PAIX EUROPÉENNE
que du Nord, l'Allemagne confédérée, ou quelque autre État dont l'histoire n'a pas encore enregistré le nom. Plus il y aura de juges, et plus la paix sera sûre. Puissionsnous à ce prix descendre du triumvirat! le bonheur de voir maintenir la paix vaul mieux que la gloire de la troubler.
L'Europe a employé les trois derniers siècles à la conquête de l'Amérique, sur laquelle elle a déversé le trop-plein de ses populations, et à celle de l'Inde, dont elle a tiré d'incalculables richesses. C'est sur ce double terrain, dont elle se disputait les lambeaux, que s'est joué le drame principal de son histoire moderne.
Le siècle vers le terme duquel nous avançons a vu notre histoire entrer sur un nouveau théâtre; il a vu de nouveaux États naître sur les deux rives, se développer aux deux extrémités du Pacifique, peuplés d'Européens qui ont retrouvé si loin de leur berceau les latitudes et le climat de leur patrie. Ces Élats ne ressemblent qu'à cette colossale république dont les annales s'étendent à quatre-vingts ans, remplis comme autant de siècles par la création d'un immense empire, le développement d'une prospérité sans égale, l'improvisation d'une guerre gigantesque, la gloire de Fullon, de Morse et de Maury. Quand donc ce siècle se fermera, ses derniers jours éclaireront de grands États, de nobles cités, là où nos yeux n'apercevaient hier que l'espace inculte et que la hutte ignoble du sauvage.
Sur un des points de ce nouvel horizon resplendissent, depuis des âges reculés, deux empires trop civilisés pour être anéantis, trop barbares pour n'être pas transformés : la Chine, aussi vaste que l'Europe, aussi belle que l'Italie, aussi fertile que l'Egypte; le Japon, découpé comme la Grèce, insulaire comme l'Archipel, isolé comme l'Angleterre, portant ainsi sur sa ligure même les signes d'une destinée à laquelle des lois provoquées par notre folie l'ont fait mentir jusqu'à ce jour.
L'Europe ne colonisera pas ces régions trop peuplées : loin de là, la race laborieuse que leur fertilité ne peut soustraire à la famine, cette race plus féconde encore que le sol. se répandra sur toutes les îles et tous les continents du Pacifique, comblant le désert, portant avec elle le travail et la vie, offrant aux enfants de l'Europe, en échange d'une juste hospitalité, l'utile concours d'une multitude subalterne et soumise.
Aucun État n'a le droit de rêver la conquête de la Chine ou du Japon ; celui qui les classerait au nombre de ses provinces aurait presque subjugué le monde. Depuis que les Turcs ont porté l'Asie à Constantinople, l'Europe, qu'ils avaient menacée tout entière, n'a cessé de réagir contre eux. Cependant, malgré ses triomphes, malgré même son dégoût pour les tyrans barbares des Grecs qui furent nos maîtres, l'Europe a respecté leur monstrueux pouvoir, tant elle craint d'ébranler son équilibre.
Qu'est-ce pourtant que l'empire ottoman? Une route vers l'Asie, en Égyple et sur
l'Euphrate; des plaines stériles, des montagnes inexpugnables en Syrie ; des ruines ailleurs.
Qu'est-ce que Gonstantinople? Un des poi ls de celle Méditerranée où se fait un cinquième seulement du commerce de l'Europe, la clef d'un lac russe et d'un des marchés où l'Occident se fournit de blé, comme il le fait en Egypte, en Amérique, ailleurs même.
L'extrême Orient est bien autre chose que cet Orient voisin de nous. Ce n'est pas un chemin, c'est un but. 11 parait petit, parce qu'il est éloigné : on le voit mal encore, parce qu'il y a peu de temps qu'on le regarde. Le commerce de la Chine est récenl : celui du Japon, plus récent encore : le premier dépasse un milliard ; le second dépasse soixante millions. Dans dix ans. ces chiffres seront triplés si le progrès observé depuis trente ans continue, et tout fait croire qu'il s'accélérera. Un écrivain très-compétent, M. Townsend, assure que si la Chine était pacifiée, son mouvement commercial s'élèverait à près de quatre milliards et demi (175 millions de liv. st. ).
Le seul port de Xan-kao (Han kao. bouches du Xan), situé au centre de la Chine, à la rencontre du Xan et du Yan-tsô (1), ouvert depuis deux ans, a fait la première année 100 millions d'affaires, et plus de 150 la seconde (2). L'Inde paye l'Angleterre avec les profits de l'opium ; le thé verse aux douanes anglaises 100 millions de francs par an. Les bénéfices opérés par la ville de Lyon sur la mise en œuvre des soies chinoises et japonaises doivent être considérables.
L'Europe demande surtout à la Chine du thé et de la soie : 100 à 150 millions de l'un; 200 à 300 millions de l'autre. Elle peut lui demander de plus, en outre de quelques articles peu importants, non-seulement de la laine, mais encore du coton: la valeur en serait, pour l'Inde et la Chine, de plus d'un milliard par an. L'Europe a déjà reçu beaucoup de ce coton ; en échange de ces achats, elle livre surtout de l'argent. De ce fait et de la crise américaine résulte un embarras momentané. On aurait tort, toutefois, de s'en préoccuper trop : les exportations de l'Angleterre pour la Chine ont presque sextuplé en six ans; elles s'élèvent à 135 millions environ. Elles avaient, en 1801 , dépassé toute prudence ; on a dû les réduire en 1802 : elles reprennent aujourd'hui leur marche progressive. Le plus vaste marché qui soit au monde achève à peine de s'ouvrir; il y a trop d'imprévu dans les choses commerciales pour qu'on puisse dès aujourd'hui déclarer que nous n'y pourrons rien vendre. L'opium de l'Inde a envahi la Chine, comme le thé l'Angleterre, et le sucre toute l'Europe. Il n'est pas un peuple dont les habitudes ne se modifient, dont les consommations ne s'accrois-
(1) Le Xan est la grande artère du commerce entre le centre et le nord de la Chine.
(2) On y compte déjà plus de trente maisons anglaises et sept ou huit maisons d'autre origine, parmi lesquelles une maison russe. Xan-kao expédie heaucoup de thé dans le Nord.