mort, en prétextant un ordre du gouverneur Tsai, on exigeait de lui les sceaux. Il demanda un sursis de quelques jours, télégraphia au gouvernement militaire, qui, averti, donna des ordres à un officier pour faire couper la tête à l'imposteur, dont le mandarin Tien fut ainsi débarrassé, ainsi que des prétendus conseillers municipaux qui se débandèrent sans retard. Les troubles de Tali, jolie ville de plaisance au bord du lac, à côté d'un riche marché commer-

cial, tentation des pillards, les désordres de la région ne cessèrent qu'à l'arrivée de M. Li, lieutenant du Tsai et de ses troupes; pourtant, déjà auparavant les soldats locaux et la population armée avaient eux-mêmes mis à mort plus de quatre cents bandits. Souscriptions, contributions, taxes, likins, l'argent est assez difficilement levé, môme l'impôt foncier, encore qu'on ait renoncé à exiger en môme temps, comme on avait fait jusqu'alors, le double impôt, moitié donnant droit à des actions du chemin de fer régional projeté. Aujourd'hui, qui ne veut pas payer n'a qu'à refuser, on ne l'oblige pas. Beaucoup de coolies ont été débauchés pour devenir soldats et les travailleurs manquent aux champs. On a recommencé en maints endroits à replanter l'opium qui était une monnaie et une richesse, surtout dans les villages isolés, éloignés de centres de communications, où le transport est difficile. Les petites cultures de remplacement auxquelles avait acculé la sévérité des vice-rois précédents et surtout de Siliang, celles du coton et de la soie, a fortiori celles du froment, des fèves et des petits pois, ont été abandonnées, et de beaux champs de pavots fleurissent, rose , mauve, blanc, partout, même à proximité de la voie ferrée qui permet pourtant le transport de marchandises de moindre prix ; et là où les soldats et la police naguère luttaient à mort, égorgeant

femmes et enfants quand les hommes avaient fui, dans ces villages si troublés hier, aujourd'hui la tolérance est aveugle. Ailleurs, le long de la ligne, les maisons d'é({uipe sont attaquées, des Annamites tués, pour leur voler quelques piastres. On redoutait un soulèvement, une descente des 50 ou 80.000 ouvriers des mines d'étain de Kotsiou, dont le travail est arrêté périodiquement à ces saisons ; ils recevaient difficilement leur riz à cause des interruptions de la voie ferrée et on craignait l'entrée en campagne de cette armée de réserve de la révolution, de ces rudes indépendants, insoumis aux^ autorités !

Ce qui attira le plus l'attention dans la même région, ce furent les désordres de Mongtze. La ville est riche, c'est un centre de distribution important au croisement de grandes routes, et les transitaires y ont des dépôts considérables. Le 21 novembre, le général Tsaoy arriva par le train. Jeune révolutionnaire envoyé de Yunnanfou par Tsai, formé au Japon lui aussi, il annonça la venue prochaine des troupes de Lingan, qui en effet trois jours après débouchèrent par la route de l'ouest. Personne ne songeait à résister, car le taotai avait fui avec sa famille. Au milieu de l'après-midi, des coolies porteurs de bagagesapparurentenavant-garde. Les quarante hommes delà police municipale vinrent avec les notables recevoir les troupes qui entrèrent le

soir en ville, comme avait négocié le général Tsao. On arbora les drapeaux révolutionnaires rouges à étoiles blanches, c'est bien plus tard seulement que le drapeau républicain aux cinq bandes flotta. On avait promis aux soldats, indépendamment de leur solde, une gratification de 50 francs qui ne leur fut pas versée. Ils résolurent de se servir eux-mêmes. Ils pillèrent, le soir du 3 décembre, plusieurs maisons de riches commerçants chinois, un magasin italien, un grec, un allemand, et le caveau de la compagnie du chemin de fer du Yunnan où ils savaient que le commissaire des douanes chinoises avait déposé plus de 20.000 taëls, une soixantaine de mille francs en lingots. Tsao s'enfuit, ne pouvant les arrêter. Plusieurs étrangers qui fuyaient sous un tunnel reçurent des balles qui les blessèrent grièvement. Toute cette attaque avait été conduite très méthodiquement, les soldats obéissant aux coups de sifflet des chefs pour piller et incendier. Les portes du consulat de France reçurent des balles. Le lendemain, dans une gare voisine, à Tsetsuen la police du chemin de fer fut avertie de ne pas se défendre et on pilla des maisons d'agents européens en dévalisant la moitié d'un wagon d'opium stationné là. Ça aurait pu continuer et reprendre, surtout à Mongtze, si les officiers supérieurs Li et Kong, arrivés avec Tsao le 21 novembre, n'avaient arrêté leurs

troupes auxquelles ils avaient lâché bride le 3 décembre. Ils n'en furent pas récompensés; deYunnanfou, Tsai envoya le général Lo qui évacua lestroupes pillardes au nord, maintenant près delui les deux officiers, et quand ils furent isolés de leurs soldats qui auraient pu les venger, un soir où ils étaient venus lui dire adieu, avant de reprendre le train, il leur fit brûler la cervelle et pendit leurs têtes à la muraille dans des cages de bois, le 15 décembre. Il procéda à de nombreuses exécutions en ville, de pillards ou de soldats déserteurs trouvés porteurs d'argent ou d'objets européens. De nombreuses têtes furent exposées, parfois une quinzaine en une même journée; la répression fut cruelle. Le délégué du gouverneur militaire régla aussitôt avec les consuls la question des indemnités à verser aux Européens dépouillés ou lésés; il fit payer une vingtaine de mille francs presque tout de suite; une somme égale fut versée cinq semaines plus tard pour ce qu'on appela les « petits pillages », et les réclamations plus importantes des commerçants ou des blessés furent portées à la capitale où luimême se rendit le 20 janvier, remplacé alors par le commandant Ho venu de Yunnanfou.

Au cours de ces événements de Mongtze, où des Français ou protégés français avaient souffert, la constante préoccupation non seulement du gouverneur militaire, mais même des nota-

LE GOUVERNEMENT MILITAIRE DU YUNNAN 20l

bles de la ville, fut la crainte de rintervention française. La Chambre de commerce de Haïphong la demanda au gouverneur général de rindo-Chine et des personnages considérables dans le monde colonial pensaient que nous avions, après ces événements, des raisons d'envoyer des troupes au Yunnan beaucoup plus légitimes que n'en avaient eu les Allemands ou les Anglais à Canton qui sur de simples craintes avaient débarqué des marins à Chamine. Pourtant le ministère des Affaires étrangères avait donné instruction formelle à son délégué de ne pas quitter son poste, et, comme on ne peut songer à faire entrer des soldats au Yunnan avant d'en avoir fait sortir tous nos nationaux, il est certain que le quai d'Orsay n'admettait pas l'intervention. Dix-sept gendarmes de la colonie simplement, et quelques auxiliaires annamites,passèrent laf routière soulevant seulement quelques vaines protestations des autorités chinoises; l'incursion fut d'ailleurs de courte durée. D'autre part, à aucun moment, même après que ses agents français furent attaqués et indemnisés, quelque-unsmèine, des Annamites, tués, la compagnie du chemin de fer ne renonça à exécuter son service ; il n'y eut pas de retraite, d'évacuation comme au Chansi ; chacun resta à son poste et les trains furent assurés autant que le permettait l'état de la ligne. Cette conduite des Français : non-intervention mili-

taire, même justifiée, d'une part; continuation d'autre part de l'exploitation de la ligne, au moment où elle servait tant à éviter et l'effusion du sang en emportant les personnages de l'ancien régime, et les troubles locaux en transportant rapidement des troupes, surtout les six premières semaines de la période révolutionnaire, cette stricte neutralité de la France ne fut pas sans surprendre beaucoup de Chinois, et peut-être, avant tous, le gouverneur militaire lui-même. Au moment où il avait intérieurement de grosses difficultés, nous ne cherchions pas à lui en ajouter du dehors; notre neutralité garantissait la liberté aux Chinois ; il ne dépendait que d'eux de régler leurs affaires intimes; nous ne nous en mêlions pas ; nous offrions seulement nos bons offices d'humanité, d'hospitalité, de secours médicaux et de transport. Nous n'essayions pas de pêcher en eau trouble. C'était manifeste; non seulement nous ne cherchions pas un prétexte, mais nous ne profitions pas des meilleures raisons.

Dès lors, le gouverneur militaire, libre de tous soucis de ce côté, conçut un plan qui ne manque pas de grandeur. La question militaire, au Yunnan comme partout en Chine pendant cette révolution, était essentielle : que faire des

troupes dont on s'était servi pour le coup de main initial ? Gomment les obliger à rentrer dans Tordre ? La conduite de la France permit au jeune dictateur de régler la question de la manière la plus élégante. Du moment qu'il n'y avait plus rien à redouter des Français au Sud, c'était inutile d'immobiliser des troupes pour tenir tète à l'invasion étrangère sur le sol national; on pouvait s'en débarrasser, et très utilement, en les envoyant au Nord à la conquête de la riche province du Seutchoan, troublée depuis si longtemps; là les bonnes troupes yunnanaises, mieux armées que toutes autres en Chine avec des mauser 1908 et des krupp 1909, bien formées, pourraient rétablir l'ordre à leur profit; 5.000 hommes partirent bientôt au Seutchoan, 3.000 partirent plus tard au Koeitcheo; Tsai ne gardait auprès de lui que deux régiments d'infanterie et une compagnie de cavalerie. Le grand projet était alors de former, des provinces du Yunnan et du Koeitcheo déjà unies jadis sous un môme vice-roi, mais pauvres, trop pauvres pour mettre en valeur les richesses de leur sol montagneux et de leur sous-sol, en y annexant la riche province du Seutchoan, un puissant Etat indépendant, les trois provinces de VOuest^ sorte de pendant des trois provinces de VEst^ qui constituent la Mandchourie. Des télégrammesfurent échangés avec Sumven traitant du projet ; les bannières

des soldats du Yunnan partant en campagne portaient les caractères Tsutchoan : à la conquête du Seutchoan ! Cette province de si grande valeur économique a peu de soldats ou de mauvais éléments. Le Yunnan en a d'excellents. Ensemble ils formeraient un très bel État fédéré sous un seul toutou. L'état politique de la province, aussi bien que celui de Koeitcheo, permettait ces ambitions du gouvernement militaire de Yunnanfou.

Au Koeitcheo, le premier toutou ou gouverneur militaire fut un sergent; quatre se succédèrent; Yang, qui resta le plus longtemps, s'enfuit devant le désordre provoqué par la société des Vieux Frères, menés par un certain Wang qui fut saisi et décapité quand les troupes furent annoncées. A cette nouvelle, les soldats de Wang se débandèrent et les souschefs tuèrent le chef.

Au Seutchoan il y avait rivalité de plusieurs toutous en même temps et surtout de celui de Tchentou avec celui de Tchong King qui aspirait à devenir capitale. Le désordre est de ce fait considérable. Le bruit a couru aussi d'une invasion de la province par une armée impériale et les Yunnanais seraient bien accueillis s'ils venaient ainsi au secours de la province révolutionnaire.

Au moment où les journaux attaquent Tsai, sans le nommer, il est vrai, tant on redoute son

énergie implacable, au moment où on lui reproche le malaise, la stagnation des affaires, les ventes forcées de quartiers entiers pour réaliser en espèces, tant on craint pour l'avenir là même où l'on fondait naguère les plus grands espoirs de trafic; au moment où lui-même est obligé de faire couper traîtreusement beaucoup de têtes de chefs militaires, indisciplinés selon son gré ; au moment où les soldats eux-mêmes déjà chargés d'argent pillé et de munitions sont sa constante préoccupation, au point qu'il n'a réussi à passer la bourrasque qu'en faisant rentrer en ville les canons et sortir les soldats, sauf 600 fidèles qu'il garde autour de lui, à ce moment la solution de l'annexion du Seutchoan, rendue possible par la conduite de la France, lui paraît le salut.

Quand il a fait revenir à la capitale les troupes pillardes de Mongtze, il a voulu les désarmer et n'y a réussi que par un stratagème. A Ileang, à 60 kilomètres, elles avaient délibéré deux jours, et décidé, en prêtant serment dans les auberges, de mourir plutôt que de rendre leurs fusils. Elles arrivèrent dans ces dispositions au campd'Oukiapa, aune lieue delà ville. Lui fit jouer la comédie, invita les soldats à y assister et pendant la représentation fit prendre dans les casernes tous les fusils et les cartouches. La bataille qu'il avait redoutée et annoncée même aux consuls était ainsi habile-

ment évitée ; mais comme il préférait rendre leurs armes à ces soldats et les expédier au loin, le départ pour le Seutchoan ne tarda pas.

Le plan ne semble pas avoir abouti. Les soldats yunnanais ont rançonné des villes du Seutchoan ; ils ont vécu largement sur le pays envahi, lia même été question de se débarrasser de quelques-uns en les envoyant secourir les républicains du Ghensi. En d'autres endroits, comme aux mines de Tselioutsin, ils se sont battus contre les Seutchoanais, au lieu d'être reçus par eux en sauveurs ; ils s'avancent de plus en plus vers Tchentou et c'est seulement à la fin de février qu'on parle d'une entente entre les deu> provinces, Tune promettant à l'autre une pension annuelle de 120 wans, environ trois millions et demi de francs, moyennant quoi les Yunnanais, libérateurs du Seutchoan, le délivreront aussi de leur présence et rentreront dans leurs montagnes. C'est à peu près ce que me disait le 15 mars 1912, dans la grande salle où il m'offrait du thé et du poiré champagnisé, le jeune et habile gouverneur militaire. 11 ne semblait plus tenir beaucoup à son grand projet ; il n'empêche qu'à un moment, c'est sans doute ce qui lui a permis de se maintenir au pouvoir : il a pu expédier très loin les éléments les plus turbulents.

Ainsi rassuré, le gouverneur a donné des fêtes et en a ordonné. D'abord ce fut la fête officielle du nouvel an qu'on célébra une quinzaine en retard, à Yunnanfou comme à Nanking, à Ghanghaï, par toute la Chine révolutionnaire qui le 15 janvier adoptait le calendrier étranger. Les cinq couleurs étaient tendues dans les rues, mais par ordre, et la cérémonie était plutôt officielle que populaire. C'était le nouvel an des fonctionnaires du nouveau régime et tout se passa en une réception au gouvernement militaire. Cela n'empêcha pas le peuple de célébrer, un mois après, son nouvel an traditionnel et surtout le quinzième jour de cette période de réjouissance, la fête des lanternes, le 3 mars. Non seulement le nouveau régime ne s'y opposa pas, mais il profita de la circonstance pour célébrer la première grande fête républicaine populaire. La ville fut illuminée trois jours, la veille et le lendemain. Plus de 7.000 voyageurs prirent le chemin de fer pour venir de la campagne à la capitale à ce momentlà. Il y eut des pétards, des estrades, un grand lunch debout en plein air sur le terrain militaire au milieu des troupes, devant les délégations des écoles de toutes les associations, et même de l'ancienne Chambre provinciale. Ce fut la grande fête civique de la République. A

Mongtze, le môme jour, ce furent des jeux militaires qui constituèrent l'essentiel d'une sorte de réunion sportive à laquelle assistaient aussi les étrangers, oublieux des avanies subies trois mois auparavant; après cette partie physique du spectacle, la scène prit un caractère symbolique et éducateur ; les soldats tournaient en dérision le culte des bouddhas dans les pagodes, la vente de la justice par les mandarins au yamen, les satisfactions demandées à l'opium dans les fumeries, et des images de violence, des gestes d'iconoclastes furent présentés contre lesquels ne manqua pas de protester le peuple débonnaire du Yunnan. Les soldats brisaient des idoles ; mais au Toutitan, pour la fête des dieux de la terre, peu après le paysan allait à la pagode faire des réparations, matérielles et morales ; et le toutou Tsai se promet d'être très tolérant pour l'opium, car il sait que le pavot fleurit fraîchement par les champs de sa province, et même les plus voisins de la voie ferrée.

Bientôt les troupes du Yunnan reviennent au pays. Elles ne sont pas nombreuses et elles seront vraisemblablement assez bien pourvues pour n'être pas dangereuses. Il ne semble pas que le gouverneur redoute beaucoup de cette

rentrée. Gest un moins gros problème qu'à Canton. Le personnel est beaucoup moins considérable en nombre et en importance au Yunnan. Est-ce à dire qu'il soit plus accommodant? Il ne faudrait pas se hâter de le conclure. Les Chinois ont certainement été contents que nous les ayions laissés tranquilles, maîtres chez eux, pendant leurs difficultés et n'ayions pas abusé de la situation pour leur jouer des tours. Ils n'ont pas voulu d'affaires ; mais là où il en existe ils ne sont pas soucieux de les régler en donnant aux étrangers une influence. Les achats d'immeubles pour les missionnaires durant ces temps-là ont été aussi difficiles que jamais. Les nouveaux fonctionnaires opposent les mêmes raisons ou les mêmes prétextes que les anciens trouvaient: antériorité d'hypothèques, impossibilité d'aliénation, et ils n'entendent pas faciliter des arrangements qui consolident des situations assises; on est aussi rétif aujourd'hui qu'hier, pour des motifs à peu près analogues. La méthode d'obstruction persiste. Il ne faudrait pas croire que les recherches minières vont être libres, que les 45 kilomètres de voie qui desserviraient les gisements stannifères de Kotsiou vont être construits, que des ports vont être ouverts, et Yunnanfou en particulier, qu'on aura plus de liberté dans les entreprises pour louer des terrains, engager du personnel, rassembler des matériaux. Il semble que là comme

ailleurs les Chinois veuillent être de plus en plus chez eux et s'inspirent avant tout de leurs besoins. Il est possible qu'ils soient plus favorables aux petits prolongements et embranchements dans les plaines qu'aux difficiles et coûteux projets vers le Seutchoan, encore qu'ils continuent de payer à l'ingénieur américain qui a été chargé des études les appointements mensuels considérables qu'il touchait sous l'ancien régime. C'est plus logique de construire une quarantaine de kilomètres dans la partie riveraine du lac de Yunnanfou pour desservir cette région riche et peuplée ou vers Yonglin pour le trafic local des céréales et des primeurs; ou vers le Kientchang, riche en cuivre, en zinc, eM cire ; voire même de pousser jusqu'au Tchouhiongfou pour transporter le sel de Heiyentsin et desservir la région de Tali ; c'est en tout cas plus économique et plus facile que de courir la grande aventure du prolongement jusqu'à Souifou.

Il est pourtant bon de dire très franchement dès maintenant que ces modestes projets, pour lesquels le métal de la province serait toujours une garantie, sont tout ce qu'il serait prudent de demander à un gouvernement indépendant dans cette région. La surface économique d'un Yunnan isolé du reste de la Chine n'est pas très large. Que le Koangtong indépendant ait des ambitions ? on peut entrer -en

relations avec lui : il a de quoi payer. Le Yunnan ne peut guère être que modeste. C'est pour cela aussi qu'il n'est pas très tentant. En le voyant clairement, nous nous sommes conduits dignement vis-à-vis de ce jeune gouvernement militaire. Qu'il veuille seulement le reconnaître à l'occasion, et faciliter l'application d'une sérieuse police frontière. Du moment qu'il n'est plus question d'occupation territoriale et d'action politique, la sécurité au Tonkin et l'ordre chez nos proches voisins ont bien autant de prix que de contestables avantages économiques en pays étranger.

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