LA POLITIQUE NOUVELLE ET LE NOUVEL ESPRIT LIMITÉS
La crise chinoise actuelle, essentiellement politique, résulte du choc de deux mouvements opposés: l'un, tirant son origine d'en haut, du gouvernement souverain qui prend les manières d'un empire libéral ; l'autre, né au dehors, copié sur l'étranger ; tous les deux : politique nouvelle et esprit nouveau, superficiels et limités, sans racines, ni spontanéité. Sans doute la politique nouvelle de l'Empire, en relâchant de la rigueur du gouvernement, a facilité d'autant la propagation du nouvel esprit ; mais l'intention du vieux pouvoir était de l'assimiler, d'en atténuer au moins la nocivité en se l'incorporant. La faiblesse du gouvernement fut telle qu'il ne put supporter Pab-
sorption et opérer la fusion ; et loin d'en être fortifié, il en fut irrémédiablement affaibli au premier contact; le régime constitutionnel dont l'Empire consentait à faire l'essai, loin de le sauver, le délabra davantage ; il n'en fut que plus exposé aux malignes attaques, qui eussent été bénignes s'il eut été normal, mais qui le ruinèrent. Le puissant empire, inconsistant à l'intérieur, fut terrassé par une poignée de petites gens sans culture, mais décidés. Ils ne se substituèrent pourtant pas à lui.
N'eût été le malaise économique général, la seconde crise de gouvernement, comme la première, se serait limitée au petit nombre de ceux qui constituent le personnel administratif. Les fonctionnaires auraient été changés, mais les services d'État auraient persisté ; c'eût été un simple renouvellement des hommes, mais point un essai de renversement des institutions. Le fait s'était déjà produit il y a quelques années; profitant de l'esprit libéral de la cour mandchoue, les purs Chinois, et particulièrement ceux du Sud, originaires des provinces du Koangtong et du Foukien, s'étaient si catégoriquement imposés au personnel de cour qu'ils avaient exigé pour eux-mêmes les dignités et les charges les plus lucratives, et cela jusqu'en Mandchourie dans le fief originaire même du clan impérial ; sans vergogne, ils en avaient tiré et expédié par mer vers les
rives méridionales tout le métal argent que leur rapacité put rafler dans le riche domaine du Nord; ils substituèrent là, le temps de faire l'opération profitable, leur administration de coloniaux avides, à la patriarcale féodalité des Mandchous indigèn&s, cela sous l'empereur Koang siû. La vague des pillages passée, l'ancienne situation politique se rétablit.
Les derniers venus, qui firent la révolution de 1911, n'avaient pas moins d'exigences que leurs heureux prédécesseurs, et les Mandchous étaient encore moins en état de résister aux convoitises. Mais le pays déjà appauvri et excédé ne permettait plus de satisfactions aussi faciles ni aussi avantageuses. Les réformes des dernières années coûtaient cher, et paraissaient bien plus vexatoires que profitables. Les écoles nouvelles, l'armée nouvelle, les modes nouveaux d'administration aux apparences plus démocratiques: c'étaient des charges nouvelles, souvent très lourdes, qu'on n'acceptait pas volontiers ; l'indiscipline et la révolte étaient d'autant plus menaçantes que l'autorité des fonctionnaires était moins solide, et leurs procédés moins acceptables. Le mécontentement général contre les réformes essayées par l'empire était sans doute avantageux aux adversaires de l'Empire mandchou, et ce fut là une des causes qui contribuèrent au succès définitif d'un mouvement qui ne pouvait prétendre qu'à
faire aboutir les réformes démocratiques, à cause desquelles l'empire tomba si facilement. La transformation politique qui était le but de la révolution ne rencontrait pas un terrain économique favorable. Ce qui était désiré, ce n'est pas tant un cliangement de régime politique qu'une amélioration de la vie économique. L'esprit nouveau ne put faire sa révolution que par suite de l'échec de la politique nouvelle à réaliser des réformes.
L'esprit nouveau n'a pu se répandre en Chine que parce que la politique nouvelle ne donnait point satisfaction aux besoins généraux du pays. C'est comme un pis-aller accepté en désespoir de mieux ; il s'est comme superposé à la vie désorganisée du pays, sans pouvoir réussir encore à la pénétrer, à la remuer assez profondément, pour la réorganiser et y établir un équilibre normal des forces élémentaires.
Il ne peut triompher qu'en instaurant un ordre économique qui satisfasse à la fois les besoins essentiels permanents du peuple et les appétits nouveaux des dirigeants, excités par la faiblesse et l'incohérence du gouvernement au cours de ces dernières années. Ce n'est aujourd'hui par tout le pays que troubles et désordres; politiquement l'ordre ne peut être rétabli que par une répression énergique, une reprise de Tautorité, une de ces saignées
périodiques^ comme dit Léon Wieger, qui ont constitué, dans l'histoire, l'ordinaire solution des crises de ce genre. Que l'étraager fasse violence à la Chine, et impose à sa faiblesse des conditions favorables au développement économique et à l'intérêt général ; ou que les Chinois s'imposent eux-mêmes, comme firent les Japonais après leur révolution politique, une discipline financière et économique qui permette la transformation industrielle et l'enrichissement du pays, il n'est pas douteux que cette partie du vieux monde subit en ce moment une crise de croissance, et que la Chine de demain, partagée ou indépendante, sera plus riche que celle d'aujourd'hui.
Quoi qu'il arrive de la Chine nouvelle, qui en politique se superpose à la Chine ancienne qu'elle prétend remplacer, la Chine moderne, républicaine ou non, la Chine riche, quelle que soit sa forme de gouvernement, tiendra dans le monde une place de plus en plus considérable. La politique peut retarder ou hâter cette évolution, c'est en cela que la crise présente nous intéresse ; son cours importe en ce qu'elle peut favoriser tels ou tels de ceux qui participent à l'heureuse transformation; mais ces agitations politiques sont peu de chose à côté du grand mouvement de transformation économique ; ce ne sont que les remous superficiels, et comme les ondulations passagères du cou-
rant puissant. A regarder cette surface mouvante, à en suivre les jeux, on se familiarise avec le paysage, mais c'est à la source souterraine qu'on peut seulement juger de la force féconde et motrice. La Chine nouvelle, l'actualité dont M. Jean Rodes, du Temps^ donna l'analyse en deux livres récents, la Chine que nous observerons ici aux armées et aux assemblées, à Canton et à l'ouest, celle des citoyens et celle des bourgeois, la Chine aux usines et aux écoles, aux institutions d'Etat calquées sur l'étranger, n'a pourtant d'importance et de chance de durée qu'autant qu'elle s'incorpore à la Chine éternelle, pour modeler une Chine moderne fidèle à l'esprit des ancêtres, et d'accord avec l'antique morale asiatique. C'est seulement une crise momentanée ; n'oublions pas que l'avenir dépend surtout de la nature. Le caractère des hommes et les ressources des lieux, la vieille histoire : voilà ce qui peut encore nous éclairer le plus sûrement sur l'évolution contemporaine ou la révolution d'aujourd'hui. L'énorme masse chinoise ne saurait se lever, et se renouveler comme le petit Japon volcanique : la part du nouveau dans la transformation moderne de la Chine doit être encore moins considérable qu'elle ne fut au pays du soleil levant. A mesurer ce qui reste de la violente et retentissante révolution de 1868 dans le Japon moderne, on ne risque
plus de prendre le change sur la présente révolution chinoise : c'est un phénomène de passage ; ce n'est qu'une transition dont il ne faut pas exagérer la portée. Ce moyen politique peut être pour la Chine un facteur de sa transformation moderne; ce ne peut être le plus efficacement opérant. Dans cette partie compacte du vieux monde, le permanent limite puissamment le nouveau.
Politique et esprit ne peuvent rien rénover que d'accord avec l'antique civilisation. La façade remise à neuf doit s'appliquer et s'ajuster au fonds solide : elle n'en peut dépasser les limites, sous peine de n'être que placage inconsistant.
L'État, si puissant et si éclairé au Japon, s'est montré en Chine sans autorité. Dans cet immense pays à peine unifié par sa morale, toute force vient de l'individu, et ne s'exerce qu'autour de lui, sans lointaines convergences audelà. Le Chinois ne voit pas loin, mais il agit excellemment près de lui : sa faiblesse politique et sa valeur économique résultent de là.
Aujourd'hui la Chine n'est plus libre de n'avoir pas de politique ; les puissances étrangères lui imposent leur exemple ou leur tutelle. Elle doit connaître, accepter ou subir, les barbares de la mer.
Voilà deux ans qu'elle essaie gauchement de s'adapter à ce qui la choque.
Péking, septembre 1910.
Tandis que l'atmosphère sèche des étés brûlants commence à se rafraîchir, la capitale regorge d'esprits excités et cassants qui ne se détendent pas. Ils se ravivent, ils reprennent de l'élasticité ; et l'animation tumultueuse s'accroit. Tout le monde des fonctionnaires, tout ce qui en approche s'inquiète, s'agite : le petit employé de ministère, le professeur, l'étudiant, le grand mandarin qui intrigue. On s'informe : Tang chaoyi, ministre des Communications, sera-t il revenu de Canton pour le 3 octobre ? Ce n'est pas possible. Il n'assistera pas à l'ouverture de la première Chambre délibérative chinoise. Tous les membres de cette assemblée sans
précédent sont arrivés à Péking, quelques-uns depuis déjà des mois; et les fêtes se succèdent en leur honneur; ils se réunissent, harmonisant leurs humeurs et unifiant leurs langages, par les soins des anciens étudiants chinois de l'Université de Tokio, dont le cercle à Péking comprend les personnages les plus considérables.
Meng-Tsao-chang, le savant docteur du Kiangsou, est là depuis le printemps et s'applique avec ardeur, dans la revue constitutionnelle qu'il a fondée, à indiquer quel doit être le but commun des hommes politiques de demain.
Ils sont comme lui à Péking maintenant une centaine de ces membres des assemblées provinciales qui ont siégé, il y a un an, dans leurs pays respectifs, puis ont été désignés par les vice-rois et gouverneurs provinciaux pour constituer, dans la « Cour suprême de contrôle administratif et politique », la moitié issue du suffrage populaire au troisième degré, l'autre moitié étant composée de membres désignés directement par l'Empereur. D'une part : 16 princes impériaux, 12 représentants de la noblesse, mandchoue et chinoise, 14 princes des Colonies pour le Tibet, la Mongolie, le Turkestan et leurs religions, 6 parents éloignés de l'empereur, tous ces personnages siégeant sur les deux premiers rangs, dans la salle des séances, puis 32 fonctionnaires, 10 savants
lettrés et 10 riches représentant ensemble le savoir, le commerce et l'industrie. D'autre part, les cent députés du peuple occuperont les trois dernières rangées de l'hémicycle : ils sont là pour réclamer la convocation prochaine de la véritable assemblée nationale. Eux ou leurs collègues des conseils provinciaux ont déjà adressé deux pétitions au trône, mais en vain; la seconde et dernière fois, le -décret du 27 juin leur a appris que, par respect de la volonté des défunts empereurs, le terme de neuf ans qui est fixé ne peut être changé; et sous peine de châtiment il ne faut plus rien demander de ce genre. Mais ils sont obstinés, et, entretenus par leurs commettants, ils restent à Péking dans l'espoir d'aboutir ; voici que, pour l'ouverture du Sénat, le gouvernement alloue une mensualité de 750 francs à chacun des sénateurs : ils aboutiront. Ils se réunissent à la « maison des représentants», discutent, subissent la contagion des étudiants exaltés, qui semblent expulsés de Mandchourie et les apitoyent sur le sort que réserve au pays l'annexion de la Corée et la récente entente russo-japonaise. Quand la nature moins accablante rend de la spontanéité à l'esprit, voilà les hommes qui l'affolent par leurs intempérantes agitations : ils veulent la convocation immédiate du Parlement.
Mais la chaleur qui s'accroit à ce foyer d'effervescence ne rayonne guère au dehors. La
fouie est fort sceptique sur l'issue de rassemblée nouvelle. Ce que le trône a repoussé, quand le réclamaient avec insistance les délégués des assemblées provinciales, pourquoi les membres du Tseu tcheng yuan l'obtiendraient-ils plutôt ? Il s'en faut qu'on croie généralement à la réussite de ces espoirs. Beaucoup n'ont que des moqueries ou de l'indifférence pour les prétendus sauveurs du pays. Il s'en faut qu'on croie dans certains milieux politiques influents à Futilité de cette réussite : le 28 septembre, quelques jours avant la première séance, deux des plus puissants vice-rois, Sie-liang pour la Mandchourie et Chouei-tseng pour les deux Hou, déclarent dans un rapport au trône que « les soi-disant lois constitutionnelles ne peuvent que précipiter la ruine de la Chine, bien loin de la fortifier et de l'enrichir ». « Plus que l'instruction publique, la facilité des communications peut civiliser le peuple et ouvrir l'intelligence. » L'insouciance, le doute ou l'hostilité du plus grand nombre semblent bien devoir étouffer les ardentes convictions de cette poignée de gens opiniâtres, qu'un double échec n'a pas encore découragés.
C'est dans ce milieu d'effervescence très chinois, fiévreux et paresseux tout ensemble, où s'amalgament l'apathie et la surexcitation, c'est dans cette mêlée d'intrigants circonspects, et de convaincus généreux ou méthodiques, que le
ii LA CHINE EN REVOLUTION
Céleste fait sa première expérience de régime constitutionnel. Quelques-uns voyaient grand, plus grand qu'ils ne pouvaient l'aire, plus grand qu'on ne les laisserait faire; ils étaient fort peu.
Le régent fit grand. La mise en marche du rouage nouveau ne manqua pas de magnificence. La réunion du Sénat, décidée par décret impérial du 20 septembre 1907, a été annoncée par décret le 9 mai 1910 pour le 3 octobre 1910. Ce jour-là, le Régent ne sort pas de son palais comme il fait d'ordinaire dans sa Victoria que devance et flanque un peloton de cavaliers écartant la foule au passage. Pour cette circonstance mémorable, il est porté en traditionnelle chaise jaune, suivi d'un long cortège entre une haie de troupes ; garde impériale, cavalerie, police, 3.000 hommes sont sous les armes ; il y a des sentinelles jusque sur les toits des maisons. Par les rues respectueusement désertées, mais patriotiquement décorées de drapeaux, s'avance ainsi le détenteur de l'autorité qui autorise le peuple non à en jouir, mais à en jouer dès aujourd'hui pour trois mois. Au seuil du palais parlementaire provisoire, il est accueilli par le président du conseil de l'Empire, le prince K'ing et par le prince P'ou loun, président de l'Assemblée. 11 s'assoit à droite du
trône impérial, resté vide au fond de la salle. Le décret d'ouverture est lu en séance, et affiché en ville. L'Empereur défunt y est glorifié pour le fait sans précédent qu'il a préparé ; on proclame que l'attention du pays et de l'étranger est en ce moment concentrée sur ce « lieu d'impartialité ».
La cérémonie s'achève sans agenouillements asiatiques. Quelques jours après, comme une ambassade est dépêchée à K'iûfou, au temple de Gonfucius, pour signifier au Sage un nouvel avènement, de môme un prince du sang est délégué pourfairedesoffrandes au temple del'Empereur Kouang-Siu et l'informer de l'événement.
Quel sera le travail de cette Assemblée ?
Le Trône entend avoir toujours la direction de ce qui s'y fera, et par ce moyen nouveau s'entourer seulement déplus d'information.
En établissant le programme, le gouvernement l'a compris ainsi. Tout ce qui doit être soumis à la délibération a été minutieusement préparé dès longtemps par les bureaux : questions d'intérêt général, questions financières, préparation des budgets, questions de la presse, des écoles, lois sur les assurances, taxes sur le revenu et le commerce, questions des transports, de l'opium, du développement industriel. Le
Sénat reçoit aussi les pétitions du peuple ; mais la souveraineté de l'autorité impériale reste intacte, car aucune délibération ne peut être mise en vigueur sans l'approbation de l'Empereur; et si (art. 5, chap. ii du rapport fondamental du 27 août 1908) les Chambres peuvent mettre en accusation les ministres qui ont commis une faute contre les lois, le pouvoir de les garder ou de les renvoyer appartient à l'Empereur. Tout ce qu'on attend des représentants du peuple, c'est un concours dévoué, et de l'impartialité dans l'examen de ce qu'on leur propose ; ils n'ont aucune initiative.
L'Assemblée doit être un intermédiaire, organe essentiel dans la civilisation chinoise, qui rapproche l'autorité centrale et le peuple. Jusqu'ici ce sont, tout à leur profit, les mandarins et les lettrés, depuis le dernier globule du moindre 2/a/??e7i jusqu'au plus puissant vice-roi, qui unissent l'Empereur et ses sujets. Le nouvel instrument de règne facilite la centralisation àPékingdupouvoirpolitique,etdiminued'autant l'autorité quasi-discrétionnaire et indépendante des vice-rois et gouverneurs de provinces, ce qui estun premier acheminement vers la réforme des mœurs mandarinales ; déjà le télégraphe et le chemin de fer ont rapproché les subordonnés de l'autorité de Péking ; la transformation politique continue l'œuvre commencée par la transformation économique, l'une et l'autre au béné-
fice du pouvoir impérial. Aussi le Sénat connaîtra-t-il des débats des assemblées provinciales, et pourra-t-il évoquer les différends entre celles-ci et la plus haute autorité régionale, le vice-roi (à la majorité des deux tiers, il peut même signaler à l'Empereur, comme un censeur, la mauvaise conduite d'un personnage important). Dès le 4octobre, au lendemain même de l'inauguration, on apprend au Sénat que les conseillers provinciaux du Koangsi ont démissionné, parce que le gouverneur ne veut pas se montrer très sévère envers les fumeurs d'opiTim, et néglige l'interdiction de la culture du pavot. Aussitôt le Sénat est saisi du débat et le prince P'ou loun invite les conseillers à garder leur situation. Le 13 octobre, ce sont les conseillers provinciaux du Tchekiangqui annoncent leur démission au Sénat, par suite de la destitution du directeur général des chemins de fer de la province : Tang-chou-siuen. Le vice-roi de Nankin fut accusé pour avoir contracté témérairement des emprunts avec les étrangers. Le vice-roi du Houpé pour les emprunts du Hounan, celui du Yunnan pour le sel, furent inquiétés.
Mais rapidement le gouvernement dut ne pas retenir ces remontrances à l'autorité : ce que faisait là l'Assemblée n'était point du tout ce qu'on avait voulu qu'elle fit. Le danger du système et du programme apparaissait à l'usage. Le Sénat acquérait l'autorité gouvernementale
aux dépens non seulement des gouverneurs locaux, mais du gouvernement môme. Delà les tiraillements,dès le débutde la collaboration, entre les fonctionnaires des ministères, chargés d'informer les sénateurs, et les commissions chargées d'examiner les questions ; dans le principe, il y a malentendu sur l'objet du travail et plus encore sur le résultat. Les sénateurs ne tardent pas à proposer de se séparer; ils veulent queleurs délibérations soient efficaces, et ils cherchent à avoir prise sur ce qui leur paraît être l'obstacle, le conseil de l'Empire ; ils entendent légiférer, et avoir devant eux un cabinet responsable. Sans doute ces lettrés, ces princes, ces fonctionnaires, ces députés des provinces choisis parmi les élus du peuple au deuxième degré, n'ont point encore la force de se grouper en partis autour de ceux des leurs qui devinent la situation.
S'ils gagnent sur le premier point en obtenant la convocation d'une Chambre législative quatre ans plus tôt qu'il n'était fixé, c'est qu'ils ont subi l'entraînement de la violence exercée sur eux parles délégués de Mandchourie, c'est que leur salle de délibérations paisible a été envahie, c'est qu'ils ont été troublés à la vue du sang de deux jeunes gens qui, en se tailladant les bras et les cuisses, ont maculé la troisième pétition qu'on allait remettre au trône après sage relecture, pour demander la convocation anticipée de l'Assemblée.
Quel est le résultat du travail fait par l'Assemblée ? Ce qui sanctionne l'œuvre des sénateurs, dans l'esprit même du gouvernement, ce sont les décrets impériaux qu'elle provoque: ils sont lus comme l'essentiel au début des séances. Or les plus importants décrets rendus au cours de ces trois mois de législature ne visent pas les questions qui étaient au programme, soumises d'ailleurs à l'examen des commissions bien plutôt qu'à la discussion des grandes séances. Pendant toute cette période on ne trouve pas de décret réorganisant, selon les vues des sénateurs, soit le régime scolaire, soit le régime des impôts, soit le régime des transports; le vague décret qui interdit l'opium est du 13 janvier et la clôture de la session a été prononcée le 11 ; tout au plus le 4 janvier, à la fin de la législature, un décret repousse-t-il l'idée de couper la tresse et de changer d'habits, quoique le Sénat ait voté par 102 voix contre 29 l'ablation de la natte dès la séance du 15 décembre. Le 10 novembre, c'estsur un rapport, non pas du Sénat, mais du Bureau des lois constitutionnelles que les codes pénaux sont promulgués par décret, quoiqu'ils aient été attaqués à la Chambre délibérative précisément la veille par Lao nai sien.
Les décrets importants, ce sont ceux du 4 et du 5 novembre fixant la convocation de l'Assemblée nationale, comprenant les deux Chambres
haute et basse et le Conseil responsable, au printemps 1913, six ans plus tôt qu'il n'avait été fixé par l'Empereur libéral et, cette fois, après avis des vice-rois, du Sénat, du Bureau des lois constitutionnelles et enfin de tous les princes et hauts mandarins convoqués le 3, en audience spéciale et comme plénière. Le décret est signé de tous les ministres et grands conseillers. Quoique le ministre de Tlntérieur, prince Sou, se soit déjà montré favorable aux réformistes, en portant lui-même au régent, absent de Péking, la pétition ensanglantée que les sénateurs lui apportaient, et ait obtenu la convocation anticipée, il n'en doit pas moins, selon l'ordre impérial, maintenant chasser de Péking tous les représentants provinciaux qui y attendraient vainement, encore pendant plus de deux ans, et particulièrement chasser Senghong-yi, leur doyen, qui manque de respect en demandant sans cesse la convocation immédiate de l'Assemblée nationale.
C'est le décret du 12 novembre, rappelant aux bureaux et ministères intéressés que d'ici 1913 ils doivent préparer les lois constitutionnelles et organiser les nouvelles administrations.
C'est, dans le même genre, le décret du 4 décembre, c'est celui du 18 décembre, où la démission collective des membres du Conseil de l'Empire et du prince K'ing est repoussée et
OÙ il est dit que le Sénat n'a pas à accuser le grand Conseil de refuser la responsabilité, parce que cela ne regarde pas le Sénat, mais l'Empereur seulement.
Ce sont surtout les décrets du 24 décembre répétant, comme celui du 4, qu'il faut punir gravement ceux qui insistent pour demander encore que le Sénat définitif soit convoqué plus tôt, et ne pas leur accorder de pardon ; c'est le décret du 26 qui fait l'éloge du prince K'ing : tout cela en réponse aux rapports que l'Assemblée a chargé six des siens d'écrire pour accuser le grand Conseil ; c'est le décret du 30, c'est celui du 4 janvier, tous les trois répondant aux trois rapports d'accusation.
Voilà ce qui montre l'œuvre de l'Assemblée et comme elle a dévié ! Ce qu'ont fait les sénateurs n'est point du tout ce que l'empereur attendait d'eux en les convoquant le 3 octobre : ils ont changé le programme fixé par l'Empereur.
C'est tout différent aussi de ce que rêvaient les plus éclairés, ceux qui s'étaient fait un programme et l'avaient voulu proposer à leurs collègues ; Meng Tsao chang a résumé leur politique dans ces dix maximes : 1» montrer l'esprit des lois constitutionnelles pour protéger la constitution monarchique ; 2" hâter l'établissement du gouvernement responsable pour fixer les devoirs des hauts fonctionnaires ;
3» préparer l'établissement de Tx^ssemblée nationale pour organiser les pouvoirs législatifs ; 4" améliorer les affaires politiques pour fixer les dépenses officielles ; 5*^ enquêtes sur la situation topographique de l'Empire pour le mettre à l'abri des dangers ; 6« développer les communications pour faciliter la mise en valeur des arts pratiques ; 7^ améliorer les taxes pour mettre en ordre les questions financières ; 8"^ fixer les pouvoirs des autorités pour laisser le peuple établir l'ordre dans le pays ; 9« développer l'instruction publique pour ouvrir l'intelligence du peuple ; 10'^ encourager le développement des arts agricoles, industriels et commerciaux pour enrichir l'Empire et le peuple ^.
Le plus jeune des vice-rois, Tchang-Ming-K'i, expliquait que la cour doit fixer les yeux seulement sur les principales lois constitutionnelles ; tout l'esprit de la constitution se résume, pour lui, en trois points : le gouvernement responsable, l'Assemblée nationale, l'indépendance des pouvoirs judiciaires. Le développement de l'instruction et l'organisation de la police ressortissent aussi bien aux régimes tyranniques qu'aux régimes constitutionnels. Seul le recensement des familles et des habitants, l'amélioration des finances, le changement des anciens
1. Traduction de l'Écho de Chine, vol. XVII, n° 43 du 27 oct. 1910. Changhaï.
règlements mandarinaux et rétablissement des lois spéciales sont du programme constitutionnel. Il faut aussi pratiquer l'économie pour éviter la ruine de l'Empire et du peuple.
Après qu'elle a fonctionné, a-t-on de l'Assemblée une meilleure idée qu'avant la première réunion ? Quelle est l'opinion ?
L'édit de clôture dit que le Sénat a été fondé à l'essai, que ses règlements ont encore bien des imperfections à corriger, graduellement, que les conseillers doivent se montrer fidèles à l'Empire et tâcher de bien traiter les affaires, d'augmenter leur science et leur expérience.
Le 4 janvier 1911, à la fin des travaux, Yi- Tsongkoei demande l'intervention du ministère de l'Intérieur contre un journal local qui, dans son numéro du jour, publie une gravure représentant une meute de dogues se querellant entre eux : ce sont les membres du TseutcJieng-yuan.
En dépit de ces opinions, peu flatteuses, du trône et de la presse, il faut reconnaître que les craintes du vice-roi des deux Kiang ne se sont pas réalisées : les sénateurs n'ont pas été en général des « turbulents demandant beaucoup de droits et n'assumant pas de responsabilités ». Chen Kia pen, le vice-président, est
un juriste très délicat et très moderne et cet esprit averti est assez représentatif de l'esprit général que manifestèrent les patriotes honnêtes gens, tous personnages d'un certain rang et pleins de droiture, qui eurent le courage d'attaquer de front la corruption du grand Conseil, sans que la fougue de la jeunesse les y ait entraînés. Pourtant le docteur Liou-yingtcheng, le président de TUniversité de Péking, dans un rapport au Trône très violent, les dénonce comme tapageurs, flatteurs, rebelles, insolents et d'esprit nuisible. Ce n'est pas la majesté de l'Empereur, mais la leur, dit-il, qu'ils jugent intangible.
L'Assemblée a réussi a interdire l'opium dans le Koang si, à obtenir des emprunts intérieurs dans le Hounan, à augmenter le prix du sel au Yunnan. Elle partage avec l'agitation des jeunes gens de Mandchourie le mérite d'avoir acquis la convocation du Parlement quatre ans plus tôt, et peut-être d'avoir ébranlé la solidité du Conseil de l'Empire ; mais elle laisse beaucoup de questions en suspens, celle du budget surtout.
Ces hommes, presque tous froids, indécis, sans élan et incapables de résolution, ont été surtout des discoureurs, et leur verbiage ne leur a même pas conquis l'estime de leurs compatriotes. Galvanisés un moment par la contagion de la « Jeune-Chine », ils se sont séparés
sans avoir entretenu ce courant ni parmi eux, ni autour cFeux ; c'étaient les joies traditionnelles du nouvel an, ou les craintes de la peste qui occupaient les esprits quand ils se dispersèrent. Tout aux festins ou aux deuils, ils n'avaient point fait dans leurs esprits une place prépondérante à la politique. Il semblait que l'Empire, encore tout-puissant, leur eût octroyé un avantage politique si nouveau pour eux qu'ils se montraient inaptes à en profiter. Ces privilégiés n'ont su ni s'adapter, ni s'imposer, ni accepter docilement le rôle de réformateurs que leur préparait le trône, ni lui faire subir impérieusement les exigences des révolutionnaires qu'ils ne suivirent ni ne servirent. Ils ne sont positivement pour rien dans la révolution ; mais leur indiscipline fit échouer la politique nouvelle de l'empire qui en fut ruiné, et leur impuissance fit place à l'esprit nouveau des démocrates nationalistes, qui tentent encore aujourd'hui de conquérir le pouvoir vacant.
Dès le milieu d^octobre 1911, des soldats réguliers de la province du Houpé se mutinent, ayant à leur tête leur chef, le général Liyuen hong. Le vice-roi de Wout'chang doit quitter sa capitale où l'autorité civile passe, sur-lechamp, aux mains des rebelles militaires. Le coup d'Etat s'accomplit vite et pacifiquement, comme si c'était prévu, ou normal. Le commerce continue, les services des administrations ne sont pas interrompus : il y a eu simplement une transmission des pouvoirs, un changement de personnel, les nouvelles autorités reçoivent aussitôt des cadeaux de la part des riches commerçants pour subvenir aux premières nécessités financières. Un régime nouveau s'installe sans qu'on lui résiste.
PÉKING A l'annonce DE LA RÉVOLUTION 25
La capitale provinciale a changé de maîtres et la population y est sympathique aux nouveaux venus ; les environs cèdent aussi ; Hanyang, ses usines et son arsenal impérial, n'offrent pas plus de résistance, et les rebelles, presque sans coup férir, sont maîtres d'une situation stratégique de premier ordre, s'enrichissent de munitions et d'argent, et se sentent soutenus par le peuple qu'ils ne brutalisent pas. La ville commerçante d'Hankeou est acquise sans plus de difficultés. Dès lors les révolutionnaires sont établis au cœur du pays ; ils tiennent la tête de ligne du chemin de fer qui conduit à la capitale impériale à 1.200 kilomètres au Nord. Gomment vont-ils se comporter ? Que va faire le gouvernement à Péking ?
Aussitôt après cet événement, des télégrammes sont lancés par le pays et par le monde qui annoncent la révolution chinoise. On apprend, coup sur coup, que les plus grandes villes de l'Empire suivent l'exemple de Wout'chang; sur le Yangtse, Kioukiang, Nanking, puis Ghanghaï ; sur la côte méridionale, Foutcheou, et naturellement Ganton; à l'ouest, le Yunnan, le Sseutchoan, le Hounan, tout semble abandonner le Trône.
Au nord du Yangtse le pouvoir de la dynastie reste-t-il mieux assuré ? Survient bientôt la nouvelle que le Ghantong exige son indépendance, tout en continuant de reconnaître l'autorité du
gouverneur, transformé en président de république ; mais nulle part il n'y a de sang versé. Des opérations légèrement meurtrières s'engagent au Houpé, le gouvernement envoyant des troupes pour y reprendre ses positions. Par un coup de force violent, les soldats de Tayuenfou suppriment le gouverneur du Chansi et tuent les mandarins mandchous. Hormis ces deux centres militaires, Wout'chang-Hankeou et Tayuen, il n'y a point de lutte; mais par tout l'Empire les autorités officielles ont perdu leur puissance : c'est bientôt le désordre et le brigandage dans les campagnes, le vol, l'insécurité, le pillage et peut-être, à l'intérieur, le massacre des étrangers et particulièrement des missionnaires isolés. Que la situation se prolonge ainsi dans un pays où tombe le peu de discipline qui maintient Tordre en temps ordinaire, c'est, à bref délai, le gâchis et les difficultés de toutes sortes. Un mois et demi après ces premiers événements, à la fm de novembre, la situation devient de jour en jour plus mauvaise, et le moment est tout à fait critique, parce que, ni d'un côté ni de l'autre, rien de décisif ne se fait.
Il y a plus de six semaines que la révolution est annoncée, et l'on ne peut dire ni qu'elle triomphe, ni qu'elle soit tenue en échec. A Péking, comme au premier jour, on l'attend pour le lendemain, tantôt dans l'énervement.
tantôt dans le calme. C'est seulement la veille de la révolution, et comme le sommeil suit la veille, la nature chinoise ne répugne pas à ce besoin du sommeil où beaucoup de choses s'oublient. Résigné, on attend l'événement, si exposé qu'on soit à en souffrir, comme le Trône et les ^Mandchous ; si désireux qu'on soit d'en profiter, comme les Chinois révolutionnaires. On fait des armistices, on temporise, on essaie des compromis, on laisse faire le temps ; on ne violente rien, parce qu'on est incertain. On attend que ce soit mûr, on ne précipite rien. La Cour ne rend môme plus de décrets, comme si elle reconnaissait elle-même que son heure est arrivée. La conduitedesévénements lui échappe. Elle ne se sent plus de force et semble désemparée et muette, après les derniers sacrifices consentis qui ne l'ont pas encore sauvée ; mais personne n'usurpe; c'est partout l'indécision, l'instabilité, l'absence d'initiative brusque. Le grand jour ne luit pas; c'en est à peine l'aube avec ses incertitudes, ses obscurités, ses flottements. Le Chinois se révèle encore une fois médiocre homme d'action et grand raisonneur, tout hanté et façonné non seulement par sa philosophie de lettré, mais surtout par son histoire dont toutes les circonstances pèsent sur lui, tant elles restent présentes dans l'esprit môme des moindres gens à peine cultivés.
Que sortira-t-il de là? Que faut-il augurer de
cette longue attente qui paraît seulement déprimante et stérile ? Que sera la Chine de demain ? Peut-être prochainement, peut-être dans des mois, ou dans quelques années, pourra-t-on répondre à cette question. Le Trône a-t-il encore assez de force et trouve-t-il en Yuan che kai un ministre assez énergique pour instituer d'une manière stable la monarchie constitutionnelle qu'il a promise depuis des années, et dont il a semblé récemment commencer l'essai avec timidité ? Est-il assuré dès maintenant des ressources financières qui lui permettront d'installer et de faire triompher ce régime? A-t-il la confiance du pays, lui fait-on crédit à l'étranger ? La Chine, embarrassée de difficultés financières, plus pressantes encore que les affaires politiques, trouvera-t-elle de l'argent pour faire face à ses engagements, pa3^er le coupon des emprunts antérieurs, verser la part mensuelle de l'indemnité fixée à la suite du mouvement boxer? et, dans ce cas, le gouvernement reprendra-t-il bientôt la direction des affaires qu'il semble abandonner ? ou bien est-ce le triomphe des tendances séparatistes, le maintien, et peut-être le morcellement des républiques indépendantes qui déjà se sont constituées, et qui entendent diriger à leur guise leurs affaires, surtout fixer leurs impôts et régler les dépenses à leur convenance ? Quelle autorité pourraient avoir ces nouveaux États, et
comment l'ordre peut-il être maintenu, à une époque troublée, par des homme^^ nouveaux sans expérience et sans tradition ? Comment réprimer seulement le brigandage, si on le laisse se produire ?
Pour le moment on ne peut que noter ce qu'on voit, et suivre les événements que personne ne semble décidé à diriger. 11 n'y a qu'à présenter — il ne saurait être question de juger — ce qui se voit ou se dit au jour le jour dans les divers milieux, à Péking et dans les provinces, au Gouvernement et aux armées, chez les hôtes étrangers, et parmi les plus hauts fonctionnaires de l'Empire ou le simple peuple. Les paroles entendues, les physionomies notées, les choses vues sont le plus sûr de l'histoire présente de la Chine.
A Péking, si l'on n'en croit que ses yeux, le trouble n'est pas manifeste; mais, à écouter attentivement ce qu'on entend, on ne saurait vivre que dans l'émoi. On en raconte bien plus qu'on n'en peut voir.
Les rues ensoleillées n'ont guère changé d'aspect. Les charrettes servant aux visites sont moins nombreuses que de coutume, et les belles mules au poil luisant sont rares ; mais on voit beaucoup de charretées de fournitures
militaires, équipements, lits, vêtements, matériel de campement, et, juché en haut, les jambes pendantes et le fusil entre les jambes, un soldat de garde qui veille sur le chargement pendant le transport. Il y a aussi des voiturées complètes de militaires, traversant pêle-mêle la ville et suivant les convois de l'intendance ; tous les services de l'armée sont encombrés : partout bancs, tables, cantines, caisses de munitions ; des files entières de chars [bas obstruent les rues, sans compter quelques voitures de déménagement, encore plus en désordre que les équipages militaires.
Aux gares, certains jours, c'est la panique, l'affolement, tant il y a de presse. Même les wagons de première classe et jusqu'aux fourgons sont si pleins qu'on s'y tient debout dans les couloirs et entre les banquettes. Quantités de pauvres gens qui n'ont pas trouvé de place se juchent debout entre deux voitures, sur les tampons et les crochets, où ils ont ficelé leur literie et leur petite malle en peau de cochon ; au risque d'être gelés, ils aiment encore mieux faire ainsi plusieurs heures ou une journée de voyage que de rester à Péking. Les plus riches louent des wagons entiers et s'y encaquent, eux et toute leur famille, petites femmes fragiles et enfants remuants qui mangent des sucreries ou des fruits. On emporte tout ce qu'on a, — jusqu'à sa voiture et ses mules harna-
chées, — tout cela serré avec les domestiques, les petites gens et les ballots de toutes sortes dans les Avagons de marchandises. Pendant quelques jours ce fut l'exode des habitants de Péking : on estime à 300.000 les voyageurs qui partirent. Les trains revenaient vides.
Aux foires, qui se tiennent journellement dans des quartiers déterminés, malgré cette fuite inaccoutumée, Faffluence reste considérable ; le peuple, les femmes surtout, se pressent en plein vent aux étalages d'ornements argentés pour la chevelure ; les hommes et les gamins, voire les soldats, s'entassent dans les théâtres forains et autour des tréteaux d'acrobates, rassasiant leurs yeux et leurs oreilles de tours et de mots de carrefour. Les clients se poussent devant la boutique du marchand d'étofifes et de vêtements tout faits, la plupart usagés et sortis du mont-de-piété. Chaque objet est déplié avec importance, les qualités en sont vantées avec faconde, le prix minimum en est annoncé avec bonne humeur par le patron, repris deux ou trois fois sur le même ton par les commis, et, sans arrêt, le déballage et le débit des manteaux et des culottes s'opère. C'est autant de sauvé du pillage redouté.
Animation de la classe moyenne qui constitue une bonne part du million de population pékinoise, insouciance générale de ce qu'on peut appeler le peuple, affluence et volubilité
des passants, tout est normal ; il y a seulement moins de mouvement chez les gens un peu plus aisés qui circulent d'ordinaire en charrettes; les rayons qu'ils achalandent dans les bazars sont en général déserts ou même absents : il n'y a plus que des tréteaux aux places où se vendait le jade; mais, exception faite de cette catégorie de clientèle, la ville est vivante comme d'habitude, en dépit des nouvelles revenant d'Europe, qui rapportent que la capitale chinoise est assiégée, prise, livrée au pillage. Le Chinois n'est pas si tragique.
Le soir, le calme complet se fait très tôt, la nuit envahit tous les quartiers du centre de cette ville qui ne se modernise que lentement et péniblement. De chétives petites ampoules électriques à la lumière rougeâtre, espacées d'un seul côté des rues, éclairent mal des tas de poussière, des monceaux de boue ou de neige, et des ornières profondes. On a réparé en hâte avec d'épais madriers le bas des portes, pourries derrière leurs tôles de fer ; on a élevé de grosses barrières en bois à l'entrée de certaines rues latérales, comme si on voulait cantonner dans certains quartiers l'invasion prévue, et, le soir, des policiers se tiennent trois ou quatre à ces portes, le fusil en bandoulière, la baïonnette au bout, grelottant ; quelques rares, très rares patrouilles troublent le silence ; les chevaux des veil-
leurs vont par deux, en promenade, au petit pas, sommeillants, réveillés seulement par la brusque survenue de deux ou trois motocyclettes à pétrole montées par des Chinois, qui scrutent ainsi l'immense surface que couvre Péking.
La nuit, le silence et l'obscurité complète, le seul bruit des gardiens frappant à coups secs sur leur bambou, pour prévenir les voleurs ; de jour, une activité à peine ralentie chez les gens aisés, une grande animation aux gares, une panique momentanée parmi les chrétiens qui peuplent le quartier du Pétang et qui, craignant un massacre de Mandchous, demandent refuge et secours à la cathédrale catholique où sont installés quarante soldats français et un lieutenant ; les voitures de visites moins nombreuses et remplacées par des équipages militaires ou des chars de déménagement sortant de l'enceinte : tel est l'aspect de la ville. Des dépêches américaines ont parlé d'incendie : il n'y en eut pas d'autre que le petit feu qui éclata un après-midi au ministère des Rites, brûlant, s'empressa-t-on de dire, les registres d'état civil et de propriétés des Mandchous. La flamme ne se propagea pas, on en fut maître avec une pompe à vapeur, alimentée par des brouettées de bidons à pétrole remplis d'eau, et traînés par des coolies. On déménagea dans la rue les meubles de quelques cours qui pou-
vaient être menacées ; mais il n'y eut alors aucune panique, aucun énervement.
Dans le quartier des Légations il y a quelque chose de changé. De nombreux Chinois ont envahi très pacifiquement l'hôtel européen et sont venus se mettre à l'abri, eux et leurs familles. Des chambres sont occupées par six, huit personnes, femmes et enfants, qui ne mangent pas à la salle commune, et dont on chuchote que c'est la famille de Natong ou de quelque autre personnage considérable. Le cinquième fils du prince Tsing, lui-même, est tous les jours dans le hall à siffler son chien bas sur pattes ; et d'autres, Mandchous ou Chinois, indifféremment, tous ceux qui se croient menacés et qu'on appelle des réfugiés politiques, ont pris asile dans ce quartier qui, d'après le protocole de 1902, ne peut être habité que par les étrangers et leurs domestiques chinois. Même quelques barons ou princes de la famille impériale cherchent abri chez les interprètes des légations, qui partagent leurs chambres avec des compatriotes habitant les quartiers chinois, et qui sont « rentrés » en ville. On dit que les ministres étrangers ont prévenu leurs nationaux de se préparer à faire leurs malles ; des caisses d'objets de valeur, curiosités, livres et documents, ont été ramenées dans l'enceinte des légations. D'autres étrangers se sont contentés défaire flotter le drapeau
de leur pays au-dessus de leur maison, dans la ruelle où ils habitent, et ont mis leur nom, comme une protection, devant leur porte.
L'énervement cesse seulement quand Yuan, arrivé à Péking, a fait ses visites aux représentants des puissances, accompagné de son vice-ministre des Affaires étrangères. Le président du Conseil est un peu anxieux, mais il manifeste toute sa confiance dans les troupes impériales qu'il vient de quitter JÉHankeou ; c'est d'elle qu'il attend la solution du conflit, car il a éprouvé qu'il n'y a plus d'autre moyen d'en finir. La familiarité de ce gros homme, moins contesté parmi les étrangers que parmi les siens, rassure. Il parle de sa nombreuse famille, dix filles et treize garçons dont l'aîné a trentetrois ans, et cela suffit pour que des caisses d'objets précieux retournent chez leurs propriétaires et que leur contenu soit remis en place.
On suit ce qui se passe dans les banques ; on y offre aujourd'hui trente-six onces d'argent pour une once d'or ; on en donnait quarante et une naguère, c'est donc que le trésor de la vieille impératrice, que Li hong tchang avait montré aux troupes alliées pour qu'on le gardât, a été petit à petit déposé dans les caves des établissements de crédit : la Cour monnaye ses richesses. Un jour treize charretées d'argent sortent de la ville tartare, puis y rentrent; on les voit stationner devant la banque : quelle
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est cette opération? serait-ce la commission d'un emprunt dont on parle ; est-ce le million que le Trône fait remettre à tels bureaux, mais pourquoi sort-il d'une banque étrangère ? Sur des données fantaisistes toutes les suppositions se donnent libre cours.
Aux bureaux du chemin de fer de Péking- Hankeou, les employés s'agitent ; le personnel demande deux mois d'appointements d'avance, des augmentations, des indemnités pour les familles de ceux qui ont été tués par les soldats dans le Sud ; les recettes ne viennent plus, quoique les révolutionnaires ne les aient pas interceptées. Le ministère de la Guerre cherche vainement à emprunter. La ligne, qui ne dispose même plus de ses propres ressources, manque d'argent ; il n'y a presque plus d'huile ; on ne peut pas, faute de pouvoir les solder, prendre livraison des fournitures à quai; on ne fait plus de nouvelles commandes, on ne passe etî ce moment aucun marché, quoiqu'il n'y ait pas de houille d'avance pour longtemps ; la direction estime qu'on marchera au jour le jour. Il n'y a d'ailleurs pour ainsi dire pas de trafic. Les services sont désorganisés par les multiples et incohérentes manœuvres des trains dé mobilisation. Les chefs de gare, occupés jour et nuit, sont malmenés et surmenés ; beaucoup quittent leur service; c'est une administration en pleine déroute.
PÉKING A lVnNONCE DE LA RÉVpLUTION 3'
Un des endroits où Ton s'attendrait le moins à trouver le calme et qui donne pourtant la meilleure impression, c'est le « Parlement provisoire ». Dans un quartier solitaire, au sudouest de la ville, voisinant avec des écoles, occupant eux-mêmes des bâtiments scolaires, les députés siègent l'après-midi et préparent souvent les décrets impériaux du lendemain. Le véritable gouvernement est là, dans cette grande salle provisoire, au plafond et aux murs encore humides de plâtre gris. L'aspect n'en est pas imposant: un hémicycle, trois gradins devant une estrade placée entre la tribune rarement occupée et le siège impérial toujours vide ; ce siège est en bois noir, devant une tenture de soie jaune. Quelques tapis verts, sur les planches des bureaux et des gradins, tranchent sur la boiserie, fraîchement peinte, (des petites tables où prennent place deux représentants. Tout cela est sévère, frais, neuf, inaccoutumé. Aux portières, des velours verdâtres, lourds et usagés. La boîte en cuivre de l'encrier et le pinceau sur chaque pupitre numéroté, précisent encore l'aspect de salle d'examen qu'a cette Chambre. L'éclairage est fourni par deux laippes à arc pour la salle et trois ampoules pour l'extrade présidentielle ; le chauffage est à la vapeur; le tout, sans luxe; tout au plus le çon-
fortable ; pas d'autres sièges que des chaises à dessus de toile cirée, pour l'hémicycle comme pour les galeries supérieures où est admis le public et d'où vient la lumière. Dans les tribunes s'accoudent aux modestes balustrades de de bois peint en gris et bleu, pas plus élégantes que celles des galeries des théâtres populaires, une douzaine d'étrangers aux meilleurs jours, et cent à cent cinquante Chinois. Encore, par crainte de ce maigre public, l'i^-ssemblée décidet-elle souvent de délibérer en secret, comme s'il pouvait y avoir des secrets d'Etat en Chine! Le président, de petite taille, la figure attentive et sans émotion, tout le corps porté en avant, suit les phrases que chacun prononce de sa place, et répond aussitôt avec calme, placidement. Ce n'est pas une sinécure que la présidence ainsi entendue. Comme si tout s'adressait à lui directement, il parle presque autant que tous les députés ensemble, excepté quand l'un d'eux monte à la tribune, et fait un petit discours de quelques minutes, ce qui est rare. Habituellement, ce sont des phrases isolées et rapides que chacun lance de sa place, debout, le nez sur son papier ou parlant d'abondance, timidement ou nerveusement ; quelquefois des répliques vives ou des interruptions violentes arrêtent le bredouillementd'un débutant; rarement on entend de vraies harangues académiques un peu composées. Il y a, en général, chez
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les orateurs, plus de conviction que d'habileté; aussi les malins, qui savent jouer du geste et de la voix, obtiennent-ils facilement ce qu'ils veulent de cette assemblée. On entend des voix émues, sortant depoitrines oppressées, des morceaux d'éloquence facile et quasi-coulante, des serments faits d'une voix lente et ferme avec, par endroits, des éclats plus vifs, la main gauche sur la poitrine ; les applaudissements sont rares et peu nourris. On voit des vieux et des jeunes, des tresses et des têtes aux cheveux coupés à l'européenne, des gens épais et ronds, des allures bureaucratiques placides, le tout dominé par le calme de l'élégante et grave silhouette présidentielle toujours debout, tournée à droite ou à gauche vers celui qui parle, envoyant aussitôt deux mots de réponse.
Les décrets impériaux sont lus dès qu'ils arrivent à la séance ; ils sont écoutés debout ; ils ne font guère que sanctionner les rapports du parlement.
Dès les premières réunions, cette sage assemblée a pourtant brisé le ministre des Communications Chengkongpao, un richissime Cantonais, qui a signé les contrats des chemins de fer des grandes lignes actuelles du Pienlo, du Chansi, du Yunnan, mais dont la politique financière nationaliste avait offensé les notables provinciaux. L'homme de progrès de la Chine moderne n'a point trouvé grâce devant ces rigo-
ristes théoriciens, peu habitués à la pratique des affaires, peu expérimentés et vraiment intransigeants ; chez les Chinois accoutumés à traiter toutes les questions par arrangements, pareilles violences ne peuvent être que passagères.
Le 30 octobre, par des décrets de dessaisissement, le Trône et la famille impériale ont abdiqué entre les mains des parlementaires ; mais ceux-ci n'ont rien créé de neuf. Beaucoup de leurs propositions sont classiques en pareilles circonstances dans l'histoire chinoise ; quelques-unes, qui paraissent les plus violentes, ont des précédents quasi-textuels dans les annales du pays, par exemple l'exclusion des princes des hautes charges de l'État, et l'envoi de pacificateurs extraordinaires dans les provinces, tous gens de la province même, aimés dans leur pays et ayant pris l'air, sinon le mot, de la capitale. Yuan ne paraît pas être leur honime et ils ne se montrent pas les hommes de la situation. Eux qui s'étaient si bien entendus cette année avec le Trône, après l'avoir combattu si âprement l'an passé ; eux qui, cette année, étaient les annonciateurs, les théoriciens et les organisateurs de la monarchie constitutionnelle, et qui servaient d'intermédiaires loyalistes entre la dynastie qu'ils consolidaient et les rebelles républicains de l'armée, ennemis de la dynastie et faiseurs de pronunciamientos, — semblent ne pas soutenir Yuan à qui I4
Cour paraît s'en être remise de ses destinées présentes. Manifestement Yuan les met de côté, et ils ne s'imposent pas.
Que se passe-t-il à la Cour ? Elle semble s'effacer. Ce qu'on sait d'elle ne montre pas qu'on s'y affole ; on y parle cérémonieusement et rituellement, comme si rien de nouveau ne s'était produit. Au moment où certains journaux annoncent la fuite projejtée de la famille impériale, un décret invite les princes, ducs, marquis, barons et dignitaires, à se mettre en costume à telle date pour la reprise des quartiers d'hiver. La cérémonie de la prestation du serment au temple des ancêtres, garantie de la fidélité de l'Empereur à la Constitution, s'opère comme un rite. La Cour ne semble pas gouverner et personne ne gouverne. Certains jours, il n'y a même pas un décret à \ Officiel. La ville, la nuit, avec ses avenues spacieuses et larges, paraît une solitude à peine éclairée de quelques lumignons et traversée de quelques patrouilles, noyée dans le silence et l'obscurité; de même tout est éteint et morne à la Cour. A moins que les troupes n'abondent derrière les hauts murs aveugles qui entourent la ville interdite, parmi les arbres dont les cimes touffues débordent les toits des murs, tout est mort dans cette enceinte. Rien ne paraît plus facile que de tenter un coup de
main sur la Cour, et que de prendre la direction des affaires, puisque le Gouvernement ne se manifeste plus ; et cependant, tactique ou faiblesse, timidité ou tradition, — l'avenir seul en décidera, — il ne se produit rien; l'attente persiste. Les rentes mensuelles sont distribuées aux Mandchous; ils restent les privilégiés de leur régime de conquête ; on a diminué seulement les versements ; les rations de riz, dit-on, sont épuisées, et pourtant les soulèvements qu'on attendait ne se produisent pas. On les craignait, et le calme le plus invraisemblable se maintient ^dans la capitale.
Pékingnedonne nulle part l'impression d'une situation critique. C'est seulement partout le désordre et l'indécision dont la Chine se meurt.
Il paraît évident, dès lors, que c'est de l'intérieur du pays, des provinces et non du Gouvernement, que viendront les décisions. Yuan, avant d'accepter le pouvoir discrétionnaire que la Cour lui offrait comme à un sauveur, est allé à Hankeou, et y a essayé armistices et compromis ; en revenant à Péking, il s'est arrêté à la porte du Chansi, le second foyer de la rébellion armée, après le Houpé, et il a donné l'ordre au
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général Toan, qui est à la tête des troupes impériales, de temporiser.
On ne sait pas au juste ce que son voyage vers les rebelles signifie, mais on s'aperçoit très vite de son inaction. Il a tout arrêté. C'est, si l'on veut, une manière de protéger Péking, mais toute négative. Chacun reste sur ses positions.
En ce moment, Péking dépend du dehors, dépendrait même de l'étranger, si l'étranger voulait intervenir à propos des difficultés financières. La Chine est en faillite : les échéances n'ont pas été payées depuis le 31 octobre, et elles s'accumulent lourdement depuis cette date : mensualités des indemnités de troubles, intérêts et amortissement des emprunts angloallemands de 1895, 1896 et 1898, russe de 1895, ainsi que le Nanking loan de 1895. L'étranger, dès maintenant, par suite de ces défaillances, a prise sur le gouvernement de Péking qui ne peut conserver sa souveraineté que s'il trouve de l'argent.
Mais, sans considérer pour le moment cette dépendance où il est de l'étranger, on peut dire que le Trône dépend de l'intérieur : et de ce qui se passe aux armées, et de ce qui se passe aux assemblées provinciales. Comment se comportent les troupes impérialistes et mutinées, au centre et au Chansi? Que sont les
^ LA. CHINE EN p.EVpLUTIQN
parlements des provinces qui se sont déclarées indépendantes, et se sont constituées en république ? Que s'était-il passé au Ghantong, au Yunnan, à Canton? Que se passe-t-il à Ghangliaï, où se réunissent des délégués des provinces fédérées, où vont se réunir Tang chao yi, représentant de Yuan, et Wou ting fang, représentant des révolutionnaires ? Que peut bien être le parlement national de Wout'chang? Que fait la nouvelle banque nationale chinoise ? C'est ce qu'il faudrait savoir pour être en état de conjecturer l'avenir. Or, les communications sont désormais interrompues, les fils télégraphiques sont coupés; les nouvelles n'arrivent plus que par courrier à la capitale. Cette absence de renseignements venus rapidement est une des raisons de la lenteur du mouvement. Ni le gouvernement chinois, ni les légations, ni aucun journal, personne ne sait avec certitude quel est l'état des provinces. Les bruits les plus contradictoires circulent, absolument dénués de fondement pour la plupart. On a déjà propagé sur les faits et gestes des soldats, depuis le milieu d'octobre qu'ils se battent, les erreurs les plus tendancieuses. Delà situation militaire et politique des provinces dépend le sort du gouvernement de Péking, et l'éventualité d'une intervention étrangère pour Ja protection des intérêts financiers.
Péking, décembre 191L
L'armée est à l'origine du mouvement révolutio'nnstire en Chine; c'est par elle qu'il s'est manifesté; c'est sur elle qu'il compte presque uniquement, d'où sa force et sa faiblesse. Le soulèvement républicain n'est pas un élan populaire, ni même scolaire, de la Jeune-Chine. Il consiste en une série de mutineries militaires qu'excitent et qu'exploitent un très petit nombre de professionnels de l'insurrection. Une poignée de rêveurs et de mécontents, dangereux parce qu'ils ont des fusils et quelques canons à leur disposition, et surtout parce que l'autorité manque : voilà la révolution jusqu'ici.
Les troubles commencent dans la province de Canton, puis s'étendent au Seutclioan, et
bientôt l'agitation gagne toutes les provinces au sud du Yangtse. Les ordres partis de la capitale ne sont plus exécutés. Pour raffermir la situation, il ne suffit plus de commander, il faut envoyer des troupes et opposer régiments à régiments; alors dès le milieu d'octobre, les soldats vont et viennent par le pays ; il y a des mouvements de troupes incessants ; des divisions sont déplacées selon les bruits qui courent ; et Ton attend des semaines un engagement sérieux. C'est la guerre civile, mais sans esprit de décision, ni du côté des gouvernementaux, ni du côté des révolutionnaires. De part et d'autre on a mis les soldats en branle pour effrayer l'adversaire, mais il semble que le moyen ne soit pas sûr, et qu'on répugne à en user. Sun yat sen (ou Souen w^en) a bien dit que c'est au pouvoir militaire à ouvrir, puis à aplanir les voies au parti républicain ; mais le parti républicain n'a pas constitué d'armées à proprement parler ; il a simplement débauché des unités gouvernementales, dont la solde était en retard, ou dont les hommes n'approuvaient pas certaines nominations de supérieurs; et, de ces soldats réguliers mécontents, poussés à la rébellion, dans les rangs desquels on a encadré comme recrues des mendiants et des meurt de faim, — en leur promettant d'ailleurs qu'ils n'iraient pas se battre après qu'ils auraient été vêtus et nourris avec ce qu'on avait saisi
aux magasins officiels d'habillement et d'approvisionnement, — de ces éléments sur lesquels la discipline ne peut guère avoir prise, le parti révolutionnaire, dès qu'il s'est formé en gouvernement républicain, a prétendu faire les armées de la République. Sans doute leur origine était à peu près la même que celles des troupes gouvernementales ; mais on comprend que de pareilles troupes soient incapables d'aucun exploit décisif. Le rôle de l'armée dans la révolution chinoise a été de faire le croque-mitaine. G'estcomique, mais aussi celaindiquebien le peu de cas qu'on fait toujours de l'armée en Chine. On n'a pas compté sur elle : elle n'a ni fait ni réprimé la révolution. Elle a contribué à poser une question vitale pour le Trône. Elle ne la résoudra sans doute pas.
En fait, la longue période militaire, à la veille delà révolution, s'est passée bien plus en pourparlers et armistices qu'en combats. La tactique du gouvernement eût dû être d'user la rébellion par temporisation, de la dissoudre par l'argent, sagement distribué, et finalement de réduire ce qui résistait; mais l'État subissait une grave crise financière et le syndicat des quatre puissances : Allemagne, Angleterre, Etats-Unis, France, acharné à profiter de la situation, paralysa obstinément les essais d'emprunts que le gouvernement de Péking tentait en dehors de lui.
La révolte commença à peu de temps d'intervalle dans les capitales de trois grandes provinces, à Wout'cliang au Iloupé, à Tchangcha au Hounan, à Tayuen au Chansi ; dans le Honan à Kaifong, pas de vrais succès ; ailleurs, comme à Tsinan, au Cliantong, les résultats restèrent douteux ; à Nankin la résistance fut longue. Au suddu Yangtse, comme au Seutchoan, les révolutionnaires se considéraient en terrain acquis ; et le gouvernement était trop occupé à résister dans le nord pour songer à reprendre directement sa puissance au Kouantong ou au Yunnan. L'attaque révolutionnaire, aussi bien que la résistance gouvernementale, se concentrèrent sur les trois capitales, Tchangcha, Wout'chang, Tayuen.
A Hankeo, sur la rive gauche du Yangtse, en face de Wout'chang, le 10 octobre, à 9 heures du soir, les Européens, qui habitent les différentes concessions, perçurent des coups de canon, ou des explosions de bombes qui semblaient venir de l'endroit occupé par le 8« régiment d'artillerie, sur l'autre rive. Les artilleurs tuaient un de leurs officiers et quatre brigadiers ; ces premières troupes insurrectionnelles allaient essayer de gagner les troupes régulières. A 9 heures et demie, n'ayant plus de munitions, ils tentèrent d'en aller chercher à l'arsenal : les gardes les repoussèrent. Les hommes du 15^ régiment d'artillerie ré-
veillés se rendirpnt vite au champ de manœuvres; une partie se joignit aux révoltés ; on saccagea les bâtiments ; le commandant, ayant prévesnu le général en chef Tchangpiao et n'obtenant ni réponse ni secours, s'enfuit du camp par une porte de derrière. D'autres en firent autant. Les rebelles ainsi renforcés pénétrèrent dans l'arsenal, mais y trouvèrent peu de munitions. Ils se portèrent alors sur le palais du vice-roi où la cavalerie leur tint tète vigoureusement et, après un combat sanglant, ils se retirèrent. Dans la nuit du 11, le 8*^ régiment prit les armes et marcha sur les magasins, après avoir massacré ses chefs qui essayaient de retenir les soldats. Le 15« régiment les seconda, et ensemble ils s'emparèrent de toutes les munitions. Alors les bâtiments officiels furent attaqués et les autorités s'échappèrent comme elles purent. Le 12, de la colline qui est au centre de la ville, les rebelles bombardaient le Yamen vice-royal et, petit à petit, le drapeau révolutionnaire flottait sur tous les bâtiments officiels. Ce même jour, le bureau de la Chambre de Commerce d'Hankeo visitait le général révolutionnaire de Wout'chang et lui accordait un prêt de plus de 600.000 francs (200.000 taëls) contre promesse que les marchands ne seraient pas inquiétés. L'arsenal de Hanyang était pris dans la nuit du même jour et les rebelles s'y emparaient de 140 canons, 500.000 charges et
d'une grande réserve de poudre. Aussitôt, la colline qui domine le pays fut fortifiée ; on creusa des tranchées et mit les canons en place. La rébellion avait un chef, le général Li yuen hong, de l'argent, des munitions, une citadelle, 8.000 hommes, 15.000 fusils, 16 millions de cartouches. Les ipstaurateurs de la république avaient pris position.
A Tchangcha, dit le décret impérial (\u 29 octobre, des troupes de l'artillerie se sont mutinées le 22 ; elles ont été suivies par les hommes de la nouvelle armée active et de l'armée auxiliaire de police, ainsi que par une partie de la flottille fluviale ; la ville a été prise ; le général de brigade a été tué ; le gouverneur s'est enfui. On le dégrade, mais ordre lui est donné de conserver provisoirement le sceau, et avec des troupes d'autres provinces de reprendre la ville aux émeutiers, sous menace d'un châtiment sévère.
A Tayuen les troupes de Chansi, au retour de l'exercice, se sont dirigées sur le Yamen du gouverneur ; elles ont tué le vieillard chez lui avec une partie des siens et massacré, dit-on, 2.000 Mandchous ; puis quelques-uns, gagnant la gare, ont sommé le personnel français de la ligne de mettre deux trains à leur disposition pour aller occuper les hauteurs qui dominent la passe de Faluling à la frontière de la province du Tcheli. Comme à Hanyang,
les rebelles se sont assurés une position, pour conserver le gouvernement de la capitale régionale.
A ces premières levées d'armes, assez proches de Péking pour qu'il s'émeuve, le Trône répondit lentement par l'envoi de troupes sur les lieux. Il s'en dispensait pour des provinces éloignées comme le Kouang-tong, le Yunnan, le Seutchoan et se contentait d'expédier un homme, avec des instructions pour recruter ses forces sur place. Mais, cette fois, Péking est menacé, il faut opposer soldats à soldats.
Pour ce qui est de Hankeou, le décret du 13 octobre dégrade le général en chef, Tchangpiao, qui n'a pas su maintenir la discipline à Wout'chaîig et lui oi^donne de « ramener les troupes qui n'ont suivi les émeutiers qu'à contrecœur ». 11 ajoute que le ministre de la Guerre, Yintchang, part avec un fort contingent de réguliers pour une action rapide et énergique. Les 58*^ et 59*" régiments d'infanterie de la 15« division sont lancés en avant pour conquérir le terrain perdu ; et en même temps, dès le 14, un décret impérial rappelle enfin de la retraite le grand homme d'Etat qui a formé les premières troupes modernes, Yuan-chekai. On pense qu'il a des hommes dévoués parmi les officiers, et que les troupes ne l'abandonneront
pas. On le nomme vice-roi de Wout'chang : on compte sur son autorité de chef et sur le loyalisme de ses subordonnés ; mais tout traîne en lonofueur : Yuan le sauveur, en tout cas l'homme de confiance, temporise dix-sept jours et ne se rend enfin au Houpé que le 31 octobre. Le ministre de la Guerre le visite le 16 à son passage à Tchangte. Yuan n'est pas prêt ; il ne semble surtout pas prêt à partager le commandement ; il veut être seul contre la rébellion, maître absolu, comme s'il s'agissait d'une œuvre personnelle. Le 27, un décret le nomme — lui, vice-roi désigné, qui n'a pas encore rejoint son poste de combat et de confiance — envoyé spécial, et le place à la tête de toutes les forces de terre et de mer : l'état-major ainsi que le ministre de la Guerre sont déchargés de la direction des opérations militaires au Houpé. Des nominations de généraux à la l^^et à la 2^ armée et celles de beaucoup d'officiers supérieurs sont faites par les ordres de Yuan. Yint'chang est rappelé à Péking. L'armée est désorganisée, toute à la discrétion de Yuan, à qui on prête l'idée non de lutter, mais de persuader aux révolutionnaires de renoncer à une guerre fratricide. Il n'a pas bougé lors des événements du 27 au 28 à Hankeo ; on dirait qu'il ne veut aller làbas comme chef suprême qu'avec l'idée de revenir bientôt à la capitale : il part en effet le 31, après les grands décrets du 30, où la Cour
fait une confession publique de ses errements ; mais le lendemain i'^'' novembre, il est nommé président du Conseil ; il peut former un cabinet dont les princes ne pourront plus être membres. Parti pour prendre la tête des troupes au Houpé, on le rappelle pour diriger la politique et l'administration de la capitale et on le dit prêt alors à accepter les revendications des militaires. Voilà donc le chef des armées gouvernementales : c'est un vieux politicien retors. Sous ses ordres on n'est guère plus guerrier; les adversaires en présence ne s'attaquent pas. Les forces révolutionnaires sont au kilomètre 12 sur la ligne Hankeo-Péking ; les gouvernementaux attendent des renforts au kilomètre 30. On parlemente, on discute : ce ne sont que luttes oratoires. Des communications s'établissent entre l'état-major et les rebelles ; ceux-ci demandent à celui-là la neutralité, voire la défection. Il y a d'ailleurs de l'indécision de leur côté, au moins de la part des troupes du Hounan qui arrivent, et beaucoup de défiance à l'égard les uns des autres parmi les officiers impérialistes. L'amiral Sah, après avoir attaqué Wout'chang le 48, entre en pourparlers avec les révolutionnaires et leur apporte l'appoint tout au moins de sa neutralité. Pourtant, à la fin du mois, pour la reprise de Hankeo par les réguliers, il y eut de chaudes journées militaires où mille soldats périrent, et plus du double furent
54 LA CHINE EN RÉVOLtTION
blessés sur 15 à 20.000 engagés. Dans cette lutte meurtrière, la résistance, aussi opiniâtre que l'attaque, fut bien menée. Les maisons européennes, et en particulier la police française, recuisent des balles ; ce furent surtout les batteries impérialistes qui assurèrent le succès des assaillants. La cité chinoise brûla pendant plusieurs jours, dévastée sur une surface longue de deux kilomètres, large de un. Malgré ce succès, le gouvernement de Péking ne parle pas en vainqueur: le 30, par décret, l'Empereur fait « aux troupes et au peuple le serment solennel d'introduire en Chine le système constitutionnel, selon l'opinion publique ; et le pardon est accordé aux troupes qui ont participé aux émeutes. L'empereur espère racheter ses fautes à l'avenir en agissant d'accord avec les troupes et le peuple pour assurer la prospérité dupa^^s, en profitant de la leçon des troubles actuels pour rendre stable la situation, ramener la tranquillité etaffermir la dynastie. >> Un cabinet responsable est accordé, dont ne feront pas partie les membres de la famille impériale. C'était le commencement de la débâcle pour le gouvernement impérial; l'opposition pouvait reprendre confiance et exiger des concessions de plus en plus importantes ; le Trône avait accepté l'idée d'un compromis avec l'adversaire sans en déterminer les limites, ni préciser sa propre volonté ; il devait être submergé pai* les exigences croissantes.
Les rebelles ne désarmèrent pas. Dans la séance secrète que tint l'Assemblée consultative à Péking le l^*" novembre, il est déclaré que la révolte n'est pas antidynastique, qu'elle exige seulement un régime parlementaire; et du moment que la cour l'accepte, les délégués invitent le Trône à réduire la rébellion non par les armes, mais parla persuasion. L'Assemblée, favorable à une monarchie limitée, se trompait sur les intentions, pourtant nettement manifestées, des rebelles de Wout'chang ; mais cela prouve du moins combien, tout autour de la Cour, on répugnait à l'emploi de la violence dans la répression de ce qu'on estimait n'être pas une révolution radicale. Les décrets du 2 novembre ordonnent à Yuan de revenir au plus vite, et approuvent les demandes de la 20'' division : la dignité de la famille impériale est maintenue, mais la participation du peuple au gouvernement, par l'intermédiaire d'un Parlement, est reconnue; c'est lui qui doit établir les lois fondamentales du régime, tel qu'il a été transformé par les 19 articles de confiance lus à la séance de l'Assemblée du 2 novembre. Le décret du 3 dit que ces articles, dont la substance a été proposée par les officiers de Moukden et de Lantcheo, seront jurés sur l'autel des ancêtres de la famille impériale au Taïmiao ; et le décret du 4 proclame que « c'est une grande douleur pour le gouvernement de devoir recou-
rir à la force armée, et qu'on n'y recourra plus; on espère qu'on finira par s'entendre avec douceur, comme la glace fond et comme l'eau coule ». On réprouve les massacres de barbares qui compromettent la tranquillité. Après les événements sanglants de Hankeo, Yuan propose un armistice aux rebelles. Le 6 novemlDre, le général Tchang-tcliaotsen — l'initiateur des 12 articles, proposés par les soldats du nord, d'où sont sortis les 19 articles constitutionnels — est nommé pacificateur sur le Yangtse, et chargé de persuader les rebelles. Môme à cette époque de résistance, l'élément militaire ne prime nulle part que sous forme politique. Or, voici que, parmi les révolutionnaires, un gouvernement républicain petit à petit s'organise, et Clianghaï étant passée sous le contrôle révolutionnaire au début du mois, le 10 novembre Outingfang y est chargé des Affaires étrangères ; Yuan, d'ailleurs, est de retour à Péking le 13.
L'esprit de discussion continue de l'emporter sur l'esprit de violence. Le 14, douze pacificateurs, pris parmi les gens de province les plus influents, sont désignes par le Trône pour aller expliquer, chacun dans leur pays, les intentions du gouvernement central. Une union d'assistance mutuelle pour établir une nouvelle forme de gouvernement s'est formée, et l'on en discute les principes à la séance de l'Assemblée,
le 20 : arrêter la lutte armée ; organiser un plébiscite dont le résultat fera loi, qu'il soit favorable à la république ou à la monarchie limitée. On est alors nettement antimilitaire, et ces modérés demandent un décret interdisant catégoriquement de poursuivre les opérations, car cette lutte « est une boucherie et ruine le pays ». Le 26 novembre, le prince régent prête le serment constitutionnel. D'autre part, le 14 novembre, le général Liyuenhong avertit les consuls de Hankeo que les commandants des troupes républicaines dans les provinces autonomes l'ont élu chef du gouvernement républicain, dont la résidence est à Wout'chang. Le général est une sorte de président des républiques fédérées. Toutefois l'unité n'est pas encore parfaite, car vers le même temps le commandant des troupes républicaines de Ghanghaï avertit les commandants des mômes troupes dans les provinces d'envoyer un délégué par province à Ghanghaï, pour organiser un gouvernement central. Au cours de novembre, on s'occupe plus de s'entendre que de se battre, mais, comme les rebelles exigent l'abdication de la dynastie, les négociations n'aboutissent pas. L'idée prédominante semble être partout celle qu'on discute à l'Assemblée dans l'importante séance du 20 novembre : il faut, pour faciliter un arbitrage, que les deux partis suspendent les hostilités, afin de permettre un réfé-
renditm. Cela ne les empêcherait pas de se préparer en vue de la continuation de la lutte. Si un des partis ne voulait pas admettre la sentence, il continuerait la guerre, et l'arbitrage demeurerait sans efîet.
On en était là à la fin de novembre, après avoir ferraillé tout le mois, au hasard et sans grand élan, quand, sur trois points, des événements militaires importants semblèrent devoir être décisifs.
Hanyang au Houpé fut repris le 28 novembre par les impérialistes; Wout'chang fut désertée, tandis que le désarroi était au camp des rebelles; Hoangsing, le second de Lijuanhong, après cette défaite, partit précipitamment pour intriguer à Changhaï. Il y avait des rivalités dans le commandement des troupes rebelles. Li avait attaqué, malgré les efforts des émissaires laissés par Yuan pour mener à bien des pourparlers pacifiques ; et, grâce surtout à l'artillerie impérialiste et à l'élan entraînant du général Wang, peut-être aussi à cause de la défection des rebelles hounanais et de la mutinerie de 5.000 recrues du Houpé, les impérialistes non seulement repoussaient l'assaut, mais reprenaient les positions dominantes de la place. Le 29, les révolutionnaires eux-mêmes
LES ftÊBELLES 5#
demandaient un armistice de trois jours pour consulter les délégués des provinces sur le maintien de la dynastie. Les signatures seraient données en présence du consul anglais de Hankeo qui servirait d'intermédiaire. La démission du régent, le 6 décembre, l'assassinat du vainqueur d'Hanyang, le 8, le rappel à Péking du général baron Fong a qui les rebelles reprochaient violemment les atrocités d'Hankeo, tout contribua à prolonger l'armistice de trois jours encore, puis de douze, puis de huit, puis de quinze et encore de quinze, c'est-à-dire, vraisemblablement, jusqu'à entente. Au début de décembre, l'action était de nouveau presque exclusivement diplomatique : les militaires n'avaient fait qu'une courte apparition.
La reprise d'Hanyang avait été un événement décisif, mais non le seul. Après un siège de vingt-trois jours les rebelles étaient entrés le 2 décembre à Nanking, dont ils voulaient faire leur capitale. Les troupes qui avaient attaqué et pris la ville sous les ordres du général Suchaotcheng comprenaient la 9" division de Nanking, soit 8.000 hommes, la 23" brigade mixte de Sutcheo, environ 2.500 hommes, une partie de la 21*^ division du Tchekiang, environ 6.000 hommes, et des fractions indéterminées des 27^ et 31<^ brigades du Kiangsi et du Nganhoei, au total environ 18.000 hommes. Le général Tchangsiun pouvait leur opposer un peu
plus de 10.000 hommes, à savoir 2.300 hommes de troupes fluviales de Kiangying, 5.400 de troupes fluviales de Poukeo, la garde du viceroi (300 hommes), 2 bataillons mandchous (800 hommes), et 4 bataillons de recrues (1.600 hommes). Ce qu'il y avait de troupes modernes à Nanking avait passé à la révolution. Le général Tchangsiun se retira au nord, après la fuite du vice-roi, à cause de l'infériorité de ses forces. A peine deux compagnies du Kiangsou, du consentement ou non de leurs chefs, se livrèrent-elles au pillage en entrant dans la ville. Les révolutionnaires soulagèrent humanitairement la misère qui était grande après le siège, et leur gouvernement remit provisoirement une somme de près de 2.500 francs à la mission des Jésuites qui accueillait les vieillards et les enfants sans secours, dont beaucoup pourtant étaient mandchous. Les assiégés avaient perdu 700 soldats, les assiégeants 3.000. Ceux-ci, victorieux, prirent le contrôle de la partie sud du chemin de fer Tientsin-Poukeo et coupèrent le télégraphe avant de marcher vers le Ghantong, à la frontière duquel les attendait Tchangsiun.
Aussi l'armistice demandé ne fut-il accordé et prolongé qu'à la condition, dit Yuan, qu'il s'étendit sur tous les points à la fois, aussi bien à Nanking où les révolutionnaires venaient d'entrer,] qu'au Houpé et au Ghansi; et un dé-
cret impérial du 4 décembre parle de « Timportance qu'ont acquise les affaires militaires actuelles » et fait des nominations d'officiers. On cherche un terrain d'entente, mais on ne dépose pas complètement les armes sur les champs de bataille. Les meneurs de Changhaï menacent avec emphase d'attaquer Péking par terre et par mer. De son côté, Yuan, avec moins de jactance il est vrai, prétendait lancer à d'autres assauts une armée qu'il avait réorganisée en recomposant les cadres, en la réapprovisionnant de vivres, de munitions et en nommant du personnel chinois aux places des Mandchous. Mais des deux côtés on manquait d'argent, et la sagesse imposait de garder sans plus les positions acquises : un gouvernement était à l'agonie, l'autre vagissait, tous deux également provisoires et sans forces. Les officiers parlaient, mais ne se battaient plus.
Le troisième champ de bataille, celui du Chansi, fut le théâtre d'événements moins retentissants, mais de non moindre portée à cause de la proximité de la capitale. Le fait décisif fut le meurtre du général Ouloutchen dans la nuit du 6 novembre. Le gouvernement l'avait envoyé, avec des troupes de Paoting, pour réduire la rébellion du Chansi; mais il fut bientôt avéré que, d'accord avec les rebelles et les troupes du nord, de Péking, de Moukden et de Lantcheo, peut-être aussi avec les révolu-
tionnaires du sud, il complotait un coup de main sur la capitale. Le gouvernement fit tuer ce traître, premier martyr de la révolution militante, mais non encore triomphante; il venait d'être nommé gouverneur du Ghansi; sa tête fut portée au ministre de la Guerre. Les deux partis se tinrent à peu près sur leurs positions après ce drame, jusqu'au début de décembre. Les généraux révolutionnaires avaient 3.000 hommes et une bonne artillerie qui leur permettait de tenir tête à la 3^ division, aux 6.000 hommes du général Tsao chargé de les attaquer le 10 décembre. Au combat de Tsinghinghsien les deux batteries d'artillerie de montagne de 75 millimètres appuyèrent mieux les impérialistes que celle de 57 millimètres ne servit les rebelles, et ceux-ci se replièrent. Le 12, Yangtzekoan fut attaqué, et pris aussi facilement : les rebelles abandonnèrent canons, fusils et beaucoup de munitions, même leur trésor. Le général Tsao ne put poursuivre sa victoire : Yuan faisant savoir avec insistance que les impériaux devaient cesser les hostilités, à cause de l'armistice. Les combats n'avaient pas été meurtriers, quelques dizaines de morts et à peine une centaine de blessés en tout, mais les impérialistes ne profitaient pas de leur triomphe : on négociait. Les rebelles s'étaient dispersés au nord et au sud et devenaient les pillards qui terrorisaient le
Ghansi et la Mongolie voisine. L'armée ne donna plus.
Pendant toute la période de négociations, l'^vajitage militaire fut toujours aux révolutionnaires. Ils violèrent régulièrement les armistices dont ils usèrent pour déloger l'ennemi des places acqviises, qu'ils occupaient sans pudeur aussitôt. Ce leur fut un moyen de s'organiser, de s'avancer, de se renforcer et de prendre une avance qu'ils n'auraient pas conquise sans difficultés. Une des conditions que Yuan avait posées à la Cour pour accepter de la servir était qu'on usât de douceur et de persuasion vis-à-vis des révolutionnaires. Il les favorisa tellement que beaucoup de spectateurs désintéressés l'accusèrent de trahison ; mais il mena les négociations avec un tel sangfroid, une telle maîtrise, et en imposant au Trône, peu à peu, sa volonté bien arrêtée, avec tant d'autorité, que la mauvaise impression ne dura guère et qu'on reconnut bien vite en lui le grand homme d'Etat qui, d'accord avec le prince King, épargnait au pays et aux étrangers de très gros désordres. Quelques petites critiques peuvent lui être faites parles militaires ; mais il n'en a pas moins conduit et dominé de très haut les événements, en limitant le rôle de l'armée. Il n'a jamais sacrifié au dieu des combats.
Si les sages qui, jusqu'ici, ont modéré si heureusement le cours de la révolution, défaillaient, si l'attente étant vaine, l'assaut de vive force devenait inévitable, dans quelle situation se retrouveraient les deux partis à la reprise des hostilités ? Quelle est la valeur des armées en présence ? Les forces impériales comprennent : le gros des troupes qui est au nord de Hankeo, une trentaine de mille hommes avec les territoriaux ; la 3*^ division qui est au Chansi, mais dont la plupart des officiers ont des relations secrètes avec les révolutionnaires, à l'imitation de leur chef décapité Ouloutchen ; au nord du Tcheli la 20'^' division, où les discussions sont fréquentes entre les soldats, pour les deux tiers mandchous ; les quatre bataillons du Chansi commandés par Kiangkoeiti, braves sans doute, mais avec un vieil armement ; la garde de Péking, plus de 10.000 hommes, où les Mandchous tiennent la plus grande place. Le Nord a donc, outre la garde, les cinq divisions de l'armée de Péking, i'% 2^, 4% 5^' et 6% les trois divisions de Mandchous, 3% 20^ 23% les deux brigades mixtes de Moukden et du Hounan, et la division vieux système de Kiangkoeiti, le Yikiun. Le Sud dispose de quatre divisions, la 1^ du Houpé, la 9^ du Hounan, la 21'^ du Tchekiang, la 10-^ du Foukien ;
des brigades mixtes du Houpé, Hounan, Kiangsi, Nganhoei, Kiangsou, Ghansi ; enfin, à part et hors de la lutte présente, la 17" division du Seutchoan et la 19® du Yunnan, ainsi que les détachements du Koangtong et du Koangsi.
Il est certain que l'armée impérialiste est très supérieure, comme armement, approvisionnement et organisation, à ce qui pourrait lui être opposé à nombre égal. Au Houpé, c'est une armée de confiance qui a fait ses preuves ; elle a été victorieuse. Les troupes impérialistes du Nganhoei commandées par le général Tchangsiun ont battu en retraite après Nanking, parce que, moins bien groupées sous la main de leur chef, elles n'ont pas été servies, comme celles de Hankeo, par une stratégie européenne ; c'est que le chemin de fer Tientsin- Poukeo, au moins dans les débuts, n'était en rien comparable à celui de Hankeo-Péking. Le parti du gouvernement enfin possède des canons Schneider et Krupp, des obusiers et surtout des mitrailleuses qui assurent son succès.
L'armée révolutionnaire a eu le gros avantage d'avoir la flotte pour elle. A condition de Talimenter de charbon et de munitions, elle peut aujourd'hui l'utiliser pour le transport dans le nord, au Ghantong et au Tcheli, des troupes cantonaises. L'armement de cette armée est
disparate, en grande partie de fabrication chinoise, inférieure ; les recrues hâtivement instruites et menées au feu par entraînement et par intérêt, sans discipline, ne sont pas de bons soldats, si braves soient-ils. Les opérations de concentration, évacuation, ravitaillement, sont lentes, mais elles ont bénéficié de la série des armistices. Chacun des deux partis a trois arsenaux qui se contre-balancent, ceux du Nord étant peut-être supérieurs ; en tout cas, le gouvernement peut acheter directement au Japon et en Allemagne, tandis que les républicains n'achètent qu'en cachette, comme contrebande, très cher naturellement et de médiocre qualité.
Pour le moral des troupes, la question est complexe. Il est hors de doute que ce sont les désertions du contingent révolutionnaire hounanais qui ont facilité la reprise de Hanyang. Le climat sec du Nord convient mal aux gens du Sud. D'une part, à la tête des hommes du Nord, l'autorité de Yuan et d'un état-major éduqué, sinon de grande valeur technique, l'obéissance et la fidélité de la plupart des officiers supérieurs qu'il a nommés ; d'autre part, à la tète des hommes du Sud, un état-major improvisé, souvent remanié depuis le début des opérations, avec des dissensions intestines qui vont jusqu'à la décapitation d'officiers supérieurs : tout cela n'est pas à l'avantage des
révolutionnaires qui eurent d'abord les sympathies du public, mais qui les perdirent vite, dès que commencèrent les exactions inévitables, par manque de discipline. Les révolutionnaires ne pourront compter, comme ils font depuis le début, sur des complicités, des trahisons, des défections, des assassinats parmi les gouvernementaux que dans le cas où s'affaiblirait la confiance en Yuan, défenseur et protecteur de la dynastie, et si on le croyait l'introducteur de la république et le soutien secret du gouvernement provisoire. Il faudrait que le chef manquât à la tète des troupes du Nord pour que les formations neuves de la république pussent espérer quelque avantage. Yuan très manifestement a eu la force à sa disposition, et il l'aura de plus en plus ; il pouvait écraser la rébellion ; mais elle était partout naissante ou renaissante, et tant de sang à verser répugnait à l'homme d'État qui ne fut qu'occasionnellement un militaire, aux heures opportunes. Ses officiers, instruits aux écoles qu'il forma à Tientsin et à Paotingfou, eussent pu, s'il l'avait voulu, faire l'œuvre de répression violente qu'on attendait au début. A-t-il manqué d'argent, a-t-il reculé devant le spectacle écœurant d'une guerre civile à outrance ; ou n'a-t-il pas accordé plus de valeur aux paroles qu'aux actes, aux décisions des conseils qu'à celles des armes ? N'était-il pas
68 LA CHIÎs'E EN REVOLUTION
retenu par ses sympathies réelles pour les nouveautés et le désir de les diriger sans les empêcher absolument ? Il est certain qu'il a laissé les adversaires au cours des armistices prendre des avantages dangereux. Les rebelles, très ouvertement, préparaient la guerre quand des deux côtés on prétendait vouloir la paix, à laquelle très sincèrement Yuan donnait tous ses efforts.
Quel qu'ait été le rôle de l'armée aux premiers jours de la révolution, ce sont les assemblées qui furent décisives : assemblée consultative de Péking, conseil de cabinet, conseil de cour, comités privés, conseils militaires d'officiers politiciens, conseils provisoires du gouvernement républicain, conférence de la paix tenue à Ghanghaï entre Tangchaoyi, délégué de Yuan, et Outingfang, délégué du parti républicain ; autant d'organes où s'est véritablement élaborée, précisée et peut-être réalisée l'idée de la révolution chinoise, à mesure qu'on y discutait la convocation de l'Assemblée nationale, réellement représentative du pays et non d'une minorité turbulente, jeune, et sans expérience. Quelques soldats ont suscité la révolution ; l'abstention de l'armée en a assuré le succès. Les assemblées n'ont point montré qu'elle pût organiser un régime supérieur à l'ancien.