‹ La Chine et les Chinois (volume 3)Chapitre 24 sur 45 · LES CONDAMNÉS · texte numérisé non relu

LES CONDAMNÉS

visiter les mosquées. 11 me demanda énsuite combien nous avions de troupes marchant sur Pékin et combien de temps nos troupes avaient mis pour venir d'Europe. Je lui dis que nous avions 20 000 hommes en marche (1), qu'ils s'augmentaienl de fréquents renforts , et que le trajet d'Europe en Chine s'effectuant en deux mois . nous aurions bientôt ici GOOOO hommes tant chrétiens que musulmans. La mention des musulmans fit faire une grimace à mon interrogateur : aussi, bien qu'il m'eût parfaitement compris , se tourna-t-il vers ses" deux acolytes pour leur dire qu'il ne pouvait comprendre un mot de ce que je venais de lui dire. Ceux-ci déclarèrent immédiatement qu'ils ne comprenaient rien non plus. On me questionna sur le nom et le rang des généraux, des ambassadeurs, etc. On me dit que pour un mandarin de rang élevé je n'étais pas très-bien vêtu. Je fis observer que mes vêtements d'étoffe blanche étaient déchirés et souillés par le fait de ma capture. Je ne pus m'empêcher d'ajouter que peu de jours auparavant j'avais de nombreux domestiques, des bagages considérables, des voitures, des chevaux, des mulets; que l'on m'avait tout enlevé, que l'on m'avait estropié les mains, que l'on m'avait chargé de fers, mêlé à des criminels, bien que j'eusse été pris en plein armistice (2) ; que notre général, agissant d'après d'autres principes, avait, au fort du Pcï-xo, rendu leur liberté à 3 600 soldats chinois pris les armes à la main. On me demanda quelle était ma mission, et si je ne tenais pas à la diplomatie.

Je répondis que j'y avais un rang, mais que je n'en exerçais pas les fonctions: que mon souverain m'avait envoyé pour étudier les coutumes de la Chine ; que chaque peuple avait sa spécialité; que les Chinois faisaient bien la porcelaine, les Européens fabriquaient bien le verre; que les Chinois ne pouvaient construire nos

(1) Ce nombre était exagéré. Mon interrogateur semblait le regarder comme trop faible. Le gouvernement chinois savait cependant alors que nous n'avions pas plus de 10 000 hommes près de Pékin. 11 m'est encore aujourd'hui impossible de m'expliquer pourquoi les Chinois me faisaient des questions aussi stupides : il ne semble pas qu'ils fussent si ignorants. Voulaient-ils feindre l'ignorance? Je n'en sais rien. Les Asiatiques raisonnent autrement que nous; leur pensée intime nous échappe souvent.

(2) Quand le mandarin fut parti, les prisonniers s'approchèrent de moi. « Vous avez fait entendre que vous étiez un honnête homme? me dit l'un d'eux. — Oui, répondis-je. — Eh bien, reprit-il, quant à nous, ce n'est pas la même chose : mon ami que voici a tué son oncle; mon ami que voilà a dévalisé plusieurs boutiques. » Et il continua à me présenter ainsi nos compagnons communs. Ne voulant pas me commettre, je faisais semblant de ne pas l'entendre; mais je ne pouvais m'empêcher de rire en dedans de cette parade qui, toute hideuse qu'elle était, me présentait une scène nouvelle de la comédie humaine. Ma captivité me paraissait un rêve, et j'avais sans cesse présents à la mémoire ces vers de Calderou :

Yo sueiïo que estoy aqui Destas prisiones cargado , Y sofié que en otro estado Mas lisonjero me vf.

montres ni nos machines; que nous leur avions pris le sorgho: qu'eux-mêmes pourraient gagner à nous mieux connaître : que je me proposais de voyager en Chine non point déguisé comme un conspirateur, mais à visage découvert, avec une suite convenable et accompagné par des officiers désignés par le gouvernement chinois; que mon but n'avait rien de caché ni de criminel , et que ma mission , si elle était bien comprise par ceux qui gouvernaient le Céleste Empire, leur serait peut-être même plus utile qu'elle ne pourrait peut-être l'être à mon propre pays. Le mandarin dit que les explications que je venais de donner montraient un homme intelligent. Il me demanda si je fumais l'opium. — Je lui dis que non. — Ce que je pensais de cette pratique. — Que je la regardais comme mauvaise. — Pourquoi alors je vendais de l'opium. — Que je n'en avais jamais vendu : que l'on n'en récoltait pas dans mon pays; que les Français n'en faisaient pas le commerce.

Le quatorzième jour après mon entrée au men-ps, on me conduisit devant un nouveau mandarin à bouton bleu clair, qui s'exprimait avec beaucoup de politesse. 11 me dit qu'il regrettait qu'on m'eût traité d'une façon peu convenante , que je le serais mieux à l'avenir; que j'allais être le prisonnier du Wan-ye, que j'allais être conduit au Kao-myao. Il fit enlever mes fers et me fit monter en voiture. Je traversai de nouveau la ville tartare ; j'en franchis l'enceinte , et , suivi d'une foule compacte mais silencieuse, j'atteignis le Kao-myao, où j'avais été précédé la veille par MM. Parkes et Loch ; les trois soldats et le Sikh dont j'ai parlé plus haut y furent menés deux ou trois jours plus tard. J'y fus placé seul, dans une petite chapelle de côté, ornée de quelques idoles , renfermant un cercueil enveloppé de papier peint et proprement meublée pour me recevoir: j'étais servi par deux gardiens.

iQué es la vida? un frenesf .

i,Qué es la vida? una ilusion , Una sombra, una ficcion.

Y el mayor bien es pequeno , Que la vida toda es suefïo ,

Y los suenos sueno son.

(Je rêve que me voici chargé de fers ; j'ai rêvé que je me voyais plus heureux. Qu'est-ce que la vie? Un délire, un fantôme, un mensonge. Et la plus haute fortune est bien petite, car la vie est seulement un songe, et les songes mêmes sont un songe.)

Je suis loin aujourd'hui de regretter ces quelques heures d'épreuve ; je crois qu'elles m'ont rendu meilleur. Le choix de la société n'était pas sans doute excellent ; il n'aurait rien valu s'il s'était agi de former la jeunesse. Ce n'est pas même une conclusion morale que celle où j'arrivais peu à peu d'aimer d'autant plus les criminels que je voyais davantage les juges ; mais dans le rapprochement odieux qui m'était infligé, comme dans la misère que je subissais, il y avait une médication morale puissante : je faisais la cure de l'orgueil. Dans quelque situation que je puisse voir un homme, il me serait difficile de ne pas me rappeler que la misère nous menace tous, et que les chaînes vont à toutes les mains. Évidemment l'école par laquelle Cervantes a passé ne saurait être une mauvaise école.

KAO-MYAO. 51

Dès le lendemain de mon arrivée au Kao-myao, le mandarin qui m'y avait fail conduire vint s'informer de la façon dont je m'y trouvais. Il me dit que je pouvais demander ce que je voulais, comme du tabac... Je ne demandai rien, quoique [a privation du tabac me fût désagréable : il m'envoya des vêtements chinois; l'on m'en revêtit après m'avoir enlevé les miens, que je gardais depuis quinze jours souillés de toute sorte d'ordures et remplis de vermine. On ne songea pas à prendre soin de mes plaies. Sous le rapport de la nourriture . j'étais aussi bien traité que je l'avais été chez Tchang, mandarin de première classe, chez qui je demeurais à Tyen-tsin, ou que j'aurais pu l'être vivant à mes frais à la chinoise. En me levant, on m'apportai! une sorte de semoule sucrée; dans le jour, on me servait cles fruits et des gâteaux. Mes deux repas se composaient également de six hors-d'œuvre et de huit plais, deux grands et six petits : canards bouillis, jambon aux choux, viandes de mouton et de bœuf, estomacs de poissons, holothuries, haricots verts, etc.

Dans ma nouvelle prison, je fus visité deux fois par un mandarin de second rang, ancien yue-xaé de Canton , nommé Xeû-ini. Il fut pour moi d'une politesse extrême, m'apporta quatre corbeilles de magnifiques fruits et de gâteaux excellents. Il m'annonça que je serais bientôt libre. Je le remerciai froidement, pensant bien que ces bons offices n'avaient d'autres motifs que la peur. Il m'invita à écrire au camp pour demander des effets et faire savoir que j'étais bien traité : je finis par céder à ses instances, et, à l'aide d'un pinceau placé dans ma bouche, je traçai quelques mots pour demander quelque argent que je voulais donner à mes gardiens, et des effets, j'ajoutai que j'étais bien traité depuis deux jours. Cette lettre fut montrée à M. Parkes et ne fut point envoyée (1). Il y avait sept jours que j'étais au Kao-myao. quand un

(I) Dans un travail intitulé Voyagea Pékin, par M. de Kéroulée, j'ai trouvé deux passages que je ne pouvais laisser sans réponse :

« Avec cette dépêche se trouvaient deux lettres : l'une de M. Parkes, l'autre de M. d'Escayrac. Ces deux pri- » sonniers annoncent qu'ils sont bien portants et sont traités avec la plus grande humanité; que, du reste, le » prince Kong est animé des meilleurs sentiments et ne désire rien tant que la paix : tout ceci est écrit en chinois » par ces messieurs qui savent la langue. »

« Mais, au bout de quelques jours, M. d'Escayrae quitta momentanément sa prison pour paraître devant un » haut personnage : on le traita là avec assez de bienveillance, et c'est alors qu'on lui fit signer la lettre trans- « mise aux a)iibassadeurs, on se le rappelle, pendant notre séjour à Pa-li-kyao. »

Ayant pris connaissance de ces passages, j'adressai à M. le baron Gros, ambassadeur de France en Chine pendant la guerre, une lettre par laquelle je le priais de vouloir bien reconnaître qu'il n'avait reçu de moi aucune lettre pendant son séjour en Chine. Il eut la bonté de m'envoyer de suite, en m'autorisant à en faire l'usage que je jugerais convenable, la réponse suivante :

« Monsieur le comte,

» J'ai reçu hier au soir la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire pour me faire savoir que dans un

malin, au moment où je venais de me lever, un vieux gardien, grand fumeur d'opium, mais fort bon homme, m'ayant frappé sur l'épaule, me dit à l'oreille: « Je suis votre ami et je suis content de pouvoir vous dire qu'aujourd'hui , après déjeuner, vous serez mis en liberté. » Vers les deux heures, Xeft-uii vint m'annoncer officiellement que j'allais être conduit auprès des miens et m'invita à monter en voiture, .le lui demandai si mon lettré et mon domestique seraient mis en liberté; il mi' répondit par des paroles vagues : il était inutile d'insister auprès de lui. On m'avait rapporté mes effets; ils n'avaient point été lavés. Je les revêtis néanmoins, ne voulant rien garder qui me vint des Chinois. Je partis; plusieurs autres voilures précédaient ou suivaient la mienne. La populace remplissait les rues, pareilles à celles que j'avais traversées déjà. Pékin n'est qu'un immense village. Le général Ignatieff, ambassadeur russe , qui en a fait le plan , pense que sa population est au plus de 600000 âmes. La foule était évidemment hostile, mais peut-être plus encore aux mandarins qu'à nous-mêmes. Les agents de police l'écartaient à coups de fouet. Nous franchîmes les porles de la ville; nous longeâmes les murs, trouvâmes un petit faubourg à l'extrémité duquel on nous arrêta devant une petite pagode (1). Un Européen, descendu d'une autre voiture, vint me demander mon nom : il me dit qu'il était M. Loch, secrétaire de lord Elgin (2), et m'engagea à entrer dans la pagode, où je verrais M. Parkes et où une collation nous attendait. Je le suivis. M. Parkes était

» ouvrage qui a paru sous le titre de Voyage à Pékin, par M. de Kéroulée, etc., il est dit que vous auriez, pen- » dant votre captivité eu Chine et à la requête des Chinois, signé un document transmis aux ambassadeurs » pendant leur séjour à Pa-li-kyao, et vous me faites observer, avec raison, que rien de semblable n'a eu lieu. » car je n'ai reçu, ni pendant votre captivité, ni pendant la campagne de Chine, aucun document porlant votre » signature.

» C'est M. Parkes qui a écrit à lord Elgin, mais en chinois; et, pour constater son identité, il a signé sa lettre » en caractères européens, en intercalant dans son paraphe la phrase qui suit : Tout ceci 7n'est dicté; Loch est » arec moi. Dans cette lettre, M. Parkes déclarait qu'il était bien traité; il faisait l'éloge du prince Kong et » demandait des effets et du linge, et c'est en lui envoyant quelques mouchoirs qu'on a répondu à sa lettre en » brodant à leurs angles et comme marque du linge ce qu'on voulait lui faire savoir. C'est, si je ne me trompe, >> lord John Hay qui a servi de secrétaire en brodant ce que l'ambassadeur lui dictait.

» Recevez, etc.

» Baron Gros. »

Paris, 4 octobre 1861.

Je devais à sir Harry Parkes de montrer combien il avait été loin lui-même de commettre un acte de faiblesse : il se montra plus (in que les Chinois. Je dois ajouter à ce que l'on vient de lire que la langue employée à une communication secrète qui demandait de la brièveté et des signes peu apparents fut l'indoustani.

(1) L'ordre de nous mettre à mort était attendu d'un instant à l'autre. Le prince Kong, qui en avait indirectement connaissance, en devança l'arrivée pour nous rendre, ce qu'il n'eût pu faire plus tard.

(2) M. Loch est aujourd'hui gouverneur de l'île de Man.

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