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m'en fis suivre pendant que je nageais dans la rivière, je fus immédiatement suivi par une masse de barques remplies de curieux, qui ne pouvaient comprendre comment je pouvais^ sans y être forcé, me soumettre à la fatigue de nager au lieu de rester tranquillement assis dans l'embarcation. La foule ne m'a quitté hier au soir que lorsque je me suis couché et que j'ai éteint ma bougie.
Harassé de fatigue que. j'étais, j'ai très-bien dormi sur les dalles de la couchette et je ne me suis éveillé qu'à cinq heures et] demie, au bruit de l'entrée d'Atshon, qui portait du thé, du riz, des œufs durs comme la pierre et du sel.
Après avoir pris ce déjeuner, je sortis avec mon guide pour escalader la muraille ; une foule immense de curieux aux longues queues me tint de nouveau compagnie dès que je mis le pied dans la rue et elle me suivit même sur la muraille jusqu'à la première pente rapide. Là, la peur de se fatiguer l'emporta sur la curiosité et tout le monde me quitta, excepté Atshon qui m'accompagna cavalièrement jusqu'à la première
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place dangereuse, à l'endroit où il vit, des deux côtés, des abîmes qui bordaient là muraille; cette muraille s'étant écroulée il n'en restait que 34 centimètres de large, c'est-à-dire im espace si étroit qu'on ne pouvait s'y tenir solidement qu'en marchant à « quatre pattes ; » dans cet endroit le courage fit défaut à Atshon et il me quitta. Je continuai donc mon chemin tout seul. Je vis qu'à une distance d'environ 8 kilomètres la murailletraversait un très-haut rocher et je voulais l'escalader coûte que coûte ; ce n'était cependant pas chose facile, parce que le passage semblait m'ètre barré par cinq rochers escarpés, sur lesquels la muraille s'élève sous des angles de 50, 54 et même de 60 degrés; il y avait en outre encore un col de rocher à traverser sur lequel la muraille s'est presqu'entièrement écroulée et qui est bordé de gouffres des deux côtés. Mais la surface de la muraille, qui consiste partout ailleurs en grandes dalles de 60 à 66 centimètres carrés, est en forme d'escalier partout où les pentes s'élèvent sous un angle de plus de 30 degrés; en outre, chose étrange, sur toutes les pentes rapides les para-
pets sont restés, tandis qu'ils ont disparu presque partout ailleurs. Tout ce que j'avais donc à faire en escaladant les pentes rapides c'était de me tenir près des parapets et de ne pas regarder en arrière; je traversai les yeux fermés le dangereux col en marchant à t quatre pattes, i
A force de persévérance j'arrivai enfin sur le rocher objet de mon ambition, mais quelle fut alors ma terreur en voyant que la muraille traversait 2 kilomètres plus loin encore un autre rocher, lequel était au moins encore de 200 mètres plus élevé et me barrait la vue de l'ouest 1 11 fallait y parvenir à tout prix et je me mis courageusement à l'œuvre. Je montai plusieurs petites pentes rapides et vins enfin à la grande pente, laquelle ne pouvait avoir moins de 130 mètres de haut et s'élevait sous un angle de 60 degrés ; les marches d'escalier qui avaient à peine 3 pouces de large, étaient jonchées de débris, et l'escalade me fut par conséquent plus difficile que toutes les ascensions précédentes ensemble j mais enfin je parvins sur la cime et montai sur le toit de la tour crénelée. Il était midi, j'avais été
cinq heures et demie en route. Mais le panorama qui se déroula alors devant mes yeux me récompensa largement des fatigues de mon long voyage et de celles de l'ascension.
La grande muraille est construite en briques cuites par la fumée et non brûlées; elles sont faites de boue mêlée de paille de riz ; elles ont 67 centimètres de long, 25 de large et une épaisseur de 17 centimètres. La muraille est dallée en haut de briques de 67 centimètres carrés et d'une épaisseur de 17 centimètres. En plusieurs endroits où les dalles ont disparu je vois qu'on a aussi employé des masses de granit dans Tintérieur. La muraille a, selon les localités, de six mètres et demi à neuf mètres et demi de haut, sans compter les parapets qui ont deux mètres à deux mètres et demi d'élévation : ainsi la hauteur totale en est de huit mètres et demi à douze mètres, son épaisseur est de six mètres et demi à huit mètres en bas et de quatre mètres trois quarts à six mètres et demi en haut.
A une élévation de un mètre un quart il y a dans les parapets de la muraille, à intervalles
égaux de 2 mètres 66 centimètres, des embrasures de 2 mètres de large qui semblent avoir servi aux canons, mais l'histoire de la Chine ne nous apprend pas que l'invention de la poudre y soit antérieure à Tère chrétienne. Dans- l'espace d'une embrasure à l'autre il y a toujours deux trous de 33 centimètres carrés. A des intervalles inégaux qui paraissent ne pas être moindres de 100 mètres et ne pas excéder 200 mètres, il s'élève dans la muraille des forts ou des sortes de tours crénelées qui n'en font pas partie, mais communiquent avec elle par des portes; ces tours ont treize mètres et demi à dix-sept mètres de haut et douze mètres de long et de large ; elles ont des fondations de blocs de granit de 1 mètre 50 centimètres de long, de 67 centimètres de large et d'une épaisssur de 60 centimètres; elles sont toutes à deux étages et voûtées, et on y voit partout l'arc qu'on considérait en Europe comme d'invention arabe du vu* siècle de notre ère, tandis que cette muraille fut construite 220 ans avant Jésus-Christ. Mais en écrivant ceci, je me rappelle avoir vu l'arc dans les tombeaux de
Beni-Hassan dans la Haute-Egypte, dont la construction remonte à plus de 2,000 ans ayant notre ère; ainsi il se pourrait que les Égyptiens eussent connu Tare avant les Chinois. A chaque étage des tours il y a douze embrasures de 2 mètres 33 centimètres de haut et de 1 mètre de large ; on y voit les trous dans lesquels les gonds ont tourné et c'est un signe évident qu'elles étaient fermées par des fenêtres.
En plongeant la longue vue dans Tespace du côté du nord, je vois par-dessus les montagnes le haut plateau de la Manchourie. Au-dessous de moi, à une profondeur de 900 mètres, je vois une longue et étroite vallée; un fleuve qui vient du nord la parcourt dans toute sa longueur en portant la fertilité aux champs de riz, en décrivant des courbes diverses et en divisant la belle •viUe de Rou-pa-kou en deux parties, de telle sorte qu'une d'elles est située sur une péninsule ; elle envoie un bras de ses eaux limpides dans une vallée à l'est. A œU armé je vois la foule dans les rues et je reconnais Atshon assis sur le seuil de ma porte à Tauberge ; je vois les beaux
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jardins dont la ville est environnée, tout y est couvert de la belle verdure du printemps, excepté les arbres fruitiers qui ne commencent pas encore à pousser. Près de la ville un bataillon de soldats s'exerce à tirer le canon, et les détonations me sont répétées trois fois par l'écho des montagnes. Rien n'égale la beauté des milliers de collines que je vois au-dessous de moi vers le sud, et par-dessus lesquelles je peux plonger le regard dans la plaine de Péking; rien n'est plus sublime que la vue de ces milliers de rochers que je vois au delà de la vallée vers l'est, et qui semblent être bordés par une énorme chaîne de montagnes dentelées en forme de scie.
La grande muraille, en descendant des montagnes dans la vallée, se divise en trois bras d'égale hauteur; celui du milieu traverse la ville, tandis que les deux autres forment autour d'elle un vaste cercle; toutes les trois murailles se réunissent de nouveau sur les hauteurs au delà de la vaUée en une seule, qui serpentant toujours en zigzag et recherchant les crêtes des montagnes les plus élevées, aborde enfin la grande chaîne
de rochers en forme de scie; elle escalade lestement le flanc escarpé de cette chaîne et en parcourt toutes les pentes jusqu'à ce qu'elle se perde avec elle dans les nues. A l'aide de la longue vue je peux suivre la muraille à une distance de 60 kilomètres sans tenir compte de ses nombreuses courbes, et, bien que grand nombre de ses tours crénelées échappent à mes regards, j'en compte pourtant plus de deux cent cinquante dans la direction de l'est.
En serpentant toujours en zigzag,* la grande muraille parcourt dans la direction de l'ouest une chaîne de hauts rochers, mais je ne puis l'y suivre qu'à une distance d'environ 28 kilomètres; où une énorme montagne m'empêche d'en voir la continuation.
J'ai vu des panoramas magnifiques du hatit des volcans dans l'île de Java et de la cime de la'Sierra Nevada en Californie, des sommets des Himalayas dans les Indes et des hauts plateaux dans les Cordillères de l'Amérique du sud, mais jamais je n'ai rien vu qu'on puisse comparer au splendide tableau qui se déroule
ici deyant mes yeux. Stupéfait et ébahi, plein d'admiration et d'enthousiasme, je ne pouvais m'accoutumer à voir tant de merveilles; cette grande muraille de la Chine dont je n'ai jamais pu, dès ma plus tendre enfance, entendre parler sans éprouver un sentiment de vive curiosité, je la voyais maintenant devant moi cent fois plus grandiose que je me l'étais représentée, et plus je regardais cette immense barrière avec ses formidables tours crénelées recherchant toujours les crêtes des montagnes les plus élevées, plus elle me paraissait l'œuvre fabuleuse d'une race de géants antédiluviens. Mais sachant par l'histoire que cette muraille fut construite environ 220 ans avant notre ère, je ne puis comprendre comment des mains mortelles s'y sont prises pour la bâtir : comment elles ont pu transporter et établir sur ces immenses rochers escarpés les matériaux, les blocs de granit et les milliards de briques qu'elles ne pouvaient jamais fabriquer autre part que dans les vallées. Il me paraît évident qu'on a commencé la muraille dans ces dernières et qu'on a transporté tous les matériaux
sur la muraill^ même au fur et à mesure de sa construction.
Mais^ me dis-je, est-ce que cette génération de géants, qui a pu achever au milieu des montagnes escarpées une telle barrière si monstrueusement énorme, avait effectivement besoin d'elle, et les poitrines mêmes de cette race d'Hercules, n'étaient-elles pas la plus formidable muraille qu'elle eût pu opposer à l'invasion de l'ennemi du Nord?
Mais, en admettant qu'on eût trouvé nécessaire de bâtir cette muraille , comment alors a-t-on pu disposer de tant de millions d'ouvriers nécessaires à la fabrication des briques et du ciment, à la taille du granit, au transport des matériaux sur les hauteurs? Comment encore a-t-on pu disposer de tant de soldais pour tenir une garnison suffisante dans les vingt mille tours de cette muraille, laquelle en tenant compte de toutes ses courbes, n'a pas moins de 3,200 (trois mille deux cents kilomètres) de long? Et encore faut-il remarquer qu'elle n'est simple que dans les montagnes et qu'elle est triple dans
cette vallée ; de même aussi elle est triple dans toutes les passes qui par la nature du terrain sont difficiles à défendre.
La grande riiuraille est négligée et abandonnée depuis des siècles ; au lieu des garnisons de guerriers, les tours crénelées sont maintenant habitées par de paisibles pigeons qui y font leurs nids, tandis que la muraille fourmille de lézards inoffensifs, et est couverte de fleurs jaunes et de violettes qui annoncent l'arrivée du printemps. Elle est sans contredit la plus grande œuvre qui ait jamais été accomplie par la main de l'homme; elle est le monument funèbre d'une grandeur passée et, au fond des abîmes qu'elle parcourt et au milieu des nues qu'elle traverse, elle proteste silencieusement contre là corruption et la démoralisation qui ont fait tomber l'empire chinois, jusque dans son présent état d'avilissement et de décadence.
Avec joie je serais resté sur la tour jusqu'au soir, paf ce que je ne pouvais rassasier mes yeux de ce magnifique panorama, mais le soleil était brûlant, et une terribïe soif me força enfin de
quitter cette région inhospitalière. Je descendis la sixième et la cinquième grande pente à reculons en m'appuyant sur les mains et pris ensuite un étroit sentier qui me men^ par de nombreux méandres au bas de la montagne; en plusieurs endroits il était tellement escarpé que je devais me coucher sur le ventre, et me laisser glisser; néanmoins j'ai trouvé le moyen de remporter non-seulement ma longue vue, mais encore une grosse brique de 67 centimètres de long, en me haut lés deux objets sur le dos.
Arrivé en bas, je remis la longue vue dans ma ceinture et pris la brique sous le bras ; mais à peine entrai-je en ville que je fus de nouveau entouré d'une foule d'hommes , de femmes et de gamins, lesquels, en me montrant du doigt la brique, faisaient suffisamment connaître par leurs exclamations combien ils me croyaient fou de me soumettre à la peine de porter une misérable pierre d'un poids de 50 livres. Je prononçai le mot c( shuaiat » (eau), en exprimant par des signes que je mourais de soif; on se hâta de m'apporter de l'eau froide dans un panier
sans en vouloir accepter aucune rémunération. Je n'avais pas encore rencontré en Chine un si bel exemple de générosité. Aussi dois-je dire que les habitants de cette ville sont signalés pour leur amabilité, quoique leur curiosité l'emporte sur celle des autres Chinois. Ces montagnards paraissent être à leur aise et, chose étrange, on ne voit pas un seul mendiant dans toute la ville. Celle-ci semble mériter sa réputation d'être la plus propre de la Chine; aussi les vêtements des habitants, quoique d'étoffe ordinaire, ne manquent pas d'une certaine élégance, grâce à leur propreté. Comme partout ailleurs en Chine, les femmes ne semblent être coquettes qu'à Fégard de leurs petits pieds mutilés. La corruption des mœurs n'a pas encore atteint ces montagnards, et hommes, femmes et enfants, tous sont forts et robustes et leurs joues couleur de rose témoignent à la fois de la salubrité du climat et de l'abstinence d'opium. La passion pour ce poison est générale dans les provinces du sud et on n'y voit que des visages livides, privés dé toute expression; mais elle diminue au fur et à' me-
sure qu'on s'approche du nord, et déjà àTientsin et à Peking on ne reconnaît les ravages de ce narcotique que dans les traits d'une faible portion de la population.
L'auberge dans laquelle je trace ces lignes est bonne, c'esj;-à-dire bonne pour une auberge de Chine. Gomme toutes les autres maisons, elle n'a qu'un étage, deux grandes portes et point de fenêtres sur la rue; sur chacime de ces portes se trouve la peinture colossale d'une des principales divinités enluminée de couleurs vives; on retrouve ces mêmes images sur toutes les autres portes de l'établissement. Le corps de bâtiment donnant sur la rue contient la cuisine et sert de réfectoire aux voituriers et en général à la basse classe ; vient ensuite la cour dans laquelle il y a^ à droite et à gauche, des remises à charrettes; ça et là on voit des crèches pour les bestiaux. Au fond de la cour est une autre maison contenant un appartement de trois pièces et deux petits logements. Chaque chambre a 4 mètres carrés, et une couchette en pierre couverte de grandes dalles en occupe justement la moitié. L'ameu-
blement de chaque pièce consiste en une table et deux tabourets ; il y a en outre sur la couchette une table de 33 centimètres de haut et d'un mètre de large à Tusage des chinois, qui sont habitués à prendre leurs repas à demi-couchés ; aussi employent-ils ces tables, quand ils inhalent la fumée de l'opium, pour y placer la petite lanterne ainsi que les autres ustensiles nécessaires à la préparation de ce narcotique pour la pipe.
La Chine est le pays des tourbillons, appelés typhons. Le soir de mon arrivée à Peking, le concierge de l'Ambassade anglaise, voyant que le tourbillon, qui s'était soudainement élevé, emportait une toile suspendue devant la porte et attachée à de grosses pierres, s'accrocha à la toile pour la retenir, mais la force du vent enleva et concierge et toile et pierres par dessus la maison; la frayeur lui fit lâcher prise; il tomba et se brisa la cuisse en deux endroits.
Tédo, 28 juin 1865.
J'avais pris à peine le temps d'écrire les notes qui précèdent, pendant mon séjour à Rou-pa- Kou, sur la frontière de la Manchourie. Je revins aussitôt à Péking, où je m'arrêtai encore quelque temps, et étant dégoûté des charrettes chinoises, j'engageai une grande barque pour descendre le fleuve Peiho jusqu'à Tien-tsiu. La
main d'œuvre est tellement à bon marché en
Chine, que j'obtins ce bateau au bas prix de trois piastres (fr. 18), bien qu'il jaugeât 40 tonneaux et fût tiré ou poussé par huit matelots. Mais si j'avais souffert en voyageant en charrette, je devais souffrir bien davantage encore à bord de cette barque, parce qu'il pleuvait continuellement à verse et que j'étais forcé de rester toujours dans la cabine, grande seulement de 2 mètres carrés et haute de 1 mètre 33 centimètres, et dépourvue de chaises et de table, en sorte que je ne pouvais ni m'y tenir debout, ni m'asseoir ; il n'y avait point de fenêtres, mais le plafond consistait en un châssis à coulisse, tendu de papier blanc qui aurait pu laisser passer la lumière dont j'avais besoin; mais à cause de la pluie torrentielle cette fenêtre devait rester couverte d'une sorte de porte à coulisse. Pour comble de malheur le vent était toujours contraire, de sorte que les matelots étaient forcés de tirer le bateau à la corde, et que je mis ainsi trois jours pour arriver à Tien-tsin, où je pris passage sur le steamer Yesso pour Shangaî.
C'était un grand et magnifique pyroscaphe^
appartenant à MM. Dent et G* de Hongkong, qui, en le faisant construire, n'avaient évidemment compté que sur le fret, car les quatre cabines n'étaient qu*à un lit, tandis qu'on aurait facilement pu y installer quatre passagers. Le prix du passage était de 80 taels (fr. 720), y compris la nourriture et les vins, qui étaient excellents et bien supérieurs à tout ce que j'avais goûté depuis mon départ de l'Europe. Enfin le commandant Robert Hannah Cairns traitait ses passagers avec autant d'égards et d'amabilité qu'il déployait de zèle infatigable dans l'accomplissement de ses devoirs, et le pyrascaphe était si bon marcheur que nous fîmes le trajet de Tien-tsin à Shangai en moins de deux jours et demi, tandis que le bateau à vapeur Yeun-ize-fee^ appartenant à MM. Trautmann et Ce par lequel j'étais venu de Shangaï à Tien-tsin, avait mis cinq jours à faire la traversée.
Ce qui rend les prix de passage à bord des pyroscaphes si chers dans l'extrême Orient, c'est principalement l'énorme valeur de la houille anglaise qu'on paye souvent à Shangaï Iv. 5.
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(fr. i25) par tonneau^ tandis qu'on l'achète à raison de 10 shellings (fr. 12-50) en Angleterre. Et pourtant la houille abonde en Chine, et il y en a d'immenses gisements de quahté excellente dans les environs ds Péking; en l'extrayant à l'aide de machines à vapeur, on pourrait la fournir à Péking, à moins de 10 sh. (fr. 12-50) par tonneau. Mais les Chinois, qui ont une grande aversion contre toute sorte d'innovation, mais sinlout contre les machines à vapeur, continuent à travailler leurs houillères à la main. Aussi, malgré le bon marché de la main-d'œuvre, les frais d'extraction sont si énormes, qu'on ne peut vendre la houille à Péking, au-dessous de Iv, 8. (fr. 200) par tonneau. C'est ainsi qu'à Péking, même au centre des plus riches couches de houille du monde, le produit chinois ne peut pas soutenir la concurrence de la houille anglaise, bien qu'on doive transporter celle-ci d'Angleterre par ime distance de 18,000 milles anglais à Tien-tsin, et de là, en charrette, ou en bateau sur le Peilio, à Péking, Le gouvernement chinois, qui croit pouvoir
mieux gouverner ses quatre e«nt millions de sujets en s'opposant à toute œuvre qui pourrait contribuer à développer leur intelligence, encourage la haine générale contre les innovations en expliquant au peuple que l'introduction des machines à vapeur priverait la classe ouvrière de ses moyens de subsistance. Il se pourrait cependant que tôt ou tard l'extrême pénurie engageât le gouvernement à ouvrir les yeux sur la richesse des houillères et le forçât de les faire exploiter avec des machines à vapeur ; mais dans tous les cas, bien des générations se succéderont encore avant qu'on entende le sifflement Ce la locomotive dans la vallée dé Pékiug, car, à part Topposition du gouvernement et Topinion généralement répandue en Chine que les chemins de fer détruiraient complètement la navigation fluviale et seraient la ruine de la classe ouvrière, il y a encore la piété filiale qui oppose une barrière insurmontable à la construction des voies ferrées, parce que seules les villes ont des cimetières généraux, les villages n'en ont point et
chaque paysan enterre les morts de sa famille
dans son propre champ et leur érige, comme monuments funèbres, de simples tertres de terre en forme conique, dont la grandeur est proportionnée à l'estime qu'il porte à leur mémoire.
C'est ainsi qu'on ne voit pas de champ sans un ou plusieurs de ces cimetières particuliers^ où, par la grandeur des tertres coniques, on reconnaît facilement la place que les défunts ont occupée dans Tordre patriarcal de la famille. Ces sépulcres, appelés en Chine « tombeaux des ancêtres, » sont sacrés, et y porter atteinte, est considéré comme un sacrilège qui entraine la peine de mort. Quelle que soit la décadence et la dégénérescence en Chine, on ne néglige jamais d'observer les rites prescrits pour les « tombeaux des ancêtres; » deux fois par an, à la fête des morts, en avril et en octobre, on repare et nettoie soigneusement les tombeaux, l'on y fait des offrandes, et comme la superstition du peuple prescrit de brûler, à l'occasion de ces fêtes, pour l'usage des défunts dans le monde des esprits, de Targent et des habits^ ces objets ^ont toujours,
avec une sage économie, représentés par du papier blanc. En voyageant en Chine en avril dernier, je constatais partout ces témoignages de dévotion pour les morts. Comme il y a des tombeaux, dans chaque champ, on comprend qu'il serait impossible de construire un chemin de fer, quelques courbes qu'on lui fît décrire, sans troubler le repos des ancêtres et sans faire ainsi infraction aux usages sacrés du peuple. En effet, pour cette raison, tout essai d'établir une voie ferrée en Chine entraînerait indubitablement une révolution générale*
Le port de Shangai fut ouvert en 1846 ; c'est le plus important des ports obtenus par les traités ; c'est le grand débouché pour les districts de soie et de thé, dont l'exportation monte à plus de cent millions de francs par an.
La ville est située à plus 25 milles anglais de l'embouchure du fleuve Woosung, et à 43 milles de celle du grand Yung-tse-Riaug. Le Woosung est navigable pour les plus grands navires, de sorte que Shangai jouit de tous les avantages d'un port de mer, et met l'Europe en relation avec
une vaste partie de TEmpire chinois. Mais la vie y est très-pénible ; d'abord on ne peut se baigner dans le fleuve sans se noyer, puisqu'à cause des fortes marées il y a toujours dans le Woosung un courant supérieur et un courant inférieur en sens opposé, et qu'il n'est encore jamais arrivé qu'un matelot tombé dans Teau ait reparu ; en second Ueu, l'eau crue est parfaitement impotable si l'on n'y mêle du cognac, dont l'emploi constant énerve le corps ; en outre, le climat y est très-malsain, car la ville est environnée de marais dont les exhalaisons empestent l'air et engendrent le choléra, les fièvres pernicieuses, la dyssenterie et la petitevérole. Malheur à celui qui est atteint d'une de ces deux dernières maladies, car il est très-rare qu'on s'en sauve.
Le 28 mai à onze heures et quart du soir, je visitai,en compagnie de M. Michel, propriétaire de l'hôtel des colonies que j'habitais, le grand théâtre chinois à Shangai ; nous dûmes payer une piastre chacun et une piastre et demie pour les trois domestiques que nous avions pris avec nous. Ce spectacle commence à onze heures et
demie et ne finit qu'à cinq heures et demie ou six heures du matin.
La grande salle, de 27 mètres de large et de trente mètres de long, était illuminée d'une soixantaine de lanternes de corne ou de verre et d'une vingtaine de candélabres munis de grandes chandelles de suif rouge, qui avaient deux pouces d'épaisseur en haut, et diminuaient si rapidement, qu'en bas elles n'en avaient plus que la moitié d'un. Autour de chaque lanterne, étaient suspendus six glands de soie rouge, de 75 centimètres de long. Il y avait au parterre six tables, entourées chacune de dix chaises; puis de chaque côté, une rangée de douze fauteuils et deux galeries dont chacune contenait trente-six chaises. Au fond de la salle, étaient deux rangées de quarante-quatre chaises, et derrière elles, des bancs et des canapés pour vingt-deux personnes, puis une galerie de vingt-deux chaises et des canapés pour les fumeurs d'opium. Ainsi, le théâtre pouvait contenir trois-cents-vingt personnes ; mais les spectateurs n'arrivèrent que peu à peu, et la salle ne fut pleine que vers uneheure du matin
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Dans le prix d'entrée, sont invariablement comprises la nourriture et la boisson, et aussitôt que nous primes place, les garçons de service mirent devant nous sur la table des coupes à couvercle contenant du thé vert, sur lequel ils versèrent de Teau chaude ; des vases, en forme de trompette, contenant du sanfetow (espèce d'eaude-vie qu'on extrait du riz), des bibous (petit firuit jauner semblable aux pommes), desbadjis, (sorte de châtaignes de terre, blanches comme la neige, mais à l'écorce noire, qu'on mange crues), de petits biscuits de la grandeur d'une pièce de deux sous, du sucre-candi, des graines de melon et des gâteaux. Tous les quarts d'heure, deux domestiques distribuaient à chacun des spectateurs un essuie-main d'étoffe de laine trempé dans de l'eau chaude, pour se sécher la jBgure et les mains de la transpiration, et ils revenaient toujours quelques minutes plus tard pour les reprendre. Chaque quart d'heure, des domestiques, une bouilloire à thé à la main, faisaient la ronde des spectateurs pour remplir leurs coupes vides; on remplissait aussi les vases de sanlsiou
et les jattes de bibous, de badjis, de biscuits, de sucre-candi, de grains de melons et de gâteaux à mesure qu'on en consommait, de sorte qu'il n'y avait pas moyen de se plaindre à ce théâtre, ni d'un manque d'essuie-mains pour se rafraichir la figure, ni d'une absence de boisson, ni d'un besoin de nourriture.
Au commencement, il n'y avait point de femmes parmi les spectateurs, mais de minuit à une heure du matin, vinrent peu à peu une trentaine de jeunes filles de l'âge de douze à seize ans, vacillant tellement en marchant, qu'il leur fallait être soutenues par les mamans cooli^ qui les accompagnaient. Apparemment, elles vacillaient si fort pour faire croire que leurs pieds étaient des merveilles de petitesse, et elles ne semblaient être venues au théâtre que pour déployer leurs charmes ; toutes étaient richement habillées ; les unes portaient les cheveux eu longue queue ornée de rubans rouges, descendant jusqu'à la
I. Mamans-Cooli, ainsi sont appelées en Chine les vieilles servanles qui massent leurs maitresses et leur servent de coiffeurs et de conducteurs.
cheville ; les autres les portaient — à l'instar des femmes mariées, — en forme de navire, et embellis d'ornements de toute espèce. Il n'y avait pas d'affiches, mais un homme, qui semblait appartenir à la troupe des comédiens, montra à chacun des spectateurs un morceau d'ivoire de 90 centimètres de long et de 14 de large, sur lequel étaient notées au pinceau les pièces théâtrales qu'on se proposait de représenter la nuit ; mais il présenta en même temps un livre avec 150 feuilles de 5oie bleue, sur lesquelles étaient indiquées trois cents pièces que les acteurs connaissaient, et chaque spectateur avait — en payant un extra d'une piastre — le droit de choisir celle qu'il désirait et de la faire représenter au lieu d'une de celles qui étaient indiquées sur l'ivoire.
En effet, il se trouva en peu de minutes huit marchands chinois aux longues queues de cheveux, qui, en payant huit piastres, firent changer les huit pièces du programme contre six comédies et deux drames de leur choix.
Les comédies étaient des pièces burlesques en vers, de l'âge héroïque, et on les jouait admira-
blement. Je crois même que, excepté les Japonais, ancun autre peuple n'excelle autant que les Chinois dans l'art de représenter des bouffonneries. Sans doute la grande richesse des costumes en soie broâés en or^ dont les comédiens chinois sont toujours revêtus, même dans les plus petites pièces, contribue beaucoup à donner de l'éclat à lem*s représentations, mais ce qui mérite la juste admiration de tout le monde, c'est leur merveilleuse mémoire, laquelle les met à même de représenter des centaines dô pièces sans aucune nouvelle préparation et sans l'aide d'un régisseur et d'un souffleur, dont les comédiens, eli Europe, ne peuvent se passer, mais qui sont des personnages parfaitement inconnus en Chine.
Tant la mise en scène que les costumes me plurent ici beaucoup mieux qu'à Péking, où l'extrême saleté de la salle diminuait du reste un peu la valeur de la représentation. On joua des pièces dramatiques avec chant et musique et elles provoquèrent de toutes parts des exclamations de vive satisfaction, mais je ne sais pas trop
si le chant ou la musique était la cause de Texpression de Tenthousiasme public. Dans tous les cas, je dois faire observer, que tant chant que musique me prouvaient de nouveau jusqu'à l'évidence, que le peuple chinois n'a pas la moindre conception ni d'harmonie ni de mélo-* die. L'orchestre, qui se composait d'un <c gong » (instrument de cuivre en forme d'un immense plat), d'une espèce de violon, d'une flûte, d'un tambour et d'un instrument de bambou muni d'une masse de petits tubes, faisait un vacarme enragé qui dépassait toute description. Et pourtant la musique est un art en Chine et il y a des maîtres de profession, qui l'étudient avec la même attention et le même zèle qu'on le fait dans le monde civilisé, et.qui — comme le font beaucoup de leurs grands collègues en Europe, tâchent de suppléer, par la dissonnance et par le grand bruit, ce qui leur manque en musique et en mélodie.
En Chine les voiles des « jonques » (navires) sont invariablement des nattes de bambou, qui ont souvent une longueur de 24 mètres, et on en
voit même de 25 mètres de long. On les étend et on les rétrécit avec grande facilité au moyen d'une énorme quantité de perches de bambou fixées horizontalement sur toute la longueur de la voile et à des intervalles égaux de quai*ante centimètres. Toutes les « jonques » sont armées de six à quatorze canons, et on en voit souvent qui en ont jusqu'à vingt. Elles ont un nombreux équipage, toujours prêt à commettre des actes de piraterie aussitôt que l'occasion se présente ; elles sont généralement munies de cette arme formidable appelée « stinkpot » faite de terre cuite en forme de cruche et remplie de fusées et de matières d'une odeur tellement fétide, qu'elle suffoque au moment de l'explosion tous ceux qui se trouvent trop près. Les pirates tâchent donc toujours, avant d'attaquer un navire, de lancer un de ces pots par une des fenêtres dans la cabine pour se débarrasser en une fois de ceux qui pourraient s'y trouver. S'ils n'y parviennent pas, ils les lancent du haut des mats de leurs <( jonques » sur le pont du navire avant d'y engager
la mêlée.
Une jonque de pirates avait âinsi^ 1*1 vèillè de mon départ de Hongkong, capturé uû bHck Danois à la sortie du port et à une distance de douze kilomètres de la ville. Après avoît tué le capitaine, mortellement blessé le premier officier et garrotté le reste de l'équipage, les pirates avaient débarqué dans leur jonqiiè environ quinze cents pîcols de riz, puis perforé le navire et jeté les marins garrottés dans la cale pour qu'ils s'enfonçassent avec lui. Mais aussitôt qu'ils furent partis, les marins rénssirent à se dégager de leurs liens, à boucher les trous et à amener le navire dans le port de Hongkong.
- Je regrette d'avoir à dire que les jonques de pirates les plus à craindre sont celles qui ont des Européens pour chefs, parce qite raudftcé de ceux-ci ne connaît pas de bornes. Par exemple, deux jonques chinoises avec de nombreux équipages, commandées par des Européens, attaquèrent, il y fii quelques mois, à trois heures du matin, dans le port mêiiie de Hongkong, un grand navire espagnol, qui venait de prendre à bord des espèces pour Manille, et qui se trouvait
environné de bâtiments anglais. En un clin d'œil plus de deux cents pirates se ruèrent sur le pont du navire, dont l'équipage né se coniposait quede vingt hommes. Mais ceux-ci — grâce à leur extrême dextérité à manier le poignard — réussirent à tuer dix-sept pirates et à soutenir pendant une heure et demie un combat si inégal. Sur tous les navires à l'entour on entendait les appels au secours des Espagnols, mais on ne les comprenait pas et Ton croyait qu'ils se querellaient entre eux, parce que personne ne pouvait croire que les pirates poussassent l'audace jusqu'à attaquer un navire dans le port même et au milieu d'une flottille de bâtiments et de canonnières ; aussi ne vint on point en aide aux Espagnols. Mais à l'aube du jour les pirates s'enfuirent sans avoir atteint leur but et sans avoir fait d'autre mal que de blesser un matelot. On peut toujours compter, que, sur 'dix navires qui quittent le port de Hongkong et qui se perdent, neuf sont dévalisés et perforés par des pirates.
Je pris, à Shangaï, passage dans le pyroscaphe Pékin g, qui appartient à la compagnie Péninsulaire et Orientale de navigation à vapeur, pour Yokohama au Japon, et je dus payer 100 taels (fr. 900) pour un trajet qu'on fait avec un bon bateau à vapeur facilement en trois jours.
Après un voyage des plus agréables nous arrivâmes le 1®»' juin à six heures du matin en vue de la première petite lie rocheuse du Japon, que je saluai avec un vif plaisir, car tous les voyageurs m'avaient parlé de ce pays avec un tel enthousiasme que je brûlais du désir de le visiter.
A dix heures du matin nous passâmes tout près du volcan isolé, àUvogasima, qui a une hauteur de 833 mètres et qui était en pleine éruption. Une fumée épaisse sortait du grand cratère supérieur du cône, tandis que, d'un second cratère, qui s'était formé sur le flanc Est, coulait un large torrent de lave brûlante, lequel se précipitait à environ 4 kilomètres de là dans la mer et la faisait bouillir à une grande distance. L'éruption était accompagnée d'un bruit sourd souterrain semblable au tonnerre lointain.
Le bruit des roues de notre pyroscaphe elffarouchait toujours les poissons volants, qui s'élançaient continuellement en masse hors de l'eau ; volaient 200 à 600 mètres et retombaient dans l'eau ; vus de loin ils ont toute l'apparence d'oiseaux aquatiques. Parfois quelques-uns tombaient même sur le pont de notre bateau, qu'ils voulaient fuir, et étaient avidement capturés par nos matelots, parce qu'ils sont deux fois plus grands que les bons harengs hollandais et d'un goût exquis. On en mange beaucoup en Chine et au Japon.
De midi à sept heures nous côtoyâmes la magnifique île de Riusiu, dont les rivages montagneux étaient couverts d'une riche végétation d'arbres de la zone tropique.
L'équipage de notre pyroscaphe se composait de Chinois, de malais, de lascars (Hindoas des environs de Bombay), d'indigènes de Manille, d'Anglais, d'Arabes de Moka et de nègres africains de Zanzibar ; ces derniers étaient exclusivement consacrés au service des fourneaux, parce que, nés sous le soleil brûlant de l'Afrique centrale, ils peuvent supporter pendant des heures entières une chaleur de 65 degrés et demi centigrades dans le couloir des fourneaux. Nous avions dix-huit passagers de première classe, qui représentaient presque tous les pays de l'Europe.
Le 3 juin vers dix heures du matin, nous vîmes à une distance d'environ 150 milles anglais le fameux volcan Fusiyama, qui a une hauteur de 4725 mètres et qui élève bien au-dessus des nues son sommet couvert de neiges éternelles ; c'est ta montagne sacrée des Japonais qui s'y rendent de toutes parts en pèlerinage. Nous pou-
vions observer ce volcan plus distinctement à fur et à mesure que nous nous approchions de Yokohama, d'où il n*est distant que de 80 milles.
Nous entrâmes à quatre heures entre les caps de Souvaki et de Sagami dans le vaste golfe de Yédo, qui a 34 milles de long, et à dix heures du soir nous jetâmes l'ancre sur la rade de Yokohama.
Le lendemain matin je me levai de bonne heure pour aller à terre et en montant sur le pont, je n'eus aucune peine à me convaincre que je n'étais plus en Chine, parce que, au lieu de la masse d'embarcations sales et peintes à l'huile, avec deux grands yeux à la proue, qui entourent en Chine les pyroscaphes nouvellement arrivés et qui sont invariablement ramées par deux femmes portant de petits enfants dans une espèce de sac sur le dos , ou par un homme à la chevelure tressée en queue jusqu'à la cheville, et par une femme portant un petit, il n'y avait qu'une seule barque montée par deux robustes Japonais, qui n'avaient pour tout habillement qu'une trèsétroite ceinture, laquelle indiquait à peine leur
intention de s'habiller ; mais tout leur corps, du cou jusqu'aux genoux, était tatoué avec art de dragons, de tigres, de liotis et de divinités des deux sexes en couleur rouge et bleue, de sorte qu'on pouvait dire d'eux ce que Jules César disait des Bretons : « S'ils ne sont pas vêtus, ils sont du moins bien peints. » Leur coiffure différait également beaucoup de celle de leurs voisins de l'Empire Céleste, car ils avaient la tête rasée, du front jusqu'au sommet, sur un espace de trois pouces de large, et le reste de la chevelure abondamment pommadée, mais non tressée, était lié ensemble, à l'aide d'un ruban blanc, puis courbé de deux pouces et demi en arrière et ensuite recourbé et attaché avec le même ruban sur le sommet de la tête, de sorte que cette queue restait en forme de tuyau justement au milieu de la place rasée et se terminait à un pouce du front.
C'est la coiffure du pauvre batelier et portefaix et du plus riche Daïmio (prince féodal japonais) et il n'y a pas d'autre coiffure pour les hommes au Japon.
L'embarcation n'était pas peinte, puisque —
chose étrange — les japonais ne peignent jamais ni leurs barques^ ni leurs navires et — en parfaite opposition à l'expérience acquise dans tous les autres pays du monde — ils prétendent que les bateaux se conservent mieux sans être peints. Il manquait en outre à Tembarcation les deux yeux que les Chinois n'oublient jamais de mettre à l'avant de leurs bateaux « jonques ». Je m'y embarquai avec mon bagage, et les deux hommes naviguèrent à Taide de très-longues rames, ajustées sur de petits pivots, qui se trouvaient fixés à l'extrémité de traverses; ces rames étaient en outre attachées avec des cordes au fond de la cale, et les bateliers les mouvaient longitudinalement derrière le bateau, de sorte qu'ils n'avaient pas besoin de gouvernail.
Ils me conduisirent à un des môles et en levant quatre doigts et en prononçant le mot :
« Tempo » ils m'indiquèrent qu'il leur fallait quatre tempos (13 sous) pour leur ttavail, ce qui m'étônna beaucoup, car ce n'était que le juste prix, tandis que j'étais accoutumé en Chine à ce que les bateliers ou batelières me demandassent
au moins quatre fofs plus qu'il ne fallait et à considérer leur naécontentement et leurs protestations comme faisant partie de leur métier.
A peine fus-je arrivé que deux coolis (portefaix) s'empressèrent de fixer mes effets sur des perches de bambou pour les emporter; mais en regardant ces hommes je vis par les nombreuses plaies dont leurs corps et particulièrement leurs mains et leurs jambes étaient couverts, qu'ils avaient la gale au plus haut degré.^ Je les chassai donc, mais en vain en cherchai-je deux autres qui ne fussent pas infectés de maladies de peau; il y avait sur le môle une foule de a coolis » mais tous souffraient d'un mal cutané.
Après une demi-heure d'attente, j'obti/is deux bommes qui n'étaient pas malades et qui portèrent mes effets à la douane. C'était dimanche, mais les Japonais ne connaissent pas ce jour de fête et leur douane était ouverte. Deux officiers douaniers vinrent, un sourire sur les lèvres, à ma rencontre en disant « Ohaïo » (bonjour) en s'inclinant presque jusqu'à terre et en restant une demi-minute dans cette attitude. Ils me firent
ensuite signe d'ouvrir les bagages, afin qu'ils les examinassent, et comme c'est un travail très-péniblCj j'offris à chacun d'eux un Itzebou (deux francs et demi), s'ils voulaient m'en dispenser ; mais à mon étonnement ils refusèrent d'accepter en se touchant la poitrine et en disant : « Nipon Musko » (homme japonais), ce qui signifiait qu'un japonais juge au-dessous de sa dignité d'homme de manquer à son devoir moyennant une gratification. Je dus donc ouvrir mes malles, mais, loin de me chicaner, ils se contentèrent d'une révision superficielle, et se montrèrent en un mot très- complaisants et très-aimables, et me dirent « Saïnara » (à Dieu) avec une nouvelle profonde révérence.
Je me rendis de là à l'hôtel des Colonies avec les deux coolis qui portaient mon bagage. Cet hôtel est situé au milieu d'un jardin de camélias doubles. Cet arbre est originaire du Japon, où on le trouve en masse dans les jardins, tandis qu'on rencontre partout dans les forêts et dans les haies bordant les chemins le camélia simple ou sauvage, qui porte un fruit avec lequel on
prépare une huile à cheveux très-fine. Les camélias doubles n'arrivent qu'à une hauteur de 3 à 7 mètres et fleurissent en mars et avril, tandis que les camélias simples fleurissent en décembre et en janvier et atteignent^ une hauteur de 8 à 13 mètres ; j'en ai vu même avec une tige d'une épaisseur de 13 pouces.
Après m'être installé dans mon nouveau logement à rhôtel des Colonies, je me mis à parcourir la ville de Yokohama, qui était encore en 1859 mi petit village de pêcheurs et qui a à présent 14,000 habitants. Les rues sont toutes macadamisées, ont 10 à 20 mètres de large et sont alignées de maisons en bois à deux. étages, aux toits de tuiles bleuâtres, et dont le rez-de-chaussée est toujours entièrement ouvert sur la rue, pendant le jour, et refermé le soir par de grosses planches. Mais de temps en temps on rencontre des maisons en « pisé » parfaitement à Tépreuve du feu et qu'on construit de la manière suivante : On bâtit d'abord une maison en bois et l'on couvre ensuite, tant les murs que le
*oit, d'une couche de boue mêlée de paille ; aus-
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sitôt que cette première couche est séchée, on en met une deuxième, puis une troisième^ une quatrième, une cinquième, et ainsi de suite jusqu'à ce que les murs aient une épaisseur de 50 à 70 centimètres, et le toit de 17 centimètres ; on couvre ensuite le toit de tuiles de terre cuite d'une grande solidité et Ton revêt les murs de colle et de papier, puis d'une laque végétale noire. De la même manière on prépare les portes et les volets^ et il n'y a pas d'exemple qu'une telle maison ait pris feu, même au milieu du brasier de l'incendie des maisons eontiguël.
Dans les jointures des poutres et des traverses on laisse toujours une certaine largeur, pour qu'elles puissent se mouvoir et s'étendre pendant les tremblements de terre, qui sont au Japon d'une fréquence épouvantable ; — il y en eut six pendant un mois et l'on dit qu'il y en a souvent deux dans un jour.
A cause de ces tremblements de terre il n'y a pas une seule cheminée dans todt le Japon ; mais les indigènes, n'en ont absolument pas besoin, puisque, en préparant leur peu de riz, ou en fai-
saut bouillir l'eau pour leur thé, ils font sortir la fumée par les portes ou les fenêtres à coulisse, qui sont constamment ouvertes des deux côtés, pendant le jour. Ainsi, en pass'ant dans la rue, on peut toujours observer les Japonais dans les détails de leur vie domestique, et voir le petit jardin à fleurs, orné à' arbres nains , qui se trouve inévitablement derrière chaque maison, parce que chaque Japonais est « dilettante » èsart horticole. Toute demeure japonaise pourrait servir de modèle de propreté; le plancher est toujours élevé d'un pied au-dessus de la rue et couvert de belles nattes de bambou de deux mètres de long et d'un mètre de large, qui servent à la fois de chaises, de canapés, de sophas, de tables, de bois de lit et de matelas, dont les Japonais ignorent Tusage et même rexislence.
En effet, les maisons japonaises sont absolument dépourvues de toute espèce de meubles, et à peine trouve-t-on dans une chambre de derrière une petite cuisine portative d'un mètre de long, de 60 centimètres de large et d'autant de haut, semblable à un réchaud, qui suffit parfaitement
pour préparer le repas frugal de la famille. Pourtant, dans les parois latérales, il y a des portes à coulisse et derrière elles des planches horizontales sur lesquelles on met les plateaux^ les coupes et les oreillers.
Le mets principal est toujours le riz qui remplace le pain inconnu aux Japonais et qui est d'une qualité excellente, et même de beaucoup supérieure au riz de Caroline. Aussitôt que le riz est assez cuit, la maîtresse de la maison l'apporte dans une grande jatte de bois laqué quelle met sur les nattes au milieu de la chambre; elle y ajoute une jatte avec du poisson, cuit à la saucé piquante, une autre avec du poisson cru, dont les Japonais sont grands amateurs ; elle apporte ensuite, au lieu de cuillères, de couteaux et de fourchettes, des baguettes de bois laqué, de 30 centimètres de long, et, au lieu d*assiettes, des jattes rouges de bois laqué, dont chacune est invariablement ornée de dessins dorés du volcan sacré de Fusigama ou de cigognes, car cet oiseau — comme emblème de longévité et de félicité — est également considéré comme
sacré. Toute la famille se met alors sur ses talons autour du repas; chacun prend une jatte et la remplit, à l'aide de deux baguettes, de riz et de poisson et, en manœuvrant ensuite les baguettes d'une main expérimentée, il mange avec elles beaucoup plus vite et avec beaucoup plus de grâce que nous ne saurions le faire avec nos fourchettes, couteaux et cuiUères d'argent. Le repas fini, la femme enlève les jattes et les baguettes qu'elle nettoie et replace dans les armoires cachées derrière les portes à coulisse des parois latérales, et ainsi, dans quelques moments, toute trace du repas a disparu, puisqu'il n'y a ni chaises à replacer, ni nappes à ôter, ni tables à remuer, ni serviettes à ployer, ni verres à rincer, ni couteaux, fourchettes ou cuillères à nettoyer, ni assiettes, plats, saucières, terrines, tasses ou cafetières à laver, pour la simple raison qu'aucun de ces objets n'existe au Japon. Le soir, vers neuf heures, tout le monde se couche; les mêmes nattes sur lesquelles la famille a passé la journée, lui servent encore à la fois de bois de lit, de matelas et de draps, et on n'y
ajoute que roreiller, qui consiste eu uu^morceau de bois laqué, en forme de berceau en miniature, ayant i2 pouces de long, 7 pouces de large par le bas et 4 pouces de large par le haut^ tandis que la hauteur est de 6 pouces.
Sur le haut de cet oreiller, il y a un creux d*un pouce, où on met un tout petit coussin de papier. Les femmes, aussi bien que les hommes^ en se couchant, ont soin de n'appuyer sur cet oreiller que la nuque, afin de ne pas endommager leur belle coiffure, laquelle doit être conservée jusqu'à l'arrivée du perruquier, qui ne vient pas toujours de bonne heure, vu qu'il a une nombreuse clientèle à soigner.
/ Le Japonais peut rester assis toute la journée sur ses talons sans se fatiguer le moins du monde, et, dans cette position il fait toutes ses écritures sans jamais sentir le besoin d'une table pour y apppuyer son papier ou ses livres. Bien de plus curieux que de voir ainsi dans les comptoirs de la douane vingt-cinq ou trente commis assis sur leurs talons, en deux longs rang* au milieu des salons, écrivant au pinceau avec une grande ra-
pidité dans les livres, de haut en bas et de droite à gauche.
En Europe, nous rivalisons de luxe avec nos voisins dans les buffets et les chiffonniers, les armoires et les bois de lit, les tables et les chaises, et tant d'autres meubles qu'on croit de première nécessité, qui exigent toujours des logements plus ou moins vastes, une foule de domestiques, un capital poiu: les acheter et d'énormes dépenses annuelles. C'est notre ameublement, la rivalité de luxe qu'il engendre et les grands frais qu'il provoque, qui rendent le maiiage si difficile en Europe, où personne ne croit pouvoir se marier, s'il n'est pas assez riche pour subvenir aux besoins de la famille. Et pourtant on reconnaît ici, au Japon, que presque tous les besoins, que nous considérons en Europe comme impérieux, sont d'origine artificielle, que le riche ameublement, dont nos chambres sont encombrées, n'est nullement nécessaire, qu'aucun de nos meubles ne nous est utile que parce que nous y sommes habitués dès l'enfance, et que nous pourrions très-bien nous en passer tout à fait et vivre par-
faitement aussi bien que nous vivons à présent^, si seulement nous pouvions parvenir à nous accoutumer à nous asseoir sur nos talons et à employer les belles nattes du plancl>er comme chaises et comme tables, comme canapés et comme lits. Quel encouragement serait alors donné au mariage, si par l'adoption de ces belles habitudes japonaises les parents étaient dispensés de la nécessité de pourvoir à l'établissement de leurs enfants I I Une petite cuisine portative qu'on emporte facilement sous le bras, et qu'on achète poiu* 3 itzebous (fr. 7 SO), quelques jattes de bois laqué, une théière^ deux oreillers en bois, quelques habits et huit nattes de bambou : voilà tout ce dont les nouveaux mariés au Japon ont besoin pour s'établir dans leur nouveUe demeure, composée de deux pièces de 4 mètres carrés. On prétend que la cherté ou le bon marché de la vie dans un pays est toujours exactement indiqué, par la valeur de la plus petite monnaie en circulation ; s'il en est ainsi, la vie au Japon doit être à très-bon marché, car l'itzebou vaut ici J6 tempos et le tempo 100 pièces de « kash^ » de sorte
^ue 640 monnaies de « kash » équivalent à un franc; et ces pièces de « kash » ne sont pas une valeur imaginaire, mais une monnaie réelle.
Le costume des femmes japonaises est l'habillement le plus anii'Crimline que j'aie jamais tu, puisque par dessus une robe de colon, en forme de chemise, elles ne portent qu'un long vêtement de couleur vive et généralement bleu-clair, ouvert sur le devant et en forme de robe de chambre d'homme, qu'elles serrent tellement autour du corps à l'aide d'une ceinture, qu'il les embarrasse dans leur allure et la rapidité de leur marche.
Cette ceinture, consistant en une très-longue pièce d'étoffe doublée, est invariablement ajustée de manière qu'elle forme sur le dos un immense nœud qui ressemble à une giberne. Les femmes vont toujours pieds nus et portent seulement des sandales de bois de 4 pouces et demi à 5 pouces de haut qui sont fixées à l'orteil. On rase la tète des enfants du sexe féminin sur un espace de trois pouces entre le front et le sommet de la tète, mais de telle manière que la tonsure ne commence
qu'à un pouce et demi du front. La plupart des femmes laissent croître leurs cheveux quand elles sont arrivées à Tâge nubile, mais il y en a beaucoup qui continuent à se faire raser la place indiquée même lorsqu'elles sont mariées. Le jour du mariage, toute femme s'arrache soigneusement tous les poils des sourcils et se teint les dents en noir y à l'aide d'un vernis végétal ; elle continue cette opération deux fois par semaine, pendant toute sa vie et même en état de vpuvage. Dans la coiffure les femmes sont très-prodigues d'une puissante pommade faite de l'huile du fruit du camélia simple, et elles savent imprimer à leur chevelure une forme magnifique sans la tresser. Mais ce ne sont que les femmes pauvres qui se coiffent les unes les autres ; celles qui sont un peu à leur aise font faire tous les jours leur coiffure par un perruquier de profession, qui se contente d'un tempo (16 centimes) pour cette opération.
Le seul ornement que les femmes portent consiste en de longues épingles à cheveux à têtes de corail ou de petites boules de verre creux, remplies
d*ean, dans laquelle nagent des paUlettes d'or.
J'ai déjà décrit la coiffure des hommes : ils se la laissent refaire tous les jours par un perruquier de profession, après s'être fait ^shampouers> (laver la tête); ils portent, comme les femmes, une espèce de chemise d'étoffe de coton colorée, et là-dessus un long vêtement en forme de robe de chambre avec une étroite ceinture de cuir; ils ne portent pas de pantalons, vont pieds nus et se chaussent de sandales qu'ils fixent à l'orteil. Ces, sandales sont de bois en temps pluvieux, et de paille ou de bambou quand il fait sec. Il n'est permis qu'aux employés du gouvernement et aux militaires de porter des pantalons. Tous ceux qui mettent des pantalons se chaussent d'une espèce de chaussettes de coton bleu foncé, en forme de gants pour pouvoir s'attacher les sandales à l'orteil.
Les foulards ou mouchoirs de poche sont inconnus au Japon, et tant les hommes que les femmes ont dans les manches pagodes de leurs habits une sorte de poche dans laquelle ils portent une espèce de papier brouillard pour se
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moucher; ils accomplissent cette opération avec beaucoup de grâce ; et lorsqu'ils la font dans leur maison, ils jettent le papier au feu de la cuisine; mais quand ils se mouchent en société, ils plient le papier soigneusement, cherchent des yeux un domestique pour le faire jeter dehors, et, s'ils n'en trouvent pas, ils le mettent en poche pour le jeter quand ils sont sortis. Ils sont dégoûtés de nous voir porter plusieurs jours le même mouchoir de pochel
Les « coolis » et portefaix, ainsi que les a bettos » (palefreniers) ne portent pour tout habillement qu'une étroite ceinture ou un habit bleu-foncé aux grands hiéroglyphes rouges ou blancs sur le dos; la plupart d'entre eux sont abondamment tatoués sur tout le corps. Les voitures à chevaux sont inconnues au Japon, et on n'y trouve que la charrette à bras pour le transport des grands fardeaux. On rencontre à chaque pas de ces charrettes chargées de marchandises, tirées et poussées par six coolis haletants, qui s'avancent à pas lents et mesurés, en poussant continuellement en cadence des cris aigus pour
dégager leurs poumons de l'air qui s'y accumule^ et pour faciliter leur travail .
Les Japonais sont sans contredit la nation la pins propre du monde, et personne, si pauvre qu'il soit, ne manque d'aller au moins une fois par jour à une des maisons de baius publics dont les villes sont abondamment pourvues; en outre, le climat est magnifique; c'est un printemps éternel, et on n'a jamais à se plaindre ni de la chaleur oppressive, ni du froid; mais néanmoins il j a au Japon plus de maladies cutanées que partout ailleurs, et c'est même chose difficile de trouver un domestique qui n'ait pas la gale. Je me suis donné beaucoup de peine pour conuaitre la cause de ce mal, et, d'après tout ce que j'ai vu et entendu, je crois pouvoir affirmer que le poisson cru, qui forme avee le riz la principale nourriture du peuple, eu est la cause unique.
Les bains publics consistent en une grande salle, dont les murs latéraux sont munis de niches pour y mettre les habits; dans un coin de la salle est une grande cuve avec de l'eau chaude,
laquelle y coule par un tuyau de la cuisine ; du
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côté de la rue la salle est. complètement ouverte dans toute sa longueur. L'absence du genre dans la langue japonaise pour exprimer la différence entre le masculin, le féminin et le neutre semble être mise ici en pratique dans la vie quotidienne, et dès l'aube du jour jusqu'à la nuit tombante tous les bains publics sont remplis d'un mélange confus des deux sexes, de tous les âges et absolument réduits au seul costume de nos premiers ancêtres avant qu'ils eussent mordu à la pomme fatale; chacun puise de Teau chaude dans un seau, se lave soigneusement tout le corps, puis s'habille et s'en va.
€ sainte simplicité! m'écriai-je, lorsque je passai pour la première fois devant un de ces bains publics et vis trente ou quarante hommes et femmes, complètement nus, lesquels, poussés par la curiosité, s'élancèrent hors de la maison pour observer de plus près un grand morceau de corail rouge de forme bizarre, suspenduli la chaîne de ma montre; ô sainte simplicité I qui ne craint pas la critique du monde, qui n'est censurée par aucun code d'un a décorum » cou-
ventionnel, et qui ne ressent aucnne honte de l'absence de vêtements I »
Avec sir Alcock je ne crois pourtant pas qu'une telle ignorance de toutes nos notions sur la décence ait au Japon les conséquences qu'elle produirait inévitablement en Europe, parce que où l'homme, en suivant les habitudes de son pays, lie sent point qu'il commet une mauvaise action, là doivent être inconnus aussi les sentiments vicieux; les pères, les mères, les maris, les frères, — tous approuvent les bains des deux sexes et, dès la première enfance, la visite quotidienne à ces bains devient une habitude, qui préserve les gens de l'opprobre et des reproches. Mais il est fort difficile d'exprimer une opinion sur la moralité d'un peuple comparée à celle d'un autre. Les femmes chinoises montrent leurs figures et les peignent pour être admirées, mais couvrent le cou jusqu'au menton et chaussent soigneusement leurs petits pieds mutilés; les femmes arabes voilent la figure, laissent la poitrine à nu et vont pieds nus dans de larges souliers rouges, tandis que, sans aucun doute, les unes et les au^
très regardent rhabillement des dames européennes et leurs danses avec les hommes comme de graves écarts des règles de la décence.
Les mœurs du beau sexe sont la sauvegarde de l'État; une femme peut se venger, mais l'histoire universelle ne fournit pas d'exemple, que des femmes, ou une société mixte de femmes et d'hommes aient conspiré pour produire des scènes de violence ou de convulsion politique. Une longue expérience et une profonde connaissanee du caractère humain doivent avoir donné à cet égard une parfaite certitude aux dominateurs jaloux du Japon, et ainsi ils ont peut-être jugé à propos de donner dans les bains publics un libre cours à la voix du peuple sans une ombre de danger pour l'État.
Le gouvernement japonais protège le mariage tout en approuvant et en encourageant la prostitution. Un homme ne peut avoir qu'une seule femme légitime, dont les enfants sont ses uniques héritiers ; mais il peut tenir dans sa maison autant de concubines qu'il veut. Les parents pauvres sont autorisés par la loi à vendre leurs
filles en bas âge aux établissements de prostitution, pour un certain nombre d'années, avec faculté de les reprendre à l'expiration du terme ou de renouveler alors le contrat encore pour quelques années. Ces ventes et ces contrats se font avec aussi peu de scrupule que peuvent enressentir chez nous, en Europe, les parents qui louent leurs filles pour un nombre d'années comme servantes à une bonne famille, car l'état de prostituée est envisagé ici comme exempt d'infamie et de déshonneur et aussi parfaitement honorable que toute autre condition de la vie. Ainsi il arrive très-souvent que les jeunes filles sortent des maisons de prostitution pour entrer dans l'état de femme légitime, ou qu'elles se marient plus tard lorsqu'elles sont rentrées sous le toit paternel, après avoir terminé leur carrière de courtisane ou de danseuse.
Les enfants du sexe féminin vendus aux établissements de cette sorte reçoivent jusqu'à l'âge nubile, c'est-à-dire douze ans, une éducation parfaite selon les conceptions du pays; on leur apprend à lire et à écrire le chinois et le japonais,
on leur enseigne l'histoire et la géographie du Japon, le travail à l'aiguille, le chant, la musique et la danse, et, si elles excellent dans ce dernier art, elles doivent servir comme danseuses jusqu'à l'expiration de leur terme.
Les établissements de prostitution sont toujours groupés ensemble dans une partie isolée de la ville, et leur nombre, à Yédo, est tellement immense qu'ils forment une ville à part appelée Yosivara^ séparée du reste de la capitale par des murailles et des fossés; on n'y entre que par une seule porte, gardée jour et nuit par de nombreux officiers de police. Yosivara n'a pas moins de deux milles anglais de circonférence et forme un parallélogramme; sept rues, qui s'entrecoupent à angle droit, la divisent en neuf quartiers séparés les uns des autres par des grilles en bois, que la police ferme à volonté et qui lui permettent d'exercer une surveillance sévère.
n y a à Yosivara plus de 100,000 courtisanes, dont aucune ne peut sortir sans un laisser-passer, pour lequel elles doivent payer une forte rétribution. Le commerce de la prostitution est tou-
jours vendu à part pour chaque ville par le gouvernement japonais^ à renchère au plus oflQcant, comme monopole pour un certain nombre d'années, et on assure que les revenus en sont immenses et forment une des plus grandes ressources du Trésor.
Le 7 et le 8 juin, le gouvernement fit annoncer par Torgane de la presse étrangère à Yokohama^ et par de nombreux placards japonais affichés dans les rues, que le Taïcoun { l'empereur temporel) partirait avec un nombreux cortège, le iO du mois, de Yédo, par le Tocaïdo (la grande chaussée), pour Osaca, afin de faire une visite au Micado (l'empereur spirituel), dont il a épousé la sœur; on pria en même temps les habitants éti'angers de s'abstenir d'assister au passage de la procession pour éviter de grands malheurs, et on enjoignit aux Japonais de fermer toutes les boutiques situées sur le Tocaïdo et de rester dans leurs maisons jusqu'à ce que la procession fût passée. Mais le 9 juin, le consul anglais de Yokohama publia qu'il avait réussi auprès du ministère à obtenir la permission pour les étrasi-
gers de voir la procession en se plaçant dans nn bosquet d'arbres situé à quelques pas du Tocaïdo, à quatre milles de distance de Yokohama.
Je m'y rendis à pied pour pouvoir mieux voir le pays. La route me conduisait presque continuellement sur de petites digues à travers des rizières. Le sol consiste partout en une excellente terre noire, qui provient probablement des scories ou du détritus de rochers en ignition ; et qui a été fertilisée en outre dans le courant des siècles par le fumier liquide. Le produit le plus cultivé est naturellement le riz, qui remplace le pain, inconnu dans le pays. On le sème d'abord trèsserr^ dans des pépinières de boue, d'où on le transplante. De toutes les occupations agricoles, la culture du riz est la plus repoussante et la plus pénible; le dos courbé et les pieds presque jusqu'aux genoux dans la boue puante du champ, les hommes et les femmes retirent les jeunes plantes de riz, les lient en petits paquets et en remplissent leurs paniers pour les transplanter dans des champs moins humides. On cultive ici, €n outre, beaucoup de colza et de froment qu'on
ne sème point comme en Europe, mais dans des ligues séparées Tune de l'autre par des sillons de 48 pouces de large, et aussitôt que le froment approche de sa maturité on plante des fèves entre les lignes de froment et au milieu des sillons, de sorte que, lorsqu'on moissonne la première récolte, la seconde est déjà en pied, et de cette manière on peut facilement recueillir quatre récoltes par an. Les champs sont entrecoupés par de magnifiques hosquets de palmiers, de sagou, de bambou, de châtaigniers, d'orangers, de canne rattan, de camélias de vingt différentes espèces, de conifères, etc.; partout on voit une immense variété de fougères, qui portent sous leurs feuilles leurs semences semblables à des espèces de petits vers.
De même que l'on emploie en Europe les branches de bouleau comme symbole de bons vœux à la fête de Pentecôte, ainsi on met au Japon, à la fête de nouvelle année, dans les chambres, devant les portes et le long des rues, des fougères et des branches de bambou comme
symbole de félicitation.
Je vis aux deux côtés de la route beaucoup de fleurs — surtout beaucoup de roses sans épines, — mais jamais je n'ai vu dans ce pays ni fleur qui ait le moindre parfum, ni fruit qui ait la inoindre saveur.
Dans chaque bosquet d'arl)res bien situé, on est toujours sûr de trouver un ou deux petits temples en bois ornés de belles sculptures.
Après ime heure et demie de marche, je parvins au bosquet qui avait été mis à la disposition des étrangers désireux de voir la procession du taicoun ; il s'y réunit une centaine d'étrangers et une trentaine d'officiers de police pour maintenir l'ordre. Après encore une heure et demie d'attente, la procession commença à passer. D'abord, vint un grand nombre de coolis portant des bagages sur des perches de bambou ; puis un bataillon de soldats, habillés de longues blouses blanches ou bleues, de pantalons noirs ou bleu foncé liés aux chevilles, de bas bleus, de sandales de paille et de chapeaux laqués de bambou, le havresac sur le dos et armés d'arcs et de carquois ou de fusils et de sabres ; les officiers
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étaient vêtus d'un habit de fin calicot jaune et d'une robe bleu de ciel ou blanche, tombant jusqu'aux genoux et ornée de petites marques blanches en signe de noblesse, de pantalons bJeus liés aux chevilles, de bas bleus, de sandales de paille et de chapeaux noirs laqués. Ils portaient, attachés à leur ceinture, deux sabres et un éventail; leurs chevaux n'étaient pas ferrés mais chaussés de sandales de paille. Ensuite venaient encore des coolis portant des bagages, après eux des officiers supérieurs à cheval, habillés de longues robes blanches avec de grands hiéroglyphes rouges sur le dos, puis deux bataillons de laiiciers â pied, deux pièces d'artillerie, de nouveau deux bataillons de fantassins, des coolis portant de grandes caisses laquées, puis encore des lanciers à pied habillés de robes blanches, bleues ou rouges; des grands dignitaires à cheval en robes blanches aux hiéroglyphes rouges; un bataillon de sojdats aux grandes blouses blanches, quatre palefreniers qui menaient quatre chevaux de selle caparaçonnés de couvertures noires, quatre magnifiques « nori"
mons » (porte-chaises en forme de voiture sans roues) noirs laqués, derrière lesquels on portait un étendard en forme de fleur de lis, de métal doré; enfin, vint le Taïcoun (l'empereur temporel ), monté sur un beau cheval brun, non-ferré mais chaussé de sandales de paille comme tous les autres chevaux. Sa Majesté paraissait-être âgée d'une vingtaine d'années, et portait royalement une belle figure au teint un peu foncé. Ce prince était vêtu d'une robe blanche, brodée d'or, couvert d'un chapeau laqué et doré ; deux sabres étaient attachés à sa ceinture, une vingtaine de grands dignitaires en robes blanches lui faisaient escorte et fermaient la procession.
Me promenant le lendemain matin à cheval sur le Tocaïdo (la grande chaussée), je vis, près de l'endioit où nous avions observé la procession, au milieu de la route, trois cadavres, qui étaient à tel point mutilés qu'il était impossible de juger d'après leurs habits à quelle classe de la société ils avaient appartenu. Je pris des informations à Yokohama et j'appris qu'un paysan, qui n'avait probablement pas eu la moindre con-
naissance du passage du Taïcoun, ayant traversé la chaussée à quelques pas devant le premier bataillon de soldats, Tofficier irrité avait ordonné à un de ses subalternes de punir Taudace de cet homme et de le couper en pièces ; et comme celui-ci avait hésité à obéir, Tofflcier en courroux lui avait fendu le crâne d'un coup de sabre et avait tué ensuite le paysan. Au même instant était survenu un officier supérieur qui, après s*ètre renseigné sur les faits, croyant l'officier fou, avait ordonné à un soldat de le tuer d'un coup de baïonnette, ce qui fut exécuté en un clin d'oeil. Les trois cadavres étaient restés sur la grande route et toute la procession, qui pouvait se composer de 1,700 personnes, était passée par dessus sansffè soucier d'eux ou sans lés voir.
Parmi les différentes excursions que je fis pendant mon séjour à Yokohama, une des plus intéreasantes fut celle ^^è j'entrepris en société de si^ anglais à la grande ville manufacturière de Hogiogi^ dans le district des soies.
Nous partîmes à cjieval, le dimanche 18 juin, à 3 heures un quart de l'après-midi. J'avais pris ma monture d'une écurie de louage, au prix de 6 piastres (36 francs) par jopr. Nos sept betfos (palefreniers) tout nus, et ne portant qu'une étroite ceinture, nous suivaient au pas de course
et luttaient de vitesse avec les chevaux; tout leur corps était tatoué de monstres et de divinités, aux couleurs vives, et quelques-unes de ces peintures semblaient être de véritables cjjefsd'œuvre. Nous voyions continuellement devant nous l'immense volcan Fusiyama, qui semblait être tout près, bien qu'il fût à une distance de 80 milles anglais; il est couvert de neiges éternelles; sa hauteur est de 4,725 mètres, et son cratère est de 1,100 mètres de long, sur 600 de large et 350 de profondeur. A environ 3 milles de la ville, nous passâmes devant le fameux monument, portant quatre inscriptions en caractères chinois, dans lesquelles le gouvernement japonais commande de tuer tous les étrangers ; il a deux mètres de haut, une épaisseur de 84 centimètres et est surmonté par la statue de Boudha. Ce monument parait avoir été érigé il y a deux siècles, au temps du massacre et de l'expulsion des chrétiens.
Nous fîmes halte au célèbre temple de Bokensio, lequel est situé dans un beau bosquet d'arbres conifères, de c^imélias, de palmiers, etc.
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L'édifice est en bois, avec toit de chaume d'un mètre d'épaisseur et, — comme sur tous les édifices japonais à la campagne — il y a tout le long de son sommet un parterre de fleurs de lis. En entrant dans la vaste cour dutempleje fus agréablement frappé par l'extrême ordre et la remarquable propreté qui y régnent, et, tandis que les temples en Chine, qui sont pleins de marbres et surchargés d'ornements somptueux, ne m'inspirent que du dégoût et de l'horreur en raison de l'extrême malpropreté et de leur état de décadence, je ne pus contempler sans un vif plaisir ces sanctuaires japonais, qui respirent l'ordre et témoignent des soins assidus dont ils sont l'objet, quoiqu'ils soient bâtis avec une simplicité presque agreste.
Les prêtres vêtus de robes blanches, ayant la tète rasée et les pieds nus, s'empressèrent de nous ouvrirlesportes de l'édifice, dontle plancher est poli et le plafond sculpté et non peint; à ce plafond sont suspendues cinq lanternes de papier blanc et rouge, de deux mètres de diamètre, ie grand autel en bois laqué est orné de fleurs de
lotus dorées; il y a dans le sanctuaire un grand nombre de statuettes dorées de divinités et d'animaux sacrés et une masse de tablettes portant des inscriptions en caractères dorés. A gauche du sanctuaire se trouve une grande niche, dans laquelle il y a plus de cent tabletttes en forme de monuments funèbres, portant les noms de personnes défuntes qui ont légué de l'argent à ce temple, et au milieu de ces tablettes est placée la statuette dorée de Boudha. Sur une petite table, devant cette niche, se trouvent, dans des coupes de bois laqué et de porcelaine, des offrandes consistant en sept sortes différentes de légumes, de riz et de gâteaux.
A droite du sanctuaire, une autre niche dans laquelle se trouvent, cpllées sur le mur, trois images de divinités, et devant chacune d'elles sont placés deux repas cpmposés de sept sortes diffc^rientes de légumes, de riz et 4e biscuit. — Nulle part je ne puis découvrir trace de poussière ; tons les châssis sont tendus de papier blauc parfaitement propre et sans déchirure. Les prêtres, de leur côté, parmi lesquels ily a des vieillards
et de jeunes garçons — se distinguent par leur amabilité et leur extrême propreté et présentent un contraste énorme avec les insolents, infects et immondes « bonzes » (prêtres) chinois.
JJous continuâmes notre route au galop et ne tardâmes pas à entrer dans le district de la culture des vers à soie où tous les champs sont entrecoupés — comme en Italie — par des rangées de mûriers, dont on coupe les branches pour qu'ils n'arrivent qu*à une hauteur d'un mètre et demi à deux mètres et demi. Aussitôt que ces mûriers ont l'âge de cinq à six ans^ on les déracine et on les remplace par de jeunes arbres, parce qu'ici, comme en Chine et dans les Indes, ou a là conviction que, plus un mûrier est jeune, uiieux ses feuilles conviennent pour la nourriture des vers à soie. Dans chaque maison des villages que nous traversâmes il y a une petite fabrique de soie. Les champs sont partout cultivés avec art; les pluies abondantes et les nombreux ruisseaux facilitent les travaux agricoles. A défaut de bétail dont on pourrait employer le fumier, on fertilise les champs par
les herbes mêmes qu'on arrache, qu'on coupe et qu'on laisse pourrir, ainsi que par l'engrais humain liquide qu'on recueille soigneusement dans les villes pour asperger les terres.
Nous arrivâmes à six heures du soir, au grand village de Hara-Madjeda, où nous nous arrêtâmes à un j'arrfi» de Thé (les maisons de thé sont appelées au Japon : jardin de thé) pour y passer la nuit. 11 n'y avait pas d'écurie, mais on en improvisa une à l'aide de perches de bambou qu'on couvrit de nattes ou de planches, de sorte que, dans l'espace d'une heure, nos sept chevaux étaient hébergés et attachés — à la manière du Japon — la tête là où selon les règles européennes doit se trouver la queue. La maison a seize mètres de façade, elle esta deux étages ; «on toit en chaume est orné au sommet d'un beau parterre de fleurs de lis. Toutes les parois du rez de chaussée consistent en portes à coulisses; on enlève le matin celles du côté de la rue pour les replacer le soir. Il y a devant la maison une espèce de verandah ou de galerie ouverte, dans laquelle on se déchausse avant de mettre le pied
sur le plancher du grand salon, élevé de soixantesix centimètres au-dessus de la rue ; ce plancher est ciré, et couvert de belles nattes de bambou. Le salon est dépourvu de meubles, mais on y voit deux caisses ouvertes d'un mètre de long sur soixante-six centimètres de large el de haut, contenant des brasiers sur lesquels on fait le thé. Dans le fond à gauche se trouvent, sur des étagères, un grand nombre de nattes de bambou couvertes de cocons à soie, qu'on met dans Teau bouillante pour tuer le ver et pour en enlever la soie; car si l'on ne tue pas le ver, il détruit la soie et sort du cocon en papillon. Ce salon occupe trois quarts du rez-de-chaussée; l'autre quart est à fleur de terre et occupé par la cuisine, les ustensiles de l'art culinaire et par cinq ou six barriques de Saki\ Derrière les étagères de cocons à soie est un petit corridor ouvert conduisant àun appartement de derrière composé de deux pièces. Dans ce corridor se trouve, à côté d'une cuve d'eau pure, une espèce d'auge ou de
1. Le saki est une espèce d'eau-de-vie très-forle qu'on distille avec du riz.
caisse ouverte, placée en pente, de deux mètres de long sur cinquante-six centimètres de large et de cinq pouces de haut, dans laquelle est placé un lavoir en cuivre, de sorte que Teau qu'on verse ou qu'on gaspille dans la caisse en découle immédiatement; au-dessus de cette caisse est suspendu im petit panier contenant dû sel, qu'on emploie ici pour nettoyer les dents, et un grand paquet de morceaux de papier brouillard, dont on se sert pour se sécher, car les essuie-mains de toile sont inconnus au Japon. On fait le papier avec des écorces d'arbre, et même le papier brouillard a une solidité telle qu'on peut le faire laver après s'en être servi. A deux pas du lavoir est placée la petite salle de bains; on y trouve le bain froid et le bain chaud.
De quelque côté que l'on regarde on reconnaît la passion de l'ordre et de la propreté poùàséè à l'excès.
On nous logea dans un salon dii deuxième étage, et après le souper on y fixa deux grandes moustiquaires qui pouvaient nous abriter tous et
SOUS lesquelles i^ous étendîmes nos membres fatigués sur les nattes du plancher, en appuyant la tête sur de petits oreillers en bois.
Il avait plu toute la nuit et il plut aussi le lendemain, à verse-pendant toute la jpurnée. Néanmoins nous partîmes après le déjeuner, à dix heures et demie du matin, pour la ville de Hogiogi. — Pour nous garantir un peu contref la pluie torrentielle, nous achetâmes des manteaux de paille tels que les emploient les ouvriers japonais qui laboi^rent les champs dans la saison pluvieuse. Mais ces manteaux ne nous donnaient que peu fie protection et nous fûmes bientôt trempés jusqu'aux os. Malgré la boue profonde nous allions presque toujours au galop, et nous arrivâmes vej's une heure de relevée à Hogiogi.
Partout la campagne offrait le plus riant aspect, et Je panorama était particulièrement magnifique quand nous arrivâmes sur la crête d'une haute colline ; nous vîmes devant nous la vaste vallée bordée à environ dix milles de distance par de hautes montagnes.
Nous nous arrêtâmes à Hogiogi à un Jardin de
Thé semblable à celui de Hara Madjeda et nous nous mîmes à parcourir la ville qui peut avoir vingt mille habitants. Les maisons sont en bois, à deux étnges, mais de temps en temps il y a des maisons a en pisé » qui servent de banques ou de bureaux du gouvernement. Presque dans chaque maison, il y a une tisserie de soie à la main ou une boutique de soieries.
Dans la rue principale, d*un mille environ de long et de vingt-six mètres de large, il y a de distance en distance des puits munis d'une roue; sur cette dernière est posée une corde, à chaque moitié de laquelle est attaché un seau, de sorte que, lorsqu'on tire la cOrde en bas, un seau se remplit toujours, pendant que Fautre remonte plein d'eau.
La pluie torrentielle m'empêchait de voir laville comme je l'aurais désiré; mouillés à tordre, nous nous remimes en route vers cinq heures du soir et nous arrivâmes à sept heures à Hara Madjeda, où nous passâmes la nuit. et d'où nous retournâmes le lendemain matin à Yokohama.
J'avais tellement entendu citer les merveilles de Yédo que je brûlais du désir d'y aller. D'après les traités de 1858, cette capitale aurait déjà dû être ouverte au commerce étranger en 1862, mais les gouvernements d'Europe ont consenti, à la prière du Taïcoun, à ajourner l'ouverture de ce port à un temps indéfini. Ainsi personne ne peut visiter Yédo excepté les ambassadeurs des grandes puissances étrangères et leurs invités. Par malbeur les ambassadeurs se sont depuis longtemps retirés de Yédo par suite des
nombreux attentats commis sur leur vie et sur celle des gens de leur suite, et personne n'y est resté, excepté le ministre plénipotentiaire des États-Unis d'Amérique M. Pryune, et même celuici, absent depuis quelques mois, a laissé comme chargé d'affaires par intérim M. Portman. Il me fallait donc avoir une invitation de ce dernier pour pouvoir visiter Yédo; — il n'y avait pas d'autre chance. Comme partout ailleurs, il est très-difficile pour un étranger, au Japon^ d'obtenir une invitation du chargé d'affaires d'une grande puissance, surtout si l'on est dans l'impossibilité de faire sa connaissance personnelle. Pourtant, par l'aimable intervention de mes estimés amis MM. W. Grauert et Gie de Yokohama, j'y réussis enfin, et le vingt-quatre juin, le consul général des États-Unis, M. Fisher de Yokoharaa, me fit remettre par son maréchal, M. Bangs, une invitation du chargé d'affaires M. Portman à lui faire une visite à Yédo. J'exprimai le désir de partir le lendemain dimanche vingt-cinq juin ; le consul général envoya donc immédiatement pour moi au bureau central de la police japo-
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naise 4e Yokohama un passe-port poiy Yédo avec ordre de tenir une escorte de cinq yacounins (officiers de police à cheval) à ma disposition- PQuy huit bpures du ipatin.
Par l'entremise du consulat Américain, J'expédiai le soir même à Yédo mon bagage envploppé dans du papier huilé noir, et louai pour toute la durée de mon voyage, moyennant six piastres mexicaines ou trente-sixs francs par jour, un cheval de M. Clark. Ce dernier est un nègre de la Jamaïque ; d*abord charpentier, il devint ensuite matelot, puis maître d-hôtel, puis bbulanger, et il est maintenant possesseur d'une écurie dfe neuf chevaux de louage pour redevenir boulanger aussitôt que la maison, qu'il est en train de faire construire, sera achevée.
n ayait presque continuellement plu depuis mon arrivée au Japon, mais le dimanche vingtcinq juin il semblait que toutes les écluses du ciel fassent ouvertes. Cependant, couvert d'im manteau et d'une casquette de papier imperméable, que les Japonais préparent; avec Téporce d'un arbre et d'une solidité telle qu'il le cède à
peine au cuir, je me mis en route à huit heures trois quarts du matin avec les cinq yacounins qui devaient m'escorter sous la pluie torrentielle sans pouvoir accepter la moindre gratification; mais ils se soumirent à leur sort avec cette philosophie et cette résignation stoïques qui enlèvent au plus triste destin la moitié de son amertume. Leurs selles étaient de bois ainsi que leurs étriers, qui n'étaient que d'énormes crocs de six pouces de large et de quatorze de long et en forme de sabots.
Ils étaient vêtus d'une robe blanche semblable à une chemise, d'une longue robe jaune ou bleu de ciel, d'un pantalon très-large attaché à l'aide d'une ceinture, d'une paire de chaussettes d'étoffe bleu foncé en forme de gants et de sandales de paille fixées à l'orteil ; ils portaient un large chapeau presque plat de bambou laqué, fixé au menton à l'aide de bandages. Deux d'entre eux, qui étaient d'un rang supérieur, portaient par-dessus les autres habits une redingote courte, en forme de blouse, avec les insignes de la noblesse sur le dos et les manches ; ils avaient en outre
(Jeux sabres, tandis que les autres n'avaient qu'un sabre et un poignard; enfin tous étaient enveloppés dans des manteaux imperméables de paille ou de papier semblables au mien, et chacun avait, attaché à sa ceinture, un étui contenant un éventail de papier.
Nous partîmes à franc étrier tous en ligne; les deux officiers de rang supérieur me précédaient, les trois autres formaient Tarrière-garde. Six bettes *, tout nus mais couverts, du cou jusqu'aux chevilles, de peintures de divinités, d'oiseaux, d'éléphants, de dragons ou de paysages, — le tout tatoué aux couleurs vives et avec un art extrême, — nous accompagnaient à pied et rivalisaient de vitesse avec les chevaux. L'un d'eux portait, tatouée sur son dos et sur sa poitrine , l'éruption du volcan sacré Fusiyama; on y voyait — en parfaite imitation de la nature — l'épaisse fumée qui sortait du grand cratère au-dessus des neiges éternelles et le large torrent de lave coulant d'un autre cratère au pied du cône supérieur, se précipitant sur les jardins et les villages dans
i. Palefreniers.
la plaine ; on y distinguait les habitants dont les uns, chargés de leurs enfants, ou de leurs vieux parents, fuyaient, les autres, atteints par la grande chaleur et à moitié asphyxiés, se tordaient dans l'agonie.
Nous arrivâmes en un quart d'heure à Ranagawa 4 sur le Tocaïdo 2, qui parcourt tout le pays de Nangasaki à Yédo et à Hakodadé, sur une distance de plus de six cents milles anglais ; cette chaussée, qui a 10 à il mètres de large, est soigneusement tenue; elle est réputée la meilleure chaussée du monde. 11 y a partout au Japon de bonnes routes. De Kanagawa à Yédo, sur ime distance de vingt milles anglais, le Tocaïdo. côtoie presque toujours la mer; il y a des deux côtés de la route des Ugnes non interrompues de maisons ouvertes sur la rue, et contenant des boutiques de jouets, de parapluies de papier 3, de
i. Kanagawa est un grand village à deux milles et demi de Yokohama.