LES NÉGOCIATEURS
Janvier 1912.
Si un pays veut établir la république, il ne peut manquer de faire une place aux Assemblées ; mais s'il n'a pas l'habitude de ce rouage, les personnalités se dégagent vite de la masse; c'est ce qui arriva en Chine.
Le coup de force militaire, bien que tenté sur plusieurs points, n'avait pas réussi à jeter par terre d'un coup le vieux régime monarchiste, comme l'espéraient les révolutionnaires qui avaient gagné et entraîné l'armée contre le gouvernement; aussi les novateurs chinois, pour en finir avec ce qu'ils avaient ainsi ébranlé, comptèrent sur une autre force collective, celle des Assemblées dont la violence emporterait à la longue ce qui résistait aux soldats. La rébel-
lion manque son coup de force. Le Trône ne trouve point d'homme pour exercer une répression immédiate ; faute d'hommes et d'argent il doit renoncer à un triomphe décisif. Il subit le choc des assemblées, mais voilà qu'il ne s'écroule pas encore tout d'une pièce. Le régent démissionne, puis les princes se retirent des affaires ; mais, malgré son intransigeance, la rébellion n'obtient pas l'abdication du jeune empereur. Alors le terrain est aux hommes isolés, aux têtes pensantes qui, d'un mouvement réfléchi, mènent ou suivent les événements. Il reste en présence des unités : d'une part l'impératrice et les princes, surtout le prince K'ing, avec Yuan comme serviteur plus ou moins opportuniste, protecteur chinois plus ou moins provisoire du souverain mandchou, et les chefs de bureaux ou de ministères, fidèles à leurs services, sinon à leur empereur; d'autre part des chefs militaires, émeutiers ou gens d'ordre, comme Li yuanhong, Hoangsing, Outingfang et, par-dessus tous, Sunwen, le Gantonais Sunyatsen, l'âme errante du parti révolutionnaire qui est venue prendre corps parmi les siens.
En deux ou trois mois, des deux côtés, on est passé de la force à la réflexion; c'est maintenant de la discussion pied à pied, entre des individualités, que peut sortir la révolution chinoise, c'est-à-dire la retraite de la dynastie
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étrangère et l'essai d'une sorte de régime républicain. Après convocation d'une assemblée nationale aussitôt que possible, dans quelques mois, la république succédera au double gouvernement provisoire intérimaire, au Nord en place de l'empereur, au Sud en place de la rébellion, à l'unique gouvernement provisoire de demain si Yuan et Sun, les deux chefs, s'entendent à constituer une sorte de ministère temporaire qui expédie les affaires courantes. Les assemblées se sont peu à peu réduites en conseils et ceux-ci ont fini par n'être plus que l'appui de deux personnalités aux mains de qui sont les affaires publiques, l'un Yuan investi par l'empereur, l'autre Sun désigné par les forces levées du pays. En même temps que le nombre des éléments en présence, leur violence a diminué. L'autorité de la pensée chez ce peuple de tradition a remplacé ouvertement celle de la situation. C'est de par la puissance de leur intelligence que deux hommes décident des destinées de l'Empire. La Chine n'est plus gouvernée au nom de la force plus ou moins opportuniste, mais au nom de la raison, plus ou moins opportuniste elle aussi.
Dans ce pays qui commence à peine à se moderniser, selon nos manières, un règne avoué de la raison peut-il s'établir plus qu'au temps où Confucius échouait à l'installer ? Une constitution théorique et logique, selon les principes
étrangers, peut-elle se superposer, sinon se substituer au passé ? C'est ce que les hommes nouveaux ont à proposera l'application du personnel traditionnel très limité qui s'occupe des affaires d'Etat. La révolution chinoise qui commence a un théâtre très restreint et des acteurs en petit nombre, qui constituent eux-mêmes quasi tout le public intéressé. La foule qui ailleurs amplifie et dénature le débat entre comparses n'est pas ici de l'action.
Les premiers qui entrèrent en scène furent les délégués de l'Assemblée consultative, appelée à tort parfois Sénat ou Cour suprême du contrôle administratif et politique, les membres du Tseu-tcheng-yuan. On les avait déjà vus un an auparavant, pendant les trois mois de leur première session orageuse d'octobre 1910 à janvier 1911 ; on en gardait une impression d'assaillants intraitables. Ils revinrent en octobre 1911 un peu moins nombreux, assagis ; mais on ne fut pas surpris de leur manifestation de rentrée, quand on les vit, dès les premières séances, faire tomber honteusement un des hommes les plus considéi'ables par sa richesse, sa situation, son crédit près des étrangers : le ministre des Voies et Communications, Cheng, dont la politique de centralisation.