INFÉRIORITÉ 1 ) I : S FRANÇAIS
est sans vues élevées, si noire nation n'est pas représentée dans ces cités nouvelles qui s'élèvent au loin, ce n'est pas à l'Angleterre qu'il faut nous en prendre, c'esl à nous-mêmes. La Chine est neutre comme le commerce; ils sont également accessibles à tous les enfants de l'Europe. L'audace et le travail de quelques-uns ne sont point un attentat contre la paresse et la timidité des autres.
D'où vient celte infériorité du peuple français, si grand jadis par les idées, si grand toujours par la guerre, si grand même à une certaine époque comme colonisateur? Ce peuple a-t-il reçu du ciel moins d'initiative, moins d'habileté qu'un autre :'
Cette infériorité vient de nos lois et de notre éducation; elle est le fruit plein de cendres de ce savant système et de toutes ces belles choses dont on ne parle jamais sans ajouter que l'Europe nous les envie.
Deux peuples presque pareils, le peuple anglais et le peuple français, occupent l'occident de l'Europe. Formés du mélange des Celles et des Germains, ils furenl instruits par les mêmes Romains et gouvernés longtemps par les deux moitiés d'une même noblesse. Ils avaient le même génie, le même amour de la liberté : la différence de leurs frontières fit la différence de leur histoire. Les Anglais avaient pour fossé l'Océan; leurs rois furent désarmés, le peuple fut son maître. Les Français, sans remparts du côté de l'est et du nord, pressés entre de puissants voisins, se firent une muraille de soldats et se plièrent à la dictature. L'Angleterre connut l'état de paix. la France subit l'état de siège (1).
Tout le continent européen se gouverna comme la France ; chaque pays devint une armée, chaque prince un dictateur. Pendant des siècles, un système détestable eut
(t) Les comtés du sud sont une autre Normandie ; le Lincolnshire, une autre Hollande; l'Écosse, une autre Norvège : ainsi le continent reparaît de l'autre côté de la mer. L'homme se ressemble aussi : l'Anglais est uu Français du nord; l'Irlandais, un Français du midi ; la France n'a guère d'Écossais, parce qu'elle a peu de montagnes. On répète cependant que les Anglais et les Français différent profondément; que les uns respectent la loi; que les autres ne la respectent pas, et sont, ajoutent des voix serviles, indignes de vivre libres.
Je ne m'étonnerais point que le peuple anglais respectât une loi qui est son œuvre et son bien, puisqu'elle est votée, sous l'œil de la presse et des réunions populaires, par une assemblée issue sans contrainte d'un suffrage presque universel; mais, en réalité, il la respecte surtout parce qu'il la trouve rarement sur son chemin : il peut aller, venir et se réunir, prêcher, imprimer, s'agiter, sans que la loi s'en occupe.
La liberté s'étend même à la misère, et c'est pourquoi les malheureux affluent à Londres. Ils y viennent de l'Irlande, de tout le continent, de la Sicile même : l'italien est la seconde langue des rues de Londres. Londres est un grand banquet dont les miettes sont à tous; il n'y a point de prison pour ceux qui les ramassent. Toutes les industries de la rue sont libres de la police et du fisc : un capital de 50 francs, mis à quelque boutique ambulante, assure un revenu journalier de cinquante sous; et, comme il n'y a point d'octroi, le pauvre déjeune pour 10 centimes (café, pain et beurre) et dîne pour 45 centimes (soupe, bœuf, légumes, pudding). Aussi, tandis que l'ouvrier est souvent républicain, l'arabe des rues, le cynique, est satisfait et conservateur. Vivant au jour le jour, la moindre maladie peut entraîner pour lui la famine; mais, en général, il n'a faim que quand il a eu trop soif.
pour correctif la faiblesse d une organisation barbare. La tyrannie fut tempérée par l'impuissance et la pauvreté des rois, la désunion des nobles, l'insubordination des satellites, l'absence des chemins.
Soudain venue de l'Angleterre, de la Suisse, de l'Amérique, une loi nouvelle fut acclamée par la France altérée de justice, avide de liberté, plus grande en ce seul jour que par toute son histoire.
Les principes nouveaux ont, pour notre pays, une date. 89 : d'autres pays les ont connus plus tôt. d'autres les connaîtront plus tard; leurs ennemis eux-mêmes les déclarent immortels; seulement ils sommeillent, et longtemps on put croire qu'ils avaient succombé sous les violences de la révolution. Ceux, en effet, que nous avions pris pour des sages, parce qu'ils condamnaient quelque ancienne folie, voulurent nous imposer les rêveries de l'école, nous courber sous des lois que Sparte à demi sauvage n'avait pu supporter. La France s'émut, l'Europe se souleva, les imprudents périrent; une tempête emporta leurs systèmes, mais leur despotisme resta survivant à tous les changements de personne ou de dynastie, traversant sans encombre toutes les barricades, toujours vivant, toujours vainqueur, chaque jour plus fort.
L'antique royauté avait lutté contre ses feudataires, puis été tenue en échec par des nobles, des parlements, des prêtres. Jamais elle n'avait été vraiment maîtresse. La révolution avait tout écrasé, tout terrifié, tout nivelé; puis, avec plus d'orgueil encore que Louis XIV, elle avait assis l'État sur toutes ces ruines; elle en avait fait le seul seigneur de tout un peuple devenu serf.
L'échafaud avait fait l'unité politique de la France, comme les bûchers avaient fait en Espagne l'unité de la foi. Les jacobins du passé et les jacobins modernes avaient résumé en quelques supplices tous les crimes que les guerres religieuses et civiles tirent commettre en d'autres pays. Au lieu de luttes sanglantes, peut-être, mais héroïques et fécondes, ils léguèrent à l'avenir ce qu'ils croyaient être la paix, la soumission muette d'un peuple fatigué.
Ainsi la France, après avoir entrevu la liberté, la voyait disparaître. Le citoyen, la commune, le département, abdiquant à l'envi leur indépendance, venaient demander à l'État des leçons, des ordres ou des aumônes.
En devenant administratif, le despotisme envahissait tous les détails de la vie; l'État avait l'ubiquité en même temps que l'omnipotence.
Pontife, il avait décrété l'Être suprême; il avait octroyé aux Français l'immortalité de l'âme. Plus tard, il protégea, entretint, reconnut, discuta les cultes et les philosophes; ces problèmes, que l'esprit humain a si longtemps agités, furent tranchés par l'administration à l'aide des lumières qui lui sont propres.
L'Étal dirigea le commerce, l'industrie, l'agriculture: il inspira les letlres et les
RÉGIME FRANÇAIS. i:i
arts; il encouragea les sciences; il prétendit faire naître des inventions et des chefsd'œuvre sur une couche de circulaires et de primes.
L'État se fit maître d'école; Lycurgue l'avait été. Un système étant donné, il paraissait utile de former une génération qui pût le goûter. Une persévérance supérieure à tous les échecs continue cette tentative.
Si avant la révolution, en effet, les prêtres, maîtres de l'enseignement, avaient élevé Voltaire et formé des républicains, ils trouvèrent dans ceux, qui les remplacèrent des émules de leur succès. La république enseigna les droits de l'homme et la résistance à l'oppression à cette génération qui vécut sous l'empire. L'empire apprit l'exercice à des enfants qui, devenus hommes, suivirent les processions ou louèrent la liberté. La restauration prêcha l'amour du troue et le respect de l'autel ; ses élèves renversèrent l'un et désertèrent l'autre : la banqueroute fut complète. Mais l'État, semblable à ces négociants qui spéculent avec l'argent d'autrui, ne se découragea pas.
Un zèle indiscret va jusqu'à s'abriter de l'exemple de ces fautes que nul n'a pu encore commettre sans se perdre. Il faut qu'on ait enfin le courage de le dire. L'Université de France, qui a vu marcher à sa tête les plus grands esprits de ce siècle, succombe à la fausseté de sa situation. Elle ne peut enseigner l'histoire de ce temps sans que le sentiment public s'en offense; car l'État n'est pas impersonnel : l'histoire est le procès des rois; leurs ministres n'y sont point juges. S'ils y pouvaient nommer des juges, il faudrait au moins qu'ils fussent inamovibles. L'Université décline, et le niveau de tous les enseignements décline du même coup, car nul n'est aujourd'hui contraint de faire mieux. L'industrie a pour juger et récompenser le mérite le critérium du bénéfice. L'État n'échappe au népotisme qu'en primant l'ancienneté : ainsi la médiocrité triomphe, et le mérite méconnu se retire. Combien d'hommes ont quitté les rangs de l'Université de France qui, s'ils fussent nés Anglais ou Allemands, seraient aujourd'hui la gloire des universités de leur pays !-
Il faut la liberté des maîtres: il faut aussi celle des élèves. La jeunesse anglaise, libre dans ses écoles et responsable d'elle-même, apprend à se jouer de toutes les difficultés de la vie, tandis que la notre, cloîtrée, menée en lisières, coulée dans le même moule, bourrée de nomenclatures, ignorante du monde, s'effraye de ce qui est difficile, s'étonne de ce qui est lointain, et quand elle fait un rêve, rêve l'esclavage du phalanstère.
Ce n'est pas dans leurs écoles, ce n'est pas dans leurs communes, gouvernées pardessus leurs têtes, que les Français peuvent apprendre comment on fonde des Amériques. Dans la république, dans les formes diverses de la monarchie, ce qu'ils aperçoivent toujours, c'est l'omnipotence de l'État dominé par quelque parti. Les révolutions les plus sanglantes n'ont encore changé que de vaines formules. V en
aura-t-il une nouvelle moins brayante et plus vraie? Pourquoi pas? L'Empereur est fort; le passé n'est point son œuvre. Sa main a secoué déjà plus d'une barrière vermoulue ; elle a semé nos promenades de lleurs qu'on n'a point arrachées, comme le prédisaient des gens timides. Notre peuple est plein de respect, mais difficile à passionner pour d'augustes infortunes; la république n'a pour elle que le culte platonique de quelques sages et les transports indiscrets de quelques fous. Confiante en celui qu'elle a choisi, la France lui demande une confiance égale ; elle voudrait, appelée à se gouverner davantage elle-même, voir sa nouvelle dynastie délier l'avenir du haut d'un trône vraiment irresponsable, à jamais populaire.
Mais en attendant que la liberté fasse naître les pionniers de la France, et tandis que le pays hésite, le devoir de ceux qui le gouvernent est d'agir, d'intervenir dans les grands débats qui divisent le monde et de réserver à la France une place dans les champs nouvellement ouverts.
C'est parce qu'il comprenait ce devoir que le gouvernement du roi Louis-Philippe envoya en Chine l'ambassade Lagrené, qui renoua dans ce pays la chaîne d'une tradition rompue.
C'est parce qu'il comprenait ce devoir que l'empereur Napoléon III envoya en Chine, pour combattre et vaincre aux côtés de l'armée anglaise et bien près des frontières russes, cette armée dont je m'honore d'avoir suivi le drapeau. Mais pour que la tâche entreprise par le gouvernement de la France puisse être menée à bonne fin , il faut que ce gouvernement soit bien servi.
Tandis, cependant, que la Russie qui a des écoliers à Pékin, tandis que l'Angleterre, emploient des hommes familiers aux choses asiatiques, on voit nos agents, sans études préliminaires sur le pays et le peuple à côté duquel ils vivent, s'en tenir écartés le plus qu'ils peuvent, et l'on est tenté de se demander avec eux dans quel but la France leur impose cet inutile et cruel exil.
Dans l'excellent roman de Hope, Anastase ou les Mémoires d'un Grec, Anastase, devenu valet de place à Constantinople , montre à des Allemands une grande maison. «Voilà, leur dit-il, la demeure de l'internonce d'Autriche, l'homme qui connaît le » mieux la politique des Turcs, car il est abonné à la gazette de Leyde. » Il y a malheureusement encore des internonces qui ne connaissent l'Asie que par ce qu'en rapporte quelque gazette de Leyde ou ce que leur racontent quelques parasites (1).
(I) Je désire qu'il soit bien compris que je n'ai ici l'intention de critiquer aucun agent en particulier. Je m'empresse, d'ailleurs, de reconnaître que parmi ceux qui nous représentent au loin, il y en a de fort distingués, de profondément versés même dans la connaissance du pays dans lequel ils se trouvent. Malheureusement ils sont en très-petit nombre, et ne sont pas toujours les plus appréciés.