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La Chine et le Japon au temps présent

J'avais entendu faire tant de récits contradic* toires sur la Grande Muraille de la Chine que, me trouvant à Shangaï, dans un voyage que je fais autour du globe, je ne pus résister au désir de la visiter, Je le fis avec d'autant plus de plaisir que je devais passer par Peking , où j'espérais voir bien des merveilles* Mais pour arriver à cette capitale, je devais d'abord aller à Tien-tsin ; je m'embarquai donc le 20 avril à cinq heures du matin sur le pyroscaphe Yeun-tse-fee destiné pour ce port; je dus payer 80 taels (720 fraYics) pour ce passage qu'on fait avec un bon bateau à vapeur en cinquante-neuf heures.

Nous descendîmes le fleuve Woosung et entrâmes bientôt dans Fimmense rivière Yung-tsekiang, dont les eaux troubles et couleur d'argile teignent la mer sur une distance de quarantetrois lieues de son embouchure, et c'est pour cela que cette mer porte le nom d'Hevanghaï (mer jaune). Le pyroscaphe était mauvais, nous mimes trois heures pour arriver à la mer, et malgré le vent favorable, ce ne fut que le troisième jour que nous doublâmes le promontoire de Shantung, et entrâmes dans le golfe de Pechili.

Le 23 avril, nous fîmes échelle à Chee-fou et je profitai de cette occasion pour faire la connaissance du fameux polyglotte anglais Robert Thomas, dont j'avais beaucoup entendu parler à Canton et à Shangaï. Outre sa langue maternelle, il parle très-bien les langues russe, sué- ^doise, allemande, française, espagnole, portugaise, italienne, japonaise et chinoise. Ayant embrassé la carrière ecclésiastique, il fut envoyé comme missionnaire en Chine par le gouvernement anglais, qui croyait que par son talent extraordinaire pour les langues, il parviendrai

très-vite à maîtriser les monstrueuses difficultés de la langue chinoise et à prêcher avec succès l'Évangile dans cet idiome. Certainement le gouvernement ne s'était pas trompé sur ses capacités, puisque Thomas — grâce à sa méthode d'écrire toujours des historiettes de sa propre composition, de les faire corriger et de les apprendre ensuite par cœur — parvint dans l'espace d'un an, non seulement à parler le chinois couramment, mais aussi à l'écrire avec élégance sur • quelque sujet que ce fût, ce qu'aucun étranger n'est jamais parvenu à faire. Mais ayant le caractère aussi faible que sa mémoire est forte, il ne pensa plus dès lors à persévérer dans la carrière à laquelle il s'était voué, et, préférant l'éclat désintérêts mondains à la gloire de sauver les âmes des pauvres idolâtres, il quitta la Mission, et accepta l'humble place d'interprète à la douane de Ghee-fou, qu'il occupe depuis deux mois.

Comme il connaît la langue chinoise mieux que tout autre étranger, il n'y a pas de doute qu'il obtiendra sous peu une place importante à

la douane, parce que le gouvernement qui s'est vu obligé, par suite des traités conclus avec la France et l'Angleterre en 1860, d'admettre dans son service douanier des agents étrangers, jusqu'à ce que toute l'indemnité fût payée, n'a pas tardé à reconnaître par l'accroissement important de ses revenus^ qu'il avait toujours été victime de la corruption de ses employés chinois.

Il destitua donc ceux-ci, et mit à leur place des étrangers qui parlent le chinois»

Comme directeur général des douanes > on nomma en 1861 M. Lay, anglais, avec un salaire de 500,000 francs par an ; les autres employés de ladouane, ont de 15,000à 75,000 francs d'appointements«

A la place de M. Lay on a mis en automne dernier l'ancien agent consulaire anglais Mi Hart, qui a à peine vingt-cinq ans, mais c'est un génie administratif de premier ordre, et par suite des sages mesures qu'il a prises, les reveaus des douanes se sont élevés à présent à plus du quadruple de ceux qu'on obtenait avant l'a^l mission des agents étrangers,

En récompense des éminents services de ce nouvel administrateur, le gouvernement lui a donné plein pouvoir d'agir absolument comme bon lui semble en tout ce qui conceroe les douanes du pays, et lui a accordé le troisième rang de Fempire^ dont les insignes consistent en un bouton qu'on porte sur le chapeau.

Il y a ici neuf rangs, et ainsi neuf boutons différents. Ce rang donne à M. Hart de grands droits, mais non celui de se faire porter en palanquin dans les rues de Peking, parce qu'il n'y a que les mandarins de premier rang qui jouissent de ce privilège. Gomme le gouvernement ne peut trouver en Chine le nombre nécessaire d'étrangers, qui, par la connaissance de la langue chinoise, soient qualifiés pour le service des douanes, il fait venir d'Europe et d'Amérique des jeunes gens, auxquels on paye le passage en première classe par « Overland Mail. » A leur arrivée en Chine> on leur donne un an pour apprendre à parler couramment et à lire mi peu, et pendant ce temps ils reçoivent 100 taels (900 francs) par mois. Ils co : uioîifjnit cnsiùtR à

servir à la douane avec 15,000 francs d'appointements par an, et on les augmente en proportion de leurs capacités^ mais surtout selon leur . connaissance de la langue chinoise. J'ai vu à Peking six de ces futurs officiers douaniers, qui sont à présent en train d'étudier le chinois; il y a parmi eux un allemand, un français, deux anglais et deux américains — tous sont d'anciens employés de commerce, qui préfèrent une bonne position indépendante dans l'empire céleste à la faible chance de faire fortune dans leur mèrepatrie. Mais ce goût ne semble pas être particulier aux commis^ car de Shangaï à Tien-tsin j'ai eu pour compagnon de voyage un architecte de Berlin du nom d'Aliu, qui ne faisait que d'arriver d'Europe aux frais du gouvernement chinois, afin d'étudier la langue à Tien-tsin et de - devenir ensuite employé douanier. Cet architecte aussi préfère à la chance lointaine d'avoir un jour la gloire de bâtir des palais dans la capitale prussienne, une étude qui assure une bonne position même à l'homme incapable, et qui ouvre une carrière brillante à l'homme capable.

Mais je m'éloigne trop de mon sujet, la Grande Muraille; toutefois, avant d'y "arriver, je dois dire encore quelque chose de mon voyage. Le 27 avril, nous arrivâmes dans l'embouchure du fleuve Peihô^ aux forts de Takou, dont celui du Nord contient une garnison française, et celui du Sud une garnison anglaise; en vertu des traités de 1860, cette occupation doit continuer aussi longtemps que l'indemnité ne sera pas entièrement acquittée.

A côté du fort du Sud, commence le village de Takou, qui a une lieue de long, et contient de 40 à 60,000 âmes.

Nous montâmes le beau fleuve Peiho, dont les bords sont couverts de champs de riz parsemés d'arbres fruitiers; les abricotiers et les pêchers étaient en fleurs, les autres arbres encore sans feuilles. Tous les champs en Chine sont labourés et travaillés à la main, et partout on voit des hommes attelés aux charrues et aux herses, au lieu de chevaux ou de bœufs ; ainsi on ne voit que des horticulteurs ici, mais l'horticulture est d'une nécessité absolue, parce qu'autrement ce

terre ne pourrait pas nourrir sa nombreuse population, laquelle dépasse 400 millions et excède ainsi de plus de 140 millions celle de l'Europe entière. A des distances de 30 à 40 mètres, on a creusé aux bords de la rivière de larges puits, à côté desquels sont assises deux femmes tenant à la main une corde aved un panier imperméable qu'elles remplissent sans cesse en versant Teau dans un petit canal qui la conduit sur les champs et les arrose; Teau est si haute dans les puits et les femmes travaillent avec une telle agilité qu'elles peuvent rempUi* et verser dix paniers par minute.

A moitié chemin entre Takou et Tien-tsin, nous passâmes le grand village Tien-tsi-kou qui n'a pas moins de 100,000 habitants. Enfin à sept heures du soir, nous arrivâmes à Tien-tsin situé sur le Peiho et sur le Grand Canal, qui a 1372 kilomètres de long.

Tien-tsin a plus de 400,000 habitants, dont la plupart habitent les faubourgs. De toutes les villes sales que j'ai vues de ma vie, et j'en ai vu beaucoup en différentes paities du globe, mais

surtout en Chine, Tien-tsin est certainement la plus immonde et la plus repoussante ; tous les sens du passant y sont continuellement offensés. Le surlendemain de mon arrivée à Tien-tsin, le 29 avril, je partis pour Peking avec deux charrettes à deux mulets ; dans l'une était mon domestique Atshon avec mes bagages, et j'occupais l'autre. La charrette, la seule et unique voiture dans toute la Chine et le seul véhicule que l'état des rues dans les villes et la condition des grands chemins permette, est toujours à deux roues et couverte d'une étoffe de coton bleue en forme de voûte. Elle n'est ni assez longue pour s'y coucher, ni assez haute pour s*y asseoir à la façon européenne et elle n'est naturellement pas suspendue; elle inflige une affreuse torture à tout européen, et si les Chinois n'y souffrent pas, je ne saurais l'attribuer qu'à un défaut ou à une qualité dans leur système nerveux. Je ne trouvai pas d'autre moyen que de m'asseoir à califourchon sur le timon, parce que dans cette position j'avais moins à souffrir des formidables secousses*

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Je n'eus pas à me plaindre en route de manquer de nourriture, parce que je trouvai du riz et parfois même des œufs ou du mouton.

Brisé par la fatigue, je parvins le 30 avril à six heures du soir à Peking, dont je ne vis rien avant d'arriver devant la muraille. Celle-ci est imposante, grandiose, colossale ; elle a 52 kilomètres de circonférence, et selon les localités de 16 à 23 mètres de haut, 20 mètres de large à la base et 46 mètres en haut, de sorte que huit voitures européennes pourraient y passer de front ; de 100 mètres en 100 mètres il ;^ a des bastions de 20 mètres carrés. On compte neuf grands portails à quatre çtages de 67 mètres carrés et de 67 mètres de haut; chacun de ces portails est protégé par un autre de mêmes dimensions.

Peking est divisé en trois villes, savoir : la viUe Impériale, la ville Tartare et la ville Ciiinoise, et ces villes sont séparées les imes des autres par de hautes miu'ailles munies d'immenses tours et de portails; le tout est environné de la grande muraille d'enceinte de 52 kilomètres de long, dont j'ai parlé plus haut.

En arrivant à Tune des neuf grandes portes de Peking et en voyant la muraille colossale qui s'étend des deux côtés à perte de vue, je me sentis pénétré d'un peu de cette admiration avec laquelle Marco Polo, à son retour à Venise en 1291^ parlait de la magnificence de Kambalic ou de la cité du grand Khan.

Je croyais trouver de bien plus grandes merveilles dans rintérieur de la ville, mais je m'étais affreusement trompé. Comme il n'y a pas d'hôtels à Peking, excepté les auberges de voituriers, qui sont d'une saleté repoussante, je m'arrêtai à un temple de Budha, dont les bons prêtres, — dans l'excès de leur hospitalité,— m'accordèrent une chambre moyennant six francs par jour ; ils en demandèrent d'abord douze, et ce ne fut qu'après avoir beaucoup marchandé que je l'obtins enfin pour la moitié. Ma chambre avait 4 mètres carrés, la moitié était occupée par le Ut consistant en une vaste couchette en pierres, et j'avais le privilège de me choisir sur les dalles la place la plus molle pour y étendre mon corps fatigué. Le reste du sol de la chambre n'était pas

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pavé ; on l'avait arrosé pour abattre la poussière ; mais par un excès de zèle on avait été trop pro« digue d'eau et on avait produit ainsi une affreuse boue fétide. Une table et un tabouret formaient tout l'ameublement, mais les murs^ de couleur douteuse, étaient revêtus de dix tableaux de deux mètres et demi de long et de 64 centimètres de large^ qui contenaient des extraits du saint livre de Confucius en beaux caractères cbinois. Il y avait enfin à la chambre neuf fenêtres couvertes de fin papier blanc au lieu de vitres, dont l'emploi est inconnu aux habitants de l'Empire Céleste, n était huit heures du soir quand je ftis bien installé dans mon nouveau logement ; j'avais une faim de loup et je demandai à manger; mais il n'y avait rien à obtenir chez les bons prêtres et Atshon, mon domestique, m'assurait qu'à cette heure tout Peking dormait. Ainsi je dus me coucher sans diner ni souper, mais j'étais à tel point harassé de fatigue que je dormis sur la pierre dure sans me réveiller jusqu'à cinq heures du matin, heure à laquelle Atshon, — une théière, une coupe à thé, et une autre coupe avec

du riz, à la main, — vint me réveiller. Il s'était levé à quatre heures et avait réussi à acheter du thé et du riz et à préparer mon déjeuner. C'était de mauvais thé vert dont ne voudrait pas le dernier de nos ouvriers en Europe; en outre il fallut le boire sans lait ni sucre, parce que les Chinois, ne faisant jamais usage de ces articles de luxe du goût européen, Ton est dans l'impossibilité de s'en procurer. Le riz était jaune, mauvais et sans sel, parce que Atshon n'en avait pas acheté, croyant en trouver chez les bons prêtres ; mais ceux-ci prétendaient ne pas en avoir. Envoyer chercher du sel aurait occasionné un nouveau délai d'un quart d'heure et ma faim ne me permettait point de m'y soumettre; je me mis donc courageusement à déjeuner. Atshon m'avait bien apporté les deux baguettes dont se servent les Chinois au lieu de couteaux et de fourchettes, mais ne sachant pas manœuvrer ces baguettes, je me mis à manger avec mes doigts à l'instar des Arabes. Bien que je n'aie jamais eu un aussi misérable déjeûner, mon appétit me le fit paraître des plus^ délicats.

Après le repas j'envoyai Atshon chercher deux chevaux de selle et à six heures uous nous mimes en route pour voir la ville.

Tandis que dans la magnifique ville de Canton la plus grande rue n'a pas plus de deux mètres de large, la rue la plus étroite de Peking n'a pas moins de six mètres, la plupart ont environ vingt mètres ; il y en a beaucoup qui en ont trente et quelques-unes jusqu^à cinquante et soixante.

Toutes les maisons sont à un étage et consistent en briques séchées par la fumée, ce qui leur donne une couleur bleuâtre. Toutes les fenêtres des maisons particulières donnent sur la cour et seules les boutiques ont des fenêtres sur la rue. Les façades de celles-ci consistent en bois ciselé avec art, représentant toute espèce de monstres et surtout des dragons, souvent aussi des scènes mythologiques ; ces façades sont généralement peintes en rouge avec des dorures et on en voit souvent qui sont entièrement dorées. Les enseignes des boutiques ont de deux à trois mètres et demi de long et de cinquante à soixante-sept centimètres de large ; elles sont suspendues des

deux cotés des portes perpendiculairement et forment un angle de 90 degrés avec les murs de la maison afin qu'on puisse les voir de loin. Il n'y a presque pas de rue où il n'y ait, plus ou moins^ de maisons en partie ou entièrement en ruines. Comme toutes les balayures et les immondices sont jetées dans les rues, celles-ci forment partout des monticules et des vallées; de distance en distance il y a des trous profonds, de sorte qu'on n'y saurait circuler à cheval sans grande précaution. Partout on est assailli par une affreuse poussière qui obscurcit le soleil et rend la respiration difficile ; partout on est poursuivi par une foule de mendiants entièrement nus ou ceints de quelques misérables baillons ; presque tous sont lépreux ou couverts d'autres plaies non moins repoussantes; ils demandent à hauts cris l'aumône en élevant leurs mains décharnées au ciel, en s'agenouillant ou en se prosternant sans cesse, et, ce qui me déchire le plus le cœur, c'est que je me trouve dans l'impossibilité de soulager leurs maux, parce que la seule et unique monnaie du pays, c'est une com-

position d'un tiers de zinc et de deux tiers de plomb ; ces pièces, appelées en chinois « kasb, • ont la grandeur et excèdent le poids d'un sou; elles sont percées, au milieu, d'un trou carré par lequel on les enfile sur des ficelles de bambou en formant ainsi des rouleaux de 250 pièces. Mille de ces pièces de monnaie équivalent à une piastre mexicaine ou à six francs, et ainsi on en recevrait plus de huit pour un sou. Vu le grand poids de ces « kash » et leur extrême saleté, on ne peut les emporter avec soi que^ lorsqu'on est en cbarette.Tous les gros paiements se font dans les ports en piastres mexicaines ; mais dans l'intérieur du pays cette monnaie n'a pas cours et tous les payements trop considérables pour être faits en « kash » s'effectuent en lingots ou bien en morceaux irréguliers d'argent que l'on pèse. Partout on voit des chiffonniers presque nus, qui, — un panier sur l'épaule et un petit râteau à la main, — remuent les balayures et les cendres et y ramassent les moindres morceaux de papier et les plus petits morceaux de charbon ; partout (les masses de chiens affamés qu'on voit

avec horreur dévorer leur propre fumier et celui du cheval lorsque les ramasseurs de ce produit leur en laissent le temps ; partout dans les rues des quantités de ces misérables charrettes couvertes, à deux roues, véritables chars de bourreau, que j'ai déjà décrites et qui tiennent heu ici à la fois de cabriolets, de calèches et de chariots; partout on voit ces longues et ingénieuses brouettes chinoises, ayant la roue justement au milieu (au lieu de Tavoir vers l'extrémité comme en Europe), de sorte qu'un homme y transporte facilement six paniers remplis d'eau.

On tresse en Chine des paniers imperméables et on les préfère aux seaux à cause de leur légèreté et de leur bon marché. Partout on entend l'aboiement Ses chiens, les braiements des ânes et la voix rauque et plaintive des chameaux mongols à la longue laine, dont on voit des files de soixante à soixante-dix parcourir les rues au pas lent et mesuré, attachés les uns aux autres par des cordes de bambou passées à travers les narines.

Partout on voit des criminels portant autour

du cou, et en position horizontale, une planche de j m. 33 c. carrés, de sorte qu'ils sont dans l'impossibilité de porter la main à la bouche, et qu'ils sont forcés d'implorer les passants, nonseulement pour qu'ils leur donnent à manger, mais encore pour qu'ils leur mettent la nourriture dans la bouche; sur des écriteaux fixés à la planche sont indiqués leur crime et la durée de leur punition. Outre ces condamnés, dits à la planche, on en voit d'autres auxquels un morceau de fer, du poids d'environ 20 livres, est fixé au bras et à la jambe de telle sorte qu'ils ne peuvent pas marcher sans tenir le poids soulevé au-dessus de leur tête; ils portent sur le dos un écriteau indiquant leur méfait et la durée de leur torturcCes deux espèces de condamnés peuvent se promener dans la ville aussi librement que le leur permettent leurs instruments de supplice ; mais, sous peine de mort, il leur est défendu d'en sortir, ne fût-ce que pour une minute.

Je vis la place d'exécution au milieu d'une grande rue dans la cité chinoise ; plusieurs têtes d'hommes récemment coupées, et d'autres dont

la coupure paraissait remonter à plusieurs mois, y étaient exposées dans de grandes cages d'oiseau en fer, et un écriteau, fixé au-dessus de chaque cage, faisait connaître la nature du crime qui avait mérité la peine capitale. Je passai auprès d'une troupe de soldats que je ne reconnus comme tels que grâce à leurs armes, car ils portent, comme tous les Chinois, les cheveux tressés * en longue queue jusqu'à la cheville, et leurs vêtements sont ceux des simples ouvriers; mais, à côté d'eux, marchait un homme le sabre nu à la main ; deux carreaux blancs avec des caractères chinois sur la poitrine et le dos, ainsi que le bouton qu'il portait sur son chapeau rond, indiquaient qu'il commandait la troupe et qu'il était mandarin.

Je rencontrai ensuite la pompe funèbre d'un homme qui, évidemment, était distingué par le nombre de ses piastres et non par son rang; centvingt ouvriers (appelés en chinois « koolis ») marchaient deux à deux, tenant à la main de longues perches rouges, au bout desquelles ondoyaient de grandes bannières blanches et azu-

rées avec des broderies représentant des épisodes de la mythologie de Budha; ils étaient suivis par doiize musiciens avec des tambours et des gongs (instruments ronds de cuivre, en forme d'assiettes, d'un mètre de diamètre). Ces artistes faisaient une musique funèbre, aflfreuse à l'oreille; après eux venaient deux ouvriers portant le fauteuil et les habits du défunt, et ces objets semblaient indiquer qu'il avait été simple boutiquier; ensuite venaient soixante-douze koolis, marchant également deux à deux et portant de longues perches à ornements dorés ; la procession était terminée par un monstrueux brancard funèbre , peint en rouge^ et qui n'avait pas moins de huit mètres de long sur quatre. Il était porté par quarante ouvriers ; au milieu du brancard se trouvait l'immense cercueil, qui ne devait pas avoir moins de quatre mètres de long, mais dont je ne pouvais pas distinguer la couleur, parce qu'il était recouvert d'une couverture de soie rouge; au-dessus du brancard se trouvait suspendue une énorme couverture de soie azur avec de magnifiques broderies en or représentant des dragons. Sur la

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couverture de sole rouge on voyait une masse de papier doré et argenté en forme de petits paquets. De ce même papier on met toujours dans les cercueils, et Ton en entoure aussi les moribonds; on le fait pour tromper le diable qui, pense-t-on, ébloui par l'éclat de l'or et de l'argent, et croyant que ces paquets sont des morceaux de ces métaux, s'y attache et laisse ainsi à l'âme, qu'il allait prendre, tout le temps de parvenir au paradis. La consommation de ce papier est trèsgrande en Chine, et sa fabrication et son débit occupent des centaines de milliers de mains.

Bientôt après passa à côté de moi une procession de mariage; on portait la fiancée en chaise au domicile de son futur mari ; ce n'est qu'à pareille occasion que la loi permet à un simple mortel, à Peking, d'être porté en palanquin. Celui-ci était drapé d'une grande couverture de soie, couleur de rose, avec maintes broderies en or, de sorte qu'on ne voyait point la locataire ; mais l'air coquet de la chaise et de la tenture, le luxe des broderies et les belles petites images de déesses, en cadres dorés, qui étaient attachées

aux quatre coins de la chaise, — tout eçfin indiquait qu'elle devait être d'une grande beauté, c'est-à-dire que son pied devait être des plus mignons. En efifet, la petitesse du pied seule constitue la beauté de la femme en Chine, et on trouve une jeune fille marquée de la petite vérole, édentée et à la tête chauve, mais avec un pied de trois pouces et demi de long, cent fois plus belle que celle qui a un pied de quatre pouces et demi, fût-elle, au reste, d'une éclatante beauté selon les idées européennes. Le petit pied est en Chine le fondement des douces espérances de la jeime fille , l'orgueil de la femme mariée et sa consolation dans la misère.

Voici comment les femmes chinoises arrivent à se former ce petit pied qui a tant étonné les voyageurs, et pourtant aucun des auteurs qui ont écrit sur la Chine, ne semble l'avoir vu nu^ puisque tous en font une description inexacte en prétendant que l'on comprime tous les cinq doigts contre la plante du pied, et que, par suite, tous les doigts croissent ensemble avec la chair et forment avec le pied un moignon difforme.

J'ai réussi à vaincre les obstacles que suscitent les mœurs du pays , et j*ai pu voir à plusieurs reprises des pieds de Chinoises : aussitôt que les enfants du sexe féminin atteignent l'âge d'un an,' on leur recourbe les trois doigts du pied à partir du petit doigt inclusivement, et on les attache à l'aide de bandages fortement serrés contré la plante du pied. Cette pression énergique et continue met en sailhe l'os du coude-pied et lui donne une cambrure en faisant ainsi ressortir considérablement le talon, de sorte que la femme marche en s' appuyant sur les deux doigts restés libres et sur le talon anormal. Toutefois, il faut remarquer que les trois doigts attachés, quoique restant toujours courbés et comprimés contre le pied, ne croissent jamais ensemble et n'adhèrent pas à la plante du pied. Par suite de cette forte compression continuelle, la jambe pousse en grosseur au-dessus dé la cheville , et les aines gonflent démesurément. Le Chinois juge du développement de ces dernières par les dimensions du pied. Il est curieux d'observer que l'opération que nous venons de décrire ne se pratique que

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panni les Chinoises et non parmi les femmes mongoles qui habitent la Chine.

Quelque négligée que soit la toilette de la femme^ son pied — unique objet de sa coquetterie^ — est toujours chaussé avec des prétentions au luxe ; elle l'enveloppe ordinairement dans des fichus de soie aux couleurs vives et le chausse ensuite de petits souliers de soie rouge ou noire^ mais avec des semelles de cuir de quatre pouces d'épaisseur et peinte^ en blanc.

Parmi les nombreuses mendiantes dont les rues du Peking fourmillent, et dont la plupart ne sont vêtues que de quelques haillons^ je n'en ai jamais vu une seule qui ne fût convenablement chaussée. Il va sans dire que, ainsi mutilées et chaussées, les femmes vacillent en marchant comme des oies.

Les Chinois ont un penchant inné pour le jeu, et non-seulement il y a dans chaque rue des malsons de jeu où le paisible boutiquier, qui toujours a vaqué à ses petites affaires et a tourné une monnaie de kash deux fois dans la main avant de la dépenser, perd le soir des mïU

liers de piastres avec un imperturbable sangfroid, mais on voit aussi une multitude de petites banques de jeu de différentes espèces en plein air^ et une foule d'hommes autour de chacune d'eUes.

Un nombre immense de cuisiniers ambulants parcourent les rues ayant sur l'épaule, d'un côté une cuisine portative, de l'autre un panier avec des gâteaux de riz chauds, cuits à l'huile ; comme étrange epitôme d'un établissement culinaire, ils tiennent toujours à la main un cylindre de bambou contenant un certain nombre de baguettes, dont chacune porte quelques caractères chinois. Par le bruit qu'ils font en secouant cette espèce de carquois ils attirent l'attention des passants; les atnateurs de gâteaux risquent un enjeu de quelques pièces de « kash » , retirent une baguette du cylindre et, selon les hiéroglyphes qui s'y trouvent, ils gagnent un repas de deux ou trois gâteaux, ou perdent leur enjeu. La manie du jeu est telle que le pauvre ouvrier est toujours prêt à risquer de payer le double ou le quadruple du prix de sa nourriture pour avoir

la faible chance de Tobtenir presque gratis. Mais le jeu ne se borne pas en Chine aux intérêts mondains, on l'emploie aussi pour se rendre les divinités propices et connaître leurs volontés; ainsi je vois partout dans les temples des hommes et des femmes qui en se prosternant devant les idoles prient à haute voix; puis ils prennent à la main des morceaux de bois difformes d'environ neuf pouces de long et de quatre pouces de large, et les jettent quatre fois par terre en regardant chaque fois la position dans laquelle ils sont tombés, puis ils s'approchent des prêtres qui sont dans un coin du temple, derrière une table sur laquelle se trouvent plusieurs cyhndres de bambou avec des baguettes aux hiéroglyphes chinois ; les dévots donnent quelques a kash a aux prêtres qui secouent les cylindres avec les symboles mystiques et les leur présentent; on en retire trois en regardant avec une vive anxiété les caractères qui y sont indiqués et qui sont considérés comme la sentence des divinités dont on implore la faveur.

Je visitai l'Observatoire, qui est remarquable

par le grand nombre de ses instruments astronomiques en bronze ; il y a entre autres un globe céleste de 2 mètres 66 centimètres d'épaisseur. Cet observatoire est hors de service ; il fut fondé vers Tan 1620 de notre ère par le savant missionnaire allemand Johann-Adam Schall, natif de Cologne, lequel composa ici le fameux calendrier chinois pour 420 ans, qui a déjà servi au peuple céleste pendant 219 ans et qui luiservira encore pendant 201 ans. Toutes les éclipses solaires et lunaires jusqu'à l'an 2066 y sont indiquées avec la plus grande exactitude, cequi est d'autant plus étonnant que le grand astronome travaillait sans l'aide du télescope qui est d'invention postérieure.

Je me rendis de là au cimetière catholique qui est à une distance de 16 kilomètres de l!Observatoire, pour y chercher le sépulcre de cet homme illustre. Je le trouvai sans peine, parce qu'il est cinq fois plus grand que tout autre tombeau du cimetière. Les Chinois témoignent leur admiration pour la mémoire des grands hommes nonseulement par la grandeur des monuments fu-

nèhres qu'ils leur érigent, mais aussi par la distance plus ou moins grande qu'ils mettent entre le tombeau et la pierre sépulcrale qui porte l'épitaphe, et comme la dernière demeure de l'illustre Schall est éloignée de plus de 10 mètres du monument qui y appartient, tandis que cette distance n'excède 2 mètres pour aucun autre tombeau, on peut juger de la vénération que les vastes mérites du grand savant allemand inspiraient au peuple cbinois.

L'épitapbe qui est à la fois en chinois et en latin, donne à la postérité, avec mille éloges, la biographie et le récit des grandes œuvres d'utilité publique dont l'illustre missionnaire et astronome a doté sa patrie adoptive; on y voit qu'il est né à Cologne en 1591 et décédé à Peking en 1666,

Je parcourus ensuite de nouveau la cité impériale et la ville tartare pour me rendre au théâtre dans la ville chinoise. Chemin faisant je passai près de la résidence impériale, qui n'a pas moins de 12 kilomètres de circonférence et qui est environnée d'une muraille de 8 aiètres de haut, Per-^

sonne ne peut y entrer excepté les dignitaires de premier rang attachés à la maison de l'etnpereur. Il conviendrait mieux ' d'appeler cet enclos la prison du souverain que de le nommer sa résidence, puisque les habitudes et les mœurs du pays ne lui permettent pas d'en jamais sortir. C'est dans cet enclos et au milieu des mollesses du harem et des adulations des mandarins que l'empereur de la Chine doit acquérir assez d'expérience et de science pour gouverner une population une fois et demie plus considérable que celle de toute l'Europe I Vraiment je crois que c'eût été un grand bienfait pour Thumanitë et im grand pas vers la civilisation en Chine, si les Français et les Anglais qui détruisirent en 1860 les palais de Yuen-ming-yuen eussent alors détruit de même la vaste prison impériale de Peking; mais la Providence divine semble vouloir accomplir bientôt ce que les alliés ont négligé de faire en 4860, car la muraille qui ne semble pas avoir été réparée depuis des siècles, parait vouloir tomber en ruines d'un moment à l'autre.

Je montai sur u\^Q tour voisine pour regarde i^

dans l'intérieur de l'enclos ; je vis le grand palais impérial, qui n'est qu'à un étage, et' plusieurs palais moins grands ainsi que des temples, puis de vastes jardins ornés de magnifiques pavillons; mais tout y parait au plus haut degré négligé et en décadence; une folle végétation d'arbres et d'herbes s'est établie parmi les tuiles bleues et vertes des palais, des temples et des pavillons, et il n'y a pas un seul pont en marbre dans les jardins qui ne soit plus ou moins détruit.

Je visitai ensuite les temples de la Lumière, de Confucius, et celui de Lama contenant une idole de 24 mètres de haut, et plusieurs autres. L'architecture de tous ces temples ferait honneur aux plus célèbres architectes de l'Europe, mais tout y est désordre, décadence et souillure. Les vêtements des idoles et les magnifiques broderies dont les murs sont revêtus tombent en lambeaux, les châssis des fenêtres sont en partie brisés, et les papiers qui tenaient lieu de vitres sont partout déchirés; les briques des murs et les tuiles des toits disloquées par la végétation qui s'y établit, ne sont pas remplacées.

En effet, U est bien triste et bien pénible de voir que la présente race, dégénérée et avilie, laisse tomber en ruines ces monuments grandioses dont la construction a coûté des milliards, et pourtant deux ouvriers attachés constamment à chaque temple auraient suffi pour les tenir en ordre et pour les conserver à une postérité lointaine. Je crois que pour démontrer Tétat d'imbécillité et de démoralisation des monarques chinois et de leurs peuples, on n'a besoin d'aucune autre preuve que cette incurie profonde laissant tomber en ruines les sanctuaires de leurs dieux, ces vastes monuments de leurs glorieux ancêtres.

Je parvins enfin à la ville chinoise où m'appelait le théâtre ; il y en avait trois dans la même rue ; deux étaient combles ; je trouvai place dans la galerie du troisième. Deux dragons aux gueules béantes étaient peints sur la grande porte d'entrée. La salle de spectacle est d'une construction bien différente de celle des théâtres en Europe. Au fond de la salle, est la scène sur une plate-forme de huit mètres carrés, sans rideau ni décoration. Les bancs des spectateurs, au lieu

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d'être placés parallèlement avec la scène, se trouvent rangés en sens inverse, et entre tous les deux bancs est une table de la même longueur que les bancs et de soixante centimètres de large. A une hauteur de trois mètres au-dessus du plancher on voit, des deux côtés de la salle, des galeries où les bancs et les tables sont rangés en sens opposé de ceux du parterre. Tous les bancs étaient occupés par des spectateurs qui paraissaient être en même temps de bons consommateurs, car toutes les tables étaient couvertes de coupes en forme de trompettes contenant de l'eaude-vie, de théières, de pain, de confitures de différentes espèces, de grains de melons, de grappes de raisin, de légumes, de riz, de pommes, de poires, de pipes, de tabac et de grands rouleaux de cette misérable monnaie de plomb et de zinc qu'on ne peut mettre en poche, je le répète, à cause de son poids et de sa saleté. Je ne vis personne oisif, car les uns mangeaient, les autres buvaient ou fumaient. Il n'y avait que des hommes, parce qu'on trouve indécent, en Chine, qu'une femme honnête aille au spectacle.

La plate-forme, qui seii; de scène, est ornée de quatre colonnes de bois couvertes d'hiéroglyphes dorés.

Les comédiens étant fort méprisés dans TEmpire-Céleste, l'usage défend au beau sexe de se vouer à la profession théâtrale; aussi tous les rôles de femmes étaient-ils remplis par des hommes travestis qui, grâce à leur apparence efféminée, à leur abondante chevelure et à leur voix douce, savaient parfaitement imiter les femmes. Les costumes des hommes, ainsi que ceux des femmes, sont en soie rouge, jaune, bleue, verte ou blanche, couverte de magnifiques broderies de soie ou d'or ; la coiffure de toutes les femmes resplendit, surmontée de couronnes contenant une masse de morceaux de verre qui, vus de loin, paraissaient être de véritables diamants.

On promène sans cesse sur la scène des bannières de soie de toutes les couleurs et richement brodées.

Pendant le premier quart' d'heure, on représenta une scène tragique de l'âge héroïque éciite en vers ; la déclamation de l'acteur me parut ne

rien laisser à désirer. Vint ensuite une scène dramatique avec chant et musique ; l'orchestre, dont les instruments consistaient en tamhours trèsplats, en gongs et en une bizarre espèce de violons , faisait un véritable charivari de chats ; les chants aussi ne paraissaient que des cris de nature à écorcher des oreilles européennes. Mais le public en semblait enchanté, et tous les spectateurs ne cessaient de témoigner leur grande satisfaction par leuis cris d'admiration qu'ils accompagnaient du bruit sonore produit par leurs estomacs surchargés de nourriture ; on ne connaît pas, en Chine, l'applaudissement avec les mains.

A la scène dramatique, qui ne dura que vingt minutes, succéda une pièce burlesque, qui fut si admirablement jouée, que, même sans connaître la langue, on pouvait comprendre l'action jusqu'à la fin.

On recommença ensuite à représenter une autre scène tragique. Il n'y a pas d'entr'acte aux théâtres chinois, et une pièce suit l'autre sans la moindre interruption. L'entrée coûte une demi-

l'A CHINE n>

piastre, et on a la nourriture, la boisson et le tabac gratis.

Mais il s'était fait sept heures du soir, et je n'avais rien pris depuis cinq heures du matinma rage de voir Péking l'avait jusqu'alors eml porté sur mon appétit; enfin à présent l'estomac réclamait ses droits. Je sortis donc avec Atshon et nous fûmes assez heureux pour trouver dans la même rue un restaurant, lequel, à part la saleté innée aux Chinois, était assez convenable. Je demandai un bon dîner, et l'hôte vint me questionner pour savoir s'il devait mettre deux nids d'hirondelles dans la soupe, en ajoutant que cela entraînerait un supplément de dépense de deux piastres (environ 12 francs). J'y consentis avec plaisir, car je n'avais jamais mangé de nids d'oiseaux, quoique j'en eusse vu des masses dans l'île de Java.

La soupe occupe dans la gastronomie chinoise la place du dessert en Europe. On me servit d'abord, comme entrée, une sorte de légumes salés et fumés, de la salade, des concombres et une espèce de pâte de fèves assaisonnée d'huile et de

petit lait ; au lieu de couteau, de fourchette et de cuillère, on m'apporta deux baguettes. Mais en vain je m'efforçai de manœuvrer ces instruments, je ne réussis pas à me mettre un seul morceau dans la bouche, et, au risque d'exciter les rires de la multitude de convives qui mangeaient autour de moi, je me mis à retrousser les manches de ma redingote pour manger à l'arabe, quand mon hôte, voyant ma position désespérée, m'apporta un cure-dent; je m'en saisis; la faim accéléra l'action de ta main, et je réussis à manger presque aussi vite qu'avec une fourchette.

On me servit ensuite, dans deux coupes, de la volaille et du poisson, — tous deux découpés en petits morceaux et assaisonnés d'une grasse et abondante sauce; on ne me donna pas d'assiette, parce qu'il n'y en a pas en Chine. Je demandai du vin ; on me répondit qu'il n'y en'avait pas en Chine, et on m'apporta, dans une coupe d'étain en forme de trompette, une eau-de-vie très-forte appelée maigualou (esprit-de-rose) . Comme dernier mets fut servie la soupe, dans laquelle nageaient les deux nids d'oiseaux coupés en longues

bandes. Faute d'assiette et de cuillère, je suivis alors la manière chinoise en mettant la soupière vaillamment à la bouche et en m'aidant d'une baguette pour approcher de ma bouche les morceaux de nids d'oiseaux. Je trouvai ces derniers sans goût et semblables à une glu de poisson. J'ai vu les Chinois, à Batavia, les manger cuits et assaisonnés de sucre, et je les crois plus appétissants ainsi accommodés. Tant à l'île de Java qu'en Chine, on les mange comme un fortifiant et en outre comme un antidote contre les ravages de Topium et leurs effets négatifs.

Mon désir de voir la grande muraille de la Chine était aussi vif que mes appréhensions des fatigues de la route ; je me décidai donc à en finir au plus tôt et à passer encore huit jours à Péking, à mon retour. J'envoyai Atshon, le soir même, louer deux charrettes et un cheval de selle pour le voyage à Rou-p.a-kou et retour; et le lendemain, 2 mai, à quatre heures du matin, je pris congé des bons prêtres et me mis en route pour le nord.

Péking est si grand qu'il me fallut plus d'une

heure pour parvenir jusqu'à la porte. Certainement l'enceinte de la ville pourrait contenir une population de plus de sept millions d'âmes, mais je ne crois pas qu'il y en ait plus d'un million. En parcourant les rues de grand matin, je n'étais pas molesté par les mendiants et pouvais ainsi examiner plus à mon aise les objets qui m'entouraient. Je vie souvent, dans les rues, les restes d'anciens pavés de grands blocs de granit blanchâtre ; je vis partout les ruines d'anciens cloaques en pierre, des corniches mutilées de colonnes, et d'autres sculptures abîmées et presque entièrement ensevelies dans la boue des rues; je vis bon nombre de magnifiques ponts en granit, mais à moitié en ruines, de sorte qu'on ne pouvait pas les passer et qu'on devait faire im détour pour les éviter; enfin — débris de pavés, ruines de cloaques en granit, corniches de colonnes, sculptures, ponts — tout me prouvait jusqu'à l'évidence que Péking, habité à présent par une race dégénérée et avilie, fut peuplée jadis par une nation grande et ingénieuse, et que de magnifiques rues pavées et propres, de grandes

maisons et de splendides palais étaient là où sont à présent de misérables maisons malpropres, à un étage, et des rues d'une saleté si repoussante qu'elles ressemblent plutôt à de vastes cloaques qu'aux rues d'une capitale. Si on a le moindre doute à cet égard, on n'a qu'à jeter un coup d'œil sur les immenses portes et murailles de Péking, dont j'ai indiqué les proportions. Est-ce que de telles portes et de telles murailles ont pu être érigées pour protéger une ville comme celle qu'on voit aujourd'hui? Jamais!

Je continuai mon chemin; Atshon était avec mes bagages dans une charrette, et, loin d'admirer les murailles de Péking ou la vaste campagne, il ne s'occupait d'autre chose que de dormir; moi, j'étais à cheval, et l'autre charrette suivait pour que je pusse m'y asseoir en cas que ma monture me fît défaut, ce qui arriva dès le lendemain vers midi ; le cheval, brisé par la fatigue, boitait, et je fus forcé de l'attacher à la voiture et de me mettre à califourchon sur le timon. Le soleil était torride et j'en devais souffrir beaucoup, quoique je portasse le grand turban arabe.

Enfin, hier à six heures du soir, nous sommes entrés dans la grande ville de Kou-pa-kou, qu'on prétend être la plus propre de toute la Chine. Elle se trouve justement sur la frontière de la Manchourie, dans une vallée entourée de hautes montagnes. L'arrivée d'un étranger y est chose très-rare et fait événement. Si un orang-outang ou un gorille habillé se promenait tout d'un coup sur les boulevards de Paris , il ne pourrait pas être l'objet d'une curiosité plus grande que celle que ma personne excita parmi ces montagnards. A peine eus-je passé la porte de la ville, que je fus entouré et suivi par une foule immense qui m'accompagna à l'auberge et y fit faction dans ma chambre; celle-ci ne pouvait les contenir tous ; on escalada les fenêtres et on en déchira les papiers pour me contempler; personne ne pouvait comprendre pourquoi je n'étais pas vêtu d'habits à la chinoise et pourquoi j'avais les cheveux courts au lieu de les porter longs et de les tresser en queue jusqu'à terre. Cependant on m'aurait encore pardonné cette marque de mauves goût, mais me voir écrire de gauche à droite

des caractères inconnus avec un crayon ou avec une plume d'acier (instruments parfaitement inconnus en Chine) au lieu d'écrire avec un pinceau des hiéroglyphes chinois de haut en bas et de droite à gauche, c'était chose tellement inouïe qu'on ne put rassasier ses yeux en contemplant ce miracle. Cette curiosité m'ennuie beaucoup, mais je ne sais comment faire; je culbute et chasse cinq ou six individus par la peur que je leur inspire en levant mon pistolet non chargé, mais je n'ose pas essayer d'en chasser soixante ou soixante-dix, parce qu'ils pourraient me faire un mauvais parti. Questionné sur le but de mon voyage, Atshon leur a malheureusement dit que c'était de voir la grande muraille; tout le monde s'est mis alors à rire à gorge déployée, parce que personne ne pouvait comprendre comment je pouvais être assez fou pour faire un voyage long et pénible dans le seul but de voir des pierres.

Je dois observer ici qu'il est contre le caractère chinois de se soumettre à la moindre fatigue qui n'est pas d'un besoin absolu , et quand je pris l'autre jour à Canton nue euibarcitioii et

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