RETOUR AU CAMP
pâle et fatigué : il avait évidemment beaucoup souffert; c'est sous le pavillon parlementaire même qu'il avait été traîtreusement pris < 1 ). Nqs soldais, s'approchanl de moi, me demandèrent avec anxiété ce qu'on allait encore faire d'eux. «Mes enfants, leur (lis-je. vous êtes libres; nous louchons aux avant-postes anglais. » Ce fut alors une scène indescriptible, un embrassement général. Notre Sikh, qui était là aussi, nous embrassa tous sans savoir de quoi il s'agissait (2).
Un mandarin d'un rang inférieur fut chargé de nous remettre au général en chef de l'année anglaise. Quelques minutes plus lard, quatre habits rouges et quatre baïonnettes anglaises se dressaient devant nous. A cette vue , je sentis mon cœur inondé de joie. Ces quatre baïonnettes que je voyais se refermer derrière nous, c'était la porte de ma maison, et derrière cette porte, ma famille, mon pays, mes amis, et cette armée française si chère à tous ceux qui ont partagé, ne fût-ce qu'un instant, ses rudes labeurs et ses nobles aspirations.
La bienveillance et la sympathie touchante avec lesquelles moi et mes compagnons d'infortune fûmes accueillis par lord Elgin (3), le général Hope Granl et leur entourage, ne s'effaceront jamais de mon souvenir.
En arrivant le lendemain au camp français, je me présentai d'abord au général en chef, qui me reçut avec une extrême bienveillance. Je lui lis un premier rapport verbal, et je dictai, le lendemain, un rapport écrit que je lui présentai et qui fut. avec les quelques développements que j'y pus ajouter avant le départ du courrier, publié
(1) Retournant au camp, il avait déjà franchi les lignes tartares et se trouvait en sûreté quand la trahison éclata. Sans un instant d'hésitation, il repassa les lignes ennemies et vint porter aux traîtres sa protestation en leur livrant sa vie. Il a, depuis l'expédition, été nommé commandeur du Bain, et s'appelle aujourd'hui sir Harry Parkes.
(2) Dans un récit de ma captivité, je lis :
« Entre tous, M. d'Escayrac tut le plus maltraité. Les tortures morales et physiques avaient réagi sur lui au » point de lui faire perdre celte force morale et cette énergie si frappantes chez lui. Au moment où il rencontra » les premiers Européens, la voix lui manquait; ses yeux étaient hagards; il ne reconnaissait plus personne. »
Je ne reconnus sans doute pas les premiers Européens que je vis, MM. Loch et Parkes, parce que je les voyais pour la première fois; mais ils purent s'apercevoir que je n'étais pas devenu muet. Je ne pense pas que lord Elgin, sir Uope Grant et son état-major, avec lesquels je dînai ce soir-là, non plus que le commandant Reboni, qui voulut bien, à mon arrivée au camp anglais, écrire sous ma dictée quelques mots destinés à ma famille, se soient aperçus de ce que la voix me manquait et de ce que mes yeux étaient hagards. Ce dont ils ont pu s'apercevoir est que j'avais les mains en mauvais étal et que j'étais couvert de très-sales haillons. Aussi quand M. Parkes, me présentant à lord Elgin, m'appela ce yentleman, je ne pus m'empècher de rire et de faire observer à l'ambassadeur qu'il ne fallait pas me juger seulement d'après ma tenue.
(3) Lord Elgin vient de succomber au climat de l'Inde. Il est mort comme il avait vécu, en travaillant pour son pays.
dans le Moniteur; c'est le récit qu'on vient de lire. J'eus le plaisir de revoir aussi mon frère, auquel, avec une admirable délicatesse de sentiments et une singulière habileté, ses camarades avaient caché presque jusqu'au dernier moment ma captivité. Le général Collineau, qui est mort depuis, fut un des premiers que je vis. Peu sensible de sa nature, il se montra joyeux de me revoir. « C'est Dieu, me dit-il, qui vous a sauvé; nous n'en étions lias capables. » Je reçus les félicitations de bien des amis auxquels je ne pouvais serrer la main. Je fus demander un asile aux médecins, dont les soins m'étaient nécessaires, et par lesquels je fus reçu et traité comme un frère.
Un de mes domestiques avait pu se sauver de T»n-tui€s et regagner le camp ; il me raconta comment on avait attaqué et pillé ma maison, tué un soldat et un Chinois chrétien à mon service, arrêté les autres. Il me dit aussi que les voituriers et muletiers avaient été seulement pris pour le service de l'armée chinoise, et n'avaient point subi de mauvais traitements. Mon domestiqué avait déjà raconté tout cela; mais les interprèles l'avaient mal compris : la résistance très -courageuse de mon soldat m'était attribuée, et l'on avait ajouté que j'avais élé transporté à Pékin suspendu à un bambou par les pieds et les mains, ce qui fort heureusement n'était arrivé à personne. Mon lettré et un de mes domestiques étaient encore prisonniers : je n'avais qu'une pensée-, les arracher à cette captivité qui ne pouvait se terminer que par la mort. J'y mis tous mes efforts : ce fut difficile et long; enfin, le général en chef me les lit rendre. Ils avaient bien souffert : la misère et le froid des nuits faisaient déjà des vides dans la prison ; quelques détenus avaient exprimé le vague espoir de voir tomber leurs fers si la ville était prise; on en avait exécuté plusieurs; on avait, d'un autre côté, mis en liberté beaucoup de Tartares, afin de les incorporer dans la milice de la ville. J'aurais donné beaucoup pour ouvrir ces prisons, pleines de criminels, mais de criminels qui m'avaient montré plus de sympathie et donné plus de soins qu'on n'en peut souvent espérer des hommes dont la vertu même parait la devise. Ne pouvant les rendre libres, je cherchai à leur faire parvenir quelques secours; je ne sais s'ils les auront reçus. Je n'osai rentrer moi-même dans la prison : j'y rentrerais facilement aujourd'hui ; mais alors il ne me semblait possible de la revoir que pour y mettre le feu.
J'appris alors ce qui s'était passé depuis ma capture (1). Pendant que moi et mes
II) Au moment do la trahison de Toufi-tcheou , le gouvernement chinois , fidèle à ses anciennes habitudes, avait mis nos tètes à prix à raison de 50, 100 et "300 onces d'argent pour les tètes de soldats indous, de soldats blancs et d'officiers. Cette offre criminelle et inepte n'avait produit aucun résultat, non plus que l'invitation, adressée à nos domestiques et coulis chinois, de s'enfuir après avoir coupé nos tètes, opération à laquelle ils n'étaient nullement disposés, et qui présentait quelques difficultés d'exécution auxquelles le gouvernement c hinois ne s'arrêtait pas.
Le prince Kong avait écrit au baron Gros, le 12 octobre 1860 :
« J'ai l'honneur de faire savoir à Votre Excellence que j'avais donné des ordres pour que l'interprète de votre
DERNIERS COMBATS. 55 compagnons étions faits prisonniers, notre armée se trouvait à Kyan-kya-wan . en (ace des Tartarcs, presque entourée, compromise, et par un irrésistible élan victorieuse. L'ennemi vaincu se reformait, et. quelques jours plus tard, à Pa-li-kyao, nous disputait encore le passage : il était écrasé (1). Nos armées arrivaient devant Pékin, tournaient la ville: en châtiment de la trahison, livraient aux flammes le palais qui avait vu le martyre de nos camarades et que l'empereur terrifié venait de fuir. On a condamné en Europe le pillage et l'incendie de ce palais; je n'y étais point, et je regrette ce qui s'est passé: mais ce sont ces actes violents qui non-seulement ont fait tomber les chaînes des prisonniers, mais encore ont ouvert les portes de Pékin. Nous fimes semblant de vouloir battre en brèche les murailles de cette ville qui nous arrêtait aux approches d'un hiver de Russie, et pouvait faire prévoir une lutte interminable, un siège sans munitions et sans vivres, ou une retraite glacée ; mais ce ne sont pas nos petits canons regardant innocemment ces grosses murailles (2), c'est notre audace, c'est le sanctuaire impérial déshonoré qui ont fait fléchir devant nou& Torgueil de l'empire et mis fin à la guerre.
» noble empire, d'Escayrac, fût traité avec égards, cl que mon intention, après avoir réglé à l'amiable avec » lui tout ce qui est relatif à la signature de la convention, était de renvoyer de suite, et d'une façon conve- » nable, vos compatriotes détenus. N'était-ce pas là une marque de grande bienveillance pour votre noble » empire? »
Je n'ai pas vu le texte cbinois de ce document ; mais il est facile de deviner que le mot toufi-sô, qui signifie agent délégué mandataire, et, dans le chinois des interprètes, traducteur, a été rendu à tort avec cette signification. Les Cbinois ne m'ont jamais [iris pour un interprète. Quant à l'absurde prétention de traiter avec un prisonnier, objet en vue duquel ils me nommaient ambassadeur, je n'en avais pas entendu parler, et je n'avais point vu le prince Kong. J'ajouterai que ce que le traducteur a rendu par votre noble empire, kwei kwo, parce que kwei veut dire noble, et kwo, empire, royaume, État, signifie simplement votre empire, votre Élat ou votre pays : on ne s'exprime jamais en d'autres termes. Deux vagabonds qui se rencontrent pour la première fois à la porte d'un cabaret se demanderaient de môme leur noble nom, kwei sin. Ces communes formules, traduites à la façon des inlerprôtes, ne peuvent manquer de donner une forme décevante aux documents les plus clairs.
(1) Prisonnier, je n'ai point assisté à ces combats. Ailleurs je ne combattais point, mais j'ai vu. Je sais cequ'est la guerre; je l'ai suivie un peu partout : dans le Soudan et en Syrie, à Rome et en Lombardie. On me croira donc si je répète que la lâcheté des troupes chinoises est une de ces fables convenues dont se compose beaucoup trop l'histoire. Ces troupes nous étaient inférieures par la tactique et les armes; par celles mêmes que l'homme reçoit de Dieu ; par la plus puissante, le cheval. Les dragons anglais devaient culbuter cette faible cavalerie; nos canons devaient l'achever. Le courage était égal : les Mongous avaient le nombre, nous avions la force; nous sûmes vaincre, ils surent mourir. Si du Guesclin revenait, nous le battrions de même, sans que pour cela du Guesclin valût moins que nous. La discipline fait cette différence que mille paysans ne tiennent pas contre cent soldats sortis des mêmes chaumières ; s'il en était autrement, nous n'aurions pas d'armées permanentes
(2) Les murailles de Pékin, hautes de 53 pieds, épaisses de 50 pieds à leur base et de 30 à leur sommet, sont égales à ce qu'étaient celles de Tyr, d'après Arrien ; celles de Ninive. d'après les anciens et d'après M. Layard, étaient beaucoup plus hautes et plus fortes.
Ce palais que je n'ai point visité, mais dont j'ai vu les plans et les dessins, était moins un palais qu'un assemblage d'habitations de toute espère répandues sur un vaste espace, semé de jardins, de collines, d'arbres et d'étangs. Les Français, les Anglais venus un lieu plus tard, s'emparèrent de ce que contenaient quelques salles (1). Le temps et les voitures manquèrent pour enlever toutes ces collections qui eussent fait nos musées si riches. Le butin fut, en réalité, peu de chose; les illusions le grossirent, et la malveillance s'empara des naïves vanteries de la première heure pour attribuer des trésors à des soldats qui avaient ramassé de vieilles montres ornées de fausses perles, ou à des officiers chargés de vieux pots ou d'albums dé-