‹ La Chine et les Chinois (volume 3)Chapitre 29 sur 45 · PREMIERS PROJETS · texte numérisé non relu

PREMIERS PROJETS

ses églises et des prêtres, mais de ses grands instructeurs, il ne reste que l'ombre el l'impérissable souvenir. J'aurais voulu, aux lieux mêmes illustrés par eux, suivre en écolier le chemin de ces maîtres ; le destin ne l'a point voulu, peut-être le permettrat-il un jour. En tout cas, je crois que c'est à la France qu'il appartient de renouer le fil rompu de la tradition de Colbert. Elle ne saurait montrer à la Chine ni la Sibérie colonisée, ni l'Inde conquise, ni des régiments échelonnés prés des frontières tartares, thibétaines ou birmanes; mais elle peut lui montrer encore des esprits cultivés, des âmes généreuses ; elle peut la conquérir à ses leçons, à ses sentiments, à ses idées; et s'il est vrai que l'histoire de l'humanité ne soit que celle de l'esprit humain, cette part dans l'histoire est encore assez belle.

J'ai terminé le court exposé que je voulais faire de la campagne de 1860; mais avant de fermer ces pages , je veux y placer une réclamation dont on pourra tenir compte dans l'avenir. L'Angleterre et la France, nations semblables, engagèrent en Chine des hommes de même race et des navires de même espèce. Comme elles différaient par certains détails, il était précieux de connaître laquelle avait perdu le plus d'hommes, laquelle le plus de navires; et, sans rien préjuger ici, s'il eût été montré que nous, Français, comptions un plus grand nombre de décès et de naufrages, nous en aurions dû rechercher les causes, et nous en aurions pu trouver le remède. L'administration possède peut-être les données dont je parle : cela ne suffit pas. Les réformes ne se font guère que sous la pression de l'opinion publique sollicitée par la presse. Cette opinion, incommode parfois à ceux qui administrent, est la plus sûre alliée de ceux qui gouvernent.

Empire universel. — Migrations libres. — Paix européenne. — Grande question d'Orient. — Importance de la Chine. — Infériorité des Français. — Régime français. — Devoir du gouvernement. — Diplomatie lointaine.

— École asiatique. — Bureau de statistique. — Attitude en Chine. — Ambassades asiatiques. — Réforme politique. — Réforme militaire. — Auxiliaires européens. — Rébellion actuelle. — Neutralité européenne.

— Partage proposé. — Indépendance et unité. — Lois de la colonisation. - Établissement en Chine. — Républiques marchandes. — Statu quo. — Missions religieuses. — Conduite de l'Angleterre. — Émigration chinoise. — Unité de politique. — Résumé.

Rome conquit jadis toutes les terres, à peu près, dont elle connaissait le nom. Les Barbares vinrent peupler l'Europe à mesure que Rome la civilisait. L'Europe étail trop découpée en péninsules, trop divisée par ses montagnes, pour, une fois civilisée et peuplée, rester soumise à un même maître. Elle se brisa en divers morceaux qui se subdivisèrent encore ou se soudèrent, jusqu'à ce qu'un équilibre à peu près stable eût été fondé.

Une république était ainsi née, dont les citoyens étaient des royaumes; citoyens inégaux, d'ailleurs, et jaloux, sortis des dents de Cadmus, se préparant par leur lutte intestine à la conquête de champs moins ingrats et de peuples amollis par la servitude et par la paix.

L'ambition, méconnaissant les lois dans lesquelles la nature enferme l'histoire, tenta plus d'une fois la reconstruction de l'empire à jamais évanoui. Plus, cependant, les divers États de l'Europe se développaient, et moins il devenait possible de les courber sous un même joug. Charlemagne atteignit presque le but; Charles-Quint en approcha moins; Napoléon roula vainement le rocher de Sisyphe : le monde ne pouvait plus reculer.

Par degrés, donc, l'Europe en vint à comprendre que l'empire européen était un rêve. Plusieurs de ses rois se parèrent même à la fois du vain titre d'empereur, comme s'ils eussent voulu faire connaître au monde qu'ils avaient oublié tout ce que représentait ce mot.

Nos ambitions, contenues et neutralisées les unes par les autres, ne virent plus en Europe qu'une base, et poursuivirent un empire nouveau à travers de lointaines conquêtes, justifiant, connue les Romains, par le don de lois plus sages la sujétion des peuples barbares.

« Un jour viendra, chantait le chœur de la Médée de Sénèque, dans les siècles tardifs, où l'Océan brisera toutes les barrières; la vaste terre s'épanouira devant nous; Typhis trouvera de nouveaux continents, et Thulé ne sera plus l'extrémité du monde. »

Colomb fut ce Typhis; les Espagnols, les Portugais, furent les nouveaux Argonautes ; la Hollande les suivit. Ces peuples s'arrachèrent toutes les îles et tous les continents pour en exclure le reste des hommes, et sans se demander un instant ce qu'ils en pourraient faire ou comment ils les pourraient garder.

La France entra plus tard dans la lice : elle se fit une part que les défaillances de la monarchie et les convulsions d'un ordre nouveau livrèrent à l'Angleterre ; et tandis que, sans affranchir et sans civiliser un seul peuple, elle versait plus de sang qu'Alexandre et que César, elle perdait jusqu'au dernier vestige de sa fortune passée. Sans horizons dès lors, sans épanouissement, dépouillée même de la liberté payée si cher, atteinte dans cette gloire à laquelle elle avait jeté la liberté en pâture, la Fiance, mécontente du présent, vécut dans ses souvenirs; ignorante du dehors, elle s'enivra d'elle-même ou s'endormit dans de futiles plaisirs. Le monde, cependant, adorait d'autres dieux; le génie cherchait d'autres auberges, et la liberté des citadelles plus sûres.

Près de cet arbre séculaire dépouillé par les orages, l'Angleterre avait grandi, projetant au loin l'ombre de ses rameaux ; l'Océan était devenu son domaine ; elle avait pour frontières tous les rivages. Un humble ouvrier sorti d'un pays sans histoire, Fulton, avait dompté la vapeur; l'Europe était agrandie, le monde renouvelé : l'empire allait-il renaître avec plus d'étendue, de splendeur et de génie? Allait-il renaître au profit de l'Angleterre seule? Le rôle de la France était-il à jamais fini?

A ces questions, les plus graves peut-être que les politiques se soient jamais posées, les faits ont déjà répondu.

La mer est libre, et les flots n'ont point de maître : la terre se fermerait devant qui voudrait fermer la mer. 11 n'y aura point d'empire, ou plutôt il y a déjà plusieurs empires, qu'aucune main ne réunira. Les rameaux de l'Angleterre ont produit de grands arbres; les colonies sont devenues des États rivaux de l'ancienne métropole ou prêts à s'en détacher; les centres se déplacent, un équilibre nouveau s'annonce; d'autres Europcs naissent en Australie, autour de la Californie, sur les rives de l'Amour, où s'ébauche, comme sur la Néva aux jours de Pierre Ier, une Russie pleine d'avenir.

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