‹ La Chine et les Chinois (volume 3)Chapitre 30 sur 45 · MIGRATIONS LIBRES · texte numérisé non relu

MIGRATIONS LIBRES

En grandissant, l'expansion coloniale a changé de forme, et passé d'un certain système au système le plus opposé.

D'après le premier de ces systèmes, les colonies sont nationales et exclusives ; en vain dit-on que le commerce national en a besoin. Le Portugal a d'immenses colonies et point de commerce ; les États-Unis et la ville de Hambourg n'ont point de colonies : leur commerce couvre toutes les mers. On justifie ces colonies par la prévision de guerres maritimes, qu'elles servent, surtout à amener. Elles sont classées sous des pavillons rivaux ou ennemis, fondées, réglées, protégées par les gouvernements.

Elles sont l'asile d'un petit nombre d'agents militaires ou civils, une charge pesante pour la métropole, une confiscation subie par tous les peuples au profil imaginaire ou réel d'un seul, et trop souvent des gouffres où s'engloutissent les forces cl la vie de l'Europe.

Une douane s'élève, le commerce s'enfuit ; des règlements sont faits, l'émigration cesse: des administrateurs paraissent, et l'herbe cesse de croître: enfin on fait la guerre pour faire quelque chose, et une exhibition de petite gloire continue cette comédie, que la pacification générale toujours promise ne termine jamais.

L'autre système, beaucoup plus récent, a pour seul élément la libre initiative des hommes. Un pavillon qui Hotte sur une forteresse ne sert point à les grouper; ils vont où le sol est libre et fertile, et dans ce grand mélange des races humaines l'activité de chacune d'elles est la seule force et la seule loi qui marque sa place et limite sa part.

Comme tant de peuples en marche, comme les juifs portant avec eux l'arche sainte, ces pionniers du monde nouveau portent avec eux leur propre cité ; ils ne deviennent point les sujets, ils restent les égaux de leurs frères: et partout où leur pied se pose un État se fonde, qui, gouverné par lui-même et par lui seul, se développe, grandit et frappe d'élonnement notre vieux monde, trop habitué à d'autres spectacles.

Laboureurs ou marchands, ces hommes bientôt riches tirent de l'Europe ce qu'ils consomment ou ce qu'ils revendent, et par une loi de la nature humaine plus puissante qu'aucune restriction douanière, comme en changeant de cité ils n'ont point changé d'habitudes, c'est de son ancienne patrie que chacun d eux tire ce qu'il achète.

L'Europe ne perd donc à ce système que le dangereux honneur d'avoir des ilotes lointains. Loin de perdre quelque chose par l'émancipation américaine. l'Angleterre y a tout gagné. La Louisiane, entre nos mains, valait GO millions: Napoléon l'a vendue ce prix : affranchie, elle a vu son commerce dépasser 700 millions.

Chose remarquable, c'est la plus grande puissance maritime qui la première a compris que les établissements lointains devaient être libres. Hésitante et menacée, elle a partout encore des forteresses: liée par les souvenirs et les fautes de son passé,

clh1 se débat sous le poids de l'Inde (1); mais elle ne confond déjà plus cette occupalion prudente des points stratégiques de la nier, celte domination superficielle et précaire de l'Inde, avec l'exploitation même du monde par le travail et par l'échange.

Elle fait peu à peu de toutes ses colonies autant de cités, auxquelles elle n'impose ni ses lois ni ses idées, qui repoussent quelquefois jusqu'à ses conseils les plus sages; qu'elle est décidée à ne point retenir par la force quand elles se croiront assez peuplées et assez riches pour se défendre seules.

L'Australie, qui déjà est une république et même une démocratie turbulente, ne coûte, grâce à ce système, que deux millions et demi par an à l'Angleterre; elle ajoute quatre cents millions au mouvement de son commerce, et il y a tout lieu de croire que ce commerce sera plus grand encore quand l'Australie, devenue plus riche, voudra faire elle-même les frais de son gouvernement et repoussera les deux millions et demi de l'Angleterre.

Ainsi, bien qu'il y ait sur les mers une puissance prépondérante, il n'y a point d'empire. Le monde reste ouvert; l'Europe reste libre; et chacun de ses peuples, sous peine d'abdiquer, est tenu de se montrer, de travailler et de grandir en même temps.

Notre Europe, en effet, n'est vraiment qu'une base; elle est petite et pauvre; son peuple la déborde : ces richesses accumulées qui font notre puissance nous viennent du dehors; c'est à son travail sans relâche, à son audacieux génie, que la race de Japet les doit. Elle végétait péniblement sur son maigre héritage ; industrieuse el commerçante, elle en a franchi les bornes, et le reste de la terre a salué l'avènement de son règne.

Mais il faut que ce règne soit la paix du inonde : la paix européenne, comme le règne des Romains fut une paix romaine. Il faut mettre partout cet équilibre aussi stable que les choses humaines peuvent l'être, que l'Europe a fondé chez elle, et qui ne serait plus un équilibre s'il ne s'appuyait aujourd'hui que sur l'Europe.

Les grandes puissances sont les magistrats nés de la république humaine ; leur variété fait le progrès, leur dissidence la liberté, leur accord la justice. Le monde compte aujourd'hui trois seulement de ces puissances : l'Angleterre, protectrice de l'islam, maîtresse de l'Inde; la Russie asiatique autant qu'européenne, séparée seulement de la Chine par des prairies qui.se peuplent et qui seront bientôt un chemin , la France, enfin, déshéritée mais redoutable, impuissante peut-être pour le mal, toutepuissante pour le bien, modératrice des forts, protectrice des faibles.

Un jour viendra sans doute où ce tribunal accueillera de nouveaux juges, l'Améri-

(1) L'Angleterre est surtout liée à l'Inde par les placements immenses qu'elle y a faits, par la construction du réseau ferré, el par d'autres grandes entreprises qu'il serait imprudent de laisser sans défense entre des mains asiatiques.

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